Juste une image…

Traversee Paris

En 1942, dans le Paris occupé par les Allemands, la vie quotidienne des Français est difficile. Chauffeur de taxi au chômage, Marcel Martin gagne sa vie en livrant clandestinement des colis de nourriture de contrebande au marché noir. Un soir, il est engagé pour transporter à pied, d’un bout à l’autre de la capitale, précisément de la rue Poliveau à la rue Lepic, quatre valises contenant les morceaux d’un cochon. Martin doit les récupérer chez l’épicier Jambier. Son partenaire habituel s’étant fait arrêter, Martin va devoir trouver un nouveau complice. Dans un café, il fait la rencontre d’un certain Grandgil. Mais le gaillard, plutôt antipathique, est loin d’être docile…
En 1956, Claude Autant-Lara, qui venait de provoquer la polémique avec Le blé en herbe (1954) tiré de l’oeuvre de Colette, entend adapter, cette fois, la nouvelle éponyme de Marcel Aymé publiée en 1947.
Plusieurs adaptations du texte d’Aymé ont échoué. Autant-Lara tente d’entreprendre le film mais des problèmes d’écriture surviennent et le cinéaste renonce, s’attelant alors à d’autres projets. Mais, devant l’échec commercial de ses dernières réalisations, Autant-Lara cherche un sujet plus populaire. Il songe à une adaptation de La fortune des Rougon-Macquard de Zola mais le projet est trop coûteux. Pendant ce temps, différents projets d’adaptation de La traversée… sont à l’étude.
Finalement, Autant-Lara va mettre la main sur la production. Il confie le scénario et les dialogues à Jean Aurenche et Pierre Bost, deux maîtres du genre à l’époque, qui vont façonner le film tel qu’on le connaît, conservant la noirceur du propos mais atténuant la férocité originelle du roman et signant des répliques inoubliables comme le fameux « Salauds de pauvres » lancé par Grandgil.
Pour son casting, le réalisateur a engagé une légende vivante du 7e art. Jean Gabin, dans le rôle de Grandgil, est la star la plus cotée du cinéma français à l’époque. Pour lui donner la réplique avec le personnage de Martin, Autant-Lara a son idée: il s’agit d’un comédien de la scène relativement peu connu à l’époque et à la popularité d’ailleurs déclinante, un certain André Raimbourg, plus connu sous le nom de scène de Bourvil. Marcel Aymé, auteur de la nouvelle, s’y oppose vigoureusement : comment peut-on opposer un minot à une bête comme Gabin qui n’en fera qu’une bouchée. Mais Autant-Lara y tient par dessus tout. La dispute fut si violente que la production commença à s’inquiéter et les budgets à diminuer. Autant-Lara s’entête, allant même jusqu’à renoncer à la couleur pour réduire le coût du film et avoir le champ libre sur la distribution. Il aura gain de cause : Bourvil jouera d’égal à égal avec Gabin dans un film qui sera un déclic pour sa future carrière au cinéma. Marcel Aymé reconnaitra son erreur déclarant, grand seigneur : « C’est vraiment la toute première fois qu’on ait fait au cinéma quelque chose tiré d’un de mes livres qui soit non seulement bien, mais d’une très grande qualité. Et dans ce cas particulier, ce n’était pas facile »
Probablement meilleur film d’Autant-Lara, La traversée de Paris est une manière de buddy movie avec deux hommes que tout sépare mais qui vont arriver à s’apprivoiser, à s’estimer, pour finalement se secourir mutuellement. De manière adroite, le film met en scène la lutte des classes. Gabin représente les classes huppées et arrive assez facilement à prendre l’ascendant sur Bourvil, le représentant des classes populaires. Bourvil passe pour un naïf, qui se fait d’ailleurs arnaquer mais cela est compensé par sa gentillesse, sa générosité.
Dans le cadre de sa saison consacrée aux grandes stars masculines, Ciné-Ried à Riedisheim a choisi de faire la part belle à Bourvil (1917-1970) qui compose, avec le personnage de Martin, l’un de ses personnages les plus fameux du grand écran. Fils d’agriculteurs normands, Bourvil admire Fernandel et tente comme lui de devenir artiste. À l’origine musicien puis chanteur de music-hall et d’opérette, il connaît le succès à la Libération avec la chanson Les Crayons. Il crée son personnage caricatural de paysan normand naïf et benêt, puis interprète d’autres chansons sur deux décennies, parmi lesquelles À bicyclette, Salade de fruits, Un clair de lune à Maubeuge, C’était bien ou encore La tendresse. En parallèle, dès la fin de la guerre, il se tourne vers le cinéma où il transpose son « comique-paysan », dans des comédies comme Le Roi Pandore (1949), Miquette et sa mère (1950) ou encore Garou-Garou, le passe-muraille (1951). Sa carrière prend un réel tournant avec La traversée de Paris (1956) qui lui vaut le prix d’interprétation à la Mostra de Venise. Dès lors, il accède à un statut de vedette, alternant les comédies et les drames jusqu’à sa mort, en 1970. Un grand nombre de ses films furent de grands succès et devinrent des classiques… Pour ne citer que Le corniaud (1965), La grande vadrouille (1966) ou Le cercle rouge (1970).

