Cinéma d’été: De Fritz Lang l’Allemand à Coppola, version finale  

L’été, saison d’enfer pour les salles obscures ? Ce fut assurément longtemps le cas. Et sans doute, ne savait-on pas trop pourquoi. Sinon que l’on constatait que les cinémas ne se remplissaient guère durant la belle saison. Trop chaud ? Allons donc, les salles sont agréablement climatisées… Il est vrai surtout que les distributeurs se montraient alors plutôt timorés lorsqu’il s’agissait de sortir de « gros » films, préférant attendre fin août, septembre et la rentrée pour envoyer sur les écrans les gros calibres… Depuis quelques années, les blockbusters d’action avaient aussi déserté l’été au profit des blockbusters familiaux comme, cette année, Le roi Lion (le 17 juillet), Toy Story 4 (sur les écrans depuis le 26 juin), Comme des bêtes 2 (le 31 juillet) ou Playmobil, le film (le 7 août).
Cependant, cet été, le blockbuster hypervitaminé, façon bourre-pifs à volonté, fait son retour avec un titre, un seul mais qui va tout casser sur son passage. On parle évidemment de Fast and Furious : Hobbs & Shaw (le 7 août) qui réunit le duo de gros bras le plus explosif du genre. On a nommé Dwayne Johnson et Jason Statham.
Mais enfin, ce n’est pas tellement ce cinéma-là qui nous fait vibrer. On l’avoue. De fait, c’est plutôt du côté d’un Fritz Lang que nous porte nos plaisirs cinéphiliques. Et là, l’occasion est belle, dès le 17 juillet, de retrouver deux pépites de la dernière période du maître viennois devenu américain en 1935. On pense bien sûr au Tigre du Bengale et au Tombeau hindou.

"Le Tigre du Bengale": Sheeta (Debra Paget) et Henri Mercier (Paul Hubschmid). DR

« Le Tigre du Bengale »: Sheeta (Debra Paget)
et Henri Mercier (Paul Hubschmid). DR

INDE.- Après vingt années d’absence, Lang est de retour en Allemagne en 1956. Ce qu’il a sans doute vécu comme un exil américain s’achève. Mais la « parenthèse » hollywoodienne a pourtant été riche. Entre 1936 et 1956, il réalise 22 films dont certains, comme Fury (1936), Espions sur la Tamise (1944), La femme au portrait (1944) ou Règlement de comptes (1953) sont de petits bijoux.
Mais revenu dans son pays natal, l’homme au monocle peut enfin réaliser ces deux films qu’il avait écrit, plus jeune, en compagnie de Thea Von Harbou, mais dont le producteur, Joe May, lui avait, en 1921, retiré la réalisation. Lang concrétise enfin son rêve, et boucle la boucle en réalisant le film d’aventures populaire sur une Inde fantasmée qui lui tient à cœur, éclatant de couleurs, à regarder avec des yeux d’enfants, comme un conte de fées.
Dans Le tigre du Bengale (1958), l’architecte Henri Mercier (Paul Hubschmid) se rend à Eschnapur, en Inde, où le souverain le charge de construire un nouvel hôpital. Au cours de son voyage, Mercier croise Seetha, une jeune et jolie danseuse qu’il sauve des griffes acérées d’un redoutable tigre. Bientôt, une tendre idylle se lie entre Mercier et la belle. Mais le maharadjah s’est lui-même épris de Seetha, et Mercier devient ainsi son principal rival…
Dans Le Tombeau hindou (1959), en fuite du palais de Chandra, la belle Seetha (Debra Paget) et Mercier (Harald Berger dans la version allemande) sont recueillis, épuisés, par une caravane. Poursuivis par Ramigani, le frère du maharadjah, ils doivent se réfugier dans la montagne, où ils sont finalement capturés. Ils sont ramenés à Eschnapur, où Seetha est soumise au jugement des dieux, la danse (au demeurant, complètement fantaisiste) du cobra…
Les deux films doivent peu à la logique commerciale, encore qu’ils aient très bien marché lors de leur sortie en 1959, et beaucoup à la prédestination. Le retour de Lang au pays est aussi extravagant que la renaissance du serial, genre tombé en désuétude à l’orée des années 1950, auquel le réalisateur allemand restera pourtant attaché tout au long de sa carrière, jusqu’à son dernier film en 1960 Le Diabolique docteur Mabuse. Cette fidélité rappelle la manière dont les grands dinosaures de l’ère hollywoodienne ont consciemment terminé leur carrière, en refaisant le même film à plusieurs années de distance – Alfred Hitchcock avec L’Homme qui en savait trop, Raoul Walsh avec Aventures en Birmanie et son remake La Charge de la huitième brigade – ou en retournant aux sources, comme John Ford qui revient dans l’Irlande de ses ancêtres dans L’Homme tranquille et Quand se lève la lune.
« Pourquoi je tourne ce film ? déclarait Lang durant le tournage du Tombeau hindou. Pour moi quelque chose de mystique est en jeu. Un cercle se ferme : ce que j’ai tant désiré il y a quarante ans se réalise enfin aujourd’hui, de façon surprenante. »

Seetha la danseuse (Debra Paget) devant la caméra de Fritz Lang. DR

Seetha la danseuse (Debra Paget)
devant la caméra de Fritz Lang. DR

Comme dans les derniers films de sa carrière hollywoodienne, Moonfleet et L’Invraisemblable vérité, Lang conçoit, avec le dyptique allemand, une épopée réduite à sa plus simple expression, utilisant une forme codée (le film d’aventures pour Moonfleet, l’enquête policière pour L’Invraisemblable vérité, et le serial pour ses aventures hindoues) pour mieux souligner les préoccupations métaphysiques de personnages mû par la passion, le désir, et la peur de la mort. Au début du Tigre du Bengale, Chandra, le tout puissant maharadjah d’Eschnapur, déclare à l’architecte allemand chargé d’effectuer des travaux de son palais : « Le temps n’existe pas aux Indes ». A la fin du film, le même Chandra lâche : « Je commence à connaître l’impatience. »
Enfin, et ce n’est pas le moindre charme des deux films, on y admire Debra Paget ! L’Américaine à la spectaculaire beauté brune et aux yeux clairs est vite destinée aux emplois exotiques comme la plupart des brunes d’Hollywood. Elle jouera des indiennes (La flèche brisée, 1950), Lilia dans Les dix commandements (1956) ou Shalimar dans La princesse du Nil (1954). Elle apporte aux deux films de Lang un érotisme flamboyant qui la fait moins ressembler à une princesse indienne qu’à une danseuse de strip-tease survoltée par les apparats offerts par un maharadjah. Sa plastique affolante et son jeu médiocre, parfaitement adaptés au propos du film, où la danseuse se révèle à la fois princesse et putain, en font une nouvelle Jayne Mansfield au physique plus typé. La séquence du Tombeau hindou où elle danse, presque nue, pour Chandra, dans le temple de la Déesse devant un cobra, au grand scandale des prêtres, dépasse largement le cadre du rituel pour laisser libre cours à l’étalage des pulsions du maharadjah et de la charge sexuelle de Seetha.

Lilo Pulver et John Gavin dans "Le temps d'aimer et le temps de mourir". DR

Lilo Pulver et John Gavin dans « Le temps d’aimer et le temps de mourir ». DR

MELODRAMES.- Longtemps accueilli avec un certain mépris par la critique parce que considéré comme un réalisateur de films de genre, Douglas Sirk a été reconnu, bien après la fin de sa carrière, notamment à cause de cinéastes comme Rainer Werner Fassbinder qui ont mis en lumière à la fois la puissance narrative de ses mélodrames et leur bio stylistique symbolisé par l’usage de couleurs baroques, chaudes, excessives…
Sirk est sur les écrans de l’été avec, en particulier Le mirage de la vie (le 7 août) qui fut, en 1959, son ultime long-métrage et qui, à travers l’aventure de deux femmes seules (Lana Turner et Juanita Moore), de leurs relations avec leurs filles, analyse le contexte socio-politique d’une époque, en l’occurrence les années 1950 américaines marquées par le racisme omniprésent mais aussi la timide mais réelle aspiration des femmes à plus de liberté, tant professionnelle que sexuelle.
On pourra aussi découvrir, le 14 août, Le temps d’aimer et le temps de mourir que Sirk réalise, en 1957, à l’apogée de sa carrière. En 1944, un soldat allemand (John Gavin) revient du front russe pour trois semaines de permission. Il trouve sa ville en ruines et sa maison enfouie sous les décombre. Alors qu’il recherche ses parents disparus, il rencontre la fille (Liselotte Pulver) du médecin de la famille qui a été envoyé en camp de concentration. Rapidement attirés l’un par l’autre, le couple va connaître un bonheur précaire dans un monde qui agonise…
A Time to Love and a Time to Die (en v.o.), drame bouleversant, marque la rencontre exceptionnelle entre Sirk le romantique et l’auteur de A l’Ouest rien de nouveau, Erich Maria Remarque le pacifiste. Pour le cinéaste, ce film répondait à un désir personnel. En effet, Douglas Sirk n’avait plus revu son fils, né d’un premier mariage avec l’actrice Lydia Brincken, depuis qu’il avait fui l’Allemagne en 1937 avec sa seconde femme d’origine juive. Militante nazie, la première femme de Sirk avait embrigadé le garçon qui a, vraisemblablement, été tué sur le front russe en 1944. Une œuvre hantée par ce que le réalisateur imagine être les dernières semaines de la vie de son fils…

Jake Gyllenhaal (à gauche) dans le rôle de Donnie Darko. DR

Jake Gyllenhaal (à gauche)
dans le rôle de Donnie Darko. DR

THRILLER.- En 1988, à Middlesex, dans l’Iowa, Donnie Darko est un adolescent de seize ans pas comme les autres. Introverti et émotionnellement perturbé, il entretient une amitié avec un certain Frank, un lapin géant que lui seul peut voir et entendre. Une nuit où Donnie est réveillé par la voix de son ami imaginaire qui lui intime de le suivre, il réchappe miraculeusement à un accident qui aurait pu lui être fatal. Au même moment, Frank lui annonce que la fin du monde est proche. Dès lors, Donnie va obéir à la voix et provoquer une série d’événements qui sèmeront le trouble au sein de la communauté…
Premier long-métrage en 2002 de l’Américain Richard Kelly réalisé à seulement 26 ans, Donnie Darko (le 24 juillet) a tout du film prodige. Mélange de teen-movie mélancolique et de thriller fantastique, son créateur embarque les spectateurs dans un voyage chaotique au cœur de la psyché d’un adolescent.
Jake Gyllenhaal est presque un débutant lorsqu’il obtient le rôle principal de l’adolescent shizophrène qui lui vaudra une brassée de louanges.  « De quoi parle Donnie Darko ? dit Gyllenhaal. Je n’en ai aucune idée – en tout cas, pas de façon consciente. Mais d’une certaine manière, j’ai toujours compris ce film. Le plus incroyable pour moi, sur le tournage, c’était que personne – pas même l’homme qui en est à l’origine – n’a jamais pu répondre simplement à cette question. Et paradoxalement, c’est cela même le sujet du film. Le fait qu’il n’existe aucune réponse à la moindre question. »

