Le chauffeur, le chanteur, le fan, l’idole et les deux nazes  

Tony Lip (Viggo Mortensen) et Doc Shirley (Mahershala Ali) sur les routes du Sud. DR

Tony Lip (Viggo Mortensen) et Doc Shirley (Mahershala Ali) sur les routes du Sud. DR

AMITIE.- Comment se fait-il qu’il n’ait pas été, ici, plutôt question de Green Book ? Pourtant le film de Peter Farrelly a bien des arguments à faire valoir, y compris trois Oscars brillamment enlevés naguère à Hollywood, ceux du meilleur film, du meilleur scénario original et du meilleur acteur dans un second rôle attribué à Mahershala Ali. Excusez du peu !
On s’empresse (enfin !) de rattraper cet oubli… regrettable puisque Green Book – Sur les routes du Sud (USA – 2h10. Dans les salles le 23 janvier) est un excellent moment de cinéma. Parce qu’on entre avec aisance dans cette histoire de deux types parfaitement mal assortis qui vont faire un bout de route ensemble et y trouver chacun plus que leur compte. Parce que les deux comédiens en tête d’affiche, Viggo Mortensen et Mahershala Ali, donnent, avec brio, de l’épaisseur et de l’humanité à un chauffeur italo-américain du Bronx et à un pianiste noir d’origine jamaïcaine…
En 1962, alors que l’Amérique vit toujours la ségrégation raciale au quotidien, Tony Vallelonga dit Tony Lip, travaille comme serveur/videur dans un club de New York. Comme le Copacabana ferme provisoirement ses portes, Tony postule à un poste de chauffeur. Il est engagé par le Dr Don Shirley pour le véhiculer à travers le Sud profond pour une tournée de concerts de deux mois. Pour dénicher des hébergements, Tony s’appuie sur The Negro Motorist Green-Book, un guide de voyage rédigé par Victor Hugo Green, un postier afro-américain et publié tous les ans entre 1936 et 1966. Un « guide vert » qui recensait les commerces et les hôtels qui acceptaient la clientèle noire. Car Green Book repose sur une histoire vraie, celle de l’amitié, au demeurant improbable mais définitivement forte, entre Tony le baratineur rital (1930-2013) et Don, musicien de génie, cultivé et raffiné (1927-2013)…

La naissance d'une belle amitié... DR

La naissance d’une belle amitié… DR

Pour sa première mise en scène solo (jusque là, le cinéaste avait travaillé en duo avec son frère Bobby), Peter Farrelly délaisse la comédie (souvent un peu neu-neu) pour un propos plus dramatique mais très généreux et volontiers teinté d’humour. Car, même si l’Amérique commence à entendre la voix de ceux qui défendent les droits civiques (Kennedy est au pouvoir), les contrées du Sud que sillonnent le musicien et son chauffeur suintent le pire des racismes. Si Tony est prêt à en découdre pour protéger son patron, ce dernier semble baisser pavillon devant les petits blancs haineux. Mais c’est pour mieux les renvoyer à leur misère intellectuelle et morale.
Au-delà des préjugés et de ce qu’ils ont pu considérer comme des différences insurmontables, Tony et Don vont découvrir leur humanité commune et forger une amitié qui durera jusqu’à leur mort. L’excellent Viggo Mortensen (qui a pris 20 kilos pour le rôle) incarne un Tony peut-être un peu bas du front mais qui va révéler sa noblesse. Quant à Mahershala Ali (découvert dans Moonlight, en 2017, qui lui valut un premier Oscar de meilleur acteur dans un second rôle), il apporte beaucoup de classe à un musicien de talent, aussi à l’aise dans la musique classique que dans le jazz mais aussi beaucoup de finesse à un homme solitaire, complexe et tourmenté. Green Book est un vrai feel good movie qui transporte et touche le spectateur !

Kit Harrington (à g.) dans le rôle de John F. Donovan. DR

Kit Harrington (à g.) dans le rôle
de John F. Donovan. DR

IDENTITE.- A seulement 29 ans, le Québecois Xavier Dolan est déjà une personnalité marquante du monde du cinéma. A la fois réalisateur, scénariste, producteur et acteur, Dolan a tout du surdoué qui réussit à (presque) tous les coups. De fait, des films comme J’ai tué ma mère (2009), Laurence Anyways (2012), Mommy (2014) ou Juste la fin du monde (2016) ont marqué les esprits tant par leur sujet que par leur force esthétique. Forcément, on a alors envie de savoir ce que le cinéaste propose avec Ma vie avec John F. Donovan (Canada – 2h03. Dans les salles le 13 mars). Dix ans après la mort d’une vedette de la télévision américaine (Kit Harington), un jeune acteur se remémore la correspondance jadis entretenue avec cet homme, de même que l’impact que ces lettres ont eu sur leurs vies respectives. L’acteur de télévision, c’est le John F. Donovan du titre, celui dont, au début du film, tous les personnages principaux apprennent la disparition brutale. Il est mort et les gens le découvrent : son manager (l’excellente Kathy Bates), sa mère (Susan Sarandon, touchante), son cousin, sa femme, son amant secret. Puis le film passe en 2006, dix ans après la mort de Donovan. Rupert Turner, le jeune garçon anglais avec lequel Donovan avait secrètement entretenu une correspondance dix années plus tôt, est maintenant un beau jeune homme, acteur lui-même. Il s’apprête à sortir un livre autour de sa correspondance. Une journaliste (Thandie Newton) qui préfère les terrains de guerre aux « potins » du show-biz, va pourtant finir par prêter une oreille attentive et recueillir les confidences de Rupert…

Rupert Turner (Jacob Tremblay) et sa mère (Natalie Portman). DR

Rupert Turner (Jacob Tremblay)
et sa mère (Natalie Portman). DR

Pour Dolan, son film raconte comment « les enfants s’approprient les codes qu’on leur inculque, non seulement dans les moments de désespoir ou de solitude, mais aussi quand ils atteignent une certaine maturité psychologique – qui peut aller jusqu’à la folie. Il parle de nos tout premiers fantasmes, qui sont parfois accueillis avec mépris et réduits à néant – ou pas – quand ils sont confrontés au principe de normalité. Il parle de la difficulté d’être soi-même dans un monde de faux-semblants. Il parle de notre volonté désespérée de nous intégrer et de faire entrer les autres dans des petites cases. Il parle du fait qu’on préfère plaire aux autres qu’à soi-même, et qu’on renonce à ses convictions les plus profondes par besoin d’amour et de reconnaissance. »
Rêvant, dit-il, de faire un film ambitieux sur la notoriété et l’identité et tourner en dérision la tendance d’Hollywood à l’uniformisation et à la standardisation, le cinéaste donne surtout, ici, un grand mélo, certes parfois flamboyant mais aussi un peu trop appuyé : ah, le travelling au ralenti du petit Rupert courant vers sa mère sur le fameux Stand by me de Ben E. King !
Ma vie… ressemble aussi à un « catalogue » des grands thèmes dolaniens avec notamment la famille étouffante, l’homosexualité ou la mère envahissante, ici, parfaitement interprétée par Natalie Portman… Bref, ce Dolan nous laisse un peu sur notre faim.

Foster (Christian Clavier) et Taupin (Gérard Depardieu). DR

Foster (Christian Clavier)
et Taupin (Gérard Depardieu). DR

SCENARIO.- Si Xavier Dolan est un jeune homme, Bertrand Blier est, à 80 ans, un vétéran du cinéma français. Mais vétéran ne signifie pas, ici, vieux. Car Convoi exceptionnel (France – 1h22. Dans les salles le 13 mars) est un film joyeux et triste, pétillant et loufoque, irrésistible et incompréhensible, complètement atypique. Bref, un projet qui aurait pu germer dans la tête d’un gamin plein d’envie de faire du cinéma. C’est l’histoire d’un type qui va trop vite et d’un gros qui est trop lent. Foster (Christian Clavier) rencontre Taupin (Gérard Depardieu). Le premier est en pardessus, le deuxième en guenilles. Tout cela serait banal si l’un des deux n’était en possession d’un scénario effrayant, le scénario de leur vie et de leur mort. Il suffit d’ouvrir les pages et de trembler… Car, fort de son scénario, Foster embarque Taupin dans une affaire de meurtre. Comme c’est écrit, les deux nazes ne se cassent pas la tête. Ils vont faire le coup mais la victime a aussi des pages de scénario et ces pages-là disent que la victime sort un flingue. Plus tard, les branquignols s’en vont boire une bière dans un bistrot (le film a été tourné à Bruxelles) mais le patron (Bouli Lanners) ne les sert pas. Parce que son scénario à lui dit que le loufiat refuse de servir les mousses. Et le reste se poursuit à l’avenant.

Audrey Dana en showrunneuse. DR

Audrey Dana en showrunneuse. DR

Inventeur patenté d’histoires, Blier se lâche, ici, complètement et avec un manifeste plaisir. Jonglant entre la « réalité » et la fiction, Blier enchaîne les situations, mettant en scène une femme (l’émouvante Farida Rahouadj) qui voudrait avoir… du texte et quelques autres d’ailleurs qui, de la showrunneuse (Audrey Dana) à l’incarnation de l’éternel féminin (Alexandra Lamy) en passant par l’amour de jeunesse (Sylvie Testud), appartiennent de plein droit à l’univers de Blier. Le cinéaste ne se prive d’ailleurs pas de faire des citations. On trouve dans Convoi exceptionnel le caddie que trimballaient Depardieu et Dewaere dans Les valseuses (1974) ou qu’on voyait aussi dans Merci la vie (1991) où il partageait carrément l’affiche avec Charlotte Gainsbourg et Anouk Grinberg. Quant à la chanson Danse avec moi interprétée par Farida Rahouadj, elle est tirée de Quai des Orfèvres (1947) de Clouzot où… Bernard Blier, père de Bertrand, tenait un rôle important en compagnie de Suzie Delair. Guy Marchand, lui, incarne un producteur qui dit : « J’ai été sifflé à Cannes. C’est dur, le cinéma ». Situation que Blier a connu sur la Croisette où Les côtelettes (2003) fut gravement massacré…
Bref, Convoi exceptionnel est un film qu’on va adorer (moi, j’aime) ou qu’on va détester profondément. Mais force est de reconnaître que la fin est –littéralement- savoureuse lorsque Depardieu, en complète improvisation, donne sa recette de poulet Bourbonnais. Prendre un poulet de qualité de deux kilos environ. Le cuire sans matière grasse, entouré d’ail en chemise, dans un four à 180° pendant 1h15-1h20. On n’a pas encore essayé mais ça ne va pas tarder. Merci d’avance, Bertrand !

