Rayane, simple flic promis à la mort  

Rayane (Tarek Boudali), Stéphanie (Vanessa Guide) et Pierre (Julien Arruti) mènent l'enquête.

Rayane (Tarek Boudali), Stéphanie (Vanessa Guide) et Pierre (Julien Arruti) mènent l’enquête.

Para bailar la bamba se necesita / Una poca de gracia y otra cosita… On cite volontiers les premières lignes de La Bamba. Le fameux air traditionnel mexicain a été interprété par une kyrielle de chanteurs dont, en 1958, le rocker américain Ritchie Valens, premier Latino à placer un hit dans le top 50 des ventes de disques aux USA avec la dite Bamba
Si on évoque, ici, ce tube, c’est qu’on l’entend dans 30 jours max mais surtout, et à contrario, parce que la chanson parle « d’un peu de grâce ». Grâce qui, justement, fait cruellement défaut à cette comédie policière française.
Jeune gardien de la paix, Rayane est un type aussi trouillard que maladroit. Il n’est policier que pour honorer la mémoire de son père, flic tombé en service commandé. Tout à sa contemplation de sa collègue Stéphanie pour laquelle il se meurt d’un amour silencieux, il tarde à poursuivre un malfrat (on a cru reconnaître Jérôme Le Banner, ancien champion mondial de kick-boxing) qui vient de s’échapper de leur véhicule de service, non sans lui avoir demandé s’il avait « pécho » la belle… Parti à la poursuite de l’affreux, Rayane finit dans une benne à ordures où il se fait mordre par un rat. Un médecin (Philippe Duquesne) le soigne, lui ordonne des analyses et lui apprend, un peu plus tard, qu’il ne lui reste que trente jours à vivre.

Tony (Philippe Lacheau), un flic allumé.

Tony (Philippe Lacheau), un flic allumé.

Désormais, Rayane n’a plus rien à perdre. Décidé à saisir sa chance, il entend devenir le héros de son commissariat et surtout d’impressionner sa charmante collègue. Las, chargé d’une petite surveillance de rien du tout au cœur d’une grosse opération visant à prendre en flag’ un gros trafiquant, il la fait lamentablement capoter en aidant le caïd (José Garcia) à se sortir indemne du piège… Plus que jamais tricard parmi les siens, Rayane le boloss a du pain sur la planche, d’autant que deux flics des stupéfiants sont désormais dans ses pattes…
Diplômé d’un BTS en négociation relation client, Tarek Boudali est membre de La Bande à Fifi, troupe comique, formée en 2005 sous l’impulsion de Michel Denisot qui la recrute pour Le Grand Journal, sur Canal+, où ils jouent leurs sketches en direct. En 2007, La Bande à Fifi quitte Canal pour se consacrer au cinéma et au théâtre. En 2012, Tarek Boudali intègre le casting de la sitcom En famille sur M6 où il incarne Kader, un jeune père de famille.
Côté grand écran, on verra La Bande… à l’œuvre notamment dans Babysitting (2014) puis Babysitting 2 (2015) qui seront des succès publics avec respectivement 2,3 et 3,2 millions d’entrées dans les salles françaises. L’équipe, menée par Philippe Lacheau, Julien Arruti ou Tarek Boudali remettra le couvert, en 2017, avec Alibi.com (3,5 millions d’entrées) ou encore Epouse-moi, mon pote (2,4 millions d’entrées) déjà réalisé par Tarek Boudali.

Rayane en action...

Rayane en action…

Boudali remet donc le couvert, ici, avec cette comédie plutôt décousue qui part, dans tous les sens puisque son héros, convaincu que ses jours sont comptés, s’en donne à cœur-joie d’autant que la police lui a laissé une ultime chance de se racheter en faisant tomber le Rat, le redoutable dealer auquel il avait permis d’échapper à l’arrestation.
Se greffant à l’enquête menée par Tony et Pierre, les deux flics des Stups, l’un mal embouché, l’autre très lèche-bottes (Philippe Lacheau et Julien Arruti), Rayane va en voir de toutes les couleurs.
Si les comédiens sont too much, c’est que les péripéties le permettent… mais, bigre, que les séquences au cirque ou à l’ambassade du Mexique sont longues. Bien sûr, José Garcia en truand vociférant, est constamment en roue libre alors que Nicolas Marié, en commissaire hystérique et crétin, mérite mieux. Il devrait se rattraper, dès mercredi prochain dans Adieu les cons de Dupontel. Quant à Marie-Anne Chazel, en mamie saisie par le démon des réseaux sociaux, elle fait peine. Vanessa Guide (Stéphanie) n’a pas grand’chose à défendre et Reem Kherici, membre de La Bande à Fifi, en fait des tonnes en influenceuse.

José Garcia en malfrat teigneux. Photos David Koskas

José Garcia en malfrat teigneux.
Photos David Koskas

Sans être pisse-froid, le pire, dans cette aventure, c’est la vulgarité qui la traverse. On pense au jet de pus dans le cabinet médical, au jet d’urine de la boutonnière du clown (« Non, ce n’est pas de l’eau »), à la crotte qui éclabousse le visage de Rayane, au tutto de Mamie avec sa crème dépilatoire intime, au gag récurrent de Chantal Ladesou, prostituée en camionnette qui se retrouve à croupetons sur ses clients, le pompon revenant au pigeon qui « ken » la tête de Rayane dans un plan qui fait sans doute référence au gag du « gel dans les cheveux » de Mary à tout prix (1998). Quant à la « métamorphose » de Tony, elle est terriblement lourde. Opéré par erreur (dans un hôpital du monde d’avant où le masque n’est pas de rigueur), il se retrouve avec une jolie paire de seins que son coéquipier des Stups tripoterait volontiers. C’est fin, ça se mange sans faim, comme auraient dit d’autres comiques…
A la fin, Rayane peut conclure : « J’ai appris à surmonter mes peurs ». On est content pour lui. Beaucoup beaucoup moins pour nous.

30 JOURS MAX Comédie (France – 1h27) de et avec Tarek Boudali et Philippe Lacheau, Julien Arruti, Vanessa Guide, José Garcia, Marie-Anne Chazel, Reem Kherici, Nicolas Marié, Philippe Duquesne, Chantal Ladesou. Dans les salles le 14 octobre.

 

Comme un lancinant désir d’enfant  

Patricia (Louise Bourgoin) et François (Jalil Lespert) dans une nature apaisée.

Patricia (Louise Bourgoin) et François
(Jalil Lespert) dans une nature apaisée.

« L’enfant dont vous rêvez, n’existe pas ! » Et pourtant François et Noémie Receveur en rêvent effectivement de ce bébé qu’ils n’arrivent pas à avoir malgré les efforts répétés de la PMA, les injections dans le ventre, l’espoir toujours et les résultats du laboratoire qui tombent comme un couperet et les renvoient à leur profonde tristesse de couple qui n’aura pas d’enfant.
C’est sur de larges et amples plans aériens que s’ouvre Un enfant rêvé mis en scène par Raphaël Jacoulot, cinéaste originaire de Besançon, qui filme avec une manifeste passion les vastes forêts de Franche-Comté.
François Receveur, secondé par son épouse Noémie, dirige une grande scierie familiale. Il a repris l’entreprise de son père et bataille durement pour faire tourner son entreprise malgré la difficulté de décrocher des contrats, le poids des emprunts, le chiffre d’affaires qui n’est pas à la hauteur et le prix du bois qui grimpe…
C’est d’abord par cette approche quasiment documentaire que l’on entre dans le quatrième long-métrage de Jacoulot. Dans les lumineux plans du début, passe un gros semi-remorque rouge qui transporte des arbres vers la scierie où ils seront tractés vers de puissantes machines qui les débiteront en planches… Tout ce labeur, le cinéaste le filme avec précision mais c’est évidemment parce que le motif de l’arbre, enraciné ou déraciné, parcourt entièrement le film et raconte l’histoire de François. Le trajet de l’arbre, c’est aussi le parcours tragique du personnage. Dès lors, on pressent le drame à venir, une sorte de danger latent. Et l’apparition d’une belle jeune femme au milieu de l’entrepôt de planches contient la promesse du récit à venir : un homme et une femme vont se rencontrer… Car Patricia voudrait faire réaliser une terrasse pour leur maison et elle vient choisir du bois. Pin sylvestre, Douglas ou mélèze ? Noémie sourit et glisse à son mari : « Pas mal, la snob qui aime le bois ! » mais François, lui, est profondément, instantanément, troublé. Lors de l’inauguration de la terrasse, en fin de soirée, les deux deviennent amants…

La fulgurance d'une passion...

