Juste une image…

JUSTE_CineClub26_27

Depuis plus de dix ans déjà, à raison d’une séance mensuelle, le ciné-club du Palace à Mulhouse se plaît à mettre en valeur les pépites du septième art. Dans tous ses états, ses charmes et dans toute sa diversité. Pour une nouvelle saison, Pierre-Louis Cereja invite les cinéphiles et les curieux du (meilleur) cinéma de patrimoine à partir à la découverte ou à la redécouverte ! Voici le programme !
UNE JOURNÉE PARTICULIÈRE
de Ettore Scola – 1977 – Italie – 105 mn
Le 4 mai 1938, pendant que tout Rome est dans la rue pour assister à la rencontre entre Mussolini et Hitler, Antonietta, une mère au foyer, croise, dans son immeuble désert, Gabriele, un présentateur radio exclu à cause de son homosexualité. Filmés avec une grâce absolue, deux solitudes se rencontrent, se comprennent et s’unissent. Sophia Loren et Marcello Mastroianni inoubliables.
Mardi 15 septembre à 19h30.
TALONS AIGUILLES
de Pedro Almodovar – 1991- Espagne – 113 mn
Rebeca, présentatrice télé, règle ses comptes avec la célèbre chanteuse Becky del Paramo, accessoirement sa mère. Un meurtre va obscurcir ce duo-duel délétère. Un juge, par ailleurs artiste « drag », enquête. Sur des chansons de Luz Casal, Almodovar passe savoureusement le mélo hollywoodien à sa moulinette tonique et colorée. Victoria Abril, Maria Paredes, Miguel Bosé s’en donnent à coeur-joie.
Mardi 13 octobre à 19h30.
ADIEU PHILIPPINE
de Jacques Rozier – 1962 – France – 106 mn
Paris, été 1960. Michel Lambert (Jean-Claude Aimini) doit bientôt partir comme militaire en Algérie. En attendant, il est machiniste à la télévision et fait la connaissance de Liliane (Yveline Cléry) et Juliette (Stefania Sabatini), deux amies inséparables. Un film sur la fragilité de la jeunesse yé-yé. De la tendresse, de la sensibilité, de la grâce. Du cinéma au lyrisme discret et léger par un membre de la Nouvelle Vague, disparu en 2023.
Mardi 10 novembre à 19h30.
L’HOMME SANS PASSÉ
de Aki Kaurismaki – 2002 – Finlande – 97 mn
Un homme arrive à Helsinski. Il est tabassé par des voyous et devient amnésique. Il va reconstruire sa vie avec l’aide de sans-abri et de l’Armée du salut dont fait partie la généreuse Irma. Toujours en compagnie de son égérie Kati Outinen, le maître finlandais n’est jamais aussi brillant que lorsqu’il filme, de manière épique, une romance décalée avec des cœurs solitaires aux poches vides. Grand prix du festival de Cannes.
Mardi 8 décembre à 19h30.
LE RENDEZ-VOUS DES QUAIS
de Paul Carpita – 1955 – France – 75 mn
Au début des années 50, à Marseille, Robert, jeune docker et Marcelle, ouvrière, voudraient se marier mais cherchent vainement un logement. Sur fond de militantisme et d’amour fou, Carpita, membre du PCF, filme les gestes en action de la classe ouvrière. Un film saisi et interdit à sa sortie puis ressuscité dans les années 80. En présence de Claude Martino, auteur du livre Le Rendez-vous des quais : Un film de Paul Carpita et ses histoires.
