Dans la forêt de Jimmy et Gina  

Gina (Léonie Souchaud) et Jimmy, son père (Alban Lenoir) dans les arbres. DR

Gina (Léonie Souchaud) et Jimmy, son père (Alban Lenoir) dans les arbres. DR

Des journées dans les arbres, c’est manifestement le plaisir partagé par Jimmy Kremer et sa fille aînée, Gina. Equipés en filins et mousquetons, tels des alpinistes, ils se sont hissés dans la cime des arbres pour reconnaître les essences ou simplement humer le vent…
Pour ouvrir La forêt de mon père, Vero Cratzborn promène paisiblement sa caméra entre les arbres où le soleil estival distille sa lumière mouvante entre les branches et les feuillages. Mais cette belle harmonie (« Nous sommes invités ici, juste invités » note Jimmy) sera rompue dès que Gina et son père auront remis le pied à terre pour retrouver Toni et Nora… « Cachez vous les enfants ! » lance le père à son trio tandis que le propriétaire de la forêt déboule sur un petit tracteur. Furieux, il lance à Jimmy : « Tu ne travailles plus pour moi », le mettant en fuite. Un peu plus loin, père et fille dérobent des morceaux de bois de chauffage dans un stère, les chargent dans leur voiture, au prétexte, observe Jimmy, que « la forêt est à tout le monde »
C’est en puisant dans sa propre histoire –elle a été la fille d’un père frappé par ce mal étrange qu’on nomme la folie- que la cinéaste belge a imaginé le scénario de son premier long-métrage. Celle qui découvrit le cinéma sur des films d’Alain Resnais, Noémie Lvovsky, Olivier Assayas ou de Claire Denis avant d’être l’assistante de Leos Carax sur deux projets, s’appuie sur sa prise de conscience, comme gamine, de la frontière entre normalité et folie.

Gina et Carole, sa mère (Ludivine Sagnier). DR

Gina et Carole, sa mère (Ludivine Sagnier). DR

Barbu au doux visage presqu’enfantin, Jimmy Kremer (Alban Lenoir, vu dans Mauvaises herbes ou Les crevettes pailletées) est un père aimant et joyeux, un bricoleur fantasque mais qui, soudain, peut perdre le contrôle de lui-même et balancer la télévision par la fenêtre… Un père qui a l’air normal mais qui raconte à ses enfants, sur le ton du conte, comment, alors qu’il élaguait un arbre, un chat roux-noir, est venu lui glisser un message à l’oreille… Un homme qui, en voiture, prend soudain peur, se croyant suivi et lâche : « Ils ne peuvent pas tout se permettre »… Jimmy qui, en pleine nuit, une lampe frontale sur la tête, réveille ses enfants pour les emmener voir, dans la forêt, la voûte étoilée avant de disparaître en allant chercher du bois pour faire un feu. Et qui reviendra, beaucoup plus tard, avec un mignon lapin…
« J’ai cherché, dit la réalisatrice, à exprimer l’idée que les troubles psychiques interrogent notre monde si enclin à tout normaliser et à gommer l’individu. Cette dimension engagée dans le film, ce point de vue, sont travaillés en filigrane à l’endroit, où, selon moi, le cinéma le permet : en soulevant des questions, par le regard d’une adolescente qui entre peu à peu dans cette société. »

Une famille aimante mais en plein désarroi. DR

Une famille aimante mais en plein désarroi. DR

Avec La forêt de mon père, Vero Cratzborn réussit, avec sobriété et en évitant les scories qui marquent souvent les premiers longs-métrages, à conjuguer le parcours initiatique d’une adolescente de 15 ans qui idéalise son père et la souffrance de ce père psychotique qui va être happé par la machine psychiatrique. Si Gina tente, avec une constance butée, à retrouver son père derrière les grilles de l’unité de soins puis à l’en arracher, la cinéaste ne s’appesantit pourtant pas sur la dimension réaliste de l’hôpital. Elle demeure du côté de cette petite tribu dont la mère (Ludivine Sagnier) perd peu à peu le contrôle : « Tu crois que c’est facile pour moi » dit-elle à Gina qui ne comprend pas qu’elle n’en fasse pas plus pour récupérer Jimmy. Avec cette famille emportée dans un redoutable chaos, la réalisatrice réussit quelques scènes superbes. Ainsi celle où Jimmy, suicidaire et les yeux embués, au volant de sa voiture, roule de plus en plus vite : « On va tous mourir ensemble. Ce sera beau !»

Nico (Carl Malapa) et Gina. DR

Nico (Carl Malapa) et Gina. DR

Enfin, le film s’inscrit avec élégance dans la forêt, véritable personnage en soi. Pour son tournage, Vero Cratzborn a trouvé des décors, notamment dans le Hainaut, où la forêt n’est jamais loin. C’est le cas de l’immeuble quasiment niché dans la verdure où vivent les Kremer, la villa où la mère travaille, le supermarché et même l’hôpital. Dans la lignée des grands contes qui ont marqué l’imaginaire des enfants (de Hansel et Gretel à Blanche-Neige), la forêt devient un lieu tantôt accueillant et protecteur, tantôt intimidant et effrayant. C’est le territoire des peurs et des mystères pour Gina, Nora et Toni et ces bois sont aussi ceux qui nourrissent les délires de Jimmy mais qui l’empêche également de basculer totalement…
La cinéaste a enfin trouvé avec la Bruxelloise Léonie Souchaud (découverte, en 2016, dans Le voyage de Fanny de Lola Doillon) une belle interprète pour incarner les silences de Gina face à une société qu’elle considère hostile à un père hors norme. Une jeune femme qui, en compagnie de son allié Nico, va trouver à son tour « sa » forêt et y vivre sa première expérience amoureuse…

LA FORET DE MON PERE Drame (Belgique – 1h31) de Vero Cratzborn avec Léonie Souchaud, Ludivine Sagnier, Alban Lenoir, Mathis Bour, Saskia Dillais de Mello, Carl Malapa, Yoann Blanc. Dans les salles le 8 juillet.

Le nez, son chauffeur et une grande dame de la science  

Les parfums: Anne Wahlberg (Emmanuelle Devos), une diva des fragrances. DR

Les parfums: Anne Wahlberg (Emmanuelle Devos), une diva des fragrances. DR

ODEURS.- Père divorcé, Guillaume Favre vient récupérer sa fille Léa à la piscine. Mais lorsque cette dernière lui demande de lui offrir un Twix, Guillaume n’a même pas les deux euros pour le distributeur. Et le voilà qui secoue la machine avant d’avant arnaquer un maître-nageur en affirmant que le distributeur vient de lui « manger » sa pièce… Ce type quelque peu à la dérive travaille comme chauffeur de maître pour le compte d’un certain Arsène (Gustave Kervern dans un rôle entièrement assis) qui a installé son bureau dans un restaurant chinois… Et Guillaume a bien besoin de travailler. Car la juge à laquelle il demande la garde alternée de Léa lui a quasiment ri au nez… Il faudrait au moins qu’il ait un appartement digne de ce nom pour recevoir la fillette. Et côté boulot, Guillaume manque de pas mal de points sur son permis de conduire. Arsène va lui faire une « fleur » en l’envoyant véhiculer une certaine Anne Wahlberg…
Avec Les parfums (France – 1h40. Dans les salles le 1er juillet), Grégory Magne signe son second long-métrage après L’air de rien en 2012. Et il réussit une agréable petite comédie douce-amère autour d’un improbable duo. Car si Guillaume Favre est un peu paumé et parfois pathétique, sa cliente, elle, est plutôt du genre pète-sec coincée. Anne Wahlberg a été une célébrité dans le monde du parfum. Ce nez de grand talent a inventé des fragrances comme le fameux J’adore de Dior… Mais cette femme sèche et distante est surtout une diva déchue. Car elle a connu ce qui peut arriver de pire à un nez, c’est de perdre son odorat. Alors, aujourd’hui, poussée par son agent (qu’elle a tendance à bien malmener), elle accepte, à contre-cœur, des boulots pour vivre… Ici, une commune lui demande de reconstituer les odeurs d’une grotte préhistorique qu’elle veut reproduire à l’identique pour l’ouvrir au public, là une société la sollicite pour trouver une parade olfactive aux effluves d’œuf pourri qui émane de son usine.

