Juste une image…

Pour_Eternité
Dans le vaste paysage du cinéma international, Roy Andersson détonne volontiers. Le Suédois de 78 ans a vite été remarqué pour ses cadrages fixes, ses plans séquences tournés en studio qui font penser à des tableaux vivants. Mais surtout le cinéaste scandinave distille des œuvres qui semblent lugubres et froides mais emplis d’humour noir. Le genre de cinéma que l’on a sans doute tendance à éviter pour aller voir Jungle Cruise ou C’est la vie, deux films de divertissement à venir dans les prochains jours. Mais Andersson mérite d’être découvert, lui qui n’a tourné que six longs-métrages en cinquante ans de carrière, dont trois ont été récompensés à Berlin, Cannes et Venise.
Né à Göteborg, Andersson suit des études de cinéma à Stockholm et réalise, en 1970, son premier long, Une histoire d’amour suédoise sur la relation amoureuse entre deux adolescents qui lui vaut un succès d’estime. Cinq ans plus tard, son second film est mal reçu. Andersson va alors fonder sa propre maison de production, le Studio 24 et se consacrer essentiellement à la publicité. Il lui faudra 25 ans pour écrire, produire et réaliser le premier volet d’une trilogie à l’aide de ses revenus publicitaires, Chansons du deuxième étage (2000). Prix du jury à Cannes, le film le propulse sur la scène internationale.
Désormais on reconnaît son style singulier, mêlant poésie, burlesque, ambiance cafardeuse et noirceur dans la critique du mode de vie moderne. C’est cette même vision des choses qui préside à Pour l’éternité, le nouveau film d’Andersson qui sera sur les écrans français le 2 août.
Om det oändliga (en v.o.) entraîne le spectateur dans une errance onirique et volontiers burlesque, durant laquelle des petits moments sans conséquence prennent la même importance que les événements historiques. On y rencontre un dentiste, un père et sa fille sous la pluie, un homme dans un bus, un couple dans un café, des jeunes qui dansent, Hitler ou encore l’armée de Sibérie…
Une réflexion sous forme de kaléidoscope sur la vie humaine dans toute sa beauté et sa cruauté, sa splendeur et sa banalité. Et Andersson ajoute : « L’éternité du titre n’a rien à voir avec l’espace sans fin. Ce n’est pas en termes de science, l’infinité dans ce film concerne l’infinité des signes de l’existence, les signes de l’être humain. »

© Photo DR

La critique de film

Le calvaire d’un innocent dans les geôles de Guantanamo  

Mohamedou Ould Slahi (Tahar Rahim) à Guantanamo. DR

Mohamedou Ould Slahi (Tahar Rahim)
à Guantanamo. DR

En novembre 2001, quelques semaines après les attentats du 11/9, en Mauritanie, on célèbre, dans une belle ambiance, un mariage. Parmi les convives, un homme souriant et manifestement à l’aise. C’est Mohamedou Ould Slahi. Alors que la fête bat joyeusement son plein, l’existence de Slahi va brutalement basculer. Un policier et des soldats l’informent que les autorités américaines veulent lui poser des questions. Si Slahi s’empresse de supprimer tous les contacts de son téléphone, il accepte néanmoins, sous le regard désespéré de sa mère, d’obtempérer…
En février 2005, très loin de la Mauritanie, Nancy Hollander travaille comme avocat à Albuquerque, au Nouveau-Mexique. Si elle s’occupe de gros dossiers de sociétés, cette femme s’est fait une spécialité de militer pour les droits civiques et de prendre en charge bénévolement des dossiers difficiles… C’est un confrère français, qui travaille aux USA (Denis Ménochet) qui va évoquer, pour la première fois devant Nancy Hollander, le nom de Slahi. L’homme a disparu depuis trois ans sans laisser de traces mais le grand magazine allemand Der Spiegel affirme qu’il serait l’un des organisateurs des attentats du 11 septembre…
C’est l’histoire vraie de Mohamedou Ould Slahi et de Nancy Hollander que Kevin Macdonald raconte par le menu dans Désigné coupable.

