Le secret d’Olivia, immigrante sans papiers  

Olivia (Isabel Sandoval), aide-ménagère sans papiers... DR

Olivia (Isabel Sandoval), aide-ménagère
sans papiers… DR

Assise à la table de sa cuisine, Olga, vieille dame diaphane aux longs cheveux gris filasse, tente difficilement d’éplucher une orange… Après avoir pris une tasse dans son placard et l’avoir posé sur la table, elle décroche son téléphone mural… « Est-ce que je peux rentrer ? » A l’autre bout du fil, dans ce petit matin qui se lève sur Brooklyn, Olivia répond doucement : « Mais vous êtes chez vous ! Regardez le papier peint et puis la cuisinière. C’est là que vous faisiez du bortsch pour vos enfants… »
Cette séquence est aussi celle qui conclut Brooklyn Secret même si elle s’achève sur un fondu au noir juste avant qu’Olga ne parle au téléphone… Mais l’orange, la tasse, la cuisinière étaient toujours là. Entre ces deux moments, Isabel Sandoval invite à passer quelques jours, quelques semaines avec Olivia, l’aidante d’Olga. Une aide ménagère dont le parcours s’ouvre et se boucle également par un coup de téléphone… Tandis que le métro aérien passe dans la nuit, Olivia est réveillée par son téléphone. Sa mère lui donne quelques nouvelles de la famille mais surtout lui rappelle, passablement suppliante : « Quand vas-tu m’envoyer mon argent ? Nous sommes déjà le 25 du mois… »
La neige est tombée sur Brooklyn et le beau temps est revenu sur Brighton Beach, Olivia est encore au téléphone avec sa mère, demeurée là-bas aux Philippines : « Ma, j’ai reçu tes messages… J’ai un nouveau travail et j’économise pour les cadeaux… Le nouvel homme que Trixie m’a présenté, il est intéressé. On va y arriver » La boucle est bouclée. Olivia est toujours une immigrante illégale. La menace est toujours là…
Avec Brooklyn Secret, Isabel Sandoval signe son troisième long-métrage après Senorita (2011) et Apparition (2012). Le film développe un thème récurrent dans son oeuvre: le féminin et, ici, le désir et la manière conflictuelle dont les personnages s’y confrontent. « Je m’intéresse, dit la cinéaste, aux femmes qui sont marginalisées et qui doivent prendre des décisions personnelles difficiles dans un contexte social et politique tendu. » Ici, elle évoque donc une immigrante philippine transgenre et sans-papiers qui essaie d’obtenir la nationalité américaine sous l’administration Trump.

Olga (Lynn Cohen) dans sa cuisine. DR

Olga (Lynn Cohen) dans sa cuisine. DR

Même si elle n’est pas autobiographique, l’histoire d’Olivia croise bien évidemment celle d’Isabel Sandoval d’autant plus que la cinéaste interprète elle-même le personnage central du film. La réalisatrice a fait Brooklyn Secret juste après sa transition : « Le fait d’être une immigrée et une femme trans pesaient lourd dans mon existence à ce moment- là, précisément quand Donald Trump est devenu président des Etats-Unis. Donc Brooklyn Secret est le résultat de mon état d’esprit de l’époque. Quand je l’écrivais, j’éprouvais de l’angoisse et de l’inquiétude. Je me sentais vulnérable par rapport à ma situation aux Etats-Unis. Je ne suis pas sans-papiers comme mon personnage. Je possède une Green Card avec mon prénom et mon sexe féminin. En revanche, j’ai un passeport qui correspond à mon identité masculine d’avant. Quand je vais à l’étranger et que je reviens aux Etats-Unis, j’ai toujours peur de subir un interrogatoire lorsque je passe les contrôles et d’être retenue dans une pièce pendant des heures, ce qui n’est pas impossible vu le climat politique actuel. »
Pourtant, par delà le parcours personnel d’Isabel Sandoval (le MoMA new-yorkais la considère comme « une rareté parmi la jeune génération des cinéastes philippins »), Brooklyn Secret, qui fut présenté en première mondiale à la Mostra de Venise 2019, est un passionnant récit dramatique.
Autour de la figure centrale d’Olivia, la cinéaste organise une suite de saynètes qui installent à la fois l’action et les personnages. De la même manière qu’Olivia est une immigrée transgenre, Olga (Lynn Cohen), qui retrouve parfois sa famille russe ashkénaze, appartient, elle, à une vague ancienne d’immigration qui est parvenue à trouver sa place… On découvre aussi, au gré d’une séquence dans un abattoir, Alex, le petit-fils d’Olga, un garçon plutôt instable qui, croisant Olivia chez sa grand’mère, va peu à peu tourner autour d’elle… Mais si Olivia est résiliente et pleine de ressources, elle se trouve néanmoins dans une posture de survie, rongée constamment par la peur de se faire prendre et expulser par l’administration américaine… Parce que le mariage arrangé qu’elle mettait en place est tombé à l’eau, Olivia entre dans une liaison avec Alex…

Olivia et Alex (Aemon Farren). DR

Olivia et Alex (Aemon Farren). DR

Isabel Sandoval décrit alors, avec beaucoup de finesse et peu de mots, une relation ambivalente, fondée sur la honte et la culpabilité, celle notamment d’Olivia qui se demande si c’est une bonne chose de devenir intime avec cet Alex (le comédien australien Eamon Farren) qui ignore qu’elle est transgenre… En même temps qu’Olivia sent pourtant monter en elle une pulsion amoureuse pour Alex, celui-ci joue, avec une inquiétante cruauté, sur la peur permanente d’Olivia. Il va même inventer une délirante histoire de type affublé d’un masque de ski qui se serait introduit dans l’appartement d’Olivia…
En jouant sur les teintes sombres du quartier de Brighton Beach au sud de Brooklyn, en y glissant quelques rares images plus aérées de Coney Island dont quelques beaux plans de neige, Isabel Sandoval, qui cite James Gray parmi ses références (en 1994, Little Odessa était tourné à Brighton Beach), créé une atmosphère d’autant plus désenchantée que les lieux, traversés par les rames de métro, apparaissent désertés…

Dans Brighton Beach désert... DR

Dans Brighton Beach désert… DR

Enfin, en s’appuyant sur le charme énigmatique d’Isabel Sandoval, Brooklyn Secret est un film plutôt rare lorsqu’il évoque le sexe d’un point de vue féminin, qui plus est, celui d’une femme trans. La scène où Olivia prépare son dildo, pose des écouteurs sur ses oreilles, rapproche un exemplaire de L’amant de Lady Chatterley avant de se donner du plaisir, est très belle…
Loin des représentations aussi excessives que flamboyantes avec lesquelles le cinéma philippin traite les portraits de trans mais parfaitement sensible et tout en nuances, Brooklyn Secret scrute l’envers du décor dans une mélancolique et émouvante chronique intime sur le prix à payer pour vivre le rêve américain.

BROOKLYN SECRET Drame (USA/Philippines – 1h29) de et avec Isabel Sandoval, Eamon Farren, Lev Gorn, Lynn Cohen, Andrea Leigh, Megan Channell, Shiloh Verrico, Roman Blat,Mark Nelson, Ivory Aquino, P.J. Boudousqué. Dans les salles le 18 mars. Donc prochainement…

Alice Guy, une cinéaste moderne à l’orée du 7e art  

Alice Guy (debout, à côté de la caméra) en plein travail. DR

Alice Guy (debout, à côté de la caméra)
en plein travail. DR

Mais qui est donc Alice Guy ? Ce pourrait être le (mauvais ?) titre d’un petit polar… Mais c’est surtout l’objet d’un passionnant documentaire qui a la bonne idée de se pencher sur une femme, véritable pionnière à l’œuvre aux heures primitives et enthousiasmantes du cinéma.
Sur fond de cartes postales vintage, nous voilà transportés dans le Paris de 1895, celui où les frères Auguste et Louis Lumière vont révolutionner le monde avec leur Cinématographe. Si l’acte de naissance du 7e art porte la date du 28 décembre 1895 avec un « accouchement » mythique dans le Salon indien du Grand café sur le boulevard des Capucines, Alice Guy a, elle, la chance de découvrir les films des Lumière dès le mois de mars lors d’une projection privée dans les locaux de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale. Ce jour-là, la toute jeune Alice (elle est née à Saint-Mandé le 1er juillet 1873), accompagne son patron Léon Gaumont. Et elle tombe instantanément sous le charme magique des images en mouvement… Si Gaumont, dans la foulée des Lumière, est surtout intéressé par la vente des appareils de projection de vues animées, Alice Guy, elle, imagine déjà se servir de ce médium pour raconter des histoires. Elle parvient à convaincre Léon Gaumont de la laisser tourner quelques essais… Il accède à sa demande à condition que cela ne nuise pas à son travail de sténo dans la compagnie à la marguerite. Bref, vous faites ça sur vos heures de loisirs !
C’est à cette jeune fille, artiste pleine d’allant, que la documentariste new-yorkaise Pamela B. Green a consacré plus de huit années de recherches pour arriver à ce Be Natural qui raconte tout bonnement l’histoire de la toute première femme cinéaste !

