Zenong, Ai’ai, Betty, Roy, Arthur et César  

Allez, il ne faudrait pas prendre du temps pour les fêtes… Parce qu’on en oublie d’écrire… Alors, un triple papier en forme de séance de rattrapage.
CHINE.- Ah, Dieu que la Chine est glauque ! C’est en tout cas le sentiment que l’on ressent fortement en sortant de voir Le lac aux oies sauvages, le très remarquable thriller de Diao Yinan présenté en mai dernier en compétition à Cannes. Mais on avait déjà remarqué le cinéaste chinois en 2014 lorsque son troisième long-métrage, Black Coal, avait remporté l’Ours d’or à la Berlinale… Avant d’écrire Black Coal, Yinan, grand lecteur de romans noirs occidentaux des années 40 et 50, avait déjà imaginé le scénario du Lac… mais ne le trouvait pas assez abouti. La réalité et les médias sont venus valider une hypothèse littéraire. Ainsi une « assemblée nationale de voleurs » s’est vraiment tenue en 2012 à Wuhan, le premier port fluvial de Chine, avec des délégués venus de tout le pays pour se partager les territoires. Aujourd’hui, la séquence, aussi violente que savoureuse et satirique, figure bien dans cet épatant film de genre qui mêle une pure histoire de gangsters avec une réflexion sur le monde et la société…

"Le lac...": Zenong Zhou (Hu Ge). DR

« Le lac… »: Zenong Zhou (Hu Ge). DR

Le lac aux oies sauvages (Chine – 1h50. Dans les salles le 25 décembre) s’ouvre sur une rencontre, un soir de pluie, d’un homme et d’une femme dans une petite gare de banlieue. Zenong Zhou (Hu Ge) est un chef de gang en quête de rédemption, Ai’ai Liu une prostituée prête à tout pour recouvrer sa liberté. Ensemble, ils se retrouvent au cœur d’une chasse à l’homme et décident de jouer une dernière fois avec le destin. L’homme en fuite pourrait être un chevalier errant d’aujourd’hui et Ai’ai, vêtue en baigneuse pour draguer ses clients sur le bord du lac, une courtisane de l’ancien temps…  « Mes héros, dit le cinéaste, ont des faiblesses et des peurs. Chez eux, le « chevaleresque » et la « vertu » ne sont pas affaire de serment solennel, ni d’entraînement. Ce sont des choses qui surviennent dans la banalité du quotidien : le personnage est brusquement acculé à ce destin par une force qui le dépasse. La vertu chevaleresque n’est pas qu’affaire de « chevalier ». Elle se manifeste chez des personnages qu’on dirait « peu recommandables », sous la forme d’une exigence intérieure… »

"Le lac...":  Shujun (Wan Quian) et Ai'ai (Gwei Lun Mei). DR

« Le lac… »: Shujun (Wan Quian)
et Ai’ai (Gwei Lun Mei). DR

Mettant brillamment en scène le « couvert de la nuit » et son mystère, la mort qui rôde et des créatures insolites qui surgissent des ténèbres, Diao Yinan, 50 ans, cultive le vacillant et le vague, joue sur les taches de lumière, les couleurs denses, les rues désertes d’un univers urbain impressionnant pour organiser un monde surréel (à la bande son extrêmement sophistiquée) où l’homme rode comme un animal à la frontière mouvante entre rêve et réalité. Enfin, dans ce thriller au titre bucolique où il est aussi question du goût du pouvoir, de l’avidité et de la trahison, le cinéaste use, avec brio, d’un certain romantisme et d’une vraie poésie, notamment dans ces séquences où l’eau est très présente et où s’impose la belle figure de la « baigneuse » à laquelle la ravissante Gwei Lun Mei prête ses traits fins et son sourire inquiet… A ne pas rater!
ARNAQUE.- Roy Courtnay est un escroc professionnel et on le comprend très rapidement. Ce type déjà âgé est une sorte de prédateur. Non pas sexuel (encore que la chose le titille quand même…) mais assurément financier. Et comme l’heure est à internet, c’est sur les réseaux sociaux que Courtnay débusque sa prochaine cible, en l’occurrence la charmante Betty McLeish. Betty a tout pour intéresser Roy. Récemment devenue veuve et plutôt fortunée, elle cherche l’âme sœur sur un site de rencontres. Dès la première rencontre entre Roy et Betty, l’arnaqueur commence par faire son numéro bien rodé de manipulateur et la veuve, visiblement séduite, lui semble facile à duper. Tout juste y a-t-il Stephen, un petit fils encombrant, qui estime que Roy va très/trop vite en besogne avec sa grand-mère…

"L'art...": Betty McLeish (Helen Mirren) et Roy Courtnay (Ian McKellen). DR

« L’art… »: Betty McLeish (Helen Mirren)
et Roy Courtnay (Ian McKellen). DR

Avec L’art du mensonge (USA – 1h50. Dans les salles le 1er janvier), le cinéaste américain Bill Condon orchestre un thriller dont la mécanique astucieuse est d’abord plutôt attrayante. On se laisse happer d’entrée par ce scénario et on se demande comme l’arnaqueur va procéder avant de se rendre compte qu’il s’agit plutôt d’un jeu du chat et de la souris. Où la souris n’a peut-être pas dit son dernier mot… Le problème, c’est que plus le film avance et que les rebondissements s’empilent, plus la mécanique devient extravagante. Alors que Roy, au-delà de l’arnaque planifiée de Betty, trempe encore dans des magouilles financières avec des investisseurs russes, on se demande où tout cela va nous mener, de supercheries de plus en plus insidieuses à des complots et des trahisons d’une autre époque…

"L'art...": Betty et Roy. DR

« L’art… »: Betty et Roy. DR

Reste alors l’argument de taille de l’interprétation. Tant Helen Mirren que Ian McKellen sont ce qu’il est convenu d’appeler des monstres sacrés. La première a été couronnée de l’Oscar de la meilleure actrice en 2006 pour The Queen et le second fut Gandalf dans la saga du Seigneur des anneaux et Magnéto dans celle des X-Men. Les deux comédiens britanniques semblent ici se régaler de leurs personnages et on les regarde œuvrer avec plaisir… même si on a décroché depuis longtemps d’une aventure quand même singulièrement tirée par les cheveux.

"Le meilleur...": Arthur (Fabrice Luchini) et César (Patrick Bruel).

« Le meilleur… »: Arthur (Fabrice Luchini)
et César (Patrick Bruel).

AMITIE.-  On est bien d’accord, un tandem Luchini/Bruel, ça a une certaine allure à l’affiche. C’est même certainement assez vendeur. Et on imagine volontiers que les fans du premier comme les groupies du second ont pris le chemin de la salle obscure. On a fait pareil. Après avoir quand même tardé un temps. Avec l’impression bizarre que ça ne serait pas aussi emballant que cela. Et on n’avait pas tort.
Arthur Dreyfus, chercheur de son état, est un type aussi effacé que son ami d’enfance César Montesiho est exubérant. Le premier est du genre à n’être jamais à découvert alors que le second flambe comme un fou. Ces deux-là se sont rencontrés dans un internat de province et se sont jurés d’être amis à la vie à la mort. Parce que César n’a jamais les papiers qu’il faut, il emprunte la carte Vitale d’Arthur pour des examens à l’hôpital. Et c’est évidemment Arthur qui est convoqué par les médecins pour s’entendre dire qu’il lui reste quelques mois seulement à vivre. Arthur comprend que César est condamné. Devant sa mine déconfite, César imagine, lui, qu’Arthur ne va pas bien du tout. Les deux amis décident alors de tout plaquer pour rattraper le temps perdu et vivre à fond.

"Le meilleur...": Randa (Zineb Triki), César et Arthur. Photos Mika Cotellon

« Le meilleur… »: Randa (Zineb Triki),
César et Arthur.
Photos Mika Cotellon

Avec Le meilleur reste à venir (France – 1h53. Dans les salles le 4 décembre), les réalisateurs Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière ont conçu un drame triste mais où le tragique est générateur, à l’instar des films de Capra ou Wilder, de comédie. Autour du temps qui reste et de ce qu’on en fait, de la perte, de la nostalgie des rêves passés, les auteurs, en 2012, du Prénom (3,3 millions d’entrées en France) ont mis en œuvre un divertissement sur une amitié au long cours et sur l’espoir d’Arthur et César de se sauver l’un l’autre. Ce ne sont pas tant les bons sentiments largement présents ici qui dérangent mais l’impression que les comédiens ne sont pas vraiment justes. Fabrice Luchini joue comme lorsqu’il n’est pas précisément dirigé et Patrick Bruel en fait toujours un peu trop.

D’illusions, de fragilité et de solitude  

Fabienne Dangeville (Catherine Deneuve), une star de cinéma...

Fabienne Dangeville (Catherine Deneuve),
une star de cinéma…

La dernière fois qu’on avait croisé Hirokazu Kore-eda sur un écran français, c’était en décembre 2018 et on découvrait Une affaire de famille auquel, au mois de mai précédent, le Festival de Cannes avait attribué une belle Palme d’or. Et, une fois encore, on accompagnait le cinéaste japonais dans un drame magnifique qui questionnait le lien familial de manière bouleversante. Avec cette histoire de généreux et émouvants pieds-nickelés recueillant une fillette martyrisée, ce n’était certes pas la première fois que Kore-eda abordait une thématique qui, d’évidence, lui tient largement à cœur…
On se souvient ainsi de Nobody Knows (2004), Still Walking (2008), Tel père, tel fils (2013) ou encore de Notre petite sœur (2015) qui, tous, à travers des histoires différentes, se penchaient ici sur une mère célibataire de quatre enfants se débattant avec une existence difficile, là sur une réunion de famille entre souvenirs et rancoeurs, la rencontre de deux couples autour d’une interversion de nourrissons ou l’aventure de trois sœurs qui choisissent de recueillir leur jeune demi-sœur…
Avec La vérité, on est quand même un peu surpris de constater que ce réalisateur éminemment nippon (mais dont la réputation a depuis longtemps dépassé les frontières du Japon) a planté sa caméra dans la capitale française. De fait, avec le quatorzième long-métrage de sa carrière, Kore-eda met donc en scène sa première œuvre à l’étranger, dans une langue qui n’est pas la sienne et avec une équipe totalement française. A cela, une explication : sa rencontre en 2011 à Tokyo avec Juliette Binoche, la comédienne émettant l’idée de faire un jour quelque chose ensemble…
A partir de là, le cinéaste songe à une pièce qu’il avait commencé à écrire en 2003 et qui racontait une nuit dans la loge d’une comédienne de théâtre en fin de carrière. Il transforme finalement cette pièce en scénario (en le nourrissant notamment des mots de Catherine Deneuve et Juliette Binoche sur le jeu d’acteur) pour raconter l’histoire d’une actrice de cinéma et de sa fille qui a renoncé à devenir comédienne.

