Juste une image…

Ondine

On avait découvert et aimé le cinéma de Christian Petzold pour des films à l’arrière-plan explicitement historique ou politique… C’était ainsi le cas de Barbara (2012) qui évoquait, dix ans avant la chute du Mur, les déboires d’une pédiatre aux prises avec la Stasi est-allemande, de Phoenix (2014) qui, dans l’Allemagne de 1945, développe un récit autour l’apparence et de l’image de la femme aimée… Quant à Transit (2018), il se penchait, avec des repères temporels flous mais dans le décor contemporain de Marseille, sur les réfugiés…
Retrouver, avec Ondine, le cinéaste allemand du côté de la… mythologie et d’un conte d’amour pourrait surprendre… Cependant Petzold objecte que les trois films ci-dessus parlaient aussi d’amour mais il était soit impossible, soit détruit…
Voici donc l’histoire d’Ondine qui vit à Berlin, dans un petit appartement près de l’Alexanderplatz. Elle est historienne de l’urbanisme et mène une existence moderne typique des grandes villes : elle travaille en free-lance quand on fait appel à elle. Quand elle est quittée par son amoureux Johannes, son univers s’écroule. Le sortilège est rompu. Si son amour est trahi, dit l’antique légende, elle doit tuer l’homme infidèle et retourner dans l’eau d’où elle est jadis venue. Ondine se rebelle contre cette malédiction de l’amour détruit. Elle rencontre le scaphandrier Christoph et s’éprend de lui. C’est un amour nouveau, heureux, très différent, tout empreint de curiosité et de confiance…
« Dans les années 90, se souvient le réalisateur de 59 ans, j’ai lu Liebesverrat de Peter von Matt, où l’on trouve un chapitre sur le mythe d’Ondine, et je me suis intéressé à cette histoire de l’amour trahi. L’histoire d’Ondine, je la connaissais depuis mon enfance, mais en fait j’ai toujours de faux souvenirs des choses. C’est peut-être nécessaire, d’ailleurs, pour écrire des scénarios : des faux souvenirs, comme un faux témoignage… Ce dont je me souvenais bien, c’est cette phrase qu’Ondine prononce à la fin, quand elle a tué l’homme infidèle et dit à ses serviteurs : « Je l’ai noyé dans mes larmes ». (…) Ce souvenir s’est mêlé à d’autres versions, celles de Lortzing ou de Hans-Christian Andersen avec sa Petite sirène, où ce thème revient sous une autre forme. Et un jour, j’ai lu aussi Ingeborg Bachmann : Ondine s’en va. Chez elle, j’ai bien aimé le fait que ce soit Ondine qui parle, et non un narrateur ou un homme quelconque. C’est une femme qui parle. Sous cet angle-là, on pourrait faire un film, me suis-je dit : en se focalisant sur Ondine, sur son désespoir. La malédiction, chez Ingeborg Bachmann, c’est que les hommes ne sont jamais fidèles parce qu’en réalité ils n’aiment qu’eux-mêmes. Et le fait de briser cette malédiction, dans une perspective féminine, cela me semblait être le point de vue juste pour ce récit. Le fait qu’Ondine, chez nous, refuse de retourner vers le lac dans la forêt. Qu’elle ne veuille pas tuer. Il y a là un homme, Christoph, qui l’aime pour elle-même, c’est la première fois et c’est pour cet amour qu’elle se bat. »
Ondine sera sur les écrans français le 23 septembre. En tête d’affiche Petzold (comme il l’avait déjà fait dans Transit) a réuni Paula Beer, prix d’interprétation à la Berlinale, révélée au public international par Frantz (2016) de François Ozon et le Badois Franz Rogowski, vu dans Happy End de Haneke, Une valse dans les allées de Thomas Stuber ou Une vie cachée de Malick…