Les parfums: Guillaume (Grégory Montel), un chauffeur un peu paumé. DR

Les parfums: Guillaume (Grégory Montel),
un chauffeur un peu paumé. DR

C’est dans l’univers de cette femme pas aimable pour un sou que débarque donc Guillaume Favre. D’entrée, Anne Wahlberg vire les cigarettes du chauffeur par la fenêtre de la voiture. Avant de demander à Guillaume de l’aider, dans sa chambre, à changer les draps de son lit parce qu’elle ne supporte pas l’odeur parfumée de la lessive utilisée par l’hôtel… Tenté de se rebiffer, Guillaume va jouer le jeu parce qu’il n’a pas vraiment le choix. Mais, en voiture, sur la route, le chauffeur et sa cliente vont vite se retrouver otages l’un de l’autre. Forcément, obligés de se côtoyer, ils vont finir par se parler, se découvrir et révéler les failles de l’autre.
Le challenge, ici, était de mettre les odeurs en images et le cinéaste y parvient avec des situations qui réveillent les souvenirs, notamment d’enfance, ceux de l’herbe tondue, de la madeleine de Proust ou, dans le cas d’Anne Wahlberg, ce gros savon jaune en boule sur une tige d’acier qui lui rappelle les colonies de vacances…
Grégory Montel incarne, avec ce qu’il faut d’humour tendre, ce Guillaume qui, sous l’influence de sa cliente, va se mettre à renifler les gels-douches du supermarché avant d’oser, à la fois, se rapprocher de sa fille et de cultiver ses talents. Quant à Emmanuelle Devos, comédienne chez Desplechin, Rochant, Audiard, Resnais, Bonnell, Faucon ou Mermoud, elle s’empare avec grâce de ce personnage de bourgeoise qui cache un profond désarroi…

Radioactive: Marie (Rosamund Pike) et Pierre Curie (Sam Riley) dans leur laboratoire. DR

Radioactive: Marie (Rosamund Pike) et Pierre Curie (Sam Riley) dans leur laboratoire. DR

RADIUM.- C’est une dame aux cheveux blancs frisés allongée sur un brancard autour de laquelle on s’affaire dans un couloir d’hôpital. Nous sommes dans le Paris de 1934 et une immense figure de la science française et internationale s’éteint doucement non sans visualiser les conséquences, souvent terribles et tragiques, de ses découvertes dans le futur, notamment la bombe A larguée sur Hiroshima ou la catastrophe nucléaire de Tchernobyl…
Avec son Persepolis, en 2007, Marjane Satrapi, déjà réputée pour ses bandes dessinées, entrait en fanfare dans l’univers du cinéma et décrochait, à Cannes, le prix du jury. Après cette animation autobiographique, la cinéaste enchaînait avec trois autres films avant ce biopic sur Marie Curie où on ne l’attendait pas vraiment…
« Le scénario contenait tout ce que j’aime, explique la cinéaste. Ça n’abordait pas qu’un seul sujet. Ça parlait d’amour, mais aussi de l’éthique de la science, une question très importante pour moi. (…) La science, pour moi, cela signifie être humain et curieux, et le film aborde les effets à long terme d’une découverte, ce qui me semblait être un sujet extrêmement important. La science se marie à l’histoire d’amour pour former une seule et même histoire. Les meilleures histoires d’amour impliquent un certain degré de drame. Je savais, en lisant le scénario, qu’il fallait que je le fasse. »

Radioactive: Marie Curie et sa fille Irène (Anya Taylor-Joy) sur les champs de bataille de 14-18. DR

Radioactive: Marie Curie et sa fille Irène (Anya Taylor-Joy) sur les champs de bataille de 14-18. DR

Production britannique (on est quand même un peu gêné d’entendre Marie Curie s’exprimer dans la langue de Shakespeare) adaptée d’un roman graphique de Lauren Redniss, Radioactive (Grande-Bretagne – 1h50. Dans les salles le 22 juin) balaye en effet largement à la fois l’histoire du 19e siècle et le début du 20e avec, par exemple, l’investissement de Marie Curie dans les « ambulances radiologiques » de 14-18, l’aventure humaine qui va réunir Pierre et Marie, couple aimant et porté par la même quête passionnée et évidemment la réussite scientifique qui vaudra à Marie Curie d’être la première femme à obtenir le prix Nobel… (de physique en 1903) et la seule femme à en avoir reçu deux avec, en 1911, le Nobel de Chimie..
Mais on sent bien, ici, que Marjane Satrapi a été captivée par la liberté et le désir d’émancipation de Maria Sklodowska devenue Marie Curie, féministe militante avant l’heure. Dans ce biopic agréable mais sans surprise, la cinéaste s’arrête ainsi assez longuement sur la liaison scandaleuse de Marie et de Paul Langevin qui vaudra à la scientifique d’être vilipendée par la société française de son temps et par les journaux d’extrême-droite…
De Greer Garson en 1943 chez Mervyn LeRoy à la Polonaise Karolina Gruszka en 2016 devant la caméra de Marie-Noëlle Sehr, Marie Curie a été représentée une dizaine de fois au cinéma et à la télévision. Avec Marjane Satrapi, c’est la Londonienne Rosamund Pike qui se glisse, avec charme et aisance, dans les atours de la physicienne et chimiste franco-polonaise… Elle incarne, de manière inspirée, la pure détermination et la force de caractère d’une femme impressionnante…

Fares et Meriem ou le cocon qui explose  

Fares Ben Youssef (Sami Bouajila) et sa femme Meriem (Najla Ben Abdallah) attendent à l'hôpital. DR

Fares Ben Youssef (Sami Bouajila)
et sa femme Meriem (Najla Ben Abdallah) attendent à l’hôpital. DR

Dans sa grosse voiture, Fares Ben Youssef est heureux… Son fils Aziz, sur les genoux, il lui laisse conduire le véhicule à travers un beau paysage. Les mains du père et les mains du fils sont symboliquement liées sur le volant. Sans rien dire de ce qui va survenir, ces images révèlent cependant un lien fusionnel.
Un peu plus tard, dans une agréable pinède, un groupe d’amis fêtent la promotion de Meriem comme DRH d’une grosse société… Son mari, Fares, n’est pas peu fier de son épouse. On boit de la bière, on fume, une amie raconte une blague salace et tout le monde éclate de rire. « Mais, tempère un autre, on rigolera moins quand les islamistes seront au pouvoir… » En attendant, c’est le bonheur qui règne pour Fares, Meriem et leur fils Aziz, un petit brun de 9 ans même si Fares Ben Youssef, pdg de société, doit gérer une grève qui met son entreprise en péril.
Partie pour aller se reposer dans un agréable hôtel de Tataouine, la famille va devenir une victime collatérale d’un attentat mené par des terroristes contre deux véhicules des forces de l’ordre. Alors qu’Aziz venait de demander à son père de passer, pour la nième fois, sa chanson favorite, des coups de feu éclatent. Une vitre de la grosse voiture de la famille Ben Youssef explose et Aziz est grièvement touché à l’abdomen. Faisant demi-tour, Fares fonce vers l’hôpital de Tataouine. Les jours d’Aziz, touché au foie, sont clairement en danger.
Premier long-métrage de Mehdi M. Barsaoui, cinéaste tunisien de 36 ans, Un fils devait sortir sur les écrans le 11 mars dernier. Mais le confinement et la crise du Covid sont passés par là. Le film est donc revenu dans les salles le 22 juin et il serait bien dommage de rater ce drame sur la filiation à la fois émouvant et palpitant…

Fares pris entre son ego d'homme et son ego de père. DR

Fares pris entre son ego d’homme
et son ego de père. DR

Si Un fils a tout d’une chronique familiale intimiste, le film s’inscrit pourtant dans une période politique précise, en 2011 donc, année charnière pour la Tunisie, précisément quelques mois après la chute de Ben Ali et quelques semaines avant celle de Khadafi dans la Libye voisine… Si le contexte politique ne prend jamais le pas sur la sphère personnelle, on observe néanmoins, qu’avant l’embuscade terroriste, cette famille tunisienne moderne issue d’un milieu privilégié, évolue de cocon en cocon, le dernier étant la Range Rover, un véhicule qui coûte une fortune en Tunisie, dont l’éclatement de la vitre va précipiter Fares, Meriem et Aziz dans un monde qu’ils ignoraient sans doute…
Tandis que les médecins s’affairent autour d’un Aziz en danger de mort, c’est un drame conjugal qui va éclater. Pour permettre une greffe du foie, un médecin demande aux parents de faire des prises de sang. C’est ce même médecin, bien embarrassé, qui demandera à Meriem de le rejoindre dans son bureau. Pour lui dire que Fares n’est pas le père biologique d’Aziz. Si, évidemment, cette révélation peut avoir des conséquences directes sur les soins à prodiguer au gamin, elle va surtout provoquer un profond déchirement dans le couple. Le cinéaste, qui s’est appuyé sur son histoire personnelle, observe : « J’étais très jeune quand mes parents ont divorcé. Après le divorce, j’ai vécu avec ma mère et mes deux demi-frères d’un précédent mariage. Je me suis toujours interrogé sur ce qu’aurait été ma vie si j’avais eu un père, mais aussi sur la différence entre un frère et un demi-frère, sur la question de la filiation et des liens du sang… Et quand j’ai grandi, j’ai commencé à réfléchir à ces liens du sang qui lient les membres d’une famille. Comment définit-on un parent ? En quoi consiste la parentalité ? Est-ce que la reproduction génétique fait de nous un parent ? »

