Claude Lelouch : « Le cinéma est mon oxygène ! »  

Claude Lelouch devant la caméra de Philippe Azoulay.

Claude Lelouch
devant la caméra de Philippe Azoulay.

Tout début avril, il fait un temps de chien sur Gérardmer. Une pluie froide poussée par le vent balaye le lac… Une cinquantaine de lycéens se regroupent, en serrant les capuches de leurs anoraks, tournant le dos aux eaux grises. Une ambiance à ne pas mettre un cinéphile dehors. Mais ces cinéphiles-là sont à la fête. Ils attendent un grand du cinéma français. Claude Lelouch en personne.
Pour ses retrouvailles avec le public après deux éditions annulées pour cause de pandémie, les Rencontres du cinéma de Gérardmer présentaient, dans une programmation éclectique, Tourner pour vivre (France – 1h45. Dans les salles le 11 mai), le documentaire réalisé par Philippe Azoulay, qui embarque le spectateur dans un voyage cinématographique inédit avec le réalisateur d’Un homme et une femme
« J’ai retrouvé Tintin, raconte le documentariste, il a plus de 77 ans, il fait du cinéma et court le monde à la recherche du sens de la vie… » Alors qu’il était parti pour trois années à suivre le cinéaste, Philippe Azoulay (« Il fallait être là sans être là ») a donc partagé, pendant sept ans, la vie d’un cinéaste convaincu de l’incroyable fertilité du chaos et qui avoue : « J’ai plus appris de mes échecs que de mes réussites… » Le documentaire fait la part belle à un Lelouch toujours avide de rencontres et de coups de cœur et se concentre sur les tournages de Salaud, on t’aime (2014) et Un plus une (2015). L’occasion de voir Lelouch à l’œuvre dans un chalet alpin et aux prises, notamment, avec un Johnny Hallyday « intime » et… un aigle qui a eu la mauvaise idée de prendre son envol vers un ailleurs inconnu la veille du tournage de ses séquences. Mais, comme par miracle, le bel oiseau revint alors qu’on ne l’attendait plus. De là à dire que Lelouch a le talent d’apprivoiser la chance ou de savoir capter un message du hasard, il n’y a qu’un pas…
Pour Un plus une, le documentaire, voulu comme un voyage existentiel, détaille encore un autre chaos, celui de l’Inde dans laquelle Jean Dujardin et Elsa Zylberstein vivent une grande histoire d’amour sur fond de considérable désordre créatif…
Les lycéens géromois attendaient donc ce cinéaste qui dit que la vie a plus d’imagination que lui, pour une masterclass animée par Jean Walker, l’un des piliers de l’animation des Rencontres du cinéma. Des Rencontres qui auraient d’ailleurs pu piquer, comme slogan, une des phrases de Lelouch, celle où il affirme que « Le plus beau pays du monde, c’est une salle de cinéma où passe un bon film ».

Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant, deux acteurs emblématiques du cinéma de Lelouch.

Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant, deux acteurs emblématiques du cinéma de Lelouch.

Qu’on l’aime ou pas, Lelouch est une figure du cinéma français. Un artiste qui a raflé le Palme d’or cannoise de 1966 pour Un homme et une femme et a enchaîné, en 1967, avec un double Oscar hollywoodien : meilleur film étranger et meilleur scénario original, toujours pour Un homme…
Face à un public acquis et qui avait préparé ses questions, le cinéaste d’Itinéraire d’un enfant gâté a aimablement déroulé sa méthode, ses bonheurs et ses inquiétudes. « Il me reste, dit-il, deux films à faire. Je n’ai pas envie de faire le film de trop. Mais je vais essayer de mettre le paquet sur ces deux-là et y glisser tout ce que je n’ai encore jamais dit… »
En attendant, il raconte l’aventure, aujourd’hui parfaitement improbable, de C’était un rendez-vous, le court-métrage de 8 minutes, réalisé en un seul plan-séquence en 1976, où, au volant de sa Mercedes 450 SEL, il traverse Paris au petit matin à tombeau ouvert. « C’est le film dont je suis le plus fier et celui dont j’ai le plus honte. J’ai fait tout ce qu’on n’a pas le droit de faire en voiture… » Mais Lelouch nuance : « Ce film était une métaphore parce que le risque est à l’origine de tout ce que je fais. C’est à cause de ce risque que le joueur que je suis, a pu faire cinquante films… »

Johnny Hallyday et un aigle...

Johnny Hallyday et un aigle…

Le cinéaste parle des tricheurs (« Les emmerdes viennent des tricheurs mais ils sont plus photogéniques que les gens honnêtes. L’art de vivre, c’est de détecter les tricheurs et de slalomer entre eux »), du monde (« Je suis un observateur du monde. Mes films sont le reflet de mes observations »), des acteurs (« J’ai inventé quelques couples qui ont laissé des traces »), des yeux (« Rien n’arrête un sourire quand il est sincère. Il ouvre toutes les portes ou les ferme. Les yeux, c’est le cœur même de l’humanité. Ce qu’on dit et ce qu’on pense, c’est ce que je raconte dans tous mes films »)
Se définissant comme un cinéaste amateur qui ne fait du cinéma que par amour, Claude Lelouch affirme que chacun de ses films a inventé celui d’après : « La seule chose qui vous appartient, c’est le présent. C’est le seul moment où l’on peut toucher ou approcher le bonheur. Je suis un homme heureux quand je tourne parce que je suis dans le présent ». Et de conseiller un jeu à son auditoire : « Posez-vous la question : quel a été le meilleur moment de ma journée ? Quel a été le pire moment de ma journée ? Essayez ça pour vous endormir. Vous verrez ! »
Il raconte encore son voyage incognito à Moscou en 1957 et la chance qu’il a eu de passer une journée sur le plateau de cinéma où Nikita Mikhaïl Kalatozov tourne Quand passent les cigognes. « Je me suis dit : voilà le métier que je veux faire ! » Et d’ajouter : « J’ai rencontré le cinéma comme on rencontre le grand amour de sa vie ».

Lelouch en Inde... Photos Az You Like / Les films 13

Lelouch en Inde…
Photos Az You Like / Les films 13

Pendant la guerre, sa mère emmenait le gamin turbulent qu’il était au cinéma : « Pendant deux heures, je ne bougeais plus. Le cinéma fut ma première nurse. Parce que ma mère me cachait dans les salles pour échapper à la Gestapo ».
Lelouch confie encore : « Je me shoote au cinéma tous les jours ! On ne meurt pas d’une overdose de rêve… » Et si on lui demande un conseil, il sourit : « Les conseils, c’est comme les cure-dents. Après vous, personne ne veut s’en servir. Mais raconter des histoires comme vous les raconteriez à vos copains ! Il faut que votre méthode corresponde à votre instinct, à votre personnalité »
Le cinéaste parle encore des Misérables, le plus beau roman du monde : « C’est plus fort que la Bible ou la Torah. Une métaphore extraordinaire du monde qu’on vit. Chaque époque a ses Misérables. Aujourd’hui, ils sont en Ukraine… »
Et puis Lelouch s’est éloigné. Pour les lycéens de Gérardmer, la pluie qui tombait toujours, pouvait désormais ressembler à une averse fabriquée de toutes pièces sur un plateau de cinéma…

La folle course de la promeneuse de chien  

Julie (Laetitia Dosch), une douce rêveuse...

Julie (Laetitia Dosch), une douce rêveuse…

Voilà une aventure qui commence dans une pharmacie parisienne… A voix basse, une jeune femme demande un test de grossesse. « Vous avez du retard ? » interroge, d’une voix forte, la blouse blanche. 12 euros, le test. « Vous n’avez pas moins cher ? ». 7,40 euros pour un autre modèle. Las, la pharmacienne ne prend pas la carte bancaire pour moins de 10 euros. Alors, Julie prend deux tests, soit 14,80 euros. Plus cher que le premier, note l’employée. La carte ne passe pas. Julie finit par s’emporter : « C’est interdit d’acheter deux tests ? » Avant de filer en barbotant, au passage, un biberon…
C’est la même Julie que l’on revoit dans un bistrot. « C’est combien un café ? » 2,50 euros. « Vous prenez les chèques ? » Pas pour une si petite somme. Elle choisit donc un verre de champagne et un club-sandwich avec supplément de mayonnaise. Là, sur la banquette du café, Julie avise une pochette égarée. Elle contient des copies d’un contrôle de maths. Curieuse, elle lit les remarques du prof : « En nette progression… vers le zéro absolu ». Au milieu des copies, une lettre d’amour d’une certaine Océane. Qui déclare sa flamme et annonce qu’à l’aube, elle mettra fin à ses jours. Embarquant la pochette, Julie décide alors de rendre les copies au prof de maths et surtout de retrouver Océane pour empêcher le pire. Alors que le soleil se couche, commence une drôle de journée qui s’achèvera lorsque le soleil se lèvera à nouveau…. « Une nouvelle journée de merde ?» soupire Julie.
« L’idée m’est venue, explique la réalisatrice Eve Deboise, alors que j’étais moi-même perdue ! Dans les grandes villes, la solitude et l’anonymat font que des gens craquent parfois en public, s’écroulent en larmes… Et dans ces cas-là, on ne sait pas trop quoi faire. Est-ce qu’on doit s’en mêler ou pas ? D’une façon comique, aussi, la déprime peut mettre dans des états paranoïaques, faire faire des scandales pour des choses tout à fait anodines. L’idée était que deux personnes dans cet état limite se percutent. Mais il y a quelqu’un d’encore plus vulnérable qu’eux qu’il va falloir sauver… et ça va leur faire remonter la pente. »

En route pour une enquête nocturne...