Une mission secrète pour Willard (Martin Sheen). DR

Une mission secrète
pour Willard (Martin Sheen). DR

VIETNAM.- Cloîtré dans une chambre d’hôtel de Saïgon pendant la guerre du Vietnam, le jeune capitaine Willard (Martin Sheen), mal rasé et imbibé d’alcool, est sorti de sa prostration par une convocation de l’état-major américain. Le général Corman lui confie une mission qui doit rester secrète : éliminer le colonel Kurtz (Marlon Brando), un militaire aux méthodes quelque peu expéditives et qui sévit au-delà de la frontière cambodgienne.
Quarante ans après la sortie de la version originale (qui avait obtenu les Oscars de la meilleure photographie et du meilleur son et la Palme d’or cannoise), et 18 ans après la sortie de la version Redux (augmenté notamment d’une grosse séquence « française »), les fans de Coppola pourront découvrir Apocalypse Now Final Cut (le 21 août), un nouveau montage inédit du chef-d’œuvre de Francis Ford Coppola.
Selon les mots du cinéaste, cette nouvelle version « apporte une qualité d’image et de son encore supérieure à ce qu’elle était ». Il s’agit, selon lui de « la meilleure version du film au monde».
Restauré pour la toute première fois à partir du négatif original, Apocalypse Now Final Cut est la version la plus aboutie de ce classique de Francis Ford Coppola. Voyage obsédant vers la folie, ce film a fasciné des générations de cinéphiles et atteint aujourd’hui un niveau de réalisme considérablement supérieur à la version d’origine.

Marlon Brando, l'inquiétant colonel Kurtz. DR

Marlon Brando, l’inquiétant colonel Kurtz. DR

Les peurs de Virginia et les désirs de Vita  

Vita et Virginia entre les charmes de l'esprit et la puissance des désirs. DR

Vita et Virginia entre les charmes de l’esprit
et la puissance des désirs. DR

« Je veux qu’elle m’aime ! » Un cri du cœur et aussi l’expression d’un puissant désir… Dans l’Angleterre, plutôt coincée, de la fin du 19esiècle, Vita Sackville-West est un personnage haut en couleurs. Epouse, mère de deux fils, cette écrivaine reconnue est aussi une aristocrate qui passe pour complètement dépravée aux yeux, notamment, de sa mère (Isabella Rossellini) qui représente sans doute le regard de la bonne société de son époque… Cette femme élégante et décidée va jeter son dévolu sur Virginia Woolf, de dix sa cadette… Mais autant Vita dévore goulument la vie, autant Virginia est une femme vulnérable, facilement déstabilisée, doutant de son génie. A la seconde, les peurs, à la première les fantasmes…
C’est sous le signe de l’écriture et, plus spécifiquement, de l’imprimerie que s’ouvre Vita & Virginia. Voici, en effet, sous le plafond bas des ateliers de la maison d’édition de Leonard Woolf, le mouvement régulier de la machine qui imprime les pages des ouvrages d’une Virginia Woolf qui s’enferme volontiers dans la pièce du fond. Une grande croix tracée à la craie sur la porte indique que l’auteur de La chambre de Jacob (1922) est au travail et qu’il convient de ne la déranger sous aucun prétexte… C’est pourtant bien ce que fera l’impétueuse Vita, décidée à la fois à rencontrer Virginia et aussi à se faire éditer…
Réalisatrice de Burn Burn Burn en 2016, la Londonienne Chanya Button (qui a consacré son mémoire de fin d’études à la correspondance et aux essais de Virginia Woolf) signe, ici, sa seconde mise en scène en adaptant une pièce d’Eileen Atkins et en s’intéressant à une aventure érotique autant que littéraire qui va faire fi des conventions sociales comme des mariages respectifs de Vita et Virginia.
Nous sommes en 1922 et Virginia Woolf, qui est déjà une écrivaine reconnue, est littéralement fascinée par Vita, mondaine libre et extravagante mais aussi, à ses heures, secrète et timide, dont Virginia constate aussi, avec dépit, qu’elle vend bien mieux qu’elle ses écrits.
Vita & Virginia a été voulu par la cinéaste comme un instantané de la période la plus intense de la relation entre les deux femmes, le moment où Virginia s’ouvre à sa propre sexualité, comment son rapport au corps et au sexe évolue au contact de l’insaisissable Vita.

Virginia Woolf incarnée par Elizabeth Debicki. DR

Virginia Woolf incarnée par Elizabeth Debicki. DR

Si on associe souvent Virginia Woolf à la fragilité avec le souvenir de son suicide en 1941 ou de ses luttes permanentes contre des démons d’ordre émotionnel ou psychologique, Chanya Button saisit et cristallise au contraire une période de grande force chez cette femme qui va utiliser son intelligence hors du commun pour digérer et surmonter une expérience dont tout le monde disait qu’elle la conduirait à sa perte…
Dans la première partie du film, on a presque envie de dire que la balle est dans le camp d’une Vita qui mène la barque de la conquête d’une Virginia qu’elle fera irrésistiblement succomber à la puissance de son désir… Et puis le film bascule lorsque Virginia, face aux frasques déroutantes de Vita et à la crise qu’elle provoque, met en œuvre son génie littéraire pour créer une œuvre prodigieuse. Ce sera, en 1928, le fameux Orlando, l’un des textes les plus célèbres de Woolf. Une biographie fantasmée dans lequel on trouve en creux l’esquisse de sa relation avec Vita. Avec cet Orlando qui a la force de l’homme et la grâce de la femme, Virginia Woolf reprend la main et sublime son attirance par une écriture vécue comme une extase. Orlando lui permet en effet de s’infiltrer littéralement dans Vita, de saisir le désir de la chair et l’attrait de l’esprit. Avant de constater, in fine, qu’Orlando sera toujours seul. Ce qui n’empêchera pas Nigel, le fils de Vita, de définir Orlando comme « la plus longue et la plus charmante lettre d’amour de la littérature ».

Gemma Arterton dans le rôle de Vita Sackville-West. DR

Gemma Arterton dans le rôle
de Vita Sackville-West. DR

Si à cause des tenues ou des chapeaux-cloches, Vita & Virginia a des allures de « film d’époque », le ton, lui, est contemporain avec une relation passionnelle entre deux femmes très en avance sur leur temps. Et l’univers du Bloomsbury Group (qui regroupe des intellectuels et des artistes comme les peintres Duncan Grant ou Vanessa Bell), dans lequel évolue Virginia et Leonard Woolf, est libéral, progressiste et débridé.
Si Vita & Virginia est évidemment un film lesbien, deux hommes y apparaissent pourtant de manière intéressante, même si ce sont des personnages secondaires. Il s’agit bien des maris légitimes des amantes. Harold Nicolson, l’époux de Vita qui lui donne du « voisin », tait sa bisexualité pour ne pas nuire à sa carrière de diplomate un rien snob et redoute le scandale potentiel des passades de Vita. Pour sa part, Leonard Woolf, écrivain, éditeur, fondateur de Hogarth Press et militant politique est un mari aimant, soucieux de l’équilibre de sa femme, qui souffre de voir la vulnérabilité de Virginia exposée à la fougue de Vita…

Lorsqu'Orlando devient un double de Vita... DR

Lorsqu’Orlando devient un double de Vita… DR

Pour rendre compte de cette passion qui, en dépit des orages de la jalousie, apporta à Vita et Virginia le bonheur d’une tendresse et d’une réciprocité, toujours renaissante, de désirs, Chanya Button a choisi une forme composée, face caméra, d’abondants champ/contrechamp souvent en gros plan tandis que se déroule, en voix off, un dialogue qui puise dans la correspondance de Vita et Virginia. Cette forme pourrait, à terme, paraître un peu pesante mais elle est heureusement contrebalancée par une sensualité bienvenue. Les deux comédiennes ne sont pas étrangères à cela. L’Anglaise Gemma Arterton, qu’on a aimé aussi bien dans Tamara Drewe (2010) que dans Gemma Bovery (2014), est une Vita intrépide et transgressive capable de distiller un amour corrosif duquel Woolf dira : « Rose brillant, une grappe de raisin, une perle suspendue… Il y a sa maturité et sa lourde poitrine : elle navigue toutes voiles dehors en haute mer, tandis que je flotte et dérive dans les marécages… » Face à elle, l’Australienne Elizabeth Debicki, vue naguère dans Les veuves (2018) en braqueuse de hasard, apporte à la reine des lettres anglaises, sa ligne gracile. Pourtant, Chanya Button réussit à ne pas statufier la figure de Virginia Woolf et Elizabeth Debicki, jusque dans des séquences fantastiques de plantes envahissantes et de corbeaux hitchcockiens inquiétants, parvient à faire passer la sensibilité d’une femme presque espiègle, amatrice de ragots mondains et se montrant même aguicheuse lorsqu’elle écrit, dans sa correspondance, « Si je te voyais me donnerais-tu un baiser ? Si j’étais au lit, est-ce que tu me – »
Quand une liaison intellectuelle reposant sur une admiration réciproque, devient une fameuse relation charnelle même si Virginia ne peut s’empêcher de s’interroger : « Est-ce que je te connais mieux qu’avant ? »

VITA & VIRGINIA Comédie dramatique (Grande-Bretagne – 1h50) de Chanya Button avec Gemma Arterton, Elizabeth Debicki, Isabella Rossellini, Rupert Penry-Jones, Peter Ferdinando, Emerald Fennell, Gethin Anthony, Rory Fleck Byrne, Karla Crome, Adam Gillen, Ralph Partridge. Dans les salles le 10 juillet.