© Photo DR – Les Films du Losange

La critique de film

Les arcanes subtils et cruels de l’art d’aimer  

Daphné (Camélia Jordana) dans les bras de Maxime (Niels Schneider). DR

Daphné (Camélia Jordana) dans les bras
de Maxime (Niels Schneider). DR

« Moi, les histoires d’amour des autres, j’adore ça ! Je trouve ça toujours passionnant. Ca rappelle les siennes, celles qu’on a vécues, celles qu’on n’a pas vécues… » C’est Daphné, l’un des personnages des Choses qu’on dit, les choses qu’on fait qui parle de la sorte. On a envie d’ajouter que les histoires des autres nous intéressent franchement quand c’est Emmanuel Mouret qui s’est chargé d’écrire et de mettre en scène cette épatante comédie des sentiments.
Nous avions laissé le cinéaste marseillais de 49 ans, à l’air d’éternel adolescent, en 2018 avec le beau et vénéneux Mademoiselle de Joncquières, superbe exercice de style dans la lignée de Diderot. Dans la France du XVIIe siècle, Madame de La Pommeraye, jeune et jolie veuve (Cécile de France) qui n’a jamais été amoureuse, cède aux avances du marquis des Arcis (Edouard Baer). Mais, au fil des ans, le marquis s’est lassé et La Pommeraye, brisée et blessée dans son orgueil, entreprend de se venger en humiliant le libertin…
C’est une autre tonalité littéraire qui préside au nouveau Mouret. Il semble, cette fois, avoir troqué l’auteur de Jacques le fataliste pour les arabesques amoureuses d’un Marivaux. De là à parler de marivaudage, il n’y a évidemment qu’un pas. Mais l’aventure, cette fois, se déroule de nos jours. Mais bien dans le « monde d’avant » puisqu’on s’y embrasse et qu’on s’y étreint ardemment.
Enceinte de trois mois, Daphné, monteuse de cinéma et de télévision, est en vacances à la campagne. Son compagnon François a été obligé de s’absenter pour son travail et lui confie de prendre le plus grand soin de Maxime, un cousin qu’elle n’avait jamais rencontré. C’est donc seule, pendant trois-quatre jours, en attendant le retour de François, que Daphné et Maxime font petit à petit connaissance et se confient des récits de plus en plus intimes sur leurs histoires d’amour présentes et passées..

Victoire (Julia Piaton), Maxime et Sandra (Jenna Thiam). DR

Victoire (Julia Piaton), Maxime
et Sandra (Jenna Thiam). DR

Elégance, c’est le mot qui vient à l’esprit quand on songe au cinéma d’Emmanuel Mouret. Par le passé, avec des films comme Venus et Fleur (2003), Un baiser s’il vous plaît (2007), L’art d’aimer (2011) ou Caprice (2015), l’élégance était déjà présente mais elle se teintait ici d’extravagance, là de fantaisie ou de malice. Avec ce dixième long-métrage, labellisé Cannes 2020, le cinéaste, parfois traité de Woody Allen français, poursuit sa quête de l’art d’aimer.
Mais l’élégance n’est jamais creuse ou superficielle. Elle vient au service d’une réflexion, de plus en plus mature et touchant même à une authentique gravité. En restant fidèle à sa manière d’imbriquer les récits, le cinéaste cultive toujours ce plaisir du verbe et ce goût des mots qui devient une véritable musique…
Ce qui caractérise aussi Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait –titre qui s’entend avec un sourire aux lèvres et une tendre ironie dans l’œil- c’est le monde lumineux, quasiment apaisé, qui sert de décor à cette délicate fresque sentimentale.
« À une époque, dit Mouret, où nous sommes constamment, sévèrement, appelés à être cohérents, à mettre en rapport nos paroles et nos actes, je prends le parti de la douceur et de l’indulgence plutôt que celui de l’accusation. Ce n’est pas une position idéologique, c’est mon tempérament, et je dois avouer que je me contredis si souvent que je n’oserais en faire le reproche à mes semblables. ‘’Nous n’allons pas : on nous emporte. Nous flottons entre divers avis, nous ne voulons rien librement, rien absolument, rien constamment’’, je ne saurais rien retrancher à ces mots de Montaigne. »
Les personnages de Mouret refusent presque tous l’affrontement mais cela n’enlève rien à la violence des sentiments, voire à la cruauté lorsque les désirs sont inaccordables. Le désir et le plaisir sont centraux dans cette œuvre qui s’organise, dans une suite de flash-back, autour de chassés-croisés qui emportent Daphné, Maxime, François, Victoire et les autres.
« Si tu veux coucher avec moi, dit l’une, faut arrêter de me dire que tu m’aimes » et une autre : « Quel mal y a-t-il à ce que deux corps s’entendent bien et prennent plaisir de la compagnie de l’autre ? » Le plaisir peut-il être comme une simple « récré » sans vouloir tomber amoureux ?  Peut-on se sentir bien sans ressentir de l’attirance ? Et si le véritable drame, c’était d’être « civilisé » et de devoir contraindre ses pulsions ? Voilà de quoi animer largement les amoureux (ou pas) des Choses…