En route pour une enquête nocturne…

Pour son second long-métrage après Paradis perdu (2012) sur le drame d’une famille dysfonctionnelle, la cinéaste parisienne se lance, cette fois, dans une comédie tendrement loufoque…
Dans les pas de Julie et de Mathieu, le prof de maths de la Seconde SE qu’elle a réussi à retrouver dans son lycée, le spectateur est entraîné dans une suite d’aventures délirantes qui n’ont, pour ambition, que de le distraire et de le faire sourire.
« Plutôt que de maudire les ténèbres, allumons une chandelle, si petite soit-elle ». Paroles de Confucius ! Une maxime (confiée dans la nuit de la banlieue par un pharmacien philosophe) qui sert de viatique à Julie et Mathieu, un homme et une femme qui n’auraient pu jamais se rencontrer mais que la magie du cinéma a réuni dans une comédie joyeusement fantaisiste dont le 7e art français a parfois la bonne idée de nous gratifier…

Mathieu (Pierre Deladonchamps), un prof perdu...

Mathieu (Pierre Deladonchamps), un prof perdu…

Comme Julie est montée sans demander son reste dans la petite voiture pourrie de Mathieu, la déambulation de ce couple improbable sur la trace d’une lycéenne de 15 ans apparemment suicidaire va devenir un road-trip burlesque dans Paris et du côté d’Evry, Ivry, Roissy, Choisy, Bobigny, Chantilly. On ne sait plus vraiment. Mais c’est un enchaînement de péripéties qui les attend. Julie se fait passer par une mère d’élève pour obtenir les coordonnées d’Océane et voilà Mathieu s’introduisant, de nuit, dans une maison tandis que Julie bourre un gros rotweiler de hamburgers pour l’empêcher de bouffer le prof. Qui aura quand même un bout de fesse arraché… Plus tard, ils se retrouveront déguisés dans une teuf lycéenne où ils croiseront –peut-être- Océane. En tout cas, dans une autre belle demeure qu’il prend pour le domicile de Julie, Mathieu aura encore le temps de constater que Wiki, la tortue de Sumo, le gamin surdoué au sweet siglé No Life, est une pointure capable de trouver la racine de 289…
Ce qui fait essentiellement le charme de Petite leçon d’amour, c’est, au milieu de multiples silhouettes de laissés-pour-compte, le double portrait de deux personnages qui vont tomber amoureux (presque) à leur insu. Incarné par un Pierre Deladonchamps qui trimballe la mine frippée (autant que son imper) d’un type hystérique et en crise, Mathieu est un prof de maths intègre mais chahuté, pris dans le désastre de son divorce et se « soutenant » en picolant. S’il tente d’éjecter Julie de son existence comme de sa voiture, il se rendra vite compte qu’elle peut l’aider à se sortir de son marasme…
Laetitia Dosch apporte sa lumière teintée d’un grain de folie douce à Julie qui, quoique dans une passe difficile, reste positive et cherche des solutions, même si les siennes sont plutôt inattendues. On avait aimé la comédienne dans le registre de la drôlerie avec Gaspard va au mariage (2018) ou Playlist (2021) et dans celui de la dépendance sexuelle dans Passion simple (2020) que Danielle Arbid avait tiré du roman éponyme d’Annie Ernaux.

Un plaisir de vivre retrouvé... Photos Blue Monday

Un plaisir de vivre retrouvé…
Photos Blue Monday

Eve Deboise peaufine ce personnage de femme qui s’est reconvertie en promeneuse de chiens après avoir modèle-corps pour une marque de lingerie (« J’en avais marre qu’on me coupe la tête ») et qui fut, jeune, danseuse à l’Opéra de Paris : « Mais avec un 90C à 11 ans, je faisais hippopotame au milieu des cygnes ». Et le fait d’être enceinte (ou pas) devient une forme d’espoir qu’elle peut transporter en elle…
A la fin de Petite leçon d’amour, le jour s’est levé. Mathieu a pris le pas sur sa classe. Julie, la rêveuse à l’identité un peu vacillante, tourne sur elle-même dans un jardin public. Elle a retrouvé le plaisir de la danse qui l’animait dans sa jeunesse. L’intensité du plaisir de vivre aussi…

PETITE LECON D’AMOUR Comedie dramatique (France – 1h27) d’Eve Deboise avec Laetitia Dosch, Pierre Deladonchamps, Paul Kircher, Lorette Nyssen, Kim Truong, Aaron Kadouche, Anouar Kardellas, Alizée Caugnies, Evelyne Istria, Stéphanie Bataille, Maurice Cheng. Dans les salles le 4 mai.

Des sentinelles perdues en temps de paix  

Christian Lafayette (Niels Schneider), un soldat perdu. DR

Christian Lafayette (Niels Schneider),
un soldat perdu. DR

Une boîte de nuit, ses lumières stroboscopiques et ses danseurs… C’est là probablement que Christian Lafayette s’est pris une tête au carré. Les yeux tuméfiés, devant une juge dubitative, il explique tant bien que mal pourquoi il portait un pistolet Tokarev sur lui. Parce qu’il avait bu, il avait fallu trois policiers pour le maîtriser. Et puis non, il n’a jamais travaillé dans le civil. S’il s’en sort, c’est parce que son « père », en l’occurrence le commandant de Royer, a fait ce qu’il fallait mais il le prévient : « C’est la dernière fois que je viens vous chercher chez un juge… »
Christian Lafayette est de retour d’Afghanistan, au lendemain d’une opération militaire qui avait tourné à la catastrophe. Dans des conditions plus que suspectes, plusieurs de ses frères d’armes sont tombés sous les balles. D’ailleurs, les hautes instances militaires ont ouvert une enquête interne pour comprendre ce qui s’est passé et définir les responsabilités.
En attendant, Christian galère à Paris où il a retrouvé son « frère » Mounir. Rescapé sans doute mais traînant désormais la jambe et encore plus dans l’impasse que Christian. Quant à Henri, l’autre copain, il végète, hébété, dans un fauteuil roulant, enfermé chez les « fous »…
Ces soldats, rendus à la vie civile, sont comme des gamins désemparés. L’autorité n’est plus là, l’organisation militaire non plus. Quant à la fraternité d’armes… Alors Christian enfile une chemise, met soigneusement sa cravate, noue un tablier autour de la taille et s’en va laver les allées d’un supermarché. Ses moments d’évasion se résument à un tour sur le toit d’une barre d’immeuble où il joue avec un cerf-volant…
« Dans le film, précise le réalisateur, l’enfance est le ciment de tout (…) Quand on doit régler des comptes entre frères, il est souvent question d’amertume et de jalousies anciennes, de l’enfance. Quand Christian joue au cerf-volant, un autre héritage de la culture afghane, il tente de retrouver une innocence d’avant la guerre. Et quand il apprend à aimer, il a les mains tremblantes des premières fois… »