La fulgurance d’une passion…

« La présence de la nature, dit le réalisateur, vient de mon enfance. J’ai grandi dans un univers où la nature est domestiquée et transformée, c’était le travail de mes parents. Dans le film, les plans de nature expriment le ressenti de François, ce qu’il n’arrive pas à exprimer. »
On l’a dit, Jacoulot s’attache à tracer, avec François, le portrait d’un homme qui ne se sent vraiment bien que lorsqu’il est en forêt (« Tu connais la forêt par cœur » lui dit Patricia) et c’est évidemment là où il retrouve Patricia pour leurs rendez-vous amoureux, dans cette cabane perdue au fond des bois, ancien repaire de contrebandiers, qui fait songer au havre dans lequel se rejoignaient Constance et Mellors, les protagonistes de L’amant de lady Chatterley, notamment dans la belle adaptation de Lawrence signée, en 2006, par Pascale Ferran.
Lorsque François y déambule comme un promeneur, selon les cas, amoureux ou attentif et professionnel (« Tu n’es pas un aventurier, toi » lui dit encore Patricia), la forêt devient un lieu magique et mystérieux, majestueux et inquiétant, traversé par la lumière et le vent…

Patricia et Noémie (Mélanie Doutey) dans la scierie.

Patricia et Noémie (Mélanie Doutey)
dans la scierie.

Portée par de beaux thèmes au violoncelle signés André Dziezuk, l’image, travaillée par la directrice de la photo Céline Bozon, privilégie, au-delà de quelques gros plans sur des écorces ou une toile d’araignée vibrant dans la lumière, des plans d’ensemble dont l’atmosphère s’assombrit progressivement à l’instar des saisons et du drame de cet homme pris entre deux femmes…
C’est donc dans ce cadre que Jacoulot développe une romance amoureuse entre François et cette jeune femme qui vient d’ailleurs. Patricia a vécu à Lyon et lorsqu’elle est partie à Metz, elle a eu l’impression d’être dans un bled. « Alors, ici… » dit-elle. Dans ce pays de nature, du côté de Maîche où, comme le lui dit Noémie : « Les gens sont bourrus mais loyaux ». Attirée par la sensualité mystérieuse de François, Patricia cède rapidement à l’attraction des corps. Et François, le tourmenté, connaît alors une manière d’apaisement. Il oublie presque l’obsession de son couple à avoir un enfant. Lorsque Patricia se retrouve enceinte, François est heureux et il sourit comme un… enfant. Mais, dans le même temps, l’aventure amoureuse et sexuelle tourne au drame…

François avec son fils dans la forêt. Photos Michael Crotto

François avec son fils dans la forêt.
Photos Michael Crotto

Indispensable au fonctionnement romanesque du film, la passion amoureuse n’en est pas le sujet central. Au cœur du récit, figure la question du désir d’enfant. Lasse des échecs de la PMA, Noémie a choisi d’entrer dans les (lourdes) procédures de l’adoption. Et François l’y suit même si c’est à contre-cœur. La grossesse de Patricia (« C’est moi, le père ? » dit-il, ému aux larmes) va précipiter la tragédie.
Si la tension du film chute parfois, Raphaël Jacoulot peut cependant compter sur un beau trio de comédiens. Louise Bourgoin est une Patricia solaire et Mélanie Doutey une épouse silencieusement douloureuse et inquiète. La seule vue d’une famille heureuse lui donne, dit-elle, des envies de tuer. Quant à Jalil Lespert, il apporte une émotion impressionnante à un personnage complexe et torturé conformé dans un rôle qu’il occupe tant bien que mal. Le comédien et metteur en scène fait alors brillamment de François un père en train de perdre la raison…

UN ENFANT REVE Drame (France – 1h47) de Raphaël Jacoulot avec Jalil Lespert, Louise Bourgoin, Mélanie Doutey, Jean-Marie Winling, Nathan Willcocks, Rio Vega, Garance Clavel, Jean-Michel Fête, Michèle Goddet. Dans les salles le 7 octobre.

Le PDG et le boulet partis en voyage d’affaires  

Pierre et Adrien Pastié (Vincent Lindon et François Damiens), deux cousins très dissemblables. DR

Pierre et Adrien Pastié (Vincent Lindon
et François Damiens), deux cousins
très dissemblables. DR

« Il signe et c’est terminé… » PDG d’un grand groupe international, Pierre Pastié est un homme qui n’a pas de temps à perdre. Alors, le passage chez son notaire pour obtenir la signature d’un parent (qui détient une partie des parts de la société familiale) ne doit être qu’une formalité. Las, le parent, en l’occurrence le cousin Adrien en décidera autrement…
Parce que Vincent Lindon est un comédien bankable et aussi un citoyen qui n’a pas sa langue dans la poche, on l’a bien entendu dans les médias et la bande-annonce de Mon cousin a été largement diffusée. Comme cette b.a. donnait du dernier film de Jan Kounen une bonne impression de comédie et comme Lindon en parlait comme d’un parfait feel-good movie, les éléments semblaient réunis pour passer un bon moment de plus dans les salles obscures après les tourments nocturnes des flics du Police d’Anne Fontaine, les affres des beaux amoureux des Choses qu’on dit, les choses qu’on fait d’Emmanuel Mouret ou encore les tribulations drolatiques d’Antoinette dans les Cévennes filmées par Caroline Signal…
Las, Mon cousin laisse une drôle d’impression. Mitigée, l’impression. Parce qu’on ne rit pas vraiment et parce qu’on est finalement assez mal à l’aise avec cet homme pressé et son fragile et fantasque cousin. Avant, évidemment de s’apaiser dans son fauteuil parce que tous ces tracas familiaux sont quand même promis à une paisible et saine résolution.

Pierre Pastié, un PDG sous tension. DR

Pierre Pastié, un PDG sous tension. DR

« Je pèse un milliard, je dirige quarante-cinq sociétés, j’emploie 9000 personnes et je suis dans la main d’un fou ! » Sur le point de signer l’affaire du siècle, Pierre Pastié n’imaginait pas une seconde devoir se coltiner les états d’âme d’un cousin perdu de vue depuis 35 ans. Pire, Adrien est tellement heureux de retrouver son Pierrot, qu’il veut passer du temps avec lui pour renouer des liens distendus depuis trop longtemps. Et l’on découvrira qu’un drame avait rapproché, dans leur jeune adolescence, Pierre et Adrien. Mais, pour l’heure, Adrien pourrit la vie de Pierrot en retardant son indispensable signature.
On aimait beaucoup le cinéma de Jan Kounen quand il s’amusait à dézinguer le système au lance-flammes. On le découvrait ainsi en 1997 avec un excentrique Dobermann qui mettait aux prises, dans un déferlement de violence, des braqueurs de banque et un flic psychopathe et sadique. Ensuite, il embarquait un cow-boy de légende dans un trip chamanique. Après ce Blueberry, l’expérience secrète (2004), Kounen déchirait l’univers de la pub dans les pas d’Octave Parango, un concepteur-rédacteur cynique, égoïste, débauché et constamment défoncé à la coke. C’était 99 francs en 2007 avec un Jean Dujardin survolté. Depuis, on avait perdu de vue le cinéaste de 56 ans malgré, en 2009, un Coco Chanel et Igor Stravinsky plutôt conventionnel…

Adrien, un cousin fragile et envahissant. DR

Adrien, un cousin fragile et envahissant. DR

Kounen raconte être arrivé « par accident » sur Mon cousin alors qu’il travaillait depuis un an sur un scénario de film fantastique. « Je sursaute un peu, explique le réalisateur : il y a dix ans que je suis absent du grand écran, et je me vois plutôt faire mon retour avec un film de science-fiction, ou un polar ou un film social, ou je ne sais quoi d’autre, mais en tout cas, pas avec une comédie sentimentale, qui est un genre dans lequel, en tant que cinéaste, je ne me projette absolument pas. À l’époque, j’en suis même très loin, puisque je suis plongé dans la réalité virtuelle. Mais la distribution me fascine – Vincent Lindon est l’acteur français qui, en ce moment enflamme le plus ma curiosité et je rêve depuis longtemps de tourner avec François Damiens… » Dans le scénario que lui adresse le producteur Richard Grandpierre, Kounen affirme trouver alors les fondements de ce qu’est, pour lui, une comédie « à la française » : une histoire bâtie autour de deux types qui ne se supportent pas mais qui doivent être ensemble, jouée par deux grands acteurs très différents l’un de l’autre.
Ce sont donc ces deux types fort dissemblables qui vont s’embarquer dans un voyage d’affaires plus que mouvementé où la patience du patron sera mise à rude épreuve et où l’on verra qu’Adrien dispose, malgré sa fantaisie et ses lubies, de réelles capacité pour les… affaires.