Quelques heures dans la triste vie de Rosie  

Sarah Greene incarne Rosie Davis. DR

Sarah Greene incarne Rosie Davis. DR

« On n’est pas SDF, juste perdus… » C’est Rosie Davis qui parle. Mère de famille de quatre enfants, cette femme de la bonne trentaine est pourtant bien à la rue. Voilà deux semaines qu’elle, son compagnon John Paul ainsi que Kayleigh, 13 ans, Millie, 8 ans, Alfie, 6 ans et Madison, 4 ans, ont été contraints de quitter la petite maison de Dublin où ils vivaient depuis des années. Leur propriétaire leur a donné congé parce qu’il a décidé de vendre la maison…
Avec Rosie Davis, le cinéaste irlandais Paddy Breathnach raconte une journée et demi dans la vie d’une famille ordinaire de la classe populaire irlandaise. Une famille stable, unie, aimante, sans histoires. John Paul travaille dans un restaurant et Rosie s’occupe de sa progéniture. Mais ces gens sont dehors, sans endroit pour résider, contraints de vivre dans leur break Opel. C’est de là que Rosie, accrochée à son portable, téléphone sans relâche aux hôtels figurant sur une liste remise par la mairie de Dublin. « Je cherche une chambre pour une famille. Nous sommes six. Pour quelques nuits… » Et tandis que les refus tombent, Rosie, patiente mais résolue, se répète encore et encore… John Paul qui l’a rejointe, après son boulot, sourit tristement : « Dire qu’avant, on rêvait d’aller à l’hôtel… »

Rosie conduit ses enfants à l'école. DR

Rosie conduit ses enfants à l’école. DR

Ce soir-là, un hôtel a répondu favorablement mais seulement pour une nuit. Trimballant les sacs et les poubelles contenant leurs affaires, bourrés dans la voiture, Rosie et les siens s’installent. Alfie a le temps de jouer un peu aux petites voitures dans les longs couloirs mais gare à ne pas faire trop de bruit. Repas rapide qui laisse une odeur de graillon dans la chambre, brossage des dents, couchage avec Peachy, le doudou de la plus petite. Pour le lendemain, Rosie a du lait des corn-flakes pour le petit-déjeuner mais il faudra vite libérer les lieux…
En s’appuyant sur le bon scénario de l’écrivain dublinois Roddy Doyle (qui avait, par hasard, entendu à la radio le témoignage d’une jeune femme sans abri), Paddy Breathnath a construit un récit dépouillé et volontiers déchirant qui célèbre la dignité des gens ordinaires. Rosie ne veut pas être une victime mais elle est cependant seule avec les siens. Plutôt que de se perdre dans des histoires annexes (on comprend par exemple que la mère de Rosie ne veut pas la recevoir parce que la fille a mal parlé de son père mais on ignore pourquoi), le metteur en scène concentre toute l’énergie de son film sur cette femme et ses gamins serrés, toute la journée, dans leur voiture. Cathal Watters, la directrice de la photo, a relevé le défi qui consiste à tourner, notamment sous une pluie battante, dans une automobile et elle parvient à insuffler une vraie dynamique à ses images, y compris avec quelques travellings portés lorsque Rosie emmène ses enfants à l’école ou court, dans son ancien quartier, pour retrouver Kayleigh qui a disparu à la sortie de sa classe…

Une famille dans une voiture... DR

Une famille dans une voiture… DR

Le ton de Rosie Davis pourrait être clairement documentaire (Breathnath vient de là) mais le réalisateur lui confère la force de la fiction, notamment à travers le jeu de quatre enfants dont le naturel est tout à fait bluffant. Cependant le film s’inscrit clairement dans la réalité. Car, si l’Irlande semble aujourd’hui s’être remise de ses difficultés et connaître une prospérité nouvelle, le cinéaste observe cependant : « Depuis quelques années, notre économie devient sans doute plus sauvage. La précarité est devenue une menace concrète pour tout le monde, alors qu’elle paraissait assez lointaine auparavant… » De fait, un carton au générique de début de Rosie Davis indique que l’Irlande compte le plus fort taux de familles SDF en Europe…
La force de Rosie Davis réside, au-delà de la profonde empathie du réalisateur pour ses personnages, dans la manière dont le film se resserre en permanence sur la famille. Il y a bien quelques personnages autour d’eux (l’amie chez laquelle Rosie va laver son linge, le frère de John Paul qui garde une partie de leurs affaires) mais Breathnach ne joue pas la carte « regard des autres » qui aurait vite pu être lourdingue, voire complaisant. C’est uniquement le regard du spectateur qui est posé sur Rosie et sa tribu et cela suffit. Parce que le scénario ménage des moments poignants où, sans pathos aucun, on mesure leur terrible galère. Ainsi lorsque Kayleigh dit à sa mère : « En classe, elles me regardent comme si j’avais un cancer ». Ou pire encore lorsque la directrice de l’école attrape une Rosie, surtout préoccupée de téléphoner pour trouver, avant la nuit, l’indispensable hôtel, pour lui confier que les camarades de classe traitent sa fille de « Millie cracra ». Là l’armure de Rosie craque : « Mes enfants ne sont pas sales ! Ma fille ne sent pas mauvais… » Quitte à changer ensuite la tenue de la petite sur le trottoir, à côté de l’Opel. Il y a ce bref retour, par hasard, à la maison où la famille a vécu et où Alfie va tout de suite jouer sur le trampoline du jardin. Rosie ne peut alors s’empêcher de fondre en larmes et de reprocher à John Paul de n’avoir pas emporté le trampoline… Ou encore cette séquence dans la voiture où la famille se lance en riant des frites. C’est drôle et puis soudain, ce n’est plus drôle du tout.

Dans un restaurant, en attendant la fermeture... DR

Dans un restaurant, en attendant la fermeture… DR

Si Moe Dunford campe un John Paul dépassé par la situation, Sarah Greene est une magnifique Rosie. Il faut la voir, dans la chambre d’hôtel, n’arrivant pas à dormir et regardant le jour se lever sur la ville, sachant qu’il va encore falloir tourner en voiture pour faire face, vraie mère courage, à une existence nomade non choisie.
Avec Rosie Davis, Breathnath se hisse à la hauteur du Ken Loach de Raining Stones (1993) ou Ladybird (1994), du Paddy Considine de Tyrannosaur (2011) ou du Stephen Frears de The Snapper (1993). Les derniers mots du film disent : « Ca va aller ! » Et on a très envie de le croire.

ROSIE DAVIS Drame (Irlande – 1h26) de Paddy Breathnach avec Sarah Green, Moe Dunford, Ellie O’Halloran, Ruby Dunne, Darragh McKenzie, Molly McCann. Dans les salles le 13 mars.

Deux enquêteurs, quatre activistes, deux reines et une super-héroïne  

Carl Morck (Nikolaj Lie Kaas) et Assad (Fares Fares). DR

Carl Morck (Nikolaj Lie Kaas)
et Assad (Fares Fares). DR

IDEOLOGIES.- Devant une mer grise et hivernale, sur la plage de Flagor, en 1961, la jeune Nete retrouve son amoureux Tage… Mais le père de Nete survient et les sépare violemment… Bientôt, la presqu’adolescente, qui se sait enceinte, va être enfermée dans une sinistre maison pour femmes sur l’île de Sprogø… De nos jours, du côté du Département V, c’est la tension qui règne avant le départ annoncé d’Assad, partenaire de l’inspecteur Carl Morck. Mais à la suite de la découverte de trois cadavres momifiés cachés derrière une cloison dans un vieil appartement de Copenhague, les deux policiers vont se lancer dans une nouvelle enquête qui pourrait bien être leur dernière. En compagnie de leur assistante Rose, les deux flics vont exhumer une macabre affaire datant des années cinquante. Sur la petite île de Sprogø, des jeunes femmes étaient internées de force et stérilisées sous la direction du docteur Curt Wad. Cependant Morck et Assad n’auront guère de mal à retrouver le sinistre praticien qui, dans les années soixante, avait décidé de « rendre sa dignité » à la malheureuse Nete. Il dirige aujourd’hui une superbe clinique spécialisée dans l’aide à la procréation…

Nete (Fanny Leander Bornedal) aux prises avec le docteur Wad (Elliott Crosset Hove). DR

Nete (Fanny Leander Bornedal) aux prises
avec le docteur Wad (Elliott Crosset Hove). DR

En trois volets (Miséricorde en 2013, Profanation en 2014 et Délivrance en 2016), la série Les Enquêtes du Département V est devenue le plus grand succès du cinéma danois de tous les temps. Vendue dans le monde entier, la saga s’achève désormais avec un chapitre final où l’on retrouve donc une dernière fois, le mal embouché Morck et son collègue Assad qui masque son affection pour ce parfait inadapté des relations humaines. Réalisé par Christoffer Boe, Les enquêtes du Département V : Dosssier 64 (Danemark – 1h58. Disponible en e-Cinéma) est un remarquable thriller qui emprunte les codes du film noir pour embarquer le spectateur dans des aventures aussi glauques que palpitantes sur fond de tristes nuits urbaines. En s’appuyant sur des éléments véridiques (des milliers de femmes ont été, par le passé, avortées de force et stérilisées à leur insu au Danemark), le réalisateur peaufine une aventure qui trouve, à travers les idéologies nauséabondes distillées par le docteur Wad et ses acolytes socio-démocrates, des échos dans une actualité qui voit, en Europe, la montée de l’extrême-droite et des mouvements identitaires. Enfin Dossier 64 repose évidemment sur l’excellent duo composé de la star danoise Nikolaj Lie Kaas (Morck) et du comédien suédois né à Beyrouth Fares Fares (Assad) vu notamment dans Le Caire Confidentiel (2017). Aux côtés de ces deux héros, on remarque cependant des personnages de femmes fortes et qui se sauvent elles-mêmes…

Faustine (Jisca Kalvanda) et Sylvain (Swann Arlaud)

Faustine (Jisca Kalvanda)
et Sylvain (Swann Arlaud)