Christian et Mounir (Sofian Khammes) préparent un braquage. DR

Christian et Mounir (Sofian Khammes)
préparent un braquage. DR

Avec Sentinelle sud, son premier long-métrage, Mathieu Gérault évoque le difficile retour d’un soldat à la vie civile, cela d’autant plus que Christian Lafayette qui voue un véritable culte au « père », cette parfaite figure d’autorité, va découvrir que les motivations qui ont conduit à la désastreuse opération militaire, étaient loin d’être héroïques. Pire, même, elle dissimulait tout bonnement un trafic d’héroïne. Mounir et Henri avaient touché une grosse somme pour sortir trois kilos d’opium d’Afghanistan. Aujourd’hui, Jean-Claude Abraham, chef d’un gang de manouches, vient demander des comptes et réclamer sa drogue. Pour Mounir et Christian, pas d’autre alternative que de reprendre les armes mais la raison n’est plus la même. Et Abraham sait qu’il a affaire à des « hommes », lui qui se moque des petits superhéros de son entourage qui ont peur de perdre leur portable.
Situant son film à la croisée des genres, Mathieu Gérault mêle, dans Sentinelle sud, le film noir (la dette, le braquage d’une bijouterie, la tentation criminelle et la mort des amitiés) avec une chronique sociale sur la difficulté du retour de la guerre. Si la part « film noir » est bien menée, la chronique sociale est heureusement plus forte. Sans jamais faire de flash-back sur les combats, le cinéaste s’attache, avec le personnage de Christian, à la dérive d’un parfait anti-héros qui estime que le monde civil n’a aucune grandeur. D’ailleurs, dit-il, il ne boit que lorsqu’il est en civil… Avec Mounir, le cinéaste évoque aussi un naufragé perdu dans une quête identitaire profonde. L’enfant d’immigrés qui a donné sa jambe pour son pays, se demande, avec une ironie amère, ce que c’est d’être français… Et de s’emporter : « Où tu as vu qu’on était vivant ! »

Lucie (India Hair), une ergothérapeute qui comptera dans la vie de Christian... DR

Lucie (India Hair), une ergothérapeute
qui comptera dans la vie de Christian… DR

Au fil de l’aventure (portée par une belle b.o. des frères Galperine) on mesure petit à petit le parcours de Christian qui a connu les familles d’accueil (il a été élevé par la mère de Mounir) puis la ferme où vivait son grand-père et où il retournera peut-être vivre et élever des moutons…
Ce thriller traversé par la question du doute et de la croyance (il s’ouvre sur une citation de Citadelle de Saint-Ex : « Va dans la cale me dénombrer les moutons morts, il arrive qu’ils s’étouffent l’un l’autre dans leur terreur ») s’appuie sur une solide distribution. Sofian Khammes, découvert dans Chouf de Karim Dridi, est un Mounir désintégré et au bout du rouleau de ses espoirs, sinon de ses convictions. Avec le commandant De Royer, Denis Lavant trouve un rôle inhabituel qu’il habite une fois de plus avec son impressionnante intensité. Seul personnage féminin majeur de Sentinelle sud, la toujours épatante India Hair incarne Lucie, l’ergothérapeute qui suit Henri à l’hôpital. Auprès de cette jeune femme mature, Christian peut croire à autre chose, peut-être à un nouveau départ, à une nouvelle famille. Quant à Niels Schneider, présent dans quasiment tous les plans, il apporte, à la fois une force et une enfance à Christian. Déjà l’affiche chez Xavier Dolan (J’ai tué ma mère en 2008 et Les amours imaginaires en 2010), le comédien franco-québecois, vu aussi dans Sybil (2019) ou Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait (2019) et bientôt dans Suzanne Andler de Benoît Jacquot, exprime avec brio et sobriété, la fébrilité intérieure et l’irruption de la violence d’un personnage chaotique…

SENTINELLE SUD Drame (France – 1h36) de Mathieu Gérault avec Niels Schneider, Sofian Khammes, Thomas Daloz, Denis Lavant, India Hair, David Ayala. Dans les salles le 27 avril.

La désinformation, le sexisme et une loufoque lutte des classes  

"La ruse": Le lieutenant Cholmondeley (Matthew Macfayden) et le commander Montagu (Colin Firth). DR

« La ruse »: Le lieutenant Cholmondeley (Matthew Macfayden)
et le commander Montagu (Colin Firth). DR

GUERRE.- Il y a la guerre conventionnelle avec ses gagnants, ses perdants et ses morts. Et il y a une autre guerre, invisible, souterraine où l’une des armes les plus redoutables est la désinformation… Fin septembre 1939, le contre-amiral Godfrey, directeur du service de renseignements de la marine britannique, remet aux principaux dirigeants des services secrets un mémorandum baptisé « mémo de la truite » qui décrit 51 techniques pour berner l’ennemi en temps de guerre. L’une d’elles, reprenant l’idée d’un roman policier de Basil Thomson, consiste à abandonner en mer, à proximité des côtes ennemies, un cadavre revêtu d’un uniforme d’aviateur et porteur de fausses dépêches.
C’est cette technique qui va être adoptée, par le Comité XX, une petite structure de contre-espionnage organisée par le MI5, pour convaincre Hitler et le Grand Quartier général allemand qu’un débarquement allié va se dérouler en Grèce alors que le véritable objectif des Alliés est la Sicile… Commence alors pour la modeste équipe sous la direction du Lieutenant commander Ewen Montagu (Colin Firth) et du Flight lieutenant Charles Cholmondeley (Matthew Macfayden), une course contre-la-montre avec, pour première étape, de trouver un cadavre présentant un maximum de réalisme, celui d’un homme mort d’hypothermie et de noyade. Ce sera un certain Glyndwr Michael qui deviendra ainsi le major William Martin…

"La ruse": A la recherche d'un cadavre... réaliste. DR

« La ruse »: A la recherche
d’un cadavre… réaliste. DR

Connu pour un film d’espionnage comme L’affaire Rachel Singer (2010), deux comédies « so british » autour de retraités en Inde (Indian Palace en 2011 et sa suite Indian Palace : Suite royale en 2014) ou Miss Sloane (2016) qui fait de Jessica Chastain une lobbyiste de Washington s’engageant pour soutenir une loi limitant le port d’armes à feu, le Britannique John Madden met en scène, avec La ruse (Grande-Bretagne – 2h07. Dans les salles le 27 avril), la véritable « Opération Mincemeat ». De l’un des plus fascinants épisodes de l’espionnage britannique pendant la Seconde Guerre mondiale, il tire un film, certes académique, mais qui, en s’appuyant justement sur une facture « à l’ancienne », demeure captivant de bout en bout, peut-être aussi parce qu’il célèbre, sur grand écran, la force de la fiction.
Outre les péripéties de l’opération, La ruse fait la part belle à quelques histoires « secondaires ». Ainsi, Cholmondeley est chargé par Godfrey, d’espionner… Montagu dont le frère est suspect d’avoir des relations communistes. Pour sa part, Montagu, qui a envoyé son épouse et ses enfants se mettre à l’abri de la guerre en Amérique, n’est pas insensible au charme de Leslie (Kelly Macdonald) qui travaille à ses côtés. Et dont Cholmondeley est aussi éperdument épris. Enfin, on remarque un officier anglais qui profite de ses temps libres dans les services secrets pour écrire des romans. Un certain Ian Fleming !

"Babysitter": Nadine (Monia Chokri) et Cédric (Patrick Hivon). DR

« Babysitter »: Nadine (Monia Chokri)
et Cédric (Patrick Hivon). DR

COUPLE.- Dans l’atmosphère testéronée d’un match de MMA, Cédric et deux de ses collègues se comportent comme des crétins de machos. Ils boivent, vocifèrent et baratinent toutes les femmes qui passent à portée. Dans l’enthousiasme ambiant, Cédric s’en va claquer une bise sur la joue d’une journaliste de télévision en plein direct. L’image scandalise immédiatement tout le Québec, devient virale et déclenche un débat national sur le sexisme. Convoqué chez la patronne d’Ingénérie Québec qui n’apprécie que très peu sa blague sexiste, Cédric perd son emploi… Encouragé par son frère un intello bienpensant, Cédric entame une thérapie et entreprend d’écrire Sexist Story, un livre qui se veut révolutionnaire et s’attaque à la misogynie…
Avec Babysitter (Canada – 1h28. Dans les salles le 27 avril), l’actrice et réalisatrice québécoise Monia Chokri signe son second long-métrage après La femme de mon frère (2019) qui s’amusait avec malice à questionner la place de la femme dans la société. En adaptant une pièce de théâtre de Catherine Léger, la cinéaste observe : « Ce que j’aime dans sa pièce, (…), c’est le fait que les personnages se disent des choses alors qu’ils en pensent d’autres. C’est ce hiatus tchekhovien qui me plait. Dans la vie, on dit rarement ce qu’on pense vraiment, on édulcore souvent notre pensée… »

"Babysitter": Amy (Nadia Tereskiewicz). DR

« Babysitter »: Amy (Nadia Tereskiewicz). DR

Là, où Babysitter est intéressant, c’est que personne, ici, n’est bon ni mauvais. Les personnages se débattent tous avec leurs propres anxiétés, névroses et obsessions. Alors que Cédric (Patrick Hivon) est complètement à la dérive, Nadine, sa femme (Monia Chokri) est aux prises avec une dépression post-partum après la naissance de leur enfant et doit engager une baby-sitter pour s’occuper du bébé. C’est cette rafraîchissante Amy (incarnée par Nadia Tereszkiewicz vue dans Seules les bêtes (2019) de Dominik Moll, qui va carrément hypnotiser Nadine et Cédric et mettre en évidence le désir de dominer l’autre et la dérive du couple… Un film déroutant qui laisse cependant un peu sur sa faim.

