Juste une image…

 

JAu Revoir Enfants

Alors qu’il est étudiant à l’IDHEC en 1953, Louis Malle entre dans le métier de manière plutôt triomphante. Choisi par le fameux commandant Cousteau, le jeune homme de 21 ans passera plusieurs mois sur la Calypso pour le tournage du Monde du silence qui s’en ira décrocher la Palme d’or 1955 au Festival de Cannes. Bien lancée, la carrière de Louis Malle sera jalonnée de belles réussites (Ascenseur sur l’échafaud porté par la superbe trompette de Miles Davis) qui feront souvent scandale comme Les amants (1958), Le souffle au cœur (1971), Lacombe Lucien (1974) ou encore La petite (1978) qui ouvre, pour le réalisateur, une période américaine d’une petite dizaine d’années.
A son retour en France, Louis Malle (1932-1995) met en scène, en 1987, Au revoir les enfants qui sera l’un de ses plus gros succès, remportant le Lion d’or à la Mostra de Venise, le prix Louis-Delluc et pas moins, en 1988, de sept César, notamment ceux du meilleur film et du meilleur réalisateur.
Le film se déroule durant l’hiver 1943-1944, dans la France occupée par les nazis. Fils d’une famille bourgeoise, Julien Quentin, 12 ans, est pensionnaire au petit collège Saint Jean de la Croix, tenu par les pères carmes. Après les vacances de Noël, Julien retrouve sans joie le chemin de l’école pour le deuxième trimestre. Une rentrée presque comme les autres jusqu’à ce que le père Jean vienne présenter trois nouveaux élèves. L’un d’entre eux, le jeune Jean Bonnet, est le voisin de dortoir de Julien (Raphaël Fetjö et Gaspard Manesse, photo) .
Les deux élèves se jaugent et Julien est intrigué par ce garçon fier, mutique et mystérieux un temps rejeté par l’ensemble de la classe. Après s’être observés mutuellement, ils s’apprivoisent au jour le jour et un lien d’amitié se crée entre eux. Julien finit par comprendre le secret de son ami… Son nom n’est pas Bonnet mais Kippelstein, il est juif. Un froid matin de janvier, à la suite d’une dénonciation, la Gestapo fait irruption dans le collège. Le père Jean, résistant clandestin, et les trois enfants juifs sont emmenés. Julien ne les reverra jamais. Les enfants sont déportés à Auschwitz et le père Jean à Mauthausen.
Partiellement autobiographique (Pendant la guerre, au collège d’Avon, près de Fontainebleau, le jeune Malle a croisé un jeune Juif qui donnera naissance au personnage de Bonnet), cette histoire a longtemps occupé l’esprit du cinéaste : « Pendant longtemps, dit-il, j’ai purement et simplement refusé de m’y attaquer, parce que cet événement m’avait traumatisé et qu’il a eu une énorme influence sur ma vie. »
Pudique, sobre et émouvant, Au revoir les enfants, qui puise dans la mémoire vive et douloureuse de Louis Malle, évoque avec une rare sensibilité, l’une des pages les plus noires de l’Histoire de la France. L’Histoire, dit-on, ne se répète pas. Mais elle balbutie singulièrement ces temps-ci avec la montée des populismes. Autant dire que la vision de l’œuvre de Louis Malle, au-delà même de ses fortes qualités cinématographiques, est sans doute des plus salubres…
Pour le troisième rendez-vous de sa nouvelle saison, le Ciné-Cycles du Palace à Mulhouse retrouve (mardi 13 novembre à 19h30), avec Au revoir les enfants, un cinéaste français un peu oublié aujourd’hui mais dont l’œuvre mérite une relecture, voire une nouvelle découverte. La séance sera présentée et animée par Pierre-Louis Cereja.

© DR

La critique de film

La passion, la musique et l’exil  

Wiktor (Tomasz Kot) et Zula (Joanna Kulig).

Wiktor (Tomasz Kot) et Zula (Joanna Kulig).

« Vous vous intéressez à moi pour mon talent ou en général ? » Autant dire que la jeune et blonde Zula ne craint pas une certaine insolence face à cet ethnographe musical qui la dévore des yeux… Dans la Pologne de 1949, Wiktor et Irena sillonnent les campagnes à la recherche de ce qui reste du folklore originel. Le projet est de favoriser la création d’un ensemble, Mazurek, qui interpréterait des chants et des danses traditionnels. Bientôt Mazurek sera un véritable succès, rapidement coopté par les apparatchiks de Varsovie…

En mai dernier, à Cannes, Pawel Pawlikowski était en compétition officielle avec Cold War qui décrocha un prix de la mise en scène amplement mérité. Si Cold War est déjà le sixième long-métrage du cinéaste polonais de 61 ans, celui-ci est véritablement venu sur le devant de la scène cinématographe en 2013 avec Ida. Oscar du meilleur film étranger à Hollywood en 2015, ce drame statique, à la superbe photographie, racontait l’aventure de la jeune sœur Anna qui, à l’heure de prononcer ses vœux définitifs, découvre, par une tante inconnue, ses origines juives. Tandis que l’omerta se fait autour d’elle, Ida découvre la vie hors du couvent, la faiblesse des hommes, la musique et le jazz de Coltrane…

