Le Schiele, le marché de l’art et la vie de Martin Keller  

André Masson (Alex Lutz) pendant la vente aux enchères du tableau de Schiele. DR

André Masson (Alex Lutz) pendant la vente
aux enchères du tableau de Schiele. DR

Dans une riche demeure aux vastes espaces, grands miroirs et belles tentures, une vieille dame, bien sous tous rapports, l’affirme : « Un commissaire priseur, c’est comme un chirurgien esthétique, il fut lui faire confiance !  » Autant dire que le sémillant André Masson, commissaire-priseur dans la célèbre maison de ventes Scottie’s, apprécie… Mais il va tordre le nez quand la rombière explique qu’elle se sépare de ses œuvres d’art pour éviter que sa… trainée de fille en hérite. Car la fille en question sort avec des Noirs et la mère n’aime pas du tout les Noirs. Cela lancé sous le regard muet de la bonne, une jeune femme de couleur…
La première séquence du Tableau volé n’a pas de lien avec le coeur du film sinon qu’elle installe, de manière plutôt humoristique, le spectateur dans le quotidien du marché de l’art. Justement André Masson, malgré son relatif jeune âge, gravite depuis un petit moment déjà dans cet univers feutré, très bon chic bon genre mais où tous les coups sont permis, surtout quand il en va de milliers ou, plus certainement, de millions d’euros.
Un jour, notre homme reçoit un appel d’une avocat mulhousienne qui l’informe qu’une toile d’Egon Schiele aurait été découverte à Mulhouse chez Martin Keller, un jeune ouvrier. Experte installée à Genève et ex-femme de Masson, Bertina tranche depuis son bain : « A 99 %, c’est un faux ». Même s’il est très sceptique, Masson rejoint Mulhouse où l’attend Bertina. Sur place, Me Egerman les prévient : « Ce sont des gens simples. Ils sont très inquiets… » Devant le grand Schiele qui représente des tournesols (peint en 1914 d’après Van Gogh) et même s’il est sale pour être resté des années dans une pièce chauffée au charbon, l’expert et le commissaire-priseur sont bouche bée. Ils doivent se rendre à l’évidence : le tableau est authentique. « Combien peut-il valoir ? » demande Me Egerman. « 10 » glisse Bertina. « 12… millions » estime Masson. La maman de Martin s’évanouit.

Aurore (Louise Chevillotte), la stagiaire très fantasque d'André Masson. DR

Aurore (Louise Chevillotte), la stagiaire
très fantasque d’André Masson. DR

Au départ du scénario écrit par Pascal Bonitzer, il y a une histoire vraie, en l’occurrence la découverte, au début des années 2000, d’un tableau d’Egon Schiele dans le pavillon d’un jeune ouvrier chimiste de la banlieue de Mulhouse par un spécialiste d’art moderne d’une grande maison de vente internationale. Mais le cinéaste, qui signe là, son huitième long-métrage, ne s’attache pas précisément à l’histoire vraie du jeune ouvrier. Ce qui l’intéresse avant tout (le premier titre du film était Salle des ventes, certes un titre très plat et surtout peu vendeur), c’est de plonger dans les arcanes du marché de l’art. Ainsi, André Masson s’impose comme le fil conducteur d’un récit allègre pour lequel Bonitzer a bénéficié de l’expérience de Thomas Seydoux, l’un des grands spécialistes mondiaux du commerce de l’art. De passage naguère au Palace à Mulhouse pour une avant-première du Tableau, l’ancien critique des Cahiers du cinéma a rapporté que ce marchand d’art résumait son activité par trois F : Filou, Fayot, Faux-cul…
« Il y a toujours, dit le réalisateur, quelque chose de cynique et de dégueulasse dans le monde de l’argent, c’est comme ça. Ça m’amusait, s’agissant d’une œuvre d’art, qu’on ne l’envisage jamais autrement que sur le mode : combien ça va rapporter. André Masson est capable d’apprécier la beauté d’une œuvre d’Egon Schiele, mais ce qui l’intéresse essentiellement, c’est sa valeur monétaire et marchande et ce que la boîte qui l’emploie va en retirer comme bénéfice et comme gloire dans ce milieu de rivalités féroces entre maisons ennemies. »

Martin Keller (Arcadi Radeff), l'ouvrier mulhousien. DR

Martin Keller (Arcadi Radeff),
l’ouvrier mulhousien. DR

Scénariste au long cours pour Allio, Ruiz, Schroeder, Rivette, Deray, Pisier, Jacquot, Ackerman, Peck, Salinger, Téchiné ou Anne Fontaine, Pascal Bonitzer sait donner le bon rythme à cette mini-saga de l’art et de l’argent. Il glisse ainsi, autour du Schiele, quelques infos sur l’art dégénéré, sur les spoliations par les nazis et puis il détaille les stratégies à l’oeuvre dans ce milieu constamment traversé par la menace du faux mais aussi le jeu des rumeurs et des fausses informations distillées par des concurrents potentiels pour faire baisser le prix de vente.

Bettina (Léa Drucker), une experte du marché de l'art. DR

Bettina (Léa Drucker), une experte
du marché de l’art. DR

Enfin Bonitzer a dessiné d’intéressants personnages. C’est évidemment le cas d’André Masson que l’on va voir en action dans la salle des ventes de Scottie’s où il fait grimper les enchères pour le Schiele tout en savourant d’être, à cet instant, au sommet de sa carrière. Le Strasbourgeois Alex Lutz est excellent dans le rôle de ce type à la fois brutal, froid et fragile. Léa Drucker (Bertina) comme Nora Hamzawi (Me Egerman) sont au diapason même si, sans être bégueule, on peut s’interroger sur l’intérêt de leur séquence saphique. Mais c’est avec Aurore, la stagiaire de Masson, que le cinéaste réussit son personnage le plus fantaisiste. L’excellente Louis Chevillotte (vue récemment au théâtre dans Des femmes qui nagent de Pauline Peyrade et Emilie Capliez) campe une jeune femme fantasque, imprévisible doublée d’une menteuse pathologique et dotée d’un père touchant et fantomatique joliment incarné par Alain Chamfort. En plus, Aurore sauvera la mise à André Masson au meilleur moment. Enfin, il y a même, ici, la dimension du conte avec ce Martin Keller, personnage intègre et mystérieux (Arcadi Radeff) auquel les neuf héritiers légaux et américains du tableau vont faire un don généreux…
Actuellement, on ignore dans quelle collection se trouve le Schiele…

LE TABLEAU VOLE Comédie dramatique (France – 1h31) de Pascal Bonitzer avec Alex Lutz, Léa Drucker, Nora Hamzawi, Louise Chevillotte, Arcadi Radeff, Laurence Côte, Olivier Rabourdin, Alain Chamfort, Marisa Borini. Dans les salles le 1er mai.

La matonne, les secrets d’Annie et les amours de la coach  

"Borgo": Melissa (Hafsia Herzi) dans l'unité 2. DR

« Borgo »: Melissa (Hafsia Herzi)
dans l’unité 2. DR

SPIRALE.- Surveillante pénitentiaire expérimentée, Melissa Dahleb a tourné le dos à l’épuisante vie parisienne et plus encore à la difficile pression de la prison de Fleury-Mérogis. Cette jeune femme de 32 ans s’installe en Corse avec ses deux jeunes enfants et Djibrill, son mari. Tous espèrent ainsi vivre un nouveau départ. Melissa intègre les équipes d’un centre pénitentiaire pas tout à fait comme les autres. Ici, on dit que ce sont les prisonniers qui surveillent les gardiens. Rapidement, la matonne est surnommée Ibiza en référence à la chanson de Julien Clerc. Tandis que Djibrill galère pour décrocher une formation à la menuiserie et que la famille s’embrouille avec un voisin à cause d’un chien, à l’Unité 2 de la prison (où sont regroupés uniquement les Corses), l’intégration de Melissa est facilitée par Saveriu. Ce jeune détenu semble influent et la place sous sa protection. Sa peine purgée, Saveriu reprend contact avec Melissa. Il a un service à lui demander… Oh, trop fois rien, faire parvenir une montre à l’un de ses amis détenus… Pendant ce temps, la police détaille les images de caméras de surveillance et se casse la tête sur un double assassinat à l’aéroport d’Ajaccio.
En 2019, on avait beaucoup apprécié La fille au bracelet, le précédent film de Stéphane Demoustier, un film de procès autour de la question « Qui a tué ? » Déjà, le cinéaste proposait une approche singulière du film de genre. Et il le fait encore avec Borgo (France – 1h57. Dans les salles le 17 avril) qui n’est pas tout à fait un film sur la prison, pas vraiment un film policier mais plutôt une réflexion, au coeur d’une action de plus en plus palpitante et angoissante, sur la hiérarchie sociale, la notion d’éthique et aussi le fait d’être étranger à une communauté.
« On a tous déjà ressenti, explique le cinéaste, à des degrés différents bien sûr, l’impression d’être un étranger ou un minoritaire quelque part, au sens où la langue mais parfois simplement les codes ou la culture d’un groupe nous échappe. Le fait de prendre une Française, d’origine maghrébine et de la faire entrer dans un endroit insulaire comme la Corse plaçait d’emblée, et de manière exacerbée, le personnage de Melissa dans la peau d’une étrangère. »

"Borgo": Melissa en compagnie de Saveriu (Louis Memmi). DR

« Borgo »: Melissa en compagnie
de Saveriu (Louis Memmi). DR

En allant au-delà des grilles de son nouveau lieu de travail, Melissa découvre vite une autre « appréciation des problématiques » comme le souligne la directrice de l’établissement. Outre le fait que la prison fonctionne selon un régime ouvert où les détenus vivent « librement » leur vie, la matonne va constater que, dans ces lieux, les rivalités des bandes sont mise de côté le temps de l’incarcération. Mais, hors les murs, ce n’est pas vraiment la même chose. D’abord parce qu’on sait tout d’elle. Ainsi l’aimable Saveriu va régler aussi bien le conflit de voisinage dans la cité que l’accès à la formation de Djibrill. Ensuite, la redoutable spirale des services rendus se met en place. Saveriu invite Melissa à venir tirer au fusil automatique et lui demande la date de sortie en permission pour un détenu. Bientôt, c’est un beaucoup plus gros service qu’on va demander à la surveillante…
L’excellente Hafsia Herzi incarne cette Melissa tout le temps prise dans un rapport de forces entre les injonctions de sa hiérarchie et les sollicitations (doucement) pressantes de Saveriu et d’autres. Et ce n’est pas parce que Melissa sourit en entendant, de cellule en cellule, les détenus chanter en corse Melissa, métisse d’Ibiza, que la tension qui traverse constamment Borgo chute d’une once !

