HORREUR, CORRUPTION, CHEVAUX, LIBERTE ET ISRAEL  

COFFRET HELLRAISER

HellraiserEn 1987, Clive Barker signe Hellraiser – Le pacte qui s ‘impose comme un sommet du cinéma d’épouvante, poussant les limites de l’horreur et de la violence à un degré rare. Avec Hellraiser 2 (1988) et le n°3 de 1992, voici donc la trilogie originelle dans un excellent coffret collector.
Au-delà de la qualité filmique d’une saga de chair et de sang baroque, le nombre de suppléments dans cette Cult’édition est fameux. La version Blu-ray propose ainsi Leviathan, un documentaire de 4h sur l’histoire de la saga avec plus de trente entretiens qui feront le bonheur des fans. Un must ! (ESC)

LES BONNES MANIERES

BonnesManieresBVInfirmière solitaire et presque mutique, Clara est embauchée, dans les beaux quartiers de Sao Paulo, par la séduisante Anna comme nounou de son bébé à naître… Les deux femmes vont se rapprocher tandis qu’Anna, les nuits de pleine lune, est prise de crises de somnambulisme.
Avec Les bonnes manières, Juliana Rojas et Marco Dutra signent un film fantastique brésilien qui commence comme une aventure romantico-sociale (Anna, fille de parents riches, a été virée par sa famille) pour tourner au vrai film de loup-garou. On plonge dans cette histoire avec curiosité et plaisir. (Jour2fête)

TRAHISON D’ETAT

AAATrahisonEtatJeune et idéaliste, Michael Sullivan abandonne son job de trader new-yorkais pour intégrer l’ONU avec la volonté de venir en aide aux plus défavorisés. Dans la prestigieuse institution, ce fils de diplomate mort tragiquement, va intervenir sur le programme « Pétrole contre nourriture » en Irak.
Mais, tant à New York que sur le terrain, Sullivan découvre un imposant système de corruption. Inspiré d’une histoire vraie, Trahison d’Etat est un thriller bien rythmé où Sullivan (l’Anglais Theo James) va mettre sa vie en danger avant de choisir de devenir un lanceur d’alerte. (Metropolitan)

OTAGES A ENTEBBE

AAAOtagesEntebbeEn juin 1976, un vol Tel Aviv – Paris est détourné par des terroristes palestiniens et se pose en Ouganda où un commando israélien réussira à libérer la quasi-totalité des otages. Le raid d’Entebbe a déjà été traité au cinéma.
Avec Otages à Entebbe, voici une nouvelle version de cet événement tragique et polémique, le président ougandais Idi Amin Dada tempêtant contre l’ingérence d’Israël. Le cinéaste José Padilha multiplie les points de vue pour apporter le rythme du film d’action à ce drame humain dans lequel Daniel Brühl et Rosamund Pike tiennent les rôles principaux. (Orange)

LA RELIGIEUSE

AAALaReligieuseAu 18e siècle, Suzanne Simonin est cloîtrée contre son gré dans un couvent. La mère supérieure qui la réconfortait meurt et Suzanne obtient de changer de couvent. Malgré l’ambiance plus dilettante, Suzanne (Anna Karina dans l’un de ses grands rôles) veut pourtant retrouver sa liberté.
Sorti en 1967, La religieuse a été au cœur de l’une des plus grandes affaires de censure en France. Pourtant Jacques Rivette, en demeurant très fidèle au roman de Diderot, n’avait pas pour intention de créer du scandale. On retrouve ce film sobre et fort dans une belle version restaurée. (Studiocanal)

THE RIDER

AAATheRiderEtoile montante du rodéo, Brady voit sa vie basculer lorsqu’il est grièvement blessé par un cheval. Le jeune cow-boy comprend vite que le rodéo, c’est terminé. Il rentre dans sa réserve de Pine Ridge sans plus de goût pour la vie.
Réalisatrice de Les chansons que mes frères m’ont apprises, Chloé Zhao réussit, avec The Rider, un film westernien pour ses grands espaces qui se situe entre fiction et documentaire. Et elle distille, avec l’histoire de cet homme qui espère reprendre le contrôle de sa vie dans une quête identitaire, une forte réflexion sur le rêve américain… (Blaq Out)

THE SEVEN-UPS

En 1973, Philip d’Antoni, producteur de Bullitt et de French Connection, passe, pour l’unique fois, derrière la caméra et filme les aventures de Buddy Manucci, flic new-yorkais aux méthodes brutales mais efficaces. The Seven-Ups (sorti en France sous le tire Police Puissance 7) surfe sur la vague French Connection.
Dans une jungle urbaine crasseuse, Roy Scheider (qui fut aussi dans le casting de French Connection) incarne un flic violent précurseur de bon nombre de personnages de policiers torturés qui, pour combattre les truands, se comportent comme est eux. (Wild Side)

MONSIEUR JE SAIS TOUT

AAAMJeSaisToutEntraîneur de jeunes footballeurs, Vincent Barteau, ancien joueur prometteur, rêve de partir entrainer en Chine. Alors que la perspective se précise, ce célibataire invétéré apprend qu’il va devoir s’occuper de Léo, 13 ans, un neveu autiste Asperger. Après avoir tenté d’échapper à cette mission, l’oncle va faire contre mauvaise fortune bon cœur.
Avec Monsieur je sais tout, François Prévot-Leygonie et Stephan Archinard signent une comédie touchante et jamais lourde. Lentement, Vincent et Léo vont s’apprivoiser… Arnaud Ducret et le jeune Max Baissette de Malglaive sont parfaits. (Gaumont)

FUTUR IMMEDIAT LOS ANGELES 1991

AAAFuturImmediatEchoués sur la Terre, des milliers d’extraterrestres sont bientôt devenus des auxiliaires dévoués des humains. Lors d’un braquage, le partenaire du détective Skyes (James Caan) est abattu. Skyes va alors accepter d’être le premier flic à travailler en tandem avec un « newcomer »…
Mi-polar, mi-SF, Futur immédiat, Los Angeles 1991 fut un succès à sa sortie en 1988 et est même devenu culte. Un étonnant « buddy-movie » futuriste où une vraie amitié va se développer entre un flic mal embouché et un alien plein de ressources, y compris quand il doit infiltrer sa propre communauté. (Carlotta)

FOXTROT

AAAFoxtrotMichael et Daphna Feldmann vivent heureux à Tel Aviv. Un jour, des militaires viennent annoncer un malheur survenu à leur fils Yonatan qui effectue son service à un poste frontière.
Second film de Samuel Maoz, Foxtrot est une passionnante plongée dans la société israélienne à travers un couple qui voit ses blessures secrètes se réveiller. Et le film (attaqué par les autorités pour l’image donnée de Tsahal) prend même un tour fantastique lorsqu’il évoque Yonatan et ses jeunes camarades dans un poste militaire où il n’arrive jamais rien. Jusqu’à ce que… Une véritable réussite ! (Blaq Out)

FEMME OU DEMON

AAAFemme_demonEn 1939, George Marshall réunit une belle affiche avec James Stewart et Marlène Dietrich (dont les producteurs ne voulaient pas) dans Destry Rides Again (Femme ou démon en v.f .). Dans une ville de l’Ouest américain où règne la corruption, Tom Destry, shérif-adjoint ennemi de la violence, va entreprendre de faire respecter la loi sans tirer un coup de feu. Dans sa tâche, il reçoit le soutien de Frenchy, belle et séduisante chanteuse de saloon qui est aussi la maîtresse de l’homme qui tient la ville sous sa coupe… Un bon western qui mérite d’être redécouvert !
Sur le dvd, on trouve également Le nettoyeur (1955), un remake de Destry Rides Again, également mis en scène par George Marshall mais cette fois avec Audie Murphy dans le rôle tenu préalablement par Stewart. (Sidonis/Calysta)

FASSBINDER, UN REBELLE EN MAJESTE  

FassbinderPersonnage plus grand que nature, Rainer Werner Fassbinder occupe une place à part dans le cinéma allemand. Né en 1945 à Bad Wörishofen, un petit bled de Bavière, il incarne la génération d’après, celle qui n’a pas connu le nazisme. Dans son cinéma, ce film de médecin renvoie à la génération des pères un rude miroir dépourvu d’illusions. Dans sa vie, RWF dévore tout, souvent frénétiquement. Les hommes, les femmes, l’alcool, les stupéfiants. Dans son art, il est simplement unique. Tant au théâtre qu’à la télévision et évidemment sur le grand écran, le rebelle mal rasé travaille d’arrache-pied, entouré d’une véritable troupe qu’il câline et malmène à la fois. Il meurt jeune, à 37 ans, mais il laisse 27 films réalisés entre 1966 et 1982, 16 réalisations pour la télévision entre 1970 et 1980 et 21 pièces ou mises en scène au théâtre entre 1965 et 1976.  Excusez du peu!