La traversée de Paris, le mardi 21 avril à 19h30 à La Grange, avenue Foch à Riedisheim. La soirée est présentée et animée par Pierre-Louis Cereja.

© DR

 

La critique de film

Le désespoir de Tony Kiritsis et les espoirs de la famille Dayan  

"La corde...": Tony Kiritsis (Bill Skarsgård) a pris Richard Hall (Dacre Montgomery) en otage.

« La corde… »: Tony Kiritsis (Bill Skarsgård) a pris Richard Hall (Dacre Montgomery) en otage.

RÊVE.- Ce matin-là, comme tous les autres, Fred Temple, la voix d’Indianapolis sur WCYD, réveille en douceur les habitants de la capitale de l’Indiana. Auditeur attentif de cette radio, Tony Kiritsis, en ce matin neigeux de 1977, est en colère. Sa voiture est en panne et il a rendez-vous avec M.L. Hall, le grand patron de Meridian Mortgage, une société de courtage hypothécaire, à laquelle il reproche de l’avoir ruiné. Lorsque Kiritsis débarque, avec un long carton sous le bras, dans le hall du bâtiment de la compagnie, il apprend que M.L. Hall passe des vacances au soleil. Raison de plus d’être furax. Ce sera Richard, le fils du patron, qui se charge de le recevoir. Dans le bureau du boss, soudain, Kiritsis déballe un fusil et menace Richard Hall. Bientôt ce dernier se retrouve avec le canon du fusil sur sa nuque, l’arme fixée avec un fil de fer autour de son cou… La police est alertée. Une camionnette d’une chaîne de télévision locale tourne dans le quartier et entend parler de la prise d’otages. Habituée à couvrir de petits fait-divers médiocres, la jeune Linda Page est persuadée que sa chance vient de sonner. Avec son cameraman, elle se précipite sur les lieux, convaincue de tenir la bonne story qui fera le prime time de Channel 12. Pendant ce temps, Kiritsis décide de quitter à pied les locaux de Meridian Mortgage pour aller s’enfermer dans son appartement à quelques blocs de maison de là…
Silencieux depuis 2018 et l’échec commercial de Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot, un drame biographique sur John Callahan, un jeune tétraplégique alcoolique qui va devenir un célèbre auteur de bandes dessinées, Gus van Sant fait un retour remarqué avec La corde au cou (USA – 1h44. Dans les salles le 15 avril) . Le réalisateur de My Own Private Idaho (1991), Will Hunting (1997), A la recherche de Forrester (2000) ou Elephant, Palme d’or à Cannes en 2003, s’empare, ici, de l’histoire vraie de Tony Kiritsis, un Américain banal qui rêvait de construire un centre commercial pour proposer des commerces abordables au plus grand nombre. Mais la société de Hall est passée par là. Kiritsis a emprunté, n’a pu rembourser et s’est retrouvé ruiné. Convaincu que Meridian Mortgage l’a sciemment piégé (notamment en détournant de potentiels acquéreurs du centre commercial vers d’autres options) pour le dépouiller, Kiritsis kidnappe, le 8 février 1977 à Indianapolis, le fils du courtier responsable de sa situation.
Il réclame 5 millions de dollars et surtout des excuses en bonne et due forme. La prise d’otage va durer 63 heures, sous les yeux de la télévision locale, puis nationale. L’Amérique se passionne pour cette affaire. Chacun choisit son camp.

"La corde...": Tony Kiritsis donne une conférence de presse. Photos Stefania Rosini

« La corde… »: Tony Kiritsis
donne une conférence de presse.
Photos Stefania Rosini

Dans une écriture dépouillée qui reprend les codes classiques du thriller et notamment du sous-genre qu’est la prise d’otages, le cinéaste parvient avec aisance, a distillé une forte tension tant Kiritsis peut à tout moment exploser et provoquer l’irrémédiable. Loin de sa manière abstraite, minimaliste et labyrinthique qui caractérisait, par exemple Elephant, le metteur en scène s’inscrit dans un style pratiquement de reportage télévisuel (le mouvement saccadé des prises de vues, les images figées, les mises au point de la caméra) pour observer un personnage perdu qui se demande quel sens donner encore à son existence alors qu’il considère avoir tout perdu. Métaphoriquement, c’est bien lui qui a la corde au cou. Mais Tony est-il un criminel, ou simplement une victime qui réclame justice ? Un marginal qui voit s’évanouir son rêve américain ?
Van Sant qui vivait en 1977 à Los Angeles, n’avait pas de téléviseur à cette époque. « S’il y a eu, dit-il, des choses diffusées en direct, je les ai ratées. Quand je l’ai découverte, l’histoire de Tony Kiritsis m’a touchée. Dès qu’il s’agit d’un homme qui ose se dresser contre le système, je me sens concerné, émotionnellement. »
Entre agitation policière et médiatique, on songe évidemment à Sidney Lumet et à son excellent Après-midi de chien (1975) d’autant qu’Al Pacino fait une courte apparition, ici, dans le rôle du cynique M.L. Hall. Vu naguère en vampire dans le Nosferatu (2024) de Robert Eggers, l’acteur suédois Bill Skarsgård compose brillamment un personnage éruptif et inquiétant emporté dans une action criminelle qui pulvérise soudain sa triste routine avant de se prendre pour un « héros national », d’appeler Fred Temple à la rescousse et d’exiger, devant les caméras, une lettre d’immunité…
Que reste-t-il du rêve américain ? La question que pose, in fine, Gus van Sant, prend une résonance qui dépasse de beaucoup l’obscurité de la salle de cinéma.