Sur le tournage de la vie et la passion de Jésus Christ. DR

Sur le tournage de la vie
et la passion de Jésus Christ. DR

D’emblée Pamela Green tend son micro à de multiples réalisateurs, acteurs, producteurs, enseignants, universitaires, chercheurs, conservateurs américains… Tous, dans leur très grande majorité (mais pas les Françaises Julie Delpy et Agnès Varda), avouent ignorer qui est cette Alice Guy que des interviews, menées notamment en 1964 par François Chalais, nous montrent petite dame aux cheveux blancs, rangs de perle et sourire malicieux qui glisse : « J’aurai voulu être actrice… » Elle ne connaît rien, avoue-t-elle, à la technique de la photo et du cinéma mais se mettra tant et si bien au parfum qu’elle signe, en 1896 à l’âge de 23 ans, La fée aux choux, son premier film de fiction long de 54 secondes qui la consacre première femme réalisatrice (elle se dira « directrice de prises de vues ») dans l’histoire du 7e art. Dans un (vrai) jardin, une fée se penche sur des choux immenses (en carton pâte) et en sort comme par magie des nouveau-nés gigotants qu’elle montre, ravie, à la caméra… On le savait, les bébés naissent dans les choux (ou les roses ?) et Alice Guy le confirme en obtenant un joli succès…
Dans ce film en forme d’enquête avec « filatures », recherches de parents oubliés, de photos perdues, de vieille cassette « cuite » au four pour « réveiller » ses images, de visage analysé par un pro de la morphologie pour savoir si la jeune femme sur les images du rare Kinora est bien Alice Guy, la réalisatrice de Ben Natural raconte une folle aventure, celle d’une Française qui s’en va gagner sa place dans le rude univers (le vol des scénarios est alors une pratique courante) de la production et de la réalisation de films, se hissant à la hauteur d’Edison ou de Méliès, révélant aussi, à ses côtés, des talents comme Zecca ou Feuillade…

Alice Guy, une artiste complète. DR

Alice Guy, une artiste complète. DR

Le titre du documentaire fait référence au grand panneau qu’avait affiché Alice Guy (devenue Guy-Blaché à la suite de son mariage en 1907 avec Herbert Blaché) sur les plateaux de tournage de son studio : « Soyez naturels ! » Une injonction (« C’est tout ce que je leur demandais » dira-t-elle) pour les comédiens à rester dans la sobriété dans cette époque du muet où le jeu était le plus souvent (très) appuyé…
Pamela Green montre aussi l’apport d’Alice Guy à l’art cinématographique, au-delà même de la fiction, dans le domaine de l’écriture, de la coloration ou encore du son synchrone…  Elle est aussi productrice avec la Solax Film Co, dont les studios sont installés à Fort Lee (New Jersey), qui va devenir l’une des plus grandes maisons de production des USA avant l ‘émergence d’Hollywood. Plus encore, au long de sa carrière française comme américaine, les films d’Alice Guy-Blaché –qui se comptent par plusieurs centaines- constituent fréquemment de petites révolutions. Si, en 1898-99, les 25 épisodes de la vie et de la Passion de Jésus Christ apparaît comme le premier péplum de l’histoire, d’autres œuvres donnent une image très féministe des femmes tout en donnant aux comédiennes des personnages actifs et aventureux. Dans Les résultats du féminisme (1906), on voit des femmes fumer le cigare tandis que les maris font la vaisselle. Dans Madame a des envies (1907), une femme enceinte sirote avec bonheur de l’absinthe ! Tandis qu’Une femme collante (1907) est joyeusement grivois. Dans A House Divided (1913), un couple séparé vit sous le même toit et communique par petits mots manuscrits… Et puis A Fool and his Money (1912) est le premier film entièrement interprété par des acteurs afro-américains…

Des films où les femmes ont le beau rôle... DR

Des films où les femmes ont le beau rôle… DR

En 1920, Tarnished Reputations sera le dernier film américain d’Alice Guy dont on perd un peu la trace après 1922… Pamela Green a heureusement la chance d’avoir des images de Simone Blaché, la fille d’Alice, qui raconte une mère « généreuse, énergique, curieuse des choses scientifiques et littéraires, avec une passion contagieuse pour la vie… »
Les historiens du cinéma, y compris des vedettes comme Georges Sadoul, mettront bien du temps à rendre sa juste place à une cinéaste qui disparaitra à l’âge de 94 ans aux Etats-Unis sans avoir pu rassembler des copies de ses films, ni faire paraître ses mémoires… Une artiste moderne qui dira : « Il n’y a rien dans la production d’un film qu’un homme ne saurait mieux faire qu’une femme »

BE NATURAL – L’HISTOIRE CACHEE D’ALICE GUY-BLACHE Documentaire (USA – 1h42) de Pamela B. Green. Racontée par Jodie Foster. Sortie prévue dans les salles le 18 mars. Donc prochainement…

Paulette gagnée par le virus de l’émancipation  

Paulette Van Der Beck (Juliette Binoche) et Soeur Marie-Thérèse (Noémie Lvovsky).

Paulette Van Der Beck (Juliette Binoche)
et Soeur Marie-Thérèse (Noémie Lvovsky).

C’est du côté de Boersch en Alsace, entre Rosheim et Obernai, non loin de Molsheim, au sud-ouest de Strasbourg que se situe l’action de La bonne épouse… L’endroit est beau, entre remparts et vignobles, sous le signe du fameux Strudel aux pommes… Nous sommes à l’automne 1967 et on a déjà compris que le ton du nouveau film de Martin Provost est plutôt au clin d’œil… Il n’en reste pas moins que cette comédie se fonde sur une réalité sociale qui est celle des écoles ménagères qui fleurissaient dans les années 50-60.
L’Alsace, dans le domaine, était bien pourvue avec notamment la fameuse école ménagère de Carspach, à proximité d’Altkirch où l’on dispensait aux jeunes filles des cours de broderie, cuisine, couture, puériculture, économie domestique avec un peu de français et de maths… En 2015, la documentariste Nadège Buhler a d’ailleurs consacré un film au sujet et plus spécialement aux « petites Marthe »…
C’est donc à Boersch que Robert Van der Berck et son épouse Paulette dirigent une école ménagère où ils sont secondés par la fantasque Gilberte, sœur célibataire de Robert et Sœur Marie-Thérèse, énergique garde-chiourme qui ne passe rien aux pensionnaires de la maison et s’inquiète de voir une nouvelle venue rousse dans les rangs : « Elle va nous faire tourner les sauces » … Paulette a beau rétorquer : « Nous ne sommes plus au Moyen Age, Marie-Thérèse ! », elle ignore que, du côté de Nanterre, un certain Dany le Rouge est en train de penser une révolution des mœurs et de la société… Pour l’heure, c’est dans le dortoir que les jeunes filles, en chemise de nuit (le pyjama est proscrit), se révoltent parce qu’elles ne veulent ne plus faire pipi dans un pot de chambre mais bien aux toilettes…
Tenir son foyer et se plier au devoir conjugal sans moufter : c’est ce qu’enseigne avec ardeur une Paulette Van Der Beck en tailleur rose, pleine de son sujet et convaincue du bien-fondé de son enseignement… Elle martèle ainsi à Mesdemoiselles Des-Deux-Ponts, Fuchs, Herzog, Ziegler, Goetz, Wolff ou Schwartz quelques solides valeurs (voir ci-dessous) qui leur permettront de devenir des perles de ménagères et « un rêve pour leurs futurs époux »

Lorsque Paulette commence à se poser de (bonnes) questions...

Lorsque Paulette commence
à se poser de (bonnes) questions…

Mais c’est un drame familial qui, avant Mai 68, va bouleverser l’établissement. Le malheureux Bobby, parangon du mâle satisfait, s’étouffe avec un os de lapin chasseur pourtant parfaitement cuisiné par Gilberte et ses ouailles. En mettant le nez dans la comptabilité de son mari, Paulette tombe de haut. Robert a tout joué au tiercé… Ses certitudes vacillent quand elle se retrouve veuve et ruinée… Il lui reste à aller demander de l’aide à la Banque alsacienne de crédit. Où elle tombe sur André Grunvald qui fut son premier grand amour !
« L’éducation ménagère, soulignait l’historienne Rebecca Rogers, est le symbole d’un monde social où les femmes sont clairement inférieures aux hommes, vouées à la gestion intérieure, laissant au sexe fort la gestion de la chose publique. » Dans le grand vent de liberté de Mai 68, l’école ménagère Van der Beck devient une pétaudière tandis que Paulette ose enfiler un pantalon et tomber dans les bras d’André qui lui jure qu’il sait repasser, faire la cuisine et repriser lui-même ses chaussettes. La bonne épouse a jeté des principes éculés par-dessus les moulins et est en marche pour devenir une femme libre et émancipée, entraînant dans son sillage des élèves qui n’en espéraient pas tant !
En s’appuyant sur une bonne reconstitution d’époque (ah, le tourne-disque où Gilberte se passe Adamo et son Tombe la neige), Martin Provost passe à la moulinette d’un humour sympathique un temps où Guy Lux, l’animateur du Palmarès de la chanson sur la première chaîne, pouvait exiger que la speakerine Anne-Marie Peysson soit retirée de l’antenne parce qu’elle était enceinte et où Ménie Grégoire, à la radio, parlait aux filles, accrochées au transistor, de masturbation et de clitoris!

Gilberte (Yolande Moreau) et ses ouailles...