"N'avoue...": Annie (Sabine Azéma) et François (André Dussollier). DR

« N’avoue… »: Annie (Sabine Azéma)
et François (André Dussollier). DR

MENSONGES.- Dans la famille Marsault, c’est jour de liesse. Dans une grande et belle maison, on fête l’anniversaire d’Annie, épouse de François et mère heureuse de trois grands enfants déjà entourés de leurs propres enfants. Bien sûr, quand, devant les bougies du gâteau, François entonne une version arrangée de Happy Birthday aux accents de la Marseillaise, ça vanne un peu. Il est vrai que François a été général dans l’armée française et qu’il prône toujours des valeurs d’honneur, de droiture, de respect et de courage. C’est lorsque François entreprend des aménagements dans les combles de la maison que les choses vont prendre une tournure une peu spéciale. Un vieux carton cède. Un coffret tombe et répand des lettres serrées dans un ruban rouge. Les courriers sont adressés à Annie. Ils datent de quarante ans mais François s’étrangle à l’évocation de la poitrine incandescente de sa femme ou de son triangle de Vénus en éruption ! Annie, elle, affecte d’avoir oublié : « C’est loin tout ça ! » Mais, pour François, c’est maintenant que son infortune lui tombe sur la tête et il ne supporte pas d’avoir été la victime des mensonges de son épouse…

"N'avoue...": Boris (Thierry Lhermitte), l'amant d'antan. DR

« N’avoue… »: Boris (Thierry Lhermitte),
l’amant d’antan. DR

C’est une histoire vraie qui a été le déclencheur de N’avoue jamais (France – 1h34. Dans les salles le 24 avril), celle, il y a quelques années en Italie, d’un Sicilien de 92 ans qui a découvert des lettres d’amour destinées à sa femme, datant de plus de 70 ans… Mais à une époque où cet homme était déjà marié avec elle. Ne réussissant à lui pardonner cet adultère pourtant si ancien, il a demandé et obtenu le divorce, ce qui avait fait de lui le plus vieux divorcé d’Italie… Le fait-divers a fait sourire Ivan Calbérac et lui a inspiré cette comédie dans laquelle il a quand même rajeuni les protagonistes. Ce sont donc André Dussollier tout en élégance et Sabine Azéma toute en grâce qui sont au centre de cette aventure douce-amère où un couple qui semblait aller bien jusque là, se retrouve dans une impasse.
Annie affirme ne plus se souvenir de cette lointaine passade mais François retrouve ses instincts d’homme d’action et décide d’aller casser la gueule d’un rival (Thierry Lhermitte) qui fut aussi un ami… de jeunesse.
Le réalisateur de L’étudiante et Monsieur Henri (2015) ou Venise n’est pas en Italie (2019) développe une histoire où tout le monde a un secret, quelque chose à cacher. C’est le cas d’Annie mais aussi de François auquel son rival rappelle une certaine Sophie. Du côté des enfants également, les choses ne sont pas simples. Amaury, militaire comme son père, se désespère de n’avoir que des filles, Adrien, artiste marionnettiste, n’a jamais réussi à communiquer avec son père et Capucine lui cache depuis toujours son orientation sexuelle… Et lorsque la chanson de Guy Mardel qui donne son titre au film, résonne sur l’écran, on se dit qu’en effet…

"Challengers": Art (Mike Faist), Tashi (Zendaya) et Patrick (Josh O'Connor). DR

« Challengers »: Art (Mike Faist), Tashi (Zendaya) et Patrick (Josh O’Connor). DR

TENNIS.- Encore adolescents, Patrick Zweig et Art Donaldson étaient déjà des pointures de la petite balle jaune. Sur les courts, ils frappaient tous les deux comme des sourds et s’affrontaient au petit jeu de celui qui serait le meilleur. Sur le circuit, tous les deux vont tomber sous le charme de Tashi Duncan, la plus talentueuse joueuse de sa génération. Leur existence bascule lorsque les deux se retrouvent sur le même lit que la gracieuse Tashi. Les trois vont rapidement échanger des baisers passionnés et se laisser emporter par un puissant désir… A la suite d’une grave blessure au genou, Tashi Duncan renonce à la compétition pour devenir coach. Elle va se consacrer à la carrière d’Art, devenu son mari et le père de sa fille, le faisant passer de joueur moyen à un champion de Grand Chelem. Pour le sortir d’une récente série de défaites, elle le fait participer à un tournoi « Challenger » où il se retrouve face à Patrick… Une abondance de souvenirs se réveille instantanément.
Si l’on en croit Luca Guadagnino, la force de caractère d’un individu dégage une puissance magnétique et charismatique. Quand elle se manifeste dans la manière dont les gens se consacrent à leur passion, à leur art, à leur vocation, elle peut même se révéler aphrodisiaque ! « Et quand on la perçoit dans leur approche de l’amour et du désir, la force de caractère devient un avantage – même s’il est difficile de savoir qui en bénéficie et qui en pâtit. On peut être fasciné par un mouvement de balancier entre plusieurs sentiments extrêmes. Et séduit par quelqu’un qui exerce son pouvoir. »

"Challengers": Art et Patrick, toujours en compétition... DR

« Challengers »: Art et Patrick,
toujours en compétition… DR

Avec Challengers (USA – 2h11. Dans les salles le 24 avril), le cinéaste italien (remarqué pour A Bigger Splash en 2015 et Call Me by Your Name en 2017) signe une aventure où le tennis se mêle au sexe et à l’amour. Manifestement, Guadagnino a décidé d’en mettre plein la vue au spectateur, du genre : Vous allez voir ce dont je suis capable ! Les matches de tennis sont donc l’occasion de contre-plongées et de balles frappées puissamment qui foncent quasiment dans l’oeil du public. Comme la narration (le récit se déroule entre le début des années 2000 et 2019) n’est pas linéaire, on saute d’avant en arrière et d’arrière en avant au point de perdre un peu la notion du temps tout en ne cessant de constater que les rapports entre les trois protagonistes ne sont pas simples. Art aime-t-il toujours sa femme ? Patrick n’a-t-il jamais cessé de désirer Tashi ? Et comment Tashi fait-elle pour continuer à jongler entre les deux amants de ses 18 ans ?
Interprète de Riff dans le West Side Story (2021) de Steven Spielberg, l’Américain Mike Faist incarne Art Donaldson face à Patrick Zweig joué par le Britannique Josh O’Connor qui tint le rôle du prince héritier Charles d’Angleterre dans la série The Crown. Mais Challengers est fait sur mesure pour Zendaya, la nouvelle coqueluche afro-américaine d’Hollywood. Sa Tashi est une femme ambitieuse, forte, féroce, intransigeante et animée par un esprit de compétition…

L’Amérique à feu et à sang  

Le président américain (Nick Offerman) s'adresse à la nation. DR

Le président américain (Nick Offerman)
s’adresse à la nation. DR

Alors que le président en exercice semble singulièrement yoyoter de la touffe et que son adversaire à la présidence se débat, devant la justice, avec une moche affaire de fesses tout en n’étant dans une forme physique parfaite, ce n’est cependant pas Biden ou Trump qui apparaît sur l’écran noire de nos nuits blanches dans Civil War. Devant la bannière étoilée, au coeur de la Maison blanche, c’est un président américain grave qui s’adresse à la nation : « Nous sommes plus proches que jamais de la victoire… »
Il a beau achever son intervention par le fameux God bless America, dans les rues des villes, dans les campagnes, dans les zones commerciales, l’émeute est totale, les combats entre les forces fidèles au gouvernement et les troupes sécessionnistes de l’Armée de l’Ouest soutenue notamment par l’Alliance de Floride et les maoïstes de Portland, font des milliers de morts…
Avec Civil War, Alex Garland nous plonge au coeur d’une guerre qui touche directement l’Amérique sur son terrain. Tout y est : les frappes aériennes, les cibles civiles, les dommages collatéraux. « Toute nation engagée dans un conflit, dit le cinéaste, est confrontée aux mêmes problèmes. Qu’il s’agisse d’une guerre civile ou d’une guerre avec un pays voisin, la réalité de la guerre reste la même. »
Cette réalité-là, on va la vivre en suivant une poignée de journalistes qui couvrent au plus près l’événement. Tout commence dans les rues de Brooklyn à feu et à sang alors que la police tente de disperser des manifestants qui scandent : « On veut de l’eau ! » Les reporters sont là, qui tapent des photos tous azimuts. Les coups, les panaches de fumée qui s’élèvent, les cadavres qui jonchent le sol, les flaques de sang. Au milieu de ce chaos urbain, la jeune Jessie Cullen, photographe débutante, reconnaît Lee Smith, photo-reporter chevronnée et lui dit : « Vous êtes mon héroïne… En plus, vous portez le même prénom que la grande Lee Miller ! » Lee Smith aura juste le temps de sauver Jessie d’un attentat suicide…

Lee Smith (Kirsten Dunst), une photo-reporter chevronnée. DR

Lee Smith (Kirsten Dunst),
une photo-reporter chevronnée. DR

Lee et son collègue Joel ont le projet de se rendre à Washington pour interviewer un président qui n’a plus parlé à la presse depuis des mois. Malgré l’opposition de Lee, Joel invite Jessie à se joindre à eux. Dans la grosse voiture blindée blanche estampillée PRESS, va aussi s’installer Sammy, un vétéran du métier qui n’arrive pas à décrocher. Commence alors un long périple à travers un pays en guerre.
Le Britannique Alex Garland n’est pas un inconnu sur la planète cinéma, loin s’en faut. Il fut le scénariste de Danny Boyle pour La plage (2000), 28 jours plus tard (2002) et Sunshine (2007) avant de se faire remarquer, comme réalisateur, dans le registre de la SF, notamment avec Ex machina (2014) puis dans l’horreur psychologique avec Men (2022). Ici, il choisit de s’installer dans un futur proche pour imaginer ce que pourrait être une Amérique en proie à une guerre civile qui embrase tout le pays et où chacun lutte pour sa survie alors que le gouvernement est devenu une dictature dystopique et que les milices extrémistes partisanes se livrent à la pire violence.
Si le point de départ de Civil War relève de la science-fiction, Alex Garland réussit à rendre terriblement angoissante et réaliste des situations où le drame et la mort sont omniprésents. Au volant de leur véhicule, les journalistes ont donc pris la route. Prendre de l’essence à une station-service devient une épopée. Parce que des types armés jusqu’aux dents veillent sur les pompes, que les reporters sont évidemment des « étrangers » suspects. En s’éloignant à peine, Jessie découvre deux pillards en piteux état pendus à une station de lavage et surveillés par un jeune homme armé. Il faudra tout le métier de Lee Smith pour permettre à Jessie de se sortir de ce guêpier.

