DES CINEASTES, UN CAUCHEMAR ET DES PHOTOS DE PLATEAU  

PialatFILMS.- C’était en 1987 sur la Croisette. Et Maurice Pialat reçoit la Palme d’or attribuée par un jury présidé par Yves Montand à Sous le soleil de Satan. Sous les sifflets d’une partie du public de l’auditorium Lumière (qui aurait voulu voir le prix adressé aux Ailes du désir de Wim Wenders) il monte sur la scène et rapidement, le bras tendu, le poing serré, il lâche : « Si vous ne m’aimez pas, je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus. » Pourtant, dans les années 80, le public est bien au rendez-vous de Pialat pour des films comme Loulou (1980), A nos amours (1983) ou Police (1985) précédant Sous le soleil de Satan qui réunira 815 000 spectateurs en France. Un score que toutes les Palmes d’or cannoises n’ont pas atteint…
Maurice Pialat (1925-2003) a fait onze films, et un enfant. A propos du geste cannois, Jérôme Momcilovic dit : « Ce n’est pas le poing qu’il faut regarder, c’est la main. » Avant les films, Pialat avait commencé par la peinture, sur les conseils d’un oncle qui lui trouvait un don. Il ne viendra au cinéma qu’en 1968, à l’âge de 43 ans, avec L’enfance nue.
Pour l’auteur, critique de cinéma et déjà auteur chez Capricci, d’ouvrages sur Arnold Schwarzenegger et Chantal Ackerman (un superbe grand écart !), le cinéaste a fait des films parce que la vie ne donne à voir qu’une seule fois : des films pour regretter. Les yeux font mal, mais c’est la seule consolation. Qu’est-ce que c’était que cette main ? Qu’est-ce que c’était que ces yeux ?
MAURICE PIALAT LA MAIN, LES YEUX. Jérôme Momcilovic. Editions Capricci. 128 pages. 13,50 euros. En librairie le 28 octobre.
Big GoodbyeCHINATOWN.- On avait découvert Sam Wasson en 2012 avec le remarquable 5e avenue, 5 heures du matin sur la genèse d’un film-culte, en l’occurrence Diamants sur canapé. On retrouve ce romancier américain diplômé de cinéma avec un nouvel ouvrage qui s’ouvre sur la phrase « Sharon Tate ressemblait à la Californie. » Dans The Big Goodbye, entre roman noir et enquête journalistique, Wasson se penche sur le mythique Chinatown (1974), révèlant, pour la première fois, l’incroyable genèse de ce projet avec des personnages hauts en couleurs, sur fond de mutation spectaculaire des studios hollywoodiens.
On croise là Jack Nicholson qui, avec le détective Gittes, trouve l’un des rôles les plus  marquants de sa carrière ; Roman Polanski, alors au sommet de sa gloire mais hanté par la mort dévastatrice de sa femme Sharon Tate. Mais les portraits du producteur Robert Evans ou du scénariste Robert Towne sont remarquables aussi. Avec Los Angeles, John Huston, Faye Dunaway, le grand Hollywood est au rendez-vous du récit !
Après des années d’investigations, Wasson dévoile, avec passion, les coulisses de ce chef-d’œuvre qui appartient pleinement à la mythologie hollywoodienne…
« Chinatown, dit son scénariste, était un état d’esprit. (…) On rêve qu’on est au paradis et on se réveille dans l’obscurité : ça, c’est Chinatown. On pense avoir tout compris et on se rend compte qu’on est mort : ça, c’est Chinatown. »
THE BIG GOODBYE. Sam Wasson. Editions Carlotta. 364 pages. 21,99 euros. Déjà en librairie.
KiarostamiAUTEUR.- Pour Marjane Satrapi, sa compatriote, auteur de bandes dessinées et cinéaste, Abbas Kiarostami « a ouvert la voie à toute une génération d’artistes iraniens. Nous lui sommes tous redevables. » Et la comédienne Golshifteh Farahani d’ajouter : « A lui seul, il a changé l’image de l’Iran ».
Autour de l’œuvre de ce créateur majeur, visionnaire et espiègle, ont lieu différents événements (exposition au Centre Pompidou, rétrospective dans les salles dans toute la France, sorties en vidéo…)
Somme d’entretiens inédits, ce livre illustré fait partie du voyage au cœur des créations de l’artiste. Il rassemble pour la première fois des entretiens avec Abbas Kiarostami (1940-2016) menés par le critique de cinéma Godfrey Cheshire dans les années 1990. Ces entretiens portent sur la plupart des films réalisés par Kiarostami au début de sa carrière, rarement montrés jusqu’à leur récente restauration, ainsi que sur les chefs-d’œuvre qui l’ont rendu célèbre dans le monde entier, de la trilogie de Koker (Où est la maison de mon ami ?, Et la vie continue, Au travers des oliviers) et Close-Up jusqu’au Goût de la cerise et Le Vent nous emportera. In fine, une leçon de cinéma à part entière !
UN CINÉMA DE QUESTIONS – CONVERSATIONS AVEC ABBAS KIAROSTAMI. Godfrey Cheshire (traduction de Cyril Béghin). Editions Carlotta. 176 pages. 12 euros. Déjà en librairie.
Grande Illusion CélineCAUCHEMAR.- Est-il possible que quelqu’un ait menacé Jean Renoir de le faire fusiller par les Allemands pour avoir réalisé La Grande Illusion, deux ans avant le début de la Deuxième Guerre mondiale et l’occupation nazie ? Oui, c’est possible.
Est-il possible qu’un autre, ami du premier, ait préconisé d’opérer la « circoncision nasale » sur les femmes appartenant à l’ethnie qu’il qualifie de « putain » ? Oui, c’est possible, et un film de Joseph Losey le campe durement.
Est-il possible qu’un troisième, ami des deux autres, ait plongé dans des archives et hanté les cimetières pour s’efforcer de prouver que Bernanos, Robespierre et de Gaulle étaient de sang impur ? Oui, c’est possible.
Il ne s’agissait pas de délirants obscurs mais d’un écrivain célèbre, d’un ethnologue occupant des fonctions officielles et d’un expert en onomastique renommé à l’époque. « Le temps du désastre se déroule en sens inverse du temps chronologique. Au lieu de nous en éloigner, il nous en rapproche », écrit Rachel Ertel. Ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, Jean Narboni  signe, ici, plus qu’un pamphlet, tout à la fois un roman noir, une fable, un conte cruel qui traverse comme un cauchemar des temps sans pitié.
LA GRANDE ILLUSION DE CELINE.  Jean Narboni. Editions Capricci. 144 pages. 17 euros. Déjà en librairie.
Georges PierreTEMOIN.- « Les photographes de plateau sont les témoins pour toujours de la vie du film. Ils sont essentiels pour la production. Ils ébauchent l’image du film pour le public et pour la presse lors de la sortie en salles. Leurs photos sont des témoignages indispensables, elles restituent l’ambiance du plateau et font rêver en fixant l’imaginaire du réalisateur. » C’est Costa Gravras qui, dans l’avant-propos du livre, évoque ainsi Georges Pierre qui travailla tant sur Section spéciale (1975) que sur Conseil de famille (1986).
C’est un hommage à l’un des plus illustres membres de la confrérie des photographes de plateau que rendent Sichler et Benyayer qui notent : « Ce qui frappe en regardant les nombreux clichés qu’il prenait, c’est le naturel, l’originalité du cadre pris sur le vif d’une scène où l’on ne sent pas du tout la pose. Il savait se faire discret et photographiait en perturbant le moins possible le tournage des scènes. Pour cela, il avait mis au point une invention le blimp (dispositif d’insonorisation) qui lui permettait de déclencher son appareil photo en toute discrétion, sans aucun bruit de cliquetis. » De Georges Pierre (1921-2003), témoin du génie créatif des cinéastes, les auteurs ont sélectionné de nombreuses images classées selon les actrices (Marlène Jobert, Romy Schndeider, Delphine Seyrig, Catherine Deneuve), les acteurs (Belmondo, Montand, Delon, Noiret, Serrault, Piccoli, Depardieu) et les réalisateurs (De Broca, Godard, Chabrol, Resnais, Blier, Boisset, Enrico, Sautet). Un fameux générique !
GEORGES PIERRE 100 ANS 100 FILMS PROFESSION : PHOTOGRAPHE DE PLATEAU. Laurence Pierre de Geyer – Philippe Sichler et Laurent Benyayer. Neva Editions. 192 pages. 45 euros. Déjà en librairie.
Mémoire SavonnetteMORALE.- Pour Godard, Luc Moullet est un « Courteline revu par Brecht » et feu Jean-Marie Straub estimait, pou sa part, qu’il est « le seul héritier à la fois de Bunuel et de Tati ». Avec un dizaine de longs-métrages à son actif, une grande quantité de courts, celui qui fut critique aux Cahiers, est assurément un franc-tireur du cinéma français. Ses films, à l’expression décalée, proches du minimalisme, empreints d’un étrange réalisme conceptuel, célèbrent la mort du récit et surtout des genres.
On n’est donc pas vraiment surpris de trouver, avec Mémoires d’une savonnette indocile, l’autobiographie du plus farfelu et cinéphile des cinéastes français.
« Je suis le frère, écrit Moullet, d’un génie de la musique aléatoire, le père d’une belle astronome qui choisit sa voie à 5 ans, le cousin au 11e degré d’un mec qui tua le maire, la mairesse et le garde champêtre (lequel avait déplacé sa chèvre de 8 mètres) de son village, le mari d’une femme équilibrée et séduisante qui me supporte depuis 52 ans. Je suis un highbrow et un Lenny (Des souris et des hommes). Grâce à Truffaut, j’ai écrit sur le cinéma pendant 65 ans, et, lancé par Godard, j’ai fait durant 54 ans des films qui font rire sur des sujets sérieux, marxisme et taylorisme, vagin et clitoris. (…) Ce qui restera de moi, c’est une formule : La morale est affaire de travellings.»
MEMOIRES D’UNE SAVONNETTE INDOCILE. Luc Moullet. Editions Capricci. 400 pages. 22 euros. Déjà en librairie.
Hong Kong ActionACTION.- C’est en 1997 que le Royaume-Uni rétrocède l’île de Hong Kong à la Chine. Durant des décennies, ce petit territoire d’un millier de kilomètres carrés a produit une quantité innombrable de films fondateurs et vu évoluer des personnalités telles que Bruce Lee, Jackie Chan, John Woo ou Tsui Hark, aujourd’hui célébrées dans le monde entier. Que ce soit la colonisation britannique, l’occupation japonaise ou le combat incessant mené contre la corruption des institutions et le crime organisé, l’histoire tumultueuse de Hong Kong infuse depuis toujours son cinéma.
Dans Hong Kong Action, l’auteur, dans un essai de 192 pages, dresse un passionnant état des lieux de 50 ans de cinéma d’action hongkongais, que celui-ci assène sa colère par le tranchant d’un sabre, la fulgurance d’un coup de poing ou le canon d’un fusil.
Marvin Montes partage sa passion du cinéma sur des sites tels que aVoir-aLire et CinéDweller. Il a lancé, en 2019, Final Cut, podcast bimensuel qui explore la carrière de différents réalisateurs en compagnie d’intervenants issus d’horizons variés. Depuis 2020, il coanime avec Erwann Kerroc’h l’émission HKast, entièrement consacrée aux cinémas d’Asie, à commencer par celui de Hong Kong. Il intervient régulièrement dans de nombreuses émissions traitant du cinéma et de la culture populaire. Hong Kong Action est son premier ouvrage.
HONG KONG ACTION. Marvin Montes. Editions aardvark. 192 pages. 18 euros. Déjà en librairie.