"Les sans dents": Marie (Miveck Packa) et Calamity (Yolande Moreau). DR

« Les sans dents »: Marie (Miveck Packa)
et Calamity (Yolande Moreau). DR

PAUVRES.- L’expression a fait le buzz et scandalisé… brièvement, comme toujours, dans le temps médiatique. Si l’on en croit Valérie Trierweiler qui le raconte dans son livre Merci pour ce moment, « les sans dents » est la formule de François Hollande pour qualifier les pauvres. L’ex de l’ex-chef de l’Etat observe que celui qui « s’est présenté comme l’homme qui n’aime pas les riches », n’aime pas, en réalité, les pauvres. Les sans-dents que Pascal Rabaté met en scène dans son cinquième long-métrage appartiennent plus à l’univers d’Ettore Scola qu’à ceux du monde « élyséen ». Encore que leur façon de (sur-)vivre a aussi une dimension politique…
Affreux, sales mais pas vraiment méchants, les membres de cette tribu vivent dans une grotte, en marge du monde civilisé, probablement dans la banlieue parisienne… Ils recyclent, en toute illégalité, les rebuts de la société… Dans un hameau de bric et de broc, la vie pourrait couler paisiblement. Mais voilà, nos zigotos sont allés découper des fils de cuivre dans une gare… sous le regard des caméras de surveillance. Désormais, la police est sur leurs traces…

"Les sans dents": La tribu en chasse... DR

« Les sans dents »: La tribu en chasse… DR

Avec Les sans dents (France – 1h25. Dans les salles le 20 avril), l’auteur de bandes dessinées signe une comédie pour le moins radicale. Le cinéaste du joyeux Ni à vendre, ni à louer (2011) précise : « Ce projet ne pouvait exister que s’il était radical. Donc, en effet, pas de musique, pas de mots… » Ceux que prononcent, le flic incarné par François Morel sont incompréhensibles et la tribu se contente de borborygmes, de gestes ou de postures corporelles. Pour le spectateur, l’aventure tourne court assez rapidement et on finit par ne plus faire vraiment attention aux motivations façon « lutte des classes loufoque » de cette tribu dans laquelle émergent Yolande Moreau et Gustave Kervern…

Les pesants silences de la justice allemande  

Caspar Leinen (Elyas M'Barek) s'apprête à affronter le dossier de sa vie. DR

Caspar Leinen (Elyas M’Barek) s’apprête
à affronter le dossier de sa vie. DR

Effondré dans un fauteuil du hall d’entrée d’un grand hôtel berlinois, un vieil homme prostré murmure : « Il est mort. Suite présidentielle ». Quelques instants plus tôt, il a sonné à la porte de la dite suite, s’est présenté comme un journaliste qui avait pris rendez-vous avec Jean-Baptiste Meyer, industriel de la bonne société allemande. Au lieu de sortir stylo et carnet, l’homme empoigne une arme, oblige Meyer à se mettre à genoux et l’abat sans manifester le moindre état d’âme.
Qui est donc Fabrizio Collini ? Qui est cet Italien qui vit modestement et sans faire de vagues depuis trente ans à Stuttgart ? C’est ce que devra découvrir Caspar Leinen, jeune avocat, commis d’office pour assurer la défense de Collini. Mais l’accusé a choisi de ne pas dire un mot. Pour ses débuts, Leinen hérite d’un dossier dont il tarde à mesurer l’ampleur et plus encore d’une affaire criminelle qui va bouleverser sa vie privée.
Avec Der Fall Collini, Marco Kreuzpaintner signe son septième long-métrage : « L’affaire Collini fait partie de ces histoires d’ordre moral qui sont sont aujourd’hui rares, où l’on peut d’une part être indigné par une forme de monstruosité, et en même temps accompagner le héros dans sa quête de justice ». Car Caspar Leinen va être amené à lever le voile sur une loi dite « loi Dreher » qui, instaurée en 1968, a permis à plusieurs milliers de criminels du troisième Reich de s’en sortir impunis.
Pour traiter ce qui demeure l’un des plus gros scandales de l’histoire judiciaire allemande, le cinéaste bavarois de 45 ans s’appuie, dans son scénario, sur le livre éponyme (paru en 2011 chez Piper Verlag en Allemagne) de Ferdinand von Schirach, un avocat munichois, petit-fils du dirigeant des Jeunesse hitlériennes, Baldur von Schirach, qui sera condamné à vingt années de prison au procès de Nuremberg (1945-46). Dès sa parution, le livre devint un sujet d’actualité, le quotidien Die Zeit parlant « d’un cas clair comme le jour d’amoralité bouleversante ».

L'avocat tente de faire sortir Fabrizio Collini (Francesco Nero) de son mutisme. DR

L’avocat tente de faire sortir Fabrizio Collini (Francesco Nero) de son mutisme. DR

Si le thème principal porte, ici, sur les jugements prononcés dans l’après-guerre par une justice indulgente à l’endroit des coupables nazis de même que sur la problématique de la prescription concernant la complicité dans les cas de meurtre, telle qu’elle se dégage de la Loi d’introduction (Einführungsgesetz) à la Loi sur les infractions punissables sur déclaration de culpabilité par procédure sommaire (Gesetz über Ordnungswidrigkeiten [EGOWiG]), dont l’un des principaux contributeurs avait été le juriste Eduard Dreher, L’affaire Collini est loin d’être un pensum !
Car Kreuzpaintner joue sur plusieurs tableaux, mêlant la bonne tradition du film de procès à l’évocation d’un crime de guerre nazi en passant par le récit initiatique et une approche romanesque du conflit intérieur qui affecte Caspar Leinen… Lorsque l’histoire commence, Leinen (Elyas M’Barek, convaincant) est un avocat en bois brut qui, désorienté par le lourd silence de son client, ne mesure pas tout ce qui l’attend. Pour ses adversaires à la barre, un procureur expérimenté et une présidente qui a hâte d’en finir, l’affaire est jouée d’avance. Mais Leinen ne l’entend pas de cette oreille. Ebahi et alors qu’il ne peut plus reculer, il découvre que la victime est cet industriel chaleureux et ouvert, qui l’a autrefois accueilli, grâce auquel il a pu faire ses études de droit.

Leinen avec Johanna Meyer (Alexandra Maria Lara). DR

Leinen avec Johanna Meyer
(Alexandra Maria Lara). DR

Et puis, alors qu’il ne peut plus reculer, li se retrouve face à Johanna (Alexandra Maria Lara), la petite-fille de Jean-Baptiste Meyer avec laquelle il a vécu un bel amour de jeunesse…
Alors, malgré le mutisme de Collini (la légende Franco Nero, 80 ans), Leinen va s’accrocher. Commence une enquête en contre-la-montre. Leinen apprend, au cours des débats préliminaires, que l’arme du crime est un modèle rare utilisé par la Wehrmacht durant la guerre. Et il se souvient alors avoir vu une arme similaire, cachée chez Meyer lorsqu’il était enfant.
A la manière des films de procès américains, on suit donc Leinen organisant sa défense en s’appuyant sur ses amis et sur son propre père (avec qui il était brouillé depuis longtemps) pour dépouiller les archives militaires sur Jean-Baptiste Meyer. Obtenant une suspension du procès, l’avocat se rend à Montecatini, le village de Collini, dans la province de Pise. Petit à petit, au travers de témoignages, la clé du meurtre se dégage : en août 1944, les Allemands ont fusillé vingt otages après l’assassinat de deux SS par des partisans. L’unité était commandée par un jeune officier nommé… Hans Meyer et le père de Fabrizio avait été abattu sous les yeux du gamin. Leinen pense pouvoir obtenir justice pour Collini mais le dossier va encore rebondir, lorsque Mattinger, l’avocat de la partie civile, sort de sa manche une pièce inconnue de Leinen…

Caspar Leinen dans le prétoire. DR

Caspar Leinen dans le prétoire. DR

Avec L’affaire Collini, un film à la facture classique mais bien mené, le cinéma allemand ajoute une nouvelle page aux questions posées par la dénazification au lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans la République fédérale.
Après Le labyrinthe du silence (2014) de Giulio Ricciarelli sur le « second procès d’Auschwitz » et Fritz Bauer, un héros allemand (2015), de Lars Kraume sur le procureur allermand de confession juive Bauer, chasseur de nazis, voici comment l’Allemagne d’Adenauer organisa une amnistie bien déguisée… « C’était une autre époque » dira Mattinger. Mais Caspar Leinen est alors prêt à relever le gant.
Au-delà d’un thème commun, on remarquera que l’affiche française de L’affaire Collini, comme celles du Labyrinthe… et de Fritz Bauer…, met en évidence une croix gammée sur fond rouge et blanc. Faut-il imaginer que la svastika fait vendre dans les salles obscures françaises ?