SYRIE.- Le 4 avril 2015, à l’aéroport de Paris, Faustine, son fils Noah à la main, prend congé de son mari Sylvain… Originaire du Zaïre et récemment convertie à l’islam, cette assistante sociale de Romainville, en banlieue parisienne, ne se sent pas intégrée en France et croit à la promesse faite par Daech en Syrie d’un monde nouveau, d’une revanche des opprimés. Elle s’envole donc pour la Turquie avec le projet de passer en Syrie pour, dit-elle, « être utile, là où on peut faire quelque chose… » Mais, très vite, les choses tournent mal. Transférée à Rakka, la capitale de l’Etat islamique, Faustine, désormais voilée de noir de la tête aux pieds, est confinée dans un appartement avec son fils. Au dispensaire voisin, elle tente de venir en aide aux femmes malades ou blessées mais les moyens manquent cruellement. Comprenant qu’elle s’est complètement fourvoyée, Faustine appelle Sylvain au secours. A Paris, ce dernier, infirmier de bloc opératoire, se confie à Patrice, son chef de service. Celui-ci  contacte son fils Gabriel qui travaille, entre Turquie et Syrie, pour le compte d’une ONG… Avec l’aide d’Adnan, un jeune rebelle syrien réfugié à Paris, Patrice, Sylvain et Gabriel vont tenter d’exfiltrer Faustine. Mais le temps presse…

Adnan (Kasem Al Khoja) et Gabriel (Finnegan Oldfield). Photos Pascal Chantier

Adnan (Kasem Al Khoja)
et Gabriel (Finnegan Oldfield).
Photos Pascal Chantier

Ancien assistant de Chéreau (La reine Margot), de Pialat (Le garçu) ou d’Altman (Prêt-à-porter), Emmanuel Hamon s’est consacré, pendant une dizaine d’années, au documentaire politique, social et historique. Avec Exfiltrés (France – 1h43. Dans les salles le 6 mars) il revient à la fiction et signe son premier long-métrage en portant à l’écran une histoire vraie qu’il raconte de manière chorale, en mosaïque, avec une vision politique différente pour chacun des cinq personnages et plusieurs façons complémentaires de voir le monde. « À partir du moment où j’ai quitté le documentaire, dit le cinéaste, il n’était pas question de faire un traité de géopolitique ou d’expliquer la vérité sur la situation au Moyen- Orient, mais je voulais donner des cartouches aux spectateurs pour qu’ils comprennent l’histoire sur le terrain. » Tourné en France et en Jordanie, Exfiltrés met l’accent sur l’universalité de la jeunesse, l’audace et l’engagement qui vont avec tout en racontant, avec un sens certain du suspense, l’histoire d’une coopération qui dépasse les frontières, à la fois physiques et sociales et qui va permettre à quelques individus de faire ensemble ce que ne font pas les services secrets… Alors que l’actualité évoque le sort des femmes de djihadistes en Syrie, ce film réussi apporte un éclairage très intéressant sur la question. Enfin, il est parfaitement servi par d’excellents comédiens : Swann Arlaud (Sylvain), Finnegan Oldfiled (Gabriel), Charles Berling (Patrice), Kasem Al Khoja (Adnan) et, dans le rôle de Faustine, Jisca Kalvanda qui fut, en 2016, la révélation de Divines.

Marie Stuart incarnée par Saoirse Ronan. DR

Marie Stuart incarnée par Saoirse Ronan. DR

SAGA.- Le 8 février 1587, Marie Stuart marche vers la mort… Elle a 45 ans et bientôt, sa tête, posée sur un billot, va rouler à terre, coupée par la hache du bourreau… Reine de France à 16 ans, veuve à 18, Marie a defié ceux qui la pressent de se remarier. Elle préfère en effet retourner dans son Écosse natale pour revendiquer le trône qui lui revient de droit. Par sa naissance, Marie peut aussi prétendre à la couronne de sa cousine, Élisabeth 1ere, fille d’Henri VIII et d’Anne Boleyn et reine d’Angleterre depuis 1558. Femme de pouvoir et habile politique, Marie Stuart se bat pour imposer son autorité dans un royaume indocile, à une époque où les femmes monarques sont considérées comme des monstres. Pour assurer chacune leur légitimité, les deux reines font des choix opposés en matière de mariage et de descendance. Marie est soumise à de continuelles attaques de la part de ses ennemis qui n’hésitent pas à mentir sur sa sexualité. Les deux reines, dans leurs cours respectives, sont mises à l’épreuve de trahisons, de rébellions et de complots qui les sépareront et leur feront éprouver l’amère rançon du pouvoir.

Margot Robbie est Elisabeth 1ere, reine d'Angleterre. DR

Margot Robbie est Elisabeth 1ere,
reine d’Angleterre. DR

Filmée de dos, bientôt en robe écarlate face au bourreau, la souveraine d’Ecosse s’avance au milieu d’hommes vêtus de noir, tous ceux auxquels elle faisait peur et qui ont fomenté sa fin tragique… Une séquence qui ouvre cette évocation de la vie de Marie Stuart et de sa rivalité avec Elisabeth, reine d’Angleterre… C’est, sous la forme d’un grand flash-back, que va se dérouler ce drame historique mis en scène par Josie Rourke, nouvelle venue au grand écran mais personnalité du théâtre britannique puisqu’elle est la première femme à la tête d’un grand théâtre londonien, en l’occurrence la Donmar Warehouse. Même si l’histoire de Marie Stuart n’est pas forcément familière au spectateur de ce côté-ci de la Manche, Marie Stuart, reine d’Ecosse (USA – 2h04. Dans les salles le 27 février) apparaît d’emblée comme une ambitieuse fresque dramatique digne d’intérêt parce qu’elle a une réelle dimension féministe. Cette saga s’applique ainsi à rompre avec la fausse idée que Marie fut une monarque faible doublée d’une femme aux mœurs légères. Grâce notamment à son interprète, l’Américano-irlandaise Saoirse Ronan, 24 ans, révélée dans Lovely Bones (2010) de Peter Jackson et applaudie dans Lady Bird (2017) de Greta Gerwig, Marie Stuart acquiert une véritable force et devient un personnage de femme qui va s’imposer dans un monde masculin en apprenant à exercer le pouvoir. Face à Saoirse Ronan, Elisabeth est incarnée avec talent par l’Australienne Margot Robbie, découverte dans Le loup de Wall Street (2013) de Scorsese et étonnante en patineuse vulgaire et criminelle dans Moi, Tonya (2017). Un beau récit historique qui trouve des résonances dans le monde d’aujourd’hui.

Claire Danvers (Brie Larson), Terrienne et pilote d'essai. DR

Claire Danvers (Brie Larson), Terrienne
et pilote d’essai. DR

UNIVERS.- Vivant sur la planète Hala des Kree, un peuple humanoïde à la technologie très avancée, Vers n’a que des souvenirs datant de moins de six ans… Elle peut faire jaillir des jets d’énergie de ses mains, mais son mentor, Yon-Rogg, tente de lui apprendre à mieux maîtriser ses émotions afin de devenir une meilleure combattante. Lorsque Vers prend contact avec l’intelligence artificielle qui dirige la planète -une femme aux cheveux blancs- celle-ci lui dit que cette apparence doit être celle d’une personne qui lui est proche, mais Vers ne la reconnaît pas. Bientôt Vers va tomber, lors d’une mission, dans un guet-apens tendu par des Skrulls, ennemis des Kree qui ont la capacité de prendre l’apparence de leur choix. Capturée par Talos, Vers a alors des visions dans lesquelles elle est un pilote d’essai sur Terre, dans une équipe dirigée par le docteur Wendy Lawson, l’apparence prise par l’intelligence artificielle Kree. De retour sur Terre, poursuivie par les Skrulls, Vers va croiser la route de Nick Fury, responsable du SHIELD, et se lancer avec lui dans une course-poursuite au terme de laquelle elle comprendra qu’elle est d’origine terrienne et que tout le monde la croit morte dans un accident d’avion il y a six ans. Avec Fury, elle retrouve aussi Maria Rambeau, son ancienne partenaire et amie. Celle-ci lui donne son vrai nom : Carol Danvers.

Captain Marvel en action. DR

Captain Marvel en action. DR

Au générique d’ouverture du film, un simple « Merci Stan » vient rendre hommage à l’immense Stan Lee, disparu en novembre 2018, scénariste et éditeur de comics dont le nom reste associé à l’univers Marvel pour lequel il a imaginé des héros comme Spider-man, Hulk, Iron Man, les Avengers ou les X-Men… Avec Captain Marvel (USA – 2h04. Dans les salles le 6 mars), c’est une vraie héroïne qui investit le monde de l’aventure et de la science-fiction siglé Marvel. On se dit évidemment qu’Hollywood a compris la leçon de l’affaire Weinstein et que la prime est donnée ici à une femme capable de damer le pion à des types en tous genres, y compris les plus prédateurs. Deux ans après la Wonder Woman de DC Comics et Warner, cette mutante est promise à un bel avenir. Et d’ailleurs, Captain Marvel, réalisé par Anna Boden et Ryan Fleck, a fait un très bon démarrage dans les salles françaises… Même si ce genre de production n’est pas spécialement ma cup of tea, il faut reconnaître que tout cela tourne vite et bien même si Carol Danvers alias Vers est un personnage quand même assez monolithique. Mais, à ses côtés, Nick Fury (Samuel L. Jackson) apporte la touche d’humour et on aime forcément Goose, le chat flerken dont les tentacules éjectables vont avaler le Tesseract, un cube lumineux bourré d’énergie. Venue du cinéma indépendant (l’excellent State of Grace en 2013) et passée, récemment, par le blockbuster (Kong : Skull Island), la blonde Brie Larson incarne Carol Danvers, la nouvelle venue dans l’univers cinématographique Marvel. Quant à Stan Lee, dont les caméos sont devenus cultes, il est un passager du métro qui lit un journal et sourit à l’héroïne…

Sherlock et le pizzaiolo breton  

Sur le plateau de l'émission Infinitif... DR

Sur le plateau de l’émission Infinitif… DR

Sur la belle presqu’île de Crozon, en Bretagne, Daphné Despero, éditrice junior chez Grasset, tombe, dans une petite bibliothèque, sur une salle très singulière… C’est là que le fondateur de la bibliothèque, il y a longtemps déjà, a réuni d’innombrables livres refusés par les éditeurs… Parmi ces manuscrits, entre La masturbation et les sushis et Les poupées gonflables n’ont pas de problème de ménopause, Daphné tombe sur une pure pépite. Autour de la mort de l’écrivain russe Pouchkine (tué par l’officier alsacien D’Anthès mais ceci est une autre histoire…), un certain Henri Pick a écrit le magnifique Les dernières heures d’une histoire d’amour. Ce texte refusé va devenir un best-seller. Forcément, les médias s’emparent de l’histoire… Sur le plateau d’Infinitif, sa prestigieuse émission littéraire, Jean-Michel Rouche salue la qualité du roman mais lance un gros pavé dans la mare. Mais comment un pizzaiolo breton inconnu a-t-il pu écrire ce texte superbe, lui qui n’a jamais fait que la liste de ses courses. Rouche est en persuadé : ce coup littéraire cache une solide imposture.
En adaptant le roman éponyme de David Foenkinos (paru en 2016 chez Gallimard), Rémi Bezançon signe une agréable comédie qui joue une double carte, celle, principale, de l’enquête dans laquelle va se lancer Rouche mais aussi celle, certes pas très originale mais néanmoins amusante, du petit monde de l’édition en pointant la chasse à la perle rare mais aussi l’importance de la promotion et du nécessaire (?) storytelling -ah, l’indispensable roman du roman- pour faire vendre…