Fabienne et Charlotte, sa petite fille (Clémentine Grenier).

Fabienne et Charlotte,
sa petite fille (Clémentine Grenier).

Icône du cinéma, Fabienne Dangeville vient de publier ses Mémoires. A cette occasion, sa fille Lumir est venue de New York, où elle travaille comme scénariste, pour retrouver une mère qu’elle n’a plus vue depuis longtemps. Dans ce voyage vers la maison de son enfance à Paris, Lumir est accompagné de sa fille Charlotte et de Hank, son mari. Les retrouvailles vont vite se tendre… La seule lecture du livre de sa mère met Lumir en colère car Fabienne semble bien avoir réécrit l’histoire à son aune…
La vérité s’ouvre à l’automne sur un plan de jardin avec un bel arbre qui commence à perdre ses feuilles rousses. Dans sa grande demeure au cœur de la capitale, Fabienne Dangeville donne une interview à un journaliste plutôt emprunté. D’emblée, Kore-eda entreprend son portrait d’une actrice qui est au cœur de son propos et qu’il va longuement développer. La star est plutôt pète-sec (« J’ai déjà répondu à cette question dans Libération… ») et assez satisfaite d’elle. A la question « A quelle actrice, avez-vous le plus fortement transmis votre ADN ? », elle lâche : « En France, je ne vois personne… » Et si elle sourit lorsque le folliculaire lui demande « Si le Ciel existe, qu’aimeriez-vous entendre Dieu dire quand vous arriverez aux Portes du ciel ? » « C’est la dernière question du questionnaire de l’Actor’s Studio, non ? » dit Fabienne sans répondre, interrompue par l’arrivée de Lumir…
Si Kore-eda est, avec les retrouvailles troublées et douloureuses d’une mère et d’une fille, dans son élément, il s’y intéresse par le filtre du cinéma. Fabienne Dangeville est, en effet, en plein tournage d’un film de science-fiction où elle incarne la fille âgée d’une mère éternellement jeune.

Retrouvailles entre Fabienne et sa fille Lumir (Juliette Binoche)...

Retrouvailles entre Fabienne
et sa fille Lumir (Juliette Binoche)…

Comme avant lui, Godard (Le mépris, 1963), Fellini (Huit et demi, 1963), Truffaut (La nuit américaine, 1973), Minnelli (Quinze jours ailleurs, 1962), Allen (La rose pourpre du Caire, 1985), Tornatore (Cinema Paradiso, 1988) sans oublier Boulevard du crépuscule (1950) où Billy Wilder observe une star du muet déchue et perdue dans ses rêves, Hirokazu Kore-eda se glisse dans les coulisses du cinéma pour débusquer la vérité et la mémoire, les illusions et les mensonges, la frivolité et la fragilité. Pour Fabienne et Lumir, après les silences et l’ombre d’un fantôme nommé Sarah, affleurent désormais les  vérités cachées, les rancunes inavouées, les amours impossibles dont les hommes ne sont que les témoins médusés. Et, avec infiniment d’empathie pour ses personnages, le cinéaste, en confondant réalité et fiction, oblige mère et fille à se confronter et à retrouver…
Cinéaste humaniste à l’écriture délicate et minimaliste, Kore-eda excelle aussi dans la direction d’acteurs. Ici, il tire le meilleur d’une Juliette Binoche rapidement à fleur de peau, d’Ethan Hawke, le plus européen des comédiens américains, touchant en acteur de série télé alcoolique et paumé, réussissant aussi trois jolies silhouettes masculines avec Jacques, le cuisinier/amant de Fabienne, Pierre, l’ex-mari et Luc, l’homme à tout faire qui, après des années de présence discrète et attentive, décide de tirer sa révérence…

Lumier, Charlotte et Hank (Ethan Hawke) se promènent dans Paris. Photos Laurent Champoussin

Lumier, Charlotte et Hank (Ethan Hawke)
se promènent dans Paris.
Photos Laurent Champoussin

Pour interroger la vérité d’une famille, faire le choix d’une vérité cruelle ou d’un doux mensonge, Kore-eda peut s’appuyer sur une Catherine Deneuve lumineuse et épanouie, au sommet de son art. Dans le plaisir évident de jouer, Deneuve s’approprie cette Fabienne Dangeville qui se dit « mauvaise mère, mauvaise amie, bonne actrice » et lance, comme un défi, à Lumir : « Si toi, tu ne me pardonnes pas, le public, lui, me pardonne. » Le cinéaste a peaufiné pour Fabienne des répliques comme « Tout le monde peut être acteur aujourd’hui », « Je suis actrice. Je ne suis pas quelqu’un qui raconte la vérité toute nue » ou encore une (petite) vacherie sur Brigitte Bardot mais il perce aussi lentement la carapace d’une comédienne de plus en plus blessée qui, parlant de son métier, affirme : « J’ai toujours gagné ce combat parce que je supporte la solitude… »
Enfin ce film qui s’achève, dans l’arrière-saison parisienne, par cette réplique « Regardez comme le ciel est beau », fait la part belle au goût du réalisateur pour la nature et ses couleurs. Avec l’aide d’Eric Gautier, son directeur de la photographie, Kore-eda a voulu que le vert du jardin de la maison de Fabienne change de nuances avec l’approche de l’hiver, accompagnant les relations mère-fille et donnant des couleurs à ce moment de leurs vies.

LA VERITE Comédie dramatique (France – 1h57) de Hirokazu Kore-eda avec Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Ethan Hawke, Clémentine Grenier, Manon Clavel, Ludivine Sagnier, Alain Libolt, Christian Crahay, Roger Van Hool, Laurent Capelluto, Jackie Berroyer. Dans les salles le 25 décembre.

Le fermier qui décida de résister au Mal  

Franz Jägerstätter (August Diehl) travaille aux champs. DR

Franz Jägerstätter (August Diehl)
travaille aux champs. DR

« On vivait au-dessus des nuages. » Ainsi parlait Franz Jägerstätter à propos de son existence de fermier au côté de son épouse Fran et de leurs trois fillettes dans le petit village de Sankt Radegund en Haute Autriche.
C’est dans ce décor de montagne, de rivière, de cascade et de nature verte que Terrence Malick plante le décor de son dixième opus, une histoire élégiaque doublée d’un drame historique et plus encore d’interrogations mystiques sur le Bien et le Mal.
Né en 1907 dans ce village de 500 âmes entre Salzbourg et la frontière allemande, Franz Jägerstätter est un agriculteur anonyme qui se fait remarquer, en 1938, lors de l’entrée des troupes d’Hitler en Autriche, en étant le seul de son village à voter contre l’Anschluss. En 1940, il se rend à la caserne d’Enns pour une courte période de formation militaire avant de retourner à sa terre. Là, il attendra, avec une angoisse non dissimulée, d’être appelé à servir dans les rangs des troupes du IIIe Reich. Car l’objecteur de conscience a pris une décision absolument sans appel : il refusera de combattre pour le compte d’Hitler…
En s’emparant de cette aventure (inspirée de faits réels) traversée à la fois par la grande Histoire et par une démarche intime placée sous le signe de la foi, du courage, de la sagesse et de la force, le cinéaste signe une œuvre romanesque et lyrique qui a, dans un premier temps, le don de nous réconcilier avec un cinéma qui a souvent agacé par ses récits inextricables, pour ne pas dire, confus.
Avec Une vie cachée, la ligne narrative est linéaire et chronologique et on suit sans peine la trajectoire d’un homme ordinaire –il est aussi bedeau dans la petite église baroque du village- qui va se muer en véritable martyr au nom d’une foi inébranlable. Emprisonné à la prison de Tegel en mai 1943, condamné à mort en juillet et guillotiné à Berlin le 9 août 1943, Franz Jägerstätter sera béatifié, en juin 2007, par le pape Benoît VXI.