Meriem, une mère et une femme fracassée. DR

Meriem, une mère et une femme fracassée. DR

Une matière évidemment riche pour un solide scénario que Medhi M. Barsaoui a mis quatre ans à peaufiner, développant aussi, au-delà du thème de la paternité, ceux de la maternité et de l’adultère. Avec le souci de rester, cinématographiquement, au plus proche de la réalité. Cultivant quelques belles ellipses narratives, Un fils fait la part belle aux silences et aux regards, captés par une caméra à l’épaule, qui, dans de beaux gros plans (amplifiés par le scope), donnent une vraie densité à l’intrigue.
Et alors que le film pourrait connaître une certaine chute de tension, le cinéaste ouvre une nouvelle perspective, sur fond de corruption, avec le personnage de Chokri, étrange businessman, qui vient proposer à Fares de lui organiser, dans les meilleurs délais et moyennant des centaines de milliers de dinars, cette transplantation partielle de foie dont Aziz a tant besoin et pour laquelle il est sur une (longue) liste d’attente à l’hôpital public. Un fils prend alors une tournure dramatique différente avec un déplacement de Chokri dans le nord-ouest libyen dont on ne dira rien de plus…

Fares et un inquiétant businessman (Slah Msaddak). DR

Fares et un inquiétant businessman (Slah Msaddak). DR

En s’appuyant sur l’excellent Sami Bouajila (couronné meilleur acteur dans la section Orizzinti à la Mostra de Venise) et sur Najla Ben Abdallah, connue surtout pour ses apparitions dans des séries télévisées à succès, Barsaoui réussit un superbe portrait de couple douloureux et à la dérive. Sans s’appesantir sur les raisons de l’infidélité de Meriem, sans chercher à expliquer le propos de Fares quand il lance à Meriem : « C’est comme ça que tu te venges… », Un fils cultive volontiers les non-dits et met en scène un homme et un père blessé, un homme ouvert au monde mais dont le drame pose soudain les limites de la modernité. Mais le film adopte aussi clairement le point de cette mère et de cette femme prête à se sacrifier lorsqu’elle propose de se livrer à la justice, l’adultère en Tunisie était passible de cinq ans de prison ferme…
Alors qu’Aziz prend la direction du bloc opératoire, Un fils s’achève sur une fin ouverte. Fares et Meriem échangent un long regard. Se sont-ils libérés du passé ? Auront-ils un avenir ensemble ? Le spectateur est libre de décider au sortir d’une œuvre aussi intense que sobre.

UN FILS Drame (Tunisie – 1h36) Mehdi M. Barsaoui avec Sami Bouajila, Najla Ben Abdallah, Youssef Khemiri, Noomen Hamda, Qasim Rawane, Slah Msaddak, Mohamed Ali Ben Jemaa. Dans les salles le 22 juin.

La double vie de Jonas Widmer  

La face nocturne de Jonas (Max Hubacher). DR

La face nocturne de Jonas (Max Hubacher). DR

C’est l’histoire d’un jeune homme qui court… Qui court après une qualification pour le marathon aux Jeux Olympiques. Car Jonas Widmer est un sportif de haut niveau qui s’entraîne d’arrache-pied et qui contrevient même aux ordres de son exigeant entraîneur qui veut lui imposer du repos à la suite d’une blessure au mollet…
Mais cet athlète cache aussi de terribles zones d’ombre qui viennent secouer une existence que Jonas tente de conserver dans une norme paisible et ordonnée. Lorsqu’il n’est pas sur les pistes, Jonas travaille comme cuisinier. Avec Simone, sa petite amie, ils cherchent un bel appartement. Tandis qu’il conduit méticuleusement sa vie, Jonas cache tant bien que mal ses efforts surhumains pour ne pas céder aux pulsions meurtrières qui l’envahissent.
En ouverture de Der Läufer (titre original), un carton précise que les « enfants ont été séparés de leurs parents biologiques. A 4 ans, Jonas ne savait pas encore marcher et Philipp à peine parler ». Ce sont ces deux frères que l’on retrouve, au tout début du film, dans un beau décor naturel de montagne, en train de jouer à s’attraper, à se rouler dans l’herbe et à se battre. Aucun mot n’est échangé. Seuls les regards attestent d’une profonde connivence. La suite montrera que ces jeux appartiennent aux cauchemars récurrents de Jonas. Car Philipp a naguère mis fin à ses jours…

Jonas et son frère Philipp (Saladin Dellers). DR

Jonas et son frère Philipp (Saladin Dellers). DR

Né dans un village des bords du lac de Zürich, Hannes Baumgartner a été formé à la F+F School for Art and Media Design avant d’achever, en 2012 un master en réalisation à l’Université des Arts de Zürich. Tenerifa, son court-métrage de fin d’études, a été présenté dans une vingtaine de festivals internationaux. Avec Midnight Runner, son premier long-métrage, le cinéaste suisse de 37 ans donne un drame à la fois maîtrisé et intriguant. Baumgartner s’est appuyé sur un vrai fait-divers qui avait défrayé la chronique helvétique à la fin des années 90 autour des agissements d’un tueur en série (l’affaire Misha Ebner). Mais Midnight Runner ne s’attache pas à un récit objectif des faits pour se concentrer sur le parcours puis la dérive émotionnelle de Jonas Widmer. Le film est centré en effet sur le conflit intérieur d’un jeune homme ambivalent. D’un côté, un athlète de talent et un chef apprécié, de l’autre, un garçon apparemment sensible, consciencieux et serviable qui se mue en agresseur brutal puis en vrai meurtrier…
En s’abstenant de chercher des explications conclusives, Baumgartner se place dans la posture de l’entomologiste qui observe, au plus près ce Jonas qui, malgré l’aide extérieure offerte, va glisser dans un isolement de plus en plus profond. Dans un montage dynamique et efficace, le cinéaste alterne les séquences d’entraînement et les courses de Jonas, ses temps de travail en cuisine et ces moments où il s’encapsule dans une violence sourde et de plus en plus irrépressible, passant du vol à l’arraché de sacs à main au meurtre…

A l'arrivée du Grand prix de Berne, Jonas savoure son bon résultat avec son amie Simone (Annina Euling). DR

A l’arrivée du Grand prix de Berne, Jonas savoure son bon résultat
avec son amie Simone (Annina Euling). DR

On peut voir dans les épreuves sportives auxquelles participe Widmer (tant le Grand prix de Berne où il se classe premier Suisse que le Langenfelder Waffenlauf, une épreuve sportive militaire suisse en treillis camouflé et fusil sur le dos qu’il va remporter) une fuite en avant pour échapper au fantôme qui le hante et vient secouer ses nuits cauchemardesques, ce frère aîné tant adulé.
Si Philipp est la figure masculine majeure (avec l’entraîneur) dans l’univers de Jonas, Midnight Runner est traversé par les femmes. A commencer par Simone, la petite amie, Barbara la mère adoptive ou Laura, la jeune commis de cuisine. « Je pense, remarque Hannes Baumgartner, que la quête de Jonas pour échapper à son vide intérieur et sa torture est liée à une femme – bien que seulement de manière diffuse. Elle incarne son envie d’être sauvé, de quelqu’un qui le comprend, qui pourrait enlever la pression et combler le vide… » Las, Jonas a beau tenter d’entretenir des relations avec ces femmes, d’essayer de s’ouvrir à elles, son mal-être est tel que l’échec est constant. Pour se concrétiser dans une pulsion criminelle que Hannes Baumgartner fait ressentir avec une sourde mais impressionnante force.

Jonas en cuisine avec sa collègue Laura (Luna Wedler). DR

Jonas en cuisine
avec sa collègue Laura (Luna Wedler). DR

Pour cela, il peut s’appuyer sur Max Hubacher, comédien bernois de 27 ans, qui est tout à fait crédible en coureur de haut niveau mais qui surtout parvient remarquablement à traduire la souffrance intérieure de Jonas. Silencieux, avec un masque mutique et douloureux, Hubacher incarne brillamment la rage froide de Widmer lorsqu’il parcourt, le soir tombant et la nuit venue, les rues paisibles de la banlieue zurichoise, désormais à l’affût. Une impuissance et une colère qui virent à la folie lorsque Jonas découpe, dans Blick, le portrait-robot d’un tueur vaguement barbu et le renvoie au magazine avec ce commentaire : « Oui, c’est moi ! Mais ce n’est pas très gentil : je me rase tous les jours… »
Le remarquable Midnight Runner s’achève, dans une succession de travellings en caméra portée, sur un ultime course de Jonas Widmer qui sort de la ville et s’enfonce dans la forêt. On songe à la dernière séquence des 400 coups de Truffaut et à la course d’Antoine Doinel vers la mer… Ici, Jonas s’enfonce, lui, dans l’obscurité haletante d’un brutal fondu au noir.