L’AFFAIRE COLLINI Drame (Allemagne – 2h02) de Marco Kreuzpaintner avec Elyas M’Barek, Alexandra Maria Lara, Heiner Lauterbach, Franco Nero, Manfred Zapatka, Jannis Niewöhner, Peter Prager, Rainer Bock, Catrin Striebeck. Dans les salles le 27 avril.

Des détenues et des crevettes…  

"A l'ombre...": Luc Jardon (Alex Lutz) dans son atelier en prison.

« A l’ombre… »: Luc Jardon (Alex Lutz)
dans son atelier en prison.

CHANT.- A l’une des détenues qui lui demande pourquoi il est là, Luc Jardon répond : « Je pense seulement que chanter peut faire du bien ». Chanteur lyrique, cet homme au regard doux derrière ses lunettes rondes, a accepté d’animer un atelier de chant dans une prison. Dès sa première visite en détention, Luc Jardon fait l’expérience du milieu carcéral. Pas question de faire entrer un diapason. Et une surveillante, en posant le petit outil sur sa carotide, lui explique l’usage qu’on peut en faire. Une fois par semaine, il se rend dans une salle claire mais sans âme pour rencontrer une demi-douzaine de femmes qui ont choisi de participer à cet atelier. Il y a là Jeanine, une femme d’âge mur, « oubliée » ici par les siens, Jess, somnambulique et pâteuse, Marzena, échouée là depuis sa Cracovie natale, Noor, la forte en gueule et Carole qui rêve de devenir célèbre et riche en chantant… Elles seront rejointes épisodiquement par l’énigmatique Catherine dont Luc repère immédiatement la belle voix… Pour Luc, qui trimballe un lourd mal-être, commence un exercice difficile où il faut concilier des personnalités différentes, les épanouir puis les réunir dans un projet commun et trouver enfin de la beauté dans le chant…
En 2017, Etienne Comar, scénariste de films comme Des hommes et des dieux (2011) de Xavier Beauvois, Les saveurs du palais (2012) de Christian Vincent ou Mon roi (2015) de Maïwenn, passait pour la première fois à la réalisation avec Django, évocation du guitariste de jazz Django Reinhardt découvrant, dans la France de 1943, les conditions de vie que les nazis font subir aux tziganes. Déjà la musique occupait une place significative dans le cinéma de Comar.

"A l'ombre...": Des détenues qui s'ouvrent au chant. Photos Charles Paulicevich

« A l’ombre… »: Des détenues
qui s’ouvrent au chant.
Photos Charles Paulicevich

Avec A l’ombre des filles (France – 1h46. Dans les salles le 13 avril), il entre pleinement dans un univers intime dont le chant est le moteur permanent. Le chant qui permet à Luc (qu’on voit dès le premier plan, gravissant douloureusement une pente sombre) de dépasser un deuil terrible mais aussi aux détenues de s’ouvrir dans un univers d’enfermement. Filmé en format carré 1:33, le film multiplie les plans sur les visages de femmes pour retranscrire un état émotionnel évidemment évolutif. Avec son bagage de chanteur lyrique, Luc débarque avec un répertoire classique de Mozart à Bizet avant de s’ouvrir à des choix plus hétéroclites comme « Où sont les femmes » de Patrick Juvet. Le cinéaste met aussi en exergue la chanson mélancolique que Jeanne Moreau interprète dans India Song de Marguerite Duras. Une belle manière d’entrer en résonance avec le thème du film : qu’est-ce qu’une chanson, son rapport au corps, aux souvenirs, au féminin, à la mélancolie ?
Enfin, A l’ombre des filles évoque, avec justesse et précision, un univers carcéral moderne où les cartes magnétiques ont remplacé les lourdes clés sans pour autant que ce monde s’humanise plus que cela. Enfin, le film séduit par une belle distribution.  Alex Lutz (qu’on peut également voir dans Vortex de Gaspar Noé) incarne un artiste fragile et touchant, à la fois lumineux et opaque. Autour de lui, Agnès Jaoui, Hafsia Herzi, Veerle Baetens, Marie Berto, Fatimah Berriah et Anna Najder apportent à ces femmes en prison, une belle énergie…

"La revanche...": En route vers le Japon avec escale homophobe...

« La revanche… »: En route vers le Japon
avec escale homophobe…

GAY.- Mathias, Joël, Vincent, Fred, Cédric, Xavier, Damien et Alex sont de retour… Et l’équipe de water-polo qu’ils forment depuis quelques temps déjà est en route pour les Gay Games de Tokyo. Une occasion aussi de rendre hommage, dans une grande compétition, à Jean, leur partenaire, disparu dans des circonstances tragiques. Pour compléter l’équipe, Matthias, le coach, a recruté Selim, un poloïste prometteur, venu de la banlieue parisienne. Mais l’entraîneur a « omis » de prévenir Selim qu’il rejoignait une équipe gay. De toutes manières, les choses se gâtent vite lorsque le vol pour le Japon fait escale en Russie et que les Crevettes pailletées ratent leur correspondance… Les voilà coincés dans un pays où, comme dit l’un des sportifs, « l’homophobie est un sport national ! » Il propose bien à l’équipe de se mettre en « mode furtif » mais la situation va rapidement déraper, d’autant qu’Alex entraîne Damien dans un plan présumé coquin dans la nuit russe. Evidemment les deux amis vont se retrouver en situation périlleuse face à des nervis résolus à casser du gay…
En janvier 2019, on découvrait sur les grands écrans Les crevettes pailletées, comédie fluo/flashy et largement festive écrite et réalisée par Maxime Gorave et Cédric Le Gallo, ce dernier s’inspirant de la vraie histoire d’une équipe de water-polo gay participant aux Gay Games et de son expérience au sein de cette équipe qu’il fréquente depuis 2012 dans l’association OUTsiders.

"La revanche...": Dans un sinistre château... Photos Cyril Masson

« La revanche… »: Dans un sinistre château…
Photos Cyril Masson

Le film (dont des séquences furent tournées aux Bains municipaux de Mulhouse) connut le succès avec quelque 600.000 entrées dans les salles. Avec La revanche des crevettes pailletées (France – 1h56. Dans les salles le 13 avril), le même duo de réalisateur/scénariste retrouve ses joyeux personnages, cette fois dans une aventure plus dramatique qui se déroule loin des bassins de natation, hormis la chorégraphie finale où l’ensemble de la team chante « We want to be Heroes, juste for one Day ». Car c’est dans le froid russe (les scènes en Russie ont été tournées en Ukraine) que les Crevettes pailletées sont confrontées à un univers aussi sinistre qu’hostile. Malmenés par des crétins homophobes, arrêtés par la police, une partie de l’équipe va connaître les affres (l’homosexualité est une maladie qu’il faut soigner, clame une directrice allumée) des thérapies de conversion dans un château digne de Dracula… Même si les situations sont plus graves, l’aventure conserve toujours son côté iconoclaste et joyeusement militant. Une jeune Russe, venue au secours de l’équipe, leur enjoint : « Soyez visibles, soyez bruyants. Le silence, c’est la mort ». Au pays d’un Poutine qui aime à montrer ses muscles et sa masculinité, cette histoire gay ne manque pas de piquant !

Des femmes qui changent de route…  

"En corps": Elise Gautier (Marion Barbeau), une danseuse classique blessée...

