Juste une image…

 

Genou Claire
A Talloires, au bord du lac d’Annecy, lors de ses dernières vacances de célibataire avant son mariage proche, Jérôme, 35 ans, attaché culturel à l’ambassade de France à Stockholm, retrouve par hasard son amie Aurora, romancière roumaine qui écrit des romans sentimentaux en s’inspirant d’histoires vécues, dont celles que Jérôme lui raconte.
Aurora est locataire pour l’été de Mme Walter, mère de Laura, une adolescente de seize ans et demi à l’esprit vif et volontiers raisonneuse. Dans la perspective de trouver là matière à une intrigue sentimentale propre à nourrir un futur roman, Aurora pousse Jérôme dans les bras de l’adolescente.
En manque de père, Laura est intéressée par Jérôme, ce qui les conduit d’abord à une relation amicale, tendre et cérébrale, puis presque amoureuse. Cependant, lorsqu’elle apprend le prochain mariage de Jérôme, Laura prend ses distances et commence à fréquenter Vincent, petit ami de son âge, avec lequel Jérôme échange abondamment et posément, comme le ferait un grand frère avec un plus jeune.
Un jour, Jérôme aperçoit Claire, la superbe demi-soeur de Laura, d’environ 18 ans, blonde au physique longiligne et au port réservé qui trouble profondément Jérôme. Alors qu’elle est juchée sur une échelle pour la cueillette des fruits, il ressent le désir irrépressible de lui toucher le genou, ce qu’Aurora, à laquelle il fait part de son trouble, l’encourage vivement à accomplir.
Mais Claire, indifférente à l’égard de Jérôme, est amoureuse de Gilles, jeune homme sportif et un peu hâbleur. Fortuitement, Jérôme aperçoit Gilles avec une autre fille alors que celui-ci a raconté à Claire qu’il allait passer la journée à Grenoble. Indigné qu’on puisse ainsi mentir à une jeune fille qu’il pare de toutes les vertus, il ne peut s’empêcher de révéler à Claire son infortune. Désemparée, celle-ci le laisse enfin poser longuement une main — qu’elle croit seulement fraternelle et consolatrice — sur un de ses genoux. Jérôme réussit ainsi à briser le sortilège qui l’envoûtait.
Figure emblématique de la Nouvelle vague avec Godard, Truffaut, Chabrol et Rivette, Maurice Schérer alias Eric Rohmer, débute au cinéma en 1959 avec Le signe du lion, après avoir été critique aux Cahiers du cinéma dont il sera le rédacteur en chef de 1957 à 1963.
Évincé des Cahiers du cinéma par Jacques Rivette en 1963, Rohmer travaille pour la télévision scolaire, pour laquelle il réalise des films pédagogiques. Dans le même temps, il entame la réalisation de ses Six contes moraux, une série qui explore les dilemmes amoureux et moraux de jeunes personnages à travers un style de dialogue naturaliste. Par ailleurs, le cinéaste s’assure une indépendance financière en créant avec Barbet Schroeder sa propre société de production, Les Films du Losange.
Pour Rohmer, l’expression « conte moral » doit être entendue au sens littéraire du terme : « Du point de vue de la littérature, le moraliste est celui qui autrefois étudiait les mœurs et les caractères. Entrevus sous cet angle, mes films traitent de certains états d’âme. Mes Contes moraux sont l’histoire de personnages qui aiment bien analyser leurs pensées et leurs états d’esprit. »
Il commence ce cycle par La boulangère de Monceau (1963) et enchaîne de suite avec La carrière de Suzanne (1963) avant de connaître la reconnaissance avec La collectionneuse (1967) et de rencontrer un succès critique et public avec Ma nuit chez Maud (1969) qui met en scène, avec Françoise Fabian, Marie-Christine Barrault et Jean-Louis Trintignant, un jeu de séduction et de philosophie sur le plaisir et la morale.
Le succès de La collectionneuse et Ma nuit chez Maud permet à Rohmer d’enchaîner rapidement avec son cinquième des Six contes moraux. Ce sera donc Le genou de Claire, un projet ancien dont une version littéraire fut publiée dès 1951 dans les Cahiers du cinéma sous le titre La roseraie.
Eric Rohmer décrit une bourgeoisie faite de beauté et de clarté. Il choisit donc de tourner en couleurs, en été, dans un paysage idyllique, celui du lac d’Annecy. Il fait du personnage de Jérôme un jouisseur intellectualisant à l’envi ses sensations et ses désirs. La référence ne pourra donc être que la peinture la plus faite pour le plaisir de l’oeil, l’impressionnisme… Si la barbe de Jean-Claude Brialy, l’interprète de Jérôme, fait penser aux canotiers de Renoir, le directeur de la photo Nestor Almendros évoque plutôt l’univers de Gauguin avec des masses vertes, des montagnes unies et bleues contrastant avec le lac. « Mais, ajoute Almendros, Rohmer a voul éviter une surabondance de cartes postales. Nous nous sommes pratiquement limités à deux paysages pour que les personnages gardent leur primauté. Heures et lumières différentes : la variété du paysage était là. »
Doublement couronnés du prix Louis Delluc et du prix du Syndicat français de la critique, ces fragments d’un discours amoureux, reposant sur des dialogues brillants et une mise en scène élégante, composent une extraordinaire étude du désir et de la jouissance verbale, quasi littéraire, qui accompagne toute inclination…