MIDNIGHT RUNNER Drame (Suisse – 1h32) de Hannes Baumgartner avec Max Hubacher, Annina Euling, Sylvie Rohrer, Christophe Sermet, Saladin Dellers, Luna Wedler, Lara Mariam, Rahel Ammann, Markus Amrein. Dans les salles le 24 juin.

Le pigiste, Staline et la tragique vérité  

Gareth Jones (James Norton) découvre un génocide...

Gareth Jones (James Norton) découvre
un génocide…

Fin mars 1933, The London Evening Standard publie le premier article signé par Gareth Jones à son retour de Moscou. Dans ce papier titré « Famine Rules Russia » (La Russie sous le joug de la famine), on lit notamment : « À présent, une nouvelle crainte envahit le travailleur russe : le chômage. Au cours des derniers mois, plusieurs milliers de personnes ont été licenciées des usines, dans de nombreuses régions de l’Union Soviétique. J’ai demandé à un chômeur ce qui lui était arrivé. Il m’a répondu : ‘’On nous traite comme du bétail. On nous dit de partir, sans nous donner de carte de pain. Comment vivre ? J’avais habituellement une livre de pain par jour pour toute ma famille, mais désormais je n’ai plus de carte. Je dois quitter la ville et parcourir la campagne où le pain manque aussi.’’ Le plan quinquennal a bâti beaucoup de belles usines. Mais c’est le pain qui fait que les usines tournent. Or le plan quinquennal a détruit le grenier de la Russie. »
Originaire du pays de Galles où il est né en 1905, Gareth Jones découvre l’Ukraine dans les récits que lui fait sa mère, préceptrice des enfants de la famille de l’homme d’affaires gallois John Hughes, fondateur de la ville de Yuzovka qui deviendra Donetsk.
Après des études à l’université, notamment à Cambridge où il est diplômé avec mention en français, en allemand et en russe, Jones entre, en 1930, au service du Premier ministre britannique Lloyd George en tant que conseiller en politique étrangère. Au cours d’un voyage à Donetsk, il écrit ses premiers articles de presse. De retour auprès de Lloyd George, il prévoit de retourner en Ukraine mais l’actualité le conduit dans l’Allemagne de 1933 où il sera le premier journaliste étranger à voyager dans l’avion privé du nouveau chancelier Hitler et à en faire l’interview…

Gareth Jones et sa collègue Ada Brooks (Vanessa Kirby).

Gareth Jones et sa collègue
Ada Brooks (Vanessa Kirby).

Ce pigiste talentueux et culotté fera un autre voyage en Union soviétique où il va tenter, cette fois, d’interviewer Staline sur le fameux miracle soviétique. A son arrivée, Jones déchante rapidement. Il est surveillé jour et nuit. Son ami et informateur Paul Kleb est assassiné au cours d’un « cambriolage ». Une source lui suggère de s’intéresser à l’Ukraine… Alors que les correspondants de la presse occidentale sont confinés dans la capitale, Jones réussit à quitter Moscou. Commence alors un long et rude voyage où il traverse à pied de vastes campagnes sous la neige, observant des atrocités, constatant des formes de cannibalisme, croisant des loups et découvrant surtout les conséquences de l’Holodomor, l’extermination intentionnelle par la faim, organisée par le pouvoir soviétique, qui ravage l’Ukraine…
Arrêté par les Soviétiques, Gareth Jones, avant d’être expulsé, est sommé de dire qu’il a vu « des paysans fiers et heureux », d’affirmer que l’Holodomor n’est qu’une rumeur et que « Staline est admiré et aimé par le peuple »Pour garantir le silence du journaliste, six ingénieurs anglais de la société Vickers en poste en Russie sont placés sous les verrous…

Walter Duranty (Peter Sarsgaard), un inquiétant correspondant de presse.

Walter Duranty (Peter Sarsgaard), un inquiétant correspondant de presse.

A la tête d’une œuvre riche de plus de vingt films (dont Europa Europa, en 1990, qui fut son plus grand succès public), la cinéaste polonaise Agnieszka Holland dépasse, et de loin, le cadre du traditionnel biopic pour offrir une passionnante plongée dans un crime d’Etat -un génocide par privation de nourriture- commis par le régime communiste de Staline, récemment encore consacré, dans un sondage moscovite, « plus grand leader russe de l’Histoire » !
Mieux encore, L’ombre de Staline prend une dimension intemporelle.  « C’est après coup seulement, dit la cinéaste, que j’ai pris la mesure de sa pertinence aujourd’hui encore, en ce qui concerne les fake news, les lanceurs d’alerte, la désinformation, la corruption des médias, la lâcheté des gouvernements, l’indifférence des gens. »
Cette croisade de Gareth Jones pour la vérité donne l’occasion à Agnieszka Holland de signer des images magnifiques avec les longues marches du journaliste, mince silhouette noire, dans des paysages blancs ou encore des gros plans sur des visages d’enfants faméliques… Et puis la réalisatrice intègre, de manière fictionnelle, dans l’aventure de Jones, le personnage de George Orwell alors qu’il est en train d’écrire son célèbre roman dystopique et allégorique La ferme des animaux. En décrivant la tragédie des paysans ukrainiens, le journaliste inspire, en somme, le récit d’Orwell…

Joseph Mawle incarne George Orwell.

Joseph Mawle incarne George Orwell.

Pour porter ses personnages, la cinéaste peut compter d’abord sur l’excellent James Norton (vu récemment dans Les filles du docteur March de Greta Gerwig et… favori des bookmakers anglais pour reprendre le personnage de James Bond au cinéma !) qui campe un Jones déterminé à faire éclater la vérité mais aussi séducteur maladroit quand il récite un petit poème gallois à Ada Brooks, une collègue (incarnée par Vanessa Kirby qui fut la princesse Margaret dans la série télé The Crown) qui finira par le rejoindre dans son combat. Enfin ce remarquable second rôle qu’est Peter Sarsgaard s’empare, ici, avec force, du personnage de Walter Duranty, correspondant de presse américain à Moscou. Lauréat en 1932 du prix Pulitzer pour ses reportages sur l’Union soviétique dans le New York Times, Duranty fut un discret mais solide relais de la propagande russe qui laissera entendre que Gareth Jones avait grandement exagéré les choses sur l’Holodomor… La séquence de la soirée festive offerte chez lui par Duranty est une étonnante parenthèse sensuelle et débridée où se mêlent le sexe, l’alcool et la drogue sous les yeux effarés de Jones…
En conclusion, quelques cartons nous apprennent que Gareth Jones est mort, en août 1935, à l’âge de 29 ans, lors d’un reportage en Mongolie-Intérieure, tué par des bandits, peut-être à la solde des services secrets russes. Walter Duranty, lui, s’est éteint, à 73 ans, dans son lit en Floride. Son prix Pulitzer ne lui a jamais été retiré…

L’OMBRE DE STALINE Drame (Pologne / Royaume Uni – 1h59) d’Agnieszka Holland avec James Norton, Vanessa Kirby, Peter Sarsgaard, Joseph Mawle, Kenneth Cranham, Marcin Czarnik, Krzysztof Pieczynski, Celyn Jones, Martin Bishop. Dans les salles le 22 juin.

Photos R. Palka

Photos R. Palka

Du bordel à la cité, la solidarité des filles  

Axelle (Sara Forestier), une mère paumée. DR

Axelle (Sara Forestier), une mère paumée. DR

« Pute oui, mais pas sale pute ! » Dominique s’emporte ainsi contre un client qui l’insulte… Simplement, parce qu’avec ses copines Axelle et Conso, elles estiment qu’elles font un boulot et qu’elles n’ont pas à être invectivées pour cela…
Tous les matins, en effet, les trois femmes se retrouvent, sous les interpellations sexuellement crapuleuses de petites racailles, sur le parking de leur cité pour prendre la route de la Belgique dans la voiture de Do, passer la frontière et retrouver une maison close où elles deviennent Athéna, Circé et Héra.
C’est en lisant un article dans la presse sur la double vie que mènent certaines femmes que la scénariste et co-réalisatrice Anne Paulicevich a eu l’idée de cette histoire où trois femmes qui vaquent normalement à une existence aussi courante que difficile, partent se prostituer, à quelques kilomètres de chez elles, dans un pays où les bordels sont légaux.
La scénariste tenait alors la trame du film mais, dit-elle, « j’étais incapable d’aller plus loin si je ne rentrais pas moi-même dans un de ces bordels. Ça me semblait aussi incorrect narrativement que peu respectueux humainement. J’ai donc essayé de rentrer dans des bordels ; impossible. Un soir, j’en parle à une amie qui m’apprend que son cousin est le neveu de Dodo la Saumure ! Elle nous présente et, grâce à lui, je rencontre Dodo dans un café de Bruxelles. Deux jours plus tard, il m’emmenait visiter ses bordels. Dans les deux premiers, le contact était compliqué, mais au troisième, la connexion avec les filles a été immédiate. Je me suis installée sur un fauteuil et c’était parti. » Pendant neuf mois, Anne Paulicevich se rend dans cette maison deux à trois fois par semaine. Sans prendre de notes, sans même poser de questions, la scénariste recueille des histoires, des récits de vie quotidienne. « Ces femmes, dit-elle encore, à cause de leur double vie, doivent passer leur temps à mentir à leurs clients comme à leur famille. Là, elles avaient quelqu’un qui les écoutait, à qui elles pouvaient tout dire. Le soir, j’avais à mon tour besoin d’en parler à Fred, pour me décharger un peu de cette violence, de cette tristesse sous-jacente qui constitue, tout de même, leur vie. »