Gilberte (Yolande Moreau) et ses ouailles…

Découvert du grand public en 2006 avec l’excellent Séraphine (sur Séraphine de Senlis, magnifique peintre naïf incarnée par Yolande Moreau) qui obtiendra sept Césars, Martin Provost a souvent parlé de l’émancipation féminine dans ses films, que ce soit Où va la nuit (2011) sur une femme battue qui se révolte et tue son mari, Violette (2013) sur l’écrivaine Violette Leduc ou Sage femme (2017), histoire de transmission entre deux femmes… Avec La bonne épouse, il signe son film le plus engagé (même si la drôlerie des situations semble longtemps le cacher) sur des femmes rattrapées par un irrépressible besoin de liberté…
Pour porter cette aventure tout à la fois intime et habitée par un grand vent de folie, le cinéaste peut compter sur une Juliette Binoche qui maîtrise parfaitement un registre qui va du rire aux larmes. Sa Paulette est savoureuse comme l’était la bourgeoise hystérique du Ma Loute (2016) de Bruno Dumont. A ses côtés, Yolande Moreau (Gilberte) et Noémie Lvovsky (Sœur Marie-Thérèse) partagent un même gros grain de folie, la première plus poétique, la seconde plus barrée… Quant aux hommes dans ce film de femmes, ils sont touchants. Edouard Baer (André) en « homme nouveau » charmant et charmeur. François Berléand (Robby) en mari veule à souhait…

Paulette et André Grunwald  (Edouard Baer) courent sur les chaumes alsaciennes... Photos Carole Bethuel

Paulette et André Grunwald (Edouard Baer) courent sur les chaumes alsaciennes…
Photos Carole Bethuel

Pendant qu’il tournait La bonne épouse, Martin Provost s’est souvenu d’un passage des Lettres à un jeune poète de Rilke que son père lui avait offert lorsqu’il avait 16 ans: « Cette humanité qu’a mûrie la femme dans la douleur et dans l’humiliation verra le jour quand la femme aura fait tomber les chaînes de sa condition sociale. Et les hommes qui ne sentent pas venir ce jour seront surpris et vaincus. » Le texte date de 1904 et il est d’une certaine actualité…

LA BONNE EPOUSE Comédie (France – 1h49) de Martin Provost avec Juliette Binoche, Noémie Lvovsky, Yoland Moreau, Edouard Baer, François Berléand, Marie Zabukovec, Anamaria Vartolomei, Lili Taïeb, Pauline Briand, Armelle. Dans les salles le 11 mars.

SEPT PILIERS… (aimablement fournis par Paulette Van Der Beck)
Pilier n°1 :
La bonne épouse est avant tout la compagne de son mari, ce qui suppose oubli de soi, compréhension et bonne humeur.
Pilier n° 2 :
Une véritable maîtresse de maison se doit d’accomplir ses tâches quotidiennes, cuisine, repassage, raccommodage, ménage, dans une abnégation totale et sans jamais se plaindre.
Pilier n°3 :
Etre femme au foyer c’est savoir tenir ses comptes dans un souci d’économie constant, savoir évaluer sans caprice les besoins de chacun, sans jamais mettre en avant les siens. Vous êtes une trésorière, pas une dépensière.
Pilier n° 4 :
Etre femme au foyer c’est être la gardienne de l’hygiène corporelle et ménagère de toute la maisonnée.
Pilier n° 5 :
Première levée, dernière couchée, la bonne ménagère ne se laisse jamais aller, sa coquetterie, son amabilité, sa bonne tenue étant les garants de ce qu’on appelle “L’Esprit de famille“.
Pilier n°6 :
La bonne ménagère s’interdit toute consommation d’alcool, se devant de toujours montrer l’exemple, surtout à ses enfants. En revanche, elle saura fermer les yeux et se montrer conciliante si son époux se laissait aller à ce mauvais penchant, ce qui arrive si souvent.
Pilier n° 7 :
Un dernier devoir est à la bonne épouse ce que le travail est à l’homme, parfois une joie, souvent une contrainte, je veux parler du devoir conjugal. Avec le temps et en y mettant un peu de soi-même, on franchira cette épreuve aussi pénible et ingrate soit-elle. L’expérience vous apprendra qu’il en va de la bonne santé physique et morale de toute la famille.

Le général au début d’un destin  

Charles de Gaulle (Lambert Wilson), un soldat qui refuse la défaite... DR

Charles de Gaulle (Lambert Wilson), un soldat
qui refuse la défaite… DR

Avril 1940, à Colombey-les-Deux-Eglises, au petit matin, Charles de Gaulle, en pyjama, dépose de tendres caresses sur les bras et les jambes de son épouse Yvonne… Ouvrir un film sur De Gaulle, à fortiori le premier à avoir jamais été réalisé au cinéma, par une scène d’amour, certes parfaitement chaste, ne manque pas de piquant. Surtout eu égard à cette légendaire statue du Commandeur que l’homme du 18 juin incarne toujours dans le bon pays de France. Il n’y a pas si longtemps, en 2016, à l’occasion de la primaire à droite, l’ancien premier ministre François Fillon (qui le regretta plus tard) attaqua, sans le nommer, Nicolas Sarkozy sur ses déboires judiciaires, par un « Qui imagine un seul instant le général de Gaulle mis en examen? » qui réveillait d’emblée les mannes du général…
Si l’on a souvent vu le général de Gaulle de profil, de dos ou en amorce dans des films français, jamais on ne l’avait vu en héros d’une production cinématographique à lui entièrement dédiée…
C’est donc Gabriel Le Bomin, auteur de nombreux documentaires pour France Télévisions et de téléfilms pour Arte qui s’y colle, 50 ans tout rond après la disparition du général… « De Gaulle, précise le cinéaste, était présent dans mes documentaires sur la collaboration, sur la guerre d’Algérie, sur la Ve République dernièrement et quand nous avons commencé à réfléchir à un sujet de film sur ce personnage historique avec Valérie Ranson-Enguiale ma coscénariste, nous sommes vite tombés d’accord sur le fait que nous ne pouvions pas raconter toute sa vie car il y a plusieurs De Gaulle en un. Alors, par où l’aborder ? Ce qui nous a intéressé c’est le De Gaulle « illégitime » : l’homme de juin 1940, celui qui dit « non ». C’est sans doute le moment de sa vie où il est le plus fragile, le plus intéressant donc le plus humain… Car sous tendu à ce projet, il y avait l’ambition d’accéder à l’intime. »

Yvonne (Isabelle Carré), Charles et la petite Anne en famille. DR

Yvonne (Isabelle Carré), Charles
et la petite Anne en famille. DR

En mai 1940, fraichement nommé général de brigade par le gouvernement de Paul Reynaud, De Gaulle est confronté à l’effondrement militaire et politique de la France. Quelques jours plus tôt, encore colonel au 507e régiment de chars de combat, il réussissait la contre-attaque de Montcornet dans l’Aisne, l’une des rarissimes victoires françaises de l’époque… De Gaulle s’oppose alors au défaitisme ambiant, notamment incarné par le maréchal Pétain et par le général Weygand. Après avoir accepté de partir à Bordeaux avec certains membres du gouvernement, De Gaulle rejoint Londres pour demander de l’aide à Winston Churchill et tenter de maintenir la lutte.
La cigarette toujours fichée au bec, le De Gaulle parti en Angleterre est un homme complètement seul même si le fidèle Chaudron de Courcel ne le lâche pas d’une semelle. Le Bomin va le suivre, pas à pas, bataillant d’abord avec le faible Reynaud, tentant d’entraîner Georges Mandel dans la lutte tout en mesurant le mépris, probablement la haine que lui voue Pétain, le héros de Verdun dont De Gaulle pense qu’il a toujours voulu la fin de la République… Et puis, il y a les échanges, souvent énergiques, avec un Winston Churchill, soucieux du sort d’une Grande Bretagne en grand péril mais qui sent confusément que ce grand général à petite moustache a l’étoffe d’un personnage d’Histoire avec lequel il partage l’idée qu’il faut défendre la démocratie et la liberté face à la barbarie. « Personne, dit De Gaulle, ne veut résister à la disparition de la France. Je ne m’y résous pas ! » Le fameux Appel du 18 juin à la BBC ne tardera plus. Le début d’un destin est en marche…

A Londres, De Gaulle face à Winston Churchill (Tim Hudson). DR

A Londres, De Gaulle face
à Winston Churchill (Tim Hudson). DR

Si De Gaulle n’a pas d’ambitions formelles (on pouvait déjà s’inquiéter de l’affiche au look bien vieillot), le film vaut par sa dimension intime et familiale. Exit la petite tante Yvonne, mémère à chapeau! Yvonne de Gaulle est, ici, une jeune femme belle et déterminée, quasiment « tête de mule » dit sa mère, qui aime son Charles qui le lui rend bien, partageant la souffrance d’avoir eu Anne, fillette trisomique, très chérie par ses parents. C’est cette courageuse Yvonne que l’on retrouve sur les terribles routes de l’Exode tentant, du Loiret à la Bretagne, de rejoindre Londres. Isabelle Carré s’empare aisément de cette femme dont la comédienne dit : « Je crois que si De Gaulle a eu cette audace, cette conviction et cette force de dire « non », quitte à tout remettre en question y compris sa vie et sa carrière, c’est aussi parce que sa femme l’a encouragé à le faire… »
Après l’abbé Pierre (Hiver 54 en 1989) et le commandant Cousteau (L’odyssée en 2016), Lambert Wilson pouvait bien se frotter encore à une figure tutélaire majeure. Avec quelques prothèses, une coiffure, un uniforme mais sans forcer sur le fameux timbre gaullien, le comédien propose un jeu dépouillé qui le rend très crédible… Autour d’eux, parmi de nombreux acteurs, on remarque Olivier Gourmet (Paul Reynaud) ou encore la toujours émouvante Catherine Mouchet qui incarne Marguerite Potel, la gouvernante qui s’occupe de la petite Anne…

