Sodome et Gomorrhe dans la cité des rêves  

Nellie LaRoy (Margot Robbie) dans une fiesta orgiaque. DR

Nellie LaRoy (Margot Robbie)
dans une fiesta orgiaque. DR

Un éléphant, des chevaux, un lézard et un serpent à sonnette… Comme une métaphore du Los Angeles des années vingt ? Un univers bestial ? Le pachyderme que le malheureux Manny Torrès tente de faire grimper une côte sur un camion branlant, est l’une des attractions d’une soirée offerte dans son manoir par un tycoon du Hollywood des années vingt. Et comme la pauvre bête défèque de trouille, l’épanchement donne déjà le ton…
Babylon peut alors entrer dans le vif du sujet avec une longue séquence orgiaque à la façon des lupanars baignés de rouge où des nains armés de phallus gigantesques traversent les lieux tandis qu’un orchestre de jazz donne toute sa mesure. Partout, on copule, jeunes, vieux, belles, flétri(e)s sur fond de morphine, coke, héroïne, éther… Dans un salon décoré de charmants anges, un obèse nu est chevauché par une beauté hystérique qui finira mal. On ne peut s’empêcher de songer à la tragique trajectoire de Roscoe -Fatty- Arbuckle, la plus populaire star du muet, dont la carrière s’acheva net à à cause de la mort suspecte d’une starlette… L’alcool coule à flots et les bouteilles de champagne finissent dans un endroit que la pudeur nous interdit d’évoquer ici.
On l’a deviné, le Hollywood des années vingt est un bordel à ciel ouvert. La dépravation semble être la règle et Damien Chazelle invite, dans les pas de Manny Torrès, jeune immigrant mexicain fasciné par le cinéma et prêt à tout pour entrer dans cet univers, à une visite guidée qui a seulement le défaut de s’étirer sur plus de trois heures. Car pour le reste, cette sauvage chronique tient ses promesses, en l’occurrence lever le voile sur les coulisses de la cité des rêves.
Auteur d’un Whiplash (2014) salué par la critique et d’un La La Land (2016) plébiscité par le public des salles obscures, le réalisateur franco-américain de 38 ans s’inscrit donc dans un genre -le cinéma sur le cinéma- où il est précédé par Fellini (Huit et demi), Tornatore (Cinema Paradiso), Truffaut (La nuit américaine) ou son confrère Tarantino avec Once Upon a Time… in Hollywood dans lequel on trouvait déjà Brad Pitt.

Silence! On tourne! DR

Silence ! On tourne ! DR

« Je voulais examiner, dit le cinéaste, au microscope les débuts d’une forme d’art et d’une industrie, lorsque toutes deux étaient encore en train de trouver leurs marques et, plus profondément, j’aimais l’idée d’observer une société en mutation. » L’une des mutations les plus cataclysmiques de l’époque fut évidemment le passage du muet au parlant. Une rupture qui précipita la chute de stars qui n’avaient pas la voix adéquate pour durer… Viendra aussi le temps où, après les pires excès et la débauche, Hollywood se munira d’un Code de production, surnommé Code Hays, qui déclare : « Aucun film ne sera produit qui porterait atteinte aux valeurs morales des spectateurs. De la même manière la sympathie du spectateur ne doit jamais aller du côté du crime, des méfaits, du mal ou du péché ».
Entre fascination et mélancolie, Chazelle excelle quand il met en scène des tournages… C’est le cas, dans de vastes espaces écrasés de soleil et accueillant tout un orchestre symphonique, pour une séquence de bataille avec des centaines de figurants et un réalisateur à l’accent allemand (Erich von Stroheim ?) promettant de mettre une balle dans la tête à l’assistant apeuré.
C’est encore le cas pour une scène de bar dans lequel une certaine Nellie LaRoy, recrutée pour suppléer une actrice camée jusqu’aux yeux, va faire montre, seins en bataille, d’un beau talent. En plus, la pétulante Nelly est capable de pleurer à la demande… Enfin, alors que le parlant en est à ses balbutiements, on voit se succéder des prises parce que Nelly, encore elle, ne respecte pas sa marque sous le micro, parce qu’une porte grince, parce que Nellie parle trop fort ou pas assez fort…