C’est à ce vrai pionnier qui disait « Vis-à-vis du public, on ne devrait jamais être complaisant mais toujours provocant », à ce géant hirsute, colérique et dépressif, attentionné et tendre, fragile et éruptif que Carlotta Films consacre deux passionnants coffrets. En parallèle avec la rétrospective intégrale que la Cinémathèque française consacre (à Paris, jusqu’au 13 mai) à Fassbinder, voici, pour la première fois en deux coffrets Blu-ray, quinze chefs d’oeuvre emblématiques de RWF. Par ailleurs, au cinéma, dès le 18 avril puis dès le 2 mai,  on pourra voir, sur grand écran, deux vagues de chefs d’oeuvre, la première avec des films tournés entre 1969 et 1973, la seconde avec des réalisations de 1974 à 1981.

C’est donc dans le tableau extraordinairement riche et complexe de l’Allemagne dans la seconde moitié du XXe siècle que l’on plonge avec ces deux coffrets collector qui attestent du génie de Fassbinder à travers quinze oeuvres culte présentées dans de très belles restaurations inédites. Bien sûr, il manque, ici, quelques perles comme Maman Kusters s’en va au ciel ou l’ultime Querelle mais l’ensemble vaut absolument le détour.

Dans le volume 1, on attaque avec L’amour est plus fort que la mort (1969) dédié à Chabrol, Rohmer et Jean-Marie Straub dans lequel Fassbinder incarne Franz, une petit souteneur qui refuse de s’allier à un syndicat du crime. A la manière des films noirs américains, RWF raconte les aventures d’un triangle amoureux où, déjà, Hanna Schygulla, l’icône fassbindérienne par excellence, est lumineuse. Dans Katzelmacher (1969) terme argotique bavarois injurieux qui désigne l’immigré venu du sud de l’Europe, Jorgos (incarné par RWF) affronte la haine d’un groupe de jeunes désoeuvrés. Prenez garde à la sainte putain ((1970) est une réflexion sur le cinéma à travers les difficultés, les jalousies, les conflits sur un tournage. Avec Le marchand de quatre saisons (1971), RWF est sélectionné à la Mostra de Venise et signe une tragédie familiale dans les années cinquante autour d’un homme, ancien policier alcoolique, devenu marchand de fruits et légumes, qui sombre dans la dépression. Tourné en dix jours, adapté d’une pièce écrite par RWF et se déroulant entièrement dans l’appartement d’une styliste réputée, Les larmes amères de Petra von Kant (1972) est un mélodrame flamboyant (RWF est un fan absolu de Douglas Sirk) composé de superbes portraits de femmes incarnées par Margit Carstensen, Hanna Schygulla, Eva Mates, Katrin Schaake ou Irm Hermann… Produit pour la télévision, Martha (1973) est un thriller en forme de réflexion sur la paranoïa qui puise son atmosphère dans les histoires d’amour passionnées hollywoodiennes dont Fassbinder était très friand. Avec Tous les autres s’appellent Ali (1973), RWF transpose le Tout ce que le ciel permet (1955) de Sirk dans l’Allemagne des années 70. Un couple mixte -un Marocain et une Allemande de vingt ans son aînée- sont en butte au racisme ordinaire anti-immigrés.

FassbinderLe volume 2 s’ouvre par une superbe célébration de la femme. Adaptation fidèle d’un roman de Theodor Fontane, Effi Briest (1974) permet encore une fois à RWF de partir sur les traces de son maître Sirk avec un mélodrame autour de la peur et de la soumission dans lequel Hanna Schygulla est superbe. Dans Le droit du plus fort (1974), Franz dit Fox, forain au chômage, drague Max, un antiquaire qui va l’introduire dans la monde homosexuel bourgeois. Interprète de Franz, Fassbinder livre un tableau cruel de la réalité des rapports de classe où les prolétaires seront toujours exploités. Oeuvre âpre et cynique, Roulette chinoise (1976) peint, autour de couples illégitimes réunis dans une maison de campagne, le portrait d’une société en pleine perdition. En perdition, les personnages de L’année des treize lunes (1978) le sont aussi. Autour de la transsexuelle Elvira rouée de coups par des homosexuels, RWF filme une descente aux enfers qui est aussi un adieu de RWF à son ami, le comédien Armin Meier, disparu en 78. Enfin, avec la fameuse trilogie allemande, le coffret comprend trois grands portraits de femmes avec Hanna Schygulla dans Le mariage de Maria Braun (1978) avec lequel le cinéaste connut un large succès public, Barbara Sukowa dans Lola, une femme allemande (1981), histoire de séduction et de déchéance autour du triptyque nazisme/démocratie/capitalisme, enfin Rosel Zech dans Le secret de Veronika Voss (1981), sublime film crépusculaire sur le 7e art. Ancienne star de l’UFA et icône du cinéma nazi, Veronika Voss renvoie à une Allemagne qui préfère oublier ses vieux démons, le miroir de sa mauvaise conscience…

Pour faire bonne mesure, cet ensemble collector est accompagné d’une superbe brassée de suppléments. On va de la curiosité que constitue Life, Love & Celluloid, le documentaire (90 mn) de Juliane Lorenz (dernière compagne du cinéaste et présidente de la Fondation Fassbinder) consacré à la rétrospective new-yorkaise au MoMA en 1997 en passant par l’analyse en profondeur de La trilogie allemande (42 mn) par Nicole Brenez, Marielle Silhouette et Cédric Anger  ou encore quelques entretiens avec Fassbinder. Hanna Schygulla décrypte son travail avec RWF sur Maria Braun dans Hanna, une femme allemande (19 mn) tandis que Caroline Champetier, directeur de la photographie, se penche sur la sophistication visuelle et la trivialité des corps dans Lola, les feux d’artifice (15 mn). Quant à Nicolas Ripoche, il signe, avec Fassbinder Frauen (25 mn), un beau collage muet mais musical et chapitré (Corps, Angoisse, Victime, Objet, Solitude, Manipulation etc.) sur les multiples femmes qui peuplent l’univers filmique du maître allemand. On y voit, dans Lola, la danse de Barbara Sukowa dans la version la plus érotique et la plus bouillante de la chanson Capri Fischer

(Carlotta)

MARK DIXON DETECTIVE  

Mark Dixon DétectiveDétective à New York, Mark Dixon est réputé pour être un flic têtu et brutal qui ne lâche jamais le morceau et se fait un point d’honneur d’harceler les gros truands. Amené à enquêter sur le meurtre d’un riche (et naïf) Texan poignardé après avoir gagné beaucoup d’argent dans des jeux clandestins, Dixon est persuadé de pouvoir faire tomber Tommy Scalise, un caïd impliqué dans le crime. Au cours de son investigation, Dixon interroge Ken Payne considéré comme le suspect principal. Ancien héros de guerre, Payne se rebelle. Dans la bagarre, Dixon envoie, sans le vouloir, Payne à terre et celui-ci succombe. Dixon comprend instantanément que le drame va définitivement mettre en péril sa carrière. D’autant que le lieutenant Thomas, son nouveau chef, l’a dans le collimateur. Désemparé, Dixon décide de faire disparaître le corps. Pour cela, il endosse le chapeau, l’imperméable et empoigne la valise de Payne… Malheureusement, c’est un vieux chauffeur de taxi qui finira par être l’infortuné  suspect du drame. Pire, Mark Dixon, tout en devant endosser un rôle de tricheur qui est tout ce qu’il abhorre, tombe amoureux de la ravissante Morgan Taylor qui n’est autre que la fille du chauffeur de taxi!

Scénarisé par le grand Ben Hecht et réalisé pour la Fox par Otto Preminger, Where the Sidewalks ends (en v.o.) est un film noir qui compte parmi les chefs d’oeuvre du genre! Et pourtant, comme le souligne l’excellent livret exclusif et largement illustré écrit par Frédéric Albert Lévy qui accompagne cette belle édition, pas une seule ligne, nulle part, dans l’autobiographie de Preminger, ne mentionne Mark Dixon détective. Et cela même alors que de nombreux spécialistes n’hésitent pas à placer ce film au même niveau que le mythique Laura (1944). De fait, il y a une réelle « géméllité » entre les deux films: mêmes interprètes principaux, même directeur de la photographie, même monteur, même ingénieur du son… Si celui qu’on surnommait l’Ogre, oublie Mark Dixon…, c’est qu’il y a une raison. « Sans doute, écrit Lévy, aurait-il invoqué pour justifier cette lacune sa mauvaise mémoire, dont, assez curieusement, il se vantait, expliquant, citation de Freud à l’appui, qu’elle était le signe d’un bon équilibre mental. Mais certains témoignages sont là pour nous dire qu’il ne riait guère quand, vers la fin de sa vie, sa mémoire commença à lui faire vraiment défaut. » En fait, l’omission de Where the Sidewalk ends est probablement à mettre en rapport avec l’un des thèmes majeurs de l’œuvre de Preminger, celui du « nouveau départ » ou de la « nouvelle naissance », pour reprendre les termes employés par le critique Patrick Saffar dans son livre consacré, en 2009, au cinéaste.