LE MYTHE ET SON DEMIURGE  

Récemment couronnées du prix 2020 du meilleur album sur le cinéma, décerné par le Syndicat français de la critique de cinéma, pour le superbe Cassavetes par Cassavetes dû à la plume de Ray Carrey, les éditions Capricci publient, cette fois conjointement, deux ouvrages qui se répondent à merveille puisqu’il s’agit d’un Marlène Dietrich et d’un Josef von Sternberg…

Marlene DietrichVOIX.- C’est la Marlène recluse de l’avenue Montaigne qui ouvre ce livre, pour l’entendre confier au téléphone à son ami Louis Bozon sa consternation, en août 1987, devant le « duo » Chirac-Madonna et la « vulgarité » de cette dernière. Voilà huit ans que Marlène est alitée dans son appartement parisien. Le 29 septembre 1975, dans un théâtre de Sidney, sa carrière s’est achevée par une fracture ouverte de la jambe gauche…  Exit les gambettes qui battaient la mesure de nos fantasmes dans ce Blaue Engel qui, selon elle, fut la première étape de sa carrière…
Des livres sur Marlène, on en compte beaucoup. Camille Larbey apporte joliment son écot en nous entraînant à nouveau des cabarets miteux de Berlin aux plateaux d’Hollywood.  Marlene Dietrich a connu tous les extrêmes et a traversé le siècle avec une passion qui la démarque de la divine Garbo, sa grande rivale des débuts. Marlene sait aussi que son atout réside dans une voix inimitable, suave et cajoleuse. Sans doute pas exceptionnelle mais capable d’envoûter le public. Et tant pis si cette envoûteuse passe, dans la « bio » rédigée par sa fille Maria, pour un monstre d’égoïsme et de lubricité.
Dans Morocco, son second film avec Sternberg après L’ange bleu, elle incarne encore une princesse des bastringues. Cette fois, c’est son personnage qui se perd pour les beaux yeux du légionnaire Gary Cooper. Sternberg met sa plastique en évidence mais aussi sa voix avec trois chansons. Chapeau claque et smoking d’homme, Marlène chante dans un cabaret, s’approche d’une femme et lui pose un baiser sur la bouche. Rien de tel pour rejoindre Garbo et Katherine Hepburn, celles qui brouillèrent, à l’écran comme à la ville, les notions d’identité de genre dans l’Amérique de la Grande Dépression… L’auteure évoque la naturalisation américaine qui fit d’elle une « traîtresse à la patrie », son engagement durant la Seconde Guerre mondiale, ses récitals pour les GI’s, ses amours avec Gabin pour lequel elle mitonne pot-au-feu et cassoulet, ses violentes prises de bec, pendant le tournage de Rancho Notorious, avec Fritz Lang qu’elle traite d’Hitler, les galas, le retour mouvementée en Allemagne, un livre américain de… cuisine (qui déconseille le ketchup) et puis viendront les tours de chant… La Dietrich est morte le 6 mai 1992. Le lendemain, s’ouvrait le Festival de Cannes. Avec son portrait (dans Shanghaï Express) sur l’affiche officielle. Le mythe, encore. Même si, comme l’observe Camille Larbey, à trop dériver dans son propre mythe, Marlene Dietrich avait fini par se perdre. Dans ses affaires, on retrouvera une vieille photo d’elle datant des années 1920, avec, au revers, cette mention écrite au crayon de papier : « Is this me? »