Jack Conrad (Brad Pitt) et Manny Torrès (Diego Calva). DR

Jack Conrad (Brad Pitt)
et Manny Torrès (Diego Calva). DR

Cette vaste galerie de personnages, à travers laquelle Manny Torrès sert de fil conducteur, peut aussi être, pour le spectateur cinéphile, un amusant jeu de piste où il s’agit de débusquer, derrière les noms d’emprunt, des vedettes ou des personnalités connues. On peut ainsi penser que Nellie LaRoy est inspirée par l’actrice Clara Bow, Jack Conrad par Gene Kelly (l’hommage à Singing in the Rain est clair) et Elinor St. John (Jean Smart) par un mix des deux plus fameuses « vipères d’Hollywood », les chroniqueuses Louella Parsons et Hedda Hopper.
La chanteuse Lady Fay Zhu (incarnée par Li Jun Li) apparaît comme une assez évidente référence à Anna May Wong, première star hollywoodienne d’origine chinoise. La scène où, en smoking et haut-de-forme, elle embrasse une jeune femme sur la bouche est un hommage à Marlène Dietrich faisant de même dans Morocco (1930) de Sternberg.
Quant au personnage d’Irvin Thalberg, c’est bien… Irvin Thalberg lui-même (incarné par Max Minghella), le producteur surnommé The Wonder Boy autant à cause de sa jeunesse que de son habileté inégalée pour choisir les bons scénarios et en tirer des films à succès…

Lady Fay Zhu (Li Jun Li) et un baiser-hommage... DR

Lady Fay Zhu (Li Jun Li)
et un baiser-hommage… DR

Mais il n’est pas nécessaire d’avoir lu tous les livres sur Hollywood pour apprécier cet enthousiaste Babylon qui s’appuie sur un formidable travail de décorateur. D’abord parce qu’au milieu d’une distribution chorale, Brad Pitt et Margot Robbie, sont éblouissants. Elle en fille sortie du ruisseau et prête à tout pour devenir une star. Lui en séducteur de l’écran, capable de toutes les frasques mais au talent intact jusqu’au jour où le succès se dérobe.
Après une ultime séquence où Manny Torrès, quinquagénaire avec femme et enfant (Diego Calva) et désormais éloigné d’un monde qu’il aima plus que tout, pleure dans une salle obscure qui passe Chantons sous la pluie, Babylon s’achève par une pure déclaration d’amour au 7e art. Dans un long générique de fin, Chazelle salue aussi bien Le chien andalou de Luis Bunuel que Ben Hur de William Wyler en passant par Louise Brooks et Ingmar Bergman. « Parce que, comme le dit un personnage du film, ce qui est projeté l-haut, ça a de l’importance pour les gens. »

BABYLON Comédie dramatique (USA – 3h09) de Damien Chazelle avec Diego Calva, Margot Robbie, Brad Pitt, Jean Smart, Jovan Adepo, Li Jun Li, P.J. Byrne, Lukas Haas, Tobey Maguire, Olivia Hamilton, Max Minghella, Katherine Waterston, Flea, Samara Weaving, Rory Scovel, Eric Roberts, Ethan Suplee, Olivia Wilde, Spike Jonze.
Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs. Dans les salles le 18 janvier.

 

Terribles familles!  