Conso (Annabelle Lengronne) rêve du grand amour. DR

Conso (Annabelle Lengronne)
rêve du grand amour. DR

Le film qui devait initialement s’intituler La frontière, a donc vu le jour et il livre une réalité brutale. Aucun sourire, aucun répit dans ces existences sinon, presqu’étrangement, lorsque ces femmes, en tutus roses et fleurettes dans les cheveux, attendent le client dans la maison close et rient ou plaisantent d’expériences souvent extrêmes et livrent une version personnelle, avec les mots qu’il faut, des gémissements orgasmiques de Quand Harry rencontre Sally
Filles de joie s’attache d’abord à Axelle, mère de famille à la dérive, confiant à sa mère le soin de garder trois gamins bien turbulents. On découvre aussi Conso, belle grande bringue black qui affecte de se moquer de tout mais qui rêve de connaître le grand amour. Peut-être avec le beau Jean-Fi qui lui offre un petit diamant mais finira par lui montrer, sur son téléphone, la photo de son nouveau-né… Quant à Dominique, elle jongle entre ses services de nuit dans un établissement de soins, son emploi de « maman » au bordel (la scène la plus touchante, la plus tendre du film se déroule dans une baignoire avec un monsieur âgé) et sa vie de famille. Son mari (Sergi Lopez) est singulièrement éteint et ses deux grands enfants, pour lesquels elle ne cessent de trembler, sont simplement odieux jusqu’à ce que Do craque, leur lance de l’argent en hurlant : « Tu veux vraiment savoir ce que je suis ? »

Dominique (Noémie Lvovsky), une "maman" au bordel. DR

Dominique (Noémie Lvovsky),
une « maman » au bordel. DR

Dans cette aventure de la survie et du courage, le drame va surgir brutalement, emportant Axelle et mettant en œuvre la solidarité de ses amies. Une séquence violente qui éclaire alors celle, évidemment énigmatique, du pré-générique…
Filles de joie s’inscrit évidemment dans un vaste florilège qui a fait de la prostituée une figure récurrente du grand écran depuis l’emblématique Loulou de Pabst (1929) jusqu’à la Pretty Woman (1990) avec Julia Roberts en passant par Simone Signoret dans Casque d’or (1952), Shirley MacLaire dans Irma la Douce ou Catherine Deneuve dans Belle de jour (1967). Cependant l’approche du tandem Fonteyne-Paulicevich ancre beaucoup plus le film du côté du Godard de 2 ou trois choses que je sais d’elle (1967) qui faisait de Marina Vlady une mère de famille vivant dans une cité de la banlieue parisienne et contrainte à la prostitution pour survivre.
On songe aussi à la Jeanne Dielman (1973) de Chantal Ackerman pour le côté tristement banal du métier mais la référence qui vient d’emblée, c’est Party Girl (2014) qui valut au trio Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis une belle Caméra d’or à Cannes. On y pense évidemment parce que le personnage d’Angélique passait la frontière de la Moselle pour aller travailler comme entraineuse dans des cabarets allemands…

Quand les filles attendent le client. DR

Quand les filles attendent le client. DR

Porté par l’énergie puissante qui émane des trois personnages centraux et la verve de leurs mots, le film, qui privilégie des atmosphères sombres, distille une dynamique amplifiée par une caméra mobile et fréquemment au plus près des femmes. Co-réalisateur de Filles de joie, Frédéric Fonteyne (remarqué en 1999 pour Une liaison pornographique) capte, avec beaucoup de vérité, le chaos qui préside à de doubles vies qui finissent par tragiquement se fissurer. Il peut pour ce faire s’appuyer sur des comédiennes qui ont pleinement pris Axelle, Do et Conso à bras-le-corps alors même que certaines scènes étaient quand même borderline. On sent que la trop rare Sara Forestier (vue récemment dans Roubaix, une lumière), Noémie Lvovsky (qui était encore une religieuse naguère dans La bonne épouse) et Annabelle Lengronne adhèrent pleinement au propos. Et si leurs filles de joie ne sont pas des oies blanches, elles sont cependant bouleversantes… Un sacré film, une bonne claque !

FILLES DE JOIE Drame (Belgique/France – 1h30) de Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich avec Sara Forestier, Noémie Lvovsky, Annabelle Lengronne, Nicolas Cazalé, Jonas Bloquet, Sergi Lopez, François-Xavier Willems, Els Deceukeur, Barbara Sarafian, Charlotte Brihier. Dans les salles le 18 mars. Reprise le 22 juin.

Le secret d’Olivia, immigrante sans papiers  

Olivia (Isabel Sandoval), aide-ménagère sans papiers... DR

Olivia (Isabel Sandoval), aide-ménagère
sans papiers… DR

Assise à la table de sa cuisine, Olga, vieille dame diaphane aux longs cheveux gris filasse, tente difficilement d’éplucher une orange… Après avoir pris une tasse dans son placard et l’avoir posé sur la table, elle décroche son téléphone mural… « Est-ce que je peux rentrer ? » A l’autre bout du fil, dans ce petit matin qui se lève sur Brooklyn, Olivia répond doucement : « Mais vous êtes chez vous ! Regardez le papier peint et puis la cuisinière. C’est là que vous faisiez du bortsch pour vos enfants… »
Cette séquence est aussi celle qui conclut Brooklyn Secret même si elle s’achève sur un fondu au noir juste avant qu’Olga ne parle au téléphone… Mais l’orange, la tasse, la cuisinière étaient toujours là. Entre ces deux moments, Isabel Sandoval invite à passer quelques jours, quelques semaines avec Olivia, l’aidante d’Olga. Une aide ménagère dont le parcours s’ouvre et se boucle également par un coup de téléphone… Tandis que le métro aérien passe dans la nuit, Olivia est réveillée par son téléphone. Sa mère lui donne quelques nouvelles de la famille mais surtout lui rappelle, passablement suppliante : « Quand vas-tu m’envoyer mon argent ? Nous sommes déjà le 25 du mois… »
La neige est tombée sur Brooklyn et le beau temps est revenu sur Brighton Beach, Olivia est encore au téléphone avec sa mère, demeurée là-bas aux Philippines : « Ma, j’ai reçu tes messages… J’ai un nouveau travail et j’économise pour les cadeaux… Le nouvel homme que Trixie m’a présenté, il est intéressé. On va y arriver » La boucle est bouclée. Olivia est toujours une immigrante illégale. La menace est toujours là…
Avec Brooklyn Secret, Isabel Sandoval signe son troisième long-métrage après Senorita (2011) et Apparition (2012). Le film développe un thème récurrent dans son oeuvre: le féminin et, ici, le désir et la manière conflictuelle dont les personnages s’y confrontent. « Je m’intéresse, dit la cinéaste, aux femmes qui sont marginalisées et qui doivent prendre des décisions personnelles difficiles dans un contexte social et politique tendu. » Ici, elle évoque donc une immigrante philippine transgenre et sans-papiers qui essaie d’obtenir la nationalité américaine sous l’administration Trump.

