Juste une image…

Un couple de paysans âgés vit paisiblement dans un petit village de la campagne ouzbek où il travaille la laine. Peu à peu, son existence se voit bouleversée par les sollicitations de ses deux fils qui insistent pour faire pénétrer la technologie chez eux malgré leurs réticences – et avec une idée derrière la tête : démolir la vieille maison qu’ils habitent pour en construire une nouvelle, afin que le plus jeune fils, ayant réussi à l’étranger, puisse en faire sa résidence secondaire…
Avec Dimanches, son premier long-métrage, le jeune cinéaste ouzbek Shokir Kholikov livre une œuvre d’une maîtrise époustouflante et d’une beauté poignante, qui tend à l’universel.
Magnifiquement interprété par Abdurakhmon Yusufaliyev (le vieil homme) et Roza Piyazova (son épouse), le couple de paysans au centre du récit invente, avec subtilité, un archétype aussi touchant que réaliste : lui, bourru et contemplatif, quoique passablement machiste et capable d’accès de colère que son cœur peine à contenir; elle, travailleuse et douce jusqu’au sacrifice, conciliante et pragmatique.
En suivant leur quotidien au fil des saisons, Dimanches dévoile les gestes ancestraux de leur admirable artisanat. Leur travail est montré dans ce qu’il a de plus noble : des gestes traditionnels, consciencieux et habiles, chargés d’une humanité qui touche au cœur. Communiquant par un langage laconique qu’il s’est manifestement créé au fil des ans, ce couple hors du temps porte en lui tout ce que représente à la fois la vieillesse, la complicité, la distance au monde, avec une tendresse farouche, qui peine à s’exprimer devant la perspective de la mort.
Scrutant cette vie qui s’écoule en dehors d’un monde extérieur qui cherche à la réduire à son usage, la caméra de Shokir Kholikov (et de son remarquable directeur de la photographie, Diyor Ismatov) parvient à traduire d’infimes mouvements de l’âme, des sensations qui affleurent, indicibles, à travers des gestes élémentaires mais remplis de sens et une démarche d’auteur au sens le plus riche.
À la fois scénariste, réalisateur et monteur, Kholikov affirme dans ce premier long-métrage un style qui semble parfois renvoyer au meilleur du cinéma iranien (l’aspect faussement « documentaire » des premiers films d’Abbas Kiarostami ou de Jafar Panahi) ou à la placidité paysagiste, dense et souveraine, d’un Nuri Bilge Ceylan. Cet étonnant mélange d’empathie, de délicatesse et d’humour débouche alors sur une forme de « réalisme symbolique », où chaque image déborde d’une poésie brute, nue, d’une force d’émotion rare.
Insistante et insidieuse, hypocrite et faussement bienveillante, la technologie de notre début de XXIe siècle va, petit à petit, venir perturber le quotidien paisible, frugal mais équilibré, de ce couple de paysans. D’abord à travers l’insistance de leurs deux fils adultes à remplacer une télévision, un réfrigérateur ou un téléphone portable. Mais bientôt aussi avec l’imposition, de la part du monde du travail, de règlements par carte bancaire dans ce lieu reculé auquel tout cela échappe comme une énigme absurde et kafkaïenne. En cela, sans revendication ni grand discours, Dimanches parvient à dresser un constat tristement amusé et, surtout, pertinent et lucide de la virtualisation et de la mécanisation de nos sociétés, hors de toute considération pour la sensibilité humaine. Au gré de touches légères, délicates et impressionnistes, Shokir Kholikov illustre la résistance humble de son couple de héros anonymes face une violence symbolique de la technologie dévorante, qui touche chacun d’entre nous, des habitants des métropoles occidentales jusqu’aux lointains paysans d’une contrée perdue de l’Ouzbékistan.
Né en 1992 dans la province de Sourkhan-Daria en Ouzbékistan, Shokir Kholikov intègre l’Institut national des Arts et de la Culture de l’État ouzbek en 2014, dont il sort diplômé en réalisation (cinéma, télévision et radio) en 2018, avant d’entamer un Master en 2021 et de travailler pour la télévision et la radio nationales. Après plusieurs courts-métrages, souvent couronnés de succès, il réalise en 2023 son premier long- métrage, Dimanches, présenté au sein de nombreux festivals où il remporte de multiples récompenses (Prix de la critique et Prix du public pour un film de fiction au Festival international des cinémas d’Asie de Vesoul 2024, prix du Meilleur film, dans la catégorie Asian New Talent, au Festival de Shanghai 2023…). De manière éclatante, le film évoque par certains de ses aspects les plus illustres noms du cinéma mondial ; sur un thème – l’incompréhension générationnelle – que n’aurait pas renié Yasujiro Ozu (on pense notamment à Voyage à Tokyo ou à Dernier Caprice).
Mais fort d’un ton qui n’appartient qu’à lui, bouleversant de délicatesse et de justesse, Shokir Kholikov n’a certainement pas fini de faire parler de lui.
« Pour moi, dit le cinéaste, ce récit plonge au cœur de la transformation des générations. Nous sommes témoins des répercussions, de l’afflux d’éléments nouveaux au changement initial des croyances enracinées, marquant un saut vers les normes contemporaines, même dans les coins les plus isolés. Mais ce n’est que la surface du film. En filigrane, ce voyage cinématographique plonge dans la profonde métamorphose de l’esprit humain. Il met en lumière le réseau complexe des échanges – de biens, de générations, d’époques et de domaines intérieurs et extérieurs de l’humanité. »
Dimanches, le mardi 10 mars à 19h30 au cinéma Palace, avenue de Colmar à Mulhouse. La soirée est présentée et animée par Pierre-Louis Cereja.
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