"La ligne": Cristina (Valeria Bruni Tedeschi), une mère blessée. DR

« La ligne »: Cristina (Valeria Bruni Tedeschi),
une mère blessée. DR

VIOLENCE.- Images au ralenti : des objets divers et variés volent à travers l’espace et se fracassent sur les murs. Parmi ces objets, des partitions de musique… Après cette ouverture sur laquelle court le générique du troisième long-métrage de fiction d’Ursula Meier, c’est, cette fois, un affrontement violent qui oppose une mère et sa fille dans la maison familiale. Touchée au visage, Christina chute et frappe lourdement le bord d’un piano… Tandis qu’on s’active pour secourir Christina, Margaret, 35 ans, est littéralement expulsée hors de la maison par les membres de sa famille. Pour avoir ainsi agressé violemment sa mère, Margaret doit se soumettre à une mesure stricte d’éloignement en attendant son jugement: elle n’a plus le droit, pour une durée de trois mois, de rentrer en contact avec sa mère, ni de s’approcher à moins de cent mètres de la maison familiale. Mais cette distance qui la sépare de son foyer ne fait qu’exacerber son désir de se rapprocher des siens. Chaque jour la voit revenir sur cette frontière aussi invisible qu’infranchissable.
Evoquant La ligne (France – 1h43. Dans les salles le 11 janvier), la cinéaste franco-suisse (elle est née à Besançon) note : « Dans la plupart des récits, il s’agit souvent de la rencontre entre les personnages qui fait avancer l’histoire or dans La Ligne c’est au contraire la mise à distance du personnage principal qui crée la dynamique du récit. Mise à l’écart et bannie de sa famille, Margaret se retrouve littéralement « enfermée dehors ». La « ligne », endroit précis qui délimite l’espace interdit à Margaret, devient l’obstacle du personnage au sens littéral comme au figuré et par conséquent le lieu de toutes les tensions. »
D’abord presque irréelle car immatérielle, cette ligne, tracée à la peinture bleue par Marion, la jeune sœur de Margaret, va devenir visible et tangible, une quasi-frontière où Margaret revient tous les jours, contre laquelle elle se frotte, bute, se cogne. Véritable gardienne de la ligne, Marion s’assure que Margaret ne la franchira pas. Mais, devant ce mur invisible, l’impuissance de Margaret s’amplifie et se nourrit encore de sa propre violence.

"La ligne": Margaret (Stéphanie Blanchoud) et Julien (Benjamin Biolay). DR

« La ligne »: Margaret (Stéphanie Blanchoud)
et Julien (Benjamin Biolay). DR

Dans un décor hivernal, vaste comme les espaces d’un western urbain dans la Suisse d’aujourd’hui, Ursula Meier orchestre brillamment de permanentes tensions. Car rien ne va dans ce « cercle » familial complètement explosé. Pianiste de talent, Christina, la mère blessée, perd le contact avec le réel et s’inscrit dans une liaison avec un jeune homme. Marion (Elli Spagnolo) tente de s’en remettre à Dieu et à sa foi. Louise, l’autre sœur (India Hair), se débat avec sa maternité et l’arrivée de ses jumelles… Quant à Margaret, elle se bat désormais contre elle-même, taisant un besoin effréné d’amour et de reconnaissance trop enfoui au fond du cœur.
Valeria Bruni Tedeschi est remarquable en mère qui a toujours choisi ses amours au détriment de ses enfants et qui leur a fait porter la responsabilité de l’échec de sa carrière de pianiste. Quant à Stéphanie Blanchoud, actrice, chanteuse, auteure dramatique et metteuse en scène helvético-belge, c’est la grande découverte de La ligne. Sa Margaret est restée comme figée et inconsolable dans une enfance chimérique à cause de cette mère infantile, fuyante et culpabilisante. Elle souffre de cette violence qu’elle n’arrive pas à canaliser et qui peut exploser à tout moment.
Enfin la musique qui, dit-on, adoucit les mœurs, tient une place de choix dans le film. C’est à la fois le lien et le fil conducteur entre les personnages… La musique comble le manque affectif de Margaret et révèle aussi un talent plein de douceur et de fragilité. Il y a dans La ligne, de belles séquences apaisées, celles où Margaret retrouve Julien, son ancien amoureux (Benjamin Biolay) auprès duquel elle mesure tout ce qu’elle a gâché.