MARLENE DIETRICH CELLE QUI AVAIT LA VOIX. Camille Larbey. Editions Capricci. 112 pages, 11,50 euros. En librairie le 18 mars.

SternbergDESIR.- Dans son livre, Camlille Larbey évoque les longues séances durant lesquelles Josef von Sternberg regarde des photos en consultant des catalogues d’agences. A propos de l’actrice, un assistant avait tranché : « Son cul n’est pas mal, mais vous cherchez plutôt un visage, non ? » Cependant l’indifférence affichée de Marlene plaît au metteur en scène. Dans ses mémoires, avec l’emphase du découvreur de talent touché par la grâce, Sternberg compare celle qu’il qualifie de « boule de féminité » à un modèle du peintre décadentiste Félicien Rops dont même Toulouse-Lautrec aurait applaudi la beauté des deux mains. Rien de moins.
Né à Vienne en mai 1894 dans une famille juive de la classe moyenne, Jonas Sternberg devenu Josef von Sternberg est à l’origine d’une des carrières les plus accidentées de l’histoire du cinéma américain. Après des années d’assistanat, il tourna l’un des premiers films indépendants, claqua la porte de plusieurs plateaux, partit filmer en Allemagne, en Angleterre puis au Japon, découvrit Marlene Dietrich, fut monteur pour d’autres et directeur de la photographie pour lui-même, réalisa un peu partout des morceaux de films, dégringola plusieurs fois les marches de la gloire pour les remonter une à une.
Personnage hautain et artiste convaincu de son propre génie, Sternberg a légué au cinéma un gisement de chefs-d’œuvre éblouissants, certains reconnus (L’Ange bleu -son seul film allemand-, Morocco, Agent X27, Shanghaï Express, The Shanghai Gesture tous avec Marlène), d’autres oubliés (Les Damnés de l’océan) ou demeurés secrets (The Salvation Hunters, Fièvre sur Anatahan). Il a dépeint les états extrêmes de l’amour, fait de l’aliénation et du manque ses motifs privilégiés et su distiller un désir aux abois dans lequel ses personnages, grandioses et misérables, se consument dans une grande parade enfiévrée. Nul romantisme chez Sternberg mais un appel lancinant vers le mouvement des corps…
Critique de cinéma au Monde, Mathieu Macheret se meut en archéologue des émotions et procède à un exercice d’admiration à propos d’une œuvre parmi les plus farouchement insolites et tragiques sensuelles jamais tournées à Hollywood. Tout en relevant la relation ambiguë de Sternberg avec la Cité des rêves : « Il en détestait la vulgarité et la bêtise, mais n’aurait jamais pu travailler ailleurs qu’au sein des studios, dont la capacité à susciter des mondes imaginaires répond profondément aux besoins de son style. » Et on savoure in fine ce chapitre sur le… collant où l’auteur écrit : « Faire écran, barrer le passage du visible, ne pas montrer trop vite, mais faire sentir le cœur qui palpite, le cœur qui bat en dessous, la pulsation des veines et des artères, ce cœur révélateur de l’individu brûlant de toute sa solitude : voilà tout l’art de Josef von Sternberg. »

JOSEF VON STERNBERG LES JUNGLES HALLUCINEES. Mathieu Macheret. Editions Capricci. 216 pages, 20 euros. En librairie le 18 mars.

UN CINEASTE MELANCOMIQUE EN PERPETUEL MOUVEMENT  

De Broca« Peu de réalisateurs ont autant réussi à mettre de la grandeur dans la légèreté. » C’est Cédric Klapisch qui le dit dans la préface d’un beau livre sur Philippe de Broca, le metteur en scène de Ce qui nous lie ajoutant : « Peu de réalisateurs ont à ce point-là tordu le cou à la réalité pour y accueillir l’incongru, le saugrenu, l’hurluberlu, comme pour rappeler que ces choses gênantes pour les gens sérieux font aussi partie de la réalité… »
On n’est évidemment pas surpris de lire, en avant-propos, Jean-Paul Belmondo évoquer ce grand frère –ils sont nés tous deux en 1933- qui lui confia le rôle titre de Cartouche, sa première grosse production et son premier film en couleurs…
« Le rire est la meilleure défense contre les drames de la vie » professait Philippe de Broca, cinéaste à l’humour gracieux et léger. Dans un ouvrage nourri de documents inédits et largement illustré, Philippe Sichler et Laurent Benyayer partent à la rencontre d’un artiste dont les comédies légendaires –de Cartouche à Tendre poulet en passant par Le roi de cœur ou Le cavaleur- font partie intégrante du patrimoine cinématographique français…
Né le 15 mars 1933 à Paris dans une famille de la petite noblesse, Philippe Claude Alex de Broca aimait préciser que son titre remontait aux guerres de religion qui ravagèrent le sud-ouest de la France. « Parmi mes ancêtres, disait-il, il n’y a que des généraux, des amiraux, des juges, des prêtres. Ce n’est pas ce que j’apprécie et, pourtant, j’aime d’où je viens. »
Dès l’adolescence, De Broca se rêve metteur en scène et se voit diriger « des séquences baroques, brumeuses, lyriques ». Pour ce faire, il passera par l’Ecole de Vaugirard et, diplômé, il songe à intégrer l’IDHEC, la future Fémis. Mais, cette année 1953, il n’y a pas de concours d’entrée. En qualité d’opérateur 16mm, il accompagne alors une expédition de camions Berliet dans une traversée nord-sud de l’Afrique. Au Tchad, il quitte le groupe et va parcourir, un an durant, le continent. A son retour, il effectue son service militaire au Service cinématographique des armées à Baden-Baden puis en Algérie.
Au printemps 1957, enfin libéré, il en sort définitivement antimilitariste et bien décidé à ne plus voir la vie que sous son côté comique, sain antidote à la barbarie humaine. A Paris, il trouve des stages d’assistant-stagiaire à la mise en scène, notamment sur Tous peuvent me tuer et Charmants garçons d’Henri Decoin. « Je ne gagnais pas ma vie mais j’apprenais mon métier. » Cette fois assistant de Chabrol, il travaille sur Les cousins et A double tour où il rencontre Belmondo. Un dernier assistanat sur Les 400 coups de Truffaut et voilà que Chabrol lui donne les moyens de passer à la réalisation avec le léger et drôle Les jeux de l’amour
« Le mouvement, dit De Broca, est peut-être la caractéristique de ma mise en scène et de ma direction d’acteurs. Je suis l’homme pressé. J’aime les choses rapides, j’aime tourner vite. Une bicyclette a besoin d’avancer pour rester droite. L’arrêt, c’est la mort. C’est ma philosophie : la vie n’existe que par le mouvement. » Il illustrera brillamment ces mots avec Cartouche (1961), son premier gros budget porté par un Bebel virevoltant. Le cinéaste et le comédien s’entendent comme larrons en foire. « Nous étions des enfants qui rêvaient de s’amuser » dit De Broca dont le film de cape et d’épée connaît le succès avec 3,6 millions d’entrées.
Aventurier, marin, botaniste, passionné d’Histoire et d’astronomie, amoureux des ailleurs exotiques qui voulait que la vie soit « croquante et imprévisible », l’élégant Philippe de Broca a signé, entre 1959 et 2003, 31 longs-métrages qui sont autant d’aventures et d’épopées, intimes ou spectaculaires.
Sichler et Benyayer entraînent le lecteur dans les coulisses de la création et dévoilent les mille et un visages d’un homme complexe, condamné à faire rire pour connaître le succès tout en offrant un regard documenté et passionnant sur une œuvre à la première personne, sur un cinéma de divertissement d’auteur, reflet d’une époque fastueuse du cinéma français.
Le box office met aussi en lumière la belle complicité entre De Broca et Belmondo puisque les cinq plus gros succès du cinéaste sont L’homme de Rio (1964 – 4,8 millions d’entrées), Cartouche, Le magnifique (1973 – 2,8 millions), Les tribulations d’un Chinois en Chine (1965 – 2,7 millions) et L’incorrigible (1975 – 2,5 millions).
S’il a dirigé la crème des comédiens français et les plus belles actrices (ah, que Marthe Keller est pétillante dans Le diable par la queue !) l’auteur De Broca demeure relativement méconnu. Peu d’écrits ont analysé ses films comme un ensemble cohérent et singulier –c’est chose faite ici- où motifs thématiques et personnages récurrents tissent une trame particulière.
Philippe de Broca, disparu en novembre 2004 (sa tombe à Belle-Île-en-Mer porte l’épitaphe « J’ai assez ri ») était, en quelque sorte, un artiste mélancomique dont les films sonnent encore juste à l’oreille de bon nombre de cinéastes français contemporains. Et d’ailleurs… Au début des années 80, Steven Spielberg ne cachait pas son admiration pour L’Homme de Rio avant d’entreprendre Les Aventuriers de l’arche perdue.