Jean-Michel Touche (Fabrice Luchini) en quête de vérité. DR

Jean-Michel Touche (Fabrice Luchini)
en quête de vérité. DR

Sur le plateau d’Infinitif, Rouche semble avoir dépassé les bornes en agressant verbalement la veuve d’Henri Pick. Pour les producteurs, c’en est trop. Rouche est viré ! Et on savoure évidemment l’échange entre Rouche qui lance : « Je fais mon métier de critique littéraire » et un type surgi de la régie qui assène : « Tu es un présentateur ! » Pour faire bonne mesure, la femme de Rouche le largue, le soir même, pointant un grand cynique, autrefois passionné, devenu tout petit en servant la soupe à la télé.
Pour Rouche, mener à terme son enquête devient donc une affaire essentielle. Persuadé que les impostures littéraires finissent toujours par être dévoilées, le limier amateur fait de sa quête de vérité une sorte de croisade… pour prouver qu’il a raison. Croisant de plus en plus fréquemment la route de Joséphine, la fille d’Henri Pick, qui ne le laisse pas insensible, Rouche s’obstine dans des investigations qui font de lui un Sherlock Holmes sans cas criminel, ni suspense policier. Le mystère Henri Pick s’inscrit dès lors dans un divertissement élégant qui navigue entre les bureaux des maisons d’édition et les beaux paysages de cette Bretagne où Pick privilégiait les pizzas aux crêpes.

Jean-Michel Rouche mène l'enquête avec Joséphine Pick (Camille Cottin). DR

Jean-Michel Rouche mène l’enquête
avec Joséphine Pick (Camille Cottin). DR

On suit agréablement cette aventure légère comme une bulle de savon. D’autant que les dialogues sont soignés, façon « On croit toujours qu’un bon bouquin a été écrit pour vous » ou « La France compte plus d’écrivains que de lecteurs » ou que Remi Bezançon s’offre aussi de petites séquences pas indispensables mais joliment tournées. A la pizzeria, Rouche visite la pièce où Pick écrivait. Il rencontre aussi les dames d’un cercle de lecture, amatrices de polars, qui s’interrogent sur la manière de découper un corps avec un couteau électrique de cuisine… Et puis il a ce bel aparté avec la merveilleuse Hanna Schygulla en Ludmilla, inspiratrice d ‘un écrivain amoureux…
Pour son sixième long-métrage depuis Ma vie en l’air (2005), le cinéaste mène à bien un récit sur l’inconstante frontière entre la fiction et la réalité parce que, dit-il, « on court tous après la vérité mais on survit grâce aux illusions que l’on crée… »

Daphné Despero (Alice Isaaz) et Frédéric Koska (Bastien Bouillon). DR

Daphné Despero (Alice Isaaz)
et Frédéric Koska (Bastien Bouillon). DR

Pour servir son propos, Bezançon peut enfin compter sur un Fabrice Luchini qui, sans cabotiner, s’empare du personnage de Rouche, mix de Bernard Pivot et de Michel Polac, dont la possibilité de l’imposture fait galoper l’imagination. Mieux, ce Parisien qui pourrait être assez puant, se « provincialise » avec une certaine tendresse au contact de Joséphine. On a alors parfois l’impression d’être du côté de La discrète (1990) mais aussi d’Alceste à bicyclette (2013). Et comme le metteur en scène a laissé à Luchini le bonheur de l’improvisation, il nous régale d’un savoureux pastiche de Marguerite Duras : « Ecrire, c’est se taire. C’est hurler sans bruit. Il espérait dans la fille, le père… » Au côté de Luchini, Camille Cottin n’est jamais étouffée. En tentant de défendre son père (« On peut protéger son jardin secret tout en rêvant d’une postérité ») alors même que le doute la submerge lentement, Joséphine avoue qu’il faut parfois se bercer d’illusions pour parvenir à survivre…
Auteur d’Une étoile est née (1954), George Cukor disait : « Le cinéma, c’est comme l’amour quand c’est bien, c’est formidable ; quand c’est pas bien, c’est pas mal quand même ». Eh bien, dans le cas précis, c’est vrai.

LE MYSTERE HENRI PICK Comédie dramatique (France – 1h40) de Rémi Bezançon avec Fabrice Luchini, Camille Cottin, Alice Isaaz, Bastien Bouillon, Josiane Stoleru, Astrid Whettnall, Marc Fraize, Marie-Christine Orry, Florence Muller, Vincent Winterhalter, Annie Mercier. Dans les salles le 6 mars.

Séduction, mensonges et écrans  

Claire Millaud (Juliette Binoche) va devenir Clara Antunès. DR

Claire Millaud (Juliette Binoche)
va devenir Clara Antunès. DR

« Le meilleur moyen de faire tourner la tête à une femme, c’est de lui dire qu’elle a un joli profil ». Sacha Guitry ne connaissait pas internet mais il s’y entendait en matière de séduction… La séduction et le… profil sont au cœur de Celle que vous croyez, le nouveau film de Safy Nebbou dans lequel Juliette Binoche, une fois de plus, irradie de talent et de charme.
Le profil, c’est celui que Claire Millaud créé sur le net pour, dans un premier temps, savoir ce que fait vraiment Ludo, son jeune amant… Elle devient donc Clara Antunès, jeune femme de 24 ans, sur laquelle Alex, le meilleur ami de Ludo, flashe instantanément. Commence alors une aventure amoureuse fondée sur le mensonge et la manipulation…
Pour son sixième long-métrage, Safy Nebbou, auteur notamment de L’autre Dumas (2010), Comme un homme (2012) ou Dans les forêts de Sibérie (2016) adapte le roman éponyme de Camille Laurens (Gallimard, 2016) et imagine la course vertigineuse d’une femme de la cinquantaine, divorcée avec deux fils, dans l’univers contemporain des réseaux sociaux. Il y a d’abord un petit côté jeu dans la démarche de Claire lorsqu’elle devient Clara Antunès. Il suffit en effet de quelques clics pour inventer de toutes pièces une nouvelle identité mais surtout se créer une vie que l’on va pouvoir nourrir de ses fantasmes les plus extravagants pour répondre aux sollicitations d’un interlocuteur inconnu, à l’exception de quelques photos et d’une tête de trentenaire barbu… Mais peut-on faire confiance à ce qui se promène sur FaceBook ? Ainsi, lorsqu’Alex lui réclame de la voir, Claire va encore franchir une étape supplémentaire dans le mensonge en donnant de Clara l’image d’une jeune beauté resplendissante dans ses 24 ans… Et si l’art de plaire était aussi l’art de tromper ?

Alex (François Civil), l' "amant" au bout de la ligne. DR

Alex (François Civil), l’ « amant »
au bout de la ligne. DR

Pour cette histoire qui repose sur un trouble identitaire quelque peu hitchcockien (on songe à Vertigo et James Stewart amoureux de l’image d’un fantôme), le cinéaste a construit un beau personnage de femme qui, face à l’âge venant, va s’accrocher à son Iphone comme une adolescente alors même que, dans la vraie vie, elle est professeur d’université qui enseigne Choderlos de Laclos et les bien nommées, ici Liaisons dangereuses, Marguerite Duras (qu’elle cite : « Très vite dans ma vie, il a été trop tard »), Charles Baudelaire ou Henrik Ibsen. Mais, sous la poussée du désir d’être (encore) aimée, Claire entre dans une pratique addictive. Ah, la petite lumière verte qui dit que l’autre est en ligne ! Son portable devient un lien et un piège. Son avatar est son ennemi n°1 mais c’est également une force qui lui permet de manipuler, de jouir et d’être partie prenante d’une société de laquelle elle a été expulsée.
A l’autre bout, Alex joue pleinement sa carte. Il veut en savoir plus sur cette Clara à la voix « si jeune » qui l’intrigue. Jusqu’au moment où le jeune homme observe : « Ils nous arrivent quelque chose… » Claire pourrait encore couper les ponts, tuer purement et simplement cette identité virtuelle en effaçant son pseudo ou, bêtement, en coupant définitivement son téléphone. Au lieu de quoi, elle peut dire à son ex-mari (Charles Berling), croisé en ville, qu’elle connaît une aventure avec un homme beau, tendre, avec lequel tout est recréation…

Catherine Bormans (Nicole Garcia), la psychiatre qui soigne Claire. DR

Catherine Bormans (Nicole Garcia),
la psychiatre qui soigne Claire. DR

Pour ce thriller où le réel se confond avec la fiction, le tout dans un effet-miroir avec le cinéma, Safy Nebbou a choisi une narration très visuelle, jouant sur les gros plans de Claire et la lumière de son écran de portable ou d’ordinateur sur lesquels elle poursuit ses dials, souvent nocturnes, avec Alex. Si le personnage de Claire/Clara est au cœur de Celle que vous croyez, le réalisateur a aussi développé les parcours d’Alex et surtout de Catherine Bormans (Nicole Garcia), la psychiatre à laquelle Claire confie sa douloureuse aventure…
Si, hélas, le récit commence à perdre de son intensité dans la seconde partie du film (celle, notamment, où Claire décide de rencontrer vraiment Alex), il reste la remarquable composition de Juliette Binoche. Avec cette Claire qui entend se servir d’une jeunesse virtuelle pour, dans une spirale excitante, lutter contre le temps qui passe, inexorable, et reconquérir une dignité de femme, Juliette Binoche ajoute une nouvelle belle page à une filmographie partagée avec Godard, Doillon, Téchiné, Carax, Kieslowski, Haneke, Klapisch, Kiarostami, Cronenberg ou Assayas qui l’a dirigé très récemment dans Doubles vies. Rare comédienne à avoir été sacrée meilleure actrice dans les trois plus grands festivals internationaux (Bleu en 1993 à Venise, Le patient anglais en 1996 à Berlin et Copie conforme en 2010 à Cannes) sans oublier un Oscar pour le même Patient anglais, la lumineuse Juliette Binoche, 54 ans, s’est appropriée cette Claire aux paupières un peu lourdes, assumant ses cheveux gris et son teint qui se fane pour finir par l’arracher au vain tumulte et la libérer de vieilles peurs.

