Juste une image…

Assassin habite 21
Lorsqu’en 1942, Henri-Georges Clouzot réalise, avec L’assassin habite au 21, son premier long-métrage, il travaille depuis un dizaine d’années déjà dans le cinéma comme scénariste, adaptateur ou réalisateur de versions françaises de films étrangers. Après avoir, pour le scénario, collaboré avec Georges Lacombe pour Le dernier des six (1941), il passe donc derrière la caméra et va, d’entrée, impressionner le public par sa vision noire et pessimiste de la société !
C’est avec L’assassin habite au 21 que s’ouvre, en ce mois d’octobre, à Riedisheim, le Ciné-Ried, un nouveau ciné-club qui consacrera un cycle mensuel de huit rencontres à H.G. Clouzot avec Le Corbeau (1943), Quai des Orfèvres (1947), Manon (1949), Le salaire de la peur (1953), Les diaboliques (1955), Le mystère Picasso (1956) et La vérité (1960).
Alors qu’il vient de gagner à la loterie, un clochard est assassiné dans les rues de Paris. C’est la cinquième victime d’un mystérieux assassin qui signe ses forfaits d’une carte de visite au nom de M. Durand… Le commissaire Wenceslas Vorobeïchik, surnommé Wens, est chargé d’arrêter le tueur. Il réussit à déterminer que celui-ci réside dans la pension de famille Les Mimosas installée au 21, avenue Junot à Montmartre.
Sous les traits d’un pasteur, Wens s’installe dans cette pension et va y croiser une vieille fille qui écrit un roman policier, un fakir de music-hall, un fabricant d’automates, un boxeur aveugle, un médecin des colonies, autant de personnages tour à tour loufoques ou inquiétants. L’assassin est-il parmi eux ?
Comme il l’avait déjà fait pour Le dernier des six, Clouzot adapte, ici, très librement, un roman du Belge Stanislas-André Steeman et réussit un divertissement policier, genre fort prisé à l’époque. Le cinéaste brosse une galerie très pittoresque qui renoue, pour sa distribution, avec le cinéma français d’avant-guerre où les seconds rôles volaient parfois la vedette aux têtes d’affiche.
Car, autour de Pierre Fresnay (Wens) et de Suzy Delair qui incarne la pétillante Mila Malou, fiancée de Wens (les deux personnages étaient déjà dans Le dernier des six), on trouve la crème des seconds rôles : Pierre Larquey, Noël Roquevert, Jean Tissier, Raymond Bussières, André Gabriello ou Marcel Pérès… Mais, à la différence des films d’avant-guerre, Clouzot imprime un rythme soutenu et moderne à son aventure, ne laissant jamais le spectateur souffler et prouvant d’emblée qu’il maîtrise déjà parfaitement son art.
L’assassin habite au 21 sera projeté le mardi 19 octobre à 20h à la Grange, 6, rue du Mal Foch à Riedisheim. La séance est présentée et animée par Pierre-Louis Cereja.

© Photos DR

La critique de film

Un romanesque rêve de fer  

Gustave Eiffel (Romain Duris) et son oeuvre. DR

Gustave Eiffel (Romain Duris) et son oeuvre. DR

« Je ne suis qu’un homme avec une idée plus grande que lui ». Voilà qui est bien dit. C’est Gustave Eiffel qui parle… Mais, en cette fin de 19e siècle, c’est plutôt le métro qui fait rêver Eiffel. Parce que « c’est utile, démocratique et que ça restera après nous ».
En ce 31 mars 1889, jour de l’ouverture de la tour au public, Gustave Eiffel est, dans son bureau, non loin du sommet de l’édifice. Il sort sur la terrasse, regarde le superbe panorama de Paris et se souvient.
Trois ans plus tôt, sa fille Claire lui annonce qu’elle veut se marier et il est question d’un monument pour l’Exposition universelle de Paris 1889. Alors, si le métro, c’est en effet moderne, Eiffel convient qu’un monument, c’est sacrément plus prestigieux. Mais il va falloir vaincre bien des obstacles. Pour cela, l’ingénieur-constructeur va recevoir l’appui d’Alexandre de Restac, un ancien compagnon d’études, qui se multiplie pour « vendre » Eiffel et convaincre les institutionnels, la presse, les banquiers, les politiques. Mais ce go-between se réveléra aussi charmant que dangereux…
Lors d’un dîner ministériel, on célèbre Eiffel comme celui qui a réalisé la statue de la Liberté à New York. Malicieusement, il rappelle que c’est à Bartholdi que revient cet honneur et Restac de rebondir : « Mais si elle tient debout, c’est grâce à toi ». Pourtant, Eiffel a la tête ailleurs. Il ne cesse de fixer, presque douloureusement, Adrienne que son ami Alexandre (Pierre Deladonchamps) vient de lui présenter comme son épouse…
Flash-back en 1858. Eiffel est un jeune ingénieur qui dirige son premier grand chantier, la construction du pont ferroviaire de Bordeaux. Alors que l’un de ses ouvriers est tombé dans la Garonne, l’ingénieur a plongé pour le sauver. La scène s’est passée sous les yeux de la foule parmi laquelle se tient la jeune Adrienne Bourgès, fille d’une grande famille de la bourgeoisie bordelaise. C’est précisément chez les Bourgès que débarque Eiffel pour réclamer du bois afin d’améliorer la sécurité de ses hommes sur le pont… Invité à la table des Bourgès, Gustave y rencontre Adrienne et ce sera le départ d’une puissante romance.