L’espionne qui la joue échec et mat  

Anna (Sasha Luss) en action. DR

Anna (Sasha Luss) en action. DR

Elle est simplement insaisissable, la longiligne Anna Poliatova ! De Moscou à Paris en passant par Milan, cet agent du KGB exécute, sans états d’âme et avec un calme total, tous ceux que les services secrets russes ont décidé d’envoyer ad patres. Mais on ne flingue pas impunément dans le petit monde de l’espionnage international. Bientôt, Anna aura à se dépatouiller des assiduités de la CIA qui voit bien, en elle, une recrue de qualité. Entre KGB et CIA, le cœur d’Anna, au propre comme au figuré, balance… Désormais, Anna, qui aimerait tant avoir un seul jour de liberté à elle, va devoir jongler avec le double jeu et la trahison.
Avec Anna, Luc Besson signe son 18elong-métrage, assurant à la fois l’écriture du scénario et des dialogues ainsi que la mise en scène. Son projet ? « Le sujet, explique le cinéaste, c’est la manipulation, c’est la partie d’échecs que joue le personnage principal pour vaincre ses adversaires plus forts que lui. C’est une leçon de survie qui montre que chacun peut s’en sortir avec de l’intelligence. Cela m’intéressait bien plus que la période ou le décor… »
Pourtant la période est celle qui a fait le (remarquable) ordinaire de grandes œuvres comme Un crime dans la tête (1962), Le rideau déchiré (1966), L’espion qui venait du froid (1965), Ipcress, danger immédiat (1965), La lettre du Kremlin (1970) et on en oublie.

Anna, top-model avec son amie Maud (Lera Abova). DR

Anna, top-model
avec son amie Maud (Lera Abova). DR

Car, c’est bien dans les fameuses années de la Guerre froide que Besson situe l’action d’Anna. L’ouverture du film, dans le Moscou de 1985, donne joliment le ton avec des descentes simultanées du KGB qui s’achèvera par une livraison de… têtes coupées sur les bureaux de la CIA. Même s’il dit que la période ne l’intéresse pas plus que cela, Besson prend néanmoins plaisir à la ressuciter à l’écran et à jouer avec les codes des films d’espionnage de la Guerre froide.
Bien sûr, on trouvera que le réalisateur du Dernier combat n’y va pas avec le dos de la cuillère. Car, pour flinguer, ça flingue ! Et dans tous les coins ! Le plus gros morceau de bravoure est assurément cette séquence de restaurant où Anna, mandatée par le KGB qui compte ainsi la tester, est chargée d’abattre un consommateur. Mais la cible est protégée par une armée de gardes du corps. Qu’importe, Anna les réduira tous au silence, fusse avec une simple fourchette… Du même coup, on a l’impression que le film échappe à la critique. Trop rentre-dedans, trop clairement badass, trop étourdissant jusque dans les recoins imprévisibles du scénario. Car, dans une écriture très fragmentée, Anna compile les « 5 ans plus tard », « 3 ans plus tôt », « 6 mois plus tôt », « 3 ans plus tard », « 3 mois plus tôt », Besson s’ingéniant à dérouter et à surprendre le spectateur à la manière d’une partie d’échecs –jeu dans lequel Anna excelle : « Il ne fallait pas connaître le coup suivant, et si on le devinait, ignorer celui d’après… »
On prend donc Anna pour ce qu’il est, une sorte de mix entre Nikita et Léon autour d’une espionne à l’esprit vif, au sang froid, avec un soupçon de colère, prise dans une infernale spirale de mensonges, de duplicité et de bataille psychologique.

Anna dans les locaux du KGB en compagnie d'Olga (Helen Mirren). DR

Anna dans les locaux du KGB
en compagnie d’Olga (Helen Mirren). DR

Pour le reste, le film, tourné à l’arrache et sans autorisations dans les rues de Moscou, n’échappe ni aux stéréotypes (ah, les photographes de mode hystériques !) ni aux punchlines du genre « Pour agir intelligemment, l’intelligence ne suffit pas », « Les emmerdes, ça prévient pas » ou encore ce credo du KGB : « On n’embauche que les moches… » Qui ne manquera pas de plaire aux tenants de #MeToo !
Luc Besson, depuis qu’il fait du cinéma, s’est toujours fait une spécialité d’écrire de solides personnages de femmes d’action. Ce fut le cas avec Isabelle Adjani dans Subway (1985), Rosanna Arquette dans Le grand bleu (1988), Anne Parillaud dans Nikita (1990), Natalie Portman dans Léon (1994), Milla Jovovich dans Le 5eélément (1997) et Jeanne d’Arc (1999), Rie Rasmussen dans Angel-A (2005), Louise Bourgoin dans Adèle Blanc-Sec (2010), Michelle Yeoh dans The Lady (2011), Scarlett Johansson dans Lucy (2014) ou Cara Delevingne dans Valérian et la Cité des milles planètes (2017)…
Dans ce paysage, Sasha Luss, l’interprète d’Anna après avoir été, en motion capture, celle de la princesse Linhö-Minaa dans Valérian, trouve une jolie place. Mannequin russe de 27 ans, révélée en 2011 par Karl Lagerfeld et grande habituée des défilés et des couvertures, Sasha Luss est quasiment omniprésente à l’écran et s’offre le luxe de changer régulièrement de tête.

Anna en vendeuse de matriochkas sur un marché de Moscou. DR

Anna en vendeuse de matriochkas
sur un marché de Moscou. DR

Pourtant, ce n’est pas une « belle » qui remporte le pompon dans le nouveau thriller de Luc Besson. La palme revient à Olga, obscure chef de service du KGB (le radiateur de son bureau est en panne, c’est un signe !) qui va prendre sous son aile la jeune Anna et la former au point d’en faire une véritable arme létale. Petite, boiteuse, fumeuse, fagotée façon Golda Meir, constamment mal embouchée et positivement redoutable, cette Olga rejoint, dans la galerie des pires agentes russes, le colonel Rosa Klebb (la géniale Lotte Lenya) de Bons baisers de Russie (1963) ou, plus récemment, la « matronne » tordue (Charlotte Rampling) qui dirige l’école des espions russes dans Red Sparrow (2018). Méconnaissable, perruquée de noir et portant de lourdes lunettes modèle Marguerite Duras, la grande Helen Mirren, oscarisée en 2007 pour The Queen, est parfaite et savoureuse !
Gageons donc qu’en ces temps estivaux, où les salles sont fraîches et accueillantes, le nouveau Besson saura capter l’attention de ceux –et ils sont nombreux- qui réclament que le cinéma se contente de les divertir. Les autres, évidemment, se précipiteront sans doute pour aller se régaler de Parasite, l’incontestable Palme d’or 2019.

ANNA Thriller (France – 1h59) de Luc Besson avec Sasha Luss, Luke Evans, Cillian Murphy, Helen Mirren, Lera Abova, Eric Godon, Alison Wheeler, Andrew Howard, Pauline Hoarau. Dans les salles le 10 juillet.

L’angoisse de Janne et la terreur au palace  

"Comme si de rien...": Janne  (Aenne Schwarz). DR

« Comme si de rien… »:
Janne (Aenne Schwarz). DR

EXISTENCE.- C’est une existence plutôt ordinaire que celle de la trentenaire Janne Mann. On la rencontre alors qu’elle fait ses courses dans une grande surface de bricolage avant de la retrouver, avec son compagnon Piet, en train de retaper une maison dans la campagne bavaroise. Tous les deux ont œuvré dans le monde de l’édition mais leur petite entreprise est en train de faire faillite et Samuel, leur « auteur-vedette », est parti à la concurrence… C’est dans ces moments troublés que Janne se rend à une soirée entre anciens de promo. L’occasion de danser, de boire allègrement, de revoir aussi Robert dont Janne fut, autrefois, la baby-sitter des enfants et qui est désormais en couple avec Sissi, une jeune femme instable de l’âge de Janne. Travaillant dans l’édition, Robert propose un job à Janne. Il lui présente aussi Martin, son beau-frère, également employé dans sa maison d’édition… Au terme de la soirée, Janne accepte de loger Martin pour la nuit. Ils rentrent ensemble en tenant difficilement debout. Martin réclame un petit bisou. Janne en rit : « Tu te conduis comme un gamin de 5 ans ! » Dans une chute, Janne se blesse à la pommette. Martin se fait plus pressant : « Tu sais que tu me laisses en plan, là ! » et Janne réplique : « Je crois que je n’en ai pas envie ». Mais Martin se couche sur elle… Sans se débattre, Janne attend : « T’as fini ? »

"Comme si de rien...": Janne entre Robert (Tilo Nest) et Martin (Hans Löw). DR

« Comme si de rien… »: Janne entre Robert
(Tilo Nest) et Martin (Hans Löw). DR

Avec Comme si de rien n’était (Allemagne – 1h30. Sur les plateformes VOD à partir du 3 juillet), Eva Trobisch, après des cours de cinéma à Munich, New York et Londres, signe, ici, son film de fin d’études. Dans les premières esquisses de son scénario, Eva Trobisch avait mis le couple Robert/Sissi au centre du récit. Après avoir mené à bien une grossesse, la cinéaste berlinoise de 36 ans a remis l’ouvrage sur le métier pour centrer le film sur Janne, un personnage de femme moderne, éduquée, rationnelle, cynique qui réclame le droit d’être qui elle veut, de ne pas être contrainte par quoi que ce soit ou qui que ce soit. Alles is gut (en v.o.) va donc observer la force et les limites de cette auto-détermination, qu’elles soient sociales, physiques ou émotionnelles.
Dans une mise en scène sobre et dépouillée, dépourvue de musique (la scène du viol est un modèle de séquence anti-spectaculaire, voire banale), Eva Trobisch, avec une sorte de regard d’entomologiste, observe à la loupe les comportements d’une jeune femme qui s’installe dans un douloureux déni pour tenter de juguler une situation impossible tandis qu’autour d’elle s’agitent des individus inscrits dans un système qui les rend inextricablement dépendants les uns des autres… Hébétée par ce viol sans coups, sans cris, sans larmes, Janne (Aenne Schwarz, omniprésente à l’écran, est remarquable) voit les pans de son monde s’écrouler les uns après les autres. La cinéaste filme d’ailleurs d’autres morceaux d’existence (Piet, Robert, Martin évidemment, Sabine, la mère de Janne) qui s’effondrent tandis que Janne tente de lutter encore. Jusqu’à cette ultime séquence dans le métro munichois… Un remarquable premier long-métrage tourné avant l’émergence du mouvement #MeToo mais qui éclaire, avec finesse et à-propos, le sujet.