Claire ou Clara? Une femme en plein trouble d'identité. DR

Claire ou Clara? Une femme
en plein trouble d’identité. DR

On peut même voir, dans Celle que vous croyez, un jubilatoire clin d’œil à un certain écrivain français qui affirmait récemment que la femme de 50 ans ne vaut plus un clou sur le marché de la séduction !

CELLE QUE VOUS CROYEZ Comédie dramatique (France – 1h41) de Safy Nebbou avec Juliette Binoche, François Civil, Nicole Garcia, Guillaume Gouix, Marie-Ange Casta, Charles Berling, Claude Perron, Jules Houplain, Jules Gauzelin. Dans les salles le 27 février.

La parole libérée des victimes  

Alexandre Guérin (Melvil Poupaud), un catholique en quête de réponses. DR

Alexandre Guérin (Melvil Poupaud),
un catholique en quête de réponses. DR

Filmé de dos, un évêque, portant mitre et soutane blanche brodée d’or, s’avance lentement sur la terrasse de la basilique de Fourvière. Il porte un grand ostensoir qu’il va brandir au-dessus de la ville, imposante, qui s’étend à ses pieds… Nous sommes à Lyon, première implantation du christianisme en Gaule, une cité qui maintient toujours une tradition très conservatrice de l’Eglise. Cette séquence, surprenante et énigmatique, qui ouvre Grâce à Dieu, est évidemment une métaphore sur le pouvoir de l’Eglise sur la ville. S’il pose nombre de questions spirituelles, le film est cependant pleinement ancré dans la réalité. D’ailleurs, un carton, au générique, précise qu’il s’agit d’une « fiction basée sur des faits réels ».

Couronné d’un Grand prix à la récente Berlinale, le film de François Ozon a fait l’actualité avant même de sortir dans les salles. Pour deux procès successifs, l’un à Paris, l’autre à Lyon, qui auraient pu empêcher sa diffusion à la date prévue. Il n’en a rien été. Au-delà même du cas proprement dit de Grâce à Dieu, le procès parisien avait ceci de passionnant qu’il mettait aux prises la liberté de création et la présomption d’innocence. Un débat certainement difficile à trancher. Et pour cause. Comment ne pas défendre la possibilité pour les artistes, en ne parlant ici que de cinéma, de filmer sans avoir, au-dessus de la tête, l’épée de Damoclès des censures les plus diverses ? Comment ne pas défendre aussi le droit pour les mis en cause d’être admis comme innocents tant que la justice n’a pas établi avec certitude leur culpabilité ?

Enfin Grâce à Dieu sort dans les salles alors même que le Vatican organise, à Rome, un sommet qui réunit les présidents des conférences épiscopales du monde entier pour plancher sur la lutte et la prévention des abus sexuels sur mineurs.

Alexandre, François (Denis Menochet) et Gilles (Eric Caravaca) passent à l'action. DR

Alexandre, François (Denis Menochet)
et Gilles (Eric Caravaca) passent à l’action. DR

Autant dire que François Ozon apporte, ici, sa pierre à un dossier qui, on le constate, n’a que trop duré. Le cinéaste qui a souvent porté à l’écran des personnages de maîtresses femmes, cherchait à traiter du thème de la fragilité masculine et avait déjà trouvé un titre L’homme qui pleure. « Sur le site La parole libérée, se souvient Ozon, j’ai lu des histoires d’hommes qui avaient été abusés, enfants, au sein de l’Eglise. J’ai été particulièrement ému par le témoignage d’Alexandre, un fervent catholique, qui racontait comment jusqu’à l’âge de 40 ans, il était resté dans le silence avant de se sentir capable de raconter son histoire… » Sur La parole libérée, le réalisateur a aussi trouvé des documents, notamment des correspondances par mail, entre Alexandre et des membres de la hiérarchie lyonnaise de l’Eglise, incluant le cardinal Barbarin et Régine Maire, la psychologue du diocèse chargée de soutenir les victimes des prêtres… Face à ces documents fascinants, François Ozon décide de contacter Alexandre… Avec ce matériau, il songe à écrire une pièce, peut-être à réaliser un documentaire… Mais les victimes, les témoins, les familles qu’Ozon rencontre sont plutôt réticentes à l’idée du documentaire. Ils étaient intrigués qu’un cinéaste « étiqueté fiction » s’intéresse à eux et imaginent une œuvre où ils deviendraient des personnages de fiction incarnés par des comédiens connus, un peu dans l’esprit de Spotlight, le film américain réalisé en 2015 par Tom McCarthy qui raconte l’enquête d’une équipe de journalistes d’investigation du Boston Globe dévoilant un scandale impliquant des prêtres pédophiles couverts par l’Eglise catholique dans la région de Boston…

Grâce à Dieu s’ouvre sur l’histoire d’Alexandre Guérin, Lyonnais bon teint, père de famille nombreuse, qui, un jour, découvre par hasard que le père Preynat qui a abusé de lui lorsqu’il était gamin et membre d’une troupe de scouts officie toujours auprès d’enfants. Silencieux pendant des années, Alexandre s’ouvre à sa femme, à ses parents qui se demandent à quoi sert de revenir sur une vieille histoire à propos d’un vieillard inoffensif et sûrement malade et lui lancent : « Tu as toujours été doué pour remuer la merde ! ». Alexandre va prendre contact avec le cardinal Barbarin afin qu’il mette Preynat hors d’état de nuire… Cette première partie du film culmine avec la séquence poignante de la rencontre organisée par Régine Maire entre le père Preynat (Bernard Verley) et un Alexandre soucieux d’entendre le prêtre lui demander pardon. Mais le mot ne viendra pas et Alexandre est ramené instantanément à sa position de victime… C’est alors qu’il décide de saisir la justice et que la mécanique policière se met en marche…

Emmanuel Thomassin (Swann Arlaud), un homme complètement cassé. DR

Emmanuel Thomassin (Swann Arlaud),
un homme complètement cassé. DR

Le réalisateur de L’amant double (2017), thriller érotique très stylisé, opte, avec Grâce à Dieu, pour une construction en effet domino. Après Alexandre qui respecte l’institution catholique et pense que Barbarin (l’excellent François Marthouret) est un homme honnête et courageux qui a toujours condamné la pédophilie (Alexandre lui dit : « Prêtre et pédophile sont deux mots incompatibles »), le relais est pris par deux autres victimes, François (qui songe carrément à une démarche d’apostasie) et Gilles qui, eux, s’inscrivent, notamment à travers la création du site La parole libérée, dans un travail d’enquête pour rompre la chaîne du silence, de recensement des victimes, de révélation publique des faits en insistant sur la souffrance des enfants victimes d’abus sexuels…

Enfin la progression dramatique monte encore d’un cran avec le personnage d’Emmanuel… Si Alexandre (Melvil Poupaud), François (Denis Ménochet) et Gilles (Eric Caravaca) viennent de milieux sociaux plutôt favorisés, Emmanuel (Swann Arlaud, magnifique) est un homme fragile et vulnérable, installé dans une relation toxique avec sa compagne que le réveil des souvenirs d’adolescence va profondément bouleverser. Ozon le montre d’ailleurs remarquablement dans la séquence de confrontation dans les locaux de la police où Preynat tutoie le « petit Emmanuel » alors que ce dernier dira simplement : « J’étais un enfant ».

Rythmé régulièrement par des séquences, en flash-back, sur les camps scouts du père Preynat, Grâce à Dieu ne fonctionne sur aucun suspense. François Ozon explique d’ailleurs qu’il a conservé les noms de Barbarin, Maire et Preynat parce que le film ne fait aucune révélation à leur sujet. On connaît l’affaire grâce aux médias, y compris le dérapage (qui donne son titre au film) du cardinal lorsqu’il déclare, en mai 2016 à Lourdes que « les faits sont, grâce à Dieu, prescrits » avant de plaider l’erreur de langage.

Le drame d'une innocence perdue. DR

Le drame d’une innocence perdue. DR

Film qui crispe et réussit même à mettre en colère (l’épisode du labo photo où Preynat entraîne ses jeunes victimes, ressemble, dans sa tonalité rouge, à une succursale de l’enfer), Grâce à Dieu interroge la foi, la rédemption, le pardon mais le film questionne aussi une institution sclérosée dans ses vieilles pratiques, dans son conservatisme et sa culture du secret, planquée dans un « wait and see » ambigu qui laisse un espace inquiétant pour les prédateurs auteurs d’actes révoltants, Preynat étant présenté comme un bon prêtre, apprécié de ses paroissiens et de sa hiérarchie !

François Ozon achève son film sur la parole d’un fils d’Alexandre à son père : « Tu crois toujours en Dieu ? » et sur l’image d’Emmanuel marchant dans la nuit lyonnaise tandis que, derrière lui, sur la colline de Fourvière, la basilique apparaît dans la lumière. Entre Preynat qui soupire : « Je comprends que je lui ai peut-être fait du mal » et Barbarin parlant d’une « démarche de lumière et de vérité », Grâce à Dieu fait entendre, avec une force très convaincante la voix de ceux qui disent : « Nous sommes des victimes et nous n’avons plus ni honte, ni peur ».

GRACE A DIEU Drame (France – 2h17) de François Ozon avec Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud, Eric Caravaca, François Marthouret, Bernard Verley, Josiane Balasko, Martine Erhel, Hélène Vincent, François Chattot, Frédéric Pierrot, Aurélia Petit, Amélie Daure, Julie Duclos, Pierre Lottin. Dans les salles le 20 février.

Cheney ou une inextinguible soif de pouvoir  

Dick Cheney (Christian Bale), plus co-président que vice-président.

Dick Cheney (Christian Bale), plus co-président que vice-président.

Alors que la classe politique française (mais pas qu’elle…) est actuellement mise à mal par le mouvement des gilets jaunes, vient de sortir Vice qui pourrait, à sa manière, apporter de l’eau au moulin de tous ceux qui professent le fameux « tous pourris » à l’encontre des hommes politiques. Il faut pas s’y méprendre, Vice ne désigne pas ici la disposition habituelle au mal ou le mauvais penchant que réprouve la morale sociale. Encore que… Vice (prononcez [vaɪs]) pour vice-président. Comme le fut, de janvier 2001 à janvier 2009, Dick Cheney, plus âme damnée que bras droit de George W. Bush.