Remarquable, ce film de 1950 l’est par sa cohérence dramatique (même s’il faut bien admettre quelques péripéties tirées par les cheveux) et par sa densité romanesque. Car au coeur du film, oeuvre la figure complexe de Mark Dixon, bon flic constamment hanté par son passé. Le père de Mark fut un gangster et si Dixon est flic, c’est pour mettre à mal la pègre et pour régler, de façon inconsciente, son compte à son père. Quitte à frôler les limites. D’ailleurs, le titre original prend tout son sens. Where the Sidewalk ends, autrement dit -là où les trottoirs s’arrêtent- évoque les caniveaux où circulent les détritus. Le premier plan du film décrit, dans un court travelling, un trottoir sur lequel s’affiche les noms des deux vedettes puis le titre du film. Puis on voit les jambes et les pieds d’un homme qui descend du trottoir et marche dans le caniveau mouillé… Un plan qui résume l’histoire, celle d’hommes qui quittent le droit chemin pour se frotter à la pègre, d’hommes comme Dixon qui franchissent la limite ténue entre le bien et le mal…

Avec un rythme fluide et efficace, une compassion sans pathos pour ses personnages, Preminger réussit une oeuvre virtuose. Au-delà de l’intrigue même, on est frappé par une mise en scène qui, pour indiquer les limites, multiplie les barrières, les grilles, les paravents, les comptoirs de bar, les portes qui s’ouvrent et se ferment…

Enfin Dana Andrews et Gene Tierney recomposent la tête d’affiche de Laura. Si certains considèrent parfois qu’Andrews joue comme une bûche, il apporte pourtant à Dixon de la profondeur, voire de la souffrance en flic torturé et obsessionnel. Si son rôle est moins épais que dans Laura, Gene Tierney est toujours sublime dans le noir et blanc superbe du directeur de la photo Joseph LaShelle.

En supplément au film, on trouve un portrait (30 minutes) de Preminger par Peter Bogdanovich. Le cinéaste de La dernière séance (1971) se souvient de Preminger (1905-1986) comme d’un « intellectuel européen dans le monde hollywoodien » et avoue qu’il n’a jamais eu à connaître de la légendaire tyrannie de l’auteur d’Exodus avant de passer en revue la brillante carrière d’un réalisateur qui aimait, en tant qu’acteur, incarner des officiers allemands, ainsi dans Stalag 17 (1953) de Billy Wilder. Et Bogdanovich évoque aussi largement ce masterpiece qu’est ce Laura qui révéla véritablement le style élégant et raffiné de Preminger… Un authentique must du film noir!

(Wild Side)

L’HOMME A L’AFFUT  

Homme AffutDans sa belle Collection Film Noir, Sidonis/Calysta propose, en ce mois de mars, quelques pépites propres à mettre en joie et en appétit les amateurs de solides polars…

Réalisateur en 1952 de The Sniper, Edward Dmytryck (1908 – 1999) est un cinéaste qui a connu un parcours chaotique à l’heure de la funeste Chasse aux sorcières. Sympathisant de la gauche américaine, il adhère au Parti communiste américain, pendant un an, de 1944 à 1945. Ses convictions lui valent de figurer parmi les Dix d’Hollywood convoqués par la Commission des activités anti-américaines et d’être condamné à six mois de prison et 500 dollars d’amende. Il s’exile en Angleterre en 1948, y réalise deux films et revient finalement aux USA en 1950 pour purger sa peine de prison.

Pour s’affranchir des soupçons qui pèsent sur lui et, cédant à la pression, il sera amené à dénoncer, comme le fera aussi Elia Kazan, certains communistes et sympathisants de gauche… C’est dans ce contexte agité (l’événement a provoqué un tollé dans le milieu du cinéma comme dans l’opinion publique et entaché définitivement la réputation du cinéaste) que Dmytryck marque son retour dans le métier à Hollywood en mettant en chantier son Sniper (en v.f. L’homme à l’affût).

Il y raconte l’histoire d’Eddie Miller, chauffeur-livreur dans une blanchisserie industrielle de San Francisco. Incapable d’avoir des relations simples et paisibles avec les femmes, il vit en solitaire. Parfois, secoué par de violentes pulsions, il tire avec son fusil à lunette, tuant des femmes au hasard… La police, notamment le vieux commissaire Frank Kafka, piétine dans son enquête jusqu’à ce qu’elle fasse appel à un psychologue pour l’aider à cerner la personnalité de Miller…

Apre, dépouillé et pas reconnu à sa juste valeur, The Sniper, de l’avis même de Bertrand Tavernier comme d’Olivier Père (dans les conséquents suppléments du dvd) est l’un des meilleurs, sinon le meilleur film de Dmytryck. Si le film appartient pleinement au film noir, il développe aussi un message social, original pour l’époque, puisqu’il s’intéresse à la manière de soigner les délinquants sexuels. Car, indiscutablement, dans cette histoire d’un homme pour qui toutes les femmes sont des ennemies, le personnage central est en souffrance. Eddie Miller tente même de se faire enfermer dans un hôpital afin d’être pris en charge par la médecine mais il se retrouve in fine face à sa solitude, à ses pulsions homicides et à son fusil à lunette…

Dans une mise en scène précise, avec un découpage adroit, une écriture remarquable et une mise en valeur des décors de San Francisco (la ville n’est jamais nommée mais on reconnaît ses rues en pente), The Sniper joue moins sur l’action (même si la séquence de la cheminée est formidable d’intensité) que sur l’attente dans une ville prise de peur à cause d’un tueur en série. Même si Dmytryck n’avait pas la réputation d’être un grand directeur d’acteurs, il réussit à faire en sorte qu’Arthur Franz (qui a joué dans une dizaine de films de Dmytryck) compose un assassin complexe, inhibé, traumatisé par un passé douloureux avec sa mère et haineux avec les femmes. Miller  inquiète par sa violence mais génère aussi de la compassion par ses terribles déchirements intérieurs, un peu à l’image du M de Fritz Lang…

Enfin on peut se demander comment s’est passé un tournage qui mettait face à face un réalisateur pourchassé par la Chasse aux sorcières et un comédien, Adolphe Menjou (Kafka) connu pour avoir été le plus virulent anti-communiste d’Hollywood!

Combo Alan LaddCOUPLE.- Dans les années 40, Alan Ladd et Veronica Lake composent un couple mythique d’Hollywood. Ensemble, ils tourneront quatre films: Tueur à gages (1942), La clé de verre (1942), Le dahlia bleu (1946) et Trafic à Saïgon (1948). This Gun for Hire (Tueurs à gages) de Frank Tuttle et The Blue Dahlia de George Marshall sont réunis dans un combo DVD, toujours enrichi en suppléments de qualité. Dans le premier qui lui permettra d’accéder au rang de star, Alan Ladd incarne Raven, un tueur à gages qui abat un industriel, un informateur de la police et se rend rapidement compte qu’il a été payé avec de l’argent sale. Au cours de sa fuite, Raven rencontre Ellen Graham (Veronika Lake), une chanteuse de boîte de nuit qui n’est autre que la fiancée de l’inspecteur qui traque Raven…

Dans Le dahlia bleu, Veronika Lake est sans conteste au sommet de son incarnation de la femme fatale. Voix atone, longs cheveux blonds délicatement ondulés et cascadant sur l’oeil, elle est la mystérieuse et attirante Joyce Harwood. Fraîchement démobilisé, Johnny Morrison (Alan Ladd) retrouve sa femme dans les bras du patron du club Le dahlia bleu… Après une solide explication, Johnny quitte le domicile conjugal. Le lendemain, il apprend que sa femme a été assassinée et qu’il est le principal suspect…

Le grand Raymond Chandler transforma un roman inachevé d’une centaine de pages en un scénario original. Alan Ladd devant retourner sous les drapeaux, Chandler (dont la légende veut qu’il se soutenait au whisky) écrivait au jour le jour son scénario. Ce qui explique peut-être la relative faiblesse de l’intrigue. Mais l’alchimie du couple Ladd/Lake fonctionne, lui, parfaitement.

En marge enquêteBOGART.- Dans son excellent Humphrey Bogart paru en 1967 aux éditions du Terrain vague, Bernard Eisenschitz écrit à propos de Dead Reckoning: « Effectivement, voici les rides, les cernes, la joie droite amaigrie, les deux cicatrices (sur la lèvre et sous au-dessous de l’oeil droit) prêtes pour l’hémoglabine, le front dégarni, devinés pendant longtemps. Le second demi-siècle approche, la nuit et une grande tristesse. » Rien que pour la figure de Bogart qui incarne le capitaine Rip Murdock, il faut se plonger dans ce film noir (présenté en combo DVD-Blu-ray avec des commentaires de Bertrand Tavernier, François Guérif et Patrick Brion) qu’est En marge de l’enquête (1946).

Avec son ami, le sergent Drake, Rip doit se rendre à Washington. Ces deux parachutistes de retour de la guerre sont attendus pour recevoir une médaille. Mais sur le quai de la gare de Washington, Drake disparaît. Plus tard, Murdock apprenant la mort de son ami, enquête sur l’accident de voiture dont il a été victime. Pour cela, il se rend au Sanctuary Club pour rencontrer sa veuve, Coral « Dusty’ Chandler.