Quand l'effarement s'empare de Diane (Alix Poisson), le bras droit de Pastié... DR

Quand l’effarement s’empare de Diane
(Alix Poisson), le bras droit de Pastié… DR

Si les séquences d’action (un jet privé en perdition et un hélicoptère qui massacre des étourneaux) sont bien menées, d’autres moments sont plus plan-plan. Et plus on avance, plus le sentimentalisme fait son œuvre. Même si la scène du dîner au château est agréablement tournée.
Alors, depuis La chèvre (1981) ou L’emmerdeur (1973) avec les tandems respectifs Depardieu-Richard et Ventura-Brel, on sait que les comédies ont besoin de reposer sur de solides personnages capables de composer un duo explosif.
Ici, il revient donc à Vincent Lindon de se glisser dans la peau serrée d’un dirigeant qui navigue à cent à l’heure dans son univers, se fiche de l’image qu’il donne de lui ou des dégâts qu’il peut provoquer dans son entourage. Mais Pierre n’est ni cynique, ni méchant, simplement « enfermé ». En face de lui, François Damiens incarne le doux-dingue, sorti pour un temps de sa « maison de repos » (que Kounen caricature rapidement mais gravement !), ami des plantes et parfait boulet. On a compris que c’est le lunaire qui va s’ingénier à apporter du soleil dans l’existence du coincé. Les deux comédiens font le job et se tirent joyeusement la bourre, même si, selon les dires de Vincent Lindon, ils ont mis un peu de temps à s’apprivoiser. A l’arrivée, ce sont leurs démêlés, certes prévisibles, qui donnent un peu de sel à cette aventure intime.

MON COUSIN Comédie dramatique (France – 1h44) de Jan Kounen avec Vincent Lindon, François Damiens, Pascale Arbillot, Alix Poisson, Nicolas Audebaud, Dominique Bettenfeld, Catherine Davenier, Olivia Gotanègre, Jean Reynès, Séverine Vasselin, Lumina Wang. Dans les salles le 30 septembre.

Tordues valses de Vienne  

Les Montlibert (Benjamin Biolay et Karin Viard), un couple de la communauté française de Vienne. DR

Les Montlibert (Benjamin Biolay et Karin Viard),
un couple de la communauté française
de Vienne. DR

A la façon dont Eve Montlibert cloue le bec à sa mère, on se dit d’emblée que cette femme-là ne gagne pas forcément à être fréquentée. C’est vrai que la maman d’Evelyne (« Non, maman, c’est Eve ») est plutôt du genre peuple. Mais de là, à lui faire comprendre, tout en la poussant dans l’avion du retour, qu’elle n’est qu’une grosse plouc, il n’y a qu’un pas.
Eh oui, dans la belle capitale viennoise, avec son Ring, ses calèches et ses Apfelstrudel, les Montlibert sont la coqueluche de la petite communauté française. Car Henri Montlibert n’est autre que le brillant et réputé chef d’orchestre du Konzerthaus
Et on comprend alors sans peine que la première question de la journaliste venue interviewer Eve pour un fanzine, soit : « Comment faites-vous pour gérer tant de bonheur ? » Entre ses amies qui cancanent (Pascale Arbillot est brillante dans le genre tête à claques) ou délirent de joie devant les gougères au fromage de la Konditorei du coin de la rue, son Henri qui lui donne du « ma diva » et les soirées entre soi où l’on débat de la viande française et des qualités respectives de la Salers ou de l’Aubrac, Eve n’en peut plus de rayonner… Mais cette lumineuse félicité va prendre un sévère coup de moins bien. Car, un soir où ses amis sont à la maison, Eve surprend Henri au téléphone… Et le doute s’installe rapidement dans son esprit. Elle franchit alors le pas, trouve le mot de passe de la messagerie de son mari et se met à fouiller. Il ne lui faut guère de temps pour découvrir des mails énamourés ou obscènes d’une certaine Tina Brunner.

Eve et ses amies... DR

Eve et ses amies… DR

Après la sortie de La vie d’artiste, son premier long-métrage en 2007, la productrice Christine Gozlan avait demandé à Marc Fitoussi s’il était intéressé par l’idée d’adapter un roman : « À ce stade, j’avais d’abord envie d’écrire d’autres histoires originales, mais j’avais dit à Christine que si je me lançais dans une adaptation, ce serait plutôt dans le domaine du polar, notamment avec une auteure que j’aimais beaucoup, Patricia Highsmith. Mais tous les droits de Highsmith étant détenus par Sydney Pollack… » Poursuivant ses recherches, la productrice a déniché Trahie, un polar suédois de Karin Alvtegen que le cinéaste adapte, librement, transposant ici l’action du roman de Stockholm à Vienne et y ajoutant le microcosme de la communauté d’expatriés français dont le côté « notables » l’attirait à cause de son ambiance « vase clos ».
Quant on évoque la bourgeoisie et ses petits mystères bien gardés, on a tôt fait d’appeler l’éminent Claude Chabrol à la rescousse. On pourrait convoquer aussi le cher Hitchcock. Mais contentons-nous de l’auteur des Noces rouges ou de La cérémonie qui a posé sa marque sur ce sous-genre longtemps bien représenté dans le cinéma français qu’est le drame « bourgeois de province ». Bien sûr, dans Les apparences, l’histoire a pour cadre une capitale huppée et un milieu culturel haut de gamme mais cela ne change rien aux petites turpitudes… Car Eve Montlibert, plutôt que d’exploser de colère et de dépit, va organiser un piège qu’elle pense pouvoir maîtriser et qui devrait lui ramener le volage Henri. Mais le détournement d’un mail de Tina à son amant envoyé à tous les parents d’élèves du Lycée français de Vienne va provoquer des tourmentes en cascade…

Jonas (Lucas Englander) et Eve se croisent... DR

Jonas (Lucas Englander) et Eve se croisent… DR

D’autant que, pour apaiser sa rancœur, Eve va boire un verre dans un café. Où elle est abordée par Jonas, un jeune Autrichien avec lequel elle va finir la nuit. Las, Jonas, amoureux transi, est gravement barré. Accro au foulard oublié par Eve, il n’aura de cesse de vouloir partager sa flamme avec une Eve qui ne sait plus comment se débarrasser de cet importun dont elle a remarqué les chaussettes trouées mais pas le bracelet électronique à la cheville…
Si l’on s’amuse un peu avec la description, volontiers caricaturale, des « expats » français de Vienne, on prend longtemps son mal en patience avant de voir ce drame conjugal prendre réellement du rythme. D’autant que le scénario s’ingénie à accumuler des péripéties de plus en plus surprenantes. Ainsi, mais on n’en dira pas plus, Tina Brunner n’étant, par exemple, pas celle que l’on croyait…
C’est grâce au personnage d’Eve que Les apparences va finalement décoller et faire valser quelques bonnes séquences un rien perverses et des dialogues grinçants sur le couple, le paraître… « Le prestige, les apparences, il n’y a que ça qui t’intéresse ? » lui lance Henri. Karin Viard excelle dans le rôle. Elle est tour à tour parfaitement agaçante en « bourgeoise », pathétique en femme trompée, inquiétante en manipulatrice et, in fine, quasiment hallucinée…

Henri Montlibert, un chef réputé. DR

Henri Montlibert, un chef réputé. DR

Bon directeur d’acteurs, Fitoussi a déjà mis en scène Sandrine Kiberlain et Emilie Dequenne dans La vie d’artiste, Isabelle Huppert dans Copacabana (2010) et La ritournelle (2014) et à nouveau Sandrine Kiberlain, cette fois avec Audrey Lamy, dans Pauline détective (2012). Dans Les apparences, c’est Karin Viard qui tient clairement la baraque. Même s’il ne faut pas oublier, loin s’en faut, un Benjamin Biolay parfait en chef d’orchestre presque mutique qui cache ses secrets sous un masque élégant et lisse. Enfin, dans le rôle de Tina Brunner, on aime beaucoup Laetitia Dosch, délicieusement fêlée dans Gaspard va au mariage (2018) et, ici, dans un registre plus « criminel »…  Alors, finalement, Les apparences parvient à divertir.

LES APPARENCES Comédie dramatique (France – 1h50) de Marc Fitoussi avec Karin Viard, Benjamin Biolay, Lucas Englander, Laetitia Dosch, Pascale Arbillot, Evelyne Buyle, Louise Coldefy, Philippe Dusseau, Alexandra Schmidt, Laetitia Spigarelli, Hélène de Saint-Père. Dans les salles le 23 septembre.

Antoinette et Patrick, une drôle de relation dans les Cévennes  

Antoinette (Laure Calamy) débarque dans les Cévennes.

Antoinette (Laure Calamy) débarque
dans les Cévennes.