Jessie (Cailee Spaeny), une journaliste en devenir. DR

Jessie (Cailee Spaeny),
une journaliste en devenir. DR

Au fil d’une expédition constamment périlleuse, Lee et Jessie auront le temps de partager. En rendant, à travers un plan de Lee dans une baignoire, un évident hommage à la grande Lee Miller, elle aussi photographiée (par David Sherman de Life) en 1945 dans la baignoire d’Hitler à Berlin, le cinéaste évoque les questionnements d’une reporter de guerre réputée qui lâche : « On témoigne pour que les autres se posent les questions » tout en étant hantée par de terribles images des conflits couverts au fil des ans sur la planète et désormais au coeur même de son propre pays. Dans une approche évidemment romanesque d’initiation et de passage de relais, Lee transmet à Jessie les trucs du métier : « Dors dès que tu en as l’occasion », « N’oublie pas de manger » ou « Si tu veux aller sur le front, tu penseras à prendre un casque et une tenue en kevlar ».
D’haletantes péripéties, où l’absurde le dispute au monstrueux sans que le film explique le pourquoi de cette guerre civile, se succèdent sans discontinuer comme ce combat de snipers dans un parc d’attraction à l’abandon ou cette découverte d’un charnier digne de la Shoah. Joel et Jessie seront à deux doigts d’y laisser leur peau. D’autres confrères n’auront pas cette chance. Jessie résumera le terrible paradoxe du reporter de guerre : « J’ai eu peur comme jamais mais je ne me suis jamais senti aussi vivante ».

Sammy (Stephen McKinley Henderson), un vétéran de la presse. DR

Sammy (Stephen McKinley Henderson),
un vétéran de la presse. DR

Avec des musiques remarquables (notamment Dream Baby Dream et Rocket USA du groupe Suicide ou encore le beau Breakers Roar de Sturgill Simpson), Civil War se vit comme un cauchemar éveillé où la mort rôde, omniprésente. L’excellente Kristen Dunst incarne un Lee Smith au bout du rouleau et rongée par un mal existentiel face à Cailee Spaeny découverte dans le récent Priscilla de Sofia Coppola où elle incarnait l’épouse du King, en jeune professionnelle prometteuse.
Lorsque Lee, Joel et Jessie arriveront à Washington, le chaos est total. La Maison blanche est dévastée. Les troupes avancent dans les lieux désertés. Une agente des services secrets tente bien de négocier une sortie pour le président. Dans le bureau ovale, l’homme est à terre. Joel retient les soldats pour obtenir quelques mots du président. « Ne les laissez pas me tuer ! » Joel : « Ca fera l’affaire ». Jessie peut shooter la photo de l’exécution sommaire. Au générique de fin, une photo en développement de soldats souriants posant avec le cadavre du président apparaît.
On a froid dans l’échine pendant un bon moment après avoir vu Civil War !

CIVIL WAR Drame (USA – 1h49) d’Alex Garland avec Kirsten Dunst, Wagner Moura, Cailee Spaeny, Stephen McKinley Henderson, Sonoya Mizuno, Nick Offerman, Jesse Plemons, Nelson Lee, Evan Lai, Karl Glusman. Dans les salles le 17 avril.
Civil War

Une barbe pour avancer vers la liberté  

Rosalie (Nadia Tereszkiewicz) vient d'épouser Abel Deluc (Benoît Magimel). DR

Rosalie (Nadia Tereszkiewicz) vient d’épouser Abel Deluc (Benoît Magimel). DR

« Faites qu’il m’aime… » Dans un souffle, après une nouvelle nuit de cauchemar, Rosalie se réveille. C’est le grand jour même si le temps n’est pas à l’été. Son père a attelé une carriole. Ils prennent la route vers un village aux maisons basses appuyé contre une grande usine de blanchisserie. Là, les attend Abel Deluc, un homme rude et taiseux. Un furtif échange d’argent entre le père et le futur marié. La dot a changé de main. Le mariage est arrangé.
Entre la blonde jeune femme qui semble à peine sortie de l’adolescence et l’homme au pas lourd, revenu de la guerre de 1870 avec de sérieuses blessures, comment les choses vont-elles se passer ? D’autant que Rosalie déclare très vite : « Je ne veux pas une vie sans enfant ». A quoi Abel grogne : « C’est un peu tôt, non ? » Ce qu’Abel Deluc, qui se présente comme « un homme simple », ne sait pas, c’est que sa future épouse cache un secret : depuis sa naissance, son visage et son corps sont recouverts de poils.
Avec Rosalie, la cinéaste et scénariste française Stéphanie Di Giusto signe son second long-métrage, huit ans après La danseuse, libre évocation de la vie de la danseuse américaine Loïe Fuller (1862-1928), pionnière de la danse moderne en France, célèbre pour les voiles tournoyantes de ses chorégraphies de danse serpentine.

Rosalie pensive... DR

Rosalie pensive… DR

C’est encore vers le 19e siècle que se tourne la réalisatrice puisque son second film s’inspire de la vie de Clémentine Delait (1865-1939), boulangère puis tenancière de bistrot à Thaon-les-Vosges et célèbre pour avoir été l’une des premières femmes à barbe connues en France. Mais Stéphanie Di Giusto s’empare de ce personnage non point pour en faire un biopic mais bien pour signer une histoire d’amour. « Je savais, dit-elle, qu’elle avait refusé de devenir un banal phénomène de foire mais avait au contraire voulu être  »dans la vie », avoir une vie de femme. Je me suis intéressée à d’autres femmes atteintes d’hirsutisme (nom scientifique de ce trouble, ndlr) […] Après une longue recherche, je n’ai voulu garder de la véritable histoire de ces femmes que ce qui me touchait. »
En effet Rosalie veut être regardée comme une femme, malgré sa différence qu’elle a décidé de ne pas cacher. Le motif : aider Abel à faire tourner un café qui bat de l’aile. Alors Rosalie qui se rasait en cachette, décide de laisser fleurir sa barbe et d’apparaître ouvertement dans le troquet. Bientôt, la clientèle masculine se presse. Par curiosité, par trouble, par désir muet… Mais il y a aussi des jeunes filles qui viennent rire et s’amuser avec Rosalie. Les cauchemars récurrents de Rosalie se sont enfuis. C’est une femme bien dans sa peau qui avance vers une liberté inédite. Mais surtout Rosalie veut, du moins espère, qu’Abel va l’aimer comme elle est. Même si une femme potentiellement heureuse et à l’aise dans son corps dans l’univers machiste de la fin du 19e siècle, prend bien des risques.

Rosalie pose pour un photographe. DR

Rosalie pose pour un photographe. DR

Autour d’elle, tandis qu’Abel ne sait sur quel pied danser, inquiet pour sa réputation, il y a les hommes qui la haïssent en silence puis de moins en moins en silence mais aussi ceux qui l’admirent et qui imaginent la faire monter sur une scène. Pas comme un monstre de foire, non bien sûr. Mais qui réalise quand même, avec l’accord d’une Rosalie étourdie par une « gloire » inattendue, des cartes postales de la femme à barbe en tenue légère.
On l’a compris, Stéphanie Di Giusto, qui aime, dit-elle, se confronter à des défis, a l’occasion, ici, d’en relever un intéressant en cherchant la vérité des sentiments et en offrant du même coup une vision féministe singulière. Car Rosalie fait exploser les carcans. Elle amène Abel à se colleter avec son désir mais surtout elle oblige les « braves gens » que chantait Brassens, à se dévoiler, y compris le hobereau (Benjamin Biolay) troublé par cette femme inacessible. Cela même si la cruauté de l’être humain semble toujours sans limite. Et amènera Rosalie et Abel à une funeste mais sublime issue.

Barcelin (Benjamin Biolay), un hobereau troublé. DR

Barcelin (Benjamin Biolay),
un hobereau troublé. DR

En filant volontiers la métaphore (la traversée de la forêt, la chasse à courre et la traque du cerf vécues comme des épreuves initiatiques), la cinéaste réussit un quasi-huis clos d’époque en jouant sur des éclairages rares mais aussi des intérieurs étouffants. Stéphanie Di Giusto a trouvé ses décors dans les Côtes d’Armor et le Finistère (les forges de Salles, le manoir de Rosvillou et le château de Kériolet) mais aussi à Bussang et plus spécialement au fameux Théâtre du Peuple où elle a tourné une belle scène de danse quasiment en clin d’oeil à La danseuse, film dans lequel Nadia Tereszkiewicz débutait dans un petit rôle de… danseuse. Aujourd’hui la comédienne franco-finlandaise a fait du chemin. On l’a vu très à son avantage dans Seules les bêtes (2019), Les Amandiers (2022) ou Mon crime (2023). Face à un brillant Benoît Magimel à la fois massif et fragile, elle campe avec douceur et grâce (après de longues séances quotidiennes de maquillage) une femme à barbe qui veut juste être une femme comme les autres.