John Cromwell signe un film noir de chez noir où tous les personnages, égarés et fatigués, foncent de plus en plus vite vers leur perte et une chute dans le vide. Même si on se perd parfois dans les méandres de l’intrigue, Bogey est magnifique et Dusty Chandler permet à Lizabeth Scott, voix rauque et regard « étouffant », de camper une nouvelle femme fatale, sorte de Lauren Bacall fantasmée au coeur d’un parfait cauchemar…

A FULLER LIFE  

Samuel FullerBertrand Tavernier disait de lui qu’il était un visionnaire, un poète, « un artiste que la passion emporte, dont rien ne peut freiner l’élan », un cinéaste qui refuse les conventions et qui, du haut de sa caméra, tonne, hurle, vocifère, se calme pour réussir une prodigieuse scène de tendresse, puis repart, n’hésitant pas à briser le rythme traditionnel… C’est ce sacré réalisateur que l’on retrouve avec un vrai bonheur dans le chaleureux et affectueux A Fuller Life sous-titré Récit d’un authentique franc-tireur américain.
C’est, ici, Samantha, la propre fille de Fuller, qui est à la manoeuvre pour rendre un vibrant hommage à l’homme, au père et à l’artiste qui se cache derrière ce Samuel Fuller que les cinéphiles du monde entier connaissaient bien.
Pour conter le récit d’une existence hors normes, Samantha Fuller a fait appel à quinze artistes qui ont, de près ou de loin, côtoyé son père. C’est ainsi qu’au fil de lectures des écrits de Sam Fuller, James Franco, Jennifer Beals, Bill Duke, James Toback, Kelly Ward, Perry Lang, Robert Carradine, Mark Hamill, Joe Dante, Tim Roth, Wim Wenders, Monte Hellman, Buck Henry, Constance Towers et William Friedkin vont tourner les pages des tumultueux chapitres qui constituent une véritable existence de journaliste, romancier, scénariste, reporter de guerre, combattant et enfin cinéaste reconnu et célébré…
Tout commence en août 1912 par une naissance à Worcester dans le Massachusetts dans une famille d’immigrants juifs qui va bientôt déménager à New York. C’est là que le jeune Sam commence à travailler à 12 ans dans un journal. A 14 ans, il est copy boy au New York Journal et même copy boy personnel d’Arthur Brisbane, le rédacteur en chef du journal qui lui dit: « Ecrire, c’est facile. Il suffit de fixer une page blanche jusqu’à ce que tu sues des gouttes de sang ». Fuller retiendra la leçon et deviendra, à 17 ans, le plus jeune reporter criminel du pays…Du journalisme, il passera à l’écriture de récits de fiction, de romans qui s’appuient encore sur des faits-divers comme l’histoire de la première femme condamnée à mort aux USA alors qu’elle est enceinte…. Bientôt Fuller écrira des scénarios pour Hollywood avant que la Seconde Guerre mondiale fasse de lui un soldat et un reporter de guerre. Il combattra en Sicile et en Afrique du Nord, reviendra en Angleterre pour débarquer le 6 juin 1944 sur la plage d’Omaha Beach dans les rangs du fameux Big Red One… Le documentaire présente d’ailleurs d’inestimables images inédites tournées par Fuller avec une Bell et Howell 16 mm sur le terrain, notamment lors de la libération du camp de concentration de Falkenau en Tchécoslovaquie.
Revenu de guerre, Fuller reprend son activité de scénariste mais la reconnaissance tarde à venir… Elle finira par arriver avec  le succès, en 1950, de J’ai vécu l’enfer de Corée. Viendront ensuite le remarquable Park Row (1951) que le cinéaste nourrit de son expérience dans le journalisme,  Le jugement des flèches (1956) ou Underword USA (1960) qui feront beaucoup pour la reconnaissance de Fuller en Europe. C’est d’ailleurs à cette époque que Jean-Luc Godard, dans A bout de souffle, lui offre un beau caméo dans lequel le cinéaste, derrière ses lunettes noires, évoque, lors d’une soirée, le cinéma « comme un champ de bataille avec de l’amour, de la haine, de l’action, de la violence, de la mort. En un mot, de l’émotion ».
Pour Fuller (1912-1997), chaque réalisation est le prélude à un prochain défi. A Hollywood, la rupture s’opère avec Shock Corridor et The Naked Kiss. Fuller voyage alors beaucoup. A Paris, il rencontre Christa, sa jeune épouse qui fera de lui un père (heureux) de 63 ans. Dans ces années soixante difficiles, on pensait sa carrière finie. Mais Fuller va rebondir avec un projet qui lui tenait à coeur depuis les années de guerre. En 1980, il peut enfin raconter, dans Au-delà de la gloire, l’histoire qu’il a vécue au sein de Première division d’infanterie américaine pendant la Seconde Guerre mondiale. Le film est un succès et Fuller est à nouveau bienvenu à Hollywood où l’homme à l’éternel cigare cultive toujours un statut d’outsider volontiers provocateur et insolent qui privilégie, plus que tout, le goût de l’indépendance et de la liberté… Un très beau portrait!

(Carlotta)

En 1981, Sam Fuller est de passage à Mulhouse... DR

En 1981, Sam Fuller est de passage
à Mulhouse… DR

COFFRETS DE NOEL  

Si j’en crois mes petits-enfants (qui sont de vrais experts!), le père Noël ne devrait plus tarder… Il est à parier que sa hotte sera riche en excellents coffrets, en belles images et en fortes histoires…

Rencontres 3e type

RENCONTRES DU TROISIEME TYPE.- Un 40e anniversaire, ça se fête! Et, ici, c’est carrément en grandes pompes. Il faut dire que Rencontres du troisième type n’est pas tout à fait un blockbuster  comme les autres… Classique de référence pour Steven Spielberg, Close Encounters of the Third Kind arrive dans l’oeuvre du wonderboy après Sugarland Express (1974) et Les dents de la mer (75), son premier succès critique et commercial mondial. Même s’il réalise de confortables entrées, Rencontres… s’imposera surtout comme un oeuvre légendaire dans l’approche sur grand écran des aliens et de leur forme d’intelligence. On retrouve donc avec plaisir aussi bien Roy Neary, le réparateur de câbles (Richard Dreyfuss) qui, après avoir croisé pratiquement nez à nez un ovni, se sentira irrésistiblement appelé vers un coin de nature sauvage où la rencontre « magique » se produira que le scientifique français Claude Lacombe auquel François Truffaut apporte un magnifique regard d’enfant. Dans une toute nouvelle restauration 4K à partir des négatifs 35mm originaux, Rencontres du troisième type sort dans de belles éditions (ah, le coffret avec le discret petit bouton sur le côté qui diffuse les fameuses notes extraterrestres!) qui proposent les trois versions du film (la version originelle de 1977, l’édition spéciale de 1980 et le director’s cut de 1997) ainsi que de tout nouveaux bonus exclusifs, dont des vidéos personnelles du réalisateur lui-même et autres bêtisiers de plateau jusqu’alors jamais vus, ainsi que le tout nouveau documentaire Trois types de rencontres qui comprend une toute nouvelle interview de Spielberg sur l’héritage du film, ainsi que des entretiens avec les réalisateurs J.J. Abrams (Star Wars : Le Réveil de la Force) et Denis Villeneuve (Premier Contact) à propos de l’incroyable impact de Rencontres… sur leur propre travail. Prêt à embarquer! (Sony)

Tarkovski

TARKOVSKI.- « La fonction de l’art, disait Tarkovski, n’est pas, comme le croient même certains artistes, d’imposer des idées ou de servir d’exemple. Elle est de préparer l’homme à sa mort, de labourer et d’irriguer son âme, et de la rendre capable de se retourner vers le bien ». Propos plein de sagesse d’un artiste dont la carrière fut fulgurante et la vie courte. Avec le coffret Andreï Tarkovski – L’intégrale DVD (pour la première fois en blu-ray), on a une remarquable vue d’ensemble sur une oeuvre brève (seulement sept long-métrages entre 1962 et 1986, date de la disparition du maître russe) mais d’une richesse visuelle et spirituelle absolument remarquable où le mystère et la poésie font bon ménage. Considéré comme le plus grand cinéaste russe de tous les temps avec Serguei Eisenstein, Tarkovski signa d’abord trois courts-métrages (disponibles dans le coffret) avant de passer, en 1962, au « long » avec L’enfance d’Ivan qui décroche d’emblée le Lion d’or à la Mostra de Venise. Après cette histoire de guerre qui amorce le renouveau du cinéma soviétique, le cinéaste enchaîne avec l’admirable Andreï Roublev, portrait d’un moine peintre d’icônes mais surtout réflexion sur l’essence de l’art et le sens de la foi.  Viendront ensuite Solaris, sublime méditation sur la condition humaine, puis Le miroir, oeuvre énigmatique et autobiographique, où Aliocha mourant revit ses souvenirs dans un désordre apparent. Cinq ans plus tard, Tarkovski met en scène un monde dévasté dans l’intemporel Stalker. En conflit avec les censeurs soviétiques, Tarkovski s’exile. Installé en Italie, il tourne Nostalghia, errance magnifique dans une Italie embrumée. Enfin, il se rend en Suède à l’invitation d’Ingmar Bergman pour tourner Le sacrifice dont les longs plans et les travellings imperceptibles firent frissonner les festivaliers cannois… Parmi les nombreux bonus du coffret, on trouve Une journée d’Andreï Arsenevitch (2000 – 55 mn) où Chris Marker évoque notamment le difficile tournage du Sacrifice… Remarquable! (Potemkine & Agnès b)