Olga (Lynn Cohen) dans sa cuisine. DR

Olga (Lynn Cohen) dans sa cuisine. DR

Même si elle n’est pas autobiographique, l’histoire d’Olivia croise bien évidemment celle d’Isabel Sandoval d’autant plus que la cinéaste interprète elle-même le personnage central du film. La réalisatrice a fait Brooklyn Secret juste après sa transition : « Le fait d’être une immigrée et une femme trans pesaient lourd dans mon existence à ce moment- là, précisément quand Donald Trump est devenu président des Etats-Unis. Donc Brooklyn Secret est le résultat de mon état d’esprit de l’époque. Quand je l’écrivais, j’éprouvais de l’angoisse et de l’inquiétude. Je me sentais vulnérable par rapport à ma situation aux Etats-Unis. Je ne suis pas sans-papiers comme mon personnage. Je possède une Green Card avec mon prénom et mon sexe féminin. En revanche, j’ai un passeport qui correspond à mon identité masculine d’avant. Quand je vais à l’étranger et que je reviens aux Etats-Unis, j’ai toujours peur de subir un interrogatoire lorsque je passe les contrôles et d’être retenue dans une pièce pendant des heures, ce qui n’est pas impossible vu le climat politique actuel. »
Pourtant, par delà le parcours personnel d’Isabel Sandoval (le MoMA new-yorkais la considère comme « une rareté parmi la jeune génération des cinéastes philippins »), Brooklyn Secret, qui fut présenté en première mondiale à la Mostra de Venise 2019, est un passionnant récit dramatique.
Autour de la figure centrale d’Olivia, la cinéaste organise une suite de saynètes qui installent à la fois l’action et les personnages. De la même manière qu’Olivia est une immigrée transgenre, Olga (Lynn Cohen), qui retrouve parfois sa famille russe ashkénaze, appartient, elle, à une vague ancienne d’immigration qui est parvenue à trouver sa place… On découvre aussi, au gré d’une séquence dans un abattoir, Alex, le petit-fils d’Olga, un garçon plutôt instable qui, croisant Olivia chez sa grand’mère, va peu à peu tourner autour d’elle… Mais si Olivia est résiliente et pleine de ressources, elle se trouve néanmoins dans une posture de survie, rongée constamment par la peur de se faire prendre et expulser par l’administration américaine… Parce que le mariage arrangé qu’elle mettait en place est tombé à l’eau, Olivia entre dans une liaison avec Alex…

Olivia et Alex (Aemon Farren). DR

Olivia et Alex (Aemon Farren). DR

Isabel Sandoval décrit alors, avec beaucoup de finesse et peu de mots, une relation ambivalente, fondée sur la honte et la culpabilité, celle notamment d’Olivia qui se demande si c’est une bonne chose de devenir intime avec cet Alex (le comédien australien Eamon Farren) qui ignore qu’elle est transgenre… En même temps qu’Olivia sent pourtant monter en elle une pulsion amoureuse pour Alex, celui-ci joue, avec une inquiétante cruauté, sur la peur permanente d’Olivia. Il va même inventer une délirante histoire de type affublé d’un masque de ski qui se serait introduit dans l’appartement d’Olivia…
En jouant sur les teintes sombres du quartier de Brighton Beach au sud de Brooklyn, en y glissant quelques rares images plus aérées de Coney Island dont quelques beaux plans de neige, Isabel Sandoval, qui cite James Gray parmi ses références (en 1994, Little Odessa était tourné à Brighton Beach), créé une atmosphère d’autant plus désenchantée que les lieux, traversés par les rames de métro, apparaissent désertés…

Dans Brighton Beach désert... DR

Dans Brighton Beach désert… DR

Enfin, en s’appuyant sur le charme énigmatique d’Isabel Sandoval, Brooklyn Secret est un film plutôt rare lorsqu’il évoque le sexe d’un point de vue féminin, qui plus est, celui d’une femme trans. La scène où Olivia prépare son dildo, pose des écouteurs sur ses oreilles, rapproche un exemplaire de L’amant de Lady Chatterley avant de se donner du plaisir, est très belle…
Loin des représentations aussi excessives que flamboyantes avec lesquelles le cinéma philippin traite les portraits de trans mais parfaitement sensible et tout en nuances, Brooklyn Secret scrute l’envers du décor dans une mélancolique et émouvante chronique intime sur le prix à payer pour vivre le rêve américain.

BROOKLYN SECRET Drame (USA/Philippines – 1h29) de et avec Isabel Sandoval, Eamon Farren, Lev Gorn, Lynn Cohen, Andrea Leigh, Megan Channell, Shiloh Verrico, Roman Blat,Mark Nelson, Ivory Aquino, P.J. Boudousqué. Dans les salles le 18 mars. Donc prochainement…

Alice Guy, une cinéaste moderne à l’orée du 7e art  

Alice Guy (debout, à côté de la caméra) en plein travail. DR

Alice Guy (debout, à côté de la caméra)
en plein travail. DR

Mais qui est donc Alice Guy ? Ce pourrait être le (mauvais ?) titre d’un petit polar… Mais c’est surtout l’objet d’un passionnant documentaire qui a la bonne idée de se pencher sur une femme, véritable pionnière à l’œuvre aux heures primitives et enthousiasmantes du cinéma.
Sur fond de cartes postales vintage, nous voilà transportés dans le Paris de 1895, celui où les frères Auguste et Louis Lumière vont révolutionner le monde avec leur Cinématographe. Si l’acte de naissance du 7e art porte la date du 28 décembre 1895 avec un « accouchement » mythique dans le Salon indien du Grand café sur le boulevard des Capucines, Alice Guy a, elle, la chance de découvrir les films des Lumière dès le mois de mars lors d’une projection privée dans les locaux de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale. Ce jour-là, la toute jeune Alice (elle est née à Saint-Mandé le 1er juillet 1873), accompagne son patron Léon Gaumont. Et elle tombe instantanément sous le charme magique des images en mouvement… Si Gaumont, dans la foulée des Lumière, est surtout intéressé par la vente des appareils de projection de vues animées, Alice Guy, elle, imagine déjà se servir de ce médium pour raconter des histoires. Elle parvient à convaincre Léon Gaumont de la laisser tourner quelques essais… Il accède à sa demande à condition que cela ne nuise pas à son travail de sténo dans la compagnie à la marguerite. Bref, vous faites ça sur vos heures de loisirs !
C’est à cette jeune fille, artiste pleine d’allant, que la documentariste new-yorkaise Pamela B. Green a consacré plus de huit années de recherches pour arriver à ce Be Natural qui raconte tout bonnement l’histoire de la toute première femme cinéaste !

Sur le tournage de la vie et la passion de Jésus Christ. DR

Sur le tournage de la vie
et la passion de Jésus Christ. DR

D’emblée Pamela Green tend son micro à de multiples réalisateurs, acteurs, producteurs, enseignants, universitaires, chercheurs, conservateurs américains… Tous, dans leur très grande majorité (mais pas les Françaises Julie Delpy et Agnès Varda), avouent ignorer qui est cette Alice Guy que des interviews, menées notamment en 1964 par François Chalais, nous montrent petite dame aux cheveux blancs, rangs de perle et sourire malicieux qui glisse : « J’aurai voulu être actrice… » Elle ne connaît rien, avoue-t-elle, à la technique de la photo et du cinéma mais se mettra tant et si bien au parfum qu’elle signe, en 1896 à l’âge de 23 ans, La fée aux choux, son premier film de fiction long de 54 secondes qui la consacre première femme réalisatrice (elle se dira « directrice de prises de vues ») dans l’histoire du 7e art. Dans un (vrai) jardin, une fée se penche sur des choux immenses (en carton pâte) et en sort comme par magie des nouveau-nés gigotants qu’elle montre, ravie, à la caméra… On le savait, les bébés naissent dans les choux (ou les roses ?) et Alice Guy le confirme en obtenant un joli succès…
Dans ce film en forme d’enquête avec « filatures », recherches de parents oubliés, de photos perdues, de vieille cassette « cuite » au four pour « réveiller » ses images, de visage analysé par un pro de la morphologie pour savoir si la jeune femme sur les images du rare Kinora est bien Alice Guy, la réalisatrice de Ben Natural raconte une folle aventure, celle d’une Française qui s’en va gagner sa place dans le rude univers (le vol des scénarios est alors une pratique courante) de la production et de la réalisation de films, se hissant à la hauteur d’Edison ou de Méliès, révélant aussi, à ses côtés, des talents comme Zecca ou Feuillade…

Alice Guy, une artiste complète. DR

Alice Guy, une artiste complète. DR

Le titre du documentaire fait référence au grand panneau qu’avait affiché Alice Guy (devenue Guy-Blaché à la suite de son mariage en 1907 avec Herbert Blaché) sur les plateaux de tournage de son studio : « Soyez naturels ! » Une injonction (« C’est tout ce que je leur demandais » dira-t-elle) pour les comédiens à rester dans la sobriété dans cette époque du muet où le jeu était le plus souvent (très) appuyé…
Pamela Green montre aussi l’apport d’Alice Guy à l’art cinématographique, au-delà même de la fiction, dans le domaine de l’écriture, de la coloration ou encore du son synchrone…  Elle est aussi productrice avec la Solax Film Co, dont les studios sont installés à Fort Lee (New Jersey), qui va devenir l’une des plus grandes maisons de production des USA avant l ‘émergence d’Hollywood. Plus encore, au long de sa carrière française comme américaine, les films d’Alice Guy-Blaché –qui se comptent par plusieurs centaines- constituent fréquemment de petites révolutions. Si, en 1898-99, les 25 épisodes de la vie et de la Passion de Jésus Christ apparaît comme le premier péplum de l’histoire, d’autres œuvres donnent une image très féministe des femmes tout en donnant aux comédiennes des personnages actifs et aventureux. Dans Les résultats du féminisme (1906), on voit des femmes fumer le cigare tandis que les maris font la vaisselle. Dans Madame a des envies (1907), une femme enceinte sirote avec bonheur de l’absinthe ! Tandis qu’Une femme collante (1907) est joyeusement grivois. Dans A House Divided (1913), un couple séparé vit sous le même toit et communique par petits mots manuscrits… Et puis A Fool and his Money (1912) est le premier film entièrement interprété par des acteurs afro-américains…