"Attaque...": Arjun (Dev Patel) en action. DR

« Attaque… »: Arjun (Dev Patel) en action. DR

COURAGE.- Du 26 au 29 novembre 2008, dix attaques terroristes coordonnées menées par dix jeunes terroristes, entraînés au Pakistan, frappent différents lieux de Mumbai en Inde comme la gare, des restaurants, des hôtels dont le prestigieux Taj Mahal Palace. Les attaques feront 188 morts (dont 26 étrangers) et 312 blessés. Neuf des dix terroristes seront tués dans les combats avec les forces de l’ordre. Le dixième sera jugé par les tribunaux, condamné à mort et exécuté. En s’inspirant des faits réels (notamment évoqués dans le documentaire Surviving Mumbai), le réalisateur Alexandre Maras met en scène, avec Attaque à Mumbai (Inde/Australie – 2h03. En e-cinéma à partir du 4 juillet), un solide film à suspense qui va centrer son action sur les événements survenus au fameux « Taj » et s’attacher, évidemment –c’est la loi du genre- à suivre une poignée de personnages emblématiques… On trouve ainsi, côté personnel de l’hôtel, Arjun, un trentenaire sikh, employé au service du restaurant et son patron,l’exigeant chef des cuisines Oberoi. Côté clients, c’est un joli couple de VIP composé de la belle Indienne Zhara et David, son mari, architecte américain. Leur tout jeune bébé est entre les mains de Sally, sa nounou. Plus original, Hotel Mumbai (en v.o.) s’intéresse à un certain Vasili Gordetski, sulfureux homme d’affaires russe, amateur de filles vénales à gros seins et, on l’apprendra plus tard, ancien des forces spéciales. Du coup, on se dit que ce gars-là va sans doute y passer. Non sans avoir cependant chèrement vendu sa peau et avoir soutenu Zhara en pleine détresse parce que sans nouvelles de son petit Cameron…

"Attaque..." Arjun avec Zhara (Nazanin Boniadi) et David (Armie Hammer). DR

« Attaque… » Arjun avec Zhara (Nazanin Boniadi) et David (Armie Hammer). DR

Attaque à Mumbai va décrire, par le menu, les exactions de jeunes terroristes à qui un commanditaire lointain dicte ses ordres par téléphone portable tout en attisant leur haine des infidèles : « Ce sont des chiens ! Pas de miséricorde… » Les yeux ronds mais les mitraillettes chargées, Imran, Houssam et leurs frères déboulent dans le luxe impressionnant du Taj Mahal et entreprennent d’abattre tous ceux qui bougent. Puis, ils montent dans les étages, frappent aux portes, en prétextant le room service, et continuent à tuer impitoyablement… Du côté du personnel de l’hôtel (qui payera un lourd tribut), la « religion » maison, c’est « Le client, c’est Dieu ». Arjun, au péril de sa vie, et ses camarades feront tout pour respecter ce précepte, développant un magnifique courage.
Le film repose sur un solide casting international avec le Londonien Dev Patel (Arjun) célèbre depuis Slumdog Millionaire, l’Américain Armie Hammer (David) vu naguère dans Call Me By Your Name, l’Anglais Jason Isaacs (Vasili) qui fut Lucius Malefoy dans Harry Potter, l’Anglo-Iranienne Nazanin Boniadi (Zhara) qui est apparue dans Iron Man ou La guerre selon Charlie Wilson ou encore Ampan Kher (Oberoi), figure incontournable de Bollywood avec plus de 200 films à son actif.
Alors que le monde entier découvre le drame dans les breaking news de toutes les chaînes de télévision, dans le Taj Mahal, c’est un pur chaos qui règne. Attaque à Mumbai, en cultivant parfois de petites notations souriantes (les chaussures trop serrées d’Arjun, David commandant un cheeseburger au boeuf ou l’émerveillement des terroristes devant les toilettes) demeure au plus près de l’action et distille, à la fois, des frissons d’effroi et une forte émotion…

Un monde sans Beatles est-il concevable?  

Jack Malick (Himesh Patel) en pleine action... DR

Jack Malick (Himesh Patel) en pleine action… DR

Quelque part, vers les côtes du Suffolk, dans la province anglaise, c’est à dire au milieu de nulle part, Jack Malik chante pour une poignée de copains, dans quelques bars peu fréquentés et sous une tente annexe d’un festival estival… Autant dire qu’il a peu de chances de faire carrière dans la chanson. Et d’ailleurs, le brave Jack, magasinier malmené dans un supermarché, n’y croit pas plus que cela. Moins sans doute que la douce Ellie, prof de maths, amie d’enfance et manager bénévole de cet auteur-compositeur-interprète sans avenir pour lequel elle fond, muettement, d’amour…
Et voilà qu’une énorme panne de courant touche la planète entière. La lumière s’éteint partout pendant douze longues secondes. Plus qu’il n’en faut pour que, dans le noir complet, un gros autobus envoie le cycliste Jack à l’hôpital. La barbe de hipster a disparu, deux dents aussi dans un gentil sourire mais toujours la main d’Ellie sur la sienne pour le réconforter. Comme sa guitare a été hachée menue dans la collision, Jack s’en voit offrir une nouvelle par ses copains. Et il est prié de chanter… Ce sera le mythique Yesterday. Que tous les copains trouvent simplement magnifique. Mais lorsque, plutôt éberlué, Jack glisse que c’est un titre des Beatles, personne ne semble connaître les légendaires Fab Four…
Se précipitant sur son ordinateur, Jack googlise Beatles et n’obtient, pour réponse, que beetle, soit scarabée. John, Paul, George et Ringo ont été effacés des tablettes de la pop mondiale ! Fils d’une famille indienne d’Angleterre, Jack Malick serait-il désormais le seul dépositaire de l’œuvre immense et géniale des Quatre de Liverpool ?

Ellie (Lily James) et Jack en studio. DR

Ellie (Lily James) et Jack en studio. DR

Ce début vous dit quelque chose ? Normal ! C’est aussi ainsi que commence Jean-Philippe, le film que réalise, en 2006, Laurent Tuel. Le cinéaste français y raconte l’aventure de Fabrice (Fabrice Luchini) admirateur inconditionnel de Johnny Hallyday. Incompris par sa femme Babeth et sa fille Laura, il passe une soirée bien arrosée dans un bar et rentre chez lui en chantant ses airs préférés dans la rue, ce qui lui vaut un violent coup de poing au visage par un riverain agacé par le bruit. Lorsqu’il se réveille à l’hôpital, Fabrice se rend progressivement compte qu’il est dans un monde parallèle où Jean-Philippe Smet n’est jamais devenu « l’idole des jeunes ». Pire, personne n’a jamais entendu parler de Johnny Hallyday…
Danny Boyle ne fait pas référence au film de Tuel dans le dossier de presse de Yesterday. Ce qui, après tout, n’a que peu d’importance. Car le cinéaste s’inscrit d’abord dans le créneau de la comédie romantique anglaise. Ce n’est pas un hasard car c’est Richard Curtis, auteur déjà de Coup de foudre à Notting Hill (1999), Le journal de Bridget Jones (2001) ou Love Actually (2003) qui signe le scénario, donnant à son aventure ce bon mélange de charme et d’humour so british. Le tout, mâtiné d’une petite touche de mélo. « A ce stade, soupire un Jack dépité, je ne percerai jamais. Il faudrait un miracle ». Forcément, il survient !
Après deux récents biopics plutôt admiratifs (Bohemian Rhapsody et Rocketman), Boyle se fend, avec Yesterday, d’une uchronie qui ne l’est pas moins. Un monde sans les Beatles serait-il concevable et même supportable ? Jack se fait donc le chantre merveilleux (au sens de l’inexplicable) de l’œuvre de John, Paul, George et Ringo. Evidemment, la production n’était pas imaginable sans l’accès aux chansons des Beatles. Paul et Ringo et les héritiers de John et George ont autorisé Boyle à utiliser une douzaine de titres fameux allant de Let it Be à Hey Jude en passant par Help ou Back into the USSR. Au total, on entend des extraits d’une vingtaine de chansons dont un usage final de Ob-la-di Ob-la-da plutôt réussi…

Jack Malick sur la scène de Wembley. DR

Jack Malick sur la scène de Wembley. DR

Auteur du speedé Trainspotting (1996), du dicapriesque La plage (2000), de l’apocalyptique 28 jours plus tard, de l’oscarisé Slumdog Millionaire (2008) ou de l’hystérique Trance (2013), le cinéaste anglais sait mener un récit et lui donner le rythme adéquat. Ici, il met l’accent sur l’irrésistible ascension d’un jeune type vers une gloire fondée sur une forme évidente d’imposture mais tout aussi évidemment enivrante. Une ascension qui s’accompagne d’une charmante romance, longtemps contrariée, avec une next door girl qui a les traits mignons de Lily James… Quant au sympathique et souriant Himesh Patel, pour son premier grand rôle au cinéma (il était surtout connu pour la série culte anglaise EastEnders), il hérite d’un beau personnage résolument romantique.
C’est du côté des multiples petites notations qui émaillent le récit que l’on apprécie le sens de l’humour du tandem Curtis/Boyle. Dans une ambiance sixties habilement restituée, Yesterday montre Malick se cassant la tête pour retrouver les paroles des chansons des Beatles, notamment celles d’Eleanor Rigby ou croisant un couple bizarre qui lui apporte un sous-marin jaune et regrette de chanter faux. La dent est plus dure quand le film évoque l’univers de la production et du marketing artistique. On sourit volontiers quand le White Album (1968) est jugé aujourd’hui un peu trop… blanc ou quand le patron de la maison de disques trouve qu’il y a trop de mots dans le titre Sergent Pepper ou qu’il ne voit pas l’intérêt de la photo sur la pochette du disque Abbey Road (1969). On cultive un rien de nostalgie quand Malick retourne à Liverpool (dont l’aéroport ne se nomme plus John Lennon) et erre du côté de Penny Lane ou de Strawberry Fields… Enfin on savoure le portrait acerbe de Debra, l’agent américaine de Malick qui se régale d’avance d’avoir à gérer l’artiste le plus rentable de l’histoire de la chanson. Kate McKinnon, humoriste américaine, membre du fameux Saturday Night Live, est parfaite en garce absolue.

Debra (Kate McKinnon), une agent sans états d'âme. DR

Debra (Kate McKinnon), une agent
sans états d’âme. DR

Enfin, Boyle crayonne aussi la tendance contemporaine à tout googliser… En cherchant les Beatles, Malick ne trouve que le scarabée mais ses recherches sur Sgt Pepper l’amène à poivron, celle sur cigarette à un village français, Coke à… Escobar et John Paul, George et Ringo à Jean-Paul II… Par contre, Pepsi existe toujours. Un petit placement de produit en passant ?
Yesterday est un feel-good movie dans toute sa splendeur ! Un exégète des Beatles n’a-t-il pas comptabilisé le nombre de fois où le mot amour apparaît dans les chansons du groupe. Ce mot y est, semble-t-il, plus souvent utilisé que dans la… Bible. All you need is Love ! Voilà un film pour nous le rappeler.

YESTERDAY Comédie dramatique (Grande-Bretagne – 1h56) de Danny Boyle avec Himesh Pratel, Lily James, Ed Sheeran, Kate McKinnon, Joel Fry, James Corden, Meera Syal, SanJeev Bhaskar, Sophia Di Martino, Alexander Arnold, Justin Edwards, Sarah Lancashire. Dans les salles le 3 juillet.

