Juste une image…

Jojo Rabbit

Lorsqu’on lit que, dans l’est de l’Allemagne, des parents d’élèves se sont insurgés contre une sortie scolaire prévue au camp de concentration de Buchenwald et se sont indignés que, pour préparer cette visite, les enseignants avaient fait lire aux élèves ce classique qu’est Le journal d’Anne Frank, on se dit que la bête immonde n’est toujours pas morte. Car, selon ces indignés, le journal écrit, entre 1942 et 1944, par l’adolescente juive d’Amsterdam, présenterait une vision tronquée et obsolète de l’Histoire. Un discours qui est celui de l’AFD (Alternative pour l’Allemagne), parti d’extrême-droite qui veut minimiser la place accordée à la Shoah dans l’histoire allemande moderne…
Sans doute que le cinéaste Taika Waititi n’avait pas connaissance de cette triste anecdote lorsqu’il a adapté, pour le grand écran, le roman de Christine Leunens, Le ciel en cage. Avec Jojo Rabbit (sur les écrans français le 29 janvier) il signe une satire grinçante et drôle qui se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale.
Jojo Betzler est un petit Allemand solitaire et malmené par ses copains. Sa vision du monde est mise à rude épreuve quand il découvre que Rosie, sa mère (Scarlett Johansson) cache une jeune fille juive dans leur grenier. Avec la seule aide de son ami aussi grotesque qu’imaginaire, Adolf Hitler, Jojo va devoir faire face à son nationalisme aveugle…
Scénariste, réalisateur et producteur de Jojo Rabbit, Taika Waititi explique : « J’ai toujours été attiré par les histoires qui voient la vie à travers les yeux des enfants. Dans Jojo Rabbit, il se trouve simplement que c’est un enfant à qui on n’accorderait aucun crédit… » Le cinéaste néo-zélandais (connu pour avoir réalisé en 2017 l’énorme blockbuster Thor : Ragnarok) précise encore : « Lorsque j’ai moi-même eu des enfants, je suis devenu encore plus conscient du fait que les adultes sont censés guider les enfants dans la vie et les élever pour qu’ils soient meilleurs que nous. Pourtant, en temps de guerre, les adultes font souvent tout le contraire. En fait, du point de vue des enfants, dans ces circonstances-là, les adultes paraissent chaotiques et absurdes, alors que le monde n’aurait besoin que de repères et de sagesse. Étant moi-même Juif et Maori, j’ai dû affronter certains préjugés en grandissant. Jojo Rabbit est donc à mes yeux un moyen de rappeler, surtout en ce moment, que nous devons apprendre à nos enfants la tolérance et ne jamais oublier que la haine n’a pas sa place en ce monde. Les enfants ne naissent pas avec la haine en eux, ils y sont formés. »
Non content de diriger le film, Taika Waititi y tient le rôle… d’Adolf : « Je trouvais ça amusant parce que je ne l’ai pas réellement basé sur le vrai Hitler. Il est le fruit de l’imagination de Jojo, et sa connaissance du monde se limite donc à ce qu’un enfant de 10 ans en comprend. C’est le petit diable sur l’épaule de Jojo. C’est aussi une projection de tous les héros de Jojo, y compris son père… »
De Chaplin (Le dictateur) à Lubitsch (To be or not to be) en passant par Benigni (La vie est belle) et jusqu’à Tarantino (Inglourious Basterds), les nazis ont été parodiés à l’écran dès les années 1940 alors même qu’ils représentaient un terrible danger pour le monde entier. Le rire était l’ultime défense… Comme Mel Brooks, le réalisateur des Producteurs, l’a dit un jour : « Si l’on peut réduire Hitler à quelque chose de risible, alors nous avons gagné. »

© Photo DR – Fox SearchLight Pictures

 

La critique de film

Au plus près des feux de l’enfer  

Tom Blake (Dean-Charles Chapman) et Will Schofield (George MacKay) partent en mission. DR