« En corps »: Elise Gautier (Marion Barbeau),
une danseuse classique blessée…

DANSE.- « C’est parce que j’étais tombée très bas que je suis montée aussi haut ». La remarque de la première alpiniste à avoir gravi l’Himalaya pourrait servir de viatique à Elise Gautier, jeune et talentueuse danseuse classique… Alors qu’elle danse le ballet La Bayadère de Marius Petipa, elle se blesse gravement à la cheville… La malléole et les ligaments sont touchés. Les médecins ne sont pas optimistes. Il n’est pas impossible que sa carrière de danseuse s’arrête là… Bouleversée face à une existence qui s’effondre, Elise reprend très lentement le dessus, notamment grâce à Yann, un kiné, secrètement amoureux d’elle… Pour s’occuper et remplir un peu sa « nouvelle » vie tout en songeant à son futur, Elise accepte un petit boulot de… cuisine aux côtés de Loïc et Sabrina… Avec leur food-truck, ils partent en Bretagne dans une belle demeure qui accueille, en résidence, des séminaires artistiques. Là, ils vont s’occuper de la cantine d’une compagnie de danse contemporaine dirigée par le chorégraphe israélien Hofesh Shechter qui joue ici son propre rôle et dont on voit des extraits de sa chorégraphie Political Mother : The Choregrapher’s Cut. La demeure où se succèdent orchestre de chambre classique ou chanteurs baroques, est tenue par Josiane qui traîne une jambe cabossée mais qui rayonne de bonté et de positivité. Elle poussera Elise à relever la tête, à choisir une nouvelle route. Et même si sa cheville se rappelle encore à son mauvais souvenir, Elise trouvera dans la danse contemporaine une nouvelle dynamique et une nouvelle raison de vivre…

"En corps": Elise renaît dans la danse contemporaine... Photos Emmanuelle Jacobson-Roques

« En corps »: Elise renaît dans la danse contemporaine…
Photos Emmanuelle Jacobson-Roques

Avec En corps (France – 2h. Dans les salles 30 mars), Cédric Klapisch tourne son quatorzième long-métrage et retrouve l’énergie qui caractérisait, par exemple, son Auberge espagnole (2002), probablement parce que son scénario, co-écrit avec Santiago Amigorena, s’inscrit dans un milieu où règne, autour de la création artistique, une jeunesse enthousiaste. A la différence, par exemple, d’un Darren Aronofsky, qui avait traité par le fantastique dans Black Swan (2010), la face noire des rivalités dans la danse, Klapisch choisit la face lumineuse d’une reconstruction… Il a aussi eu le bonheur de trouver en Marion Barbeau, première danseuse à l’Opéra de Paris, une interprète pleine de grâce et de fraîcheur pour une Elise qui ne s’apitoie pas sur son sort malgré ses déboires physiques et qui, bien au contraire, est tournée vers la découverte et la rencontre des autres. En cela, la ravissante Marion Barbeau s’inscrit bien dans la galerie des beaux personnages positifs du réalisateur du Péril jeune.
A côté de cette brillante comédienne débutante, le cinéaste peut compter sur des interprètes chevronnés : Muriel Robin (Josiane), Pio Marmaï (Loïc), François Civil (Yann) et l’incontournable Denis Podalydès (voir aussi ci-dessous), épatant en père coincé mais fondamentalement tendre qui finira par réussir à dire « Je t’aime » à son Elise… En Corps a sans doute un petit côté trop bon, trop généreux, trop beau, trop sympa mais avouons que ça fait du bien de se glisser aussi dans ce genre de feelgood film !

"Le monde...": La présidente (Léa Drucker) et son garde du corps (Alban Lenoir). DR

« Le monde… »: La présidente (Léa Drucker)
et son garde du corps (Alban Lenoir). DR

POLITIQUE.- Evidemment, c’est un film qui tombe à pic à quelques encablures de l’élection présidentielle… Car nous voilà introduit dans le saint des saints. Un palais de l’Elysée qui apparaît d’emblée très funèbre. La vie semble s’être échappée des lieux et les vagues personnes qui y déambulent ressemblent à de sombres fantômes. Il est vrai que l’heure est à la crise. Elisabeth de Raincy, la présidente de la République, a décidé de se retirer de la vie politique. Mais, à trois jours du premier tour de l’élection, elle apprend par Franck L’Herbier, son secrétaire général, qu’un scandale venant de l’étranger va, à travers les réseaux sociaux, éclabousser Luc Gaucher, son successeur désigné et propulser Willem, le candidat de l’extrême-droite vers la magistrature suprême.
Comme il l’avait fait en 2015 avec Un Français, Diastème se penche à nouveau sur la montée de l’extrême-droite en France. Si Un Français traitait l’aventure de Marco, un skinhead colleur d’affiches qui tente d’abandonner la colère, la violence et la bêtise qui le rongent, cette fois le cinéaste se place du côté de la politique des institutions. Aux coups de main brutaux de Marco, succède ici une tempête feutrée mais où tous les coups semblent cependant permis. Dans une ambiance fin de règne, Le monde d’hier (France – 1h29. Dans les salles le 30 mars) se concentre sur une femme politique qui a conscience de son échec. Elle est manifestement venue au pouvoir avec des idéaux et elle va repartir avec des regrets. Doit-elle alors céder une ultime fois aux sommations de L’Herbier qui l’enjoint d’agir, notamment par des moyens de basse police, pour couper la route du palais à Willem ?

"Le monde...": La présidente et L'Herbier (Denis Podalydès), son directeur de cabinet. DR

« Le monde… »: La présidente et L’Herbier
(Denis Podalydès), son directeur de cabinet. DR

Avec pour consultants Gérard Davet et Fabrice Lhomme, journalistes au Monde et fins connaisseurs des arcanes du pouvoir, Diastème signe un « thriller » politique qui, par une atmosphère noire mais romanesque (ah, la scène où la présidente entrouvre à Willem les portes du blockhaus nucléaire !) se rapproche aussi du conte moral. D’où cependant le « peuple » paraît exclu. Il pose des questions, ainsi à quel moment peut-on décider et juger tel être inhumain et pas tel autre ?
Léa Drucker campe une présidente solitaire, blême, malade, soucieuse du mal-être de sa fille et atteinte dans ses convictions. Alban Lenoir (vu en Marco dans Un Français) est un garde du corps impassible, sans doute le personnage le plus intime de la présidente et Denis Podalydès incarne L’Herbier, un homme de l’ombre quasiment machiavélique et obsédé par la place que laissera Elisabeth de Raincy dans l’Histoire. Sa trajectoire dans Le monde d’hier (référence au roman de Zweig) est impressionnante et pathétique. A propos de Moby Dick, le roman de Melville qu’il lit, Diastème raconte une anecdote : « Un noble, juste avant d’être guillotiné, est en train de lire. On l’appelle sur l’échafaud, il pose son livre, corne la page et va se faire couper la tête. » Un geste dérisoire et magnifique. Comme la politique?

Deux solitudes sur une plage immense  

Millie (Michelle Fairley) et Phil (Bouli Lanners).

Millie (Michelle Fairley) et Phil (Bouli Lanners).

« Si jamais, je vais à l’église un jour, ce sera pour regarder les femmes avec leurs chapeaux ! » Autant dire que Philippe Haubin détonne dans une petite communauté où la culture gaélique a encore droit de cité et où l’église presbytérienne rythme, de manière bien austère, la vie sociale des insulaires. Même si, Phil est plutôt bien intégré dans cette île Lewis tout au nord des Hébrides, nul ne sait cependant d’où il vient…
Un jour, il est donc venu s’exiler dans ces vastes paysages entre les landes et la mer. Il a notamment rencontré le jeune Brian avec lequel il boit des bières dans le pub local. Ces deux-là ne se parlent pas beaucoup mais ils s’apprécient assez pour se faire quelques confidences. Ainsi Phil est curieux de savoir pourquoi Aunt Millie, la tante de Brian, est surnommée la « reine des glaces ». « Parce qu’elle froide », répond laconiquement Brian.
Lorsqu’il ne travaille pas, avec Brian, Peter son père et sous le regard du patriarche Angus, à planter des piquets et à dérouler des grillages pour les moutons, Phil s’en va se promener dans le vent, sur de magnifiques plages qui s’étendent à perte de vue. C’est là que la vie de Phil manque de basculer définitivement. Frappé par un AVC, il tombe le nez dans les joncs. Transporté d’urgence par bateau à l’hôpital d’Inverness, il se tirera d’affaire mais en présentant quand même une amnésie temporaire à surveiller.

Millie, une femme austère mais amoureuse.

Millie, une femme austère mais amoureuse.

S’il quitte l’hôpital par ses propres moyens, ce solitaire –qui n’a pas le droit de conduire- a néanmoins besoin d’un référent. Ce sera Millie qui a pris de ses nouvelles auprès du service de neurologie. Attentionnée, elle veille à ce que Phil soit au mieux dans sa petite maison isolée. « Vous êtes qui ? », « On se connaissait avant ? », « Pourquoi je suis là ? » interroge Phil. « Je suis une amie » glisse sobrement Millie qui l’apaise en expliquant que toute l’île le connaît. Pour Brian, Phil est même devenu le… Jason Bourne local, celui qui ne sait plus qui il est et qui cherche…
Expliquant que son projet est né d’un vieux fantasme (« Faire un film en Ecosse »), le cinéaste, qui retourne chaque année dans le pays, ajoute : « Ma première intention était de tourner un polar. Et puis, une fois installé sur place pour écrire le scénario, en écoutant le morceau « Wise Blood » des Soulsavers et en regardant les paysages, je me suis rendu compte que ce n’était pas un polar que j’avais envie de faire, mais une histoire d’amour. C’est cette musique a été le déclic… » Estimant qu’il n’y a rien de pire au cinéma qu’une histoire d’amour ratée, Bouli Lanners a hésité avant de se lancer dans une aventure (pour la première fois, il tourne en langue anglaise) en rupture avec le cinéma auteuriste (sic) qu’il avait pratiqué jusque là.