Le frigo, le fils, la diplômée et le danseur étoile  

"Yves": So (Doria Tillier) et Jérem (William Lebghil). DR

« Yves »: So (Doria Tillier)
et Jérem (William Lebghil). DR

FUTUR.- Squattant la maison de sa grand-mère, Jérem essaye de composer son nouvel album de rap. Mais le succès est loin d’être au rendez-vous. Pas de doute, Jérem appartient au vaste clan des losers. Jusqu’au jour où So Balotelli, statisticienne pour la société Digital Cool, lui propose de prendre à l’essai Yves, un réfrigérateur intelligent. Pas vraiment convaincu, Jérem accepte parce que c’est l’occasion de recevoir gratuitement les victuailles conservées dans le fameux frigo. Mais bientôt, Jérem, qui en pince pour la belle So, va découvrir qu’Yves est capable, non seulement de lui simplifier la vie mais aussi de lui écrire un tube de rap…
C’est en assistant à une conférence sur les robots que Benoît Forgeard a eu l’idée d’Yves (France – 1h47. Dans les salles le 26 juin). Si les auditeurs écoutaient très sérieusement l’intervenant, le cinéaste, lui, riait en se disant que les appareils intelligents connectés allaient considérablement renouveler le genre du vaudeville. En tout cas, Forgeard mène son histoire à bon port en imprimant à cette aventure intime et futuriste un rythme nerveux et enlevé et reposant notamment sur une bonne bande-son où se croisent les mélodies recherchées de Bertrand Burgalat et du gros rap qui tache. D’un côté, les délires rap de Jérem, coaché par Dimitri (Philippe Katerine), un agent artistique encore plus paumé que lui, de l’autre, une réflexion sur l’intelligence artificielle qui, mine de rien, pose quelques solides questions où se mêlent à la fois la méfiance et la fascination.

"Yves": Jérem endormi auprès de son frigo... DR

« Yves »: Jérem endormi auprès de son frigo… DR

Comme le cinéaste (qui écrit et réalise aussi la chronique d’animation Dérive des continents, chaque vendredi soir, en conclusion de l’émission 28 minutes sur Arte) a de l’imagination à revendre, on va retrouver Jérem (William Lebghil) à la barre des tribunaux, Yves vainqueur de l’Eurovision et So (Doria Tillier) enfin convaincue du potentiel de son client rapeur. A la fin, Yves, parvenu à un haut degré d’intelligence, voit sa progression entravée par des états d’âme. On pousse donc un ouf de soulagement. Mais les choses se passeront-elles ainsi dans la vraie vie ?

"Made...": François (Frédéric Chau) et Meng, son père (Bing Yin). DR

« Made… »: François (Frédéric Chau)
et Meng, son père (Bing Yin). DR

RACINES.-  Jeune trentenaire d’origine asiatique, François n’a pas remis les pieds dans sa famille depuis dix ans après une violente dispute avec son père. Depuis, il s’applique à éviter les questions sur ses origines, jusqu’à mentir en faisant croire qu’il a été adopté. Mais lorsqu’il apprend qu’il va être père, François sait qu’il va devoir renouer avec son passé et ses origines. Poussé par sa compagne Sophie et accompagné par Bruno, son meilleur ami, il se décide à reprendre contact avec les siens et retourne dans son 13ème arrondissement natal pour leur annoncer la bonne nouvelle. S’il est accueilli à bras ouverts par sa famille, Meng, son père, refuse de lui parler…
C’est Frédéric Chau, qui tient le rôle principal de Made in China (France – 1h28. Dans les salles le 26 juin), qui, sur une idée originale, a co-écrit le scénario de cette première histoire qui s’inscrit complètement dans la communauté chinoise de Paris. D’entrée de jeu, parce que Frédéric Chau a incarné Chao dans Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu et sa suite, on s’attendait à une comédie un peu pépère et cultivant la punchline façon brèves de comptoir. D’ailleurs, lorsque François affirme : « Je suis français, pas chinois », son ami Bruno rétorque : « Te vexe pas mais ça ne se voit pas tout de suite ! »

"Made...": Bruno (Medi Sadoun) au mariage... DR

« Made… »: Bruno (Medi Sadoun)
au mariage… DR

Pourtant, Made in China va amener le spectateur à des questionnements autour de l’identité et de l’origine tandis que François va devoir se réconcilier avec son arrondissement natal pour constater l’importance des racines. Bien sûr, Julien Abraham, le réalisateur, confie à Medi Sadoun (qui, lui, jouait Rachid dans Qu’est-ce qu’on a fait…) le rôle du copain « bien de chez nous » qui formule avec application tous les stéréotypes et n’hésite pas à mettre les pieds dans les plats mais cette histoire (qui offre de nombreux personnages à des acteurs asiatiques) parvient aussi à être émouvante lorsqu’elle aborde la relation, pleine de pudeur, du fils et du père…

"La femme...": la tonitruante Sophia (Anne-Elisabeth Bossé). DR

« La femme… »: la tonitruante Sophia
(Anne-Elisabeth Bossé). DR

INTELLOS.- Dire que Sophia est mal dans sa peau est un doux euphémisme. En même temps, on peut se dire qu’elle a de quoi. Car on peut être une brillante diplômée universitaire après avoir soutenu une thèse intitulée « Intrication des dynamiques familiales et politiques chez les continuateurs d’Antonio Gramcsi » et être sans emploi. Alors, en attendant de trouver un sens à sa vie et… un boulot, Sophia habite chez son frère Karim. Ces deux-là s’adorent et se hurlent dessus continuellement. Leur relation fusionnelle va être mise à rude épreuve lorsque Karim, séducteur invétéré, tombe éperdument amoureux d’Éloïse, la gynécologue de Sophia… Car la blonde Sophia est une perfection sur (longues) jambes en plus d’être agréable. Alors Sophia craque : « C’est pas normal d’être aussi gentille tout le temps ! »
C’est le portrait ravageur d’une sacrée trentenaire que signe Mona Chokri dans La femme de mon frère (Québec – 1h57. Dans les salles le 26 juin). Faut-il voir dans cette comédie le portrait de toute une génération qui a (encore) l’air de beaucoup se chercher ? L’actrice québecoise (vue chez Xavier Dolan dans Les amours imaginaires et Lawrence Anyways) n’a sans doute pas cette ambition.

"La femme...": Eloise (Evelyne Brochu) et Karim (Patrick Hivon). DR

« La femme… »: Eloise (Evelyne Brochu)
et Karim (Patrick Hivon). DR

En passant à la réalisation d’un premier long-métrage, Monia Chokri livre tout à la fois l’observation d’une époque où la fiction finit par croiser la réalité mais aussi une réflexion sur l’apprentissage de l’amour. Car, il est bien là, le problème de Sophia. Elle voit son frère développer des comportements avec son amoureuse qu’il avait auparavant avec elle. Alors, forcément, elle craque. Le meilleur dans La femme de mon frère, ce sont les multiples notations, souvent très cocasses, sur la famille et ses éclats (le comédien israélien Sasson Gabaï est un père explosif et émouvant), sur le couple, sur l’université avec une joyeuse séquence d’ouverture. Tout cela s’articule autour d’une Sophia, intello foutraque et très « attachiante » qui n’arrête pas de se prendre les pieds dans tous les tapis qui passent et à laquelle Anne-Elisabeth Bossé confère un fameux abattage. On aime aussi entendre tous ces Québécois manier une langue savoureuse qui fait la part belle au « chum », au « lift », au « niaiseux » ou au « char ». Mais, in fine, le flot de mots finit (presque) par nous saoûler…

'Noureev": Le danseur étoile (Oleg Ivenko) et ses admirateurs français. DR

‘Noureev »: Le danseur étoile (Oleg Ivenko)
et ses admirateurs français. DR

OCCIDENT.- Jeune prodige de la danse russe, Rudolf Noureev est à Paris en juin 1961 avec la troupe du Théâtre Mariinsky pour se produire sur la scène de l’Opéra. Travailleur acharné, Noureev apprécie aussi la fête et est fasciné par les folles nuits parisiennes et par la vie artistique et culturelle de la capitale. Il va se lier d’amitié avec Clara Saint, jeune femme introduite dans les milieux huppés mais aussi avec le danseur Pierre Lacotte. Les autorités soviétiques, elles, sont ulcerées des frasques du danseur et de ses fréquentations occidentales. Les hommes du KGB, chargés de le surveiller, serrent Noureev de plus en plus près. Alors que le ballet s’apprête à partir pour Londres, Rudolf Noureev fait le choix irrévocable de passer à l’Ouest. Le 16 juin, à l’aéroport du Bourget, il fausse compagnie aux agents du KGB et réclame l’asile politique auprès des services secrets français…

"Noureev": Pushkin (Ralph Fiennes) et ses élèves. DR

« Noureev »: Pushkin (Ralph Fiennes)
et ses élèves. DR

Il y a plus de vingt ans, Ralph Fiennes avait lu, avec intérêt, la biographie consacrée par Julie Kavanagh à Rudolf Noureev (1938-1993) mais il aura fallu au comédien et cinéaste britannique attendre 2018 pour porter à l’écran ce Noureev (Grande-Bretagne – 2h07. Dans les salles le 19 juin) qui a tout du classique biopic. Certes Fiennes s’intéresse plus spécialement à ces jours de 1961 où la superstar de la danse classique file à l’Ouest au nez et à la barbe du KGB. Pour les Soviétiques (qui le jugeront, par contumace, pour trahison) le coup est rude en pleine Guerre froide alors même que Noureev disait volontiers : « La politique ne m’intéresse pas ». Cependant son film est construit en trois temps car, outre 1961 dans la capitale française, l’acteur de La liste de Schindler (1993) et du Patient anglais (1996) évoque aussi les années de formation de Noureev (1955-1961) à Léningrad et son enfance à la fin des années quarante. Pour le reste, c’est un Noureev attendu qu’incarne le danseur ukrainien Oleg Ivenko (entouré d’Adèle Exarchopoulos, Raphaël Personnaz et de Fiennes dans le rôle de Pushkin, le mentor de Noureev) pour ses débuts au grand écran. La star russe est en effet présentée comme un artiste d’exception mais aussi comme un personnage insupportable et despotique. Le film suggère enfin que Noureev, ayant découvert son homosexualité, voulait passer à l’Occident, symbole de liberté…