Tandis que son épouse affirme que le poste de vice-président ne sert à rien, sinon à se tourner les pouces en attendant que le président meurt, Dick Cheney a déjà percé à jour un George W. faible et médiocre, « proie » parfaite pour satisfaire son appétit de pouvoir… « Je ne connaissais pas vraiment Dick Cheney, explique Adam McKay, mais en lisant des livres à son sujet, il a commencé à me fasciner, et je me suis passionné pour ses motivations et ses convictions. J’ai continué à me documenter, et j’ai été stupéfait par la méthode sidérante avec laquelle Cheney a conquis le pouvoir et estomaqué de voir à quel point il a redéfini la place actuelle des États-Unis dans le monde. »

Et pourtant, Cheney part de loin. A Casper, dans le Wyoming, où il grandit, il écope à deux reprises d’amende pour conduite sous l’empire d’un état alcoolique. Employé comme ouvrier sur des lignes électriques, il réussit à entrer à la prestigieuse université de Yale mais n’y fera pas de vieux os. Et il faudra toute l’énergie et la détermination de Lynne, sa jeune épouse, pour que Dick se reprenne. Exit le bon-à-rien. A partir de là et sous l’impulsion permanente de Lynne, il ne cessera d’aspirer à de plus en plus de pouvoir.

Lynne Cheney (Amy Adams), premier soutien de son mari.

Lynne Cheney (Amy Adams),
premier soutien de son mari.

Avec Vice, Adam McKay ne se contente pas de réaliser un nième biopic sur une personnalité américaine. D’ailleurs, le film s’ouvre sur un exergue qui donne le ton. Elle affirme que Dick Cheney est l’un des hommes politiques les plus secrets d’Amérique et précise : « Mais putain, on a bossé ». De fait, Vice se présente plus comme un conte politique que comme le classique biopic. A cela, une première explication, en l’occurrence le ton à la fois sérieux et documenté mais aussi… quasiment comique que le cinéaste, qui se dit « accro » à la politique, applique à son récit. Il confie d’ailleurs la narration à un certain Kurt (Jesse Plemons vu dans Le pont des espions de Spielberg)) qui se présente comme un parent lointain de Cheney et, à ce titre, assez au fait du parcours de son prestigieux mais imprévisible et machiavélique cousin… On peut voir aussi dans ce narrateur une figure métaphorique incarnant le spectateur… Une narration « éclatée » qui saute de l’inconséquence d’un grand adolescent presque mutique de 1963 aux heures graves du 11 septembre 2001 où, dans le cabinet de crise, un Cheney, en apparence accablé, mesure déjà l’opportunité de la situation… Bientôt, en manipulant notamment un Colin Powell contraint à un discours complètement « fake » devant les Nations Unies, les manœuvres de Cheney mèneront à l’attaque contre l’Irak et à un Saddam accusé de disposer d’armes de destruction massive mais aussi, selon McKay, à l’émergence de l’Etat islamique…

Sam Rockwell incarne George W. Bush.

Sam Rockwell incarne George W. Bush.

A cette aventure politique au centre de laquelle se tient un Dick Cheney tour à tour drôle, méthodique, impitoyable, patient et effrayant, le réalisateur du brillant Big Short : le casse du siècle (2015), oscarisé en 2016 meilleur scénario adapté, imprime un rythme soutenu et même trépidant qui fait passer certaines péripéties qui filent au-dessus de la tête du spectateur de ce côté-ci de l’Atlantique. Mais ce qui ne saurait nous échapper, c’est, par exemple, l’extravagante « théorie de l’exécutif unitaire » qui affirme, en somme, que tout ce que fait le président est légal… parce qu’il est le président. Et Cheney, plus co-président que vice-président, saura faire le « meilleur » usage de cette inquiétante théorie, tant en politique que dans le milieu des affaires puisqu’il sera, pendant une petite dizaine d’années, pdg de l’entreprise pétrolière Halliburton…

Dans cette fresque qui mêle, avec un humour parfois surréaliste, images d’archives, conversation (en vers !) sur l’oreiller conjugal et dialogues ciselés (« Dans cette salle, la moitié des gens nous envient, l’autre moitié nous craint »), McKay montre aussi la place occupée par Lynn Cheney (Amy Adams, remarquable) dans la métamorphose et l’ascension de son Dick et dans sa propre accession au pouvoir par procuration.  Malgré son tempérament ambitieux, Lynn Cheney avait conscience qu’en tant que femme, certaines portes lui seraient fermées. A défaut de pouvoir mettre elle-même la main sur les manettes du pouvoir, elle savait faire en sorte qu’un autre les actionne à sa place…

Dick Cheney et Donald Rumsfeld (Steve Carell). Photos Matt Kennedy

Dick Cheney et Donald Rumsfeld (Steve Carell).
Photos Matt Kennedy

Enfin, parmi des acteurs chevronnés (Steve Carell, une nouvelle fois, parfait en Donald Rumsfeld), on ne peut qu’admirer l’épatante composition de Christian Bale qui s’est glissé dans la démarche et la gestuelle de Cheney, empruntant son élocution et adoptant ses formes opulentes. Le comédien a passé ainsi des heures entre les mains du maquilleur Greg Cannom (titulaire de trois Oscars pour Dracula, Madame Doubtfire et L’étrange histoire de Benjamin Button) pour se transformer en Cheney, modeste serviteur du pouvoir devenu charismatique et puissant homme d’influence maîtrisant à merveille les rouages de la politique. Une performance qui place, en bonne position, le comédien dans la prochaine course à l’Oscar du meilleur acteur.

« En Amérique, note encore Adam McKay, on est passé du statut de pays fondé sur l’ambition et l’importance de pourvoir à sa famille, à une nation qui vénère le pouvoir et la réussite. La réussite est une fin en soi. Il n’est question que de l’individu. À un moment donné, l’Amérique s’est tournée vers l’individualisme le plus total. Il s’agit de gagner. Tout tourne autour de soi, de sa petite vie, son petit pré carré. Et je pense que c’est là que ça a dérapé ». Vice le montre avec brio.

VICE Comédie dramatique (USA – 2h12) d’Adam McKay avec Christian Bale, Amy Adams, Steve Carell, Sam Rockwell, Alison Pill, Eddie Marsan, Justin Kirk, Lisagay Hamilton, Jesse Plemons, Lily Rabe, Tyler Perry. Dans les salles le 13 février.

Trois hommes en quête de réconciliation  

Benoît Poelvoorde incarne Joseph. DR

Benoît Poelvoorde incarne Joseph. DR

Joseph Zucarelli ne tient pas la grande forme ! C’est le moins qu’on puisse dire en le voyant avancer, accompagné de ses deux fils, dans un sous-sol sinistre… Peu à peu, on devine que les caisses qui encombrent les lieux sont des cercueils… Joseph a perdu son frère aîné. L’entrepreneur des pompes funèbres a pris les mesures du corps pour l’inhumation. Mais Joseph constate : « Il y a un problème… Il est trop petit. » Et pour bien le prouver, il se glisse dans la boîte : « Vous voyez, c’est trop petit… »  Joachim, le fils aîné et Ivan, le cadet, désolés, l’entraînent ailleurs : « Viens, papa ».

Joseph et ses deux fils formaient une famille très soudée. Mais Isabelle, la femme de Joseph et la mère des garçons, est partie, il y a longtemps déjà, avec un bellâtre vaguement diplomate. Depuis Joseph rumine. Lorsque son frère aîné est tombé gravement malade, Joseph a décidé de quitter son cabinet de médecin. Pour se lancer dans l’écriture. Il est vrai qu’une amie chère lui a dit que son style ressemblait à celui de Tolstoï. Et Joseph, évidemment, a aimé la croire. Pour se maintenir debout dans la tempête de son existence, Joseph voulait compter sur ses fils. Las, Ivan, 13 ans, collégien en pleine crise mystique, est en colère contre ses deux modèles qu’il voit s’effondrer. Car son grand frère Joachim ressasse inlassablement sa dernière rupture amoureuse, au prix de mettre en péril ses études de psychiatrie et d’achever une thèse qui tarde..

Avec Deux fils, Félix Moati se penche, avec tendresse, sur trois hommes qui ne cessent de se donner du fil à retordre alors même qu’ils ont, tous, la secrète volonté de veiller les uns sur les autres. Mais c’est sans doute parce qu’ils sont habités par une telle soif d’absolu, parce qu’ils en demandent trop à la vie, qu’ils ont un mal de chien à trouver leurs repères dans la « vraie » réalité et à se réconcilier avec le monde. Quittant son job de médecin, Joseph se voit bien écrivain. Joachim répète comme un mantra qu’il sera « le plus grand psychanalyste du monde » et Ivan se présente comme « le plus grand amoureux du monde ». Car, même si c’est avec une maladresse certaine, ces trois-là croient à l’amour. Et l’amour paternel/filial n’est pas le moins fort.

Joachim (Vincent Lacoste) et Ivan (Mathieu Capella). DR

Joachim (Vincent Lacoste)
et Ivan (Mathieu Capella). DR

Des films sur des fils (et des filles aussi), le cinéma en a beaucoup produit. On pense évidemment au dramatique Incompris (1966) de Comencini, à Mommy (2014) de Xavier Dolan, à Trois souvenirs de ma jeunesse (2015) de Desplechin ou encore à Call me by your Name (2018) de Luca Guadagnino… Optant pour un ton à la fois vif et langoureux, Deux fils fait parfois songer au cinéma de Woody Allen, dans le sens où les personnages se racontent des mensonges parce qu’ils ont du mal à se dire que rien ne compte plus, pour eux, que d’être bien ensemble. Félix Moati souligne : « Mes personnages finissent par se rendre compte qu’ils ne peuvent rien faire sans les autres. On ne peut célébrer ses noces avec la vie que grâce aux autres. On cherche tous quelqu’un pour se consoler. »

Si Deux fils perd parfois de son intensité au fil des séquences, le film vaut cependant et curieusement par la part que les femmes y occupent. Dans une première approche, les femmes sont les grandes absentes de cette histoire. Mais Ivan comme Joachim sont tiraillés par les femmes. Le premier ne cesse de courtiser (harceler ?) sa copine de classe Mélissa tandis que le second vit dans le souvenir d’une certaine Suzanne alors même qu’il a trouvé en Esther, la prof de latin d’Ivan, une jeune femme mutine et sensuelle (Anaïs Demoustier, une nouvelle fois, remarquable) qui incarne une forte dée d’un désir féminin libre…

Esther (Anaïs Demoustier) et Joachim. DR

Esther (Anaïs Demoustier) et Joachim. DR

Porté par une bande son agréablement jazzy, Deux fils vaut aussi par des dialogues ciselés sans être pour autant des mots d’auteur, ainsi quand Joachim lâche :  « J’ai développé un sentiment ambivalent à l’endroit de la vie, entre la détresse et le calme indifférent » ou qu’Ivan lance à un prêtre : « Je fais le deuil de Dieu, parce que, quand on a le désir, on n’a plus besoin de Dieu ».