"L'immensita": Clara (Penelope Cruz), une mère fragile.DR

« L’immensita »: Clara (Penelope Cruz),
une mère fragile.DR

FANTAISIE.- Dans la Rome des années 1970, tout ne va pour le mieux dans la famille Borghetti. Clara, la mère venue d’Espagne et Felice, le père sicilien, se s’entendent plus, ne s’aiment plus mais n’arrivent pas non plus à se quitter. Dans cette famille qui bat de l’aile, les enfants vont un peu à la dérive, surtout Adriana, l’aînée, née dans une corps qui ne lui correspond pas. Sous le regard de son jeune frère et de sa petite sœur, « Adri », 12 ans, tente de trouver ses marques en traversant les hautes herbes qui séparent les nouveaux beaux quartiers de la Cité éternelle d’une zone en construction occupée par des migrants. Celle qui se fait appeler Andrea va y rencontrer une fille de son âge avec laquelle le courant passe…
L’immensita (Italie – 1h 34. Dans les salles le 11 janvier) prend évidemment une connotation particulière lorsque l’on sait qu’Emanuele Crialese a révélé à la Mostra de Venise où son film était en sélection officielle, qu’il était née femme et qu’il avait fait sa transition… Si le cinéaste romain de 57 ans, connu pour le succès de Respiro (2002), s’est défendu du caractère strictement autobiographique de son film, il n’a pas nié que L’immensita, son cinquième long-métrage, puisait largement à sa propre histoire et à ses souvenirs.

"L'immensita": Adri (Luana Giuliani) en quête d'identité de genre. DR

« L’immensita »: Adri (Luana Giuliani)
en quête d’identité de genre. DR

« Au cœur de mes films, dit Crialese, il y a souvent une famille, presque toujours fragmentée, problématique, voire dysfonctionnelle. Je crois que L’immensita représente un peu l’aboutissement d’un sujet que j’étudie depuis un certain temps, d’une enquête sur un type de famille qui ne parvient pas à offrir une protection, où les enfants ne trouvent pas la sécurité, où manque l’amour conjugal, la complicité et la maturité des figures de référence. » C’est en effet une figure maternelle désemparée et fragile qu’incarne, ici, une Penelope Cruz, remarquable et resplendissante comme à son habitude. Clara va trouver refuge dans la relation complice qu’elle entretient avec ses trois enfants, en particulier avec « Adri » (Luana Giuliani). Faisant fi d’un mari macho et brutal qui l’étouffe mais aussi des jugements de son entourage, Clara va s’ingénier à insuffler de la fantaisie dans sa vie et transmettre le goût de la liberté à ses enfants, au détriment de l’équilibre familial… Si le film reconstitue bien les seventies italiennes (avec notamment ses émissions de variétés à la télé), il ne parvient pas à retenir complètement l’attention du spectateur, peut-être parce qu’il ne choisit pas son bord entre le portrait d’une mère au bord de la crise de nerfs et celui d’une jeune fille qui commence à remettre en question son identité de genre…

Les larmes du sergent Thierno  

Bakary Diallo (Omar Sy) et son fils Thierno (Alassane Diong) dans la tourmente.

Bakary Diallo (Omar Sy) et son fils Thierno (Alassane Diong) dans la tourmente.