Georges et son terrible cauchemar à franges  

Georges (Jean Dujardin) et son blouson à franges. DR

Georges (Jean Dujardin)
et son blouson à franges. DR

Mais pourquoi donc, au risque de faire déborder la cuvette, Georges s’applique-t-il à enfoncer son veston dans les WC d’une aire d’autoroute ? La réponse est peut-être dans l’énigmatique plan qui ouvre Le daim… Plusieurs personnages y répètent : « Je promets de ne plus jamais porter de blouson de toute ma vie »
Au volant de sa vieille Audi, Georges avance sur la route. Bientôt, celle-ci le mène dans la montagne. Georges a rendez-vous avec un vieil homme auquel il confie qu’il est « superexcité ». Désormais, il n’est plus temps d’attendre. Georges veut la voir… cette veste à franges 100% daim qu’il est venu acquérir un prix très conséquent. Et c’est un « Putain ! » admiratif qui salue ce « vêtement pas banal ». En cadeau, le vendeur offre à Georges un caméscope numérique quasiment neuf…
Dans un hôtel presque désert et perdu, Georges s’installe dans la chambre 15. Il compte y séjourner un mois, le temps de mûrir son grand projet. Sa carte bancaire bloquée, Georges laisse en gage au réceptionniste son alliance en or. Il n’en a plus vraiment besoin. Au téléphone, son épouse –qui a bloqué son compte- lui a simplement déclaré : « Tu n’existes plus… »
Dans un bar du coin, Georges boit un whisky. Au bout du comptoir, la serveuse et une cliente semblent se moquer de lui. « Vous parlez de mon blouson ? » lance Georges. Evidemment pas. Mais la conversation s’engage. Et vous faites quoi ? Pourquoi Georges a-t-il répondu : cinéaste ? Si la cliente, une prostituée, lui propose un plan porno qu’il décline, la serveuse, elle, s’emballe. Le cinéma, c’est son truc. D’ailleurs, elle est monteuse. Denise aime remonter des films qui existent déjà. Ainsi, elle a mis Pulp Fiction dans… l’ordre. Avec un résultat assez médiocre, quand même. Si Georges ne comprend rien au cinéma et à tout ce que Denise lui demande, il saisit quand même que le film peut être une bonne manière de « documenter » son grand projet. Sur lequel, on ne dira rien de plus…

Une rencontre autour du cinéma... DR

Une rencontre autour du cinéma… DR

Mais, une chose est certaine. Il n’en pas vraiment bien, Georges. Bien sûr, depuis le début, on le voit ruminer et marmonner mais là, il commence à mener des conversations avec son blouson : « On fait une belle équipe tous les deux ! »
Avec Le daim, son huitième long-métrage, Quentin Dupieux signe son premier film… réaliste. Loin de l’univers zinzinland de ses œuvres précédentes, le cinéaste embarque le spectateur dans une histoire cauchemardesque mais dont le personnage central est bien concret. Ce Georges-là, on pourrait bien le rencontrer dans la rue. Peut-être même l’a-t-on déjà croisé… Et on frémit rétrospectivement en se disant qu’on portait un blouson, ce jour-là !
« Je voulais filmer la folie, explique le cinéaste. J’ai l’étiquette d’un réalisateur qui fait des films fous, mais je n’avais jamais vraiment filmé la folie en face. (…) Il y a toujours eu dans mes films précédents des astuces pour que la folie soit plutôt un truc « rigolo » et hors du réel. C’est les films qui étaient dingues, pas les personnages. J’avais très envie de me confronter enfin à un personnage qui déraille, sans artifice, sans mes trucages habituels. Le Daim est donc mon premier film réaliste. Je sais que ça fait marrer les gens quand je le dis mais je le pense profondément… »

Un blouson en daim qui fait perdre pied à Georges. DR

Un blouson en daim qui fait
perdre pied à Georges. DR

De fait Le daim trouve pleinement sa place dans la filmographie de Dupieux puisque Non film (2001) était une mise en abyme d’un tournage, Steak (2007) parlait notamment d’un… blouson (rouge), Rubber (2010), évoquait un pneu tueur, Réalité (2014) la quête par un cinéaste du meilleur gémissement de toute l’histoire du 7eart tandis que Au poste ! (2018) confrontait les monologues délirants d’un flic et d’un suspect.
Avec Le daim (tourné dans les Pyrenées et doté d’une image laiteuse qui déréalise le propos), Quentin Dupieux nous plonge dans l’obsession pure et totale d’un type apparemment normal mais qui a complètement perdu la boule dans son souci d’être « le seul blouson au monde ». Et qui en devient totalement inquiétant. Sans fournir d’explications ou de raisons à la dérive de Georges, le cinéaste réussit à renvoyer son odyssée comme un miroir au spectateur. Dans ce décryptage d’une normalité effrayante et dans cette mise en scène, au demeurant brillante et maîtrisée, de l’absurde le plus complet, Quentin Dupieux rejoint un Bertrand Blier qu’il affirme apprécier et qui cultivait, lui aussi, la dinguerie noire dans Buffet froid (1979), Notre histoire (1984) ou Tenue de soirée (1986). Et puis, c’était déjà Dujardin qui incarnait Charles Faulque, l’écrivain alcoolique, déprimé et en perdition qui recevait, dans Le bruit des glaçons (2010), la visite de son cancer…
Ce qu’il y a de pire peut-être encore dans ce cauchemar aux allures de fait-divers, c’est que Georges est rejoint dans son délire par une Denise, jeune femme à priori promise à un avenir sans joie et soudain contaminée par sa folie. Dérushant les images tournées par Georges, Denise va, en effet, prendre à son compte la production de « l’œuvre »…

Denise (Adèle Haenel), caméra au poing. DR

Denise (Adèle Haenel), caméra au poing. DR

Volontiers comparé à Belmondo parce qu’il possède un côté héros sémillant, Jean Dujardin a réussi à séduire le grand public en distillant cependant un soupçon de décalage dans ses prestations grand public. Si Hubert Bonisseur de la Bath dans OSS 117 : Le Caire, nid d’espions (2006), est un crétin fini, Georges Valentin, l’acteur de The Artist (2011), est un loser; Antoine Abeilard, le compositeur d’Un plus une (2015) est bouleversé par la passion et Neuville, le hussard du Retour du héros (2018), un vrai imposteur. Mais Dujardin aime aussi les compositions plus discordantes. Le Georges du Daim est un cousin de Jacques Pora, le bon-à-rien de I Feel Good (2018) qui cultivait, lui, une autre obsession : trouver l’idée qui le rendrait riche…
Pour donner la réplique à Dujardin, Dupieux a mis dans le mille avec une Adèle Haenel simplement épatante. On savait, depuis En liberté ! (2018) qu’elle avait un vrai tempérament comique. Elle en use, dans Le daim, avec beaucoup de finesse en entraînant Denise sur la pente glissante d’une normalité en déroute.
Court mais parfaitement mené, Le daim est un sacré film sur une solitude terrible, une tristesse pathétique et une folie dangereuse.

LE DAIM Comédie dramatique (France – 1h17) de Quentin Dupieux avec Jean Dujardin, Adèle Haenel, Albert Delpy, Youssef Hadji, Julia Faure, Marie Bunel, Thomas Blanchard, Tom Hudson, Pierre Gommé, Laurent Nicolas. Dans les salles le 19 juin.

Les agents secrets, la veuve noire et les poules heureuses  

L'agent M (Tessa Thompson) fait équipe avec l'agent H (Chris Hemsworth). DR

L’agent M (Tessa Thompson) fait équipe
avec l’agent H (Chris Hemsworth). DR

UNIVERS.- Depuis 1997 et le débarquement sur nos grands écrans des agents K (Tommy Lee Jones) et J (Will Smith), on est tout à fait persuadé que nous ne sommes pas seuls dans l’univers et peut-être même que nous ne sommes pas l’espèce la plus évoluée. Il y avait donc de quoi s’attacher à l’aventure des Men in Black… Leur imposant succès (5,7 millions d’entrées en France) a évidemment contribué à des suites avec un n°2 en 2002 et un n°3 en 2012, tous signés Barry Sonnenfeld.
Avec, cette fois, F. Gary Gray aux manettes, le nouveau MIB, désormais International, a été frappé de plein fouet par la vague #MeToo. Exit les deux… Men et vive l’arrivée de la (Wo)Man…
En 2016, les agents du MIB de Londres, H et Grand T, affrontent, dans les hauteurs de la tour Eiffel, une engeance extraterrestre bien malfaisante nommée La Ruche. Vingt ans plus tôt, du côté de Brooklyn, la jeune Molly croise un jeune extraterrestre, lui sauve la vie et voit ses parents se faire « neurolyser » par des Men in Black. Evidemment marquée par ces événements, Molly n’aura de cesse d’en savoir plus et surtout de localiser le quartier général du MIB. Elle parvient un jour à y pénétrer mais se fait repérer. Au lieu de lui effacer la mémoire, l’agent O (Emma Thompson, en guest-star pépère et… féministe) décide de lui donner sa chance. Désormais stagiaire à l’agence de Londres, Molly va œuvrer en binôme avec l’agent H sur une enquête liée à la Ruche qui les entraîne à Marrakech puis en Italie.

Pawny, un nouveau venu dans l'univers MIB. DR

Pawny, un nouveau venu dans l’univers MIB. DR

Pas mal reboot et un peu spin-off, MIB International (USA  1h55. Dans les salles le 12 juin) tente donc de renouer avec une franchise à succès. On le sait, les MIB ont pour mission de protéger la Terre de la vermine de l’univers, mais celle-ci est plus nombreuse que jamais et la menace est d’autant plus grande qu’elle peut prendre la forme de n’importe qui, même d’agents du MIB… On s’attend donc à assister à des poursuites et des explosions propres à ce genre de blockbuster. Et ça ne rate pas, on devine à quel rythme, ça va péter. Pour porter l’enquête de M et H, on trouve une suite de personnages plus ou moins attendus comme Pawny, mini-extraterrestre déguisé en pièce d’échecs, Riza, une méchante marchande d’armes dérangée, un alien à tentacules ou encore deux tueurs acrobates incarnés par les jumeaux français Larry et Laurent Bourgeois… C’est du côté du casting que MIB International est sans doute le plus intéressant. Outre le « vétéran » Liam Neeson en grand T soupçonné d’être une taupe au sein du service, le duo H et M est défendu par l’Australien Chris Hemsworth, mondialement connu pour avoir été Thor dans les films Marvel et l’Américaine Tessa Thompson, vue également dans l’univers Marvel (Avengers : Endgame tout récemment). Toute cette grosse machinerie se regarde du coin de l’œil mais n’a rien de bouleversant.