Tom Blake (Dean-Charles Chapman)
et Will Schofield (George MacKay)
partent en mission. DR

Ce 6 avril 1917, une petit brume légère flotte sur un champ fleuri. En travelling arrière, on découvre deux soldats anglais se reposant au pied d’un arbre. D’un petit coup de pied, un sergent réveille Blake et lui ordonne de choisir un homme –ce sera son voisin Schofield- et de prendre son barda…
En quelques images, Sam Mendes plante le décor d’un jour quotidien de la Seconde Guerre mondiale. Blake se réjouit de lire une lettre où il apprend que Myrtle va avoir des chiots. C’est aussi la faim qui taraude constamment la troupe alors que Blake s’inquiète de sa permission annulée et que Schofield constate : « C’est pas facile de ne pas rentrer… »
Filant à travers les tranchées encombrées de soldats, Tom Blake et Will Schofield sont convoqués chez le général Erinmore. Une mission vraisemblablement impossible les attend. Alors que les communications sont coupées, les deux caporaux sont chargés de traverser, seuls, les lignes ennemies pour rejoindre d’abord le petit village d’Ecoust, dans le Pas de Calais puis le bois de Croisilles où est stationné le 2e Devon du général MacKenzie. Les troufions doivent lui remettre un message afin d’éviter que 1600 soldats britanniques, parmi lesquels se trouve le frère de Blake, donnent l’assaut et tombent dans un piège tendu par l’armée allemande…
Dans cette odyssée guerrière (dédiée à Alfred H. Mendes du 1er bataillon des Fusiliers du roi qui a raconté ses histoires au cinéaste), Mendes, en restant à hauteur d’homme, ne va plus quitter d’un pouce Blake et Schofield. Les voilà donc, sortant de la tranchée anglaise et s’avançant entre les rangs de barbelés, les chevaux éventrés, les chars renversés et les trous d’obus mouillés par la pluie où les rats, gros et gras, se délectent des cadavres des deux bords…

Colin Firth incarne le général Erinmore. DR

Colin Firth incarne le général Erinmore. DR

Superbe exemple de ce genre hautement cinématographique qu’est le film de guerre, 1917 est constamment palpitant parce que la mort guette partout. Pliés en deux, la baïonnette au canon, les deux soldats avancent tandis qu’on attend la rafale qui va les faucher. Mais le champ de bataille a été déserté par les Allemands. Ce qui ne veut pas dire que les troupes du Kaiser n’ont pas laissé derrière eux des pièges mortels… Tout cela, Mendes le rend palpable en étant au plus près de Blake et Schofield filmés en plan-séquence dans des travellings avant ou arrière ordonnancés de main de maître par Roger Deakins. Célèbre directeur de la photo anglais, Deakins, 70 ans, a fait l’image des plus grands comme Michael Radford, Martin Scorsese, Ron Howard, M. Night Shyamalan, Stephen Daldry, Denis Villeneuve et presque tous les films des frères Coen. 1917 est déjà sa quatrième collaboration avec Sam Mendes mais assurément sa plus spectaculaire. Car Deakins manie, ici, parfaitement le plan-séquence qui devient une véritable signature de ce drame de la Grande guerre. Gageons que les enseignants de cinéma se serviront largement de 1917 pour décrire les vertus du plan-séquence…
Dans l’écriture cinématographique, le plan-séquence, d’une durée de quelques dizaines de secondes à plusieurs minutes, permet une prise de vues unique se déroulant en plusieurs endroits d’un même lieu ou successivement en plusieurs lieux reliés les uns aux autres…