Lancé en 2009 par LOL de Lisa Azuelos, vu dans Hippocrate (2014) et Valentin Valentin (2015), Félix Moati devient une tête d’affiche, cette même année, avec A trois, on y va, comédie sur la bisexualité signée Jérôme Bonnell. Depuis, on l’a vu dans le loufoque Gaspard va au mariage (2018) et il fait aussi partie du casting cinq étoiles du Grand bain de Gilles Lellouche. Pour sa première mise en scène, Moati s’est entouré de comédiens amis dont il obtient le meilleur, donnant ainsi à son histoire une belle densité d’interprétation. Silhouette épaissie, Benoît Poelvoorde est un père déboussolé très crédible. Mathieu Capella (Ivan) a un naturel étonnant et l’incontournable Vincent Lacoste, vu récemment dans Première année, apporte au film une nonchalance et une mélancolie joyeuses.

DEUX FILS Comédie dramatique (France – 1h30) de Félix Moati avec Benoît Poelvoorde, Vincent Lacoste, Mathieu Capella, Anaïs Demoustier, Noémie Lvovsky, India Hair, Patrick D’Assumçao. Dans les salles le 13 février.

Photo Victor Moati

Photo Victor Moati

Le ténor du barreau, la « femme de », la drag-queen et les gendres  

Olivier Gourmet dans la robe d'Eric Dupond-Moretti. DR

Olivier Gourmet dans la robe
d’Eric Dupond-Moretti. DR

JUSTICE.- Professeur de droit à l’université de Toulouse, Jacques Viguier signale à la police, le 1ermars 2000, la disparition de son épouse Suzanne. A la suite des déclarations d’Olivier Durandet qui s’est présenté comme l’amant de Suzanne, des soupçons ont mené à la mise en cause de Jacques Viguier. En avril 2009, un premier procès aboutit à l’acquittement de Jacques Viguier. Sur appel du procureur général de la cour d’appel de Toulouse, un second procès s’ouvre le 2 mars 2010 devant les assises du Tarn à Albi. Grâce à l’intervention d’une femme convaincue de l’innocence de Viguier, Me Eric Dupond-Moretti accepte de se charger de la défense de l’accusé. L’avocat va confier à cette Nora, chef de cuisine dans une brasserie de Toulouse, le soin de reprendre et de décortiquer les centaines d’heures d’écoutes téléphoniques… Nora va trouver des éléments qui pourraient disculper Jacques Viguier…
L’affaire Jacques Viguier a largement défrayé la chronique judiciaire française. Le cinéaste Antoine Rambault, fasciné par le mystère, a suivi le procès à Toulouse : « Là, je découvre à la fois la justice de mon pays et le calvaire d’une famille… » Il rencontre la famille, installe un rapport de confiance, recueille leurs propos et fait aussi la rencontre déterminante d’Emilie, une jeune femme qui a été la compagne de Jacques Viguier après la disparition de son épouse, qui a élevé les enfants pendant 9 ans et a fait de ce combat contre l’injustice un véritable sacerdoce. Cette Emilie a largement nourri le personnage de Nora (Marina Foïs, très habitée), seule rôle fictionnel de ce film de procès. Electron libre dans les coulisses de la machine judiciaire, Nora devient à la fois un fantasme de figure justicière et une réflexion introspective sur le danger de nos certitudes… A côté de Nora, c’est bien sûr le plus médiatique des ténors du barreau français qui occupe la place centrale de Une intime conviction (France – 1h40. Dans les salles le 6 février).

Nora (Marina Foïs). DR

Nora (Marina Foïs). DR

Tout récemment encore flamboyant Cyrano de Bergerac dans Edmond, Olivier Gourmet se glisse, dans une brillante aisance, dans la robe et surtout dans les mots de Dupond-Moretti. « Comment vous le dire… Je n’aime pas ce procès. D’abord parce que je suis sans doute la dernière voix d’un homme qui a perdu la sienne. Ensuite et surtout parce que je dois me battre contre l’imagination. Ce dossier, à raison des aveuglements et des carences de l’enquête, est devenu le concours Lépine de l’hypothèse… » La plaidoirie du défenseur est un grand moment de la vie des prétoires ! Film palpitant et enlevé, Une intime conviction n’a rien à envier aux meilleurs films de procès dont Hollywood s’est fait une spécialité. Autour de l’insondable question de la culpabilité de Viguier (incarné par un Laurent Lucas mutique), suivre ce tandem pugnace composé de l’avocat et l’enquêtrice est un plaisir de cinéma !

Joan Castleman incarnée par Glenn Close en lice pour l'Oscar. DR

Joan Castleman incarnée par Glenn Close
en lice pour l’Oscar. DR

ECRITURE.- En 1992, dans sa belle demeure du Connecticut, l’écrivain Jo Castleman attend, avec fébrilité, un coup de fil… Lorsque le téléphone sonne, la bonne nouvelle tombe depuis Stockholm: Castleman vient de décrocher le prestigieux prix Nobel de littérature. Avec son épouse Joan, Jo danse de joie sur leur lit… Bientôt, le couple, accompagné de leur fils David, prend la direction de la Suède. A bord de l’avion, se trouve aussi Nathaniel Bone, un écrivain américain qui souhaite consacrer une biographie à Castleman, ce que ce dernier a toujours refusé avec énergie. Arrivés dans la capitale suédoise, tandis que s’organisent les préparatifs de la soirée de remise des prix, Bone revient à la charge auprès de Joan… Bone (Christian Slater) sous-entend que c’est, en réalité, Joan qui est la plume de son mari…
Dire que Glenn Close est une immense actrice est évidemment un truisme. Révélée en 1982 dans Le monde selon Garp, la comédienne va rencontrer le grand public avec le personnage d’Alex Forrest, le maîtresse déséquilibrée de Michael Douglas dans Liaison fatale (1987). Viendront encore la Merteuil des Liaisons dangereuses (1988), la Cruella des 101 Dalmatiens ou encore Albert Nobbs (2012) dans lequel elle joue une femme contrainte de se travestir en homme… Autant de rôles qui lui vaudront d’être nommée sept fois aux Oscars sans cependant jamais remporter la statuette. Une « injustice » qui pourrait bien être réparée le 24 février prochain à l’occasion de la cérémonie des 91eAwards. Même si Glenn Close aura quand même fort à faire face, notamment à Olivia Colman (La favorite) ou Yaliitza Aparicio dans le Roma d’Alfonso Cuaron…

Christian Slater, Glenn Close et Jonathan Pryce. DR

Christian Slater, Glenn Close
et Jonathan Pryce. DR

Dans The Wife, tiré d’un roman de Meg Wolitzer et mis en scène par le Suédois Bjorn Runge, l’actrice (déjà couronnée aux Golden Globes en janvier dernier) incarne, tout en demi-teintes, une femme qui a toujours vécu dans l’ombre d’un mari célèbre alors même que toute la gloire littéraire de celui-ci devrait lui revenir… Celle qui se présente au roi de Suède comme une « faiseuse de roi », va alors sortir d’un anonymat qui lui pèse de plus en plus… Si la réalisation de Runge est plutôt fonctionnelle et s’apparente à celle d’une fiction télé d’autrefois, Glenn Close, 71 ans, cheveux blancs coupés courts, tire finement son épingle du jeu face à un Jonathan Pryce (Jo Castleman) qui a tendance à en faire trop. Sa Joan Castleman, longtemps satisfaite, par amour conjugal, d’être « la femme de », va tomber le masque. Alors que Castleman, devant les Nobel, rend hommage à « ma muse, l’amour de ma vie, mon âme », Joan craque… The Wife (USA – 1h36. En e-cinéma) est une œuvre fortement féministe sur une femme-artiste qui aspire enfin à n’exister que par elle-même…

Peter incarne la drag-queen Eddie. DR

Peter incarne la drag-queen Eddie. DR

UNDERGROUND.- Dans le Tokyo de la fin des années soixante, Eddie, jeune drag-queen, est la favorite de Gonda, le propriétaire du bar gay Genet où elle travaille tous les soirs et reçoit des hommes d’affaires en quête d’aventures. Maîtresse de Gonda et matrone du bar, Leda, drag-queen plus âgée, découvre cette liaison et en conçoit une profonde et douloureuse jalousie. De leur côté, Gonda et Eddie se demandent comment se débarrasser de Leda…
Moins connu que ses contemporains Nagisa Oshima ou Shûji Terayama, le Japonais Toshio Matsumoto (1932-2017) fut cependant l’un des pionniers du cinéma expérimental nippon dans les années soixante. Il consacra aussi une large partie de sa carrière au film documentaire, rejetant cependant la nature objective traditionnellement accordée au genre pour une approche qui révélerait les états intérieurs de ses sujets et leur subjectivité. Cette part documentaire est d’ailleurs largement présente dans Les funérailles des roses (Japon – 1h48. Dans les salles le 20 février), son premier long-métrage réalisé en 1969. Grâce à Carlotta Films, on peut découvrir cette œuvre étrange et intrigante totalement inédite en France et restaurée en 4K. Les funérailles… mêle en effet un portrait sans fard de la communauté des drag-queens tokyottes de la fin des sixties avec une réflexion militante sur les les luttes et les avant-gardes culturelles, sexuelles, politiques et cinématographiques. On croise, ici, sous le signe de Jean Genet et d’Andy Warhol, outre les drag-queens, des cinéastes expérimentaux de la scène underground ou des manifestants situationnistes.

Eddie et ses amies aux toilettes. DR

Eddie et ses amies aux toilettes. DR

Si Bara no soretsu (en v.o.), sous l’angle de la tragédie, est une interprétation baroque et queer du mythe d’Œdipe, on s’attache volontiers à une forme frénétique et bouillonnante dans un noir et blanc, parfois surexposé ou solarisé, qui n’est pas sans rappeler certaines œuvres de Godard. Matsumoto mélange, avec une énergie rageuse, un tournage dans le tournage (avec même une chute liée à une erreur de dialogue), des extraits de ses courts-métrages, des interviews des protagonistes, des photographies façon Helmut Newton, des sons qui semblent sortir de films de Fassbinder… Enfin, ce fleuron de la Nouvelle vague japonaise est porté par l’acteur travesti Peter (de son vrai nom Shinnosuke Ikehata) qui incarne Eddie. A la recherche de figurants dans un bar gay de Tokyo, le cinéaste a remarqué ce travesti de 18 ans, objet de tous les regards. Filmé souvent en très gros plan, Peter est, en effet, le cœur hypnotique de cette plongée dans le milieu homosexuel de Tokyo.