« La maîtresse en maillot de bain… » On connaît la comptine de fin d’année. Mais là, Mademoiselle Lapouge est carrément en robe du soir façon sirène pour interpréter, avec sa classe de CM2A, Amoureuse de Véronique Sanson dans une kermesse scolaire comme on n’en fait plus depuis le covid. L’institutrice peut cependant faire sienne « Une nuit, je m’endors avec lui mais je sais qu’on nous l’interdit… » Car elle est sacrément accro au père d’Alice, élève dans sa classe. Las, le charmant Vladimir lui annonce que la petite semaine amoro-buissonnière qu’ils devaient partager en ce début de grandes vacances, tombe à l’eau. Parce que l’épouse de Vlad a décidé de partir, avec mari et fille, marcher sur le chemin de Stevenson. Amante dépitée et n’ayant « plus toute sa tête », Antoinette Lapouge décide, à son tour, de partir dans les Cévennes…
Depuis Lao-Tseu, les sages savent que l’important n’est pas le but mais le chemin. Lâchée quelque part entre Chasseradès et Saint-Jean du Gard, Antoinette est certaine de son but : retrouver un beau ténébreux qui obsède son esprit et ses nuits… Mais le chemin sera malaisée.
Pour sa seconde réalisation, longtemps après Les autres filles (2000), Caroline Vignal a imaginé les aventures picaresques d’une institutrice parisienne qui se retrouve dans l’univers de la randonnée. Débarquant avec sa grosse valise rouge au milieu de marcheurs à brodequins et sacs à dos, Antoinette a l’allure burlesque d’un Tati au féminin. Lors de la première soirée autour d’une table d’hôte, Antoinette découvre que l’âne est seulement une option pour la « rando ». Mais, il est désormais trop tard. « Feuille de route, carte IGN, sacs poubelle », il ne lui reste plus qu’à rencontrer Patrick, un âne plutôt récalcitrant. La marche peut commencer et Antoinette ne sait pas encore à quelles épreuves, elle va se confronter. Mais qu’importe puisque c’est pour retrouver Vlad et tant pis s’il est avec sa femme et leur fille…

Antoinette et Vlad (Benjamin Lavernhe), un amour caché.

Antoinette et Vlad (Benjamin Lavernhe),
un amour caché.

Si l’on osait, on dirait que le covid n’a pas que des désagréments. Du fait de l’absence quasi-complète des productions américaines, les écrans exposent mieux les films français… Et comme cela profite, ici, à ce joyeux moment de cinéma, on ne peut que s’en réjouir. Car au-delà de son délicieux parfum de vacances à la campagne, Antoinette dans les Cévennes est un épatant portrait de femme.
« Ce qui m’intéressait beaucoup, dit Caroline Vignal, c’était d’explorer ce truc un peu pathétique chez elle – chez nous, j’ai envie de dire, nous, les amoureuses, celles qui préfèreront toujours le mec qui ne veut pas d’elle à celui qui a toutes les qualités du monde… »  Alors Antoinette, un peu ridicule et larguée, toujours en mouvement, est parfaitement touchante par sa détermination et, finalement, son courage…

Rencontre avec Patrick, l'âne.

Rencontre avec Patrick, l’âne.

Dans les chaudes lumières de l’été, en prenant le temps de nous faire goûter la lenteur de la marche en randonnée, en usant d’un format scope qui apporte du lyrisme au film, en croquant rapidement de charmants personnages secondaires (le marathonien qui voyage ultra-léger, la « bonne fée » d’Antoinette, la rebouteuse à cheval ou les motards), Antoinette dans les Cévennes s’impose comme une comédie éminemment romantique. Qui prend un relief particulier avec la « relation » inédite entre Antoinette et Patrick. Au début, ça ne colle pas du tout entre eux mais peu à peu ils s’apprivoisent et quand vient le temps de se séparer, c’est un déchirement. Encore que…
Cette réussite repose évidemment sur une Laure Calamy tour à tour pétulante et colérique, effondrée et amoureuse, pulpeuse et sensuelle. Drolatique aussi quand elle se décrit poisseuse avec ses aventures sans lendemain, ici un garçon rencontré dans un cimetière, la un militant Lute ouvrière qui ne veut pas de famille pour qu’on ne puisse pas faire pression sur lui lorsque la Révolution arrivera ! Et désormais Vlad qui lui fait si bien l’amour mais qui ne quittera jamais son épouse. Au total, on se régale en compagnie de cette magnifique femme libre !

Quand la randonnée tourne mal...

Quand la randonnée tourne mal…

Voilà longtemps déjà que Laure Calamy est présente sur les planches du théâtre comme sur les grands écrans. Au cinéma, on la remarque, dès 2009, dans Bancs publics de Bruno Podalydès  et on la suit, entre autres, dans Sous les jupes des filles (2014), Victoria (2016), Rester vertical (2016), Aurore et Ava (2017), Mademoiselle de Joncquières (2018), Sibyl, Le dindon (2019) ou Une belle équipe (2020) où son charme, son sourire et ce grain de folie qu’elle prête à ses personnages font merveille. On sait donc gré à Caroline Vignal de lui offrir enfin un vrai premier rôle, la cinéaste avouant que le nom de la comédienne de 45 ans s’est imposé très tôt à elle : « Je savais à quel point son registre était étendu. Elle est incroyablement drôle – et émouvante ! Et puis elle a un truc vraiment populaire, pas si répandu chez les acteurs français, qui me touche. »
Un film qui s’achève, sur des images de nature radieuse, aux accents de la ballade westernienne My Rifle, my Pony and me (chantée par Dean Martin et Ricky Nelson dans Rio Bravo de Howard Hawks), ça ne peut que nous emporter. Et l’on sort de la salle avec le pas léger comme si on allait à notre tour, attaquer allègrement les sentes cévenoles.

ANTOINETTE DANS LES CEVENNES Comédie dramatique (France – 1h35) de Caroline Vignal avec Laure Calamy, Benjamin Lavernhe, Olivia Côte, Marc Fraize, Jean-Pierre Martins, Louise Vidal, Lucia Sanchez, Maxence Tual, Marie Rivière, François Caron, Ludivine de Chastenet, Bertrand Combe, Pierre Laur. Dans les salles le 16 septembre.

LE CHEMIN DE STEVENSON

Robert Louis Stevenson est aujourd’hui connu du grand public grâce à de nombreux ouvrages dont les plus célèbres sont L’île au trésor (1883) et Docteur Jekyll et Mister Hyde (1886). Mais en 1878, l’auteur n’a presque rien publié. Il a 28 ans, rêve d’être écrivain, est de santé fragile et a une vie personnelle assez compliquée. Iissu d’un milieu aisé, il est financièrement dépendant de son père, Thomas, un calviniste fervent qui voit d’un mauvais œil la vie de bohème de son fils. En pleine époque victorienne, Robert fréquente une femme mariée et mère de deux enfants, Fanny Osbourne, qu’il a rencontrée en France alors qu’elle venait se former à la peinture auprès des impressionnistes de Barbizon.
C’est le grand amour… Mais en août 1878 Fanny repart en Californie, et Robert sombre dans la déprime. C’est dans l’espoir d’oublier Fanny – et de satisfaire sa curiosité pour les Camisards – que le 22 septembre 1878, le jeune Ecossais part marcher dans les Cévennes. Au Monastier-sur-Gazeille (HauteLoire), il achète une petite ânesse, Modestine, qui l’accompagnera dans son voyage. 12 jours, 220 km et beaucoup d’aventures plus tard, il arrive à Saint-Jean-du-Gard.
Il rédige alors une chronique de ce voyage, qui sera publiée en 1879, sous le titre Voyage avec un âne dans les Cévennes. L’argent qu’il retire de cette publication lui permettra de rejoindre Fanny aux Etats-Unis, et, celle-ci ayant obtenu le divorce, de finalement l’épouser.
Le récit de voyage de Stevenson est peu à peu devenu culte pour les randonneurs du monde entier et a inspiré bien des envies de voyage. Connu sous le nom de Chemin de Stevenson, le GR®70 attire désormais plus de 10000 randonneurs par an venus marcher sur les traces de cet aventurier écossais amoureux de la France…

Photos Julien Panié.

Photos Julien Panié.

Les arcanes subtils et cruels de l’art d’aimer  

Daphné (Camélia Jordana) dans les bras de Maxime (Niels Schneider). DR

Daphné (Camélia Jordana) dans les bras
de Maxime (Niels Schneider). DR

« Moi, les histoires d’amour des autres, j’adore ça ! Je trouve ça toujours passionnant. Ca rappelle les siennes, celles qu’on a vécues, celles qu’on n’a pas vécues… » C’est Daphné, l’un des personnages des Choses qu’on dit, les choses qu’on fait qui parle de la sorte. On a envie d’ajouter que les histoires des autres nous intéressent franchement quand c’est Emmanuel Mouret qui s’est chargé d’écrire et de mettre en scène cette épatante comédie des sentiments.
Nous avions laissé le cinéaste marseillais de 49 ans, à l’air d’éternel adolescent, en 2018 avec le beau et vénéneux Mademoiselle de Joncquières, superbe exercice de style dans la lignée de Diderot. Dans la France du XVIIe siècle, Madame de La Pommeraye, jeune et jolie veuve (Cécile de France) qui n’a jamais été amoureuse, cède aux avances du marquis des Arcis (Edouard Baer). Mais, au fil des ans, le marquis s’est lassé et La Pommeraye, brisée et blessée dans son orgueil, entreprend de se venger en humiliant le libertin…
C’est une autre tonalité littéraire qui préside au nouveau Mouret. Il semble, cette fois, avoir troqué l’auteur de Jacques le fataliste pour les arabesques amoureuses d’un Marivaux. De là à parler de marivaudage, il n’y a évidemment qu’un pas. Mais l’aventure, cette fois, se déroule de nos jours. Mais bien dans le « monde d’avant » puisqu’on s’y embrasse et qu’on s’y étreint ardemment.
Enceinte de trois mois, Daphné, monteuse de cinéma et de télévision, est en vacances à la campagne. Son compagnon François a été obligé de s’absenter pour son travail et lui confie de prendre le plus grand soin de Maxime, un cousin qu’elle n’avait jamais rencontré. C’est donc seule, pendant trois-quatre jours, en attendant le retour de François, que Daphné et Maxime font petit à petit connaissance et se confient des récits de plus en plus intimes sur leurs histoires d’amour présentes et passées..

