Juste une image…

Compostelle
Quand on évoque Compostelle, on voit des gens marchant sur un chemin dans une quête à la fois de sens et de culture. Le tout sous le signe de la fameuse coquille Saint-Jacques, emblème universel du chemin. Les chemins de Compostelle sont liés à la découverte supposée, vers 820, du tombeau de saint Jacques le Majeur, l’un des douze apôtres du Christ, à Compostelle en Galice, au nord-ouest de l’Espagne. Cette découverte transforme rapidement le lieu en grand centre de pèlerinage chrétien.
Entre le XIe et le XIIIe siècle, Compostelle devient, avec Rome et Jérusalem, l’un des trois grands pèlerinages de la chrétienté. Le pèlerinage est encouragé par l’Église et les rois. Des itinéraires multiples se structurent à travers toute l’Europe, et donnent lieu à la construction de nombreuses infrastructures religieuses (églises, monastères…) et civiles (ponts, auberges…) Après une éclipse entre le XIVe et le XIXe siècle, les chemins vivent une renaissance au XXe siècle. En 2023, environ 446 000 personnes ont emprunté les chemins de Saint-Jacques de Compostelle. On ne compte que 12 % de pèlerins parmi eux. Les motivations des autres marcheurs sont diverses : performance physique, quête spirituelle, découverte culturelle.
Compostelle donne aussi son nom à un film (sur les écrans français le 1er avril prochain) qui raconte la rencontre de Fred et d’Adam, un adolescent en rupture. Les deux ne se connaissent pas. Pourtant, grâce à une association, ils entreprennent ensemble le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Elle cherche à apaiser son passé, lui tente de canaliser sa colère et son sentiment d’abandon. Au fil des kilomètres, entre affrontements et instants suspendus, un lien fragile se tisse. Face aux épreuves du chemin, chacun découvre en lui une force insoupçonnée…
Révélé en 2003 avec Jeux d’enfants, comédie romantique interprétée par Marion Cotillard et Guillaume Canet (et vue par plus d’un million de spectateurs dans les salles françaises), Yann Samuell explique : « Le lien entre les générations est un thème récurrent dans mes films. Il se trouve que j’ai été approché par deux jeunes producteurs qui m’ont proposé de faire un film sur l’adolescence en danger. On a passé deux ans à tourner autour du sujet, à chercher un angle, à lire des témoignages, à écumer les faits divers. Et un jour je suis tombé sur le livre de Bernard Ollivier, Marche et invente ta vie (éditions Arthaud, 2015) et j’ai découvert le travail de l’association Seuil. Au- delà du parcours de vie singulier de Bernard, des témoignages bouleversants de ces jeunes qui s’en sont sortis, j’ai été profondément ému par cette idée qu’il suffisait d’une paire de baskets et de beaucoup de bonne volonté pour changer un destin. J’ai tout de suite su qu’il y avait un film à faire…. »
Dans Compostelle, Adam (Julien Le Berre) et Fred (Alexandra Lamy) empruntent la Via Podiensis, soit l’itinéraire qui part du Puy-en-Velay en Haute-Loire. Cette « voie du Puy » (qui recoupe en
grande partie le GR65 est le plus emprunté des quatre chemins principaux qui traversent la France et convergent vers l’Espagne.
En toile de fond, Compostelle évoque la justice des mineurs. En France, lorsqu’un individu âgé de moins de 18 ans commet une infraction, il est jugé par une justice spécifique, différente de la justice ordinaire : la justice des mineurs. Cette justice est régie depuis septembre 2021 par le Code de la justice pénale des mineurs (CJPM), qui a remplacé l’ordonnance du 2 février 1945.
Le principe de la justice des mineurs est de considérer l’enfant ou l’adolescent comme un individu en construction. Elle vise donc avant tout l’éducation plutôt que la punition. La réponse pénale s’efforce d’être proportionnelle à l’infraction commise et de ne jamais perdre de vue l’objectif de réinsertion.
Le parcours d’Adam dans le film illustre celui de nombreux mineurs délinquants : à la suite de plusieurs infractions, il a été confié à la Protection Judiciaire de la Jeunesse. Au début du film, il est placé en Centre éducatif fermé (après un rapport de la Cour des comptes concluant à l’inefficacité des CEF, le ministre de la Justice Gérald Darmanin a annoncé en novembre 2025, la fermeture de ces centres, créés par la loi Perben du 9 septembre 2002). Après une nouvelle récidive, il est à nouveau déféré devant un juge des enfants. Il risque cette fois d’aller en prison : soit un des six établissements pénitentiaires pour mineurs (EPM), soit le quartier pour mineurs d’une prison. La juge lui propose une dernière mesure alternative à la prison : la marche de rupture proposée par l’association Seuil…

© DR Marie-Camille Orlando

 