De Gaulle (Lambert Wilson) au micro de la BBC le 18 juin 1940. DR

De Gaulle (Lambert Wilson) au micro
de la BBC le 18 juin 1940. DR

Quand on a été nourri, enfant des années soixante, au (bon) lait du Canard enchaîné et que Mongénéral ressemblait à Louis XIV dans la chronique de La Cour, on observe De Gaulle-le film avec un rien de tendresse. Comme si une silhouette familière venait reprendre vie dans la salle obscure. Un personnage qui nous a accompagné au fil du temps, entre les conférences de presse à l’Elysée, les troubles de Mai 68, la fuite à Baden Baden ou les mots choisis, de la chienlit au quarteron de généraux en retraite en passant par le « Je vous ai compris » d’Alger sans oublier le « Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé mais Paris libéré ! » qui viendra clore les années de guerre dont Le Bomin évoque, ici, les premiers moments…

DE GAULLE Biopic historique (France – 1h48) de Gabriel Le Bomin avec Lambert Wilson, Isabelle Carré, Olivier Gourmet, Catherine Mouchet, Pierre Hancisse, Sophie Quinton, Gilles Cohen, Laurent Stocker, Alain Lenglet, Philippe Leroy-Beaulieu, Tim Hudson, Nicolas Vaude, Philippe Laudenbach, Clémence Hittin. Dans les salles le 4 mars.

Bob le pugnace et Buck le valeureux  

"Dark Waters": Robert Bilott (Mark Ruffalo), avocat au cabinet Taft. DR

« Dark Waters »: Robert Bilott
(Mark Ruffalo), avocat au cabinet Taft. DR

COMBAT.- Avocat spécialisé dans la défense des industries chimiques, Robert Bilott vient, pour sa plus grande satisfaction, d’intégrer le puissant cabinet Taft Stettinius & Hollister de Cincinnati où il est appelé, en tant qu’associé, à traiter de gros dossiers… Alors qu’il est en réunion avec son patron (Tim Robbins) et ses collègues, Bilott voit débarquer Wilbur Tennant, un fermier de Virginie-Occidentale. Cet homme s’est recommandé de la grand-mère de l’avocat, sa voisine dans la campagne où il jouait, petit…
D’abord prêt à éconduire le fermier, Bilott, en souvenir de sa jeunesse, fera le voyage vers Parkersburg. Il découvre, consterné, que la campagne idyllique de son enfance est empoisonnée par l’usine Washington Works appartenant à l’énorme groupe chimique DuPont, premier employeur de la région. Afin de faire éclater la vérité sur la pollution mortelle due aux rejets toxiques de l’usine, il va risquer sa carrière, sa famille, et même sa propre vie dans un immense combat juridique qui durera une vingtaine d’années. Car DuPont est prêt à tout pour nier être un pollueur au long cours…
Tout commence le 6 janvier 2016 lorsque le New York Times Magazine publie, sous la plume de Nathaniel Rich, le récit sidérant, en forme de film d’honneur, de la famille Tennant qui commence à perdre son bétail dans des circonstances obscures… En effet, les bêtes, qui étaient auparavant douces et dociles, deviennent extrêmement agressives. Leur pelage est couvert de lésions, leurs yeux sont cerclés de rouge, leurs dents sont noircies et une bave blanche coule de leur mufle. Wilbur Tennant est bientôt convaincu que tous ces phénomènes sont liés aux fuites toxiques du Centre d’enfouissement des déchets de Dry Run, où l’usine Washington Works déverse ses déchets. Pendant des années, il cherche des réponses, sans résultat. En désespoir de cause, il fera appel à Robert Bilott…

"Dark Waters": Wilbur Tennant (Bill Camp) et Bob Bilott. DR

« Dark Waters »: Wilbur Tennant (Bill Camp)
et Bob Bilott. DR

En s’attachant, avec Dark Waters (USA – 2h06. Dans les salles le 26 février), au (vrai) combat quasiment sans fin d’un homme pour la justice et à une quête d’un environnement plus juste, le réalisateur Todd Haynes a trouvé un matériau assez complexe à fictionnaliser. Les piles de dossiers que charrie Bob Bilott ne sont pas, en effet, très « excitantes »… Cependant, Todd Haynes a choisi de s’inscrire dans ce genre qui connu de belles réussites (Les hommes du président d’Alan Pakula, Le mystère Silkwood de Mike Nichols, Révélations de Michael Mann) qu’est le cinéma de dénonciation. « Certes, dit le metteur en scène, ces films dénoncent les abus de pouvoir, les intimidations et les manœuvres des puissants pour étouffer des affaires – qu’elles soient liées au monde de l’entreprise, aux grandes industries ou à l’État. D’ailleurs, c’est ce que le spectateur attend de ces films et la notoriété des affaires qu’ils fustigent les précède souvent. Mais en réalité, le cinéma de dénonciation s’attache surtout à monsieur ou à madame- tout-le-monde, à sa trajectoire et aux dangers – d’ordre psychique, émotionnel, voire mortel – que ces individus affrontent quand ils se battent pour faire éclater la vérité. »
Dans Dark Waters , ce « petit homme »-là, c’est Robert Bilott que Mark Ruffalo, également producteur du film, incarne avec une forte conviction…
De Todd Haynes, on a aimé, par le passé, Loin du paradis (2002) ou encore ce beau mélodrame sentimental sur les amours d’une modeste vendeuse (Rooney Mara, meilleure actrice à Cannes 2015) et d’une élégante bourgeoise mal mariée (Cate Blanchett) qu’est Carol. On est plus surpris de le retrouver dans le registre du film de dénonciation mais il s’en sort à son avantage. Au-delà même du long combat de Bilott contre le Teflon de DuPont, Dark Waters est intéressant et salubre parce qu’il atteste d’un certain délabrement de l’état du monde.

"L'appel...": John Thornton (Harrison Ford) et Buck. DR

« L’appel… »: John Thornton (Harrison Ford)
et Buck. DR

AVENTURE.- A la fin du 19e siècle, Buck, un gros chien domestique et sympathique mais maladroit et surtout bien trop gâté, vit tranquillement dans la belle demeure de ses maîtres… Une nuit pourtant, la vie de Buck bascule… Il est enlevé, vendu à un chercheur d’or avant d’être envoyé dans une petite bourgade d’Alaska où la ruée vers l’or bat son plein. Après avoir croisé la route de John Thornton (il lui rapporte son harmonica tombé à terre), Buck est choisi par Perrault, un robuste Canadien, qui transporte le courrier sur son traineau à travers les grands espaces enneigés. Perrault va découvrir les qualités exceptionnelles de Buck face à mille dangers. Lorsque Perrault perd son travail, Buck est à nouveau vendu, cette fois à Hal, jeune chercheur d’or arriviste… Heureusement pour Buck, Thornton arrachera le chien des mains d’un Hal incompétent et brutal… Ensemble, le vieil homme et son chien accompliront un grand voyage à destination de nouvelles terres sauvages.
C’est en 1903 que Jack London couche sur le papier son Call of the Wild pour entraîner ses nombreux lecteurs (le roman a été traduit en 47 langues) dans les rudes territoires du Yukon où Buck lutte pour pour sa survie dans un milieu hostile. Le cinéma n’a pas tardé à s’emparer de cette aventure puisque, dès 1908, le grand David W. Griffith adapte le roman. Il sera suivi par Wiliam Wellman en 1935 et Ken Annakin en 1972. C’est maintenant Chris Sanders qui s’y colle pour le compte de Disney…

"L'appel...": Perrault (Omar Sy) et Françoise (Cara Gee). DR

« L’appel… »: Perrault (Omar Sy)
et Françoise (Cara Gee). DR

L’appel de la forêt (USA – 1h40. Dans les salles le 19 février) entend s’inscrire dans la grande tradition, entre voyage et aventure, du grand roman américain. Et Sanders adapte, ici, l’œuvre de London dans son intégralité, en relatant les événements, non pas du point de vue des humains mais de celui de Buck… Du coup, les pensées, les frayeurs, les désirs, les émotions de Buck prennent un tour évidemment anthropomorphique. Mais le public des jeunes spectateurs n’y prête guère attention, pris qu’il est par les courses de Buck, les glaces qui se brisent ou les dangers multiples qui surgissent partout.
Si, chez London, Buck est décrit comme le croisement d’un « gigantesque saint-bernard » et d’une « chienne colley de pure race écossaise », c’est finalement un croisement entre un saint-bernard et un berger qui a été retenu et scanné… Prévu pour être réalisé en images de synthèse, le film mêle finalement prises de vue réelles et numériques. Plutôt que de créer totalement le chien, l’équipe a fait appel à l’acteur, cascadeur et gymnaste Terry Notary qui a été filmé et par la suite remplacé par de l’animation. Vu dans The Square, ce spécialiste de la gestuelle et de la chorégraphie des mouvements au cinéma a étudié les chiens et leurs comportements. S’il ne devait servir que pour les gros plans afin d’avoir une référence pour le regard et l’expression des émotions de Buck, Notary a fini par prendre en charge toute l’action du chien… Autour du chien, on trouve, côté humains, Omar Sy pour incarner Perrault et le vétéran Harrison –Indiana- Ford dans le rôle de Thornton, le vieil homme détruit par la mort de son fils, auquel Buck permettra d’accomplir un ultime voyage rédempteur avant de rejoindre une meute de loups dont il deviendra le chef… L’appel de la forêt est une ode à la liberté et aux grands espaces sauvages et inviolés, une manière généreuse et enlevée d’appeler au respect de la nature.