Mardi 12 janvier 2027 à 19h30.
LES CHEVAUX DE FEU
de Sergueï Paradjanov – 1965 – Union soviétique – 97 mn
Dans les Carpates, au 19e siècle, Ivan et Marichka, deux enfants, s’aiment passionnément malgré la rivalité funeste qui oppose leurs familles depuis toujours. Un Roméo et Juliette à la russe par un immense poète de la caméra. Entre tragédie tellurique et onirisme psychédélique, un tourbillon d’images fantasmagoriques. Une œuvre envoûtante par sa beauté précieuse.
Mardi 9 février à 19h30.
TRAVAIL AU NOIR
de Jerzy Skolimowski – 1982 – Grande-Bretagne – 97 mn
Un riche Polonais envoie quatre compatriotes munis de visas touristiques pour retaper, au noir, sa maison de Londres. Mais les travaux sont plus compliqués que prévu. Et Novak, le contremaître (Jeremy Irons) se comporte comme un tyran avec les ouvriers. Skolimowski pose un regard amusé et douloureux sur le monde brutal de l’Occident, en même temps qu’il dénonce la situation politique en Pologne au début des années 80.
Mardi 9 mars à 19h30.
LES LUMIÈRES DE LA VILLE
de Charlie Chaplin – 1931 – USA – 87 mn
Dans une grande ville américaine, on va inaugurer une imposante statue dédiée à la paix et à la prospérité. Mais un vagabond dort paisiblement sur le monument… Le premier film sonore de Chaplin fait un grand pied de nez aux institutions et à la société. Une fable drôle et caustique où le vagabond tombera amoureux d’une jeune aveugle. Le génie de Chaplin ou la simplicité dans la perfection.
Mardi 13 avril à 19h30.
MAX ET LES FERRAILLEURS
de Claude Sautet – 1971 – France – 110 mn
Policier solitaire, froid et revenu de tout, Max tend un piège à une bande de malfrats amateurs pour les surprendre en flagrant délit. Le film le plus personnel de Sautet. Des seconds rôles magnifiques (dont Philippe Léotard à ses dzbuts) et les retrouvailles, après Les choses de la vie, de Michel Piccoli et de Romy Schneider, plus rayonnante que jamais.
Mardi 11 mai à 19h30.
L’HOMME QUI VOULUT ETRE ROI
de John Huston – 1975 – USA – 123 mn
Aux Indes, Daniel Dravot et Peachy Carnehan, deux amis britanniques, anciens militaires, francs-maçons et surtout aventuriers déterminés et peu scrupuleux, caressent un rêve fou : entrer au Kafiristan (un pays légendaire où aucun Européen n’a mis le pied depuis Alexandre le Grand) et en devenir le roi. Inspiré d’une nouvelle de Rudyard Kipling, le récit d’une folle quête. Flegme britannique, ironie et bravoure imperturbable. Un pur classique du film d’aventures porté par le superbe duo Sean Connery – Michael Caine.
Mardi 8 juin à 19h30.
Infos : www.lepalacemulhouse.com