"Juste...": Vincent, Yves, Arnaud et Sandrine ou la famille Dayan.

« Juste… »: Vincent, Yves, Arnaud et Sandrine
ou la famille Dayan.

EIGHTIES.- Vincent et Arnaud se châtaignent comme deux frères un peu à l’étroit dans la même chambre. L’aîné ne jure que par le rock, le plus jeune est plus funky… Nous sommes en 1985, dans la banlieue parisienne. Et si Vincent, bientôt 13 ans, ne veut pas s’en laisser conter par son grand bricoleur de frère, ce n’est pas mieux du côté des parents qui se prennent la tête sans arrêt. Sandrine n’en peut plus de servir le café dans des réunions de patrons cravatés tandis qu’Yves donne le change. Il part tous les matins au boulot avec son attaché-case. Mais Vincent est pourtant surpris de le voir, en pleine matinée, boire, l’air bien sombre, un café dans un bistrot. Vincent a beau être cadre, il est bien au chômage. Et il tire le diable par la queue en allant jusqu’à emprunter de l’argent à Arnaud qui s’est fait un joli petit business en dealant autour de lui des compilations de rock. Vincent, qui prépare, sans grand enthousiasme, sa bar-mitsvah, est complètement sous le charme d’Anne-Karine, une collégienne de sa classe. Alors quand il doit faire un exposé avec cette dernière, il entrevoit la possibilité d’un grande histoire d’amour qui lui met la tête et le coeur à l’envers… Mais Anne-Karine semble bien insensible au charme de ce gamin qui n’est « déjà plus » un enfant et qui n’est « pas encore » un adulte…
Inspiré clairement de la jeunesse, des souvenirs d’enfance, des parents d’Eric Toledano et Olivier Nakache, Juste une illusion (France – 1h54. Dans les salles le 15 avril) est une plongée chaleureuse et nostalgique dans les aventures quotidiennes de la famille Dayan sur fond de questions et de doutes sur l’identité, l’amitié, la famille, la religion, le désir et les premiers élans amoureux.
Avec beaucoup de fluidité dans la manière de distiller du bon cinéma populaire, les deux cinéastes embarquent le spectateur dans cette famille « explosive » où ça gueule sans arrêt mais où l’on s’aime aussi avec la même puissance.

"Juste...": la périlleuse location d'une cassette X. Photos Manuel Moutier

« Juste… »: la périlleuse location d’une cassette X.
Photos Manuel Moutier

Film d’époque, Juste une illusion évoque clairement des problématiques sociales avec, par exemple la référence à SOS Racisme, véritable marqueur des années 80. «  Bien qu’il se déroule il y a plus de quarante ans, note Eric Toledano, le film porte effectivement un regard sur l’époque dans laquelle nous vivons. Ce choix est une critique en creux de la logique du repli, du « chacun pour soi » voire du « contre les autres ». Nous sommes dans une société qui exalte beaucoup les différences. Alors une fois de plus on va relire le testament de Billy Wilder qui nous semble être dans le vrai quand il lance « Quand ça va mal, faites une comédie ! » De fait, dans les eighties, toutes les menaces étaient déjà là : la crise économique, les guerres, les attentats, la menace nucléaire, le sida…
En centrant leur récit sur Vincent (remarquable Simon Boublil, choisi dans un casting de 2000 jeunes!) qui s’apprête à vivre une série de première fois, les réalisateurs d’Intouchables (19,4 millions de spectateurs dans les salles en 2011) livrent une chronique intime qui parlera assurément à ceux qui étaient jeunes au mitan des années 80. On y retrouve les sons de Imagination, Joy Division, The Cure, Fabrice et la valise RTL, des clins d’oeil à Un homme et une femme, une cassette VHS baladeuse de La ruée vers Laure, Touche pas à mon pote et Harlem Désir et Thierry Le Luron jouant Alice Sapritch…
Enfin Louis Garrel et Camille Cottin, les parents Dayan, forment un joyeux duo comique (soutenu par le numéro de Berger, le concierge par l’épatant Pierre Lottin) et leurs échanges sur le retour d’Afrique du Nord sont savoureux tout comme l’idée de l’exposé consacré à Mitterrand et Kohl se tenant la main à Verdun en 1984, qui devient la première… romance politico-homosexuelle !

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