Fran (Valérie Pachner) et Franz dans la quiétude de la campagne. DR

Fran (Valérie Pachner) et Franz
dans la quiétude de la campagne. DR

Cinéaste rare (en plus de 45 années de carrière, il n’a signé que dix longs-métrages dont les beaux Badlands en 1973, Les moissons du ciel en 78, La ligne rouge en 98 et The Tree of Life, Palme d’or à Cannes 2011), le cinéaste américain de 76 ans cultive une aura de mystère, limitant drastiquement ses apparitions en public tout comme ses interviews. Mais ce qui importe évidemment, c’est sa capacité à impulser un souffle puissant à ses œuvres. La première heure d’Une vie cachée (présentée en compétition à Cannes cette année) apparaît ainsi comme une célébration de l’Eden selon Malick. Sous une présence divine omnipotente, Franz et sa femme Fran accomplissent les travaux des champs dans un somptueux décor de montagnes. Ici, la vie, paisible et affairée, suit son cours au fil des saisons comme si rien ne devait jamais interrompre ces rituels quotidiens entre ferme, Stube, jeux d’enfants, fauche des blés…
Mais, avant ces vastes plans d’ensemble en scope et couleurs tendres, Malick a aussi placé des archives en noir et blanc sur les mises en scènes nazis, la nuit et les flambeaux, les défilés du Führer devant une foule aux bras tendus… Si Une vie cachée ne montre pas d’images de guerre, c’est par un remarquable travail sur le son que les menaces vont s’inscrire dans le rapport spirituel de Jägerstätter à la nature. Tandis que le ciel gris menace et que l’orage gronde, il en va ainsi des bruits d’avions dans le ciel de Radegund, de lointaines vociférations nazies ou du halètement de trains dont on imagine les tragiques destinations…

Jägerstätter dans sa cellule... DR

Jägerstätter dans sa cellule… DR

Marqué par un perfectionnisme très pensé (le tournage s’est partiellement passé à Radegund même), le cinéma de Malick repose sur une remarquable composition des plans (les abondantes contre-plongées renforcent la figure christique du personnage de Franz), sur de brillants mouvements de caméra et l’utilisation d’une steadycam très mobile intégrant une caméra subjective « douloureuse » notamment sur les coups portés au prisonnier par ses geôliers, le tout dans une belle partition de James Newton Howard qui a parfois les accents des chorals de Bach.
Le style de Malick vient servir, dans A Hidden Life, un profond questionnement sur l’Histoire (« Qu’arrive-t-il à notre pays, à la terre que nous aimons ? » demande le paysan), sur le sacrifice (« Ton sacrifice ne profite à personne » lui dit-on), sur l’injustice (« Mieux vaut subir l’injustice que la commettre ») et sur la résistance au Mal. Torturé par ses choix ou poussé dans ses retranchements par un nazi qui lui lance « Tu es meilleur que les autres ? Tu sais discerner le Mal ? », Jägerstätter se demande : « Un homme peut-il se mettre à mort ? Pour la vérité » mais mesure aussi la différence entre le sacrifice qu’on peut éviter et le sacrifice qu’on choisit…
Vu en major de la Wehrmacht dans Unglourious Basterds (2009) de Tarantino, en jeune Karl Marx dans le film de Raoul Peck (2017), en marin du Kursk (2018) ou en concurrent de Vidocq dans L’empereur de Paris (2018), August Diehl incarne un Franz Jägerstätter au regard fiévreux qui n’ignore pas qu’il est dans une posture insensée (son avocat lui conseille de prêter allégeance à Hitler et de penser ce qu’il veut) mais qui demeure persuadé que le Mal ne peut atteindre un homme bon. Parce que sa foi ardente lui dit qu’il retrouvera les siens « là-bas ».

Franz face au président du tribunal du Reich (Bruno Ganz). DR

Franz face au président du tribunal
du Reich (Bruno Ganz). DR

L’acteur berlinois de 43 ans est entouré d’excellents comédiens. Si on remarque notamment Franz Rogowski (le manutentionnaire silencieux de Valse dans les allées) en Waldlan, rare et lumineux ami de Franz, on retrouve aussi, dans leurs ultimes rôles, Michael Nyqvist, disparu en 2017, qui incarne l’évêque Fliessen et Bruno Ganz, mort en février dernier. Dans l’uniforme nazi, le Zurichois est le juge Lueben qui condamne Franz à mort non sans l’avoir reçu, seul et troublé, dans son bureau, tel un Pilate face à Jésus…
Terrence Malick achève ce film impressionnant (mais qui pourra sans doute dérouter) en citant la romancière britannique George Eliott et son Middlemarch (1871) : « Si les choses ne vont pas aussi mal pour vous et pour moi qu’elles eussent pu aller, remercions-en pour une grande part ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes que personne ne visite plus. »

UNE VIE CACHEE Drame (USA – 2h53) de Terrence Malick avec August Diehl, Valerie Pachner, Bruno Ganz, Franz Rogowski, Matthias Schoenarerts, Tobias Moretti, Michael Nyqvist, Martin Wuttke, Karl Markovics. Dans les salles le 11 décembre.

Comme un grand puzzle dans la tête  

Laura Rose (Gugu Mbatha-Raw) et Lionel Essrog (Edward Norton). DR

Laura Rose (Gugu Mbatha-Raw)
et Lionel Essrog (Edward Norton). DR

Sans qu’il ait franchement disparu des écrans (on l’a vu naguère dans The Grand Budapest Hotel ou Birdman), Edward Norton n’était quand même plus totalement dans la lumière… Rien à voir en tout cas avec les films de la seconde moitié des années 90 lorsqu’il s’imposait à Hollywood avec ses personnages inquiétants ou franchement barrés. Que l’on songe ainsi à Peur primale (1996) où son fragile Aaron Stampler était accusé d’avoir sauvagement assassiné un archevêque ou encore à American History X (1998) où il était Derek Vinyard, un partisan de la suprématie blanche avide de vengeance meurtrière… Et l’on se souvient aussi de ses interprétations dans Fight Club (1999) ou, plus tard, dans L’incroyable Hulk (2007).
Eh bien, Edward Norton, 50 ans, est de retour sur le devant de la scène avec une superbe variation sur le film noir tel qu’il fleurissait à la grande époque du genre dans les années cinquante. On songe évidemment à des œuvres comme Gun Crazy de Joseph H. Lewis, Quand la ville dort de John Huston, Mystery Street de John Sturges, Sunset Boulevard de Billy Wilder, D.O.A. de Rudolph Maté, Dark City de William Dierterlé ou Mark Dixon, détective d’Otto Preminger… Autant de films qui ont en commun les décors de l’univers urbain, des « héros » ambigus, une fatalité omniprésente, des morts violentes et des destins quasiment toujours tragiques, souvent racontés en voix off…
Dans le New York des années 1950, Lionel Essrog est détective privé à l’agence L & L que dirige son mentor et unique ami Frank Minna. Un jour, alors qu’il est en couverture de Minna lors d’une rencontre avec d’inquiétants commanditaires, son patron est mortellement blessé. Désormais, pour Essrog, qui souffre du syndrome de Tourette, il s’agit de démêler les fils qui s’enchevêtrent dans sa tête, pour sauver l’honneur de celui qui le protégeait depuis l’orphelinat, à l’époque où les sœurs pensaient guérir Lionel par des coups. Avec de maigres indices (Minna a murmuré « Formosa » avant de mourir) mais grâce à son esprit obsessionnel, le privé va mettre à jour une énorme machination soutenue par les autorités municipales et mise en place par un bâtisseur sans scrupules qui affirme : « Je ne suis pas au-dessus de la loi. Je la devance… »

Chez le redoutable Moses Randolph (Alec Baldwin). DR

Chez le redoutable Moses Randolph
(Alec Baldwin). DR

Réalisateur jusqu’alors d’un seul film (la comédie romantique Au nom d’Anna en 2000), Edward Norton avait depuis, près de vingt ans, le projet de porter au cinéma le roman Motherless Brooklyn (publié chez nous en 2003 sous le titre Les orphelins de Brooklyn aux éditions de L’Olivier) écrit en 1999 par le New-yorkais Jonathan Lethem. Quasiment inconnu de ce côté de l’Atlantique, Lethem est un auteur très en vue aux Etats-Unis. Norton s’est donc emparé d’un solide récit qui ne craint pas les échappées fantastiques pour signer un remarquable néo-polar autour d’un très beau personnage de privé. Comme dans le film noir classique, on a, au départ, un peu de mal à comprendre les tenants et les aboutissants de l’intrigue mais c’est sans importance puisque l’essentiel se situe surtout du côté de l’atmosphère et de péripéties qui entretiennent le suspense.
Avec son directeur de la photo, le Britannique Dick Pope (chef-op attitré de Mike Leigh), Edward Norton peaufine en effet (avec des images qui font parfois songer à Edward Hopper mais aussi à… Doisneau pour une simple flaque) un film qui fait la part belle aux clubs de jazz de Harlem et aux taudis de Brooklyn, aux rues de New York et aux grosses limousines, le tout dans une ambiance jazzy souvent nocturne qui ajoute un charme supplémentaire à cette aventure où, toujours dans la tradition, le privé est passé à tabac plus souvent qu’à son tour…

Bruce Willis incarne Frank Minna. DR

Bruce Willis incarne Frank Minna. DR

Au-delà de la magouille qui se dessine (vider les taudis de Brooklyn et surtout en chasser la population pauvre et noire pour réaliser de rentables opérations immobilières), Norton apporte un soin particulier à ses personnages, qu’ils soient simplement des silhouettes (le nervi géant, le trompettiste de jazz, les associés de Lionel à l’agence et bien sûr le toujours brillant Willem Dafoe en frère paria) ou alors Moses Randolph, entrepreneur tonitruant doublé d’un prédateur vulgaire (Alec Baldwin est excellent) qui n’est pas sans faire penser à un certain haut responsable politique américain. Ce qui ne dérange sans doute pas le cinéaste qui soutint naguère Barack Obama.
Et puis il y a, bien sûr, LA femme. La charmante Laura Rose (l’Anglaise Gugu Mbatha-Raw, vue dans la série d’espionnage Undercovers), moins fatale que mystérieuse que Lionel Essrog file dans les manifestations sociales, les rues et le métro avant de tomber (forcément !) sous son charme. Norton a aussi confié un beau personnage au cher Bruce Willis. Coiffé d’un feutre mou et l’œil plus pétillant que jamais, le héros de Die Hard est Frank Minna, détective dur à cuire doublé d’un sage.

Le privé et Paul (Willem Dafoe). DR

Le privé et Paul (Willem Dafoe). DR

Si le rôle est court, la performance de Bruce Willis est mémorable d’autant que la figure de Minna continue de planer sur tout Brooklyn Affairs.
Souvent interprète de personnages « dérangés », Edward Norton a gardé pour lui ce Lionel Essrog qui explique : « Tant que ça ne sonne pas juste dans ma tête, je ne peux pas m’arrêter » et avoue : « Une partie de mon cerveau vit sa vie ». Passant pour une bête de foire à cause de ce handicap qui lui permet de se souvenir de tout et l’amène à se surpasser, Lionel Essrog débite des formules incompréhensibles (« Frankie, Franchise, Franco » ou « Hôpital, Hospice, Hermétique »), des lapsus grossiers et ne contrôle pas toujours ses gestes… Solitaire mais pas victime, tourmenté mais intelligent, presque plus philosophe que détective, cet Essrog qui dit avoir un puzzle dans sa tête, est un loser idéaliste. Comme Harry Fabian, l’antihéros des Forbans de la nuit de Jules Dassin, il rêve d’une vie « Easy and plenty », plus facile simplement… Il la trouvera peut-être aux côtés de Laura Rose, celle qui, à l’instar de la mère de Lionel, a su poser sur sa nuque une main apaisante… Magnifique !