Phil et sa référente.

Phil et sa référente.

Si, peut-être, cinéma auteuriste il y avait, force est de constater que des réalisations comme Eldorado (2008), Les géants (2011) ou Les premiers, les derniers (2016) avaient de solides qualités tant pour le scénario, les personnages (un fameux chasseur de primes dans Les premiers…), la mise en scène ou l’interprétation.
Avec L’ombre d’un mensonge, Lanners s’attache à un beau portrait de femme vue à travers le regard de Phil. Une histoire d’amour discrète, silencieuse –à l’image d’une communauté franchement taiseuse- entre une Ecossaise de 55-60 ans et un Belge de 55-60 ans sorti de nulle part.
Dans le rôle de Millie McPherson, l’Irlandaise du Nord Michelle Fairley s’impose avec une gravité douloureuse dans un personnage aussi austère que déchirée. Actrice de premier plan du théâtre anglais, elle est notamment remarquée, sur la scène du Donmar Warehouse à Londres, dans le rôle d’Emilia, l’épouse du méchant Iago dans Othello de Shakespeare, ce qui lui vaudra d’être choisie par la production de Games of Thrones pour incarner la féroce matriarche Lady Stark… Sa Millie, qui s’ennuie dans son boulot sans joie dans une agence immobilière, vit soudain un instant privilégié, celui où elle dit simplement : « On était ensemble ». « Comme un couple ? » demande Phil. Mensonge ? Ou simplement un coup de pouce au destin ? Millie va s’arrêter dans un supermarché pour acheter des rasoirs et une bouteille de gnôle. Des rasoirs pour ses jambes, de l’alcool pour se donner du courage. Mais vient le bonheur de marcher sur la plage en se donnant la main comme des adolescents.

Phil, un homme qui a perdu la mémoire. Photos Brian Sweeney

Phil, un homme qui a perdu la mémoire.
Photos Brian Sweeney

Barbe poivre et sel, Bouli Lanners, la silhouette ronde, le corps couvert de tatouages, s’avance, presque incrédule, dans cette idylle muette qui, désormais, l’occupe en permanence et en totalité dans des paysages somptueux qui font songer aux marines d’Edward Hopper ou aux intérieurs de Vilhelm Hammershoi. Limpide, touchant et beau !

L’OMBRE D’UN MENSONGE Comédie dramatique (Angleterre/Belgique – 1h39) de Bouli Lanners (et Tim Mielants, coréalisateur sur le plateau) avec Bouli Lanners, Michelle Fairley, Andrew Still, Julian Glover, Cal Macanninch, Clovis Cornillac, Ainsley Jordan, Anne Kidd, Donald Douglas. Dans les salles le 23 mars.

Et la fumée commença à monter dans le ciel de Paris…  

Les premiers secours arrivent... Photo David Koskas

Les premiers secours arrivent…
Photo David Koskas

Pour Moumet, ce 15 avril 2019, est un jour important. Sur les quais de la Seine, par un beau jour de printemps, la casquette de base-ball vissée sur la tête, il savoure l’instant.  Autour de lui, les touristes photographient à tout-va, font des selfies avec Notre-Dame dans le cadre. C’est justement là que Moumet a rendez-vous. Bientôt, le petit nouveau va prendre son job au PC sécurité de l’édifice. A lui, de ne pas quitter de l’œil les tableaux d’alerte. Dehors, de nombreux ouvriers empruntent des monte-charges pour atteindre les hauteurs de Notre-Dame, là où se déroulent, depuis plusieurs mois, d’imposants travaux de réfection et de restauration, notamment de la flèche…
Partout, dans l’un des monuments les plus visités au monde, les guides, dans toutes les langues, racontent par le menu les beautés et les mystères du joyau gothique français. Tandis que se déroule la messe du Lundi saint, une alerte incendie se déclenche, entraînant l’évacuation, dans le calme, des fidèles. Le feu aurait pris dans les combles de la sacristie. Fausse alerte ! Parti en reconnaissance, le personnel de la cathédrale râle, le système de sécurité « déconne » depuis des lustres…
Pourtant, vers 18h20, ce 15 avril, de la fumée commence à s’élever dans le ciel de Paris. Une touriste américaine se photographie devant la cathédrale et envoie l’image à sa sœur à Chicago. Celle-ci répond vite : « Ils ont élu un nouveau pape ? C’est quoi, cette fumée ? » C’est le début d’un incendie majeur qui va durer quinze heures, mobiliser des centaines de sapeurs-pompiers et détruire intégralement la flèche, les toitures de la nef et du transept ainsi que la fameuse charpente, dite « la forêt » à cause des 1300 chênes, datant de Charlemagne, qui la composent…
Au générique du film s’affiche une citation : « Tout est vrai sans que rien ne paraisse vraisemblable ». C’est bien le sentiment que procurent les images de Jean-Jacques Annaud. On avait beau les connaître, les avoir vu à foison sur toutes les chaînes d’info continue, ces images de la cathédrale parisienne où lentement un énorme panache de fumée monte sur la ville tandis que, de plus en plus rapidement, les flammes vont faire exploser les pierres et dévorer les bois du bel édifice né il y a huit siècles sur l’île de la Cité.
« Fin décembre 2019, explique le cinéaste, Jérôme Seydoux, président de Pathé, m’appelle. (…) Il me fait une proposition qui me surprend. Il a l’idée d’un film de montage d’archives à grand spectacle pour écrans larges et son immersif sur l’incendie de Notre-Dame. Mon premier réflexe est de craindre qu’il n’existe pas suffisamment d’images variées pour construire un film de 90 minutes, mais j’écoute. Je repars avec une pochette de documentation, des articles en français et en anglais. Avant d’aller me coucher, j’y jette un œil. Je dévore le tout jusqu’au milieu de la nuit. Il était trop tard ou trop tôt pour appeler, mais ma décision était prise. »

A la recherche de la Couronne d'épines. Photo Guy Ferrandis

A la recherche de la Couronne d’épines.
Photo Guy Ferrandis

En se plongeant dans sa documentation, Annaud découvre, dit-il, une fascinante cascade de contretemps, d’obstacles, de dysfonctionnements. Mais aussi, évidemment, tous les ingrédients pour faire, autour d’une star internationale, Notre-Dame, du pur cinoche, un opéra visuel avec du suspense, du drame, de la générosité, de la cocasserie…
L’auteur du Nom de la rose ne mène pas, ici, l’enquête et, de toutes façons, les preuves manquent. Certes, il fait quelques plans d’un mégot mal éteint qu’un coup de vent pousse d’un échafaudage à l’intérieur des lieux. Mais Annaud s’attache essentiellement à la formidable épopée du sauvetage. Si, en s’effondrant, la flèche a provoqué l’écroulement de la voûte de la croisée du transept, d’une partie de celle du bras nord et de celle d’une travée de la nef, il n’en demeure pas moins que le combat acharné mené par les soldats du feu parisiens a permis de conserver une cathédrale très malmenée mais toujours debout.
Vrai film-catastrophe, Notre-Dame brûle peut sans peine faire la nique aux productions hollywoodiennes, comme par exemple La tour infernale (1974), emblématique fleuron du genre dans les seventies.  Un ami, officier sapeur pompier professionnel, m’avait alors confié que The Towering Inferno était crédible mais qu’il avait quand même l’impression que les pompiers du film tentaient d’éteindre les flammes avec… de l’essence. Annaud n’a pas ce souci. La réalité dépasse la fiction et les images de l’incendie sont parfaitement impressionnantes.