Le genou de Claire, le mardi 10 février à 19h30 au Palace, avenue de Colmar. La séance est présentée et animée par Pierre-Louis Cereja.

 

© DR

 

La critique de film

« Du moment que j’écris… »  

Paul Marquet (Bastien Bouillon), un homme qui s'interroge.

Paul Marquet (Bastien Bouillon),
un homme qui s’interroge.

Gros plan sur un papier peint à fleurs qui cède, peu à peu, sous des coups de masse. Derrière le mur, Paul Marquet s’affaire. A dos d’homme, il va encore falloir descendre de lourds sacs de gravats. « Ne les charge pas trop, suggère un autre travailleur, sinon tu vas te casser le dos… »
Autant dire que Paul, qui fut en d’autres temps, un photographe professionnel talentueux, apprend sur le tas. Cette homme de la quarantaine a laissé la photo pour devenir écrivain. « Mais rester écrivain a été un autre histoire ». Pourtant Paul Marquet en est déjà à son troisième ouvrage. Comme le remarque Alice Bosquet, son éditrice chez Gallimard, le livre est un vrai succès d’estime. La critique aime mais il faut se rendre à l’évidence, les ventes ne décollent pas. « Et puis écrire une histoire d’amour n’est pas une bonne idée. Les gens ont besoin d’énergie… » Paul, lui, observe qu’il est un peu à sec. Las, il a déjà obtenu une avance. « On attend ton grand roman, conclut Alice, et là on n’y est pas… »
Avec son huitième long-métrage, Valérie Donzelli suit, au plus près, le parcours d’un homme qui a abandonné un métier dans lequel il excellait pour se lancer dans l’écriture avant de tomber dans la précarité. Film qui dit la dureté de notre époque, A pied d’oeuvre est une adaptation de l’autobiographie éponyme de Franck Courtès, considéré comme l’un des meilleurs livres de la rentrée littéraire en 2023.
Remarquée pour ses scénarios originaux dont La reine des pommes (2009), Notre dame (2019) ou bien sûr le remarquable La guerre est déclarée (2010) dont l’imposant succès fera d’elle une cinéaste reconnue, Valérie Donzelli pioche, ici, pour la seconde fois après L’amour et les forêts (le roman d’Eric Reinhardt publié en 2014) dans le vivier de la littérature française contemporaine.
« La chose marrante, au bout du compte, dit la réalisatrice, c’est que mes derniers longs métrages, tous deux adaptés d’un livre, sont presque plus personnels que ceux, plus loufoques, que j’ai réalisés auparavant à partir d’un scénario original… L’adaptation me permet peut-être d’avoir un cadre plus défini, qui m’oblige à travailler différemment, en me concentrant davantage sur la mise en scène comme une forme d’écriture plus personnelle. »

Le temps des petits boulots...