Frances (Chloë Grace Moretz) et Greta (Isabelle Huppert). DR

Frances (Chloë Grace Moretz)
et Greta (Isabelle Huppert). DR

AMITIE.- Perdre son sac dans le métro, c’est vraiment le sale coup ! Alors on comprend aisément que Frances McCullen ait trouvé très naturel de le rapporter à sa propriétaire d’autant qu’il y avait tout ce qu’il fallait dedans pour retrouver Greta Nideg. C’est sûr que Frances aurait pu déposer ce sac à main au bureau des objets trouvés du commissariat le plus proche. Mais là, elle va donc sonner à la porte de cette veuve esseulée aussi excentrique que mystérieuse. Qui, évidemment, l’accueille avec un grand ouf de soulagement… Bientôt cette Greta qui avoue souffrir d’une insoutenable solitude, va mettre le grappin sur Frances pour s’en faire une amie. Comme Frances est fragilisée par la mort récente de sa mère, elle entre dans le jeu de Greta. Même si elle se rend quand même compte que faire d’une parfaite inconnue, une mère de substitution, c’est assez tordu. D’autant que cette relation va rapidement prendre un tour des plus inquiétants. Et lorsque Frances découvre, dans un placard du domicile de Greta, un alignement de sacs tous semblables à celui qu’elle a trouvé dans le métro, elle se dit que quelque chose de machiavélique est en route. Mais n’est-il pas trop tard ? Frances a-t-elle définitivement mordu à l’hameçon ?

Greta et Frances en mauvaise posture. DR

Greta et Frances en mauvaise posture. DR

Révélé par La compagnie des loups en 1984, l’Irlandais Neil Jordan, 69 ans, a été remarqué pour des films comme Mona Lisa (1986) ou Michael Collins (1996), fresque historique sur l’un des héros de l’indépendance irlandaise… « Ce qui m’a séduit dans ce projet, c’est la simplicité de l’intrigue, dit le cinéaste. Une jeune femme, une veuve et un sac à main de cuir vert. L’idée que toute rencontre fortuite puisse aussi bien déboucher sur une amitié réconfortante que donner lieu à l’emprise terrifiante d’une relation obsessionnelle m’a intrigué. » Deux femmes, d’âges différents, tentant de combler, par amitié, les manques de leurs existences, il y a là bien matière à intrigue. Mais Greta (USA –  1h37. Dans les salles le 12 juin) s’embarque vite dans des méandres improbables. Pas question de révéler, ici, les rebondissements d’un thriller qui tente de susciter la terreur autour d’un personnage forcément monstrueux même s’il est parfaitement lisse d’apparence. Evidemment, on peut appeler alors le cher Alfred Hitchcock à la rescousse, ça n’y changera rien. On décroche vite de cette histoire où le petit chaperon rouge new-yorkais s’apprête à se faire croquer par un loup déguisé en professeur de piano. Si Chloë Grace Morez, vue récemment dans le Suspiria (2018) de Luca Guadagnino, remake du film-culte de Dario Argento, installe son joli minois dans ce mauvais rêve éveillé, on reste un peu plus sur notre faim quant à la performance de notre Isabelle Huppert nationale. Hiératique, engoncée dans son imper, sa Greta, dangereuse sous tous rapports, finit par ne plus faire peur. Pour un peu, elle ferait pitié.

Un peu de poésie à la ferme. DR

Un peu de poésie à la ferme. DR

OEUFS.- L’actualité rattrape souvent la fiction… L’autre jour, on apprenait ainsi qu’une vidéo publiée en ligne par le collectif L214 avait mis le feu aux poudres du côté d’une grosse exploitation du Morbihan, les militants dénonçant les mauvais traitements infligés à des poulets en cage… Dans Roxane (France – 1h25. Dans les salles le 12 juin), c’est tout le contraire qui se passe ! Petit producteur d’œufs bio dans un élevage du centre Bretagne, Raymond Leroux est, lui, très attentif au bien-être de ses gallinacées. On imagine volontiers qu’une poule bien dans ses plumes et sur ses pattes, fait de plus jolis œufs qu’une malheureuse en batterie… Mais Raymond a un (beau) secret pour rendre ses poules heureuses ! Lui, qui ne se déplace jamais sans sa fidèle Roxane, une jolie poule blanche, réunit quotidiennement sa basse-cour pour lui déclamer des tirades de Cyrano de Bergerac. Et c’est simple, « Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme ! », les poules bretonnes en raffolent. Mais, las, le théâtre et les vers, c’est bien beau ! Raymond et sa famille subissent de plein fouet la pression et les prix imbattables des grands concurrents industriels. Pour tenter de sauver sa petite entreprise, sa famille et son couple, le fermier a une idée aussi folle qu’incroyable: faire le buzz sur Internet.

Raymond (Guillaume de Tonquédec) en plein tournage. DR

Raymond (Guillaume de Tonquédec)
en plein tournage. DR

Originaire de Vannes, ayant passé beaucoup de temps chez ses grands-parents agriculteurs, Mélanie Auffret a trouvé le sujet de son premier long-métrage lorsqu’un fermier, plutôt taiseux, lui avait confié un secret : il récitait souvent des textes de grands auteurs de théâtre à ses vaches pendant la traite… Porté par un Guillaume de Tonquédec dans un registre aimablement romantique, Roxane se présente comme une agréable petite comédie joliment caquetante. Si Raymond est touchant autant quand il parle à ses poules que lorsqu’il se met en scène sur ses vidéos bien cheap pour Youtube, autour de lui, les autres personnages sont plus caricaturaux, qu’il s’agisse des collègues agriculteurs, du patron du « méchant » groupe industriel ou encore de la combattive épouse (Léa Drucker), de Poupou l’autarcique un peu neu-neu (Lionel Abelanski) ou de la grand-mère grande gueule (Liliane Rovère). Bref, tout cela est bien gentil. Ca ne va pas bien loin mais ça ne fait de mal à personne. C’est déjà ça…

Destination Zgierz, un voyage drôle et triste  

Adam (Arthur Igual) et Anna (Judith Chemla), un couple parisien en partance... DR

Adam (Arthur Igual) et Anna (Judith Chemla),
un couple parisien en partance… DR

Un proverbe polonais affirme : « Si tu vas en guerre, prie une fois ; si tu vas en mer, prie deux fois ; si tu vas en mariage, prie trois fois ». Combien de fois, Anna avait-elle prévu de prier en partant à la recherche de ses racines en Pologne ?
Même s’ils ont bien du mal à « couper le cordon » avec leur tout jeune fils et sans doute encore plus de mal à le confier à ses grands-parents (la liste des consignes est déjà un bel élément de comédie), Anna et Adam, jeune couple de Parisiens aux origines juives polonaises, partent pour la première fois de leur vie en Pologne. Ils ont été invités à la commémoration du 75e anniversaire de la destruction de la communauté du village de naissance du grand-père d’Adam. Si Adam n’est pas vraiment emballé par ce voyage, Anna, elle, est surexcitée à l’idée de découvrir la terre qui est aussi celle de sa grand-mère. Enfin… d’après le peu qu’elle en connaît.
Lune de miel va donc raconter, sur le ton d’une fantaisie mâtinée de gravité, un voyage à la recherche des origines d’un jeune couple qui, s’il a bien décidé de partir, n’est pas tout à fait d’accord sur la marche à suivre. Pour cette première mise en scène, Elise Otzenberger s’est appuyée sur du vécu. Car le voyage en Pologne a bien eu lieu en 2009. Dans la même petite ville près de Lodz, avec le même cimetière et le même rabbin pour diriger la cérémonie. La cinéaste et son mari avaient posté des messages sur des sites de recherche mettant en relation des descendants de certains shtetls… C’est là qu’ils ont été contactés par une Polonaise, non-juive, de Zgierz. Elle s’était passionnée pour l’histoire de la communauté juive de son village et s’était mise en tête d’organiser cette commémoration…

A la découverte d'un pays... DR

A la découverte d’un pays… DR

Si Lune de miel repose donc sur des éléments autobiographiques forts et précis et si, au départ, la réalisatrice était encombrée par la volonté d’être fidèle à ce voyage, elle a cependant fait le pari de la fiction, notamment en intégrant dans le récit le personnage de la mère d’Anna, délicieusement incarnée par Brigitte Roüan. Et, tout en jouant le jeu de la fiction, Elise Otzenberger s’est s’appliquée à conserver son cap, en l’occurrence parler de l’absence, du fait de ne pas vraiment trouver ce qu’on est venu chercher…
Ce voyage dans « les sensations des ancêtres », comme s’écrie Anna, s’articule autour de deux grands temps. La première partie, colorée et portée par les Polonaises de Chopin, repose sur les fantasmes d’Anna sur la Pologne. On goûte cette déambulation, composée de savoureuses notations, dans Cracovie lorsqu’Adam et Anna entrent dans un magasin de lingerie, qu’il est question de saucisses de porc ou que, dans un restaurant, le ton monte autour de la recette du bortsch… Lorsqu’Adam et Anna prennent la route en voiture pour ce village dont ils ne savent rien, le voyage devient une expédition. Sur laquelle, de jeunes autochtones, très amateurs de vodka, posent un regard rigolard…
Lune de miel joue alors sur plusieurs registres d’émotions, allant de la drôlerie au pur malaise, notamment avec la « disneylandisation de la Shoah » et son petit business comme dans ce marché où l’on remarque des poupées de rabbin tenant des billets de banque, où se côtoient ménorah et croix gammée !

Quand la famille débarque en Pologne... DR

Quand la famille débarque en Pologne… DR

Si les images de la chef-op Jordane Chouzenoux sont d’abord foisonnantes et chaudes, elles virent à des tonalités plus grises lorsque le film, aux accents du standard Hava Naguila, aborde sa seconde partie. C’est alors le temps des prières dans le cimetière tandis que le kantor entreprend la litanie des camps, faisant se lever les ombres terribles d’Auschwitz, Dachau, Maidanek, Treblinka. Un cimetière où manquent nombre de pierres tombales. Elles ont servi -sic- à réaliser la terrasse de la maison polonaise juste en face… Et puis, l’émotion est encore au rendez-vous tant avec la séquence où une guide explique la Shoah à des écoliers dans le cimetière de Cracovie. Pour ce moment, Elise Otzenberger a renoncé à employer une comédienne, confiant le « rôle » à Evelyn Askolovich, une authentique rescapée des camps de la mort, déportée enfant à Bergen Belsen. Enfin, il y a le face-à-face entre Anna et sa mère autour des douloureux silences sur le passé et le souci de pouvoir enfin se projeter dans une histoire commune. Une douleur encore plus prégnante lorsque mère et fille arrivent à l’adresse de la maison de leur babouchka…

Après la cérémonie au cimetière... DR

Après la cérémonie au cimetière… DR

Auteur du scénario, de l’adaptation, des dialogues et de la réalisation, Elise Otzenberger donne, avec Lune de miel, une comédie où la question de la mémoire distille une délicate mélancolie. La cinéaste a trouvé avec Arthur Igual et Judith Chemla, deux comédiens attachants pour incarner ce couple qui, parfois, s’engueule. « Putain, j’ai épousé un Juif antisémite ! » lance Anna tandis qu’Adam rétorque : « Moi, j’ai épousé Rabbi Jacob… », les deux convenant in fine : « On est quand même plus Juifs que polonais ! »

LUNE DE MIEL Comédie dramatique (France – 1h28) d’Elise Otzenberger avec Judith Chemla, Arthur Igual, Brigitte Roüan, Isabelle Candelier, Antoine Chappey, André Wilms. Dans les salles le 12 juin.