Judy jusqu’au bout de l’arc-en-ciel  

Judy Garland (Renée Zellweger) sur la scène du Talk of the Town. DR

Judy Garland (Renée Zellweger)
sur la scène du Talk of the Town. DR

« C’est ton boulot de faire rêver ! » lui lance le célèbre tycoon Louis B. Mayer. En bon petit soldat d’Hollywood, elle aura fait le job, Judy Garland… Mais, à quel prix ? C’est en effet une star au bout du rouleau que met en scène ce Judy qui a valu récemment à Renée Zellweger un bel et juste Oscar de la meilleure actrice.
A l’hôtel où elle débarque un soir, tard, avec ses jeunes enfants et quelques valises, le portier est plutôt gêné. Il sait parfaitement que la femme fatiguée qui se tient devant lui est une icône du 7e art. Mais il est pourtant contraint de lui dire que sa suite a été relouée parce que la facture n’a pas été réglée… Alors, la comédienne, carrément SDF, repart dans la nuit et n’a d’autre ressource que d’aller frapper à la porte de Sid Luft, son ex-mari, qui l’accueille surtout parce qu’il a le projet d’obtenir la garde de leurs deux enfants…
A l’origine de Judy, on trouve End of the Rainbow, une comédie musicale écrite par Peter Quilter en 2005 dont le producteur David Linvingstone a choisi de faire un film qui se concentre sur l’ultime période londonienne de Judy Garland. A l’hiver 1968, ayant laissé ses enfants à la garde de de Sid Luft, la star débarque à Londres pour se produire à guichets fermés (et moyennant un cachet conséquent) dans une série de concerts au Talk of the Town, un grand cabaret de la capitale britannique. Mais il est loin le temps de la splendeur de Judy Garland. Voilà plus de trente ans qu’elle est devenue une vedette planétaire avec Le Magicien d’Oz (1939). Le film de Victor Fleming fera d’elle, en 1940, une des dix vedettes les plus populaires au box-office américain. Elle n’a que 17 ans mais été complètement « formatée » à l’école des enfants-stars de la fameuse Metro-Goldwyn-Mayer…

Judy et Mickey Deans (Finn Wittrock), son cinquième et ultime mari. DR

Judy et Mickey Deans (Finn Wittrock),
son cinquième et ultime mari. DR

Directeur du Talk of the Town, Bernard Delfont n’est pas dupe de la situation chaotique de Judy Garland et il confie le soin à la jeune assistante Rosalyn Wilder de coacher une chanteuse très vite incontrôlable. Rosalyn Wilder a d’ailleurs confié de précieuses informations aux auteurs du film sur « une femme toute menue, très fragile, plutôt discrète et qui, d’une certaine façon, avait besoin qu’on la protège, Elle voulait pouvoir vous parler directement et vous faire confiance… » Mais, malgré son indéniable aura de star, Judy Garland est alors quasiment incapable de rentrer dans un emploi du temps serré…
Le Britannique Rupert Goold qui signe, ici, son second long-métrage de cinéma après une imposante carrière de directeur de théâtre, a d’ailleurs pris soin d’évoquer, à travers l’ultime séjour de la star, un parcours certes glorieux d’enfant star –elle a commencé à se produire en scène avec ses parents et ses sœurs à l’âge de 3 ans- mais qui sera aussi humainement très difficile à supporter. Plutôt gourmande, la jeune Judy est mise à la diète par Mayer qui ordonne qu’on lui serve un bouillon clair sur le plateau et qu’on la bourre de coupe-faim. On fouillera même systématiquement les poches de ses partenaires pour y confisquer toute friandise. La Dorothy Gale de Wizard of Oz ne devait pas être une petite boulette mais bien un objet de rêve…
Grande vedette de la MGM, Judy Garland deviendra toxicomane aux amphétamines prescrits pour tenir le coup sur les tournages et aux barbituriques nécessaires pour dormir. L’alcool n’arrangera rien dans ses sautes d’humeur, ses absences, son manque de ponctualité (Mayer la menace : « Ne retarde plus jamais un de mes films ! ») et ses dépressions nerveuses de plus en plus fréquentes. A Londres, c’est un Judy Garland depuis longtemps ingérable qui débarque pour un dernier tour de piste.

Louis B. Mayer (Richard Cordery) et Judy jeune (Darci Shaw) sur le plateau du "Magicien d'Oz". DR

Louis B. Mayer (Richard Cordery) et Judy jeune (Darci Shaw) sur le plateau du Magicien d’Oz. DR

Au-delà du gros travail de reconstitution, de décors et de costumes, c’est évidemment la performance de Renée Zellweger qui fait le charme de ce biopic romanesque. Après avoir connu, elle aussi, un passage à vide, l’actrice s’investit pleinement dans un personnage qui lui permet de composer une personnalité complexe… Battante chétive qui tombe le masque dans la coulisse et s’y montre sans apprêts, la Judy de Renée Zellweger renaît instantanément dans la lumière de la scène, boostée par cette adrénaline que connaissent sans doute tous ceux qui s’exposent dans les sunlights…
Maquillée, transformée, Renée Zellweger réussit à rendre touchante cette petite bonne femme (elle mesurait 1,51 m) qui risque toujours de s’effondrer mais qui se relève encore une dernière fois pour accrocher le pied de l’arc-en-ciel…
Bien sûr, aux premières images du film en voyant les pincements de lèvres et la bouche en cul-de-poule de Renée Zellweger, on a craint brièvement qu’elle nous la joue Bridget Jones mais cela ne dure pas. Alors, forcément, les Oscars qui n’aiment rien tant que les personnages bien cabossés, ne pouvaient pas laisser passer cette occasion de couronner un beau travail de comédienne.

Judy et Dan, son fan anglais (Andy Nyman) . DR

Judy et Dan, son fan anglais (Andy Nyman) . DR

Si, du point de vue formel, Judy ne bouleverse pas l’histoire du cinéma, le film contient cependant quelques belles séquences. Les flash-back sur le plateau du Magicien d’Oz présentent des décors qui rendent bien l’esprit, au moins en apparence magique, du travail dans les studios de l’âge d’or. Quant à la rencontre nocturne de la star avec deux admirateurs éperdus qu’elle invite à dîner avant qu’ils ne se retrouvent tous les trois dans le petit appartement de ce couple gay à se faire une omelette ratée, elle est à la fois drôle et pathétique par la solitude qu’elle implique, même si Judy chante Get Happy.
Enfin la séquence qui clôture Judy est une réussite d’émotion puisqu’enfin Miss Garland entonne sa chanson-signature. Et alors qu’elle a du mal à aller au bout de son Somewhere Over the Rainbow, c’est la salle –comble- qui, à l’initiative de ses ses deux amis londoniens, entonne ce tube absolu… « Vous ne m’oublierez pas ? Promettez-le moi ! » lance Judy.
Une poignée de mois plus tard, toujours à Londres, Judy Garland succombe, à l’âge de 47 ans, le 22 juin 1969, à une overdose de barbituriques…

JUDY Comédie dramatique (USA – 1h58) de Rupert Goold avec Renée Zellweger, Jessie Buckley, Finn Wittrock, Rufus Sewell, Michael Gambon, Richard Cordery, Roy Pierreson, Darci Shaw, Andy Nyman, Daniel Cerqueira, Bella Ramsey, Lewin Lloyd. Dans les salles le 26 février.

Le lourd secret de Lara, mère de pianiste  

Lara Jenkins (Corinna Harfouch) dans la ville...

Lara Jenkins (Corinna Harfouch) dans la ville…

Une chambre plongée dans l’obscurité. Une femme dort dans son lit. Elle ouvre un œil, se lève… Dehors, Berlin dans le petit jour. Dans un cadre, une photo d’une jeune femme et d’un enfant. La femme tire une chaise devant la fenêtre ouverte… Alors qu’on se met à craindre le pire, la sonnerie de l’entrée retentit. C’est la police qui vient requérir les services de Lara Jenkins, fonctionnaire municipale retraitée, pour servir de témoin dans une perquisition au domicile d’un voisin…
Cette ouverture –et plus encore la question du voisin : « Que devient Viktor ? »- donne le ton du nouveau film du réalisateur allemand Jan-Ole Gerster qui nous invite, une journée durant, à suivre les déambulations d’une sexagénaire solitaire dans Berlin. Qui est donc cette Lara Jenkins qui, le jour de son 60e anniversaire, s’en va acheter la poignée de billets restants pour le concert de son fils Viktor, pianiste de talent, qui donne, le soir même, son premier grand concert avec notamment, en première, une œuvre de sa composition…
En 2012, le cinéaste avait été remarqué avec Oh Boy, son premier long-métrage, qui racontait les tribulations, une journée et une nuit durant de Niko Fischer, un jeune Berlinois qui a arrêté ses études de droit deux années auparavant et qui se trouve confronté à une série de rencontres tantôt tragiques, tantôt comiques…
A propos de la structure similaire entre son premier et son second film, Jan-Ole Gerster observe : « Je me suis d’ailleurs posé la question : est-ce que c’est un problème ? Mais l’histoire me paraissait si bonne et si différente que cette similarité de structure n’était pas une raison suffisante pour renoncer au projet. Depuis, on m’a même suggéré d’en faire une trilogie : un troisième film sur une personne, un jour, à Berlin ! L’idée me plaît bien ! »
Manifestement, Gerster aime donc cette façon de raconter une vie en une seule journée, en associant une série de petits faits, juste en passant…

Viktor (Tom Schilling) au tournant de sa vie.