Le temps des petits boulots…

Ici, c’est donc le récit intimiste, à la première personne et en voix off -une signature du style Donzelli- d’un écrivain confronté, peu à peu, mais d’une manière qui va en s’accélerant, à la pauvreté. Il vend rapidement son scooter, décide de quitter son bel appartement parisien, dans le même temps d’ailleurs, où son épouse le quitte pour aller vivre très loin avec leurs grands enfants, se retrouve dans un studio en sous-sol prêté par une copine et doit subir les réprimandes et l’incompréhension d’un père frustré, malheureux et résigné…
La cinéaste a trouvé un remarquable interprète pour incarner ce Paul Marquet, premier héros masculin au centre d’un de ses films. C’est Bastien Bouillon, déjà présent dans La guerre est déclarée, Main dans la main (2012) et Marguerite et Julien (2015), tous de Valérie Donzelli, qui endosse ce personnage déclassé, affaibli, isolé mais qui demeure néanmoins très déterminé tout du long.
Avec cet homme taiseux, qui dit qu’il n’est plus « quelqu’un de précis socialement », le comédien livre une performance toute en nuances, jouant sur une démarche, une manière de rentrer les épaules, de porter un bonnet ou de petites lunettes rondes, accessoire emblématique pour un ancien photographe et un écrivain qui passe son temps à observer, prendre des notes, écrire…

L'écriture, impérieuse nécessité.

L’écriture, impérieuse nécessité.

Bastien Bouillon a le vent en poupe ! Le flic torturé de La nuit du 12, le comte de Morcef dans Le comte de Monte Cristo, Pierre Roche dans Monsieur Aznavour, Raphaël dans Partir un jour, Christophe le hockeyeur en galère de Connemara ou Mattei, le flic «mevillien » de L’affaire Bojarski (toujours à l’affiche), c’est lui ! Pourtant Bastien Bouillon observe : « Ça, ça a résonné en moi. Car on n’est jamais arrivé dans la vie. Même si ça marche pour moi actuellement, je n’oublie pas que j’ai ramé, et qu’il m’a été difficile, parfois, de toucher le nombre de cachets nécessaires pour obtenir le statut d’intermittent. Pourtant, même à ce moment-là, même quand j’ai eu des doutes, je n’ai pas lâché. C’est en cela aussi que le rôle de Paul, et le film de Valérie, m’ont touché. »
Sans être un vademecum de la précarité, A pied d’œuvre raconte quand même, au plus près, la réalité d’un homme, au corps mis à rude épreuve, qui va sur Jobbing, plateforme qui met aux enchères des petits boulots et les attribue aux moins offrants, qui enchaîne des travaux de jardin, le montage d’une armoire, le démontage d’une (lourde) mezzanine, arrache des buis, fait le taxi, heurte un chevreuil et est frappé par la souffrance de la beauté condamnée tout en disant : « C’est aussi beaucoup de viande ! »

Alice (Virginie Ledoyen), l'éditrice de Paul. Photos Christine Tamalet

Alice (Virginie Ledoyen), l’éditrice de Paul.
Photos Christine Tamalet

En s’appuyant sur des couleurs froides et des lumières plutôt sombres, en parsemant cette chronique de quelques chansons (Jo le taxi de Vanessa Paradis, Le vieux couple de Reggiani, Foule sentimentale de Souchon), Valérie Donzelli trace le portrait d’un artiste qui refuse d’être là où on lui demande d’être. À savoir être un homme blanc, père de famille, qui gagne de l’argent. En cela Paul dérange. Ce film épatant fait parfois songer aux œuvres de Ken Loach et à ses travailleurs malmenés par la vie et la société britannique. Avec lucidité, élégance, voire courtoisie, Paul croise les autres et va son chemin. Dans son livre, Franck Courtès dit que les « écrivains sont prêts à se jeter dans la bataille », et qu’« ils sont inacessibles au découragement ». En cela, Paul Marquet est un écrivain. Précaire certes mais qui affirme, dans un ultime plan : « Je ne travaille pas le matin. Le matin j’écris… »

A PIED D’OEUVRE Comédie dramatique (France – 1h30) de et avec Valérie Donzelli et avec Bastien Bouillon, André Marcon, Virginie Ledoyen, Andrien Barazzone, Claude Perron, Oscar Tillette, Eve Oron, Marion Lecrivain, Christopher Thompson, Philippe Katerine. Dans les salles le 4 février.

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