PRESTON STURGES

PRESTON STURGES.- « De qui parle-t-on ? D’un Américain, d’un flambeur, d’un désinvolte. Du Mark Twain du septième art. Du traducteur de Marcel Pagnol. De l’inventeur de l’avion à décollage vertical. Du troisième salarié le mieux payé des États-Unis. D’un pochetron connu comme le loup blanc dans les bars du quartier des Champs-Élysées. Du propriétaire d’un restaurant sur Sunset Boulevard. De l’enfant de Mary qui donna l’écharpe fatale à Isadora Duncan.D’un célèbre inconnu. D’un dilettante de génie, digne de Stendhal et de Savinio. D’un fervent du mariage ― à la façon d’un Sacha Guitry (qu’il admirait). Du scénariste le plus cultivé d’Hollywood qui affectait de mépriser le« culturel ». D’un orgueilleux. Du premier véritable auteur d’un cinéma américain parlant. »  Voilà qui est dit!  Injustement oublié du grand public, l’Américain Preston Sturges (1898-1959) fut à la fois un personnage haut en couleurs et un remarquable auteur de comédies. Hommage est donc rendu à ce King of Comedy avec un bel objet/coffret qui réunit six films (bien restaurés) des années 40. Autour d’un employé modèle qui croit avoir gagné à un concours, Le gros lot est une satire grinçante de la société. Portrait d’un cinéaste las de faire des films légers, Les voyages de Sullivan est le film le plus célèbre de Sturges qui s’offre une rafale de dialogues brillants. Un cœur pris au piège mêle gags burlesques et humour sophistiqué autour de la guerre des sexes. Madame et ses flirts est une petite merveille de rythme, d’élégance et de truculence. En pleine guerre, Héros d’occasion ose une critique féroce des valeurs américaines, y compris la frénésie patriotique. Enfin Infidèlement vôtre met en scène un chef d’orchestre qui, persuadé que sa femme le trompe, échafaude trois plans… Avec, en prime, des vedettes ravissantes comme Claudette Colbert, Veronika Lake, Linda Darnell ou Barbara Stanwick! Outre de bons compléments, le coffret est accompagné d’un beau livre (188 p.) qui raconte Sturges (la citation de Marc Cerisuelo ci-dessus en est extraite) et présente de rares archives. Un must. (Wild Side)

 

Friedkin

POLICE FEDERALE LOS ANGELES.- Flic tête brûlée, Richard Chance est obsédé par la traque du faux-monnayeur Rick Masters. Le jour où Jim Hart, son coéquipier qui n’est plus qu’à trois jours de la retraite, est abattu de sang froid alors qu’il menait une opération en solo, Chance (William L. Petersen) décide de monter un coup tordu des plus illégaux en braquant un convoyeur de fonds… qui s’avère être un agent du FBI infiltré, et qui est abattu accidentellement. Obstiné, Chance continue à tendre son piège autour de Masters (Willem Dafoe, à ses grands débuts), malgré le déluge de violence qui s’abat autour de lui… Remarqué en 1971 pour French Connection (qui lui vaudra un Oscar du meilleur réalisateur), William Friedkin enchaînera avec L’exorciste (1973), très gros succès commercial aujourd’hui considéré comme un classique du cinéma américain. Même s’il signe des réussites artistiques comme Le convoi de la peur (1977), remake du Salaire de la peur de Clouzot, Friedkin ne renouera avec le succès commercial (et critique) qu’en 1985 avec Police fédérale Los Angeles. Dans sa remarquable collection Coffret Ultra Collector lancée en décembre 2015 avec Body Double de Brian de Palma, Carlotta Films édite donc un n°8 avec ce To Live and Die in L.A. (en v.o.) qui se présente comme une descente aux enfers hallucinante dans une Cité des anges plus babylonienne que jamais. Quatorze ans donc après French Connection, Friedkin se joue une nouvelle fois des frontières entre le bien et le mal, entre la raison et la folie… Un chef d’oeuvre emblématique des années 80, notamment pour son casting, son rythme, son esthétique ou sa musique signée Wang Chung, groupe britannique proche de la new wave… Le coffret contient le film dans une nouvelle restauration ainsi que plus de quatre heures de suppléments dont le making of avec une interview de Friedkin et des acteurs. Enfin, on trouve ici Eloge du faux-semblant (160 p.), un livre inédit réalisé en association avec La septième obsession dont le directeur de la rédaction, Thomas Aïdan constate que ce film de transe est « une sorte de magma qui entraîne le spectateur dans sa lave… »  Puissant! (Carlotta)

Valerian

SPACE OPERA.- Sorti sur les grands écrans français en juillet dernier, Valérian et la cité des mille planètes était certainement l’un des films les plus attendus de Luc Besson. Dès mai 2015, l’auteur du Cinquième élément (1997) et de Lucy (2014) annonçait en effet son retour au space opera avec un film inspiré de la série de BD Valérian et Laureline, publiée à partir de 1967, scénarisée par Pierre Christin et dessinée par Jean-Claude Mézières. En 2740, Valérian (l’acteur américain Dane DeHaan) et Laureline (la comédienne et mannequin anglaise Cara Delevingne), agents spatio-temporels sont en mission dans la cité intergalactique Alpha où se cache une mystérieuse force obscure. On devine qu’ils vont connaître des aventures échevelées… Pour Valérian et la cité des mille planètes, son 17e long-métrage, Luc Besson a construit son plus gros budget, atteignant la somme considérable de 197 millions d’euros. Si, aux Etats-Unis, l’accueil critique a été plutôt mitigé; en France, où le film a réuni plus de quatre millions de spectateurs (loin quand même des 9 millions du Grand bleu en 1988), l’accueil de la presse a été plus enthousiaste, soulignant notammet un spectacle hors du commun… Une édition collector permet de se plonger dans cette foisonnante aventure à travers le film dans tous ses formats, des bonus (un documentaire sur le tournage), un double vinyle de la b.0. d’Alexandre Desplat, une litho exclusive dessinée par Jean-Claude Mézières, un guide des personnages et huit cartes postales collector… Pour le fun, outre les prestations de Clive Owen, Rihanna ou Ethan Hawke, on peut enfin s’amuser à repérer et à lister tous ceux qui sont venus faire un coucou à leur ami Besson. Citons ainsi les réalisateurs Alain Chabat, Xavier Giannoli, Mathieu Kassovitz, Benoît Jacquot, Louis Leterrier, Olivier Mégaton, Gérard Krawczyk ou Eric Rochant… Du Besson, puissance grand V ! (EuropaCorp)

Hitch

HITCH ET SELZNICK.- Si Alfred Hitchcock a connu une carrière britannique tout à fait intéressante avec des films comme L’homme qui en savait trop (1934) dont il fera lui-même un remake aux USA, Les 39 marches (1935) ou Une femme disparaît (1938), l’année 1939 va marquer un tournant dans la carrière d’Hitch. Le 6 mars, le maître du suspense et sa famille arrivent à New York et partent s’installer à Los Angeles. Le cinéaste entame alors une collaboration de près de dix avec le producteur David O. Selznick (Autant en emporte le vent, Duel au soleil) qui donnera naissance à quatre films majeurs.  Adapté d’un roman de Daphné du Maurier, Rebecca (1940) est un conte de fées cruel et vénéneux qui explore les peurs d’une jeune mariée naïve (Joan Fontaine) qui vient s’installer dans une vaste demeure de la campagne anglaise… Rebecca obtiendra l’Oscar du meilleur film qui ira à Selznick, son producteur, générant l’amertume d’un metteur en scène désormais stimulé dans sa volonté d’indépendance. Avec La maison du docteur Edwards (45), Hitch peut satisfaire sa passion (qu’il partage avec Selznick) pour la psychanalyse. Mais les deux hommes s’accrocheront souvent, notamment sur le coût de la séquence du fantasme que le cinéaste commande à Salvador Dali… L’année suivante, Hitchcock tourne un de ses chefs d’oeuvre avec Les enchaînés où la fille d’un espion nazi (Ingrid Bergman) est contactée par un agent du FBI (Cary Grant) pour piéger les amis de son père au Brésil. Ces deux-là partageront le baiser le plus long de l’histoire du cinéma. Enfin Le procès Parradine (47) est une histoire de meurtre et de déchéance qui mit un peu plus encore en lumière les rapports exécrables du cinéaste et de son producteur. On retrouve ces oeuvres bien restaurées dans Alfred Hitchcock – Les années Selznick, le coffret n°7 de la collection Ultra collector. Cette belle édition propose plus de 5h30 de passionnants suppléments dont le documentaire Daphné du Maurier sur les traces de Rebecca. Enfin, on apprécie aussi La conquête de l’indépendance, un gros livre bien illustré qui décortique la relation Hitch/Selznick… Les fans du Sir Alfred vont adorer… (Carlotta)