ROSALIE Drame (France – 1h55) de Stéphanie Di Giusto avec Nadia Tereszkiewicz, Benoît Magimel, Benjamin Biolay, Guillaume Gouix, Gustave Kervern, Anna Biolay, Juliette Aramet, Lucas Englander, Serge Bozon, Eugène Marcuse. Dans les salles le 10 avril.

Rosalie

Les ambulanciers de nuit et les copines en goguette  

"Black Flies": Rut (Sean Penn) et Cross (Tye Sheridan). DR

« Black Flies »: Rut (Sean Penn)
et Cross (Tye Sheridan). DR

PARAMEDIC.- Dans la nuit, l’ambulance du FDNY fait virevolter du rouge et du blanc sur les murs de New York. Dans le vacarme de la sirène, Rut et Cross sont en route pour une intervention. La radio de bord a grésillé : « Blessures par balles »… Pour les paramedics, une nuit comme les autres. Dans un quartier chaud, un homme est allongé dans son sang. Autour, ses amis vocifèrent, voire bousculent les secouristes. Les ambulanciers préparent le blessé pour un transfert à l’hôpital. Cross s’occupe d’un type blessé au pied. Ses collègues l’engueulent : « Laisse-le ! C’est un code jaune ! On a trois codes rouges là-bas… » Ollie Cross est un rookie dans le metier. Ce débutant, qui vit en colocation à Chinatown, travaille comme ambulancier en attendant de pouvoir repasser ses examens de médecine… A ses côtés, il peut compter sur Gene Rutkovsky, le vétéran qui machouille éternellement un cure-dents. Rut est constamment amer et mal embouché mais il ne laisse pas Cross dans la panade quand il est sur le point de perdre un patient…
S’il est né à Paris en 1968, le réalisateur Jean-Stéphane Sauvaire vit à New York depuis 2009. Fasciné depuis toujours par Big Apple, le cinéaste note : « J’ai fini par m’installer dans une maison abandonnée dans le quartier de Bushwick à Brooklyn, et j’y ai monté un cabaret, le Bizarre. Et dès que je me suis installé dans ce quartier, j’ai eu envie de filmer et capturer ce New York que je sentais disparaître, un New York nostalgique encore emprunt des années 90, populaire, avec son extraordinaire diversité, ses mélanges de cultures, de religions, son énergie incroyable mais aussi son chaos, loin de Soho et Time Square. »
Troisième long-métrage de fiction de Sauvaire, Black Flies (USA – 2h. Dans les salles le 3 avril) est une adaptation du roman 911 (publié en 2008) de Shannon Burke, lui-même ambulancier dans le Harlem de l’épidémie de crack des années 1990. Pour le cinéaste français, relater l’enfer quotidien de deux ambulanciers new-yorkais était une aubaine pour explorer New York, parcourir ses artères, y capturer le monde et la réalité de l’époque, en situant l’action dans l’après-pandémie, une période durant laquelle les ambulanciers ont joué un rôle primordial. Avec le quotidien très chaotique de Ruth et Cross, New York est comme une ligne de front. De fait, les urgentistes du Fire Department sont au contact permanent de la misère sociale. Se côtoient aussi bien l’alcoolisme, la drogue, la guerre des gangs, les violences conjugales qu’un accouchement qui finira mal et entraînera les deux ambulanciers dans un funeste vertige. « On est là pour aider et sauver les gens, remarque Ollie Cross, et parfois on fait complètement le contraire… »

"Black Flies": Mike Tyson incarne Burroughs, le patron des urgences. DR

« Black Flies »: Mike Tyson incarne
Burroughs, le patron des urgences. DR

Tye Sheridan, découvert chez Malick dans The Tree of Life (2011) et dans Mud : sur les rives du Mississippi (2012) ou chez Spielberg dans Ready Player One (2018), incarne, avec un air buté, le jeune Ollie Cross, bouleversé voire torturé jusque dans son intimité amoureuse, par toute la détresse humaine. Et Cross devra s’interroger sur des choix cruciaux. Est-il bien nécessaire, se demande l’un de ses coéquipiers (Michael Pitts), de secourir des malheureux qui vous couvrent d’insultes et n’ont aucune volonté de trouver leur place dans la société ? Quant à Gene Rutkovsky, il est bien au-delà de ces questions. Traumatisé par ce qu’il a vécu en première ligne dans les attentats du 11 septembre, Rut a déjà rendu les armes. Sean Penn, le masque buriné et la démarche hésitante, est remarquable en type face à la désolation.

"Drive-Away Dolls": Jamie (Margaret Qualley) et Marian (Geraldine Viswanathan). DR

« Drive-Away Dolls »: Jamie (Margaret Qualley) et Marian (Geraldine Viswanathan). DR

OLISBOS.- Un type complètement tétanisé attend dans un bar glauque quelqu’un qui ne viendra pas. Il serre contre lui une mallette en métal dont on se dit qu’elle doit contenir quelques millions de dollars. Las d’attendre, le nommé Santos s’en va, suivi par le serveur du bar. Santos finira sauvagement assassiné dans une ruelle sombre de Philadelphie. Et la mallette sera emportée par les truands. Planquée dans le coffre d’une voiture, elle doit retrouver son propriétaire à Tallahassee (Floride). Tout se gâte lorsque la jeune et charmante Jamie, en pleine rupture amoureuse avec sa compagne Sukie, se présente dans une agence de covoiturage et demande une voiture pour… Tallahassee ! C’est là que Curlie, le responsable de l’agence, fait l’erreur de sa vie. Il confie les clés de la Dodge Arie à la jeune femme. Et là voilà en route vers la Floride… avec Marian, sa nouvelle petite amie. Avec bientôt un trio de truands à ses trousses.
Depuis quatre décennies, les cinéphiles font fête au duo de cinéastes formé par les frères Joël et Ethan Coen. Et reviennent alors les souvenirs savoureux d’Arizona Junior (1987) à Inside Llewyn Davis (2013) en passant par des moments magiques comme Barton Fink (1991), Fargo (1996), O’Brother (2000), No Country for Old Men (2007) sans oublier le monument que constitue The Big Lebowski (1998).
Pour Drive-Away Dolls (USA – 1h24. Dans les salles le 3 avril), c’est Ethan Coen, en solo, qui est aux manettes, avec l’appui au scénario de Tricia Cooke, son épouse. Cet autre duo a concocté une fable loufoque, évocatrice d’une littérature de gare, qui va suivre deux amies lesbiennes traversant chacune une mauvaise passe et qui décident qu’un road trip leur ferait le plus grand bien. Se définissant comme queer, Tricia Cooke note que l’écriture d’un film avec deux lesbiennes dans les rôles principaux coulait de source. Elle précise cependant: «La grande majorité des films qui mettent en scène des lesbiennes sont des drames, éloquents et sérieux. A contrario, on voulait des héroïnes queer dont la sexualité n’est pas le propos du film. On voulait un film qui traite du sexe avec légèreté, cmme dans les films de série B, pas un film à message sur la sexualité. »

"Drive-Away Dolls": Colman Domingo, C.J. Wilson et Joey Slotnick, le trio de truands. DR

« Drive-Away Dolls »: Colman Domingo, C.J. Wilson et Joey Slotnick, le trio de truands. DR

De fait, il ne faut pas chercher une once de vraisemblance dans cette histoire qui, bien évidemment, ne se prend pas au sérieux. On va, ici, de rebondissements en rebondissements au fur et à mesure que les truands, joyeusement bas du front, cherchent la piste de Jamie et Marian. La première, décidée et gourmande, profite de sa cavale pour collectionner les expériences amoureuses tant dans des bars lesbiens que dans une pyjama-party avec toute une équipe de football féminin. Le tout sous le regard courroucée de Marian qui se meurt d’amour pour Jamie. Et lorsqu’à l’hôtel, Jamie dévore, au propre comme au figuré, une conquête, la pauvre Marian s’en va lire, à la réception, Les européens d’Henri James. Il est vrai que, totalement coincée, elle part de loin, elle qui, adolescente, se servait de son trampoline pour s’élever et voir, par-dessus la clôture, sa pulpeuse voisine dans le plus simple appareil au bord de sa piscine. On en passe des pires et des meilleures jusqu’au moment où la mallette révèle son contenu. Une superbe collection de godemichés !
On ne saurait rien prendre au sérieux dans cette (très) légère mais gentiment coquine bluette. Sinon que Margaret Qualley en Jamie libre d’esprit et Geraldine Viswanathan en Marian pudique, réservée et frustrée s’amusent avec leurs personnages. Et que ceux-ci donnent, ici, des lesbiennes, une vision trash, tonique et malicieuse.

 

La reine droite et le monarque tyrannique  

Henri VIII (Jude Law) et son épouse (Alicia Vikander). DR

Henri VIII (Jude Law)
et son épouse (Alicia Vikander). DR

« M’aimez-vous, Kit ? » demande Henri VIII.
« J’ai aimé mon roi » répond Catherine Parr.
« Ce n’était pas la question ! » rétorque le roi.
« Croyez-vous en l’enfer ? » reprend le monarque.
- « Je pense que nous irons tous les deux » ose Kit et de conclure cet échange par « Je suis prête. L’êtes-vous ? »
Lorsqu’il écrit La barbe bleue, paru en 1697 dans Les contes de ma mère l’Oye, Charles Perrault ne puise pas que dans son imagination fertile. L’auteur du Petit chaperon rouge et du Chat botté s’inspire probablement pour donner corps à son terrible ogre du roi Henri VIII d’Angleterre. Tant il est vrai que le monarque britannique (1491-1547) a imprimé dans l’imaginaire populaire la trace d’un personnage connu pour le nombre de maîtresses ou d’épouses qui gravitèrent autour de lui et qui, pour un nombre non négligeable d’entre elles, finirent mal, morte en couches mais le plus souvent répudiées ou décapitées. On songe bien sûr à Catherine d’Aragon, Anne Boleyn, Jane Seymour, Anne de Clèves, Catherine Howard et, évidemment, Catherine Parr, la sixième femme d’HenriVIII et vibrante héroïne du Jeu de la reine.
Un an après l’exécution de Catherine Howard, Henri VIII décide d’épouser Catherine Parr, une veuve de 31 ans. Une femme prudente, sage et « sans grand charme » que le roi considère comme une indispensable garde-malade, lui qui, devenu impotent, doit se faire porter dans ses déplacements.