On ne peut évidemment pas s’empêcher de penser à Ida en s’immergeant dans Cold War. A cause du noir et blanc velouté des deux œuvres, à cause aussi du format quasi-carré (le 1:33) véritable signature de Pawlikowski. Et, peut-être, plus encore, pour ce regard offert sur la Pologne. Ida se déroulait en 1962, Cold War s’ouvre en 1949 et se développe sur une période de quinze années. Mais, loin du cinéaste, l’idée d’asséner un cours d’histoire sur la Pologne de l’après-guerre aux années soixante… Ce qui fait le charme de Cold War, ce sont justement les trous dans l’Histoire, le réalisateur préférant ne retenir que les temps forts d’une aventure qui lui a été inspirée par l’histoire de ses parents : « Mes parents étaient des personnes très fortes et merveilleuses mais, en couple, c’était une catastrophe absolue ! » De fait, le metteur en scène se souvient qu’ils se sont séparés plusieurs fois pour mieux se retrouver, se cherchant tout en se punissant des deux côtés du Rideau de fer…

Tomasz Kot.

Tomasz Kot.

Mais lorsqu’il s’est agi d’écrire Cold War, Pawlikowski, tout en conservant, pour ses deux personnages principaux, les prénoms de Wiktor et Zula qui étaient ceux de ses parents, a choisi des traits plus généraux. Il en va ainsi de l’impossibilité de vivre ensemble malgré le désir fou d’y arriver, de la souffrance de la séparation, de la douleur de vivre en exil ou de la difficulté de survivre sous un régime totalitaire… On pourrait penser qu’il y a là de quoi plomber lourdement ce qui se révélera, in fine, être une apologie du romantisme. Mais, on l’a dit, pour raconter, pendant la guerre froide, entre la Pologne stalinienne et le Paris bohème des années 1950, l’histoire d’un musicien épris de liberté et d’une jeune chanteuse passionnée, le cinéaste opte, ici, pour une succession de séquences (marquées par des fondus au noir et une série d’intertitres datés) qui sont autant de belles pages d’un amour impossible dans une époque impossible.

On passe ainsi par la Pologne en ruines et sous la neige de l’immédiat après-guerre, le Berlin-Est de 1952, première étape de la tournée de Mazurek dans les capitales du bloc de l’Est, où Wiktor décide de saisir son unique chance de passer à l’Ouest, le Paris de 1954 où l’on retrouve Wiktor pianiste de jazz au club L’Eclipse tandis que Zula le rejoint brièvement, la Yougoslavie de 1955 où Wiktor, désormais réfugié apatride, vient voir Zula sur scène avant de de se faire expulser par la sécurité d’Etat de Tito puis le Paris de 1957 où Zula, désormais mariée à un Sicilien, rejoint Wiktor, enfin la Pologne de 1964… Zula est désormais une pop star socialiste ringarde et sur le retour. Elle a épousé et donné un enfant à l’apparatchik Kaczmarek pour éviter la prison à Wiktor qui croupit cependant dans une colonie pénitentiaire…

Joanna Kulig.

Joanna Kulig.

Cette évocation de la guerre froide, d’une Pologne d’antan (dont le cinéaste trouve qu’elle a certaines similitudes politiques avec la Pologne d’aujourd’hui) mais aussi d’un exil parisien où la bohême n’est pas vraiment radieuse est magnifiée par les chassés-croisés d’un couple éperdument amoureux, fatalement condamnés à être ensemble et toujours séparés, que ce soit par leurs tempéraments, leurs idées politiques (Zula confie qu’elle a mouchardé Wiktor auprès des autorités), les imperfections de chacun et les inévitables coups du sort…

En s’appuyant sur un indispensable noir et blanc et sur la magnifique lumière saisie par le chef-opérateur Lukasz Zal, déjà présent sur Ida, Pawel Pawlikowski compose un film –à la différence d’Ida- très dynamique. De nombreux mouvements de caméra (on songe parfois, pour certains travellings, au Resnais d’Hiroshima) saisissent l’errance et les rencontres de Wiktor et Zula jusqu’à cette ultime séquence d’une formidable puissance dramatique où, au sortir d’un monastère en ruines (ah, le plan admirable sur les yeux dans une fresque décrépite) où ils se sont mariés, les deux amoureux apaisés se posent sur un banc face à la campagne paisible avant de se lever : « Allons de l’autre côté. La vue sera plus belle… »

Un couple en quête d'ailleurs... Photos Lukasz Bak

Un couple en quête d’ailleurs…
Photos Lukasz Bak

Si, enfin, Cold War est une réussite qui emporte définitivement l’adhésion, c’est à cause de l’alchimie trouvée entre Joanna Kulig, une Zula audacieuse et charmeuse et Tomasz Kot qui fait penser à un héros, beau et las, du cinéma américain de l’âge d’or. Et aussi parce que, dans cette œuvre émouvante et envoûtante, la musique (on entend le folklore polonais mais aussi Cole Porter, Gerschwin, les variations Goldberg de Bach ou le Rock around the clock de Bill Haley) est essentielle. Des premiers chants traditionnels polonais dans lesquels la ravissante Zula aux nattes blondes se distingue au jazz enfumé des nuits parisiennes, c’est la musique, pour toujours, qui réunit ces amants sublimes.

COLD WAR Drame (Pologne – 1h27) de Pawel Pawlikowski avec Joanna Kulig, Tomasz Kot, Agata Kulesza, Borys Szyc, Jeanne Balibar, Cédric Kahn. Dans les salles le 31 octobre.

Laisser une réponse