© DR

 

La critique de film

Les vies très pleines de Marta et Judith  

"Trois adieux": Antonio (Elio Germano) et Marta (Alba Rohrwacher). DR

« Trois adieux »: Antonio (Elio Germano)
et Marta (Alba Rohrwacher). DR

COUPLE.- Au sortir d’une fête, Antonio et Marta se prennent la tête. « Pourquoi tu as fait la tête toute la soirée ? » ou « Pourquoi tout tourne autour de ton travail ? » ou « Comment tu fais pour éviter les choses qui te soûlent ? » et un « T’es normale et moi, je suis un connard » qui achève de convaincre Antonio qu’il est peut-être temps de faire un break dans leur couple.
Antonio est restaurateur et tient un établissement nommé Senzafine où ce chef en pleine ascension s’applique à revisiter la cuisine classique romaine. Forcément, il a toujours l’oeil sur les réseaux sociaux et les avis qui vantent ou non ses plats. Marta est prof de sport dans un lycée de la ville. Tandis que ses élèves s’en vont après un match de volley, elle craque et balance, de colère, des ballons à travers le gymnase.
Alors qu’Antonio se réfugie derrière ses fourneaux, Marta, d’abord rétive aux autres, va tenter de s’ouvrir à sa sœur Elisa, actrice ratée, qui tente de se faire une place dans la gestion d’un Rb&B mais elle craque : « Ne viens pas me dire comment vivre ma vie ! » Finalement, c’est à une effigie en carton ramassée à côté d’une poubelle, qu’elle parle le plus. Et Jicko, l’un des rois de la k-pop coréenne, lui sourit en permanence.
Peut-être parce qu’elle se nourrit mal, Marta vomit régulièrement et souffre de troubles gastro-intestinaux. Des examens médicaux montrent qu’elle est atteinte d’un mal incurable. Mais Marta pense qu’il lui reste du temps, de la marge, pour savourer encore, et de plus en plus, l’existence. Parce qu’il entend vivre la vie qu’elle a envie de vivre.
Seizième long-métrage d’Isabel Coixet, Trois adieux (Italie/Espagne – 2h. Dans les salles le 2 septembre) s’ouvre et s’achève sur la murmuration des étourneaux. Pour ce vol magique des oiseaux, Marta connaît la théorie courante. Ils volent ainsi en nuée pour se protéger des prédateurs. Mais Marta croit que c’est plutôt parce que, tout simplement, ils aiment danser et vivre.
La cinéaste barcelonaise adapte, ici, Tre ciotole, le roman, paru en 2023, de l’écrivaine sarde Michela Murgia (1972-2023), figure iconique de la culture italienne, capable de trouver de la beauté dans le quotidien et dans la vulnérabilité.

"Trois adieux": le bonheur d'une glace. DR

« Trois adieux »: le bonheur d’une glace. DR

« Le film, dit sa réalisatrice, parle de l’être humain et de notre difficulté à communiquer, de l’amour et de la mort, de la douleur et de notre obsession à vouloir l’effacer quand, en réalité, on ne peut pas l’éliminer, seulement apprendre à vivre avec. Nous vivons dans une société centrée sur le matériel, où l’immatériel semble n’avoir aucune valeur jusqu’à ce que la souffrance, la maladie ou la séparation déchirent le décor. »
A travers les parcours de Marta et d’Antonio, qu’Isabel Coixet croise régulièrement en usant d’images anciennes de leur couple, c’est un film plein de vitalité qui s’impose sous nos yeux. Après une rupture qui l’a plongée dans la souffrance, Marta se met à apprécier la vie autrement et comprend qu’elle est courte et qu’elle ne mérite pas d’être perdue en angoisses inutiles. Qu’il ne faut pas mourir avant l’heure mais bien vivre jusqu’au bout.
Isabel Coixet fait de Rome (le film a été tourné pour l’essentiel dans le quartier du Pigneto qui servit de décor à deux films de Pasolini) un vrai personnage et une cité fascinante et humaine mais elle met aussi, au coeur de son propos, la… gastronomie. Agostini, le collègue amoureux transi de Marta, cite le philosophe Feuerbach : « Nous sommes ce que nous mangeons ». Or Marta mange mal. La cuisine apparaît comme un fil invisible qui traverse tout et dit qui nous sommes. Manger peut être une façon de prendre soin de soi, mais aussi de se faire du mal. Et l’une des plus belles scènes du film nous montre Marta dégustant une glace chocolat noir-fraise et vivant, enfin !, un pur plaisir quotidien. Comme si c’était la première glace de sa vie. Ou la dernière. Entourée d’Elio Germano (Antonio), Galatéa Bellugi (Silvia) ou Francesco Carril (Agostini), l’actrice italienne Alba Rohrwacher, vue récemment dans Hors-saison de Stéphane Brisé, est une Marta bouleversante qui s’en va, presque sur la pointe des pieds tandis que Nina Simone chante I Get Along Without You Very Well où un coeur se brise en deux…