Nancy Hollander (Jodie Foster) et Teri Duncan (Shailene Woodley), les avocates de Slahi. DR

Nancy Hollander (Jodie Foster) et Teri Duncan (Shailene Woodley), les avocates de Slahi. DR

Né en décembre 1970 dans le sud du pays, Mohamedou Ould Slahi est un citoyen mauritanien, qui a combattu aux côtés d’hommes qui allaient rejoindre Al-Qaida pendant l’insurrection afghane des années 1980, mais a renoncé au groupe dans les années 1990. Lorsqu’il est accusé par le gouvernement américain d’être largement impliqué dans la tragédie du 11/9, iI va transiter par des centres de détention en Jordanie puis sur la base aérienne de Bagram en Afghanistan avant de se retrouver illégitimement détenu, sous le simple numéro 760, au camp de Guantánamo. Il y passera de longues années d’enfermement entre août 2002 et octobre 2016.
Encouragé par ses avocates, Nancy Hollander secondée par Teri Duncan, Slahi va écrire, en prison, ses Carnets de Guantanamo, terrible récit autobiographique et best-seller international (paru en France en janvier 2015 chez Michel Lafon) aussi accablant pour ses tortionnaires que rédempteur pour son auteur. A ses conseils, Slahi lance, non sans humour : « Vous me demandez de vous écrire tout ce que j’ai dit à mes interrogateurs. Vous avez perdu la tête ! Comment puis-je rendre un interrogatoire ininterrompu qui dure depuis 7 ans ? C’est comme demander à Charlie Sheen combien de femmes il a fréquentées. »
Choisi par les producteurs du film en raison de la qualité de ses œuvres précédentes (Le dernier roi d’Ecosse en 2006 ou Jeux de pouvoir en 2009), le cinéaste écossais Kevin Macdonald s’empare évidemment, ici, d’un très riche matériau dont il tire un solide récit, certes très classique dans sa mise en scène mais tout à fait efficace !

Le colonel Stuart Couch (Benedict Cumberbatch), procureur militaire... DR

Le colonel Stuart Couch (Benedict Cumberbatch), procureur militaire… DR

Macdonald entremêle, dans The Mauritanian (en v.o.) trois parcours. Celui de Slahi, évidemment, pivot de ce récit puissant où il apparaît, pour les Américains, comme « le Forrest Gump d’Al-Qaida », ce type qu’on voit partout dès qu’il est question de groupe terroriste… Autour de cet homme qui crie avec constance son innocence, le cinéaste articule les chemins de Nancy Hollander et de sa jeune collaboratrice Teri Duncan, bien décidées à prouver que Slahi est innocent mais qui choisissent ensuite de modifier leur stratégie de défense en jouant la carte de l’habeas corpus, notion juridique qui énonce une liberté fondamentale, celle de ne pas être emprisonné sans jugement. Enfin, troisième voie, celle de Stuart Couch, le procureur militaire américain auquel on donne, à mots à peine voilés, l’ordre d’envoyer Slahi à la chaise électrique.
Documentariste de talent, récompensé de l’Oscar pour Un jour en septembre (1999) sur la prise d’otages aux Jeux Olympiques de Munich en 1972, Macdonald parvient à montrer les rouages complexes de Guantanamo et la manière dont les Américains, dans une époque de paranoïa terroriste, s’ingénient à casser leurs prisonniers, y compris un Slahi qui répète : « Je ne suis pas coupable de quelque chose. Je suis juste coupable. » La longue séquence de terreur et de torture infligée à Slahi est spécialement éprouvante.

Slahi dans sa cour de promenade... DR

Slahi dans sa cour de promenade… DR

En mars 2010,un juge fédéral ordonnera la libération du prisonnier, aucune charge contre n’ayant pu être retenue contre lui. Mais, l’administration Obama/Biden fera appel de la décision et Slahi ne sera libéré, après un second procès, qu’en 2016.
L’aventure de Mohamedou Ould Slahi est enfin une triple affaire de foi. Celle du prisonnier (magnifiquement incarné par Tahar Rahim) qui dit qu’en arabe, liberté et pardon sont le même mot. Celle de Couch, catholique et croyant (Benedict Cumberbatch), qui se refuse à poursuivre lorsqu’il comprend que Slahi n’a rien à se reprocher. Celle enfin de deux femmes (Jodie Foster et Shailene Woodley) éprises de justice…
Avec Désigné coupable (qui nous montre le vrai et souriant Slahi dans le générique de fin), on est partagé entre une légitime indignation et une véritable admiration pour un homme admirable dans sa capacité de pardon.

DESIGNÉ COUPABLE Drame (USA – 2h09) de Kevin Macdonald avec Tahar Rahim, Jodie Foster, Shailene Woodley, Benedict Cumberbatch, Zachary Levi, Saamer Usmani, Denis Ménochet, Pope Jerrod, Corey Johnson. Dans les salles le 14 juillet.

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