BROOKLYN AFFAIRS Film noir (USA – 2h24) de et avec Edward Norton et Bruce Willis, Gugu Mbatha-Raw, Alec Baldwin, Willem Dafoe, Bonny Cannavale, Cherry Jones, Michael K. Williams, Leslie Mann. Dans les salles le 4 décembre.

Le détective, les retraités, les aviateurs et la star des plateaux  

A COUTEAUX TIRES: Benoît Blanc (Daniel Craig) et Marta Cabrera (Ana de Armas). DR

A COUTEAUX TIRES: Benoît Blanc (Daniel Craig) et Marta Cabrera (Ana de Armas). DR

ENQUETE.- Alors qu’il vient de fêter, en compagnie de sa famille, son 85e anniversaire, Harlan Thrombey, célèbre et riche auteur de polars à succès, est retrouvé mort dans son bureau tout en haut de sa somptueuse propriété. Crime ou suicide ? Qui pourrait bien être responsable de cette mort brutale ? La mine débonnaire mais l’esprit vif, le détective privé Benoît Blanc est engagé par un commanditaire anonyme afin de seconder la police et d’élucider le mystère. Mais l’affaire sera sacrément compliquée entre, d’un côté, la famille d’Harlan qui s’entre-déchire cruellement sur fond d’appât de l’argent du patriarche (Christopher Plummer) et, de l’autre, son personnel très dévoué, l’infirmière Marta Cabrera (Ana de Armas) en tête…

A COUTEAUX TIRES: La famille Thrombey célèbre son patriarche... DR

A COUTEAUX TIRES: La famille Thrombey célèbre son patriarche… DR

Parviendrez-vous à retrouver le coupable ? interroge l’affiche du film. N’essayez même pas ! Ce n’est d’ailleurs le but du jeu. Le jeu consiste en effet à se laisser promener par le bout du nez et à déguster les rebondissements forcément improbables d’une enquête qui dépoussière un peu Agatha Christie et se promène dans les arcanes d’un jeu légendaire de Hasbro. Comme dit un personnage en observant le château Thrombey, « On se dirait dans Cluedo! » Avec A couteaux tirés (USA – 2h11. Dans les salles le 27 novembre), il faut se laisser aller et entrer dans le jeu de Rian Johnson qui a concocté une intrigue criminelle inventive et efficace où chacun des protagonistes y va de sa version comme pour mieux embrouiller le truculent détective incarné par un Daniel Craig qui s’offre des « vacances » avant d’endosser une dernière fois, l’an prochain, la tenue de James Bond. Autour de lui, de bons comédiens (Jamie Lee Curtis, Toni Collette, Don Johnson, Chris Evans, Michael Shannon) s’en donnent à cœur joie pour peaufiner des silhouettes malicieuses ou tordues… Bref, on se laisse prendre au jeu, même si le film est un peu long.

JOYEUSE RETRAITE!: Arnaud (Omar Mebrouk), Marilou (Michèle Laroque) et Philippe (Thierry Lhermitte). DR

JOYEUSE RETRAITE!: Arnaud (Omar Mebrouk), Marilou (Michèle Laroque)
et Philippe (Thierry Lhermitte). DR

CHICOUF.- Pour Marilou Blanchot, la coupe est quasiment pleine. Encore une patiente qui vient de s’asseoir sur son fauteuil de dentiste en se plaignant de maux de dents et qui était partie se faire soigner en Hongrie. Comme Philippe, son mari, employé aux impôts, peut avoir sa retraite à taux plein, le couple décide de prendre sa retraite et surtout de partir vivre au soleil du Portugal. « Mais attention, préviennent les amis, si tu dis oui une fois, c’est mercredi tous les jours ! » Au revoir, la famille, c’est vite dit. Philippe et Marilou vont avoir à gérer leurs gentils petits-enfants mais aussi les états d’âme de leurs enfants et l’état de santé, semble-t-il, précaire de la mère de Philippe…

JOYEUSE RETRAITE!: Cécile (Nicole Ferroni) et Lise (Judith Magre). DR

JOYEUSE RETRAITE!: Cécile (Nicole Ferroni)
et Lise (Judith Magre). DR

Bienvenue donc chez les « Chicouf », expression, pour ceux qui ne sont pas grands-parents, qui signifie, à propos des petits-enfants, : « Chic, ils arrivent ! Ouf, ils s’en vont ! » Autour de ce thème, Fabien Bracq a brodé Joyeuse retraite ! (France – 1h37. Dans les salles le 20 novembre), une comédie qui n’a que l’ambition d’être un feelgood movie. Et d’ailleurs, les salles obscures du dimanche après-midi se remplissent confortablement avec cette histoire portée par une Michèle Laroque survoltée et obsessionnelle et un Thierry Lhermitte qui peut se permettre de la jouer toujours séducteur avec l’œil qui pétille… Pour les Blanchot, partir au Portugal sera donc un parcours du combattant ! Tout faire pour échapper aux séances de poney du mercredi après-midi n’est pas une sinécure… Autour du pétulant tandem Laroque/Lhermitte, on apprécie l’abattage comique de Nicole Ferroni et de Constance Labbé et on retrouve, avec plaisir, la chère Judith Magre, 93 ans, délicieuse et tonique grand-mère qui affirme que la retraite est le plus bel âge de l’existence…

MIDWAY: Bataille dans le Pacifique. DR

MIDWAY: Bataille dans le Pacifique. DR

BATAILLE.- Tout à leur neutralité, les Etats-Unis n’ont rien vu venir lorsque, le 7 décembre 1941, le Japon lance un attaque aérienne surprise contre la base navale de Pearl Harbor sur l’île d’Hawaï. Après cette terrible débâcle de Pearl Harbor qui a laissé la flotte américaine dévastée, la marine impériale japonaise prépare une nouvelle attaque afin d’éliminer définitivement les forces aéronavales restantes de son adversaire. C’est à Midway, un petit atoll isolé du Pacifique nord, que va se jouer, entre le 5 et le 7 juin 1942, la campagne du Pacifique de la Seconde Guerre mondiale. Pour l’amiral Nimitz, grand patron de la flotte américaine, cette bataille est l’ultime chance de renverser la supériorité japonaise…

MIDWAY: Woody Harrelson incarne l'amiral Nimitz, patron de la marine américaine. DR

MIDWAY: Woody Harrelson incarne l’amiral Nimitz, patron de la marine américaine. DR

Si le film de guerre est un genre à part entière dans le cinéma américain, ce dernier s’est concentré ces dernières années sur les conflits au Moyen-Orient. C’est donc avec curiosité qu’on est allé voir Midway (USA – 2h18. Dans les salles le 6 novembre) qui illustre un fait glorieux de l’armée américaine, tant pour le courage des aviateurs (au premier rang desquels on trouve Dick Best, véritable héros) qui s’envolent des porte-avions pour combattre dans le ciel, la vaillance des marins du porte-avions USS Enterprise que la sagacité de l’officier de renseignement Edwin T. Layton… Après Jack Smight et sa Bataille de Midway (1976), c’est donc au tour de Roland Emmerich de s’y coller. Le cinéaste allemand d’Hollywood où il a notamment signé Independence Day (1996), Godzilla (1998) ou White House Down (2013), livre, ici, un grand et bon spectacle (porté par de nombreux comédiens connus) qui fait la part belle autant aux omniprésents et impressionnants effets spéciaux qu’aux élans patriotiques de combattants lancés dans une terrible course contre la montre…

TOUTE RESSEMBLANCE...: CSG (Frank Dubosc) sur le plateau du 20h.

TOUTE RESSEMBLANCE…: CSG (Frank Dubosc) sur le plateau du 20h.

TELEVISION.- Profitant (bassement) de l’« absence » du présentateur en titre du 20h, Cédric Saint Guérande dit « CSG » s’est installé dans le prestigieux fauteuil du journal télévisé du soir. Depuis son arrivée fracassante à la tête du 20 Heures, il est devenu LE présentateur préféré des Français. 18 ans plus tard, ses audiences insolentes attisent les jalousies même au sein de La Grande Chaîne dont il est la star incontestée. Sa soif de pouvoir est sans limites, ce qui déplaît profondément au nouveau président de la chaîne (Denis Podalydès). La guerre est déclarée entre les deux hommes pour le plus grand plaisir de CSG…

TOUTE RESSEMBLANCE...: CSG en pleine bacchanale... Photos Shanna Besson

TOUTE RESSEMBLANCE…:
CSG en pleine bacchanale…
Photos Shanna Besson

Poursuivi par des motards des médias, Cédric Saint Guérande, à l’arrière de sa grosse limousine qui fonce sur les quais de la Seine, soupire : « Etre poursuivi par des paparazzis et passer sous le pont de l’Alma, ça n’a jamais réussi à personne… » Pour son premier passage derrière une caméra de fiction cinématographique, Michel Denisot, journaliste, animateur, producteur télé, ex-dirigeant de Canal+ et du PSG, cite, en exergue de son film, Boris Vian : « Cette histoire est entièrement vraie puisque je l’ai inventée ». Mais on se demande quand même qui se cache derrière CSG ? Patrick Poivre d’Arvor, Laurent Delahousse, Anne-Sophie Lapix, Laurence Ferrari ?  Denisot leur fait un clin d’œil dans Toute ressemblance… (France – 1h23. Dans les salles le 27 novembre) mais l’objectif, ici, est plus de détailler les jeux de pouvoir, le réseautage, les manipulations, les coups bas, voire les nouveaux concurrents de la télé traditionnelle. Dans le grand cirque médiatique et télévisuel, la lutte est sauvage et sans merci. Le problème, c’est que le cinéaste, tout en s’appuyant sur de vraies anecdotes qu’il a lui-même vécues, en fait des tonnes. Comme de plus Franck Dubosc (CSG) n’est pas spécialement connu pour œuvrer dans la finesse, toute cette aventure apparaît finalement aussi pesante que caricaturale. Tout est un peu trop too much (aïe, la défonce tous azimuts et les soirées gay du ministre de la Culture !) et le film a fait un flop dans les salles. L’audience, toujours l’impitoyable audience…