Catherine avec ses enfants et ses dames de compagnie. DR

Catherine avec ses enfants
et ses dames de compagnie. DR

En s’appuyant sur Firebrand, le récit d’Elizabeth Freemantle, les scénaristes Henrietta et Jessica Ashworth ont développé une approche infiniment plus féministe que celle de l’ « épouse nourrice » souvent décrite par les historiens. « Je pense, dit le cinéaste, que les femmes ont été retirées de l’histoire. Je pense que si les gens ne vous perçoivent pas comme ayant une position de pouvoir visible et privilégiée, vous êtes effacé. (…) Catherine Parr a exercé le pouvoir d’une manière très différente de celle des hommes. Elle pensait qu’elle était là pour une raison et qu’elle avait une responsabilité à assumer. Je ne pense pas qu’elle ait été intéressée par une position de pouvoir. Elle était intéressée par ce qu’elle pouvait apporter à l’avenir. L’une des meilleures choses que Catherine Parr a instituées est l’éducation des enfants légitimes d’Henri VIII qu’elle a adoptés. Elle était particulièrement attachée à Elizabeth, mais elle ne l’a pas formée pour qu’elle devienne reine. Elle l’a formée pour qu’elle devienne une femme autonome ».
Alors Karim Aïnouz, cinéaste brésilien de 58 ans, s’est attaché, pour son huitième long-métrage de fiction, à se glisser dans le quotidien d’une femme qui, avec l’aide de ses dames de compagnie, tente de déjouer les pièges que lui tendent la cour mais surtout un roi jaloux et l’évêque Stephen Gardiner convaincu que Catherine Parr partage les thèses hérétiques de sa vieille amie Anne Askew, une ardente prédicatrice qui finira dans les flammes du bûcher et dont le visage meurtri vient volontiers hanter Catherine…
S’il donne bien un film d’époque, Karim Aïnouz tourne le dos aux chromos du cinéma en costumes. On est à des lieues de Si Versailles m’était conté (1954) et plus proche, toutes proportions gardées, du Shame (2011) pour la manière dont le trentenaire new-yorkais du film de Steve McQueen consomme les femmes. Certes, Henri montre des marques de tendresse pour Kit mais il peut aussi copuler sans aucun ménagement ou se conduire en prédateur lorsqu’il introduit ses doigts dans la bouche de sa femme ou qu’il réclame, en plein repas festif, qu’une jeune fille vienne à lui.

Catherine Parr, une reine engagée et déterminée. DR

Catherine Parr,
une reine engagée et déterminée. DR

Il est vrai que c’est un monarque usé qui est au coeur du Jeu de la reine. Il est loin, l’humaniste de la Renaissance athlétique et cultivé. Henri est un homme obèse (il pesait 178 kilos) et souffrant qui traîne une blessure purulente à la jambe subie lors d’un tournoi. Une douleur qui le fait entrer volontiers dans des colères et des crises dantesques…
Le jeu de la reine capte alors, selon les mots du réalisateur, « la chaleur des corps menacés, le pouls battant de leurs cœurs, la vapeur de leurs respirations, le contrôle apparent de vies constamment menacées. » Et d’orchestrer un opéra violent et fatal où la vie et la mort ne pèsent guère en regard des ambitions, des alliances de circonstance, des postures, des chausse-trapes en tous genres.
Si les extérieurs, balayés par le vent brutal de l’hiver, sont rares, hormis cette fête où Catherine revoit Thomas Seymour, un amour d’antan, et où le roi la pousse à danser avec lui pour mieux exercer sa violente jalousie et concrétiser ses soupçons contre l’hérétique, ce sont les étouffants intérieurs qui s’imposent. Ils permettent à la cheffe-op française Hélène Louvart, collaboratrice régulière de l’Italienne Alice Rohrwacher, de signer une lumière aux couleurs saturées, au carmin et au bleu profonds qui, autour du beau profil de Catherine Parr, installe par instants une atmosphère à la Vermeer.
Après des films comme Pure (2010), Royal Affair (2012) ou Anna Karénine (2012), la comédienne suédoise Alicia Vikander décroche l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle pour son personnage de Gerda Wegner, épouse de l’artiste danoise transgenre Lili Elbe, dans The Danish Girl (2015). Ici, elle incarne, avec grâce, Catherine Parr, une femme souvent confinée au silence mais largement engagée pour ses idées novatrices en matière de foi ouverte et tolérante.

Avec Edouard Seymour (Eddie Marsan), un monarque qui voit des trahisons partout. DR

Avec Edouard Seymour (Eddie Marsan),
un monarque qui voit des trahisons partout. DR

Et puis il y a Jude Law dont l’impressionnante performance fait penser à celle de Robert de Niro dans Raging Bull (1980). Après des stars comme Emil Jannings (Anne Boleyn, 1920), Charles Laughton (La vie privée d’Henri VIII, 1933 et La reine vierge, 1953), Rex Harrison (The Trial of Anne Boleyn, 1952), Robert Shaw (Un homme pour l’éternité, 1966), Richard Burton (Anne des mille jours, 1969), Charlton Heston (Le prince et le pauvre, 1977) ou Alan Bates (The Prince and the Pauper, 2000), le Londonien de 51 ans endosse les lourds habits d’Henri VIII. Law pousse son travail d’acteur vers la perfection jusqu’à demander la diffusion d’odeurs nauséabondes sur le plateau afin de se mettre dans l’atmosphère empuantie d’une chambre royale où un roi au corps infecté se meurt…
On reconnaît à peine l’interprète du docteur Watson de Sherlock Holmes (2009) ou d’Albus Dumbledore dans la franchise des Animaux fantastiques (2018-2022). Pour interpréter « Henri VIII, immonde tache de graisse et de sang sur l’histoire d’Angleterre », Jude Law s’est fait la tête du Henri VIII tel qu’il apparaît sur le fameux portrait d’Holbein le Jeune en 1538. En y ajoutant le bruit et la fureur d’un roi blessé, féroce, paillard et tyrannique.

LE JEU DE LA REINE Drame (Grande-Bretagne – 2h) de Karim Aïnouz avec Alicia Vikander, Jude Law, Sam Riley, Eddie Marsan, Simon Russell Beale, Erin Doherty, Ruby Bentall, Bryony Hannah, Patsy Ferrain, Junia Rees. Dans les salles le 27 mars.

Quelques jours… avec Alice  

Mathieu (Guillaume Canet) et Alice (Alba Rohrwacher).

Mathieu (Guillaume Canet)
et Alice (Alba Rohrwacher).

On ne peut pas dire que Mathieu aille bien. Pourtant, à la belle cinquantaine joliment grisonnante, c’est un acteur de cinéma qui tourne beaucoup et que le public apprécie. Mais voilà le comédien a le bourdon. « J’ai hésité entre la Suisse et le suicide assisté et une thalasso… » Il a choisi la Bretagne.
Le voilà donc débarquant d’un taxi dans un hôtel immaculé. On lui attribue une suite prestige Océan spirit et va pour le peignoir blanc, les bains à remous, les soins et les massages. Dans sa chambre, un chat chinois en céramique lui fait mécaniquement bonjour et une machine à café (très) sophistiquée lui donne du fil à retordre autant d’ailleurs que les bottes de drainage qui l’empêchent d’atteindre son portable. La petite masseuse, elle, se sert du sien pour s’immortaliser dans un selfie. « J’ai vu tous vos films… » Pour parler à sa femme restée à Paris à cause de son travail à la télévision, c’est plus compliqué pour Mathieu…
Avec Hors-saison, Stéphane Brizé plante un décor à la Tati dans lequel Mathieu a l’air bien emprunté. Tout cela serait d’ailleurs assez burlesque si le comédien n’éclatait pas en sanglots. Il est vrai que l’appel du metteur en scène de la pièce de théâtre que Mathieu a laissé en plan à un mois de la générale, n’est pas sympathique : « On a cru en toi. Ce que tu as fait, c’est violent et minable. C’est pas classe. Tu es un petit mec… » Pas de quoi aller pavoiser dans le sauna !
Et puis l’histoire bascule avec un message déposé à la réception et envoyé par Alice. Elle a dépassé la quarantaine, est mariée et a une fille adolescente. Elle donne des leçons de piano non loin de la thalasso. Ils se sont aimés il y a une quinzaine d’années. Puis séparés. Depuis, le temps a passé, chacun a suivi sa route et les plaies se sont refermées peu à peu.

Alice, une femme audacieuse.

Alice, une femme audacieuse.

On a remarqué Stéphane Brizé avec Mademoiselle Chambon en 2009 qui lui valut le César de la meilleure adaptation et on l’a suivi ensuite avec sa trilogie sociale : La loi du marché (2015), En guerre (2018) et Un autre monde (2022). Autant dire qu’on est un peu surpris de retrouver ce cinéaste militant, donnant une authentique chronique sentimentale. Pourtant le réalisateur note que c’est un même sentiment qui traverse tous ses films, en l’occurrence la désillusion. « Tous ces personnages, dit Brizé, ont cru en quelque chose, ils avaient toutes et tous une certaine idée du monde et de l’Homme. Et puis, leur regard a été changé après la trahison et l’abandon. Que cela vienne de l’entreprise ou de la famille… » et de constater : « Cela représente finalement pas mal d’années à faire intimement le même parcours que mes personnages et donc à prendre symboliquement les mêmes coups qu’eux. J’ai de toute évidence écrit et réalisé ces films pour acquérir plus de clairvoyance. Mais il n’y a pas d’avantages sans inconvénients et la clairvoyance fragilise. J’ai alors eu besoin de questionner ce moment où j’étais épuisé par la colère sur laquelle s’étaient construits ces films. »

Quinze ans après...