Des films où les femmes ont le beau rôle... DR

Des films où les femmes ont le beau rôle… DR

En 1920, Tarnished Reputations sera le dernier film américain d’Alice Guy dont on perd un peu la trace après 1922… Pamela Green a heureusement la chance d’avoir des images de Simone Blaché, la fille d’Alice, qui raconte une mère « généreuse, énergique, curieuse des choses scientifiques et littéraires, avec une passion contagieuse pour la vie… »
Les historiens du cinéma, y compris des vedettes comme Georges Sadoul, mettront bien du temps à rendre sa juste place à une cinéaste qui disparaitra à l’âge de 94 ans aux Etats-Unis sans avoir pu rassembler des copies de ses films, ni faire paraître ses mémoires… Une artiste moderne qui dira : « Il n’y a rien dans la production d’un film qu’un homme ne saurait mieux faire qu’une femme »

BE NATURAL – L’HISTOIRE CACHEE D’ALICE GUY-BLACHE Documentaire (USA – 1h42) de Pamela B. Green. Racontée par Jodie Foster. Sortie prévue dans les salles le 18 mars. Donc prochainement…

Paulette gagnée par le virus de l’émancipation  

Paulette Van Der Beck (Juliette Binoche) et Soeur Marie-Thérèse (Noémie Lvovsky).

Paulette Van Der Beck (Juliette Binoche)
et Soeur Marie-Thérèse (Noémie Lvovsky).

C’est du côté de Boersch en Alsace, entre Rosheim et Obernai, non loin de Molsheim, au sud-ouest de Strasbourg que se situe l’action de La bonne épouse… L’endroit est beau, entre remparts et vignobles, sous le signe du fameux Strudel aux pommes… Nous sommes à l’automne 1967 et on a déjà compris que le ton du nouveau film de Martin Provost est plutôt au clin d’œil… Il n’en reste pas moins que cette comédie se fonde sur une réalité sociale qui est celle des écoles ménagères qui fleurissaient dans les années 50-60.
L’Alsace, dans le domaine, était bien pourvue avec notamment la fameuse école ménagère de Carspach, à proximité d’Altkirch où l’on dispensait aux jeunes filles des cours de broderie, cuisine, couture, puériculture, économie domestique avec un peu de français et de maths… En 2015, la documentariste Nadège Buhler a d’ailleurs consacré un film au sujet et plus spécialement aux « petites Marthe »…
C’est donc à Boersch que Robert Van der Berck et son épouse Paulette dirigent une école ménagère où ils sont secondés par la fantasque Gilberte, sœur célibataire de Robert et Sœur Marie-Thérèse, énergique garde-chiourme qui ne passe rien aux pensionnaires de la maison et s’inquiète de voir une nouvelle venue rousse dans les rangs : « Elle va nous faire tourner les sauces » … Paulette a beau rétorquer : « Nous ne sommes plus au Moyen Age, Marie-Thérèse ! », elle ignore que, du côté de Nanterre, un certain Dany le Rouge est en train de penser une révolution des mœurs et de la société… Pour l’heure, c’est dans le dortoir que les jeunes filles, en chemise de nuit (le pyjama est proscrit), se révoltent parce qu’elles ne veulent ne plus faire pipi dans un pot de chambre mais bien aux toilettes…
Tenir son foyer et se plier au devoir conjugal sans moufter : c’est ce qu’enseigne avec ardeur une Paulette Van Der Beck en tailleur rose, pleine de son sujet et convaincue du bien-fondé de son enseignement… Elle martèle ainsi à Mesdemoiselles Des-Deux-Ponts, Fuchs, Herzog, Ziegler, Goetz, Wolff ou Schwartz quelques solides valeurs (voir ci-dessous) qui leur permettront de devenir des perles de ménagères et « un rêve pour leurs futurs époux »

Lorsque Paulette commence à se poser de (bonnes) questions...

Lorsque Paulette commence
à se poser de (bonnes) questions…

Mais c’est un drame familial qui, avant Mai 68, va bouleverser l’établissement. Le malheureux Bobby, parangon du mâle satisfait, s’étouffe avec un os de lapin chasseur pourtant parfaitement cuisiné par Gilberte et ses ouailles. En mettant le nez dans la comptabilité de son mari, Paulette tombe de haut. Robert a tout joué au tiercé… Ses certitudes vacillent quand elle se retrouve veuve et ruinée… Il lui reste à aller demander de l’aide à la Banque alsacienne de crédit. Où elle tombe sur André Grunvald qui fut son premier grand amour !
« L’éducation ménagère, soulignait l’historienne Rebecca Rogers, est le symbole d’un monde social où les femmes sont clairement inférieures aux hommes, vouées à la gestion intérieure, laissant au sexe fort la gestion de la chose publique. » Dans le grand vent de liberté de Mai 68, l’école ménagère Van der Beck devient une pétaudière tandis que Paulette ose enfiler un pantalon et tomber dans les bras d’André qui lui jure qu’il sait repasser, faire la cuisine et repriser lui-même ses chaussettes. La bonne épouse a jeté des principes éculés par-dessus les moulins et est en marche pour devenir une femme libre et émancipée, entraînant dans son sillage des élèves qui n’en espéraient pas tant !
En s’appuyant sur une bonne reconstitution d’époque (ah, le tourne-disque où Gilberte se passe Adamo et son Tombe la neige), Martin Provost passe à la moulinette d’un humour sympathique un temps où Guy Lux, l’animateur du Palmarès de la chanson sur la première chaîne, pouvait exiger que la speakerine Anne-Marie Peysson soit retirée de l’antenne parce qu’elle était enceinte et où Ménie Grégoire, à la radio, parlait aux filles, accrochées au transistor, de masturbation et de clitoris!

Gilberte (Yolande Moreau) et ses ouailles...

Gilberte (Yolande Moreau) et ses ouailles…

Découvert du grand public en 2006 avec l’excellent Séraphine (sur Séraphine de Senlis, magnifique peintre naïf incarnée par Yolande Moreau) qui obtiendra sept Césars, Martin Provost a souvent parlé de l’émancipation féminine dans ses films, que ce soit Où va la nuit (2011) sur une femme battue qui se révolte et tue son mari, Violette (2013) sur l’écrivaine Violette Leduc ou Sage femme (2017), histoire de transmission entre deux femmes… Avec La bonne épouse, il signe son film le plus engagé (même si la drôlerie des situations semble longtemps le cacher) sur des femmes rattrapées par un irrépressible besoin de liberté…
Pour porter cette aventure tout à la fois intime et habitée par un grand vent de folie, le cinéaste peut compter sur une Juliette Binoche qui maîtrise parfaitement un registre qui va du rire aux larmes. Sa Paulette est savoureuse comme l’était la bourgeoise hystérique du Ma Loute (2016) de Bruno Dumont. A ses côtés, Yolande Moreau (Gilberte) et Noémie Lvovsky (Sœur Marie-Thérèse) partagent un même gros grain de folie, la première plus poétique, la seconde plus barrée… Quant aux hommes dans ce film de femmes, ils sont touchants. Edouard Baer (André) en « homme nouveau » charmant et charmeur. François Berléand (Robby) en mari veule à souhait…

Paulette et André Grunwald  (Edouard Baer) courent sur les chaumes alsaciennes... Photos Carole Bethuel

Paulette et André Grunwald (Edouard Baer) courent sur les chaumes alsaciennes…
Photos Carole Bethuel

Pendant qu’il tournait La bonne épouse, Martin Provost s’est souvenu d’un passage des Lettres à un jeune poète de Rilke que son père lui avait offert lorsqu’il avait 16 ans: « Cette humanité qu’a mûrie la femme dans la douleur et dans l’humiliation verra le jour quand la femme aura fait tomber les chaînes de sa condition sociale. Et les hommes qui ne sentent pas venir ce jour seront surpris et vaincus. » Le texte date de 1904 et il est d’une certaine actualité…

LA BONNE EPOUSE Comédie (France – 1h49) de Martin Provost avec Juliette Binoche, Noémie Lvovsky, Yoland Moreau, Edouard Baer, François Berléand, Marie Zabukovec, Anamaria Vartolomei, Lili Taïeb, Pauline Briand, Armelle. Dans les salles le 11 mars.