Victoire (Julia Piaton), Maxime et Sandra (Jenna Thiam). DR

Victoire (Julia Piaton), Maxime
et Sandra (Jenna Thiam). DR

Elégance, c’est le mot qui vient à l’esprit quand on songe au cinéma d’Emmanuel Mouret. Par le passé, avec des films comme Venus et Fleur (2003), Un baiser s’il vous plaît (2007), L’art d’aimer (2011) ou Caprice (2015), l’élégance était déjà présente mais elle se teintait ici d’extravagance, là de fantaisie ou de malice. Avec ce dixième long-métrage, labellisé Cannes 2020, le cinéaste, parfois traité de Woody Allen français, poursuit sa quête de l’art d’aimer.
Mais l’élégance n’est jamais creuse ou superficielle. Elle vient au service d’une réflexion, de plus en plus mature et touchant même à une authentique gravité. En restant fidèle à sa manière d’imbriquer les récits, le cinéaste cultive toujours ce plaisir du verbe et ce goût des mots qui devient une véritable musique…
Ce qui caractérise aussi Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait –titre qui s’entend avec un sourire aux lèvres et une tendre ironie dans l’œil- c’est le monde lumineux, quasiment apaisé, qui sert de décor à cette délicate fresque sentimentale.
« À une époque, dit Mouret, où nous sommes constamment, sévèrement, appelés à être cohérents, à mettre en rapport nos paroles et nos actes, je prends le parti de la douceur et de l’indulgence plutôt que celui de l’accusation. Ce n’est pas une position idéologique, c’est mon tempérament, et je dois avouer que je me contredis si souvent que je n’oserais en faire le reproche à mes semblables. ‘’Nous n’allons pas : on nous emporte. Nous flottons entre divers avis, nous ne voulons rien librement, rien absolument, rien constamment’’, je ne saurais rien retrancher à ces mots de Montaigne. »
Les personnages de Mouret refusent presque tous l’affrontement mais cela n’enlève rien à la violence des sentiments, voire à la cruauté lorsque les désirs sont inaccordables. Le désir et le plaisir sont centraux dans cette œuvre qui s’organise, dans une suite de flash-back, autour de chassés-croisés qui emportent Daphné, Maxime, François, Victoire et les autres.
« Si tu veux coucher avec moi, dit l’une, faut arrêter de me dire que tu m’aimes » et une autre : « Quel mal y a-t-il à ce que deux corps s’entendent bien et prennent plaisir de la compagnie de l’autre ? » Le plaisir peut-il être comme une simple « récré » sans vouloir tomber amoureux ?  Peut-on se sentir bien sans ressentir de l’attirance ? Et si le véritable drame, c’était d’être « civilisé » et de devoir contraindre ses pulsions ? Voilà de quoi animer largement les amoureux (ou pas) des Choses…

Maxime et son ami Gaspard (Guillaume Gouix). DR

Maxime et son ami Gaspard (Guillaume Gouix). DR

La verve des mots est portée aussi par une musique agréablement présente, Mouret composant sa b.o. en puisant chez Chopin, Schubert, Debussy, Vivaldi, Haydn, Mozart, Granados, Purcell, Satie ou Poulenc. Et l’on vibre encore mieux à ces aventures intimes portées par la Barcarole des Contes d’Hoffman d’Offenbach ou le « E lucevan le stelle » de la Tosca de Puccini.
Alors que le cinéaste (qui adresse des saluts déférents à Cary Grant, Pasolini ou Persona) appelle à la rescousse la philosophie et notamment René Girard et sa théorie du désir mimétique avec « Je désire le désir de l’autre », on pourrait convoquer aussi Rohmer et Guitry. Le premier pour le côté « Contes moraux », le second pour la direction d’acteurs. Mouret qui a souvent joué dans ses films, aime clairement les comédiens et les magnifie. Camélia Jordana (Daphné) trouve, ici, son rôle le plus remarquable tout en retenue et en intensité. Niels Schneider (Maxime), malgré sa beauté fière, est un Maxime attendrissant dans sa maladresse même et dans son souci de connaître enfin « la grande blessure sentimentale » qui fera de lui un écrivain. Autour d’eux, Vincent Macaigne, parfait en éternel maladroit, Guillaume Gouix, Julia Piaton ou Jenna Thiam sont tous au diapason.

François (Vincent Macaigne) et sa femme Louise (Emilie Dequenne). DR

François (Vincent Macaigne) et sa femme Louise (Emilie Dequenne). DR

On a cependant un coup de cœur pour Emilie Dequenne ! La petite Rosetta (qui valut aux frères Dardenne la Palme d’or, à l’unanimité, à Cannes 1999) est devenue une femme à la quarantaine éclatante. Elle incarne le fascinant personnage de Louise, l’épouse de François qui, découvrant son infortune conjugale, imagine, après mûre réflexion et un sens certain de la manipulation, un subterfuge amoureux. Choisissant la patience, refusant la jalousie, tentant d’atteindre la paix avec elle-même, Louise va privilégier l’amour désintéressé à l’amour « de propriétaire » parce que, comme le suggère le philosophe, « le véritable amour ne s’intéresse qu’au bonheur de l’autre ». C’est beau, émouvant, bouleversant.
On aime tout autant le ballet, sans paroles mais pas sans arrière-pensées, orchestré par Mouret qui voit Daphné et Maxime se promener dans la belle campagne du Vaucluse, lire, jouer à s’éclabousser, manger des pâtisseries à la crème, visiter un cloître roman et regarder in fine dans la même direction. Ce qui est, dit-on, la définition de l’amour. La caméra de Mouret glisse de l’un à l’autre, capte les regards comme les imperceptibles mais évidents mouvements intimes de ces deux êtres chavirés par l’envoutement des sens.
Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait est l’un des plus remarquables films français de cette rentrée. Il ne faut absolument pas le rater.

LES CHOSES QU’ON DIT, LES CHOSES QU’ON FAIT Comédie dramatique (France – 2h02) d’Emmanuel Mouret avec Camélia Jordana, Niels Schneider, Vincent Macaigne, Emilie Dequenne, Jenna Thiam, Guillaume Gouix, Julia Piaton, Jean-Baptiste Anoumon, Louis-Do de Lencquesaing, Claude Pommereau. Dans les salles le 16 septembre.

La fin de la galérance pour Patience  

Patience Portefeux (Isabelle Huppert), interprète au service de la police. DR

Patience Portefeux (Isabelle Huppert),
interprète au service de la police. DR

Elle fait un drôle de métier, Patience Portefeux… Sur le terrain, quand des policiers casqués et armés défoncent un appartement pour arrêter des dealers, elle est là, bardée d’un gilet pare-balles, pour traduire les questions, énoncer leurs droits à ceux qui vont être placés en garde à vue. Et, de retour dans les bureaux de la brigade des Stups, cette interprète judiciaire franco-arabe spécialisée dans les écoutes téléphoniques, coiffe son casque pour écouter les conversations en arabe des trafiquants…
Cette femme menue, discrète, presque effacée tombe des nues lorsqu’au hasard d’une écoute, elle découvre que l’un des trafiquants n’est autre que le fils de Khadidja, l’infirmière dévouée qui, à l’Ehpad des Amandiers, se charge de faire manger la dinde et la macédoine de légumes à la mère mal embouchée de Patience. Celle-ci va alors faire le choix de basculer du côté obscur…
C’est en lisant le roman éponyme (élu meilleur polar 2017 par le magazine Lire) d’Hannelore Cayre que le réalisateur Jean-Paul Salomé est tombé sous le charme de Patience Portefeux. Et surtout qu’il y a vu une belle occasion de brosser un portrait, à la fois drôle et mélancolique, de femme… Mais, dans un premier temps, La daronne apparaît d’abord comme une comédie policière. Se trouvant soudain à la tête d’une tonne et demi de shit, l’interprète, titulaire d’un doctorat de langue, va se muer en patronne d’une fructueuse petite start-up. Du côté de Barbès, entre Tati et le cinéma Louxor, elle fait turbiner Scotch et Chocapic, deux petites frappes, qui alimentent le marché, lui versent de grosses sommes en liquide et mettent en colère les frères Cherkaoui qui voient le business leur échapper…