PHILIPPE DE BROCA UN MONSIEUR DE COMEDIE. Philippe Sichler et Laurent Benyayer. Néva éditions. 335 pages, 69 euros. Le livre contient un dvd du film Les 1001 nuits version tv (4 épisodes de 52 minutes). En librairie le 26 novembre.

Philippe de Broca sur le tournage de "Cartouche" avec Jean-Paul Belmondo. DR

Philippe de Broca sur le tournage de « Cartouche » avec Jean-Paul Belmondo. DR

LE MAITRE DE FARÖ DE A A Ö  

Abécédaire Ingmar BergmanIngmar Bergman est un metteur en scène, scénariste et réalisateur suédois, né à Uppsala le 14 juillet 1918 et mort le 30 juillet 2007 sur l’île de Fårö. Il s’est imposé comme l’un des plus grands réalisateurs de l’histoire du cinéma en proposant une œuvre s’attachant à des thèmes métaphysiques (Le Septième sceau), à l’introspection psychologique (Les Fraises sauvages, Persona) ou familiale (Cris et chuchotements, Fanny et Alexandre) et à l’analyse des comportements du couple (Scènes de la vie conjugale).
Voilà ce qu’un dictionnaire dit du maître de Fårö. Qui est l’égal de Visconti et de Fellini, de Renoir et de Godard, de Wilder et d’Allen. En un mot comme en mille, un monument du 7e art mondial.
Les auteurs de l’Abécédaire Ingmar Bergman A –Ö ajoutent : « Il était suédois (Oui, c’est vrai.) Il a réalisé des films existentiels en noir et blanc (Correct, mais, pas que.) L’un de ses personnages fut un chevalier médiéval jouant aux échecs avec la Mort (Oui, une source d’innombrables parodies, et une référence à l’iconographie médiévale.) Il portait un béret et vivait sur une île loin de tout (Oui, mais pas au même moment, ; il s’est débarrassé du béret avant d’emménager sur l’île de Fårö) ». Et de préciser : « Les images comme celles-là, bien que justes, sont moins dues à l’œuvre et à la vie de Bergman en elles-mêmes qu’aux multiples hommages, pastiches et autres allusions (Woody Allen, Monty Python, Les Simpson…) »
Alors cet ouvrage a pour vocation de mettre le travail artistique de Bergman en contexte et à élargir un peu le tableau. Une manière de guide, donc, pour se glisser dans le monde bergmanien ou encore une carte pour explorer des territoires neufs, jamais répertoriés de ce paysage magnifique. Avec 145 clés d’entrée aisément accessibles, le lecteur est invité à picorer anecdotes ou faits méconnus pour, évidemment, se glisser pleinement dans la vie d’œuvre de Bergman. Avec le plaisir de lire ces (grosses) notules dans l’ordre de son choix, au gré des envies ou simplement du hasard. Evidemment, par curiosité, on est allé voir au premier A comme Abba. Où il apparaît que le groupe pop suédois superstar partageait avec le cinéaste une fibre mélancolique, étant comme artistes, issus de cette melancholy belt des pays situés au-dessus de la 59latitude. Quant à Lasse Hallström, il s’inspira visuellement de Persona pour le clip Knowing Me, Knowing You (1977). Quant au ö, on apprend que l’alphabet suédois se ne s’achève pas à la lettre z mais inclut, à la fin, trois lettres additionnelles :  å, ä et donc ö…
A C, il est question notamment de confession qui peut être considérée comme la figure constitutive de l’œuvre bergmanienne avec Le Septième sceau, Persona ou Les communiants… On apprend aussi que Bergman était un spécialiste du divorce, un rêveur, un solitaire, qu’il adorait conduire (parfois comme un voleur de voitures), qu’il dirigeait sa mise en scène à l’oreille, qu’il a donné Karin, le prénom de sa mère adorée, à de nombreuses héroïnes de ses films ou encore, que, dans ses dernières années, selon le témoignage de sa gouvernante, il grignotait tous les jours à 15h, trois sablés de la marque suédoise Brago accompagnés d’un verre de jus de cassis…
On lit, à Love/Amour, qu’il n’y a pas un film de Bergman qui n’ait pas à voir avec le thème de l’amour et de l’affection qu’une manière ou d’une autre. Pour lui, l’amour était lié à la question de Dieu. La vision de Bergman peut probablement se résumer ainsi : dans un monde impie où tout est cassé, l’amour est ce qu’il y a de moins cassé. Comme le souligne ironiquement l’écuyer Jöns dans Le Septième sceau : « Si tout est imparfait dans ce monde, l’amour est parfait dans son imperfection. »
S’il est question encore du silence, du sexe, de la lumière, des femmes ou de la peur et du doute chez Bergman, on ne sait rien sur les goûts du cinéaste en matière de… football. Par contre, on apprend qu’en 1963, alors que les footballeurs de l’AC Milan étaient allés en Suède pour disputer un match de Coupe des clubs champions contre l’IFK Norrköping, les dirigeants du club milanais s’assurèrent que l’équipe auraient l’occasion de voir Le silence. Après le match (victoire des Italiens 3-6), les joueurs partirent en bus pour Stockholm voir le film. Et leur réaction fut enthousiaste. Même si certains trouvèrent que les scènes de sexe étaient « un peu extrêmes ». En ce temps où les footeux ont le casque sur les oreilles et les pouces sur leurs consoles de jeux, on croit rêver…
Bref, tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Bergman sans jamais avoir osé le demander !