Viktor (Tom Schilling) au tournant de sa vie.

D’emblée, on se laisse prendre par ce drame intime qui, au fil des heures, va entraîner Lara Jenkins dans une suite de rencontres qui, tout en gardant souvent un caractère énigmatique ou ambigu, vont finir par révéler la vraie nature de cette femme qui allume cigarette après cigarette et semble toujours porter comme une sorte de deuil…
Au fil d’un scénario subtil et bien écrit (il l’a été, voilà plus de dix ans, par le Slovène Blaz Kutin qui avait, en son temps, attiré l’attention de Jeanne Moreau au Festival Premiers Plans d’Angers), on va apprendre que cette mère n’a plus de nouvelles, ni même de contact, avec Viktor, injoignable depuis des semaines… Pire, Lara ne semble même pas avoir été conviée aux greands débuts sur scène de son fils.
Petit à petit, on découvre donc que cette mère, en devenant la prof de son Viktor, a toujours voulu l’excellence pour son fils, quitte à lui « pourrir » la vie. D’ailleurs, lorsque Lara se sera introduit dans la salle de concert, elle tombe sur son ex-mari et conseiller de Viktor qui lui lance : « Viktor va bien. Son œuvre est magnifique. Laisse-le respirer ! » Consumée par sa passion et dans l’impossibilité de pouvoir l’assumer, Lara Jenkins plonge dans une manière de dépression qui la rend, par moments, quasiment imbuvable mais assurément pathétique.

Mère et fils, une relation toxique?

Mère et fils, une relation toxique?

Pour mettre cette histoire pleine de zones d’ombre et de secrets en scène, le cinéaste et son chef-opérateur Frank Griebe ont opté pour des cadres larges, en plan fixe, qui fixent un univers urbain parfois insolite que Lara Jenkins traverse régulièrement… Et puis le film avance par une succession de rencontres ou de simples instants parfois cocasses, parfois dramatiques. Il en va ainsi du policier qui, lors de la perquisition, se met au piano pour massacrer La lettre à Elise de Beethoven ou encore de la séquence où Lara Jenkins, au conservatoire, approche un gamin qui joue avec sa game boy en attendant le retour de son professeur parti prendre l’air. Elle l’oblige à se remettre au clavier, à reprendre le Frölicher Landmann de Schumann et conclut : « Pas de mordant. Pas d’ambition. Pauvres parents ! » De qui parle-t-elle à cet instant…
Dans la maison de sa mère, Lara Jenkins va enfin croiser Viktor et lui lancer que sa composition lui semble « trop mélodieuse ». Alors qu’il s’agit, pour lui, d’une question de vie ou de mort. Mais, auparavant, Lara se sera déjà cruellement disputée avec une mère, certes, odieuse, allant jusqu’à la gifler… « Il y a un film, dit le réalisateur, que j’ai beaucoup regardé en préparant Lara Jenkins, c’est Sonate d’automne, d’Ingmar Bergman. Un autre personnage de mère narcissique et pianiste. Il y a dans ce film une pureté qui me fascine. Bergman a beaucoup traité la relation parent-enfant, je ne crois pas ce que soit un sujet typiquement allemand ! »

Lara Jenkins face à la salle...  Photos Frank Griebe

Lara Jenkins face à la salle…
Photos Frank Griebe

Heureusement, Gerster a glissé, dans ce drame à l’esprit parfois absurde, de bons moments d’humour et de respiration, notamment incarnés par le modeste voisin de Lara, un chauffeur de taxi dans la voiture duquel on entend France Gall chanter son fameux Il jouait du piano debout. Une amusante, juste et probablement, pour la suite, positive réinterprétation d’un tube puisqu’il y est quand même question de la révolte d’un pianiste…
Pour incarner le fragile « fils à sa maman » qu’est d’abord Viktor, le cinéaste a choisi Tom Schilling (vu récemment dans L’œuvre sans auteur et la série télé The Same Sky) qui était déjà Niko Fischer dans Oh Boy. Quant à Lara Jenkins, c’est Corinna Harfouch, l’une des grandes vedettes de la scène et du cinéma allemand. Elle est tout à fait remarquable dans ce personnage de mère installée dans une relation toxique et qui blesse en voulant prouver qu’elle aime… Lara réalise qu’elle a perdu son fils, que le cordon ombilical entre eux est coupé. Désormais Viktor se réinvente lui-même en cessant d’être une invention de sa propre mère. Lara, qui avait peut-être un talent elle aussi, parviendra-t-elle à se réinventer à son tour ?

LARA JENKINS Drame (Allemagne – 1h38) de Jan-Ole Gerster avec Corinna Harfouch, Tom Schilling, André Jung, Volkmar Kleinert, Rainer Bock. Dans les salles le 26 février.

Le héros broyé par une vilaine machine  

Le vigile Richard Jewell (Paul Walter Hauser, polo clair) dans le Centennial Park d'Atlanta. DR

Le vigile Richard Jewell (Paul Walter Hauser,
polo clair) dans le Centennial Park d’Atlanta. DR

On se souvient de l’ouverture des Jeux olympiques de 1996 aux Etats-Unis à cause de l’image impressionnante de Mohamed Ali, ex-Cassius Clay, allumant la flamme dans la nuit d’Atlanta. La légende de la boxe est alors un grand gaillard vacillant et tremblant qui révèle au monde entier qu’il est atteint de la maladie de Parkinson…
On se souvient aussi qu’à cette Olympiade-là, Marie-Jo Perec, notre « Gazelle » française, réussit le doublé 200-400 mètres, conservant aussi sa médaille d’or sur le tour de piste conquise à Barcelone en 1992.
Ce dont on se souvient moins, c’est que ces J.O. ont été marqués, dans la nuit du 26 au 27 juillet, par une violente explosion dans le parc du Centenaire qui fera deux morts et 111 blessés. Avec Le cas Richard Jewell, Clint Eastwood se penche sur la trajectoire d’un agent de sécurité qui sera considéré comme un héros national parce qu’il a donné l’alerte et permis de largement faire évacuer la zone. Mais trois jours après l’attentat, Jewell est suspecté par le FBI d’être le poseur de la bombe…
On devine aisément que l’histoire vraie de Jewell a intéressé le vétéran d’Hollywood dans la mesure où elle aborde des thèmes que le cinéaste de 89 ans apprécie, ainsi la justice, les luttes de pouvoir et plus encore la relation –forcément douloureuse- que tisse un individu isolé avec le reste de la communauté, volontiers dangereuse ou, au moins, malveillante.

Richard Jewell face aux médias. DR

Richard Jewell face aux médias. DR

Après Le 15h17 pour Paris sur la courageuse attitude de trois jeunes touristes américains en voyage à travers l’Europe qui réussiront, en 2015, à neutraliser un terroriste djihadiste dans le Thalys à destination de Paris puis La mule, également sorti sur les écrans en 2018, qui évoque l’histoire d’Earl Stone (incarné par Eastwood lui-même) ancien vétéran de Corée devenu passeur de drogue pour un cartel mexicain, le metteur en scène s’empare encore d’une histoire vraie. Il signe ainsi le portrait d’un Américain moyen qui respecte, presqu’aveuglement, l’autorité et qui a toujours rêvé de servir son pays sous l’uniforme de la police. Las, personne, à part sa mère Bobi, n’a jamais pris Richard Jewell au sérieux. Et personne ne lui a jamais témoigné de respect.
Richard Jewell, disparu en 2007, c’est le gros lard ou le bonhomme Michelin, le teint rougeaud, la nuque épaisse, qui doit se contenter de faire le vigile sur le campus d’une université et qui, évidemment, en fait trop dans son souci de faire respecter la loi et l’ordre. Lorsqu’il est embauché comme vigile par le comité d’organisation des Jeux Olympiques, il est, une fois encore, décidé à donner le meilleur de lui-même, même s’il s’agit simplement de distribuer de l’eau à une femme enceinte ou de disperser quelques étudiants trop imbibés. Mais ce faisant, Richard Jewell va découvrir une bombe artisanale cachée dans un sac à dos sous un banc du Centennial Park…
Si la bombe fait des victimes, l’attitude de Richard Jewell le transforme quasiment instantanément en héros médiatique. Les flashs crépitent, les caméras tournent, les micros se tendent, un éditeur, déjà, propose un contrat pour un livre sur l’aventure de ce solitaire mal dans sa peau soudain projeté dans la lumière… Cependant Jewell va découvrir que la roche Tarpéienne est proche du Capitole. Et si ce solitaire avait lui-même placé la bombe, histoire de sortir d’une ombre trop pesante ? C’est la thèse que le FBI va défendre avec un inquiétant acharnement. Tandis que les médias se déchaînent, Jewell est happé par une machine infernale qui va s’appliquer à consciencieusement le broyer…