Scotch (Rachid Guellaz) et la daronne. DR

Scotch (Rachid Guellaz) et la daronne. DR

Alors que, la semaine dernière, Anne Fontaine se penchait, avec Police (voir la critique sur ce site), sur les états d’âme et les affres existentiels d’un trio de gardiens de la paix confrontés à la reconduite à la frontière d’un Tadjik probablement promis à la mort dans son pays, Salomé livre une comédie au scénario astucieux mais où les agissements de la police ne semblent avoir que de lointains rapports avec la réalité…
Il va de soi que ce n’est pas là l’essentiel puisque le réalisateur des Femmes de l’ombre (2008), un drame sur des résistantes courageuses pendant la Seconde Guerre mondiale, se propose surtout de nous embarquer dans la vie, pas si simple, de Patience Portefeux. On rencontre ainsi une femme solitaire qui a connu un deuil brutal (elle le raconte joliment, voire crument, dans une scène avec Philippe, le commandant de police nouvellement promu (Hippolyte Girardot qu’on se plaît à retrouver ici) avec lequel elle partage, de temps en temps, des moments d’intimité. Depuis ce deuil, Patience continue d’éponger les dettes de son défunt mari, un escroc notable, et élève seule ses deux filles tout en s’occupant d’une mère, rescapée des camps de la mort, qu’elle voit lentement s’éloigner… Alors quand une manne inattendue lui tombe dessus, Patience ne se pose pas beaucoup de questions. Elle se jette dans l’aventure et tant pis si elle est amorale puisqu’elle lui procure à la fois des moyens, des frissons et probablement la perspective de renouer avec une magnificence envolée à l’image du hors-bord Riva qu’elle pilote sur les eaux du sultanat d’Oman…

Le commandant de police (Hippolyte Girardot) en filature... DR

Le commandant de police (Hippolyte Girardot) en filature… DR

La daronne commence comme un polar, s’engage dans la comédie avant de quêter l’émotion au fur et à mesure que le personnage se libère de ce qui l’entrave, se défait de tout ce qui lui pèse depuis des années… Scotch résume la situation à sa manière : « La galérance, c’est fini, là ! » Exit donc un boulot stable mais pas très rémunérateur lorsque la belle occasion se présente pour l’interprète. Comme le dit Salomé, « Patience, c’est un peu Thelma et Louise, sauf qu’elle ne saute pas… »
Même si, sur la fin, le film semble traîner un peu, le réalisateur réussit de beaux moments de cinéma comme ce mariage chinois auquel Patience et ses filles sont invitées et qui tourne au jeu de massacre, le tout commenté par la secrète Madame Fo, syndic de l’immeuble dans lequel vit Patience : « Nous réglons les problèmes tout seuls entre honnêtes gens ». Ou encore cette séquence où Patience et ses filles dispersent les cendres de leur mère et mamie dans les rayons favoris de cette dernière aux Galeries Lafayette !

Patience et Madame Fo (Jade Nadja Nguyen). DR

Patience et Madame Fo (Jade Nadja Nguyen). DR

Enfin La daronne est un film qui repose complètement sur les épaules d’Isabelle Huppert. On sait depuis Loulou de Pialat, Une affaire de femmes de Chabrol, La pianiste d’Haneke, Huit femmes d’Ozon, Villa Amalia de Jacquot ou Elle de Verhoeven que la comédienne sait tout jouer. Dans La daronne, elle est omniprésente à l’écran (entourée de ces deux femmes fortes que sont Khadidja et Madame Fo) et campe une « petite souris », faussement effacée dans un monde d’hommes. Huppert joue, avec brio, la force à partir de la fragilité, la fourberie à partir de la candeur et s’amuse à incarner une super-héroïne à partir d’une Patience qui n’en a pas vraiment l’air ! Et c’est tout à fait amusant. A l’une de ses filles qui lui dit : « Tu pourrais refaire ta vie », elle répond : « Et si j’ai décidé de me morfondre ? » On n’est pas obligé de croire cette Patience qui jubile à distiller de savoureux mensonges.

LA DARONNE Comédie dramatique (France – 1h46) de Jean-Paul Salomé avec Isabelle Huppert, Hippolyte Girardot, Farida Ouchani, Liliane Rovère, Jade Nadja Nguyen, Rachid Guellaz, Mourad Boudaoud, Iris Bry, Rebecca Marder, Youssef Sahraoui, Kamel Guenfoud. Dans les salles le 9 septembre.

Voyage jusqu’au bout d’une nuit  

Eric (Gregory Gadebois), Virginie (Virginie Efira) et Aristide (Omar Sy) en mission.

Eric (Gregory Gadebois), Virginie (Virginie Efira) et Aristide (Omar Sy) en mission.

Tous les réveils au petit matin ne se ressemblent pas… Celui de Tohirov, le réfugié tadjik emprisonné dans un centre de rétention parisien, est plutôt angoissant parce qu’il signifie reconduite à la frontière. Celui de la blonde Virginie est placé sous le signe de la fatigue et d’un certain ennui dans son couple… Dans Police, les trajectoires du Tadjik et de celle que l’on découvre, dans un vestiaire gris, ramenant ses cheveux en chignon et enfilant sa veste bleue de flic, vont se croiser le temps d’une nuit et de quelques heures de trajet entre le centre de rétention et l’aéroport Roissy Charles de Gaulle…
Virginie est gardien de la paix à Paris et sa blondeur lui vaut de se faire chambrer par son collègue Aristide qui lui donne du « Miss Norvège ». Mais ce jour-là, Virginie n’a pas franchement le cœur à rire. Elle a découvert qu’elle est enceinte et a décidé de ne pas garder l’enfant… A leurs côtés, Erik est un policier plutôt taiseux, constamment préoccupé par le souci de faire bien son boulot mais c’est aussi un homme en détresse malmené par une épouse qui lui reproche de ne pas lui avoir fait d’enfant. Alors Erik s’arrête parfois dans un bar pour humer un verre de cognac…
Ce sont avec ces trois personnages que l’on entre dans le quotidien ordinaire de la police française. Pour planter, en somme, le décor, Anne Fontaine accompagne ce trio dans des missions banales. Il s’agit ainsi de ramener chez elle une femme frappée par son mari pour lui permettre de récupérer des affaires, de se rendre sur les lieux d’une rixe entre des bandes ou encore d’aller au domicile d’une mère maltraitante qui affirme, devant le corps sans vie d’un garçonnet, qu’elle voulait juste lui donner une leçon… Ces temps de la vie policière, la cinéaste (on songe au traitement appliqué par Gus van Sant à Elephant) va, avec subtilité, les traiter sous différents points de vue, que ce soit ceux de Virginie, d’Aristide ou d’Erik mais aussi, par exemple, de la femme battue. Alors que son mari insulte copieusement Virginie, l’épouse en pleurs, le visage marqué, finira par dire qu’il n’est pas méchant…

Virginie, une femme-flic dans une mauvaise passe.

Virginie, une femme-flic
dans une mauvaise passe.

A l’heure où la police en France est au cœur d’un imposant débat sur le racisme et la violence dans l’institution, le film d’Anne Fontaine vient, à l’exacte bonne distance, éclairer quelques existences au sein de ce milieu. Loin du polar ou de l’analyse psychologique, Police apparaît comme un voyage au bout de la nuit où surgissent constamment doutes, questionnements et souffrances. La cinéaste ne présente pas des archétypes mais bien des personnalités différentes qui partagent cependant des traits communs. Il en va ainsi de cette odeur de mort que tous ont le sentiment de porter sur eux. C’est Aristide qui explique ainsi que lorsqu’il rentre chez lui, le soir, il se dévêt devant sa porte et compte jusqu’à soixante avant d’entrer. Pour (tenter) de laisser la saleté dehors…
En adaptant Police, le livre d’Hugo Boris (paru chez Grasset en 2016), Anne Fontaine ajoute une nouvelle page, disons-le, passionnante, à une filmographie riche de dix-sept titres qui ont souvent surpris par la diversité des genres et volontiers captivé le public. On avait découvert la réalisatrice en 1997 avec Nettoyage à sec tourné à Belfort et on l’avait suivi avec des romances atypiques (Mon pire cauchemar, Gemma Bovery, Perfect Mothers), des comédies (La fille de Monaco, Blanche comme neige), un biopic (Coco avant Chanel) ou des drames, qu’il soit social (Marvin) ou historique (Les innocentes)…

Le Tadjik Tohirov doit être reconduit à la frontière...