Dans le beffroi de Notre-Dame... Photo Mikaël Lefèvre

Dans le beffroi de Notre-Dame…
Photo Mikaël Lefèvre

Pour ce faire, le réalisateur a pu tourner quelques scènes sur place, notamment sur le parvis, mais il précise : « Le bâtiment restait inaccessible par l’omniprésence du plomb et des risques d’effondrement… Mais de toute façon, il fallait noyer l’édifice dans la fumée, recouvrir le sol de cendres et de poussière, y faire chuter des tonnes de poutres enflammées, inonder le dallage. (…) Nous avons reconstruit en studio à l’échelle 1, une grande partie de la nef, les escaliers en colimaçon, les coursives extérieures et la charpente du transept Nord, et l’intérieur du colossal beffroi des cloches de la scène finale. Bref tous ces lieux emblématiques de Notre-Dame qui ont été au cœur de la catastrophe et qu’il fallait absolument montrer avant et pendant l’incendie. » Et des centaines de tuyères ont ensuite enflammé les décors…
On trouve aussi, dans Notre-Dame brûle, souvent en split-screen, des images vidéos tournées le soir de l’incendie par des touristes ou des anonymes. Après un appel sur les réseaux sociaux, la production a ainsi reçu plus de 6000 films, vidéos ou photos enregistrées sur téléphone portable…

A l'assaut des flammes... Photo Mikaël Lefèvre

A l’assaut des flammes…
Photo Mikaël Lefèvre

Enfin, comme dans un film-catastrophe classique et au-delà des temps forts (la reconstitution totale de l’effondrement de la flèche et de la voûte), le metteur en scène a mis en valeur, autour du magnifique courage des pompiers parisiens, des héros anonymes qui apportent une humanité au récit. Il en va ainsi des deux jeunes pompiers de la BSPP qui affrontent leur premier incendie, membres de la petite équipe arrivée la première sur les lieux à bord d’un « premier secours » qui vont aller, en territoire hostile, au contact d’une chaleur intenable et de fumées étouffantes dans des passages d’une étroitesse invraisemblable… Annaud glisse même une touche d’humour avec la drolatique course contre la montre du régisseur général de Notre-Dame, le seul qui sache où sont les clés du coffre, installé au cœur de la cathédrale, et qui contient la Sainte Couronne d’épines, déposée à la cathédrale, le 10 août 1239, par Saint Louis, roi de France.
Alors même que l’issue de l’aventure est connue, voici un thriller haletant et qu’on regarde sans jamais décrocher.

NOTRE-DAME BRÛLE Drame (France – 1h50) de Jean-Jacques Annaud avec Samuel Labarthe, Jean-Paul Bordes, Mikaël Chirinian, Jérémie Laheurte, Maximilien Seweryn, Garlan Le Martelot, Dimitri Storoge, Pierre Lottin, Jules Sadoughi, Chloé Jouannet, Vasili Schneider, Ava Bata. Dans les salles le 16 mars.

L’avocat solitaire, la militante activiste et l’affreux lobbyiste  

Me Favreau (Gilles Lellouche) face aux médias. Photo Christine Tamalet

Me Favreau (Gilles Lellouche) face aux médias.
Photo Christine Tamalet

Et si le cinéma pouvait changer le monde ! Belle utopie, évidemment. En tout cas, Frédéric Tellier, avec Goliath, relève le gant. Et à défaut de faire changer le monde, il propose de changer notre regard sur ce monde. Et le monde n’est pas bien sympathique, ni surtout très rassurant quand le cinéaste se penche sur la question des pesticides et, dans la foulée, sur l’agriculture contemporaine et sur ce que nous trouvons dans notre assiette.
Dans un train qui l’emporte vers un tribunal où il doit plaider, Me Patrick Favreau travaille sur le dossier de Margot, une jeune femme morte d’un cancer du système lymphatique. Tout cela, parce que cette agricultrice a été exposée à la Tétrazine, un pesticide que l’Organisation mondiale de la Santé classe comme potentiellement cancérigène. Alors que, dans la salle d’audience, plusieurs personnes portent sur leurs vêtements une étiquette « Phytovictimes », Favreau tente de convaincre les juges du bien-fondé de sa requête alors qu’en face, l’avocat des inculpés parle de « sous-entendus complotistes » et prétend que la maladie de Margot était héréditaire…
C’est en lisant un petit livre de constat sur les pesticides et plus largement de l’alerte sur le milieu agricole que Tellier a eu l’envie de s’atteler à un sujet partant d’une histoire vraie. Même si un carton au début du film parle de situations fictives tout en observant aussi que tout n’est cependant pas… faux. « Cette lecture, remarque le cinéaste, a d’abord commencé par bouleverser ma vie de citoyen et de consommateur. Je me disais que ce constat sur l’état de notre agriculture, de notre civilisation, sur notre manière de consommer, notre capacité à ne pas voir le chaos autour de nous, correspondait en fait à notre histoire individuelle autant que collective… » Il se lance alors dans une enquête qui va durer pratiquement cinq années pour appréhender le milieu des lobbies, d’autant, dit-il, que « très peu de lobbyistes de l’agrochimie, d’hommes politiques soi-disant engagés ou de journalistes spécialisés acceptent de raconter, de témoigner. »

Le lobbyiste (Pierre Niney) et son partenaire (Laurent Stocker). Photo Christine Tamalet

Le lobbyiste (Pierre Niney)
et son partenaire (Laurent Stocker).
Photo Christine Tamalet

De là, surgit l’idée de faire un film mosaïque où tout s’imbriquerait pour observer comment on arrive, paradoxalement, à produire une agriculture très performante, alors qu’on jette tant d’excédents de cette production à chaque fin de mois, et que dans un silence très dérangeant un agriculteur se suicide tous les deux jours, de désespoir, d’épuisement, de dettes.
Frédéric Tellier a été remarqué en 2014 avec L’affaire SK1 qui évoquait la longue traque du tueur en série Guy Georges puis avec Sauver ou périr (2018), portrait, inspiré de faits réels, d’un sapeur-pompier professionnel, grand brûlé dans une intervention et qui mène un long parcours du combattant pour réapprendre à vivre. Avec Goliath, le metteur en scène conserve son ancrage dans la réalité pour signer un drame qui mêle le film de procès comme les aime Hollywood, la chronique rurale dans sa dimension tragique et le portrait d’un personnage « maléfique », les trois volets étant incarnés par trois personnages emblématiques. Gilles Lellouche interprète ainsi Favreau, le petit avocat solitaire, plutôt fauché, qui s’est spécialisé dans le droit de l’environnement et qui va se lancer dans un combat qui tient de celui de David et de Goliath. En face de Favreau, voici un jeune lobbyiste (Pierre Niney, parfait en homme pressé sûr de lui) qui met son brillant talent au service de Phytosanis, une puissante entreprise agrochimique. Enfin, Emmanuelle Bercot joue le rôle de France, professeur de sport le jour, ouvrière la nuit et activiste au sein d’un collectif anti-pesticides. Trois personnages dont les destins vont se croiser dès lors que la compagne de Margot, jeune agricultrice arrivée au bout du rouleau de la douleur et de la désespérance, aura commis un acte irréparable.

France (Emmanuelle Bercot) aux prises avec la police. Photo Caroline Dubois

France (Emmanuelle Bercot)
aux prises avec la police.
Photo Caroline Dubois

Goliath laisse au spectateur le temps de se plonger dans l’intrigue, même si toutes les clés ne sont pas données d’entrée avant de faire monter la tension dans une aventure où les points de vue semblent alors de plus en plus inconciliables et les intérêts de plus en plus convergents entre agrochimie et politique. Alors que Goliath prend un tour de thriller avec, par exemple, le personnage de Vanek (Jacques Perrin), discret informateur, Tellier insiste sur l’importance de la communication et de sa manipulation par les lobbys. Ainsi la phrase « La Tétrazine n’est pas plus cancérigène que les bonbons que mangent vos enfants… » revient aussi bien dans la bouche du lobbyiste que de l’expert (aux ordres de l’agrochimie) invité sur un plateau télé. Et que dire des réseaux sociaux et de leurs trolls dans cette « guerre » de pouvoir où il est fondamentalement question de « posséder le vivant et de privatiser la nature ».

L'avocat et Vanek (Jacques Perrin) son informateur. Photo Caroline Dubois

L’avocat et Vanek (Jacques Perrin),
son informateur.
Photo Caroline Dubois

France la militante, femme partie de la ville en espérant avoir une belle vie à la campagne mais qui se retrouve à se battre contre ceux qui ont provoqué le cancer de son homme, est tout à fait touchante. On aime bien aussi le côté Columbo, mal rasé, mal peigné, mal fagoté, de Favreau l’idéaliste, un type qui a déjà bien morflé mais qui va regagner ce qu’il a perdu. Juste en faisant son boulot. Mais on adore évidemment haïr Mathias, le lobbyiste séducteur, sûr de lui, habile stratège qui sait précisement quels leviers pousser pour défendre le beefsteak de ses commanditaires. Et Tellier a même la bonne idée de ne pas le rendre… gentil à la fin. Même s’il aime sa femme, son bébé et s’il est un hôte agréable, humainement il demeure un salopard parfaitement méprisable…

GOLIATH Drame (France – 2h02) de Frédéric Tellier avec Gilles Lellouche, Pierre Niney, Emmanuelle Bercot, Laurent Stocker, Yannick Rénier, Chloé Stefani, Marie Gillain, Jacques Perrin, Heidi-Eva Clavier, Malik Amraoui. Dans les salles le 9 mars.