La critique de film

Luchaire, père et fille, dans la boue de la collaboration  

Jean Luchaire (Jean Dujardin) et sa fille Corinne (Nastya Golubeva). DR

Jean Luchaire (Jean Dujardin)
et sa fille Corinne (Nastya Golubeva). DR

Une jeune femme à la mine souffreteuse couvre sa tête d’un foulard et chausse des lunettes sombres. Nous sommes à Paris en 1948 et cette mère d’une petite Brigitte sort de son immeuble pour rejoindre un parc où sa fillette joue dans un bac à sable. Deux hommes qui la guettaient, la suivent et la molestent, la jetant à terre tout en l’insultant. Elle n’aura la vie sauve que grâce à l’intervention d’une voisine et d’un agent de police. « Il faut aller porter plainte ! » Mais la jeune femme ne veut pas entendre parler de la police… Sa voisine, récemment émigrée du Chili avec son mari, lui confie le magnétophone dont elle se sert pour ses consultations d’orthophoniste.
Dans une certaine confusion de sa mémoire, Corinne Luchaire va alors tenter, dans une suite de flash-backs, de retrouver le fil des événements d’une sinistre odyssée vécue, dans la France occupée, au côté de son père…
Si le cinéma français s’est souvent penché sur la période de l’Occupation et largement sur la place de la Résistance, il s’est beaucoup moins attaché à la collaboration. Il faut ainsi remonter à 1974 et à Lacombe Lucien pour avoir une œuvre forte sur le sujet. Le film fit du bruit. En questionnant l’héroïsme de l’engagement au regard du hasard des circonstances, Louis Malle provoqua une imposante polémique qui l’amena, d’ailleurs, à quitter la France pour aller travailler, dix ans durant, à Hollywood.
Réalisateur de productions populaires comme Quand j’étais chanteur (2006) ou Marguerite (2015) mais aussi de films d’auteur comme A l’origine (2009) ou L’apparition (2018), Xavier Giannoli a signé, en 2021, avec Illusions perdues, une belle adaptation de Balzac. On y croisait l’ambitieux Lucien de Rubempré qui constate que « tout s’achète et se vend, la littérature comme la presse, la politique comme les sentiments, les réputations comme les âmes… »

Jean Luchaire dans la salle de rédaction des Nouveaux temps. DR

Jean Luchaire dans la salle de rédaction
des Nouveaux temps. DR

Avec cette fresque historique dans la France sous la botte allemande qu’est Les rayons et les ombres (le titre fait référence au recueil éponyme de poèmes de Victor Hugo), le cinéaste pourrait aisément reprendre certains traits de Rubempré pour les appliquer à Jean Luchaire. Giannoli a fait le choix de raconter l’aventure de Jean Luchaire à travers le regard et les souvenirs de sa fille Corinne.
Né en 1901 dans une famille bourgeoise, Jean Luchaire se consacre, après avoir assisté à la montée du fascisme en Italie, au journalisme en France. Il s’oppose au traité de Versailles qu’il juge injuste pour l’Allemagne. Humaniste et homme de gauche, Luchaire se fait, dès les années 1920, le promoteur d’un rapprochement entre la France et l’Allemagne. C’est dans cette perspective qu’il soutient la politique extérieure de pacification européenne d’Aristide Briand. A cette époque, Luchaire, devenu ami avec l’Allemand Otto Abetz, oeuvre pour l’amitié franco-allemande. Aucun d’eux n’a alors d’attirance pour le nazisme. Mais l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne en 1933 va progressivement faire d’eux des complices objectifs du nouveau régime.
Luchaire est convaincu que l’établissement d’une paix définitive passe par une politique de conciliation entre les deux pays. En mars 1933 : il écrit « Européens, nous devons traiter avec les gouvernements européens quels qu’ils soient. (…) Stresemann nous était plus sympathique qu’Hitler mais Hitler, c’est l’Allemagne. (…) Au surplus, ce qui compte essentiellement à nos yeux, c’est la paix. La liberté n’est le plus précieux des biens qu’à condition de vivre. »