Le Tadjik Tohirov doit être reconduit
à la frontière…

Dans Police, après une première partie « quotidienne », le film bascule lorsque Virginie, Erik et Aristide acceptent une mission inhabituelle : reconduire un étranger à la frontière. « Ca ne me plaît pas », grogne Erik qui ne tient pas à faire le boulot de ses collègues de la COTEP, la Compagnie des transferts, escortes et protections. Hélas, un incendie a fait du centre de rétention un solide chaos aussi réaliste qu’impressionniste… C’est donc trois agents lambda qui prennent en charge un certain Tohirov pour le transférer vers l’avion qui doit le ramener au Tadjikistan. Plus vulnérable que d’habitude à cause d’une tempête personnelle, Virginie, sans doute frappée par les mots d’une militante des droits de l’Homme (« On va le tuer là-bas ! »), commence à cogiter et à douter. Elle ose transgresser une règle du métier en prenant connaissance d’un document qui ne lui était pas destiné. « Fallait pas ouvrir l’enveloppe ! » dira Erik. Trop tard. Dans le véhicule de service qui roule dans la nuit parisienne, le silence devient vite pesant. Et si le mutique Tohirov sautait de la voiture, ce que semble espérer Virginie…
Dans ce huis-clos en mouvement (les scènes à l’intérieur de la voiture ont été tournées en studio), Anne Fontaine va saisir, avec brio, ce qui prend la forme d’une quête intérieure distillant des questions métaphysiques autour de personnages dont les certitudes explosent. Dans cette odyssée urbaine (ponctuée de flash-backs plus sensoriels que narratifs et qui éclairent notamment les relations de Virginie et Aristide), tous vont être confrontés à leur conscience et à leur morale. Et l’enveloppe ouverte devient une brèche dans un système qui se lézarde.
Sur une fine bande-son où des chansons de Balavoine et de Marc Lavoine se mêlent à une sonate de Bach, on admire aussi le travail de comédiens parfaitement dirigés. Virginie Efira a une dureté douloureuse inattendue et Omar Sy, auquel Anne Fontaine a interdit de rire, la capacité sensible de faire affleurer ses zones d’ombre. Vu dans A propos d’Elly et Une séparation d’Asghar Faradi, le comédien iranien Payman Maadi est formidable dans sa manière de concentrer l’intensité dans le regard de Tohirov.

Fin de mission sur le tarmac de l'aéroport. Photos Thibault Grabherr

Fin de mission sur le tarmac de l’aéroport.
Photos Thibault Grabherr

Mais c’est Gregory Gadebois, acteur dont on ne se lasse pas, qui est exceptionnel. Son Eric peut bien s’insurger contre les « délires » de ses coéquipiers, c’est bien lui qui est le plus bouleversé. Il ricane de ces « humanistes au grand cœur » alors que lui pense qu’obéir aux ordres, c’est son boulot et qu’il s’agit de le finir… Gadebois est pathétique lorsqu’il dit : « Vingt ans de service sans une tache. Je me sens sale… » Cet homme qui porte véritablement le poids de son uniforme, ne peut déroger à la souffrance d’être dans l’irrégularité et il vit comme un cauchemar de voir Virginie et Aristide dériver vers la transgression… Mais peut-être que la souffrance de cette situation sans retour l’aura transformé…
Alors qu’ils préparaient Police, Anne Fontaine disait, en plaisantant à Yves Angelo, l’excellent directeur de la photo du film, que Police, c’était « Bergman chez les flics ». On n’ira peut-être pas jusque là. Mais enfin…

POLICE Drame (France – 1h38) d’Anne Fontaine avec Virginie Efira, Omar Sy, Gregory Gadebois, Payman Maadi, Elisa Lasowski, Emmanuel Barrouyer, Anne-Pascale Clairembourg, Anne-Gaëlle Jourdain, Aurore Boutin, Cécile Rebboah, Cédric Vieira. Dans les salles le 2 septembre.

Portables, cloud, datacenter, GAFA, ils leur disent merde  

Christine (Corinne Masiero), Bertrand (Denis Podalydès) et Marie (Blanche Gardin). DR

Christine (Corinne Masiero), Bertrand (Denis Podalydès) et Marie (Blanche Gardin). DR

Il commence fort, le duo Delépine-Kervern… Un plan d’ensemble d’un lotissement moderne, sans goût, ni grâce mais sous le soleil de province. Une femme qui avance, dos à la caméra et qui s’arrête pour se gratter le dos, tel un bovin dans son pré, contre un arbre maigrichon. C’est Marie qui va rejoindre son amie Christine et partager une bière. Une mousse artisanale que Christine fabrique elle-même avec un kit de brasserie tout comme elle fait des toasts et du tarama avec des machines dédiées. On la comprend sans peine quand elle dit : « Faut que j’arrête de surconsommer ! »
« Tous les jours, explique Gustave Kervern, même avant de penser à ce film, on s’appelait, Benoit et moi, et on constatait qu’on était dépassé par les incroyables méandres de la vie quotidienne actuelle. Par exemple, je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi je paye 60 euros pour mon forfait alors que je vois partout des forfaits à 20 euros, et j’ai beau appeler, insister, on me répond que mon tarif est normal. On a sans arrêt l’impression gênante d’être les dodos de ce système. »
Connu sous le nom de dodo, le Dronte de Maurice, est un volatile rond, lourd et lent découvert en 1598 et éteint moins d’un siècle après sa découverte avec l’arrivée des Européens sur l’île Maurice. Le dodo est souvent cité aujourd’hui comme l’archétype de l’espèce éteinte car sa disparition est directement imputable à l’activité humaine. « Comme ce film parle de la mondialisation folle, précise Delépine, on s’est dit que c’était enfin l’occasion d’aller jusqu’à Maurice, avec cette illumination : l’homme est le dodo de l’intelligence artificielle. Comme le dodo, l’homme croit être le roi du monde, n’avoir aucun prédateur le menaçant, mais il a créé l’intelligence artificielle qui est beaucoup plus puissante que lui, et aujourd’hui, on voit les prémices de ce qui va nous arriver. On pressent que ça va mal finir. »

Marie piégée par la sextape d'un inconnu (Vincent Lacoste). DR

Marie piégée par la sextape
d’un inconnu (Vincent Lacoste). DR

Mais que l’on ne s’inquiète pas, le dixième film du duo (révélé par diverses émissions grolandaises sur Canal+) n’est pas un documentaire animalier sur un bel oiseau de l’ordre des Columbiformes. C’est bien, au contraire, une fable âpre et cruelle, grinçante et pathétique sur les réseaux sociaux et ces portables qui sont « pires qu’un bracelet électronique ».
Evidemment, s’insurger contre les dérives de l’ère numérique n’est pas bien neuf et on imagine volontiers que Delépine/Kervern n’ont pas volonté d’être novateur sur ce point. Cependant, il demeure salubre de pointer, avec un bon humour bête et méchant, ces dérapages, au demeurant, insupportables quand ils pourrissent la vie des gens…

Un substitut au portable? DR

Un substitut au portable? DR

Effacer l’historique va ainsi s’intéresser à Marie (Blanche Gardin), Christine (Corinne Masiero) et Bertrand (Denis Podalydès) qui se débattent dans la mouise. Marie ne voit plus son fils Sylvain, 15 ans, qui vit chez son père. Et qui s’y trouve bien parce que ce dernier peut lui payer des baskets Air Magic 8 avec des lacets plaqués or. Pire, Marie s’est fait piéger, après une soirée arrosée dans une boîte, par un salopard qui a filmé une sextape… Christine, chauffeur VTC accro aux séries, est dépitée de voir que les notes de ses clients refusent de décoller. Bertrand, serrurier de son état reconverti dans le détatouage, ne sait comment faire pour empêcher sa fille Cathya d’être victime de harcèlement par des filles de sa classe… Pire, il tombe amoureux de Miranda, dont la voix venue des îles, tente de lui vendre une véranda. Tous, anciens gilets jaunes, se sont connus sur un rond-point et sont persuadés que c’est la solidarité qui les sortira de là et ils le chantent volontiers : « Même si les GAFA ne veulent pas, nous, on y va ! »
Effacer l’historique, couronné d’un Ours d’argent à la dernière Berlinale et servi par trois épatants comédiens, enfile, sur un bon rythme et avec une caméra allègre, les saynètes. Si le passage à la moulinette est rageur, les cinéastes manifestent une vraie empathie pour ces « petites gens » qui galèrent entre les remboursements de mutuelle en ligne, les crédits à foison, les mots de passe à gogo, les abonnements aux Amap, les antivirus gratuits à 14 euros par mois et les « Votre temps d’attente est estimé à 30 minutes. Afin d’améliorer la qualité de nos services, cet appel peut être enregistré… »

En route pour un avenir meilleur? DR

En route pour un avenir meilleur? DR

Pour faire bonne mesure, le film aligne quelques notations savoureuses depuis le type qui lâche « Bande de porcs ! Mettre des cartouches d’imprimante dans le sac jaune » jusqu’à Houellebecq en acheteur suicidaire en passant par un formidable parasite, un livreur d’Amazone terrifié parce que son employeur va voir qu’il a bu un café chez un client ou encore Marie avisant un jeune homme lisant dans le bus, le félicitant et lui demandant ce qu’il lit : « Comment bien choisir son portable »
Ensemble, notre trio va finalement prendre les choses à bras le corps. Puisque Dieu, le hacker planqué dans une éolienne, peut faire des miracles mais rien contre l’intelligence artificielle et le Cloud, autant y aller franco. Bertrand part à l’île Maurice pour réaliser son rêve et Marie va en Californie pour récupérer sa sextape et « frapper le requin à la tempe » dans un datacenter de Palo Alto. Le film choisit alors de délirer carrément et joyeusement. Finalement, les trois amis conviendront que, vus de la Lune, leurs problèmes, hein…
Merde, voilà que j’avise être en train d’écrire cette chronique sur l’un de ces engins infernaux qu’Effacer l’historique met au pilori !