SEPT PILIERS… (aimablement fournis par Paulette Van Der Beck)
Pilier n°1 :
La bonne épouse est avant tout la compagne de son mari, ce qui suppose oubli de soi, compréhension et bonne humeur.
Pilier n° 2 :
Une véritable maîtresse de maison se doit d’accomplir ses tâches quotidiennes, cuisine, repassage, raccommodage, ménage, dans une abnégation totale et sans jamais se plaindre.
Pilier n°3 :
Etre femme au foyer c’est savoir tenir ses comptes dans un souci d’économie constant, savoir évaluer sans caprice les besoins de chacun, sans jamais mettre en avant les siens. Vous êtes une trésorière, pas une dépensière.
Pilier n° 4 :
Etre femme au foyer c’est être la gardienne de l’hygiène corporelle et ménagère de toute la maisonnée.
Pilier n° 5 :
Première levée, dernière couchée, la bonne ménagère ne se laisse jamais aller, sa coquetterie, son amabilité, sa bonne tenue étant les garants de ce qu’on appelle “L’Esprit de famille“.
Pilier n°6 :
La bonne ménagère s’interdit toute consommation d’alcool, se devant de toujours montrer l’exemple, surtout à ses enfants. En revanche, elle saura fermer les yeux et se montrer conciliante si son époux se laissait aller à ce mauvais penchant, ce qui arrive si souvent.
Pilier n° 7 :
Un dernier devoir est à la bonne épouse ce que le travail est à l’homme, parfois une joie, souvent une contrainte, je veux parler du devoir conjugal. Avec le temps et en y mettant un peu de soi-même, on franchira cette épreuve aussi pénible et ingrate soit-elle. L’expérience vous apprendra qu’il en va de la bonne santé physique et morale de toute la famille.

Le général au début d’un destin  

Charles de Gaulle (Lambert Wilson), un soldat qui refuse la défaite... DR

Charles de Gaulle (Lambert Wilson), un soldat
qui refuse la défaite… DR

Avril 1940, à Colombey-les-Deux-Eglises, au petit matin, Charles de Gaulle, en pyjama, dépose de tendres caresses sur les bras et les jambes de son épouse Yvonne… Ouvrir un film sur De Gaulle, à fortiori le premier à avoir jamais été réalisé au cinéma, par une scène d’amour, certes parfaitement chaste, ne manque pas de piquant. Surtout eu égard à cette légendaire statue du Commandeur que l’homme du 18 juin incarne toujours dans le bon pays de France. Il n’y a pas si longtemps, en 2016, à l’occasion de la primaire à droite, l’ancien premier ministre François Fillon (qui le regretta plus tard) attaqua, sans le nommer, Nicolas Sarkozy sur ses déboires judiciaires, par un « Qui imagine un seul instant le général de Gaulle mis en examen? » qui réveillait d’emblée les mannes du général…
Si l’on a souvent vu le général de Gaulle de profil, de dos ou en amorce dans des films français, jamais on ne l’avait vu en héros d’une production cinématographique à lui entièrement dédiée…
C’est donc Gabriel Le Bomin, auteur de nombreux documentaires pour France Télévisions et de téléfilms pour Arte qui s’y colle, 50 ans tout rond après la disparition du général… « De Gaulle, précise le cinéaste, était présent dans mes documentaires sur la collaboration, sur la guerre d’Algérie, sur la Ve République dernièrement et quand nous avons commencé à réfléchir à un sujet de film sur ce personnage historique avec Valérie Ranson-Enguiale ma coscénariste, nous sommes vite tombés d’accord sur le fait que nous ne pouvions pas raconter toute sa vie car il y a plusieurs De Gaulle en un. Alors, par où l’aborder ? Ce qui nous a intéressé c’est le De Gaulle « illégitime » : l’homme de juin 1940, celui qui dit « non ». C’est sans doute le moment de sa vie où il est le plus fragile, le plus intéressant donc le plus humain… Car sous tendu à ce projet, il y avait l’ambition d’accéder à l’intime. »

Yvonne (Isabelle Carré), Charles et la petite Anne en famille. DR

Yvonne (Isabelle Carré), Charles
et la petite Anne en famille. DR

En mai 1940, fraichement nommé général de brigade par le gouvernement de Paul Reynaud, De Gaulle est confronté à l’effondrement militaire et politique de la France. Quelques jours plus tôt, encore colonel au 507e régiment de chars de combat, il réussissait la contre-attaque de Montcornet dans l’Aisne, l’une des rarissimes victoires françaises de l’époque… De Gaulle s’oppose alors au défaitisme ambiant, notamment incarné par le maréchal Pétain et par le général Weygand. Après avoir accepté de partir à Bordeaux avec certains membres du gouvernement, De Gaulle rejoint Londres pour demander de l’aide à Winston Churchill et tenter de maintenir la lutte.
La cigarette toujours fichée au bec, le De Gaulle parti en Angleterre est un homme complètement seul même si le fidèle Chaudron de Courcel ne le lâche pas d’une semelle. Le Bomin va le suivre, pas à pas, bataillant d’abord avec le faible Reynaud, tentant d’entraîner Georges Mandel dans la lutte tout en mesurant le mépris, probablement la haine que lui voue Pétain, le héros de Verdun dont De Gaulle pense qu’il a toujours voulu la fin de la République… Et puis, il y a les échanges, souvent énergiques, avec un Winston Churchill, soucieux du sort d’une Grande Bretagne en grand péril mais qui sent confusément que ce grand général à petite moustache a l’étoffe d’un personnage d’Histoire avec lequel il partage l’idée qu’il faut défendre la démocratie et la liberté face à la barbarie. « Personne, dit De Gaulle, ne veut résister à la disparition de la France. Je ne m’y résous pas ! » Le fameux Appel du 18 juin à la BBC ne tardera plus. Le début d’un destin est en marche…

A Londres, De Gaulle face à Winston Churchill (Tim Hudson). DR

A Londres, De Gaulle face
à Winston Churchill (Tim Hudson). DR

Si De Gaulle n’a pas d’ambitions formelles (on pouvait déjà s’inquiéter de l’affiche au look bien vieillot), le film vaut par sa dimension intime et familiale. Exit la petite tante Yvonne, mémère à chapeau! Yvonne de Gaulle est, ici, une jeune femme belle et déterminée, quasiment « tête de mule » dit sa mère, qui aime son Charles qui le lui rend bien, partageant la souffrance d’avoir eu Anne, fillette trisomique, très chérie par ses parents. C’est cette courageuse Yvonne que l’on retrouve sur les terribles routes de l’Exode tentant, du Loiret à la Bretagne, de rejoindre Londres. Isabelle Carré s’empare aisément de cette femme dont la comédienne dit : « Je crois que si De Gaulle a eu cette audace, cette conviction et cette force de dire « non », quitte à tout remettre en question y compris sa vie et sa carrière, c’est aussi parce que sa femme l’a encouragé à le faire… »
Après l’abbé Pierre (Hiver 54 en 1989) et le commandant Cousteau (L’odyssée en 2016), Lambert Wilson pouvait bien se frotter encore à une figure tutélaire majeure. Avec quelques prothèses, une coiffure, un uniforme mais sans forcer sur le fameux timbre gaullien, le comédien propose un jeu dépouillé qui le rend très crédible… Autour d’eux, parmi de nombreux acteurs, on remarque Olivier Gourmet (Paul Reynaud) ou encore la toujours émouvante Catherine Mouchet qui incarne Marguerite Potel, la gouvernante qui s’occupe de la petite Anne…

De Gaulle (Lambert Wilson) au micro de la BBC le 18 juin 1940. DR

De Gaulle (Lambert Wilson) au micro
de la BBC le 18 juin 1940. DR

Quand on a été nourri, enfant des années soixante, au (bon) lait du Canard enchaîné et que Mongénéral ressemblait à Louis XIV dans la chronique de La Cour, on observe De Gaulle-le film avec un rien de tendresse. Comme si une silhouette familière venait reprendre vie dans la salle obscure. Un personnage qui nous a accompagné au fil du temps, entre les conférences de presse à l’Elysée, les troubles de Mai 68, la fuite à Baden Baden ou les mots choisis, de la chienlit au quarteron de généraux en retraite en passant par le « Je vous ai compris » d’Alger sans oublier le « Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé mais Paris libéré ! » qui viendra clore les années de guerre dont Le Bomin évoque, ici, les premiers moments…

DE GAULLE Biopic historique (France – 1h48) de Gabriel Le Bomin avec Lambert Wilson, Isabelle Carré, Olivier Gourmet, Catherine Mouchet, Pierre Hancisse, Sophie Quinton, Gilles Cohen, Laurent Stocker, Alain Lenglet, Philippe Leroy-Beaulieu, Tim Hudson, Nicolas Vaude, Philippe Laudenbach, Clémence Hittin. Dans les salles le 4 mars.