Les agents Shaw (Jon Hamm) et Bennet (Ian Gomez) du FBI. DR

Les agents Shaw (Jon Hamm)
et Bennet (Ian Gomez) du FBI. DR

« On entend souvent parler, précise Clint Eastwood, de gens puissants qui se font accuser de choses et d’autres, mais ils ont de l’argent, ils font appel à un bon avocat et échappent aux poursuites. L’histoire de Richard Jewell m’a intéressé parce que c’était quelqu’un de normal, un monsieur tout-le-monde. Il n’a jamais été poursuivi, mais il a été largement persécuté. Les gens se sont empressés de l’accuser ; il n’a pas pu échapper à ces accusations et pendant longtemps il est resté trop naïf et idéaliste pour se rendre compte qu’il devait sauver sa peau. C’est pour cela que je voulais faire ce film, pour réhabiliter l’honneur de Richard. C’est un homme comme les autres, qui aspirait à devenir policier avant tout pour contribuer au progrès de l’humanité. Le jour où il a commis un acte héroïque, il l’a payé au prix fort et a été jeté en pâture aux lions… »
Pour s’arracher au cauchemar –Jewell est uniquement soutenu par sa mère (Kathy Bates)-, le vigile pourra compter sur un défenseur, sans doute aussi marginal que lui… Avocat sans beaucoup de clients mais au caractère bien trempé, Watson Bryant va s’appliquer plus à coacher Jewell qu’à véritablement le défendre. Car, si le FBI est constamment sur le dos du suspect n°1, les preuves manquent quand même singulièrement. Et le cinéaste glisse, dans la bouche de Nadya, la secrétaire de Bryant venue d’Europe de l’Est, cette réplique savoureuse : « Dans mon pays, quand le gouvernement accuse quelqu’un, on sait qu’il est innocent… »

L'avocat Watson Bryant (Sam Rockwell), la mère de Jewell (Kathy Bates) et son fils. DR

L’avocat Watson Bryant (Sam Rockwell),
la mère de Jewell (Kathy Bates) et son fils. DR

De fait, si les méthodes du FBI pour piéger Jewell sont assez douteuses et relèvent de la manipulation, Eastwood n’y va pas avec le dos de la cuillère dans sa description du comportement des médias. Incarnation de l’acharnement médiatique sauvage, la reporter Kathy Scruggs (Olivia Wilde) relève quasiment de la caricature. La façon dont elle empoigne la… braguette de l’agent Shaw du FBI pour obtenir des infos vaut son pesant de cacahuètes. Et son entrée triomphale dans la rédaction de l’Atlanta Journal aussi…
Tout cela est un peu too much mais le réalisateur d’Impitoyable ou Sur la route de Madison sait raconter une histoire et le prouve dans ce Richard Jewell qui n’a pas cependant été un succès dans les salles américaines. Son évocation du Centennial Park en fête est palpitante alors que l’explosion menace. Surtout, il tient avec Jewell et Bryant deux solides personnages emportés dans un sacré chaos. L’excellent Sam Rockwell (l’agent fruste de Three Billboards ou le capitaine Klenzendorf de Jojo Rabbit) campe un avocat volontiers ricaneur mais qui croit à l’innocence de son client. Quant à Paul Walter Hauser, découvert en 2017 dans Moi, Tonya, il est épatant en fils à sa maman qui se bourre de hamburgers et de donuts, qui possède un arsenal chez lui (« Nous sommes en Géorgie », dit-il simplement à Bryant éberlué) mais qui croit, dur comme fer, à l’autorité alors même qu’elle le persécute…

LE CAS RICHARD JEWELL Drame (USA – 2h 11) de Clint Eastwood avec Paul Walter Hauser, Sam Rochwell, Jon Hamm, Kathy Bates, Olivia Wilde, Nina Arianda, Ian Gomez, Brandon Walker, Charles Green. Dans les salles le 19 février.

Lise ou les lourds silences d’une adolescente  

Lise Bataille (Mélissa Guers) dans le box des accusés.

Lise Bataille (Mélissa Guers)
dans le box des accusés.

Non, le bracelet du titre n’est pas l’un de ces jolis colifichets fantaisie avec de brillants petits cailloux… Il s’agit bien d’un gros engin électronique accroché à la cheville et qu’on a tendance à cacher sous la jambe de son jeans… Ce bracelet, Lise Bataille le porte depuis deux ans. Un jour d’été, alors qu’elle passait des vacances sur une plage avec ses parents et son jeune frère Jules, la police est venue l’interpeller et elle est partie entre deux gendarmes. Sans manifester plus d’inquiétude ou de surprise que cela. Une attitude que l’avocate générale ne manquera pas de relever. Car Lise Bataille va être jugée devant une cour d’assises. On lui reproche d’avoir tué Flora, sa meilleure amie, de sept coups de couteau…
La fille au bracelet s’ouvre sur un plan plein de lumière estivale où une famille se détend sur un horizon ensoleillé. Et on se rendra compte, à la fin, que c’est l’unique plan du film –quasiment une image d’Epinal- où la famille Bataille est réunie dans un même cadre. Car de ce temps heureux mais furtif , on va vite basculer dans l’autopsie clinique d’un procès d’assises…
Le film de Stéphane Demoustier appartient de plein droit à ce genre cinématographique, le plus souvent hollywoodien, qu’est le film de procès, le trial film ou le courtroom drama comme disent les Américains. Des films majeurs ont marqué le genre comme ce modèle parfait d’analyse du fonctionnement d’un jury qu’est Douze hommes en colère (1957) de Sidney Lumet. Plus généralement, ces films permettent de réaliser le portrait d’un avocat (Le verdict de Lumet ou Autopsie d’un meurtre de Preminger), d’un officier perturbé (Des hommes d’honneur de Rob Reiner), d’interroger l’abolitionnisme (La vie de David Gale de Parker), de se pencher sur le nazisme (Music Box de Costa Gavras) ou sur le négationnisme avec Le procès du siècle de Mick Jackson …

Les parents (Roschdy Zem et Chiara Mastroianni) dans le prétoire.

Les parents (Roschdy Zem
et Chiara Mastroianni) dans le prétoire.

Remarquable film de prétoire qui ausculte, avec précision, le déroulement d’une audience d’assises, La fille au bracelet dépasse cependant cette dimension-là. A travers le personnage de Lise Bataille, le cinéaste questionne en effet l’invisible (et, ici, très large) fossé entre parents et enfants.
Car si Bruno Bataille, le père de Lise, est très attentif à la manière dont sa fille se prépare à affronter son procès (« Regarde les jurés, le juge, la partie civile. Tu seras constamment observée par des gens qui ne te veulent pas que du bien »), il mesure pourtant mal la manière dont sa fille a mené sa vie jusqu’au drame. Et la visite de Diego, qui se présente comme un ami de Lise, qui déboule, l’air de rien, chez eux, le trouble : « Il sort d’où, celui-là ? »
Alors, dans la précise crudité des débats et dans le dévoilement des éléments censés éclairer la cour, ce père tombe des nues. Lise est-elle « une fille facile » ? Quid de cette vidéo filmée avec un téléphone portable où l’on voit l’accusée administrer une fellation à un garçon ? A l’avocate générale qui lui demande si elle a des sentiments pour ce garçon, Lise, presqu’interloquée, répond : « Absolument pas. » Lorsque les experts viennent faire part de leurs constatations à propos de l’ADN de Lise retrouvée sur le corps de la victime, l’accusation croit tenir les preuves de sa culpabilité. C’était sans compter sur le rapport charnel qui avait réuni Lise et Flora. Pour le plaisir, juste entre amies… La plaidoirie de la défense posera la bonne question : « Que savons-nous des codes, des désirs, des fantasmes, des amitiés, des amours de nos enfants ? »

Anaïs Demoustier dans la robe de l'avocate générale.

Anaïs Demoustier
dans la robe de l’avocate générale.

Si La fille au bracelet, second long-métrage de Stéphane Demoustier après Terre battue en 2014, est volontiers fascinant, c’est aussi parce que la mise en scène est d’une impressionnante sobriété à l’intérieur du cube rouge profond du tribunal (le tournage a eu lieu à Nantes, dans le bâtiment construit par Jean Nouvel). « La caméra, précise le cinéaste, épouse le point de vue des parents. L’expérience qui est proposée au spectateur, c’est celle de vivre un procès. Comme le ferait un juré. Dès lors, je ne voulais pas créer de mouvements artificiels. C’eût été superflu car le procès se suffit à lui-même. Lors d’audiences auxquelles j’ai assisté, j’ai remarqué à quel point le récit d’un témoin pouvait être captivant. Le pari du film, c’était de restituer cela, cette expérience du procès. Cela engage l’image, les cadres, mais aussi le son. Car je voulais faire un film qui donne à voir par la parole mais qui impose aussi ses silences, d’autant plus notables qu’ils agissent en contraste avec le régime du procès qui fait constamment la part belle aux discours. »
Pour mener à bien son entreprise, Demoustier peut se reposer sur des comédiens que l’on sait brillants. On apprécie ainsi l’épaisseur tourmentée de Roschdy Zem que Despleschin avait également su capter récemment pour le commissaire de Roubaix, une lumière.
Chiara Mastroianni, on se dit toujours en la voyant à l’écran qu’elle est trop rare dans le cinéma français. La fille au bracelet semble la laisser un peu en marge jusqu’au moment où cette mère qui se dérobait jusque là, vient enfin à la barre pour témoigner. Et c’est alors aussi fort que bouleversant lorsqu’elle considère : « La vie doit reprendre ses droits mais c’est impossible ». Malicieuse et pétulante dans le récent Alice et le maire, Anaïs Demoustier, soeur cadette du réalisateur, occupe, ici, le « mauvais rôle », celui de l’accusation. Et cela aussi, elle le fait bien.