Bunuel

BUNUEL.- Né au tournant du siècle d’avant dans la province espagnole d’Aragon, Luis Bunuel se fit connaître, dans les dernières années du muet, comme metteur en scène surréaliste d’avant-garde, travaillant avec Salvador Dali et le groupe parisien d’André Breton. Tourné en 1929, Un chien andalou (avec son fameux oeil tranché au rasoir) fit scandale. Cinéaste iconoclaste, subversif, inclassable, avec un goût appuyé pour la mise à mal d’une bourgeoisie figée et hypocrite, Don Luis a écrit de grandes pages du 7e art mondial. Comme le soulignait Jean Collet, il fut « le peintre des contrastes violents, de l’ombre et de la lumière, de la nuit et du jour, du rêve et de la lucidité ». On retrouve le maître espagnol, mort en 1983 à Mexico, dans un séduisant coffret avec ses grands films des années 60-70. Adaptation du roman éponyme d’Octave Mirbeau, Le journal d’une femme de chambre (1964) est un réquisitoire cruel où Jeanne Moreau en Célestine avide d’ascension sociale, est convoitée par tous les hommes. Peut-être le rôle le plus torride de Catherine Deneuve, Belle de jour (67) confond le réel et le fantasme jusqu’au vertige. La voie lactée (69) est une fable picaresque où, entre Paris et Saint Jacques de Compostelle, deux voyageurs croisent les hérétiques et les dogmatiques de tous les sicècles. Seconde collaboration de Bunuel et Deneuve, Tristana (70) est une oeuvre mystérieuse sur la relation d’attraction/répulsion entre un vieil homme et sa pupille. Oscar du meilleur film étranger à Hollywood, Le charme discret de la bourgeoisie (72) met la bourgeoisie à nu et fait exploser les conventions sociales. Le fantôme de la liberté (74) est une variation sur l’illogisme du monde. Quant à Cet obscur objet du désir, ultime film du maître en 1977, il rassemble, avec toujours un vrai humour corrosif, toutes les obsessions de Bunuel dans une adaptation de La femme et le pantin de Pierre Louÿs. Pour mieux souligner l’aveuglement que génère le désir, le cinéaste confie le rôle principal à deux actrices: Angela Molina et Carole Bouquet . Indispensable. (Studiocanal)

COFFRETS EN FETE !  

Si l’envie devait vous prendre d’offrir à ceux que vous aimez et que vous savez cinéphiles des DVD ou des Blu-ray, voici une sélection de coffrets tout à fait tentants qui font la part belle à de grands cinéastes ou à des films fameux…

Anthologie Melville

MELVILLE.- Melville, c’est une signature ! Posée sur une œuvre très reconnaissable dominée par la solitude, l’échec et la mort et où se croisent les hommes c’est-à-dire les gangsters, les policiers ou les héros de la Résistance. Né Jean-Pierre Grumbach en 1917 à Paris dans une famille juive d’origine alsacienne, Melville, disparu en 1973, fait l’objet d’une très belle anthologie qui regroupe douze de ses longs-métrages: Le silence de la mer (1947), Les enfants terribles (1950), Quand tu liras cette lettre (1953), Bob le flambeur (1955), Deux hommes dans Manhattan (1959), Léon Morin, prêtre (1961), Le doulos (1962), Le samouraï (1967), L’armée des ombres (1969), Le cercle rouge (1970), Un flic (1972), son court-métrage de 1946 (24 heures de la vie d’un clown) ainsi qu’un livret (76 p.) du critique Antoine de Baecque. Enfin, le coffret (12 DVD) propose plus de 7 heures de bonus dont L’armée des ombres… le dessous des cartes, le documentaire de Dominique Maillet. Idéal pour aller à la (re)découverte d’un cinéaste qui associait, écrit Philippe Labro, « la méticulosité maniaque d’un artisan et la vision orgueilleuse d’un auteur ». Un personnage parfois dépressif et volontiers insupportable sur les tournages mais qui a laissé une marque profonde dans le 7e art, jusque dans les oeuvres des cinéastes asiatiques contemporains. (Studiocanal)

Clouzot

CLOUZOT.- Considéré au sortir de la Seconde Guerre mondiale comme un homme de peu parce qu’il avait travaillé, notamment pour Le Corbeau, avec la Continental, la société de production allemande, Henri-Georges Clouzot  (1907-1977) a depuis largement été reconsidéré. A l’occasion du 110e anniversaire de sa naissance, l’hommage à ce maître du cinéma français se traduit par un coffret Clouzot – L’essentiel, belle anthologie qui réunit douze films restaurés, en l’occurrence L’assassin habite au 21 (1942), Le corbeau (1943), Quai des orfèvres (1947), Manon (1949), Retour à la vie (Segment Le retour de jean – 1949), Miquette et sa mère (1950), Le salaire de la peur (1953), Les diaboliques (1955), Le mystère Picasso (1956), Les espions (1957), L’enfer (1964) et La prisonnière (1968). Dans les bonus, on trouve notamment le documentaire Le scandale Clouzot réalisé par Pierre-Henri Gibert Basil et aussi une sélection de courts-métrages réalisés en hommage à HGC par des étudiants de cinéma… Outre la possibilité de se plonger dans ce film inachevé qu’est L’enfer, quel bonheur d’entendre Louis Jouvet, en vieux flic fatigué  dans Quai… lancer à Simone Renant, amoureuse désespérée de Suzy Delair, « Vous êtes un type dans mon genre. Avec les femmes, vous n’aurez jamais de chance » (TF1)

Brian De Palma

BRIAN DE PALMA.- Wonderboy du Nouvel Hollywood au même titre que Spielberg, Lucas, Scorsese, Coppola ou Cimino, souvent considéré comme le digne héritier d’Hitchcock, Brian de Palma s’est imposé, au fil d’une trentaine de films, dans des genres aussi différents que le thriller, le film d’action (Les incorruptibles ou évidemment Mission impossible en sont de bons exemples) ou encore le fantastique, le film de guerre, la science-fiction ou la comédie… Un beau coffret regroupe six de ses grands succès : Phantom of the Paradise (1974) l’une de ses premières réussites commerciales, Furie (1978), Pulsions (1980) avec Michael Caine et une Angie Dickinson torride, Blow Out (1981) inspiré par Blow-up d’Antonioni et Conversation secrète de Coppola, Scarface (1983) avec un grand Al Pacino qui fera de son Tony Montana totalement speedé un personnage-culte jusque dans les banlieues françaises et Body Double (1984), remarquable réflexion sur le voyeurisme. Enfin le coffret comprend le remarquable livre d’entretiens (édité en 2001, très vite épuisé et maintenant mis à jour) que le cinéaste, réputé discret et avare d’interviews comme de confidences sur son oeuvre et sa vie, a accordé à Samuel Blumenfeld et Laurent Vachaud. (Carlotta)

Abel & Gordon

ABEL & GORDON.- Si l’on dit que le Belge Dominique Abel et Fiona Gordon, Canadienne née en Australie, détonnent dans le paysage de la comédie, notamment cinématographique, on ne se trompe pas! Dans l’esprit des clowns, du cinéma muet ou de Buster Keaton, Abel & Gordon ont en effet développé un univers magique où la poésie et l’humour font très bon ménage. Dans un coffret, on trouve quatre de leurs plus grands succès : L’iceberg (2005) ou la folle envie de Fiona de tout plaquer pour partir dans le Grand Nord, Rumba (2007) qui raconte l’histoire de deux instituteurs passionnés par la danse et qu’un accident de la circulation va complètement chambouler, La fée (2011) ou la rencontre, autour de trois voeux, de Dom, gardien de nuit dans un hôtel et de la fée Fiona et enfin le récent Paris pieds nus (2017), déambulation drolatique dans un Paris rêvé sur les pas d’une bibliothécaire canadienne appelée à l’aide par une tante Martha, 88 ans (l’ultime rôle d’Emmanuelle Riva), qui refuse d’être placée dans une maison de retraite… Sur des scénarios loufoques ou tendres, Abel & Gordon jouent d’un comique visuel et burlesque très physique servi par deux personnages toujours en rupture avec le monde ordinaire. Le coffret comprend aussi trois courts-métrages de cet indissociable et attachant duo. (MK2/Potemkine)