En novembre 1920, aux environs de Verdun, deux soldats creusent la terre encore martyrisée des combats de la Grande guerre… Sous leurs pelles, soudain apparaissent des ossements blancs…
Quelques années auparavant, à Fouta Toro, dans le nord du Sénégal, Bakary Diallo et son fils Thierno soignent l’une de leurs bêtes, blessée au pied. Si le paysage est paisible et si les deux hommes conduisent tranquillement leur troupeau, d’inquiétants grondements laissent cependant penser qu’ils ne seront plus en paix longtemps… Autour du feu, dans le village, les anciens murmurent que les Français s’en prennent aux jeunes gens pour les enrôler de force pour aller combattre sur les champs de bataille de 14-18.
Capturé à deux pas de chez lui, Thierno va connaître le sort de multiples tirailleurs sénégalais. Mais Bakary, son père, ne l’entend pas de cette oreille. Pour arracher son fils au carnage promis, il va spontanément prendre l’uniforme. Et l’officier français le félicite pour son engagement volontaire envers la mère Patrie.
Mais Bakary n’a qu’une idée en tête : protéger son fils de la mort et tout mettre en œuvre pour le ramener au pays. Mais, du cantinement aux tranchées, ce ne sera pas une mince affaire.
Après un CAP de photographe, Mathieu Vadepied, né en 1963, travaille comme assistant de photographes de mode, puis avec Raymond Depardon. Dans les années 90, il réalise des clips vidéo tout en travaillant comme directeur de la photo sur Samba Traoré (1995) d’Idrissa Ouedraogo et Sur mes lèvres de Jacques Audiard (2001), film nommé aux Césars 2002 pour la meilleure photo. Il collabore ensuite avec Xavier Durringer comme directeur de la photo sur J’irai au paradis car l’enfer est ici (1997) et Les vilains (1999). Egalement directeur artistique sur Intouchables (2011) et Le sens de la fête (2021) du tandem Nakache-Toledano, il entreprend en 2014 son premier long-métrage d’abord intitulé Adama, qui sortira l’année suivante sous le titre La vie en grand. Vadepied y raconte l’odyssée d’Adama, 14 ans, vivant dans la banlieue parisienne et s’occupant de Fatou, sa mère analphabète et livrée à elle-même…

Au coeur de la mitraille...

Au coeur de la mitraille…

Evoquant la naissance du projet de Tirailleurs, présenté en ouverture d’un Certain regard à Cannes 2022, Mathieu Vadepied se souvient : « L’idée du film est née en 1998 avec la mort du dernier tirailleur sénégalais, Abdoulaye Ndiaye, à l’âge de 104 ans, enrôlé de force en 1914. L’ironie du sort est qu’il meurt la veille du jour où il devait recevoir la Légion d’honneur promise par le président de la République, Jacques Chirac. A ce moment-là, et je ne sais pas pourquoi, je me dis que si ça se trouve dans la tombe du Soldat inconnu reposent les restes d’un tirailleur de l’armée coloniale issu d’un de ces pays africains colonisés alors par la France. Cela a commencé ainsi. »
Si Tirailleurs retient l’attention, c’est parce que le film se penche sur une histoire peu et mal connue. Le premier bataillon de tirailleurs a été créé par décret impérial en juillet 1857. Ce corps de militaires a été constitué au sein de l’empire colonial français et composé de soldats africains, du Maghreb à l’Afrique subsaharienne. Ils ont participé à des moments de gloire – la défense de Reims en 1918 ou la bataille de Bir Hakeim en 1940 – comme à des tragédies tels que les terribles massacres commis par la Wehrmacht à leur encontre lors de la campagne de France.
Quant aux tirailleurs dits « sénégalais » (venus du Sénégal mais aussi de toute l’Afrique), ils sont montés au front, aux côtés des poilus de métropole. Ils étaient près de 200 000 à combattre, 30 000 sont morts sur les champs de bataille de la Grande guerre, beaucoup sont revenus blessés ou invalides. Près de 150.000 ont été mobilisés durant la Seconde Guerre mondiale.
Les chiffres varient selon les sources. Même si cela commence à changer, rares sont les livres, et encore moins les films, qui retracent leur histoire. De même que leur présence dans les manuels scolaires ne saute pas aux yeux. En revanche, on se souvient de l’image dégradante du tirailleur sénégalais laissée par la publicité Y a bon Banania ! . On ne connaît pas le nombre de tirailleurs recrutés de force, parfois avec violence. Ils ont été enrôlés dans toutes les guerres coloniales. Ce corps militaire a été dissous en 1960.