Avec les ouvriers des ateliers Eiffel de Levallois-Perret. DR

Avec les ouvriers des ateliers Eiffel
de Levallois-Perret. DR

C’est un projet vieux d’une vingtaine d’années qui trouve enfin son aboutissement avec le film de Martin Bourboulon. L’objectif est clair, proposer le spectacle d’une grande histoire d’amour croisée avec un film d’aventures, autour de la construction d’un des monuments les plus connus au monde.
Pour le cinéaste comme pour les scénaristes et ensuite les spécialistes des effets spéciaux et numériques ou encore les responsables du montage, le challenge a consisté à ce que ces histoires se nourrissent constamment l’une l’autre, tout en respectant les balises de la réalité historique.
Force est de dire que Eiffel tient cette promesse. Bourboulon note que l’une de ses références lors du travail sur Eiffel a été First Man (2018) dans lequel l’Américain Damien Chazelle entre dans l’intimité d’un personnage, en l’occurrence le cosmonaute Neil Armstrong, dépassé par une conquête beaucoup plus grande que lui. C’est dans cet esprit que s’inscrit cette épopée… intimiste qui mêle l’aventure extraordinaire d’Eiffel, de son équipe et de ses ouvriers avec les tourments amoureux de l’ingénieur… D’ailleurs, à la table du ministre, peut-être pour impressionner Adrienne, Eiffel a lancé comme un défi: « Une tour. 300 mètres. Entièrement en métal. En plein cœur de Paris ».

Gustave et Adrienne (Emma Mackey). DR

Gustave et Adrienne (Emma Mackey). DR

Plus tard, lorsque Adrienne et Gustave seront allés l’un vers l’autre, il dira : « J’espérais ne jamais vous revoir ». Comme Danielle Darrieux lançant, dans un dernier souffle, « Je ne vous aime pas, je ne vous aime pas » dans le sublime Madame de… (1953) de Max Ophuls.
Si l’on prend plaisir à voir la « dame de fer » sortir de terre sur le Champ-de-Mars, si Bourboulon nous livre quelques éléments techniques fort intéressants sur la manière dont la tour est ancrée dans un sol instable et si la séquence de l’ajustage des rivets est riche en suspense, c’est évidemment dans sa matière largement romanesque (on ne sait si Eiffel a vraiment vécu une telle passion amoureuse et tragique) et fortement émotionnelle qu’Eiffel puise son charme. Et puisqu’on en est à citer quelques références, la scène où Adrienne retrouve et étreint Gustave, quasiment, au-dessus du vide, face à la capitale sur laquelle le soleil se couche, on songe à Kate Winslet et DiCaprio à la proue du Titanic à l’instant du « I’am the King of the World ».

Gustave Eiffel sur le chantier. DR

Gustave Eiffel sur le chantier. DR

Enfin, Eiffel, joliment photographié par Matias Boucard et bien mis en musique par Alexandre Desplat, repose sur un beau duo de comédiens. A l’aise dans le film d’époque, Romain Duris porte bien la tenue tout en donnant à son Eiffel une modernité dans sa façon de se mouvoir avec aisance dans l’espace. Et il est aussi romantique à souhait lorsqu’il est frappé en plein vol par le retour d’un amour qui le bouleverse.
Connue des abonnés de Netflix pour son rôle de Maeve Wiley dans Sex Education (2019-2022), la franco-britannique Emma Mackey incarne avec grâce une  Adrienne à contre-courant de son milieu bourgeois et qui s’éprend de quelqu’un qui n’est pas forcément prévu pour elle…
Avec sa forme de A allongé, A comme Adrienne, la tour Eiffel serait ainsi née, moins du brillant savoir-faire technique de la société Eiffel & Cie que d’une grande histoire d’amour impossible… Allons rêvons !

EIFFEL Aventure (France – 1h48) de Martin Bourboulon avec Romain Duris, Emma Mackey, Pierre Deladonchamps, Alexandre Steiger, Armande Boulanger, Bruno Raffaelli, Andranic Manet, Philippe Hérisson, Stéphane Boucher, Jérémy Lopez. Dans les salles le 14 octobre.

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