Bref moment de répit pour le caporal Blake. DR

Bref moment de répit
pour le caporal Blake. DR

Dès les années 20, le grand Murnau est le premier à utiliser le plan-séquence dans l’une des scènes célèbres de L’Aurore (1927). Bien d’autres confrères suivront au fil des années, employant magnifiquement le plan-séquence qui fera notamment la réputation d’œuvres mémorables. C’est le cas de Howard Hawks avec le plan d’ouverture de Scarface (1932), Lubitsch avec Ninotchka (1939), Hitchcock avec La corde (1948), Welles et la scène d’ouverture, avec son beau mouvement de grue, de La soif du mal (1958) ou encore la course dans les couloirs de l’hôtel Overlook du jeune Danny sur son tricycle filmée à la Steadicam par Kubrick dans Shining (1980)… Brian de Palma comme Andrei Tarkovski maîtrisaient largement le plan-séquence tout comme Tarantino, Haneke ou le Gaspar Noé de Irréversible (2002). En 2015, le cinéaste allemand Sebastian Schipper tournait Victoria en un seul plan-séquence, réellement réalisé en une seule prise longue de 134 minutes !
Mais, à la vision des tranchées de 1917, on ne peut s’empêcher de penser tout de suite aux Sentiers de la gloire (1957) dans lequel Kubrick, encore lui, filme, en travelling arrière, le colonel Dax (Kirk Douglas) remontant une tranchée et passant les soldats en revue avant l’attaque…
Si Roger Deakins a déposé sa patte sur 1917, on ne saurait sous-estimer le travail de mise en scène de Sam Mendes. On le connaît bien sûr pour ses deux James Bond, en l’occurrence le très rentable Skyfall (2012) et 007 Spectre (2015) mais il ne faut pas oublier que Mendes a débuté dans le cinéma avec American Beauty (1999), violente mise en pièces d’une famille américaine ordinaire frustrée et saisie par le stupre. Un conte cruel qui rafla cinq Oscars dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur !

Will Schofield erre dans les ruines d'Ecoust. DR

Will Schofield
erre dans les ruines d’Ecoust. DR

Dans 1917 (qui ne cherche pourtant pas à devenir un défi cinématographique), Mendes réussit à maintenir une tension constante jusque dans les séquences supposées paisibles. Il en va ainsi d’une traversée de souterrains ennemis abandonnés mais pourtant très périlleuse ou d’un lointain combat aérien qui aura des répercussions sinistres sur le duo Blake/Schofiled incarné respectivement par Dean-Charles Chapman, 22 ans, vu dans 18 épisodes de Game of Thrones et de George MacKay, 27 ans, remarqué dans Pride (2014), Captain Fantastic (2016) ou Le secret des Marrowbone (2017). Omniprésents à l’écran, ils croisent de grands acteurs anglais comme Colin Firth, Mark Strong, Andrew Scott Richard Madden, Benedict Cumberbatch dans de courtes mais solides silhouettes.
Nul héroïsme non plus chez ces deux soldats qui assument une mission, simplement parce que c’est la guerre et qu’ils sont malheureusement là pour la faire. D’ailleurs Schofield a troqué naguère, auprès d’un officier français, une médaille gagnée au combat contre une bouteille de vin. Quant à la mort, ici, elle n’est ni glorieuse, ni épique mais violente et rapide…
Enfin, s’il fallait une raison de plus d’aller voir 1917, c’est assurément cette parenthèse aux allures d’opéra wagnérien qu’est la traversée d’Ecoust par le caporal Schofield. Dans des ténèbres dont on imagine qu’elles pourraient être celles de l’enfer de Dante, le tommy avance entre de hautes façades défoncées sur lesquelles bougent les ombres épaisses des incendies alentour tandis que se glissent des formes ennemies qui font siffler les balles… Impressionnant !

1917 Drame (Grande-Bretagne – 1h59) de Sam Mendes avec George MacKay, Dean-Charles Chapman, Colin Firth, Andrew Scott, Mark Strong, Benedict Cumberbatch, Richard Madden, Adrian Scarborough, Claire Duburcq. Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs. Dans les salles le 15 janvier.

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