ABECEDAIRE INGMAR BERGMAN A-Ö. sous la direction éditioriale de Martin Thomasson, traduit de l’anglais par Laure Gontier. Editions Carlotta. 144 pages, 12€. En librairie le 7 octobre.

Signature Bergman

VOYAGE A TRAVERS LES FILMS DE BRIAN DE PALMA  

Brian De PalmaIl a fait partie, de plein-droit, de la génération dorée du Nouvel Hollywood. Au même titre que Francis Ford Coppola, George Lucas, le disparu Dennis Hopper, Martin Scorsese, Steven Spielberg ou Michael Cimino. Si la plupart de ses confrères ont gagné, même en tournant moins (Coppola ou Cimino), un statut culte d’icône, lui est, aujourd’hui, voué à l’oubli ou, pire, à la vindicte critique. Pour exemple, sa dernière réalisation, Domino – La guerre silencieuse, sorti directement en VOD aux Etats-Unis (et depuis peu en DVD chez Metropolitan en France). Le Hollywood Reporter observe que le cinéaste « s’est rarement rendu coupable de platitude, comme c’est le cas avec Domino, un thriller antiterroriste offrant juste un peu plus d’excitation qu’une procédure policière standard à la télévision ». Pour Screen Daily, Domino est « un ramassis de clichés réchauffés. Au lieu de son vieux style classieux et sa violence excentrique, Brian De Palma ne délivre que des frissons bas de gamme et d’immondes stéréotypes dans un sachet de junk-food détrempé ». Ce qui s’appelle, se faire massacrer !
Autant dire que la lecture du bel ouvrage de Blumenfeld et Vachaud (qui ne cite Domino que dans la filmographie finale) met du baume au cœur de tous ceux qui apprécient De Palma.
Sorti en 2001 et très vite épuisé, cet ouvrage (largement illustré de photos intimes et de tournage fournies par De Palma lui-même ou son frère Bart) a d’abord été réédité en 2017 au sein d’un coffret Carlotta incluant six films de De Palma. Le revoilà (sans dvd) dans une version révisée et mise à jour.
Si l’auteur de Blow Out est un personnage discret, avare d’interviews et à fortiori de confidences sur sa vie et son oeuvre, on trouve néanmoins quelques bons ouvrages sur lui. On songe à Brian de Palma Le rebelle manipulateur, aux éditions du Cerf (1995) où Dominique Legrand aborde, pour la première fois, un univers chargé d’angoisse et d’érotisme. Plus près de nous, chez Dark Star en 2003, Luc Lagier donnait un bel album largement illustré : Les mille yeux de Brian de Palma. Outre un entretien exclusif, cet ouvrage se présentait, sous la forme d’un voyage subjectif dans les grandes figures esthétiques et thématiques, comme le premier livre d’analyse sur l’œuvre de De Palma.
Assurément, le beau livre du tandem Blumefeld/Vachaud vient parfaitement éclairer, à son tour, le parcours du fils de Newark, très fréquemment présenté comme l’héritier du grand Alfred Hitchcock. De Palma s’explique : « Avant toute chose, Hitchcock est le maître de la grammaire cinématographique et si vous possédez un quelconque intérêt pour la forme –ce qui est mon cas- vers qui vous tourner sinon vers lui ? » Mais les différences sont nombreuses aussi entre Hitch et De Palma : « Et comment !, note le cinéaste, Il avait une sensibilité très victorienne et une culpabilité obsédante, héritée de son éducation catholique. Il n’y a rien de tel chez moi. J’ai appris le vocabulaire d’Hitchcock mais j’ai développé plein d’autres trucs tout seul. J’utilise beaucoup le ralenti, je vous défie de trouver un ralenti dans un film d’Hitchcock ! »
Pour l’anecdote, on apprend que De Palma porte, depuis toujours, une veste de safari. Parce qu’elle est confortable et qu’elle lui permet de dissimuler son embonpoint…
Celui qui, au milieu des années soixante, voulait devenir le Godard américain (« Nous étions plusieurs à nourrir ce rêve. On faisait référence au Godard de la période 1959-1965. Personne n’a envie d’être le Godard des années suivantes ! »), confesse que ce qui déterminera toujours ses choix cinématographiques, c’est le potentiel visuel d’une histoire. A travers trente long-métrages, De Palma a exercé son talent dans des genres aussi différents que le thriller (Sœurs de sang, Obsession, Pulsions, Blow Out, Body Double, Le dahlia noir), le film d’action (Scarface, Les incorruptibles, L’impasse ou Mission impossible), le fantastique (Carrie au bal du diable, Phantom of the Paradise), le film de guerre (Outrages, Redacted) ou la science-fiction (Mission to Mars)…
Styliste adepte des longues prises, des plans-séquences et du split-screen, De Palma, qui a tourné tous ses derniers films depuis Mission to Mars, loin des studios d’Hollywood, le réalisateur de Passion constate : « Je ne fais plus partie de la A-List depuis longtemps. Mon dernier succès commercial remonter à Mission impossible, il y a 21 ans… » Mais cela n’empêche pas De Palma d’écrire de multiples scénarios et de se passionner pour les nouvelles formes de narration : « Le digital permet vraiment de raconter les histoires autrement ». Cependant le juré qu’il fut naguère au Festival de Toronto remarque néanmoins que le travail d’éclairage tel qu’on le connaissait avant n’existe plus. Et comme il n’y a plus besoin d’éclairer, on peut tourner avec n’importe quelle lumière mais le problème, c’est que tous les films ont la même image… Un reproche qu’on ne pourra assurément pas faire aux films de notre homme!

BRIAN DE PALMA. Entretiens avec Samuel Blumenfeld et Laurent Vachaud. Editions Carlotta. 314 pages, 35 euros. En librairie le 7 novembre prochain.