Une famille contre l’individualisme du monde  

Daniel (Gérard Meylan) et Sylvie (Ariane Ascaride). DR

Daniel (Gérard Meylan)
et Sylvie (Ariane Ascaride). DR

Avec Robert Guédiguian, on est en pays de connaissance et on sait précisément à quel type de cinéma on va se confronter. A l’instar d’un Pier Paolo Pasolini, véritable référence pour le cinéaste marseillais, plane dans son activité de metteur en scène (comme de producteur au sein d’Agat Films) l’idée utopique que l’art conscient de lui-même peut changer le monde sans que l’artiste lucide néglige d’intervenir directement dans le débat public…
Avec Gloria Mundi, Guédiguian poursuit donc dans cette veine lorsqu’il déclare : « Pour faire court, nous avons besoin de comédies et de tragédies à proportions égales pour continuer à nous questionner sur nos modes de vie et il faut plus que jamais en ces temps bouleversés continuer à nous questionner pour ne pas succomber à l’illusion que nos sociétés sont naturelles et qu’il y aurait là comme une fatalité. Tout ce qu’un siècle de luttes ouvrières avait réussi à faire entrer dans la conscience des hommes, en un mot la nécessité du partage, a volé en éclats en quelques années pour rétablir ce fléau mortel qu’est la volonté de chacun de posséder ce que les autres possèdent. »
Ceci posé, le 21e long-métrage de Robert Guédiguian (l’intégrale des 20 premiers films vient de paraître en dvd et Blu-ray chez Diaphana) nous fait entrer au cœur d’une modeste famille marseillaise à l’heure de la naissance de Gloria, le premier enfant de Mathilda et Nicolas… Comme les parents, les grands-parents sont aux anges mais Sylvie, la grand-mère, sait qu’il faut faire quelque chose pour que le bonheur soit plein, en l’occurrence prévenir de l’événement Daniel, son ex-mari et le père de Mathilda. Daniel finit de purger une longue peine de prison pour meurtre au Centre pénitentiaire de Rennes. Dès sa sortie, il revient dans la cité phocéenne pour rencontrer la petite Gloria. Mais le temps a passé, chacun a refait sa vie.

Richard (Jean-Pierre Darroussin). DR

Richard (Jean-Pierre Darroussin). DR

Ainsi Mathilda considère que c’est Richard, le mari de Sylvie, qui l’a élevée depuis son plus jeune âge, qui est son « père » et non Daniel, fraîchement accueilli…
Gloria Mundi s’ouvre par une séquence d’accouchement avec une succession de gros plans sur un nouveau-né. Mathilda a donné naissance à un beau bébé et c’est la joie dans la famille, le cinéaste estimant que tout enfant qui naît est la possibilité de rendre l’humanité plus glorieuse…
C’est justement cette famille recomposée que le cinéaste, tel un entomologiste chaleureux mais clairvoyant, va garder sous son microscope. Guédiguian filme sa ville, montre la Marseille des immenses tours de verre et des chantiers de construction mais aussi des tentes de migrants qui bordent les boulevards du côté de la Joliette. Et l’Estaque qui servit souvent de charmant décor ensoleillé aux films anciens, est une destination au fronton d’un bus…Et puis il porte une attention chaleureuse à Sylvie qui fait des ménages la nuit dans les tours ou sur de gros bateaux de croisière, à Richard, discret conducteur de bus, aux enfants aussi… Mathilda qui travaille dans un magasin de vêtements, Nico qui se décarcasse pour être un chauffeur Uber tiré à quatre épingles et disponible pour ses clients étrangers mais aussi Bruno et Aurore, la demi-sœur de Mathilda, qui tiennent un magasin d’achat-vente Tout Cash et veulent absolument réussir…
Tous, Guédiguian les observe tant dans l’intimité que dans leur manière de se battre dans une société qui ne s’intéresse guère à eux. Richard se fait prendre par la patrouille parce qu’il a téléphoné au volant de son bus. Sylvie se querelle avec ses collègues parce qu’elle ne veut pas faire la grève : « J’ai besoin de gagner de l’argent… » Mathilda, avec son stage précaire et Nico, frappé violemment par des taxis parce qu’il travaille pour Uber et privé de voiture à cause de ses blessures, se désespèrent de ne plus arriver à joindre les deux bouts… Mais Guédiguian ne fait pas d’angélisme. Si Mathilda se plaint, c’est parce que leur télé, « on dirait un timbre… » Et qu’ils n’ont même pas de scooter…

Mathilda (Anaïs Demoustier) et Nico (Robinson Stévenin). DR

Mathilda (Anaïs Demoustier)
et Nico (Robinson Stévenin). DR

Et lorsqu’il évoque l’intimité des personnages, le cinéaste ne masque pas la réalité. Mathilda trompe Nico avec Bruno et celui-ci l’émoustille en lui montrant les vidéos pornos tournées avec Aurore…
Daniel, lui, occupe une place à part face à la famille, à l’intimité ou au travail, lui qui lâche : « L’essentiel, c’est d’aimer son métier. Je te dis ça, j’ai jamais travaillé de ma vie… » Mais ce même Daniel qui sera l’instrument de la fatalité.
Pour traiter cette histoire de famille et obtenir un saisissant effet de réalisme, Robert Guédiguian peut s’appuyer sur sa famille de cinéma. Epouse et muse, Ariane Ascaride a joué à 19 reprises dans les films de Guédiguian. Gérard Meylan (18 fois) et Jean-Pierre Darroussin (16 fois) sont des compagnons de toujours. Mais Robinson Stévenin (4 fois), Anaïs Demoustier (3 fois), Lola Naymark (3 fois) et Grégoire Leprince-Ringuet (2 fois) ont aussi trouvé leur place dans cette belle « famille ».
A chacun et à… Marseille, le cinéaste a construit un personnage singulier et riche. Richard (Darroussin) est un homme bien et qui est très touchant quand il dit à Sylvie qu’il est jaloux de la voir si souvent avec son ex-mari. Parfaite lorsqu’elle marche dans la grisaille d’une aube pesante, Ariane Ascaride (couronnée meilleure actrice à la Mostra de Venise) est émouvante quand elle livre les secrets de son passé de mère courage. Cassante, Mathilda (Anaïs Demoustier) est surtout parfaitement paumée. Et il en va de même de Nico (Stévenin) qui ne sait plus comment permettre à sa femme de survivre. Quant Grégoire Leprince-Ringuet et Lola Naymark (Bruno et Aurore), ils n’ont pas le beau rôle en jeunes entrepreneurs qui haïssent les « minables » et veulent être ces « premiers de cordée » chers à Macron… Lola Naymark a sans doute la scène la plus impressionnante de Gloria Mundi, celle où une femme entièrement voilée vient lui vendre un ustensile de cuisine. Elle lui propose une somme modique, réclame une carte d’identité et exige de voir le visage de sa cliente. Celle-ci, au bout d’un temps qui semble infini, écarte son voile et dévoile un beau visage sur lequel coule une larme…

Aurore (Lola Naymark) et Bruno (Grégoire Leprince-Ringuet). DR

Aurore (Lola Naymark)
et Bruno (Grégoire Leprince-Ringuet). DR

Quant à Daniel (Meylan), le réalisateur a eu la belle idée de faire de cet ex-taulard, un… poète. Ses haïkus (La mort nous poursuit La vie nous rattrape Un certain temps) lui permettent de ne plus penser à rien quand il les compose…
En faisant référence à la locution latine Sic transit gloria mundi qui appartient au rituel d’intronisation des papes et est censée rappeler au nouveau souverain pontife qu’il n’est qu’un homme et qu’il doit se garder de tout orgueil et de toute vanité, le cinéaste évoque-t-il a contrario, ces humains laissés pour compte du système ? Ceux qui se sentent des moins que rien et dont l’orgueil est seulement de survivre dans un monde livré à l’individualisme forcené…
Montrer le monde tel qu’il pourrait être ou le montrer tel qu’il est, Guédiguian l’a souvent fait. Dans Gloria Mundi, beau film polyphonique, il nous émeut dans d’ultimes images tragiques sur lesquelles s’élèvent les accents déchirants et magnifiques de la Messe du requiem de Verdi par Toscanini.

GLORIA MUNDI Drame (France – 1h47) de Robert Guédiguian avec Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Anaïs Demoustier, Robinson Stévenin, Lola Naymark, Grégoire Leprince-Ringuet, Diouc Koma, Adrien Jolivet. Dans les salles le 27 novembre.