Une fille et sa mère mais se parlent-elles? Photos Matthieu Ponchel

Une fille et sa mère mais se parlent-elles?
Photos Matthieu Ponchel

Mais la révélation de La fille au bracelet, c’est évidemment Mélissa Guers dans le rôle de Lise Bataille. Pour sa première apparition à l’écran, cette jeune fille impose un jeu d’une puissante intensité et réussit à donner une force formidable à ses silences. Avec elle, son personnage devient, tour à tour, absent, vide ou opaque… Et il faudra du temps pour qu’elle affiche sa vulnérabilité.
Enfin, alors que bien des films ont du mal à se finir, Stéphane Demoustier a trouvé une chute aussi brillante qu’énigmatique. On ne vous la « divulgâche » pas ici. Allez voir La fille au bracelet. C’est du très bon cinéma.

LA FILLE AU BRACELET Drame (France – 1h36) de Stéphane Demoustier avec Mélissa Guers, Roschdy Zem, Chiara Mastroianni, Annie Mercier, Anaïs Demoustier, Carlo Ferrante, Pascal-Pierre Garbarini, Paul Aïssaoui-Cuvelier, Anne Paulicevich, Victoria Jadot, Mikaël Halimi, Léo Moreau. Dans les salles le 12 février.

Selma allonge la Tunisie sur son divan  

Selma Derwich (Golshifteh Farahani) consulte...

Selma Derwich (Golshifteh Farahani) consulte…

« En plaisantant on peut tout dire, même la vérité. » C’est Sigmund Freud qui disait cela en 1915 dans Essais de psychanalyse et Manele Labidi peut faire sienne cette observation. Avec Un divan à Tunis, son premier long-métrage, cette cinéaste franco-tunisienne réussit en effet une délicieuse chronique sur une Tunisie dont la classe moyenne notamment vit le plus grand tiraillement entre modernité et tradition, écrasée par l’endettement et par l’hypocrisie liée à la question de la sexualité et de la religion… C’est dans ce milieu que déboule, comme un chien au milieu d’un jeu de quilles, la belle Selma Derwich, 35 ans qui, après avoir travaillé en France, vient ouvrir son cabinet de psychanalyse dans une banlieue populaire de Tunis…
D’emblée, le ton est donné avec un échange entre Selma et un homme qui l’aide à déménager. En cause, une photo qui demeure hors cadre… « C’est ton père ? Ton grand-père ? Sa tête me dit quelque chose ? Il est barbu… Un frère musulman ? » « Selma : « Il est juif… C’est mon patron » Et l’homme de conclure : « Ca va toi ? » On l’a compris, le barbu dans l’image n’est autre que Sigmund Freud coiffé d’un tarbouche rouge…
Si, au lendemain de la Révolution, Selma est revenue dans son pays natal, c’est qu’elle pense qu’il y a une demande importante dans ce pays « schizophrène » et sans doute aussi parce que, dans sa rue à Paris, il y avait au moins cinq cabinets de psychanalyse…
En installant son divan sur le toit de la maison de son oncle Mourad, Selma est prête à répondre aux multiples demandes de patients mais les débuts vont se révéler difficiles. Surtout lorsque la jeune femme découvre que, pour exercer, il lui manque l’indispensable autorisation administrative…

Olfa (Aïcha Ben Miled) et Selma.

Olfa (Aïcha Ben Miled) et Selma.

En gardant quasiment constamment le personnage de Selma à l’image, Manele Labidi construit une comédie sur la difficulté de monter une petite « entreprise » qui va, judicieusement, virer à une réflexion douce-amère, voire un tantinet mélancolique, sur le mal-être des patients de l’analyste mais aussi sur une société troublée. Mais, d’évidence, c’est d’abord Selma, portée par la magnifique et lumineuse Golshifteh Farahani, qui nous séduit. Si on ne sait pas grand-chose de son passé, de ses rapports aux hommes ou à la famille, Manele Labidi a imaginé une sorte de « cow-boy », taiseux, solitaire, mystérieux qui ne cherche pas son salut dans une vie de famille ou une relation amoureuse… Mais la cinéaste, qui s’applique tout au long d’Un divan à Tunis, à éviter la sociologie primaire, n’en fait pas pour autant un symbole de la liberté des femmes arabes. Selma assume ses choix, sa cigarette vissée au bec sans discours ni revendications.
Surprise du choix de Selma de revenir en Tunisie, Olfa, sa jeune cousine, lui demande si elle a fait des conneries à Paris, si elle a tué un patient, si elle est enceinte ou si elle a pris de la drogue… Pour Baya, la patronne d’un salon de coiffure qui fait songer, à celui, libanais, du Caramel (2007) de Nadine Labaki, elle a bien un « air de bledarde » doublée d’une « crâneuse post-coloniale » mais Naïm, le flic, lui trouve des « airs d’intello parisienne ».
Alors même si ses démarches au Ministère de la Santé mélangent Ubu et Kafka (ah, la secrétaire qui vend de la lingerie affriolante), Selma met dans ses actes, ses choix de vie et son ouverture à l’altérité, toute sa force et sa liberté. Y compris lorsqu’il faut expliquer à un patient qui se déshabille, la différence entre séances tarifées et prestations tarifiées. Mais le pauvre est sans doute excusé. On lui avait parlé d’une Française et d’un divan…

Selma au Ministère de la Santé...

Selma au Ministère de la Santé…

Autour de Selma, va alors se développer un touchant petit univers où se croisent Mourad, un père obsédé par la réussite de sa fille Olfa, Amel, une mère gardienne du temple, Baya, une femme qui a réussi dans les affaires mais dont les nausées se réveillent à la seule évocation de sa mère… Il y a aussi le touchant personnage de Fares, l’imam chassé de la mosquée par les salafistes parce qu’il n’était pas barbu et qu’il n’avait pas su garder sa femme. Fares qui s’est blessé à la tête pour se faire –enfin- une zabiba, trace sombre sur le front, et qui constate, à propos du divan : « On peut tout dire dans cette position… »
« J’ai essayé, dit la réalisatrice, de mettre en scène des personnages aux conflits « banals et quotidiens » : élever des enfants, lutter contre une addiction, questionner son identité sexuelle, vouloir quitter sa famille pour vivre l’aventure, la crise du couple… »
Si elle laisse le spectateur projeter ce qu’il veut sur Selma comme les patients qui projettent des choses sur leur praticien, Manele Labidi traite, à travers son analyste, son rapport ambigu avec la Tunisie, ce pays dont elle maitrise la langue, les usages : « Mes choix professionnels et personnels, en dehors du cadre traditionnel, ont confirmé l’image que je traîne dans ma famille tunisienne depuis toujours, à savoir celle d’une femme étrange, atypique voire folle pour certains.. »

Selma contrôlée par Naïm (Majd Mastoura). Photos Carole Bethuel

Selma contrôlée par Naïm (Majd Mastoura).
Photos Carole Bethuel

Au-delà de multiples notations (la cannette de Coca de Mourad) et de dialogues délectables (à propos du Mossad, un policier dit : « C’est ceux qui ont tué Kennedy »), Un divan à Tunis recèle de petites séquences en forme de pépite. On songe à un contrôle d’alcoolémie mené par l’incorruptible Naïm, qui tourne à un vrai « baiser de cinéma » ou à une rencontre, assurément fantasmée, sur une route déserte avec un vieil homme taiseux, en costume sombre et gros cigare…
Enfin, Un divan à Tunis a choisi une fin ouverte penchant vers l’espoir et l’optimisme, même si les histoires des uns et des autres ne sont pas closes. Olfa va passer son bac, Mourad cajole Amel sa « boulette » et Selma peut croire au freudien désir créateur de rêves.
Pour en terminer avec le grand Sigmund auquel Selma fait in fine, un double doigt d’honneur, notons que le père de la psychanalyse disait encore : « L’homme est rarement tout à fait bon ou tout à fait mauvais. » Ce qui est sûr, c’est qu’Un divan à Tunis est, lui, tout à fait savoureux.

UN DIVAN A TUNIS Comédie dramatique (Tunisie/France – 1h28) de Manele Labidi avec Golshifteh Farahani, Majd Mastoura, Aïcha      Ben Miled, Feriel Chammari, Hichem Yacoubi, Najoua Zouhair, Jamel Sassi, Ramla Ayari, Moncef Ajengui, Zied Mekki, Oussamma Kochkar. Dans les salles 12 février.