Maxime et son ami Gaspard (Guillaume Gouix). DR

Maxime et son ami Gaspard (Guillaume Gouix). DR

La verve des mots est portée aussi par une musique agréablement présente, Mouret composant sa b.o. en puisant chez Chopin, Schubert, Debussy, Vivaldi, Haydn, Mozart, Granados, Purcell, Satie ou Poulenc. Et l’on vibre encore mieux à ces aventures intimes portées par la Barcarole des Contes d’Hoffman d’Offenbach ou le « E lucevan le stelle » de la Tosca de Puccini.
Alors que le cinéaste (qui adresse des saluts déférents à Cary Grant, Pasolini ou Persona) appelle à la rescousse la philosophie et notamment René Girard et sa théorie du désir mimétique avec « Je désire le désir de l’autre », on pourrait convoquer aussi Rohmer et Guitry. Le premier pour le côté « Contes moraux », le second pour la direction d’acteurs. Mouret qui a souvent joué dans ses films, aime clairement les comédiens et les magnifie. Camélia Jordana (Daphné) trouve, ici, son rôle le plus remarquable tout en retenue et en intensité. Niels Schneider (Maxime), malgré sa beauté fière, est un Maxime attendrissant dans sa maladresse même et dans son souci de connaître enfin « la grande blessure sentimentale » qui fera de lui un écrivain. Autour d’eux, Vincent Macaigne, parfait en éternel maladroit, Guillaume Gouix, Julia Piaton ou Jenna Thiam sont tous au diapason.

François (Vincent Macaigne) et sa femme Louise (Emilie Dequenne). DR

François (Vincent Macaigne) et sa femme Louise (Emilie Dequenne). DR

On a cependant un coup de cœur pour Emilie Dequenne ! La petite Rosetta (qui valut aux frères Dardenne la Palme d’or, à l’unanimité, à Cannes 1999) est devenue une femme à la quarantaine éclatante. Elle incarne le fascinant personnage de Louise, l’épouse de François qui, découvrant son infortune conjugale, imagine, après mûre réflexion et un sens certain de la manipulation, un subterfuge amoureux. Choisissant la patience, refusant la jalousie, tentant d’atteindre la paix avec elle-même, Louise va privilégier l’amour désintéressé à l’amour « de propriétaire » parce que, comme le suggère le philosophe, « le véritable amour ne s’intéresse qu’au bonheur de l’autre ». C’est beau, émouvant, bouleversant.
On aime tout autant le ballet, sans paroles mais pas sans arrière-pensées, orchestré par Mouret qui voit Daphné et Maxime se promener dans la belle campagne du Vaucluse, lire, jouer à s’éclabousser, manger des pâtisseries à la crème, visiter un cloître roman et regarder in fine dans la même direction. Ce qui est, dit-on, la définition de l’amour. La caméra de Mouret glisse de l’un à l’autre, capte les regards comme les imperceptibles mais évidents mouvements intimes de ces deux êtres chavirés par l’envoutement des sens.
Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait est l’un des plus remarquables films français de cette rentrée. Il ne faut absolument pas le rater.

LES CHOSES QU’ON DIT, LES CHOSES QU’ON FAIT Comédie dramatique (France – 2h02) d’Emmanuel Mouret avec Camélia Jordana, Niels Schneider, Vincent Macaigne, Emilie Dequenne, Jenna Thiam, Guillaume Gouix, Julia Piaton, Jean-Baptiste Anoumon, Louis-Do de Lencquesaing, Claude Pommereau. Dans les salles le 16 septembre.

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