Signature De Palma

LILLIAN ROSS ET DEUX MONSTRES SACRES  

Truffaut Huston
Durant sept décennies, Lillian Ross (1926-2017) fut l’une des journalistes phares du New Yorker. Cette pionnière du « journalisme littéraire » rejoignit l’équipe du célèbre journal en 1945. Tout au long de sa carrière, elle a beaucoup écrit sur des cinéastes parmi lesquels Clint Eastwood, Federico Fellini, Akira Kurosawa, Oliver Stone, Tommy Lee Jones, Wes Anderson et Francis Coppola.
John Huston fut le personnage de son livre Picture, qui relatait le tournage du film The Red Badge of Courage (La Charge victorieuse), en 1951. Devenu un classique du genre, ce livre est généralement reconnu comme le premier long reportage journalistique, écrit sous une forme romanesque, autour de relations liant, entre autres, le réalisateur John Huston, le producteur Gottfried Reinhardt, Dore Schary, directeur de production de la MGM, et le responsable du studio, Louis B. Mayer.
HUSTON.- La journaliste écrivit son premier article sur Hollywood en 1948. L’année suivante, son article Questions, narrant sa rencontre à New York avec John Huston, fut publié dans la rubrique Talk of the town (Tout le monde en parle) du magazine. Ses écrits sur Huston continuèrent en 1952 avec le livre Picture.
Au cours des quatre décennies qui suivirent, Mme Ross écrivit régulièrement sur ce personnage haut en couleurs qu’est John Huston (1906-1987). En septembre 1965, elle est en immersion à Cinecittà, les studios romains, sur le plateau de La Bible. Le cinéaste a envisagé de projeter son film sans le moindre nom au générique, pas même le sien, que ce soit au début ou à la fin. « Nombre de ses collaborateurs techniques, écrit Ross, approuvent déjà fortement cette idée. L’un d’eux gratifia même Huston d’une puissante étreinte à l’italienne en entendant cela, s’enthousiasmant, le doigt pointé vers le ciel : Laissons donc les gens penser que c’est Lui qui a fait le film. »
En 1984, Ross suit, à Brooklyn, le tournage de L’Honneur des Prizzi, avant-dernier film du cinéaste. Elle est aussi, au gré d’incessants allers- retours à travers Manhattan, sur celui de La Lettre du Kremlin (1970). Elle couvre l’avant-première de Fat City (1972) ou l’étape de pré-production d’À nous la victoire (1981), un film sur le football qui n’est pas le meilleur de la carrière de Huston. La journaliste narre ainsi la rencontre entre Huston, le producteur Freddie Fields, Sylvester Stallone et Pelé, la star brésilienne, qui incarne, dans cette aventure se déroulant dans un stalag de la Seconde Guerre mondiale, le caporal et prisonnier de guerre Luis Fernandez… « Tu vas devoir m’apprendre à étirer correctement le bras, dit Stallone à Pelé, agrippant son bras droit par-dessus sa tête. Sur Rocky II, je me suis déchiré le muscle pectoral droit. Ils ont dû percer un trou dans un os pour attacher le muscle. Cent cinquante-six points de suture ». Pelé, lui, souhaitait avant tout que les scènes de football soient justes…
Conclu par un papier sur le tournage du film réalisé par Anjelica Huston en 1996, Bastard Out of Carolina, ce volume présente sept précieux articles (datés de 1949 à 1986 et rassemblés, ici, pour la première fois) de Lillian Ross pour The New Yorker.
TRUFFAUT.- En février 1960, François Truffaut est à New York pour recevoir le New York Film Critics Award qui récompense Les 400 coups que certains, précise Lillian Ross, considèrent même comme le plus grand film jamais réalisé sur l’enfance. La journaliste va rencontrer Truffaut dans son hôtel du sud de Manhattan et le trouve « manifestement serein et prêt à parler sans fin, en français, de films, de films et encore de films ». Avec humour, elle raconte que le cinéaste, vêtu avec élégance, porte des… pantoufles. Parce qu’il a mal au pied. Et Truffaut de préciser que, détestant le shopping, il s’impatiente vite et achète la première paire de chaussures venue… Alors, forcément. Mais le « jeune Truffaut », comme le désigne Ross, parle essentiellement de cinéma. Il raconte ainsi que, pour Tirez sur le pianiste auquel il met la dernière main, il ne savait pas comment finir le film : « Alors, j’ai emmené mes acteurs à Grenoble et les ai laissés dehors, dans la neige. C’est une théorie que j’ai : lorsque vous ne savez plus quoi faire sur un film, il faut sortir, aller à l’air libre ; ça débloque quelque chose… »
Lors de cette première rencontre (qui donna lieu à un papier intitulé Sur le cinéma et paru le 20 février 1960) le cinéaste et Lillian Ross décident de s’entretenir tous les cinq ans. Entre 1960 et 1976, Lillian Ross rédigea ainsi une série d’articles sur François Truffaut (1932-1984) pour la rubrique Talk of the Town du New Yorker. Il y eut ainsi des papiers à l’occasion des sorties américaines de La Peau douce puis de L’Enfant sauvage jusqu’au rôle du professeur Lacombe dans Rencontres du troisième type de Spielberg. « Je n’ai jamais posé la moindre question, confie Truffaut. Je me suis fait un devoir de ne pas importuner Spielberg. Je tenais à ce qu’il soit clair qu’ils pourraient me virer si je n’étais pas bon ». Dans ce livre qui rassemble ces articles pour la première fois, Lillian Ross résume parfaitement l’auteur de la Nuit américaine : « Intérêt en dehors des films : néant. Intérêt pour les films : toujours dévorant ».

JOHN HUSTON. Par Lillian Ross. Carlotta Ed.. 84 pages. 8 euros.
FRANCOIS TRUFFAUT. Par Lillian Ross. Carlotta Ed. 44 pages. 5 euros.

ECRIRE, METTRE EN SCENE, MONTER…  

Ecrire Film« Des films, je dis que j’en fait dix-huit, mais j’en ai écrit quarante, donc tous les autres sont là, ils attendent. Mon tiroir, c’est une arrière-boutique où je vais chercher des trucs sur des films que je n’ai pas tournés, sans le dire à personne ». C’est Bertrand Blier qui parle ainsi, répondant à l’interpellation « Il faudrait faire le recueil de ces projets ! » et d’ajouter : « Il ne faut pas le faire, parce que c’est triste les films qu’on n’a pas faits ».

Dans Ecrire un film sous-titré scénaristes et cinéastes au travail, N.T. Binh et Frédéric Sojcher, qui ont coordonné ce travail dans la collection Caméras subjectives, notent : « Très peu de livres abordent l’écriture filmique dans l’ensemble de processus de création du film » sinon, observent-ils, l’ouvrage récent, aux éditions du Nouveau Monde, Paris 2016, de Luc Jabon et Fréderic Sojcher, Scénario et réalisation : modes d’emploi ? Le titre est ironique et le point d’interrogation central (sic).