Les époux Verneuil: Christian Clavier et Chantal Lauby. DR

Les époux Verneuil:
Christian Clavier et Chantal Lauby. DR

FRANCE.- Chez les Verneuil, les choses se sont doucement apaisées. Claude et Marie s’entendent désormais plutôt bien avec leurs quatre gendres. Et, bonne nouvelle, Charles et Laure attendent un bébé. Pourtant, une nouvelle crise se profile. Rachid, David, Chao et Charles sont décidés à quitter la France avec femmes et enfants pour tenter leur chance à l’étranger. Incapables d’imaginer leur famille loin d’eux, Claude et Marie sont prêts à tout mettre en œuvre pour les retenir, y compris à organiser un week-end « Spécial France ». Quitte à devoir tricher un peu sur les beautés de la Touraine. De leur côté, les Koffi débarquent en France pour le mariage de leur fille Viviane. Eux non plus ne sont pas au bout de leurs surprises car Viviane est follement amoureuse de Nicole…

Les gendres: Noom Diawara, Ary Abittan, Medi Sadoun, Frederic Chau. Photos Arnaud Borrel

Les gendres: Noom Diawara, Ary Abittan,
Medi Sadoun, Frederic Chau.
Photos Arnaud Borrel

Quand un film, comme ce fut le cas, en 2014, pour Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?, réalise 12,3 millions d’entrées, il paraît impensable, dans l’économie du cinéma, de ne pas lui donner de suite. C’est donc chose faite avec ce Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon dieu ? (France – 1h38. Dans les salles le 30 janvier) qui permet de retrouver l’ensemble des protagonistes du premier opus. Philippe de Chauveron s’est donc remis à la tâche, imaginant que les gendres Verneuil ne se sentent plus à l’aise en France. David trouve qu’il est bien difficile de faire des affaires en France. Rachid en a marre de n’avoir à traiter que des dossiers de femmes en burqa. Chao a constamment peur d’être agressé dans la rue parce que, dit-il, « les Chinois ont toujours beaucoup d’argent sur eux ». Quant à Charles, il va de casting en casting et se désespère de n’avoir à jouer que des agents de sécurité qui meurent au bout de trois minutes de film… Désormais, leur avenir, pensent-ils, est à l’étranger, précisément en Israël, en Algérie, en Chine et en… Inde, spécialement sur les plateaux de Bollywood. S’amusant une nouvelle fois à tordre le cou à quelques solides clichés, le cinéaste peaufine des dialogues enlevés et offre à ses comédiens le loisir de donner quelques variations autour du propos de Sylvain Tesson : « La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer ». Et si le bonheur était tout simplement de vivre en province ? Que les Parisiens se le disent. Sympathique et inoffensif.

La reine et les deux belles vipères  

Olivia Colman incarne une reine Anne fragile et souffrante. DR

Olivia Colman incarne une reine Anne
fragile et souffrante. DR

« C’est parfois amusant d’être une reine ! » C’est Anne qui le dit. Mais il faut le dire vite. Car l’univers dans lequel vit la souveraine est un parfait panier de crabes. Les hommes politiques qui entourent Anne, tentent de la convaincre du bien-fondé de leurs options, notamment en matière de conflit guerrier avec la France. Quant à Lady Sarah, amie d’enfance de la reine, elle est devenue duchesse de Marlborough et Anne l’a nommée Maîtresse de la Garde-Robe, Première Dame de la chambre et Gardienne de la bourse privée, les postes les plus honorifiques qu’une femme puisse tenir à la cour royale en ce début du 18e siècle… Jouissant de son énorme influence sur une reine passablement souffrante, Sarah savoure son pouvoir. Jusqu’au moment où débarque Abigail Hill, une lointaine cousine que des revers de fortune familiaux ont abaissé au rang de servante… Mais la belle Abigail n’entend pas traîner longtemps du côté des cuisines. D’autant qu’elle a le pouvoir de trouver, dans la nature, quelques plantes capables de soulager les pénibles crises de goutte de la reine…
Qu’on ne s’y méprenne pas. Avec La favorite, Yorgos Lanthimos ne nous inflige pas une version moderne de « Si les Stuart m’étaient contés ». Car si les faits historiques sont avérés, cette chronique royale est une étonnante plongée dans une succursale de l’enfer du pouvoir. Et cette fois, ce sont, autour d’une reine, deux femmes décidées qui s’affrontent. Et elles sont prêtes à porter les coups les plus rudes.
Après un début de carrière dans son pays natal, le cinéaste grec de 46 ans déboule sur la scène internationale en 2009 avec Canine qui lui vaut le prix Un certain regard à Cannes. Alps (2011) sera couronné pour son scénario à la Mostra de Venise et, avec The Lobster (2015), Lanthimos obtient le prix du jury sur la Croisette avant de rafler le prix du scénario, toujours à Cannes, en 2017, pour Mise à mort du cerf sacré… Bien sûr, les récompenses dans les festivals sont toujours les bienvenues pour un artiste. Mais le réalisateur hellène se distingue surtout pour le ton très décalé de ses œuvres. Ainsi cette comédie noire et cruelle sur l’obligation au bonheur qu’est The Lobster nous avait entraîné dans un futur proche où les personnes seules étaient contraintes de trouver, sous 45 jours, un partenaire sous peine d’être transformées en animal de leur choix !

Sarah (Rachel Weisz) et Abigail (Emma Stone) en lutte pour le pouvoir. DR

Sarah (Rachel Weisz) et Abigail (Emma Stone)
en lutte pour le pouvoir. DR

On attendait avec curiosité de voir comment Lanthimos allait s’emparer d’une odyssée historique pleine de cris et de fureur, fussent-ils feutrés. En restant fidèle à sa manière de planter les décors et de saisir, en quelques plans, l’hystérie d’une situation, le cinéaste nous tient en haleine tandis que deux courtisanes se battent, en toute cruauté, pour les faveurs d’une reine. Ah, les séances de tir au pigeon auxquelles Sarah invite Abigail en lui lançant « Allons, tuer quelque chose ! » avant de la braquer avec un pistolet chargé à blanc : « On a parfois du mal à se souvenir s’il y a une balle… » A bon entendeur. Mais on verra qu’avec l’entreprenante Abigail, la redoutable Sarah va avoir du pain sur la planche. D’autant que la reine Anne devient vite le jouet de deux vipères rivales. Et qui s’y connaissent pour faire perdre pied à Anne dans des jeux saphiques qui lui apportent quelque réconfort. « Venez me masser les jambes ! » réclame cette femme fragile qui se déplace, la plupart du temps, dans un fauteuil roulant et réussit à se perdre dans son palais, pleurant alors comme une enfant perdue.
Du point de vue de la mise en images, La favorite joue pleinement avec l’espace luxueusement flamboyant du palais royal, sorte de cour de récréation où trottent les lapins – « mes bébés », dit-elle- de la reine tandis qu’ailleurs, on bombarde un homme emperruqué mais nu comme un ver d’oranges sanguines ou encore que les nobles organisent des courses de canards… Quant aux interminables couloirs et escaliers, ils figurent aussi l’ascension d’Abigail, partie des cuisines au sous-sol pour atteindre les sommets.

Nicholas Hoult (au centre), un Harley poudré. DR

Nicholas Hoult (au centre), un Harley poudré. DR

Jouant avec les ralentis, les grands angles et les rotations à 360° qui agrandissent soudain le champ pour révéler toute une énorme pièce autour d’un personnage, Lanthimos parvient, avec brio, à prendre ses distances avec le film historique pour peaufiner des clairs-obscurs de tableaux flamands d’où pourraient surgir diverses félonies. Comme pour donner une originalité supplémentaire au récit, le cinéaste l’a chapitré avec, successivement, « Cette boue empeste », « Je crains la confusion et les accidents », « Et si je coulais en m’endormant », « Eviter l’infection », « En rêve, je vous ai poignardé à l’œil » etc. A priori, ce n’est pas capital pour la compréhension de l’intrigue mais ces notations aiguisent surtout la curiosité…
Au milieu des hommes poudrés, excités par la beauté de Sarah et Abigail autant que par leur influence sur la reine, Anne est une figure passionnante parce qu’elle oscille constamment entre le panache et le pathos. Accablée par le deuil (elle a perdu 17 enfants !), les accès de goutte, sa myopie, son embonpoint (son « amie » Sarah la traite volontiers de blaireau), son manque de grâce et d’assurance, cette reine qui avoue « Tout me fait mal » est l’objet tragique d’une lutte de pouvoir entre Sarah qui aime probablement vraiment Anne et Abigail qui s’applique à lui faire tourner la tête pour s’arracher définitivement à son statut de déclassée… S’appuyant beaucoup sur le corps de la reine, jouant de sa gaucherie et de ses lamentations mais aussi de sa sensualité, l’excellente Olivia Colman (qui a pris des kilos pour le rôle) compose une souveraine qui n’a pas assez confiance en elle mais qui sait cependant l’étendue de son pouvoir.

Un bal et une danse extravagante au palais. DR

Un bal et une danse extravagante au palais. DR

Au côté d’Olivia Colman, Lanthimos organise l’affrontement entre Sarah et Abigail sans faire de l’une ou de l’autre la méchante ou la victime ou alors en déplaçant sans cesse le jugement qu’on peut porter sur elles. La brune Rachel Weisz est une Lady Sarah intelligente et brillante, véritable femme politique moderne qui tient le pays entre ses mains. Vacharde et sachant porter ses attaques avec fiel, Sarah qui n’avait pas connu de rivale jusque là, sous-estime le pouvoir de nuisance d’Abigail. Avec cette servante émergeant de la boue, la blonde Emma Stone a construit une étonnante figure d’arriviste qui a compris que c’est en apaisant la reine, en la charmant pour mieux la dominer, qu’elle réussirait son ascension…
Aux Oscars qui seront décernés le 24 février prochain, La favorite compte dix nominations dont celles de meilleure actrice pour Olivia Colman alors que Rachel Weisz et Emma Stone sont en concurrence pour le meilleur second rôle féminin. Gageons que Yorgos Lanthimos pourrait bien décrocher cette statuette qui manque encore sur les étagères de sa bibliothèque… En tout cas, même sans Oscar, son nouveau film est une belle réussite.

LA FAVORITE Comédie dramatique (Grande-Bretagne – 2h) de Yorgos Lanthimos avec Olivia Colman, Rachel Weisz, Emma Stone, James Smith, Mark Gatiss, Nicholas Hoult, Joe Alwyn, Emma Delve, Jennifer White. Dans les salles le 6 février.