Louis Feuillade

LOUIS FEUILLADE.-Figure majeure du cinéma français des années dix et vingt, Louis Feuillade (1873-1925) s’est distingué avec les fameux serials noirs réunis, ici, dans un coffret prestige. En 1913, il adapte le roman d’Allain et Souvestre et réalise cinq épisodes de Fantômas où l’empereur du crime, le journaliste Fandor et l’inspecteur Juve connaîtront un succès phénoménal. La guerre interrompt le cinéaste en plein tournage. Réformé en 1915, Feuillade se remet aussitôt au travail et va signer Les Vampires qui se décline en douze films (1915-1916). C’est Musidora qui sera Irma Vep, séduisante et troublante incarnation des forces du mal et égérie de la mystérieuse bande de brigands combattue par le journaliste Guérande. Dans les bonus, on trouve trois films interprétés par Musidora (de son vrai nom Jeanne Roques) au temps des Vampires: Le grand souffle (1915) de Gaston Ravel, Le pied qui étreint (1916) de Jacques Feyder et enfin Lagourdette gentleman cambrioleur (1916) de Louis Feuillade. On déguste aussi le grand portrait consacré en 1973 à Musidora, beauté fatale et muse des surréalistes, par Jean-Christophe Averty. Jacques Champeux signe, lui, Louis Feuillade, poète de la réalité. Enfin, un riche livret de 84 pages largement illustré dit tout ce qu’il faut savoir sur la saga des sérials noirs. (Gaumont)

Michel Ocelot

MICHEL OCELOT.- Père du malicieux petit Kirikou et auteur du remarquable Azur et Asmar (2006), Michel Ocelot est l’un des maîtres français du cinéma d’animation. On le retrouve, dans ce coffret, avec deux longs-métrages tirés d’une suite de dix contes pour la télé. En 2011, Les contes de la nuit, autour d’une fille, d’un garçon et d’un vieux projectionniste ensemble dans une petite salle pour s’inventer des histoires, réunit cinq aventures où il est question de loup garou dans l’Occident médiéval, de Tijean, gamin des Antilles qui descend si loin sous la terre qu’il se retrouve au pays des morts ou encore du garçon tam-tam, de la fille-biche et d’un jeune Tibétain qui ne mentait jamais. Dans Ivan Tsarevitch et la princesse changeante (2016), on retrouve à nouveau les trois amis qui laissent parler leur malicieuse imagination à travers cinq autres contes, s’imaginant, des profondeurs de la terre aux confins de l’Orient avec ses magnifiques arabesques, en héros du merveilleux aux côtés de la Maîtresse des monstres, d’un enfant qui devient apprenti magicien ou d’un jeune marin qui veut retourner vivre sur la terre ferme… Un pur émerveillement fourni par deux bijoux de poésie visuelle ! (Studiocanal)

Hou Hsiao Hsien

HOU HSIAO HSIEN.- Figure emblématique de la Nouvelle Vague taïwanaise dès les années 1980, Hou Hsiao Hsien est devenu un modèle pour les jeunes cinéastes chinois marqués par ses œuvres majeures que sont notamment Les fleurs de Shanghai (1998), Le maître de marionnettes (1993) ou Millenium Mambo (2001), ces deux derniers films étant couronnés du prix du jury à Cannes. Un beau travail cinéphile permet de découvrir six œuvres de jeunesse de HHH dans de nouvelles restaurations inédites. Cute Girl (1980) comme Green Green Gras of Home (82) furent de grands succès populaires mais sont encore de sympathiques essais manquant un peu de caractère. Avec Les garçons de Fengkuei (83), HHH ouvre un cycle autobiographique à travers le récit d’initiation de trois amis venus s’installer dans la grande ville. Le cycle se poursuit avec Un temps pour vivre, un temps pour mourir (85) et Poussières dans le vent (86) sur l’amour de deux jeunes gens séparés par le service militaire. Enfin La fille du Nil (87) est le film de la transition entre sa série autobiographique et le cycle historique qui suivra. Après avoir beaucoup filmé la campagne, HHH s’installe, ici, dans la capitale où la jeunesse rêve d’avoir sa part du gâteau de la soudaine prospérité économique… (Carlotta)

Coluche

COLUCHE.- Homme de scène (il fut de l’aventure du Café de la gare) et redoutable humoriste qui pratiquait volontiers, selon ses dires, la grossièreté mais sans vulgarité, Coluche (1944-1986) a fait, sur le grand écran, une belle carrière mais moins décapante que ses spectacles. Dans un coffret avec cinq films bien restaurés, tous datés du début des années 80, c’est un rire tendre ou déjanté qui préside à Banzaï (1983), Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ (82) où Jean Yanne lui confie le rôle de Ben-Hur Marcel, La femme de mon pote (83) où il partage l’affiche avec Isabelle Huppert et Thierry Lhermitte, Inspecteur la bavure (1980) où il est un flic gaffeur et incompétent aux prises avec un ennemi n°1 incarné par Depardieu. En 1983, Claude Berri lui offre le rôle de Lambert, pompiste de nuit dans le 18e arrondissement de Paris dans Tchao pantin. Ce personnage d’ancien flic hanté jusqu’à l’alcoolisme par la mort de son fils, révéla un comédien grave et profond. Et Coluche décrocha le César du meilleur acteur. Avec une bonne série de suppléments, une belle occasion de retrouver un artiste aussi à l’aise dans les comédies que dans le sombre thriller. (Pathé)

DEUX ROUQUINES DANS LA BAGARRE  

Deux Rouquines dans la BagarreLa ville de Bay City est sous la coupe du gangster Solly Casper. Soutenu par l’influent propriétaire du journal local, le riche et intègre Frank Jansen mène une croisade anti-corruption et brigue le poste de maire. Casper a chargé Ben Grace, un petit escroc, d’enquêter sur la vie privée de Jansen afin d’y trouver matière à le discréditer publiquement. Grace apprend que le futur maire est follement épris de sa secrétaire June Lyons, dont Dorothy, la soeur cadette, vient d’être libérée de prison où elle purgeait une peine pour vol. Mais il préfère ne rien révéler à son patron, dont il espère le faux pas qui lui permettrait de l’évincer à la tête du gang…
En 1956, Allan Dwan a 71 ans et une solide filmographie derrière lui quand il met en scène Slighty Scarlett. Le film est passablement ignoré à sa sortie dans les salles avant d’être encensé par la critique et même promu au rang de film-culte par certains. Jacques Lourcelles est de ceux-là qui écrit, dans son Dictionnaire du cinéma: « C’est un film d’auteur à cent pour cent, où l’auteur en question, le vénérable Allan Dwan, chargé d’ans et de merveilles, hollywoodien jusqu’au bout des ongles, ne suit aucune règle, ignore superbement le genre où il travaille, ne respecte que son bon plaisir et marque, en dépit de tout, son territoire dans l’espace de sa mise en scène… »
De fait, Deux rouquines dans la bagarre (un titre français plutôt amusant) est un film noir qui donne assez rapidement le sentiment de ne prêter qu’une attention très relative à son intrigue criminelle pour  se focaliser sur deux personnages féminins spécialement enlevés, nés primitivement dans Love’s Lovely Counterfeit (Le bluffeur), un roman de James M. Cain paru en 1942 et adapté pour le cinéma par le scénariste Robert Blees qui donnera au film une ligne dramatique simple et directe. June est incarnée par Rhonda Fleming et Dorothy par Arlène Dahl. Agées de 33 et 31 ans au moment du tournage, ces deux superbes rousses, la première d’origine irlandaise, la seconde d’origine norvégienne, confèrent au film sa qualité première, en l’occurrence d’embarquer le spectateur dans une aventure placée sous le sceau de la sensualité et de l’érotisme. Dans une interview donnée à Peter Bogdanovich, Allan Dwan raconte qu’il avait tout le temps la censure sur le dos… Il est vrai que lorsque l’on observe la scène où Solly Casper (Ted de Corsia) entre dans la pièce où Dorothy, dont on aperçoit d’abord une jambe dressée vers le plafond, s’étire assez lascivement sur un canapé, on convient que Dwan jouait volontiers à cache-cache avec le code Hays.
Même si elles sur-jouent parfois leurs émotions, ce sont bien les deux rousses du titre français qui valent à Slighty Scarlett d’être un film audacieux pour son temps. La « gentille » Rhonda Fleming se promène dans des shorts moulants ou des robes de chambre affriolantes tandis que la « méchante » Arlène Dahl, harponneuse d’hommes (au sens figuré comme au sens propre) débordante de vitalité sexuelle, est tout à la fois kleptomane et nymphomane!
Deux rouquines dans la bagarre est aussi un travail d’équipe puisqu’Allan Dwan travaille, ici, avec le producteur Benedict Bogeaus ou avec le directeur de la photo John Alton. Et pourtant ce film noir… en éclatantes couleurs est plutôt fauché. Le cinéaste a expliqué qu’il agissait en « pirates » avec son chef-décorateur. Ils fouinaient dans les studios à la recherche d’éléments de décor qu’ils arrangeaient ensuite pour leur propre film. Et pour le reste, Dwan masquait les manques avec des… plantes vertes ou des bouquets de fleurs qui apportaient un supplément de couleurs à ces plans. Lorsque, dans le premier plan du film, Dorothy sort de prison, Dwan a simplement tourné sa scène devant la sortie arrière des studios RKO sur la grille desquels il avait fait poser un simple panneau State prison for women!
Dans les suppléments du dvd, Bertrand Tavernier et François Guérif reviennent longuement sur la genèse du film, sur son réalisateur et ses comédiens. On convient, avec eux, que Slighty Scarlett est une somptueuse réussite baroque.