Ce présent livre est issu de rencontres durant lesquelles les étudiants du Master en scénario, réalisation et production de de l’Ecole des arts de la Sorbonne (université Paris 1) ont interrogé scénaristes et réalisateurs sur l’écriture filmique. Les débats (publics) ont été enregistrés puis retranscrits pour donner lieu à l’ouvrage. Un premier cycle avait été organisé il y a quelques années et avait donné naissance à L’art du scénario (aujourd’hui épuisé) mais Ecrire un film reprend les propos formulés à l’époque par Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui, Valeria Bruni-Tedeschi et Noémie Lvovsky, Robin Campillo et Laurent Cantet et Emmanuel Carrière. Y ont été ajoutés, ici, les propos –inédits pour la plus grande part du volume- de Bertrand Blier, Jean-Claude Carrière, Olivier Dazat, Claire Denis, Pascale Ferran, Jacques Fieschi, Fabrice Gobert, François Ozon et Danièle Thompson. Sans être nécessairement des théoriciens de leur art, tous ces scénaristes et réalisateurs contribuent cependant à une théorisation de ce qu’est « écrire pour le cinéma ».

Comment un scénariste et un réalisateur dialoguent-ils ensemble aux différentes étapes d’écriture du scénario ? A quel point le non-dit est-il aussi important que les dialogues et comment appréhender cette part d’indicible ? Comment écrit-on « pour » un acteur ? Comment la musique du film participe-t-elle à l’écriture ? Comment le film s’écrit-il aussi au tournage et à la table de montage ? Autant de questions et bien d’autres qui se posent lorsqu’il s’agit d’écrire un film de fiction. Rédiger le scénario, certes mais la mise en scène ou le montage sont aussi des formes d’écriture.

En préambule, on y évoque tant la « mort du cinéma » souvent annoncée… alors que le cinéma, tel le phoenix, renaît toujours de ses cendres que le malentendu né d’une approche culturellement différente du scénario entre l’Europe et les Etats-Unis ou encore la vraie noblesse d’être un « passeur » d’histoires, Fréderic Sojcher observant : « L’art de raconter est parmi les plus beaux qui soit car il renvoie à ce qu’il y a de plus humain en nous : la nécessité de donner du sens au monde (…) Le propre de l’homme serait ‘’son besoin de fiction’’… »

Dans ce recueil d’entretiens souvent enjoués, l’enjeu était de ne négliger aucun aspect du métier ni aucun pan du cinéma francophone, du film d’auteur le plus singulier aux productions les plus commerciales, en passant par les séries et par les « films du milieu » naguère définis par Pascale Ferran – proposant une vision personnelle, tout en étant accessibles à un large public. Toutes les générations, tous les genres sont ici représentés – et tous les cas de figure, des cinéastes qui écrivent aux scénaristes « professionnels » qui se définissent parfois comme des « mercenaires ».

Quand on demande à Jean-Pierre Bacri pourquoi il a commencé à écrire en tandem, il répond : « Pour vaincre l’ennui ! » Et quand on interroge Blier sur un souvenir de tension particulière sur un tournage, il affirme : « Oui mais je n’en parle pas. » Parce que ça doit rester secret ? « J’en connais des salauds, dit-il de manière audiardesque, mais je ne dis pas les noms ».

L’ambition de Ecrire un film (dont la lecture est limpide et plaisante) est de livrer une véritable ode aux liens entre scénario et réalisation, avec le film conçu comme un tout organique. Une vision bien éloignée des manuels de scénario… mais évidemment profitable pour qui s’intéresse au 7eart et, plus encore, envisage de s’y lancer !

ECRIRE UN FILM – SCENARISTES ET CINEASTES AU TRAVAIL. Coordonné par N. T. Binh, Frédéric Sojcher. Ed. Les Impressions nouvelles. 392 pages. 22 €.

DROLATIQUES COULISSES D’UN CHAOS  

Making_of

 

 

 

 

A Ferrand, le réalisateur de La nuit américaine (1973) qu’il incarne lui-même, François Truffaut fait dire: « Un tournage de film, ça ressemble à un trajet en diligence au Far-West. D’abord, on espère faire un beau voyage. Et puis, très vite, on en vient à se demander si on arrivera à destination… » Paul Corso, le héros de Making of, le nouveau roman de Xavier Durringer, pourrait en dire autant. Et même un peu plus… Réalisateur français reconnu, Corso est en plein tournage, quelque part en Corse, d’un thriller. Le problème, c’est que son producteur lui a collé dans les pattes, un certain Joseph Monterey, sorti naguère de prison après quinze années derrière les hauts murs. Pour le producteur, Monterey est très « crédible » dans le rôle de du truand Black Jack. Pour Corso, c’est une catastrophe parce que l’ex-taulard et néo-comédien n’est pas capable de dire une ligne de son texte…

Dramaturge, romancier, metteur en scène de théâtre et de télévision, Xavier Durringer a réalisé, pour le grand écran, La nage indienne (1993), J’irai au paradis car l’enfer est ici (1997), un excellent polar très melvillien, Chok-Dee (2005) et La conquête (2011), premier film sur un président en exercice, on a nommé Nicolas Sarkozy… Actuellement, le cinéaste achève le montage de Paradise Beach, un nouveau thriller qui devrait être sur les écrans français pour le mois de mai prochain…

Avec Making of, Durringer invite l’amateur de cinéma à se glisser dans les coulisses d’un tournage. Si les équipes de cinéma confient généralement, la main sur le coeur, aux journalistes que le tournage de leur dernier film fut un pur moment de bonheur, force est de constater, ici, que l’aventure relève du pur chaos. Mais, comme le dit Corso, « Ce qui se passe en cuisine ne regarde personne, la seule chose qui compte, c’est le résultat et toucher le spectateur en lui servant une belle assiette, ça doit être bon, propre, épicé, inconnu, coloré, honnête et sincère. Et surtout lui servir ce qui l’a fait saliver sur la carte… »

Avec un vrai sens du récit, Durringer, qui s’est inspiré des réelles difficultés qu’il a connues sur le tournage de La nage indienne, embarque facilement le lecteur dans la galère (créatrice!) que connaît ce Corso qui lui ressemble évidemment comme un double. Les portraits que brosse le cinéaste sont tout à fait savoureux. Voici Sherman, le directeur de la photographie, habillé comme un vétéran du Vietnam, ciseleur de sources lumineuses, l’assistant plutôt souffre-douleur, l’ingénieur du son qui fait observer (citant Godard) que dans audiovisuel, il y a d’abord audio et ensuite visuel… Que dire du personnage de Ritchie, célèbre comédien qui vient dépanner Corso? Durringer ne le dit pas mais il s’est inspiré d’un comédien bien réel qui affirme qu’il ne peut pas jouer certaines choses (il est vrai, ici, une scène qui a marqué les esprits dans le Delivrance de Boorman) par égard pour son public féminin. Quel est ce comédien? Durringer botte en touche… Et puis on a gardé pour la bonne bouche, si on peut dire, Marie Alba, la jolie comédienne qui doit vivre une forte romance amoureuse avec Black Jack. Et là, Making of nous gratifie d’une impayable et désopilante journée de tournage d’une scène d’amour avec notamment l’acteur qui ne veut pas enlever son slip et aussi un morceau de papier toilette fiché au mauvais endroit…

Mais Making of, au-delà de tous les déboires, de toutes les angoisses de Paul Corso, est aussi un célébration du 7e art. « Le cinéma est l’art de montrer l’invisible. Comment montrer l’invisible? », s’interrogent ensemble Durringer et Corso. Une affaire d’image, évidemment. De magie, sûrement.