En plongée dans une banlieue sauvage  

Les Champs-Elysées en liesse après la victoire de la France en Coupe du Monde. DR

Les Champs-Elysées en liesse après la victoire
de la France en Coupe du Monde. DR

« Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs. » Si cette citation extraite des Misérables de Victor Hugo figure en bonne place dans le film de Ladj Ly, il ne faut cependant pas y chercher Jean Valjean, Cosette ou Gavroche, tout au plus un lycée Victor Hugo dans le quartier des Bosquets à Montfermeil…
Cette banlieue typique du 93 est l’unique décor du premier long-métrage de fiction d’un cinéaste originaire de cette ville de Seine Saint-Denis, à l’exception (notable) d’une grande séquence d’ouverture qui met en scène l’immense liesse populaire qui a marqué la capitale et ses habitants lors de la victoire, en juillet 2018, de l’équipe de France de football à la Coupe du Monde moscovite… Ce jour-là, sur fond de Marseillaise, les Français célébraient à l’unisson et dans une impressionnante ferveur, les Bleus de Deschamps.
Les Misérables apparaît alors d’emblée comme un film, non seulement sur les banlieues mais sur la France… « Parce qu’on est tous français, précise le cinéaste. Nous, on est nés ici, on a toujours vécu ici… À certains moments, certains nous ont dit que nous n’étions peut-être pas français, mais nous, on s’est toujours senti français. Je suis un peu plus vieux que les « microbes » du film et le 12 juillet 98 m’a marqué à vie. (…) C’est dommage qu’il n’y ait pas d’autres ciments du peuple mais en même temps, ces moments sont géniaux à vivre, et à filmer. Le film commence là-dessus, puis ensuite, retour à la réalité quotidienne moins reluisante, chacun retourne à sa place en fonction de sa couleur de peau, de sa religion, de son lieu d’habitation, de sa classe sociale… »

Les "Bacqueux" Stéphane (Damien Bonnard), Chris (Alexis Manenti) et Gwada (Djebril Zonga). DR

Les « Bacqueux » Stéphane (Damien Bonnard), Chris (Alexis Manenti)
et Gwada (Djebril Zonga). DR

Ce retour au réel, Ladj Ly va brillamment l’orchestrer à travers l’aventure d’une équipe de la BAC, la Brigade Anti-Criminalité. Tout juste débarqué de Cherbourg, le brigadier de police Stéphane Ruiz arrive en RER à Montfermeil. En guise d’accueil, il se fait chambrer par ses deux coéquipiers qui le surnomment « Pento » à cause de ses cheveux gominés et l’entraînent dans un tour de ville en forme de guide « touristique » où il est question des « frères muzz » de la baisse du trafic de stupéfiants et de la montée de la prostitution nigériane…
De retour au commissariat, Ruiz aura droit à une présentation en règle par la patronne (étonnante prestation de Jeanne Balibar) qui décrit Chris, le chef d’équipe, comme un policier vif, réactif et sans doute un peu « explosif » avant d’insister sur le sens du devoir, l’esprit d’équipe et la cohésion. Et c’est Chris qui résume la solitude des policiers « face à la brutalité du monde qui nous entoure »
La première demi-heure des Misérables est quasiment documentaire. On y voit le nouveau Ruiz avec Chris et Gwada, « Bacqueux » expérimentés, à l’œuvre. Ils sillonnent le quartier en voiture, observent, ici, un type classé S, là des « clandos », discutent avec les uns et les autres, bavardant presqu’amicalement avec un « ancien client » que Chris avait naguère envoyé en prison, passent voir « le maire du 93», surveillent les « Microbes » qui jouent sur les terrains vagues tandis que les Frères musulmans invitent les gamins à un goûter « suivi d’un petit discours » à la mosquée voisine… Mais d’emblée aussi, on mesure les tensions qui agitent les différents groupes du quartier.

La BAC en patrouille dans la quartier des Bosquets. DR

La BAC en patrouille
dans la quartier des Bosquets. DR

C’est à travers le contrôle, à un arrêt de bus, de trois adolescentes suspectées d’avoir fumé du shit, que le film va prendre une dimension franchement dramatique. Une des filles sort son portable pour filmer le contrôle. Chris lui arrache le téléphone des mains et l’écrase au sol. Depuis les toits, le jeune Buzz filme les moindres faits et gestes avec son drone… Et puis, ce sont les Rois costauds et tatoués d’un cirque qui déboulent dans le quartier parce qu’on leur a volé un lionceau ! Très vite, le ton monte entre les forains et les nervis du « maire » tandis que Chris, Gwada et Ruiz tentent de s’interposer et de calmer tout le monde… Policier chevronné, Chris lâche : « On va le trouver… Ces abrutis ne peuvent pas s’empêcher de faire des conneries sans les poster sur les réseaux… » De fait, on verra bientôt le jeune Issa plastronner, sur Instagram avec Johnny, le lionceau dans les bras. C’est la recherche d’Issa qui va mettre le feu aux poudres.
Avec une caméra très mobile, un scénario musclé (Ladj Ly a écrit avec le chevronné Giordano Gederlini), un solide sens du rythme et des comédiens remarquables dans tous les rôles, Les Misérables va alors montrer comment une bavure (filmée depuis le ciel par le drone de Buzz) va avoir de sévères conséquences. On y voit un quartier se déchirer soudain entre différents groupes d’adultes et de jeunes adolescents de plus en plus incontrôlables et violents.
La bavure –un tir de flash-ball qui frappe Issa au visage- met aussi en évidence la grande solitude de « Bacqueux » complètement lâchés dans la nature en même temps qu’une impossible solidarité entre les policiers. Après le speech de la commissaire, on ne reverra d’ailleurs plus jamais ni les collègues policiers, ni même leurs locaux. Chris, Gwada et Stéphane sont simplement seuls sur le terrain et ils doivent constamment trouver des solutions qui n’en sont pas, notamment quand Chris veut à tout prix empêcher la diffusion des images filmées par le drone. Ainsi Chris qui clame « C’est nous, la loi » et hurle « Jamais, on s’excuse », s’emporte contre Ruiz parce qu’il le soupçonne de ne pas avoir l’esprit de corps et de vouloir balancer ses coéquipiers… Mais, comme le disait Renoir, « chacun a ses raisons ». Chris argumente en estimant que les images du drone vont provoquer de néfastes émeutes et se souvient d’autres, anciennes, qui n’avaient strictement rien apporté de bon au quartier. Un responsable des Frères musulmans, lui, constate : « Et si les jeunes avaient raison d’exprimer leur colère ! » tout en prophétisant : « Vous n’éviterez pas la colère et les cris… »

Issa (Issa Perica) au milieu des Microbes. DR

Issa (Issa Perica) au milieu des Microbes. DR

En immersion permanente dans la cité, shooté à l’adrénaline et constamment ancré dans une connaissance précise des problématiques de la banlieue tout en évitant de tomber dans un manichéisme sommaire, l’excellent Les Misérables (prix du jury à Cannes et peut-être représentant de la France aux Oscars) va connaître une « apothéose » digne des meilleurs films d’action américains.
Après le retour, le soir, de « Bacqueux » las et amers chez eux, ils retourneront sur le terrain, emportés dans un vrai combat de rue dans le huis clos d’une cage d’immeuble. D ‘un côté, trois flics assiégés, de l’autre une horde déchaînée d’adolescents capuchonnés et masqués de noir. Les charriots métalliques dégringolent dans l’escalier, les cailloux pleuvent, les fusées explosent tandis qu’Issa soulève un cocktail Molotov enflammé…

LES MISERABLES Drame (France – 1h 43) de Ladj Ly avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Zonga, Issa Perica, Al-Hassan Ly, Steve Tientcheu, Almany Kanoute, Nizar Ben Fatma, Raymond Lopez, Luciano Lopez, Jaihson Lopez, Jeanne Balibar, Omar Soumare, Sana Joachaim, Lucas Omiri. Dans les salles le 20 novembre.

Camille lutte contre l’embrigadement sectaire  

Camille (Céleste Brunnquell), une adolescente rebelle. DR

Camille (Céleste Brunnquell),
une adolescente rebelle. DR

A l’ultime image des Eblouis, lorsqu’apparaît la dédicace « A mes frères et sœurs », on ressent une réelle empathie pour Sarah Suco. Tant on comprend que ce drame, même s’il repose sur les moyens de la fiction, a été une aventure terriblement douloureuse…
Passionnée de cirque et plutôt douée pour l’exercice, Camille, 12 ans, est l’aînée des Lourmel, une famille nombreuse qui vit à Angoulême. Frédéric, le père, est professeur dans un lycée et Christine, la mère, a été comptable mais est aujourd’hui sans emploi. Catholiques à la pratique jusque là plutôt modeste, les parents vont, presque par hasard, se rapprocher d’une communauté charismatique basée sur le partage et la solidarité avant de s’y investir pleinement. Avec ses deux jeunes frères et sa petite sœur, Camille va devoir accepter un mode de vie qui remet vite en question ses envies de jeune adolescente et ses propres tourments…
Les Eblouis s’ouvre autour de la piste d’une Ecole de cirque où Camille se produit dans un numéro de voltige sous le regard admiratif de ses parents. Mais lorsque la jeune fille demande à rester un peu pour fêter avec ses amis du cirque, sa mère refuse, prétextant la fatigue de la petite sœur. Et elle s’emporte contre son mari d’un cassant : « Tu ne m’entends pas ! » quand celui-ci permet à sa fille de rester…
Et puis, un jour, au sortir de la messe, le couple Lourmel est invité à un repas partagé. Ce sera le premier pas vers la communauté de la Colombe où ils vont peu à peu connaître un embrigadement sectaire.