Quinze ans après…

Mais Stéphane Brizé ne perd jamais de vue Alice et Mathieu. Guillaume Canet (qui prend la suite de Vincent Lindon, acteur-fétiche de Brizé) incarne cet acteur en plein doute face à cette Alice (excellente Alba Rohrwacher) qui a masqué son désarroi derrière un sourire poli. Une femme qui a renoncé à ce qui l’habite profondément pour se réfugier dans une vie avec un homme aimant qui ne lui fera jamais de mal. Depuis quinze ans, elle s’est protégée en se réfugiant dans une existence rangée. Mais le pansement commence aujourd’hui à se décoller. Alice se révèle une femme audacieuse qui décide de se mettre en danger. C’est elle qui pose tendrement sa main sur la nuque de Mathieu. On songe même à une scène fameuse entre Meryl Streep et Clint Eastwood dans Sur la route de Madison. Ici, c’est la mer qui prend la place des vastes espaces ruraux de l’Iowa mais il en va aussi d’une brève rencontre, de quelques jours avec Alice.

Mathieu et Alice se retrouvent au mariage de Lucette. Photos Michael Crotto

Mathieu et Alice se retrouvent
au mariage de Lucette.
Photos Michael Crotto

On croit entendre alors les paroles de la chanson (signée Delerue/Colpi en 1961) qu’Alice fait chanter aux pensionnaires de l’Ehpad où elle intervient…
Trois petites notes de musique
Ont plié boutique
Au creux du souvenir,
C’en est fini de leur tapage
Elles tournent la page
Et vont s’endormir.
Mais un jour, sans crier gare
Elles vous reviennent en mémoire.
Toi, tu voulais oublier
Un p’tit air galvaudé
Dans les rues de l’été.
Toi, tu n’oublieras jamais
Une rue, un été,
Une fille qui fredonnait :
La, la, la, la, je vous aime,
Chantait la rengaine
La, la, mon amour,
Des paroles sans rien de sublime
Pourvu que la rime
Amène toujours
Une romance de vacances
Qui lancinante vous relance.

HORS-SAISON Comédie dramatique (France – 1h55) de Stéphane Brizé avec Guillaume Canet, Alba Rohrwacher, Sharif Andoura, Emmy Boissard Paumelle, Lucette Beudin, Hugo Dillon, Johnn Rasse, Jean Boucault. Dans les salles le 20 mars

Les silences de Delia, les mots d’Edith et les combines de Rachel  

"Reste encore...": Delia (Paola Cortellesi) et Ivano (Valerio Mastandrea). DR

« Reste encore… »: Delia (Paola Cortellesi)
et Ivano (Valerio Mastandrea). DR

COMBAT.- Dans la Rome populaire de la seconde moitié des années quarante, un couple se réveille dans son lit. Et avant même d’avoir échangé deux mots, Ivano colle une méchante gifle à Delia, son épouse et mère de ses trois enfants. Debout à côté de la table du petit déjeuner, en tablier, Delia est aux petits soins pour tous. Pour Marcella, sa grande fille, qui flirte avec Giulio, le fils du glacier Moretti. Pour ses deux fils qui n’arrêtent pas de se chamailler. Pour Ottorino, le vieux grand-père infirme. Pour Ivano, évidemment, qui lui lance : « Tâche de faire un truc bien, aujourd’hui ! » De fait Delia s’active. Elle fait des piqûres à domicile, de la retouche de vêtements, de la réparation de parapluies. Bien sûr, elle met un peu d’argent de côté sur ses gains mais c’est pour la bonne cause, en l’occurrence offrir une belle robe de mariée à Marcella. Hors de chez elle, Delia cultive quelques petits jardins secrets. Elle bavarde avec William, un soldat américain de la Military Police qui patrouille dans les rues de la Cité éternelle et lui offre des barres de chocolat qui lui vaudront une torgnole supplémentaire du jaloux Ivano. Elle partage quelques instants avec Nino, le garagiste qui fut son amour de jeunesse. Seule son amie Marisa partage avec elle de courts moments de légèreté… Et puis, un jour, arrive une lettre spécialement adressée à Delia. Une mystérieuse missive qui va bouleverser son existence…
Réalisé par la Romaine Paola Cortellesi, Il reste encore demain (Italie – 1h58. Dans les salles le 13 mars) a provoqué une raz de marée dans les salles obscures transalpines, cumulant plus de cinq millions d’entrées et s ‘accompagnant d’un mouvement important de contestation des violences faites aux femmes dans la péninsule. La cinéaste explique qu’elle avait « le désir de mettre en scène, à travers Delia, les femmes que j’ai imaginées en m’inspirant des récits de mes grands-mères; des histoires dramatiques racontées avec la volonté d’en sourire ; des histoires de vies dures, partagées avec toutes dans la cour de l’immeuble. Joies et peines, sur la place publique, allaient toujours de pair. »
Dans une Rome partagée entre l’espoir né de la Libération et les difficultés matérielles engendrées par la guerre qui vient à peine de s’achever, Paola Cortellesi raconte une femme ordinaire, modeste, étouffée, prisonnière de son foyer et totalement soumise à un mari infâme et violent. Bien sûr, elle lit dans le regard de Marcella -son unique grand amour- un muet appel à la rébellion. Mais sa réponse est terrible : « Et j’irais où ? » Cependant, lorsque Delia constaste que Marcella risque de vivre le même enfer qu’elle avec son fiancé, elle ne laissera plus faire.

"Reste encore...": Giulio (Francesco Centorame) et Marcella (Romana Maggiora Vergano). DR

« Reste encore… »: Giulio (Francesco Centorame) et Marcella (Romana Maggiora Vergano). DR

Glissant du rire aux larmes, avec d’étonnants accents rock’n roll (et parfois quelques afféteries de mise en scène) C’è ancora domani s’inscrit à la fois dans la tradition du néo-réalisme italien comme de la comédie italienne. On songe bien sûr à Rossellini et Rome ville ouverte (1945) d’une part et à Affreux, sales et méchants (1976) de Scola pour traiter d’un drame qui a pris une dimension considérable, celui des violences faites aux femmes. Et puis, côté référence, on apprécie aussi le clin à De Sica et au Voleur de bicyclette (1948) avec un colleur d’affiches à l’oeuvre…
Face à un Valerio Mastandrea excellent en macho et brute épaisse, Paola Cortellesi, humoriste, chanteuse et comédienne de théâtre et de cinéma, campe une Delia que n’aurait pas renié Anna Magnani ou Sophia Loren. Une Delia, dit encore la cinéaste, qui est « notre grand-mère, notre arrière-grand-mère. Qui sait si elles avaient envisagé elles aussi un demain possible. Pour Delia, demain existe. »

"Scandaleusement...": Edith Swan (Olivia Colman) et Rose Gooding (Jessie Buckley). DR

« Scandaleusement… »: Edith Swan (Olivia Colman) et Rose Gooding (Jessie Buckley). DR

INJURES.- Le Littlehampton de 1920 n’est pas encore une station balnéaire à la mode dans le sud de l’Angleterre. Mais on y vit plutôt paisiblement. Lorsque des lettres anonymes chargées d’injures commencent à arriver chez Edith Swan, l’accusant des pires turpitudes, la petite communauté ne tarde pas à être bouleversée. Et tout le monde pointe rapidement du doigt Rose Gooding, la voisine de la famille Swan. Pourtant Rose et Edith semblaient être des amies. Mais il est vrai que cette rousse Irlandaise a le verbe haut et coloré, l’esprit vif et ne se prive pas de dire crûment leur fait aux importuns… Pour les policiers locaux, la culpabilité de Rose ne fait aucun doute. Seule, l’officière de police Gladys Moss, suivie peu à peu par quelques femmes du village, décide de mener sa propre enquête. Et s’il y avait anguille sous roche ? Rose pourrait-elle être la victime des préjugés de son époque, plutôt que la véritable coupable ?
Comédie truculente et irrévérencieuse, Scandaleusement vôtre (Grande-Bretagne – 1h 41. Dans les salles le 13 mars) s’inspire de faits réels qui se sont déroulés dans les années 1920 à Littlehampton. Les protagonistes se nommaient effectivement Rose Gooding, Edith Swan et Gladys Moss, cette dernière ayant été la première femme nommée officier de police dans le Sussex en 1919.
Rose Gooding fut condamnée à deux peines de prison, notamment de douze mois de travaux forcés en 1921. Comme des lettres injurieuses continuaient à circuler, elle fut alors innocentée, libérée et dédommagée. Grâce à l’enquête de Gladys Moss, les soupçons se portèrent alors sur Edith Swan. Arrêtée à la suite d’un flagrant délit, Edith Swan fut d’abord acquittée par le tribunal et finalement condamnée en 1923, après une autre série de lettres, à un an de travaux forcés.

"Scandaleusement...": Edith et sa mère (Gemma Jones). DR

« Scandaleusement… »:
Edith et sa mère (Gemma Jones). DR

Sur fond de « Fesses de singe », de « Baiseur de lapins » et on en passe de plus salées, la réalisatrice Thea Sharrock réussit un délicieux triple portrait de femmes qui confère à ce film d’époque un touche contemporaine bienvenue. Jessie Buckley, la native de Killarney, s’empare avec drôlerie d’une Rose Gooding, forte en gueule mais qui cache un secret familial. Quant à Olivia Colman, oscarisée pour La favorite (2018) de Yorgos Lanthimos, elle se régale manifestement de son Edith Swan. Vieille fille coincée et infantilisée par ses vieux parents (Gemma Jones et Timothy Spall, grands comédiens britanniques), elle devient hystérique quand elle prend la plume pour aligner goulument les invectives les plus crues. Comme une manière de s’offrir une impossible liberté. Enfin, on découvre Anjana Vasan, comédienne d’origine indiienne, dans le rôle de la maligne Gladys, jeune flic écrasée par le mépris de sa hiérarchie. Savoureux !