RENCONTRE Elise Otzenberger : « Le défi, c’était de parler de l’absence »

Elise Otzenberger« A la base, le film est très proche de ce qui m’est arrivé dans la vraie vie… » Dans l’agréable restaurant des Jardins de Sophie qui accueillait le dîner de clôture des Rencontres du cinéma de Gérardmer, Elise Otzenberger savourait le bel accueil réservé à son premier film lors de la dernière projection des Rencontres 2019. La cinéaste a fait ses débuts au théâtre classique avant d’aller des pièces du répertoire vers le Café de la Gare où elle monta, en 2007, son spectacle/monologue Mon Hollywood… Cher Monsieur Spielberg. Au cinéma, elle débuta chez Jugnot dans Meilleur espoir féminin avant de jouer chez Salvadori, Chatilliez, Eleonore Faucher ou Lou Ye. Mais, aujourd’hui, ce sont les projets de réalisation qui occupent Elise Otzenberger : « J’ai toujours écrit mais j’ai mis du temps à rendre cette activité aussi professionnelle que le jeu. Et puis le souvenir de ce voyage à Zgierz m’est apparu comme une évidence : c’est cela qu’il fallait raconter ! » Le voyage a duré trois semaines : « C’était juste quelques semaines après notre mariage. Donc, c’était une lune de miel… Mais, je vous rassure, on est allé ailleurs après ! »
Avec un large sourire, la réalisatrice confie : « Je me sens superpolonaise. Il y a des trucs, des images, les sensations de mes ancêtres qui remontent. Je retrouve en fait la Polonaise qui est en moi… » A travers son film, la jeune femme évoque des obsessions familiales : « Mes parents étaient complètement athées. La religion n’était pas une préoccupation. Mais quand même avec une transmission forte de l’identité juive, très axée sur la Shoah. » « Le défi du film, souligne la cinéaste, c’était de parler de l’absence. Tout en ayant de la fantaisie là où on l’attend pas forcément. » Grâce à Judith Chemla, le personnage d’Anna développe un côté « complètement au taquet » bienvenu… Elise Otzenberger : « C’est de voir Judith dans Camille redouble qui a déclenché mon envie. C’est une comédienne qui a beaucoup de naturel et de sincérité. Elle a un tempérament comique très fort et en même temps un visage très émouvant ».

Les chômeurs, les riches et un jeu (très) dangereux  

Dans la famille de Ki-taek, il s'agit de survivre... DR

Dans la famille de Ki-taek,
il s’agit de survivre… DR

Ah, il n’est pas vraiment sympa, l’univers de la famille de Ki-taek ! Parasite s’ouvre sur un plan de chaussettes qui sèchent devant un soupirail, seule ouverture d’un sous-sol crasseux où se baladent des bestioles… Un travelling vertical et on découvre Ki-woo, le fils de la famille qui lâche : « C’est la merde ! » De fait, cela concerne surtout le wifi qu’il ne capte plus tandis que, depuis la cuisine, la mère prend des nouvelles de…Whatsapp. Si l’endroit est sinistre, la cocasserie pourtant s’installe avec une « course » au réseau que Ki-woo et sa sœur Ki-jung finiront par retrouver, quasiment perchés sur les toilettes…
On a compris que Ki-taek et les siens sont dans la mouise. Et le montage de boîtes en carton pour la compagnie de pizzas voisine ne suffit pas à la survie de ces chômeurs au long cours. Lorsque Min, un ami étudiant de Ki-woo, lui parle de la richissime famille Park et de leur fille Da-hye qui a besoin de cours particuliers d’anglais, l’univers de nos chômeurs semble soudain s’éclairer… « S’occuper de gosses de riches, ça paye bien ! » affirme Min, qui a de toute façon une idée derrière la tête. Le premier, Ki-woo, devenu Kevin, va s’introduire chez les Park. Beaux quartiers, pelouse parfaite, superbe maison d’architecte, gouvernante impeccable, on est loin du gourbi où croupissent Ki-taek et sa famille. Et comme la diaphane et superficielle Mme Park semble d’une insondable naïveté, Kevin obtient le job. Qu’importe, si les diplômes qu’il présente sont des faux ! D’autant que Kevin se défend : « Ce ne sont pas des contrefaçons, j’ai juste imprimé mes diplômes universitaires par avance… » Bientôt, Kevin évoquera une certaine Jessica (qui n’est autre que sa sœur) grande spécialiste en art-thérapie, tout à fait à même de canaliser la « folie » du jeune Da-song, le petit dernier des Park…

Ki-jung et Ki-woo à la recherche du wifi. DR

Ki-jung et Ki-woo à la recherche du wifi. DR

On n’en dira pas plus. A Cannes, le réalisateur de Parasite disait, dans le traditionnel dossier de presse : « Aujourd’hui, quand des personnes attendent avec impatience un film, elles s’éloignent de leurs sites d’actualité habituels, et règlent le volume de leurs écouteurs de manière à ne plus entendre les échos des spoilers. Elles préfèrent ne pas savoir. Parasite n’est évidemment pas le type de film qui repose uniquement sur son twist final. (…) Malgré tout, je persiste à croire que n’importe quel cinéaste désire que son public puisse vivre pleinement les différents rebondissements de l’histoire, quelle que soit leur importance, et qu’il soit happé par toutes les émotions qu’ils génèrent. » Dont acte.
On savait depuis Jean Renoir et La règle du jeu (1939) puis avec Robert Altman et son Gosford Park (2001) que les grands bourgeois vivent dans les pièces d’apparat alors que la domesticité exerce ses talents dans les sous-sols. Aux maîtres français et américain, on peut désormais adjoindre l’excellent Bong Joon Ho qui contribue, à sa manière, à cette réflexion sociétale…
Avec Parasite (기생충 en coréen), Bong Joon Ho signe son septième long-métrage et arrive, cette fois, en pleine lumière grâce à une Palme cannoise, amplement méritée et remportée dans un contexte 2019 spécialement relevé. Il n’en demeure pas moins que le cinéaste sud-coréen de 49 ans est loin d’être un inconnu pour les cinéphiles. Pour tous les autres, c’est carrément le moment de le découvrir !

La vie vue depuis un sous-sol d'un quartier pauvre. DR

La vie vue depuis un sous-sol
d’un quartier pauvre. DR

Dès son second « long », il frappait fort avec le désormais culte Memories of Murder (2003), un thriller impeccable et implacable, véritable réflexion sur le Mal à travers l’enquête sur un violeur tueur en série menée par deux policiers très dissemblables. Le metteur en scène s’est ensuite frotté à la science-fiction avec The Host (2006) vu à la Quinzaine des réalisateurs cannoise puis avec Le transperceneige (2013), deux variations brillantes sur le genre. En 2009, dans le cadre d’Un certain regard à Cannes, on avait aussi apprécié un Bong Joon Ho sensible et touchant avec Mother, odyssée d’une mère décidée à prouver que son fils, déficient mental léger, n’est pas l’auteur du meurtre pour lequel il est en prison. Enfin, en 2017, il donnait Okja, film fantastique entre burlesque et merveilleux.
Réussissant la (difficile) conjonction du cinéma populaire et du film d’auteur, Parasite est à la fois un magnifique exercice de style et une profonde réflexion, dans un subtile dosage d’humour, de suspense et d’émotion, sur une société, certes coréenne, dévorée par les inégalités, qui fonctionne mal parce que le seul point de convergence entre les classes tourne autour de l’emploi… « Aujourd’hui, dit Ki-taek, pour un poste d’agent de sécurité, 500 universitaires postulent… »
« Pour des personnes issues de milieux différents, explique le cinéaste, cohabiter n’est pas chose facile. C’est d’ailleurs de plus en plus vrai dans un monde où les relations humaines fondées sur les notions de coexistence et de symbiose se délitent, et où chaque classe sociale devient parasitaire pour les autres. Au milieu d’un tel monde, qui pourrait pointer du doigt une famille qui lutte pour sa survie en les affublant du nom de parasites ? » Dans cette « comédie sans clowns », dans cette « tragédie sans méchants », Bong Joon Ho observe ceux qui étaient peut-être des amis, des voisins, des collègues et qui ont été poussés vers le précipice.

Le bonheur (fragile) d'une garden-party... DR

Le bonheur (fragile) d’une garden-party… DR

Dans Parasite (dont le titre est teinté d’humour), on pourrait faire un inventaire à la Prévert avec une grosse pierre magique, une petite culotte, un fantôme enfantin, un gâteau à la crème, une tente d’Indiens, trois chiens de manchon, un bunker secret, du duvet de pêche, une garden-party, un couteau de cuisine, des signaux en morse, une pluie battante, des eaux qui montent, des lignes à ne pas franchir et des odeurs sui generis qui pourraient bien mener au drame…
Fortement axée sur des personnages de grands frapadingues envoyant des dialogues savoureux et décalés, cette fable sociale qui mélange avec brio les genres et fait aussi songer à Affreux, sales et méchants (1976), Théoreme (1968) ou la très massacrante Cérémonie (1995) de Chabrol (auquel le réalisateur rendit hommage en recevant sa Palme) repose sur un casting irréprochable mené par Song Kang Ho (Ki-taek), grande star coréenne, déjà présente dans Memories et The Host.
Allègre, noir, cruel, vertigineux, imprévisible, mystérieux, drôle, terrifiant, triste, bouffon, vénéneux, violent, déroutant, timbré, métaphorique, voilà des qualificatifs qui conviennent tous à une œuvre impressionnante qui laisse entendre que tout cela va mal finir…

PARASITE Thriller (Corée du Sud – 2h15) de Bong Joon Ho avec Song Kang Ho, Lee Sun Kyun, Cho Yeo Jeong, Choi Woo Shik, Park So Dam, Chang Hyae Jin, Jung Ziso, Lee Jeong Eun, Jung Hyeon Jun. Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs. Dans les salles le 5 juin.