Le lieutenant Chambeau (Jonas Bosquet) se bat dans la tranchée.

Le lieutenant Chambeau (Jonas Bosquet)
se bat dans la tranchée.

Aujourd’hui encore, l’affaire des pensions de retraites et du minimum vieillesse des derniers tirailleurs, qui peuvent légitimement se sentir « citoyens de seconde zone », n’est pas réglée.
Tout en souhaitant que son film puisse être vu par le public le plus large possible, le réalisateur estime que, sans reconnaissance de notre passé commun, on ne peut pas continuer, on ne peut pas réparer, on ne peut pas créer ensemble une société bâtie sur le respect. Bien sûr, on pourrait trouver ce propos présomptueux à propos d’une production de fiction mais Tirailleurs s’inscrit dans une démarche qui l’éloigne du film de guerre classique (on songe bien sûr à Indigènes mis en scène en 2006 par Rachid Bouchareb) pour devenir un drame intime sur une forte relation père-fils. Bien sûr, la guerre et ses malheurs est présente en permanence dans la trajectoire de Bakary et Thierno mais elle demeure (presque) en toile de fond tant le cinéaste se concentre, dans un ton alors universel, sur la transmission et sur ce moment de bascule où l’autorité du père est battue en brèche par celle du fils.

Le sergent Thierno, soldat perdu... Photos Marie-Clémence David

Le sergent Thierno, soldat perdu…
Photos Marie-Clémence David

Car Bakary est obsédé par l’idée, la nécessité d’arracher Thierno à la guerre alors que le fils se laisse emporter par l’idée de la défense de la France, passant caporal puis sergent…
Récit à hauteur d’homme aux images froides, filmé, pour les séquences dans les tranchées, à la manière d’un reporter de guerre, caméra à l’épaule, Tirailleurs prend parfois un ton grinçant comme lorsque le général Chambeau, venu sur le front à l’heure d’affronter la Bête, harangue les poilus africains en bleu horizon, leur intimant l’ordre d’oublier la peur, la lâcheté, le désarroi pour ne penser qu’au courage et se battre pour vaincre, devenant ainsi des citoyens français… Il y a des moments forts ainsi lorsque les larmes coulent sur le visage du sergent Thierno, fraîchement médaillé ou lorsque Bakary libère, dans la nuit, un renard pris dans les barbelés du champ de bataille…
Si Tirailleurs sonne juste, si la langue peule parlée tout au long du film ajoute à son authenticité, si Omar Sy, tout en retenue, et Alassane Diong, tout en fragilité, sont très bons, c’est sans doute aussi parce que Mathieu Vadepied est personnellement marqué par ce lien avec le continent africain depuis l’enfance. Son grand-père Raoul, auquel le film est dédié, était maire d’Evron, une petite ville agricole de la Mayenne. Cette commune était jumelée avec Lakota, petite cité de Côte d’Ivoire. Et le petit Mathieu voyait souvent des délégations ivoiriennes venir lors de manifestations festives et culturelles à Evron. Des images demeurées ancrées…

TIRAILLEURS Drame (France – 1h40) de Mathieu Vadepied avec Omar Sy, Alassane Diong, Jonas Bosquet, Bamar Kane, Alassane Sy, Aminiata Wone, François Chattot, Clément Sambou, Léa Carne. Dans les salles le 4 janvier.

L’artiste, le fonctionnaire et la mareyeuse  

"Caravane": Isabelle Huppert et Riccardo Scamarcio.

« Caravage »: Isabelle Huppert
et Riccardo Scamarcio.