"Les rois...": Nathan (Ben Attal), Rachel (Fanny Ardant) et Sam (Mathieu Kassovitz).

« Les rois… »: Nathan (Ben Attal), Rachel
(Fanny Ardant) et Sam (Mathieu Kassovitz).

FAMILLE.- Un agréable dîner en ville tourne quasiment au drame lorsqu’un convive s’étouffe à cause d’un oedème de Quincke. Dame, il y avait de l’ail dans le goulasch et on ne le savait pas. Sauf Rachel, l’employée de maison, qui avait concocté le plat. Et, en même temps, un braquage dans l’immeuble d’en face où habite l’un des invités, collectionneur d’oeuvres d’art de son état… Car Rachel est une manière de Ma Dalton qui a élevé ses fils Sam et Jérémie, ainsi que son petit-fils Nathan, dans l’art de l’arnaque.
Mais rien à voir avec les « artistes » d’Ocean Eleven ! Eux, ce sont des petits bras, des malfrats à la petite semaine, de parfaits branquignols… Alors, quand lors du braquage, Sam, Jérémie et Nathan mettent la main sur La musicienne, une grande toile de Tamara de Lempicka et qu’ils la volent sans en connaître la valeur, les embrouilles commencent. Nathan se fait arrêter et purge trois ans à la Santé tandis que Sam, son père, se ronge les sangs. Jérémie, lui, a complètement disparu de la circulation avec le tableau. Et voilà qu’entre en piste la belle Céleste, une détective rusée et charmeuse, devenue Nelly pour les besoins de l’enquête. Sam tombe sous son charme mais pas Rachel qui n’apprécie pas du tout cette pièce rapportée…

"Les rois...": Sam et Nelly (Laetitia Dosch). Photos Manuel Moutier

« Les rois… »: Sam et Nelly (Laetitia Dosch).
Photos Manuel Moutier

Avec Les rois de la piste (France – 1h56. Dans les salles le 13 mars), Thierry Klifa, ancien journaliste au magazine Studio, signe son cinquième long-métrage en forme de comédie tendre et loufoque en suivant les tribulations des pieds-nickelés du clan Zimmermann. Au-delà de la fantaisie du propos, le cinéaste interroge les liens du sang : « C’est, dit-il, une source inépuisable de sentiments contradictoires, d’éclats de rire ou de coups de sang, de claques comme de caresses, de chagrins comme de bonheurs… On s’en éloigne. On s’en rapproche. » Ici, c’est autour de la figure de Rachel Zimmermann, mère juive dans toute sa splendeur, que s’articule cette aventure qui aurait gagné à être parfois plus ramassée. Au milieu de ses « princes sans royaume », Fanny Ardant s’en donne à coeur-joie avec un personnage qui excelle autant dans les Zimmetkuchen que dans la manipulation de sa troupe. Une troupe composée de Nicolas Duvauchelle dans un numéro queer (les féministes n’ont pas grincé des dents), de Ben Attal, le prince héritier, comme l’écrit Le Monde, de la dynastie Attal-Gainsbourg-Birkin, en petit-fils rebelle et Mathieu Kassovitz en fils dépressif constamment sous cachets. Ce qui n’empêche évidemment pas son Sam de tomber amoureux de Céleste/Nelly à laquelle Laetitia Dosch apporte son habituel grain de fantaisie. Un divertissement « qualité France » comme aurait dit, en d’autres temps, François Truffaut.

Un maître de la musique et un héros du quotidien  

"Boléro": Misia Sert (Doria Tillier) et Maurice Ravel (Raphaël Personnaz). DR

« Boléro »: Misia Sert (Doria Tillier)
et Maurice Ravel (Raphaël Personnaz). DR

SUCCES.- « Que faisons-nous dans cette décharge ? » Les bottines de la danseuse Ida Rubinstein sautent dans des flaques d’eau tandis que Maurice Ravel l’entraîne dans une usine pour y entendre « les sons d’une symphonie mécanique », ceux de la marche du temps qui avance. L’exubérante et baroque Ida a lancé au compositeur, « Je veux que vous écriviez la musique de mon prochain ballet ». Avec une exigence : qu’il soit à la fois « charnel, envoûtant et érotique ». Sans vraiment se faire tirer l’oreille, Ravel repousse le projet de loin en loin car il ne trouve pas le point de départ de cette pièce. Il n’arrive pas, dit-il, « à faire surgir l’idée tapie dans un coin… » Mais, en 1928, harcelé par Ida Rubinstein qui veut son ballet dans les deux mois, Maurice Ravel va écrire ce Boléro qui sera l’instrument de sa consécration internationale même s’il ne le considère que comme une expérimentation d’orchestration. Si, dans sa carrière, Ravel (1875-1937) a signé nombre d’oeuvres majeures comme le Concerto pour la main gauche ou l’éclatant Concerto en sol, son nom demeure, pour toujours accolé à cette transe répétitive et hypnotique dont il dit : « Cette rengaine va avaler toutes mes œuvres ! »
Après la séquence « industrielle » en prégénérique, c’est une belle compilation d’extraits, dans tous les genres et sur tous les tons (y compris le désopilant Parti d’en rire du duo Dac/Blanche), du plus fameux morceau de Ravel qui compose cette fois le générique du Boléro (France – 2h. Dans les salles le 6 mars), le 19e long-métrage d’Anne Fontaine. Cette cinéaste éclectique s’il en est, propose, ici, une belle variation autour du biopic. Souvent pesant, parfois compassé ou carrément à côté de la plaque, le genre est, ici, abordé sous l’angle -franchement romantique- de Ravel et les femmes. Après avoir orchestré, en 2021 dans Présidents, un biopic… humoristique sur la rencontre de deux anciens présidents prénommés Nicolas et François, Anne Fontaine emporte, ici, le spectateur dans les pas d’un homme à la frêle stature, compositeur aussi exigeant que talentueux et personnage cerné par les femmes.

"Boléro": Maurice Ravel avec les filles d'une maison close. DR

« Boléro »: Maurice Ravel
avec les filles d’une maison close. DR

La première n’est autre que sa mère persuadée que le monde reconnaîtra son excellence alors même que son Maurice est retoqué au Prix de Rome… Il y a bien sûr Ida Rubinstein mais aussi Marguerite Long, la célèbre pianiste, qui sera toujours proche de Ravel et convaincue qu’un jour, il apprendra « à aimer sa musique », Madame Revelot, la fidèle gouvernante, qu’il accompagne au piano en chantant Valencia ou encore l’une des filles de la maison close où Ravel a ses habitudes. Quêteur de sons, il lui fait très lentement enfiler des gants pour entendre chanter le satin sur sa peau avant de se mettre au piano pour une joyeuse interprétation, en bonne compagnie, de La Madelon. Et puis, il y a la séduisante Misia Sert, surnommée « la reine de Paris », amie et muse amoureuse, toujours présente et qui lui glisse : « Ce que vous demandez à la musique, je le demande à l’amour… »
Entouré d’Anne Alvaro, Jeanne Balibar, Emmanuelle Devos, Sophie Guillemin, Mélodie Adda et Doria Tillier, Raphaël Personnaz (qui a perdu dix kilos pour le rôle) incarne cet artiste taraudé par les doutes. Malgré son allure d’éternel et fringant jeune homme, Ravel ne se départit jamais d’une certaine sécheresse masquant une discrète bonté. Parlant de son Boléro, il glisse : « Je lui en veux un peu d’avoir mieux réussi que moi ».
Déjà directeur de la photo d’Anne Fontaine pour Coco avant Chanel (2009), Perfect Mothers (2013) et Gemma Bovery (2014), Christophe Beaucarne signe enfin une image aux teintes chaudes et aux couleurs vivantes qui écartent agréablement Boléro de l’ambiance des films dits d’époque.
Comme le rappelle le générique de fin, il ne se passe pas un quart d’heure sans qu’une interprétation du Boléro ne se fasse quelque part dans le monde !

"Comme un fils": Victor (Stefan Virgil Stoica) et Jacques (Vincent Lindon). DR

« Comme un fils »: Victor (Stefan Virgil Stoica)
et Jacques (Vincent Lindon). DR

EDUCATION.- Dans une vaste salle des profs déserte, Jacques Romand récupère un carton, le remplit de dossiers, de copies, de quelques livres, de matériel de bureau. Il quitte les lieux sans croiser personne. Pour lui, l’enseignement, c’est terminé. On apprendra plus tard que le prof a eu droit à des milliers de vues sur les réseaux sociaux pour s’être retrouvé au coeur d’une bagarre entre deux lycéens qu’il tentait de séparer. De retour dans la vaste maison dans laquelle il vit seul et qu’il s’apprête, à contre-coeur, à mettre en vente, le prof s’occupe de remettre en état la reliure d’un vieil ouvrage rare…
Un soi alors qu’il fait ses courses dans une petite supérette de quartier, Jacques est témoin d’un vol commis par trois individus. Deux réussissent à s’enfuir mais Jacques ceinture le troisième, un adolescent de 14 ans. Il est sans papiers, sans adresse, sans doute Rom et la police botte en touche lorsque le prof demande ce qu’il va advenir du gamin. Une nuit au poste, le passage devant un juge, un placement dans un centre d’où il n’aura aucun mal à filer…
Un jour ou deux plus tard, Jacques constate qu’il a été victime d’un cambriolage. Dans une chambre, il trouve son jeune voleur endormi. Un médecin constate qu’il porte des traces de coups et de multiples hématomes… Jacques va alors complètement s’investir dans le « sauvetage » de Victor.
En exergue de Comme un fils (France – 1h42. Dans les salles le 6 mars), Nicolas Boukhrief a placé le propos d’un nommé Borocco, probablement l’un de ses profs, qui disait : « Les professeurs ouvrent des portes mais vous devez entrer vous-mêmes ! » C’est bien, ici, le parcours d’un enseignant qui a perdu sa vocation que brosse le réalisateur du Convoyeur (2003), Made in France (2015) ou Trois jours et une vie (2019).
« Comme un fils est né de deux idées, dit le cinéaste. Après l’assassinat de Samuel Paty, je voulais tout d’abord écrire un film sur l’importance de la figure du professeur. Et rendre hommage à ceux qui m’ont aidé à me constituer. Nous avons tous en mémoire des professeurs, des maîtres, qui ont très fortement influé sur notre destin. Mais beaucoup de longs-métrages ayant déjà été faits sur le sujet, et des très bons, je cherchais dans mon histoire à sortir de la structure professionnelle dans laquelle ce personnage évolue la plupart du temps pour parler de la figure d’un professeur en soi, hors de son contexte… » Le film s’attache donc à l’un de ces « piliers de la République » dans sa vie quotidienne. Une existence évidemment bouleversée par Victor, jeune Rom sauvage et soupçonneux qui va, petit à petit, passer de la survie dans la rue à une approche, d’abord timide puis prometteuse, de cette éducation qui permet d’être dans la société et non pas à côté.