(Sidonis/Calysta)

CHEZ NOUS  

AAAAAChezNousQuelques mois avant l’élection présidentielle, Lucas Belvaux avait fait le buzz lorsqu’il fut question d’un film sur le Front national… Les cadors du FN étaient montés d’emblée au créneau pour vouer aux gémonies une oeuvre de fiction dont ils n’avaient évidemment pas vu une image, sinon celles de la bande-annonce… Depuis Marine Le Pen s’est sabordée dans un débat du second tour pas vraiment maîtrisé et Emmanuel Macron est devenu président. C’est donc avec un peu de recul qu’on peut visionner le dvd de ce Chez nous qui s’inscrit pleinement dans le parcours du Belge de 55 ans qui nourrit ses films de fiction de la réalité d’aujourd’hui. De petites histoires de cinéma pour raconter la grande, une société de personnages pour raconter, un peu, l’Humanité.
Film engagé mais pas militant, Chez nous décrit une situation, un parti, une nébuleuse et décortique son discours pour comprendre son impact, son efficacité, son pouvoir de séduction. Pour montrer aussi la désagrégation progressive du surmoi qu’il provoque et qui libère une parole, jusqu’alors indicible. Belvaux expose enfin la confusion que ce discours entretient, les peurs qu’il suscite, celles qu’il instrumentalise…
Evoluant entre Lens et Lille, Pauline Duhez est une jeune femme, infirmière à domicile, qui s’occupe seule de ses deux enfants et de son père, ancien métallurgiste et militant communiste. Dévouée et généreuse, Pauline se décarcasse pour ses patients, souvent âgés, qui l’apprécient et savent qu’ils peuvent compter sur elle. Parce qu’à sa manière, Pauline est populaire, un parti extrémiste, le Rassemblement national populaire, va lui proposer d’être leur candidate aux prochaines élections municipales. Et c’est ainsi que Pauline est contactée par le docteur Berthier, un médecin apprécié de la place, qui va « vendre » aux instances nationales du RNP et à sa patronne, Agnès Dorgelle, cette « fille simple, courageuse, intelligente, sympathique ». D’abord réticente face à la politique (à laquelle, dit-elle, « elle ne comprend rien »), Pauline se laisse séduire par l’idée que la politique n’est pas un métier mais une question d’engagement, d’honneur et de service des autres. Le souci, c’est que Pauline a rencontré, par hasard, Stéphane, un béguin de jeunesse et qu’elle n’est pas du tout insensible à ces retrouvailles amoureuses. Pour Berthier, dont le sombre passé d’extrême-droite, va soudain affleurer, les amours de Pauline et de Stéphane sont un mauvais coup d’autant qu’Agnès Dorgelle a déjà annoncé publiquement la candidature de Pauline. Alors, entre Berthier et Stéphane qui se connaissent bien et en savent trop l’un sur l’autre, commence un jeu dangereux et possiblement violent…
Contrairement à ce que l’on nomme les « fictions de gauche », Chez nous n’est pas un dossier à charge. Lucas Belvaux ne dénonce pas. Il essaye de comprendre comment fonctionne le parti d’extrême-droite, comment il polit son discours pour qu’il soit « acceptable » tout en emboîtant le pas de Pauline qui tente de suivre son propre cheminement au sein de cette pensée stratégiquement très au point. Pour cela, au risque même d’une certaine empathie, le cinéaste se garde de montrer des « bons » et des « méchants ». Il agit « démocratiquement » (sans pour autant masquer son point de vue) en laissant au spectateur la liberté de se construire sa propre opinion.
Enfin Belvaux, en s’appuyant sur la riche documentation disponible sur internet à propos de la « fachosphère », réussit de beaux portraits autour d’une Pauline (excellente Emilie Dequenne) qui se blondit pour entrer dans le moule de la parfaite candidate propre sur elle. On savoure rapidement le personnage incarné par Anne Marivin, enseignante qui, soudain, se lâche et lance un « On va tous les niquer » lourd de sens même si elle sait pas clairement qui elle veut niquer. Avec les personnages d’André Dussollier et de Guillaume Gouix, on mesure les problèmes de respectabilité de l’extrême-droite. Berthier, figure de la vieille droite maurassienne qui estime que le parti « n’a jamais été aussi proche du pouvoir » tout comme Stéphane, nervi néo-nazi, ne représentent pas un problème idéologique mais font simplement tache sur la photo. Mais ils peuvent y revenir à condition de « changer de costume ». L’un l’a fait, l’autre pas. Catherine Jacob, elle, incarne moins une caricature qu’un écho de Marine Le Pen mais on imagine volontiers que cette représentation fasse grincer les dents au FN.
Chez nous est un film qui mérite assurément le détour. C’est du cinéma solide et un objet politique qui entend dévoiler la supercherie qu’est le populisme.

(Le Pacte)

LOVING  

LovingAvec Loving, présenté en compétition au dernier Festival de Cannes (mais resté bredouille au palmarès), Jeff Nichols s’attache à une affaire judiciaire qui a marqué l’Amérique. Le 12 juin 1967, les sages de la Cour Suprême des Etats-Unis, à l’unanimité, ont en effet rendu une décision historique en déclarant l’intégralité des lois interdisant les unions mixtes anticonstitutionnelles et en violation du 14e amendement (garantissant que la liberté de choix de se marier ne soit pas resteinte par des discriminations raciales). Le président de la Cour, Earl Warren, rédigea l’arrêt suivant: « En vertu de notre constitution, la liberté d’épouser ou de ne pas épouser une personne d’une autre race relève du choix individuel et ne peut donc être limitée par l’Etat ».
Mais le cinéaste de Take Shelter (2011) et de Mud (2013) a choisi de ne pas faire le « film de prétoire » auquel aurait parfaitement pu se prêter le dossier « Loving contre l’Etat de Virginie ». Ce qui intéresse Nichols, c’est la sérénité tranquille d’un couple qui doit faire face au racisme et à la ségrégation. Or si Richard et Mildred sont sereins, c’est parce qu’ils s’aiment d’un amour extraordinaire et magnifique. C’est la pureté de cet amour qui est au coeur de Loving. Le cinéaste va alors détailler les obstacles qui se dressent sur le parcours du couple dans l’Amérique ségrégationniste de 1958. Face aux embûches, aux vexations, à une loi inique, les Loving montrent une impressionnante détermination. Parce qu’ils sont habités d’une double certitude: la force de leur amour et le droit de vivre à l’endroit où ils sont nés.
A cet instant, Loving prend les allures d’une pastorale. Nichols filme, en plans larges, une nature verte, paisible, lumineuse, personnage à part entière d’un récit intimiste qui montre aussi une communauté où Noirs et Blancs, réunis par la même pauvreté, cohabitent sans heurts. Ainsi, Richard entraîne Mildred, à bord de sa grosse Ford Victoria, sur un chemin de campagne et s’arrête pour lui montrer un champ. Il vient de l’acheter pour construire leur maison… Mais, pour cela, il faudra aux Loving franchir bien des étapes. Car il est dur d’entendre un juge proclamer: « Dieu tout-puissant a créé les races blanche, noire et jaune et rouge, et les a placées sur des continents séparés. Et si l’on ne vient pas perturber Son ordonnancement, il n’y a aucune raison pour que ce type de mariage existe. Car s’Il a ainsi séparé les races, c’est parce qu’il n’avait pas l’intention qu’elles se mélangent ». Mais Richard et Mildred n’ont rien à faire que « le moineau et le rouge-gorge ne se mélangent pas ».
Pour la première fois avec Loving, Jeff Nichols travaille sur une intrigue dont il n’est pas l’auteur. Il trouve pourtant, notamment lorsqu’il évoque la nature et les relations entre les personnages, le ton élégant et la mise en scène limpide qui faisait le charme du sudiste Mud. Surtout, il a pu s’appuyer sur une paire d’acteurs épatants. L’Australien Joel Edgerton incarne un maçon taiseux dont le visage, sous des cheveux blonds en brosse, peut se fermer complètement puis s’éclairer d’un mince sourire plein de tendresse. Pour interpréter Mildred surnommée Brindille, Nichols a découvert Ruth Negga, une comédienne éthiopienne par son père et irlandaise par sa mère. D’abord timide et fermée, sa Mildred va peu à peu se transformer, sinon en militante, du moins en femme décidée à faire entendre sa voix et son droit.
Il y a comme une évidence dans le cinéma de Jeff Nichols. Son Loving pourrait être un film militant. C’est un mélodrame superbe.

(Studiocanal)