"La dernière patiente": Judith (Anouk Grinberg). DR

« La dernière patiente »:
Judith (Anouk Grinberg). DR

QUOTIDIEN.- Dans une lumière triste, la brume matinale s’étire sur une grande barre d’immeubles du côté de Nancy. Judith Schneider se lève, enfile un pull, va à la fenêtre et regarde un paysage qu’elle connaît depuis fort longtemps. Judith range des dossiers lorsqu’on sonne à l’interphone de son cabinet médical contigu à son appartement. Une jeune femme demande de l’aide. Elle est à son huitième mois de grossesse et elle a perdu du sang. « Je peux monter ? » La médecin refuse. Le cabinet est fermé et même définitivement fermé. Le docteur Schneider arrête son activité. De surcroît, elle doit quitter sous peu son appartement, promis, comme l’immeuble, à la pelle des démolisseurs.
En allant acheter des cigarettes à un « marchand » à la sauvette, Judith aperçoit la jeune mère marchant au bord de la route. Elle fait monter cette jeune Aïda à bord et la conduit jusqu’aux urgences. « Je me souviens de vous ! Vous n’êtes pas allée voir le gynécologue ? » mais le praticien ne prend plus de nouvelles clientes.
A l’hôpital, Judith ronge son frein. Ce n’est pas possible de faire une échographie à cette jeune femme ? Pendant ce temps, Aïda s’en va. Elle a son copain au téléphone mais il ne peut pas venir tout de suite. « Je vous emmène ailleurs… » Ce sera une chic clinique privée où exerce Thomas, le fils de Judith. Là encore, on l’accueille par un « Sans rendez-vous, je ne peux rien faire ». Mais Thomas fera ce qu’il faut tandis qu’Aïda demande à Judith d’être à ses côtés. Thomas prévient : « Tu te tais… » Maël, le petit ami, viendra finalement récupérer sa compagne. En quittant la clinique, Judith suit le véhicule du jeune couple et remarque qu’ils s’engueulent. Soudain, Aïda s’échappe de la voiture. Judith tente de la retrouver dans la ville, au milieu d’une manifestation syndicale. Prise d’une crise d’asthme, Judith manque de s’effondrer. Aïda la retrouve et réussit à lui injecter le produit qui la soulage… Les deux femmes retournent dans l’appartement de la médecin. « Vous ne savez pas ce que vous voulez faire avec votre copain ? »

"La dernière patiente": Aïda (Luana Bajrami) aux urgences. DR

« La dernière patiente »: Aïda (Luana Bajrami) aux urgences. DR

Avec La dernière patiente (France – 1h20. Dans les salles le 2 septembre), Rémi Bassaler signe son premier long-métrage et brosse le portrait de deux femmes étrangères l’une à l’autre et qui vont devenir essentielles l’une pour l’autre. D’un côté, un médecin de quartier qui va s’arrêter après trente ans de carrière, de l’autre, une jeune femme, d’origine albanaise, en couple avec un jeune type apparemment sympathique (Félix Lefebvre) mais qui ne cesse de la malmener. Deux femmes, chacune à leur manière, au bout de quelque chose. En utilisant bien un décor de grands immeubles promis à la destruction (le film a été tourné dans le quartier du Haut-du-Lièvre à Nancy et notamment à la Tour Panoramique) qui raconte une autre forme de violence, celle de la perte d’une mémoire collective partagée, Bassaler imagine un échange, une amitié inattendue qui vient réchauffer l’âme de l’une et ressusciter des désirs vitaux chez l’autre. Pour ce faire, le réalisateur a bâti deux personnages qui échappent aux stéréotypes. Avec sa silhouette de cow-boy féminine, Judith Schneider s’est construit, comme probablement, beaucoup de médecins de quartier, une carapace, une dureté qui la coupe des autres. Le cinéaste réussit de belles scènes avec les échanges de regards entre Judith et son fils. Quant à Aïda, elle n’est pas une victime passive. Elle est même dans la dissimulation, aux autres et sans doute à elle-même.
Sur une période de 24 heures, La dernière patiente développe d’abord une intrigue en forme de drame social avec des services hospitaliers publics à bout de souffle avant de basculer dans le thriller avec une soignante qui, pour protéger sa patiente, va jusqu’à dépasser toutes les limites…
Anouk Grinberg (Judith) est d’une sobriété parfaite et Luana Bajrami (Aïda) mêle avec complexité quelque chose de juvénile et de mature.

Laisser une réponse