"Comme un fils": Harmel Kirschner (Karole Rocher). DR

« Comme un fils »: Harmel Kirschner
(Karole Rocher). DR

Dans un rôle écrit pour lui, le monstre sacré Vincent Lindon se glisse, avec son habituelle aisance, dans la peau d’un héros du quotidien confronté aux silences et aux non-dits d’un Victor qui explique qu’il vole pour éviter de se faire battre par son oncle. On songe souvent à son personnage de maître-nageur dans Welcome (2010) aux prises avec un jeune Kurde qui veut passer à la nage de Calais en Angleterre. Ici, c’est donc Victor (Stefan Virgil Stoica, recruté dans une école d’art dramatique de Roumanie) représentatif d’un peuple nomade rejeté et pauvre, qui devient la première préoccupation de l’ancien prof. Cependant, alors que Victor et les siens disparaissent de leur campement, l’histoire se met un peu à tourner à vide. Recruté par Harmel Kirschner, sa responsable (Karole Rocher), Jacques devient bénévole dans une association d’aide à l’enfance en danger. Et on voit sans peine se pointer une romance entre Jacques et la responsable de l’association… Mais l’hommage à l’éducation reste évidemment bienvenu.

Des femmes en quête d’harmonie  

"Black Tea": Cai (Han Chang) et Aya (Nina Mélo) dans les plantations de thé. DR

« Black Tea »: Cai (Han Chang) et Aya (Nina Mélo) dans les plantations de thé. DR

GESTES.- Une fourmi se déplace vers un tissu crème… On découvre qu’il s’agit d’une robe de mariée. Nous sommes dans une mairie en Côte d’Ivoire où un certain nombre de couples attendent de convoler devant le premier magistrat local. Les époux s’aèrent avec de petits ventilateurs. L’ambiance est à la joie autant chez les futurs mariés que dans les familles. La seule qui ne sourit pas sous son voile blanc, c’est Aya. Alors que son costaud de promis vient d’écraser la fourmi et de s’exprimer : « Oui, je consens ! », la belle jeune femme tarde, elle, à consentir. A une parente, elle a glissé : « Je ne veux pas vivre mon futur dans le mensonge. » Alors, dignement, Aya se lève et, devant l’assistance médusée, s’éloigne… On la retrouve dans les rues de Canton où elle a trouvé un travail dans la boutique de thé du taiseux Cai, un Chinois de la quarantaine…
Largement célébré au festival de Cannes 2014 pour l’impressionnant Timbuktu, son cinquième film, qui mettait en lumière les sinistres exactions des islamistes dans la ville malienne, le cinéaste Abderrahmane Sissako signe, cette fois, avec Black Tea (France/Taïwan – 1h49. Dans les salles le 28 février), une déambulation grave et poétique, entre la Côte d’Ivoire, la Chine et le Cap-Vert, au coeur de laquelle Aya va tenter de trouver ses marques. Certes, pratiquant bien le mandarin, elle est aussi à l’aise dans la boutique de thé où elle s’imprègne constamment des parfums que parmi la communauté d’expatriés africains qui tiennent, ici, le salon de coiffure Chez Trésor, là, le petit boui-boui Chez Ambroise… Pourtant, tout en savourant les attentions de Cai, Aya s’interroge sur leur liaison et se demande si elle pourra survivre autant aux préjugés qu’aux tumultes de leurs passés. En tout cas, les deux personnages centraux de Black Tea incarnent la rencontre sociale, politique et économique entre l’Afrique et la Chine mais le cinéaste qui souhaitait surtout nourrir son cinéma d’un imaginaire inattendu, observe :  « J’aurais très bien pu raconter cette histoire dans un autre contexte géographique. […] Pour ce qui est de l’identité culturelle, je ne réfléchis jamais à des personnages définis par leur appartenance à un peuple particulier. » De fait, Aya et Cai se retrouvent surtout dans l’envie d’une vie harmonieuse à travers une entente et une compréhension des autres.

"Black Tea": les gestes de la cérémonie du thé. DR

« Black Tea »: les gestes
de la cérémonie du thé. DR

En refusant le folklore, façon carte postale, Sissako met en scène une œuvre fortement contemplative traversée par des émotions, des sentiments, des sensations mais aussi par une douceur charnelle, ainsi les séquences dans les vertes collines des plantations de thé ou dans l’arrière-boutique où Cai initie Aya aux gestes immuables et précis de la cérémonie du thé. Et ces gestes semblent appartenir aussi à un rituel amoureux.
A cause des lumières chaudes de la photographie (signées Aymerick Pilarski), des nombreux surcadrages, du rythme souvent languide, on pense parfois au In the Mood for Love de Wong Kar-wai. Impression renforcée par la musique. On songe aux accents très saudade de la morna cap-verdienne ou encore à la reprise du Feeling Good de Nina Simone par Fatoumata Diawara. « Autant par la force de cette chanson, dit le metteur en scène, que par la personnalité de Fatoumata, qui est une femme extraordinaire, qui mène un combat pour les femmes. Qu’elle chante Nina Simone en bambara rejoint mon moteur sur ce film : l’envie de raconter la possibilité d’un monde en mouvement vers une harmonie. » Une harmonie qui doit beaucoup à Nina Mélo qui incarne superbement Aya. Sa gravité et sa grâce font énormément pour l’attrait de cette œuvre singulière et belle.

"Madame de...": Madame de Sévigné (Karin Viard) et Françoise (Ana Girardot).

« Madame de… »: Madame de Sévigné
(Karin Viard) et Françoise (Ana Girardot).

LETTRES.- « Où est la marquise de Sévigné qui m’enchantait ? » Françoise de Grignan se désole. Elles sont loin, les heures indolentes et ensoleillées où, sur les bords d’un fleuve, la mère promettait : « Je vous veux heureuse, indépendante et maîtresse de votre destinée. » Une destinée qui passe par la fréquentation de la Cour et la perspective d’un beau parti. Las, par une nuit de fête et sous les éclats des feux d’artifice, le roi croise la jeune Françoise et la bouscule dans un fourré. Marie de Sévigné, en réussissant à arracher sa fille aux ardeurs royales, signe aussi une forme de disgrâce. La ravissante Françoise devient difficile à marier. En 1669, Françoise épouse le comte de Grignan, déjà veuf deux fois et nettement plus âgé qu’elle. Dans ce mariage, elle apporte l’argent, lui le nom… Très rapidement le comte est nommé Lieutenant général de Provence par le roi et il doit aller occuper cette charge prestigieuse mais très lourde. Il veut évidemment que sa femme l’accompagne et c’est le début d’une série de longues séparations entre la mère et la fille qui donneront lieu à une correspondance fameuse, riche de plus de mille lettres…
Avec Madame de Sévigné (France – 1h32. Dans les salles le 28 février), Isabelle Brocard donne son second long-métrage de fiction après Ma compagne de nuit (2011) qui déjà mettait aux prises deux femmes (Emmanuelle Béart et Hafsia Herzi) dans un drame de la fin de vie. Ici, dans une mise en scène fluide qui privilégie l’intime, la cinéaste orchestre le duo mère-fille le plus célèbre de la littérature française mais montre surtout les tourments d’une relation fusionnelle et finalement dévastatrice. Car, en ce milieu du 17e siècle, plus la marquise veut faire de sa fille une femme brillante et libre, à son image. Plus elle tente d’avoir une emprise sur le destin de la jeune femme, plus celle-ci se rebelle… « Les contraintes, dit la cinéaste, qui pèsent sur le corps, le destin, la liberté des femmes, sont en partie à l’origine de cette relation ravageante, et c’est encore le cas aujourd’hui évidemment. J’ai eu le désir de parler du présent à travers l’acuité de ce siècle passionnant qu’est le 17e siècle sur la question des femmes. »

"Madame de...": Françoise et sa mère à la Cour. Photos Julien Panié

« Madame de… »: Françoise et sa mère à la Cour.
Photos Julien Panié

En s’appuyant sur deux comédiennes qui se glissent avec aisance dans leurs personnages, Isabelle Brocard décrit une relation emplie de déception, de provocations entre les deux femmes. Madame de Grignan (Ana Girardot tout en grâce fragile) n’hésite pas à provoquer Madame de Sévigné (Karin Viard, flamboyante et énergique): elle fait circuler ses lettres, court les routes de Provence avec son mari, multiplie les grossesses…
Françoise pourrait tout à fait se séparer de sa mère : elle préfère adopter une posture de victime permanente, accuser, culpabiliser, demander de l’aide parfois…. Madame de Sévigné pourrait écouter son amie Madame de La Fayette qui lui fait remarquer qu’elle est littéralement obsédée et la conjure de prendre ses distances et de cesser d’empiéter sur la vie de sa fille… Mais l’une et l’autre en sont incapables.