GENIE.- Plus connu sous le nom du Caravage, Michele-Angelo Merisi est un immense artiste mais c’est aussi un rebelle qui se heurte aux règles de l’Église. Celles-ci prescrivent notamment comment les thèmes religieux doivent être représentés dans l’art. Lorsque le pape Paul V apprend que le peintre utilise des filles de joie (Lena Antonietti, fameuse prostituée romaine, devint son modèle favori) des voleurs et des vagabonds comme modèles pour ses tableaux, il fait effectuer des recherches par ses services secrets. Les résultats seraient déterminants pour l’octroi d’une grâce au Caravage. Pour le meurtre d’un rival issu d’une noble famille, Merisi a été condamné à mort par décapitation. En attendant, grâce au soutien de la riche marquise Costanza Sforza Colonna (Isabelle Huppert), secrètement éprise de lui, Caravaggio a pu se réfugier à Naples. Le souverain pontife a confié à un inquiétant inquisiteur (Louis Garrel) surnommé L’ombre, de mener l’enquête sur ce génie de la peinture. Troublé par la puissance de ses oeuvres, le policier va découvrir les vices et les vertus contradictoires du Caravage, tenant de la sorte sa vie -et sa mort- est entre ses mains.
« La première idée du film, se souvient le réalisateur, remonte à 1968, lorsque, récemment arrivé à Rome, je passais mes après-midi Piazza Campo de’ Fiori avec mes collègues du Conservatoire. L’histoire de la ville (…) ont fait rêver à des projets futurs ayant pour cadre cette période historique et cette ville-monde dans laquelle coexistaient la papauté, la noblesse et les misérables, où Caravage cherchait sa place. Le film que j’avais en tête rendrait toute l’authenticité du peintre avec ses vices et ses vertus, son humanité profonde et viscérale, et en même temps toute la vérité de son époque. »

"Caravage":  Riccardo Scamarcio, Louis Garrel. Photos Luisa Carcavale

« Caravage »: Riccardo Scamarcio, Louis Garrel.
Photos Luisa Carcavale

Porté par Riccardo Scamarcio, Caravage (Italie – 1h58. Dans les salles le 28 décembre), treizième film comme réalisateur du comédien Michele Placido (il incarne ici le cardinal Del Monte, un soutien du peintre) imagine le célèbre peintre comme un artiste pop, menant la vie tourbillonnante qu’il mènerait aujourd’hui à New York ou à Londres. Ce Milanais de naissance (1571-1610) est venu à Rome parce que c’est le centre du monde, un univers d’immigrés, de prostituées, de prêtres, de pèlerins, de cardinaux, de princes et de voyous. Un univers de grandes richesses et d’extrême pauvreté, de pouvoirs forts et d’immenses servitudes, l’argent qui coule à flots dans les palais et le peuple qui meurt de faim dans les ruelles.
En suivant Merisi, obsédé par la nécessité d’appuyer son art sur la réalité nue de l’existence, le cinéaste s’est fixé un défi, celui de subvertir l’imagerie courante des films se déroulant à la fin du XVIe siècle afin de réaliser un film authentique, sale, loin de la tentation d’une reconstitution léchée. Le Caravage, génie novateur et tourmenté, se glisse dans un univers foisonnant, volontiers nocturne, où il évolue à l’aise au milieu d’une humanité turbulente de criminels, de mendiants et de catins. Débraillé, souillé par les marques de son métier, toujours avec une épée, prêt à se battre, il s’attirera la haine d’ennemis puissants et sera l’artisan de son propre destin tragique.