Frédéric (Eric Caravaca), Christine (Camille Cottin) et le Berger (Jean-Pierre Darroussin). DR

Frédéric (Eric Caravaca), Christine (Camille Cottin) et le Berger (Jean-Pierre Darroussin). DR

Née en 1981 à Montpellier, Sarah Suco signe, avec Les Eblouis, son premier long-métrage après une carrière au théâtre et au cinéma où on l’avait vu dans Discount (2015) et Les invisibles (2018) de Louis-Julien Petit, La belle saison (2015) de Catherine Corsini, Aurore (2017) de Blandine Lenoir, Guy (2018) d’Alex Lutz ou Place publique (2018) d’Agnès Jaoui.
Un premier « long » qui est clairement autobiographique : « J’ai moi-même vécu, dit la cinéaste, avec ma famille dans une communauté charismatique pendant dix ans. L’idée d’en faire un film germait dans ma tête depuis très longtemps, et arrivée à la trentaine, la nécessité l’a emporté et je me suis sentie prête à me lancer. »
Les Eblouis va donc raconter le parcours de Camille, une adolescente dont on devine qu’elle est bien le double de Sarah Suco. Mais, en écrivant son scénario avec Nicolas Silhol, la réalisatrice a pris soin de gommer la haine ou la colère de son propos. Point de sensationnalisme non plus et cette manière de procéder donne justement une force impressionnante à une histoire nuancée. Car si certaines pratiques de la communauté prêtent à rire (ou à pleurer), tout n’apparaît pas négatif dans cette collectivité qui met en avant de nobles intentions comme la douceur et l’apaisement, la fraternité et l’amour. Et on reconnaît volontiers que l’implication de Frédéric qui s’occupe d’une vieille dame solitaire avant de se rendre à son travail a quelque chose d’exemplaire…

Christine et Frédéric Lourmel en pleine célébration. DR

Christine et Frédéric Lourmel
en pleine célébration. DR

Mais si Les Eblouis n’est pas un film à charge, c’est assurément une œuvre de combat. Fière de ses parents au point de longtemps défendre leur choix de vie, voire même de se sentir elle-même heureuse au sein de la communauté, Camille va cependant s’élever contre la prise de possession des siens par un groupe dont l’intégrisme paraît de plus en plus angoissant. Si on rit de bon cœur en entendant les membres du groupe… bêler à l’unisson pour appeler le prêtre Luc-Marie alias « le berger », on est saisi par l’étrangeté de pratiques d’exorcisme où il s’agit d’extirper le diable du corps des « possédés ». Et on frémit encore quand Christine Lourmel demande à Boris, le copain de Camille, de passer un vêtement sur son tee-shirt noir parce que le noir est la couleur du démon ! Mais, ce faisant, Sarah Suco indique aussi que ces situations folles (le cirque est considéré comme dégradant pour le corps) ou ridicules, que ces rituels inquiétants n’empêchent pas les personnages d’entrer dans la communauté…
Evoquant ces communautés de la mouvance du renouveau charismatique importées des Etats-Unis depuis les années 70, la cinéaste observe : « Elles appellent à un renouveau spirituel basé sur le Saint-Esprit. Les gens y vivent l’expérience personnelle de Dieu, l’expérience des « dons » reçus du Seigneur et de la prière, parmi lesquels celui de la guérison. (…) Les journées de chaque membre, également des enfants, sont rythmées par les prières et les rituels de groupe : demande de pardon, chants, farandoles, séances de bénédictions dans l’Esprit saint. Les tenues, les coiffures et les règles de vies sont régentées et très spécifiques et il est petit à petit impossible pour des enfants de continuer à avoir une vie sociale normale. »
Porté par une image tour à tour chaude et froide, voire même pisseuse dans l’appartement proche de la communauté où s’est installée la famille Lourmel, Les Eblouis réussit son coup. Le spectateur va s’inquiéter et se passionner pour la lente et difficile lutte de Camille pour affirmer sa liberté et sauver sa fratrie.

Camille et Boris, son petit ami (Spencer Bogaert). DR

Camille
et Boris, son petit ami (Spencer Bogaert). DR

Camille Cottin et Eric Caravaca campent, avec conviction, ce couple emporté par un vertige intégriste. Et Sarah Suco réussit à faire de la famille Lourmel un groupe tour à tour accueillant, joyeux mais aussi gênant et glaçant. Loin des beaux personnages positifs qu’il a souvent incarnés chez Robert Guédiguian, Jean-Pierre Darroussin est, ici, un prêtre mielleux et béat virant à l’épouvantable quand il s’agit de séparer, par les pires mensonges, les membres de la communauté de leur entourage familial…
Mais bien sûr c’est la nouvelle venue Céleste Brunnquell qui est épatante au cœur du film. Parfois rebelle, parfois petite fille aimante pour ses parents, elle est Camille, une adolescente (le film la suit de 12 à 15 ans) prise dans un conflit de loyauté vis-à-vis des siens tout en vivant les émois et les pulsions de son âge… Au bout des étapes de son combat, Camille se sera construite et aura cessé d’être éblouie pour réfléchir par elle-même.
Plus globalement, le film invite à réfléchir sur des questions comme celle du libre arbitre, de l’autonomie de la pensée et, in fine, de l’indispensable liberté de croire… ou pas. Ce n’est pas le moindre mérite des Eblouis de mettre l’accent là-dessus.

LES EBLOUIS Drame (France – 1h39) de Sarah Suco avec Camille Cottin, Jean-Pierre Darroussin, Eric Caravaca, Céleste Brunnquell, Laurence Roy, Daniel Martin, Spencer Bogaert, Benjamin Gauthier, Suzanne de Baecque, Arnaud Rayaume, Jules Dhios Francisco. Dans les salles le 20 novembre.

Le rude combat d’un militaire épris de justice  

Jean Dujardin, très sobre en colonel Picquart. DR

Jean Dujardin, très sobre en colonel Picquart. DR

En ce sinistre jour de 1895, le ciel est bas sur Paris et c’est une lumière grise qui se reflète dans les flaques d’eau de la cour de l’Ecole militaire… Dans un vaste plan d’ensemble, la caméra de Pavel Edelman, directeur de la photo de longue date de Roman Polanski, panoramique lentement sur les troupes alignées. De loin, une escouade avance, entourant le capitaine Alfred Dreyfus. Bientôt, il s’entendra accuser de haute trahison, condamné à la déportation à Cayenne. Tandis qu’on dégrade Dreyfus, que ses galons jonchent le sol, au loin, dans l’assistance, un officier avec ses jumelles observe. C’est Marie-Georges Picquart. Et il commente la scène pour ses collègues, y voyant « un tailleur juif qui pleure tout son or qui va à la poubelle… » Alors que, derrière les grilles, la foule haineuse aboie contre Dreyfus, celui-ci lance : « Soldats, on dégrade un innocent ! »
Avec cette séquence puissante qui ouvre J’accuse en réunissant d’emblée les deux figures centrales de ce drame historique, Roman Polanski plonge le spectateur dans ce qui apparaît rapidement comme un palpitant thriller. Pour écrire son film, Polanski s’est appuyé sur le livre D. – An Officer and a Spy que l’auteur britannique Robert Harris a consacré, en 2013, à l’affaire Dreyfus. Or, c’est Robert Harris, qui a collaboré au scénario de J’accuse, qui a également écrit celui de The Ghost Writer (2010). Et on ne peut s’empêcher de songer à ce thriller anglais dans la manière dont Polanski mène, ici, son récit.
Car c’est bien Georges-Marie Picquart qui est le personnage principal de J’accuse. C’est lui qui va, peu à peu, à l’instar du prête-plume (incarné par Ewan McGregor) dans The Ghost Writer, tirer, avec bien des difficultés, les fils d’une « sale affaire ». D’emblée, on se passionne pour l’enquête menée par ce limier qui n’avait strictement aucune raison de vouloir blanchir Dreyfus…

Alfred Dreyfus (Louis Garrel) devant ses juges. DR

Alfred Dreyfus (Louis Garrel)
devant ses juges. DR

Le portrait de Marie-Georges Picquart (1854-1914) est loin d’être hagiographique. Avec ses airs d’Hercule Poirot de province quand il se met en bourgeois, Picquart n’est pas un personnage spécialement attachant. Né à Strasbourg et d’origine lorraine, cet ardent catholique était aussi profondément antisémite. A Dreyfus, son élève à l’école militaire, qui l’interpelle à propos de sa notation, Picquart lâche qu’il n’aime pas les juifs mais certifie qu’il ne laisse jamais ses « sentiments affecter son jugement ». De fait, c’est au fil de sa minutieuse enquête, à partir du fameux « bordereau », que Picquart, nommé à la tête des Renseignements militaires, s’avisera que Dreyfus est innocent et qu’Esterhazy est le traître…
Certains historiens, comme Vincent Duclert, l’un des grands spécialistes de l’affaire Dreyfus, contestent l’image que Polanski donne du colonel Picquart, notamment parce que l’héroïsation de Picquart relègue Dreyfus à un état de « simple » victime… Or l’historien constate que Dreyfus fit montre, comme en attestent ses correspondances avec sa femme Lucie et son frère Mathieu, d’un courage manifeste d’officier républicain et d’une grande capacité de résistance…
Polanski prend sans doute des libertés avec l’histoire pour mener à bien une œuvre qui, à l’évidence, transpire son ADN. Car le jeune Roman connut les ghettos de Pologne, l’extermination nazie et, plus généralement, les affres de l’antisémitisme. On comprend donc assez aisément ce qu’il peut partager avec Dreyfus…

Picquart et le commandant Henry (Gregory Gadebois). DR

Marie-Georges Picquart
et le commandant Henry (Gregory Gadebois). DR

Si, pendant les douze années qu’elle dura, l’affaire Dreyfus déchira profondément la France, provoquant ce qui fut sans doute le plus grand scandale de la fin du 19e siècle, le J’accuse de Polanski a choisi, à l’image du jeu remarquable de Jean Dujardin, la sobriété. Point ici d’actions percutantes mais bien la solide (et angoissante !) routine de l’Armée. Lorsque Picquart quitte les sombres bureaux (beau travail de décoration) d’un service où s’activent des gratte-papiers inquiétants et qu’il tente lentement (et au péril de sa carrière, voire de son existence) de convaincre la hiérarchie militaire de la forfaiture frappant Dreyfus, il se heurte à de vieilles badernes déterminées à étouffer toute volonté de rouvrir le dossier du juif Dreyfus, injustement condamné. Avec un petit sourire condescendant, le général Gonse traite Picquart de « sentimental » et s’étonne : « Qu’est-ce que ça peut vous faire qu’un juif soit coincé sur un îlot ? » Et Polanski nous met face à ce qui apparaît alors comme le pire de l’ignominie et de l’injustice !
Pour servir son propos, ce dinosaure de Polanski (86 ans) peut s’appuyer sur une fameuse et impressionnante galerie de comédiens qu’il faudrait tous citer. On a déjà dit que Dujardin en Picquart est à son meilleur niveau dans J’accuse et on apprécie aussi la superbe prestation de Grégory Gadebois qui fait du commandant Henry un homme dévoué totalement à la cause militaire au point de commettre une monstruosité.
Quant à Alfred Dreyfus, le fils de Mulhouse où il est né le 9 octobre 1859, il est vrai qu’il n’apparaît pas longtemps dans le film. Mais ses comparutions devant le Conseil de guerre sont pathétiques quand il tente d’étouffer des sanglots. Porté par un Louis Garrel, méconnaissable mais habité, Dreyfus apparaît comme un solitaire perdu face à l’implacable antisémitisme de l’état-major. Mais Polanski lui offre pourtant une scène sublime, peut-être le plus beau plan du film. Tandis qu’on passe les fers aux pieds de Dreyfus dans sa hutte de l’île du Diable, le cinéaste réalise un travelling sur un gisant (Pasolini fit le même dans Mamma Roma) qui renvoie à La lamentation sur le Christ mort, le célèbre tableau d’Andrea Mantegna…