MAKING OF. Xavier Durringer. Le Passage. 296 pages. 18 €.

LA BELLE MEMOIRE DE LA CROISETTE  

Sharon Stone sur les marches du Palais pour la présentation de "Mort ou vif" de Sam Raimi. DR

Sharon Stone sur les marches du Palais
pour la présentation de « Mort ou vif »
de Sam Raimi. (c)E COIFFIER

Tous les ans, pendant douze jours magiques, la planète a les yeux braqués sur un petit coin de Méditerranée. Entre le Palais des festivals et le Palm Beach, entre la rue d’Antibes et la mer bordée de sa Croisette, le territoire est finalement assez petit. Mais son exposition est immense car le Festival de Cannes est simplement le plus prestigieux des rendez-vous cinéma. Le Festival de Cannes fête sa 70e édition et c’est l’occasion de remonter le temps et de se replonger dans les souvenirs et les moments forts qui ont fait son histoire de 1939 à 2017. En 1939, la première édition a été interrompue pour les raisons que l’on imagine. Dans la sélection de l’époque, figurait un court-métrage russe au titre prémonitoire: Si demain, c’était la guerre
Cannes, ce sont des films, avant tout des films, diront les cinéphiles purs et durs. Mais la Croisette, ce sont aussi des promesses de glamour, des scandales, des fêtes et ce fameux tapis rouge sur lequel défilent les stars, les belles de L’Oréal mais aussi bien des inconnus avec, pour point commun, le port du smoking pour les messieurs et de robes de soir, plus ou moins loufoques ou baroques, pour les dames… Initiée depuis 1987, la collection Cannes Memories, sous la direction de Frédéric Vidal, célèbre le Festival, à chaque grand anniversaire, en publiant un Livre d’Or dans lequel les amoureux du 7e art retrouvent tous les films sélectionnés, tous les jurys, tous les palmarès émaillés d’anecdotes et de nombreuses photos insolites ou légendaires. Car le Festival sait cultiver sa légende à travers des films mythiques mais aussi de petites histoires tristes ou drôles. On imagine ainsi la tête de l’équipe du film japonais Furyo (dans lequel jouait David Bowie) lorsqu’en 1983, un journaliste leur annonça qu’ils avaient gagné la Palme d’or. De fait, un film nippon l’avait bien emporté mais c’était La ballade de Narayama! L’année d’avant, un réalisateur quasi inconnu tremble dans l’ombre à l’approche de la projection de son film. Lorsque la lumière sera revenue dans la salle, la standing ovation dura vingt minutes. Le jeune réalisateur se nommait Steven Spielberg et son film E.T…. En 1954, la délégation soviétique arriva sur la Croisette avec 120 kilos de caviar dans ses bagages. Huit années plus tard, le ministère de la Santé menaça de censurer Un singe en hiver parce que Gabin et Belmondo y buvaient trop…
Dans sa préface, Monica Bellucci, maîtresse de cérémonie du Festival 2017, célèbre « ce projecteur immense, bienveillant, offrant à tous les cinémas la possibilité d’être entendus et ressentis… » Et ce fut le cas pour ces grands films que sont Blow Up (1967), MASH (1970), Taxi Driver (1976), Paris Texas (1984), La leçon de piano (1993), Underground (1995), Rosetta (1999)…

70 FESTIVALS DE CANNES. Collection Cannes Memories. Edition bilingue (français-anglais). 304 pages, 32 €.

En 1977, Arnold Schwarzenegger fait la promotion sur la Croisette de "Pumping Iron" dans lequel il joue son propre rôle de culturiste. DR

En 1977, Arnold Schwarzenegger fait la promotion sur la Croisette de « Pumping Iron » dans lequel il joue son propre rôle de culturiste.
(c)E COIFFIER

MARILYN COMME UN FEU D’ARTIFICE  

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Quand on s’intéresse à Marilyn Monroe, on possède l’essentiel de ses films (tous?) et on a rangé bien en évidence sur les rayons de sa bibliothèque un certain nombre de livres… Mais parfois certains vous échappent. Il faut dire qu’on a beaucoup, énormément (on parle d’un millier de bouquins), écrit sur la star de Certains l’aiment chaud. On a ainsi raté, à sa sortie en 2012, le Monroerama de Françoise-Marie Santucci. Mais, en l’espèce, il n’est jamais trop tard pour bien faire et le livre a cette vertu de pouvoir se retrouver bien après sa parution…

Pour peu que l’on soit monroephile, on plonge avec une certaine délectation dans les pages de cet ouvrage en forme de puzzle où les contributions les plus diverses, de Marie Darrieussecq à Douglas Gordon en passant par Olivier Assayas, Jérôme Charyn ou Maïwenn s’attachent à cerner « la légende massive et inentamée », comme l’écrit la rédactrice en chef du magazine Next. Françoise-Marie Santucci a voulu éviter le « regard unidimensionnel » pour rendre compte de la complexité d’une femme qui disait, avec infiniment de lucidité: « A Hollywood, la vertu d’une femme est beaucoup moins importante que sa coiffure. »

Du coup, Monroerama apparaît comme un feu d’artifice (joliment mis en page) d’informations, d’anecdotes, de chiffres, pas forcément de révélations quand même, sur la première star à avoir été autant suivie, scrutée, enviée. Tout en réussissant paradoxalement à maintenir une distance avec l’intrusion. Côté biographie, le livre balaye large, proposant une cartographie d’une enfance à Los Angeles, une évocation de la fameuse photo du calendrier rouge, de la révolution platine, des années super-star, de la voix de la sensualité (y compris en VF) ou de l’échappée new-yorkaise… Forcément, on ne saurait omettre un corps hors du commun photographié jusqu’à plus soif et habillé de robes de légende qui supportaient mal ou pas du tout les dessous… Sans oublier quand même que Marilyn Monroe tourna des films majeurs comme Some Like It Hot ou The Misfits. Même si le cher vieux Billy Wilder lui balançait, vachard ou simplement excédé par les lacunes de sa comédienne : « Un produit DuPont avec des seins comme granite et un cerveau en gruyère, plein de trous. »

Au bout de Monroerama, on se dit qu’il ne manque rien à la panoplie MM, ni le Chanel n°5, ni le « Happy Birthday, Mister Président » et évidemment pas « le dernier jour sur terre » et son cortège funèbre de pentobarbital ou d’autopsie commentée, ici, par le professeur Jean-Sébastien Raul, patron du laboratoire de toxicologie des hôpitaux universitaires de Strasbourg…

Et parce la mode des listes a connu son heure de gloire dans la littérature, on n’hésite pas… Marilyn Monroe ou 1 mort, 3 maris, 7 choses que MM n’a jamais faites (notamment venir en France), 8 erreurs fréquemment commises à propos de Marilyn, 9 noms (dont Zelda Zonk), 10 chansons, 14 fans (dont Jean-Paul Sartre), 16 adresses new-yorkaises, 17 films, 18 écrivains, 20 oeuvres (qui s’attaquent au mythe), 23 photographes dont Bert Stern, auteur de la dernière séance…

MONROERAMA. Françoise-Marie Santucci. Stock. 368 pages, 25 €.