Otto Abetz (August Diehl), du pacifiste au dignitaire nazi. DR

Otto Abetz (August Diehl),
du pacifiste au dignitaire nazi. DR

En 1937, Otto Abetz est expulsé de France. Il va réapparaitre, sous l’uniforme nazi, comme ambassadeur d’Allemagne à Paris (alors que le gouvernement français se trouve à Vichy), chargé d’une politique de collaboration entre le Troisième Reich et la France vaincue. Jean Luchaire fonde alors Les Nouveaux temps, organe de presse visant à soutenir la politique d’Abetz.
De son côté, Corinne, la fille aînée de Jean Luchaire, va faire parler d’elle sur la scène artistique. Remarquée au théâtre en 1937 dans Altitude 3200, une pièce écrite par son grand-père, elle est engagée à 17 ans par le réalisateur Léonide Moguy qui lui offre le premier rôle de Prison sans barreaux (1938). Fascinée par les ors du spectacle (elle admire Greta Garbo), elle tourne six films en deux ans, notamment avec Pierre Chenal ou Raymond Bernard. Mais la tuberculose, probablement héritée de son père, va mettre un terme à sa carrière.
A ce couple parfois étrange dans sa proximité, s’ajoute donc le personnage d’Otto Abetz, l’ami allemand et francophile de Luchaire aux heures exaltantes du pacifisme européen. Abetz rejoindra le NSDAP. Nommé à Paris, Abetz accolera son prénom à la Liste Otto des ouvrages interdits par la censure allemande. Il organise aussi l’expropriation des biens privés appartenant à des familles juives et fait main basse sur de prestigieuses collections d’art appartenant à de fortunés amateurs juifs…
Avec aisance (on ne voit pas passer les 195 minutes du film), Xavier Giannoli nous embarque dans l’histoire d’un duo fusionnel père-fille qui plonge dans la boue noire de la collaboration. Tandis que les nazis oeuvrent méthodiquement à leur projet, qu’une élite parisienne fréquente les fêtes gourmandes de l’ambassade allemande et que Céline se livre à ses délires, on suit ainsi Luchaire à la tête de son journal Les Nouveaux temps, jonglant avec les prises de position collaborationnistes et les problèmes d’argent. Flambeur, Luchaire est un séducteur, amateur de fêtes et collectionneur de femmes (on lui prête des liaisons avec de nombreuses comédiennes comme Marie Bell ou Mireille Balin) qui va aller au bout d’une trajectoire sordide qui lui vaudra d’être fusillé en février 1946 au fort de Châtillon.
Avec une image qui donne la prime aux couleurs froides sauf dans les lieux de débauche où Luchaire et Corinne se divertissent entre sexe, alcool et drogues, Les rayons et les ombres raconte une France nauséabonde, longtemps majoritairement acquises à l’État français de Pétain, ne l’oublions pas, où ces ignobles tristes sires semblent complètement hors-sol (même si Luchaire rend « de petits services » à de malheureuses familles juives) par rapport à une Occupation brutale et antisémite tandis que la tragique ombre de la Shoah s’élève sur l’Europe.

Corinne Luchaire, éphémère vedette du cinéma français des années trente et quarantaine. DR

Corinne Luchaire, éphémère vedette du cinéma français des années trente et quarantaine. DR

A la fin de la guerre, Luchaire et sa fille fileront vers Sigmaringen, côtoyant une ultime fois Pétain ou Céline avant d’être arrêtés sur une route de Forêt-Noire en mai 1945. La malheureuse Corinne, elle, aura eu l’occasion de passer par un sanatorium où l’on lui inflige de douloureux pneumo-thorax avant d’être condamnée à dix ans d’indignité nationale.
Les rayons et les ombres dresse le terrible tableau de Français qui ont choisi, en toute connaissance de cause, le mauvais camp et qui s’y sont complu, se vautrant autant dans le stupre que dans la corruption. Mais Luchaire représente, lui, une forme d’élite intellectuelle, plus condamnable encore que les lamentables margoulins du marché noir. On entend le procureur au procès du journaliste affirmer « que les mots des salauds arment le bras des imbéciles ». Un propos qui a quelque chose de singulièrement contemporain !
Incarnant un Luchaire charmeur, matois et inquiétant, Jean Dujardin est remarquable. Tout comme le comédien allemand August Diehl, vu récemment dans La disparition de Josef Mengele, dans le rôle d’Abetz. La révélation du film, c’est Nastya Golubeva, 22 ans, la fille de Léos Carax, qui fait de Corinne Luchaire une femme-enfant comme en lévitation dans le chaos de l’Occupation.
Dans le Paris d’après-guerre, évidemment en butte à l’hostilité générale, la recluse Corinne (elle mourra en 1950 à 28 ans) voit un jour Léonide Moguy frapper à sa porte. Le cinéaste juif originaire d’Ukraine, lui dit : « Je ne te condamne pas, mais est-ce que tu as cherché à savoir ? » Devant le silence de Corinne, il ajoutera un très romanesque « Il nous reste le cinéma… »

LES RAYONS ET LES OMBRES Drame (France – 3h15) de Xavier Giannoli avec Jean Dujardin, Auguste Diehl, Nastya Golubeva, André Marcon, Chloé Astor, Lucie Vignolle, Olivier Chantreau, Anna Prochniak, Valeriu Andriuta, Philippe Torreton, Vincent Colombe, Maria Cavalier-Bazan, François de Brauer, Meherio Patoux, Elina Löwensohn. Dans les salles le 18 mars.

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