Quand Emile Zola lance son fameux cri dans "L'Aurore". DR

Quand Emile Zola lance son fameux cri
dans « L’Aurore ». DR

Même s’il ne fut jamais dreyfusard et même s’il n’a jamais rencontré Emile Zola (comme le filme cependant Polanski), Picquart, épris de vérité, pourrait partager néanmoins les mots de l’écrivain à la fin de son célèbre article dans L’Aurore du 13 janvier 1898: « Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour ! »
Aimer ce J’accuse (primé à la Mostra de Venise) ne revient pas à exonérer son réalisateur des dossiers dont il doit répondre, ni valider les violences sexuelles faites aux femmes, pas plus que le maccarthysme néo-féministe actuel.
Mais ce drame remarquablement mis en scène qui mérite absolument d’être vu, est une œuvre salubre qui, en dénonçant l’antisémitisme, évoque aussi clairement le temps présent. Et il n’est toujours pas vain de dire aujourd’hui encore qu’Alfred Dreyfus est un héros juif.

J’ACCUSE Drame (France – 2h13) de Roman Polanski avec Jean Dujardin, Louis Garrel, Grégory Gadebois, Emmanuelle Seigner, Hervé Pierre, Wladimir Yordanoff, Didier Sandre, Melville Poupaud, Eric Ruf, Mathieu Amalric, Laurent Stocker, Vincent Perez, Michel Vuillermoz, Vincent Grass, Denis Podalydès, Damien Bonnard, Laurent Natrella, Bruno Raffaelli, André Marcon. Dans les salles le 13 novembre.

Victor et les ardents souvenirs  

Victor (Daniel Auteuil) sous le charme de Margot (Doria Tillier). DR

Victor (Daniel Auteuil) sous le charme
de Margot (Doria Tillier). DR

« La pensée d’un homme, disait Albert Camus, est avant tout sa nostalgie ». Et si Nicolas Bedos était un incurable nostalgique ? Saint-Ex constatait : « La nostalgie, c’est le désir d’on ne sait quoi… » Le cinéaste de 40 ans a, lui, l’avantage de savoir où se conjugue sa nostalgie. C’est du côté du bon vieux cinoche !
Sexagénaire désabusé, Victor Drumond est au bout du rouleau. Il ne comprend plus rien à l’époque dans laquelle il vit. Lui, l’amoureux du papier –il a été un dessinateur de bandes dessinées de talent- n’a aucune envie, mais alors aucune envie, de se frotter aux portables, aux écrans, aux tablettes, au virtuel sous toutes ses formes.
Pourtant son existence va être bouleversée lorsque son fils, entrepreneur branché, lui offre un Voyage dans le temps. Victor n’a qu’à choisir l’époque dans laquelle il souhaite revenir et la société dirigée par un certain Antoine se charge de tout. D’abord réticent, Victor va se laisser emporter. Il choisit de revenir à ce jour de 1974 où, à Lyon, sur les banquettes du café La Belle époque, il a rencontré l’amour de sa vie. Désormais vêtu d’une tenue d’époque (ah, les cols pelle à tarte !) Victor entre dans le café et va s’installer à une table. Autour de lui, tout le monde fume et, derrière le bar, un serveur lui donne du « Salut, petit ! » Cependant Victor n’est pas vraiment dupe du décor dans lequel il se trouve, ni du fait qu’il est entouré de comédiens. Et d’ailleurs, le perroquet dans sa cage, est bien empaillé. Mais qu’importe, Victor prend goût au jeu, d’autant qu’il tombe sous le charme de la rousse Margot qui « incarne » celle qu’il aima follement…
La belle époque s’ouvre par un joyeux prologue dans le style un peu pompeux des superproductions Netflix! Nous voilà à la cour impériale de Napoléon III et Badinguet est plutôt du genre mal embouché tandis qu’autour du lui, on s’active à plaire à sa majesté. Le décor est ainsi planté de cette attraction d’un genre nouveau qui permet, en mélangeant artifices théâtraux et reconstitution historique, de replonger des clients dans l’époque de leur choix.

Marianne (Fanny Ardant) et son amant (Denis Podalydès). DR

Marianne (Fanny Ardant)
et son amant (Denis Podalydès). DR

Avouant sa « peur pathologique de l’érosion des sentiments et de l’effacement des souvenirs », Nicolas Bedos signe un second long-métrage (après Monsieur et Madame Adelman en 2017) qui réussit avec aisance à mêler une ironie satirique et une mélancolie romantique. Sur le terrain de l’humour grinçant, le cinéaste passe allègrement à la moulinette le présent et son « e-convivialité », balançant, avec une bonne vanne, un grand coup de pied dans la connerie satisfaite des réseaux sociaux. Au cours d’une soirée, un convive conseille doctement « la thérapie du grain de café dans le rectum » ! Rien de tel pour la détox du colon…
Pour la mélancolie, c’est donc du côté du passé que Bedos s’en va tricoter un scénario habile où un type largué et désorienté, amer et fragilisé par l’usure de son couple, va accepter, quitte à tout perturber par ses exigences « amoureuses », la magie du cinéma pour reprendre goût à l’existence et d’une certaine manière renaître au présent. Joli coup de chapeau au bon vieux cinématographe des frères Lumière même si, évidemment, les entrepreneurs d’aujourd’hui ont l’impression, dans un emballement à la fois grotesque et pathétique, que la salle obscure et les images sur un écran ne sont plus suffisantes pour stimuler le spectateur…
« Jeune » metteur en scène, Nicolas Bedos prend clairement plaisir à passer du côté de la coulisse pour montrer l’envers du décor et l’artisanat du cinéma à travers le personnage d’Antoine, metteur en scène de ces reconstitutions qui le font cavaler d’un plateau à l’autre pour ici organiser la soirée d’une cliente fan de Marie-Antoinette, là peaufiner celle d’un amateur d’Ernest Hemingway… Réalisateur lui-même, Guillaume Canet prend un visible plaisir à camper ce réalisateur excessif, stressé, odieux avec ses comédiens, omnipotent (à une collaborateur qui lui demande s’il se prend pour Dieu, il lance : « je suis scénariste ! ») et néanmoins malheureux lorsqu’il se torture en se demandant si Margot ne serait pas un peu sensible au charme d’un Victor évidemment énamouré.

Derrière le miroir, Antoine (Guillaume Canet), un metteur en scène tapi dans l'ombre. DR

Derrière le miroir, Antoine (Guillaume Canet),
un metteur en scène tapi dans l’ombre. DR

Avec une image aux lumières très travaillées, une bande musicale élégante, La belle époque s’appuie aussi sur des dialogues ciselés par un auteur qui fut chroniqueur à la télé, à la radio et dans la presse écrite avec des punchlines (« T’es vivant depuis trop longtemps ! ») mais aussi des références au Musset d’On ne badine pas avec l’amour avec la fameuse tirade de Perdican (*)
En orchestrant le miroir entre deux couples, le film repose beaucoup sur ses interprètes. Doria Tillier est une Margot rayonnante de charme sensuel. Pierre Arditi ou Denis Podalydès ont des seconds rôles amusants. Et puis Bedos offre un vrai beau personnage à Fanny Ardant en Marianne, épouse qui ne supporte plus son Victor de mari. Elle est parfaite en psy du net, portant le soir un casque de réalité virtuelle, crachant sa méchanceté et prête à devenir une femme au bord de la crise de nerfs… par peur de sombrer et de mourir.
Enfin Daniel Auteuil est épatant en type dépassé par une époque technologique, qui se noie dans le présent et se réjouit finalement de passer par la case de la fiction et de la mise en scène pour revenir dans ce passé dont les codes le rassurent et le protègent…

Margot comme un fantôme de la jeunesse... DR

Margot comme un fantôme de la jeunesse… DR

Même s’il rend grâce à la beauté et à la force des souvenirs, Nicolas Bedos ne tombe cependant pas dans le « C’était mieux avant… » Bien sûr, Victor va y récupérer un peu de considération, voire de désir et adhérer à nouveau au présent. Mais c’est à Marianne que le cinéaste confie le soin de remettre les chères années soixante-dix –« ce cendrier géant »- à leur place lorsqu’elle constate toutes les lacunes sociales et intellectuelles des seventies! Elle rappelle que la liberté était toute relative, que les femmes pouvaient se faire violer en toute impunité mais qu’elles n’avaient pas le droit d’avorter…
« Le temps passe, vous savez ! » dit-on dans La belle époque. Mais on le savoure avec un plaisir jubilatoire.

LA BELLE EPOQUE Comédie dramatique (France – 1h55) de Nicolas Bedos avec Daniel Auteuil, Doria Tillier, Guillaumet Canet, Fanny Ardant, Denis Podalydès, Pierre Arditi, Michael Cohen, Jeanne Arènes, Bertrand Poncet, Bruno Raffaelli, Lizzie Brocheré, Christiane Millet. Dans les salles le 6 novembre.

(*) « Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais s’il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux, mais on aime. Et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : j’ai souffert souvent, je me suis trompé quelques fois, mais… j’ai aimé. C’est moi qui ait vécu, et non pas un être factice crée par mon orgueil et mon ennui. »