EFFACER L’HISTORIQUE Comédie dramatique (France – 1h46) de Benoît Delépine et Gustave Kervern avec Blanche Gardin, Denis Podalydès, Corinne Masiero, Vincent Lacoste, Benoît Poelvoorde, Bouli Lanners, Vincent Dedienne, Philippe Rebbot, Michel Houellebecq, Clémentine Peyricot, Lucas Mondher. Dans les salles le 26 août.

Entre passé et futur, un monde à sauver  

Le "Protagoniste":  John David Washington. DR

Le « Protagoniste »: John David Washington. DR

Dire qu’on attendait Tenet au tournant est un doux euphémisme ! D’abord, bien sûr, parce que Christopher Nolan s’est taillé une place de choix parmi les cinéastes de ce temps. Depuis Memento (2000) jusqu’à Dunkerque (2017) en passant par la trilogie Batman (2005-2012) puis Inception (2010) et Interstellar (2014), le réalisateur britannique de 50 ans a enchaîné les succès et souvent fait vibrer la critique, séduite autant par l’ingéniosité des scénarios que par la virtuosité de sa mise en scène…
Ensuite, on attendait Tenet parce qu’il devait donner le coup de gong du retour du public dans les salles obscures. Disney s’étant déballonné en refusant son Mulan aux cinémas, Nolan devenait, de fait, en cette fin août, le chevalier blanc d’une industrie malmenée par la crise sanitaire et très sérieusement inquiète pour son avenir… Or il semblerait que Tenet ait provoqué un (bon) frémissement dans les salles…
Il faut dire que Nolan a mis le paquet ! Presque trop ? C’est une question légitime. Force est de constater qu’on ne souffle pas une minute pendant les 150 que dure ce mix pétaradant d’action et de science-fiction. On n’a pas le temps de reprendre son souffle tant les péripéties s’enchaînent et lorsque ça se calme un peu, on peut se prendre la tête entre les mains (attention à ne pas trop tripoter son masque…) pour capter une intrigue à base d’inversion du temps et d’entropie, que le philosophe définit comme la tendance au chaos, la mesure du degré de désordre d’un système, une transformation d’énergie disponible en énergie non-disponible…

Le "Protagoniste" et Neil (Robert Pattinson). DR

Le « Protagoniste »
et Neil (Robert Pattinson). DR

Que l’on se rassure, il n’est pas nécessaire de posséder un master en philosophie pour se glisser dans l’univers de Tenet. Simplement, on a parfois l’impression que Christopher Nolan, personnage clairement cultivé (le mot tenet est une référence au carré magique Sator contenant le palindrome latin SATOR AREPO TENET OPERA ROTA), éprouve, ici, un certain mal à conjuguer un discours complexe, voire abscons avec les ingrédients du film d’action et de science-fiction poussés à un degré de virtuosité impressionnant. Si l’on voulait être taquin, on dirait : tout ça pour quoi ? Pour en prendre plein la vue…
Avec Tenet, on part donc dans les pas du « Protagoniste » (il n’aura pas d’autre nom), un agent de la CIA participant à une opération clandestine russe, pour récupérer un mystérieux objet, durant une prise d’otage à l’Opéra national de Kiev. En pleine panade, l’agent est sauvé par un grand type masqué dont on remarque qu’il porte une lanière rouge sur son sac à dos. Malmené par les Russes qui ont compris ses objectifs, le « Protagoniste » se suicide en avalant une capsule de cyanure… Bienvenue dans la vie d’après… L’agent se réveille, apprend que la capsule était fausse et qu’il vient de réussir un test pour mener à bien une opération spéciale. Et pas des moindres puisqu’il s’agit de sauver le monde en évitant une troisième guerre mondiale, pire que l’holocauste nucléaire !

Kat (Elizabeth Debicki) aux prises avec Sator (Kenneth Branagh). DR

Kat (Elizabeth Debicki) aux prises
avec Sator (Kenneth Branagh). DR

Avec un tournage de six mois à travers le monde et un budget estimé à 224 millions de dollars (qui fait de lui le second film le plus cher de Nolan après The Dark Knight Rises), Tenet met les petits plats dans les grands. On songe parfois aux sagas 007 ou Mission impossible dans la multiplication des sites où le « Protagoniste » affronte ses adversaires mais Nolan, profitant des possibilités scénaristiques offertes par l’inversion du temps, peut peaufiner avec brio ses scènes d’action, voire mener les servir une seconde fois… dans le sens inverse.
Avec pour maigre viatique le mot Tenet, le « Protagoniste » va partir en quête de celui qui est à l’origine de la menace… Ce faisant, il croisera Laura, une scientifique, qui lui révèle comment une balle revient dans le pistolet avant de rencontrer Neil, un autre agent allié puis du côté de Mumbaï, une certaine Priya, mêlée à divers trafics, qui le met sur la piste de Sator, un oligarque russe, trafiquant d’armes… C’est par le biais de Kat, experte et arts et épouse délaissée de Sator, que le « Protagoniste » va pouvoir approcher son redoutable ennemi et tenter de l’empêcher de réaliser ses affreux desseins…
On l’a dit, Tenet joue la carte du spectacle. La séquence où Neil organise, sur l’aéroport d’Oslo, un accident où un avion-cargo défonce violemment un hangar, vaut assurément le coup d’œil tout comme les cascades automobiles sur une autoroute de Tallinn où des poids lourds s’enchevêtrent tandis que le héros essaye à la fois de récupérer une valise bourrée de plutonium et de sauver Kat menacée par son mari…
Christopher Nolan a composé, pour Tenet, un casting « deluxe ». Si John David Washington, le fils aîné de Denzel, découvert dans le BlacKkKlansman (2018) de Spike Lee, paraît parfois un peu terne dans le rôle du « Protagoniste », Robert Pattinson tire bien son épingle du jeu avec le mystérieux Neil. Autour d’eux, la gracile Elizabeth Debicki (vue dans Les veuves en 2018) est Kat, épouse de Sator et mère inquiète pour son petit Max. D’autres comédiens font juste une apparition. C’est le cas de Clémence Poesy (la Fleur Delacour d’Harry Potter) en Laura et plus encore du vétéran Michael Caine, complice au long cours de Nolan, qui incarne, à 87 ans, un parfait aristocrate so british dans une unique scène de déjeuner. Enfin, on sait depuis Hitchcock, que la réussite d’un film repose sur la qualité de son méchant. Nolan a confié Sator à son compatriote Kenneth Branagh qui donne joliment des accents shakespeariens à ce nouveau Russe sauvage mais gravement malade qui semble se prendre pour Dieu et lance à Kat : « Tu ne négocies pas avec un tigre. Tu l’admires jusqu’à ce qu’il t’attaque… »

Quand l'Opéra national de Kiev explose... DR

Quand l’Opéra national de Kiev explose… DR

Alors, on prend en compte le tourniquet à deux sorties séparées pour passer d’un temps à l’autre, les failles ou l’étau temporel ou encore les neuf pièces de l’algorithme contenant la formule de l’inversion. On comprend même que le « Protagoniste » se battait contre lui-même. Dans ce « monde clair-obscur », Nolan glisse aussi une réflexion comme « Chaque génération gère sa survie ».
Mais le « Protagoniste » et Neil peuvent, in fine, se réjouir : « On vient de sauver le monde ». Ce n’est pas rien.

TENET Action (USA – 2h30) de Christopher Nolan avec John David Washington, Robert Pattinson, Elizabeth Debicki, Kenneth Branagh, Clémence Poesy, Aaron Taylor-Johnson, Michael Caine, Dimple Kapadia, Himesh Patel, Fiona Dourif, Andrew Howard. Dans les salles le 26 août.