"Vivre": Bill Nighy. DR

« Vivre »: Bill Nighy. DR

DIGNITE.- Dans l’Angleterre de 1953, Londres panse encore ses plaies après la Seconde Guerre mondiale. Fonctionnaire au long cours et chef du bureau des travaux publics municipaux, M. Williams est cependant un rouage impuissant dans le système administratif de la ville qui doit se reconstruire. Il mène une vie morne et sans intérêt, mais tout change lorsque son médecin lui annonce qu’il lui reste six mois, au mieux neuf mois à vivre. Déchiré par la nouvelle mais n’en laissant rien paraître, Williams est contraint de faire le point sur son existence. Au lieu de prendre, une nouvelle fois, le train de banlieue du matin qui va l’amener à Waterloo Station puis à son travail, il choisit de passer outre… Dans un café au bord de la mer, il croise un inconnu auquel il se confie et qui va l’aider à rejeter son quotidien banal et routinier. Au sortir d’un pub, une fille lui vole son chapeau melon qui sera remplacé par un feutre mou. Williams peut commencer enfin à vivre pleinement sa vie.
Les premières séquences de Vivre (Grande-Bretagne – 1h42. Dans les salles le 28 décembre) sont savoureuses. Dans de sombres bureaux, Wakeling, une nouvelle recrue, s’initie à un difficile labeur : apprendre à enterrer un dossier. Et le ballet de quelques mères de famille militant pour la création d’un espace de jeux pour leurs enfants sur un terrain fracassé par le Blitz, trimballées de service en service, est une petite réussite de l’humour britannique. Mais le propos va rapidement se centrer sur Williams, incarné à la perfection par un grand Bill Nighy capable de la meilleure comédie (Love Actually en 2003) mais parfaitement émouvant, ici, en homme né à l’époque édouardienne, rigide, conformiste mais qui va faire sauter un verrou.

"Vivre": Bill Nighy et Aimee Lou Wood. DR

« Vivre »: Bill Nighy et Aimee Lou Wood. DR

Pour éviter les clichés trop « british », les producteurs de Living (en v.o.) ont fait appel au Sud-africain Oliver Hermanus qui se sort à son avantage de ce remake du film japonais éponyme dAkira Kurosawa sorti en 1952, lui-même inspiré du roman La Mort d’Ivan Ilitch de Léon Tolstoï publié en 1886. Dans une reconstitution historique soignée mais pas trop envahissante, le cinéaste se concentre sur un homme digne mais engoncé dans les convenances auquel une ultime et utile réalisation va permettre de se regarder en face et d’affronter, avec un fin sourire, la dernière épreuve.

"La passagère": Cécile de France.

« La passagère »: Cécile de France.

PLAISIR.- Quelque part, dans un bateau sur l’océan, au large des côtes de la Vendée, un couple de marins-pêcheurs ramène dans ses filets crabes et homards. Bientôt, cette belle pêche ira garnir les tables… Voilà une quinzaine d’années que Chiara Maertens a quitté sa Belgique natale pour venir vivre sur une île de la côte atlantique, là où son mari Antoine a grandi. Ils forment un couple heureux et amoureux.
Chiara a appris le métier d’Antoine, la pêche, et travaille à ses côtés depuis deux décennies. Pour l’aider dans sa tâche, le couple a décidé de recruter un apprenti. Un premier n’a pas fait l’affaire. Le nouveau venu, Maxence, va peu à peu bousculer les certitudes de Chiara… Lors du mariage d’un vieil ami du couple, Maxence entraîne Chiara, passablement éméchée, dans une maison vide et à vendre. Commence alors un jeu érotique où Chiara cède à Maxence. Mais, dit-elle, on n’en parle plus. Voeu pieux. Si Chiara résiste longtemps, le départ d’Antoine pour Londres où il doit participer à des négociations sur la pêche et le Brexit, va précipiter les choses…

"La passagère": Cécile de France, Grégoire Monsaingeon, Félix Lefebvre. Photos Laure Chichmanov

« La passagère »: Cécile de France,
Grégoire Monsaingeon, Félix Lefebvre.
Photos Laure Chichmanov

Avec La passagère (France – 1h42. Dans les salles le 28 décembre), Heloïse Pelloquet, qui a déjà une carrière de réalisatrice de courts-métrages et de monteuse, notamment pour Guillaume Brac et Axelle Ropert, signe son premier « long » et part d’un personnage autonome et fort, ici une femme de la quarantaine, une travailleuse, qui va vivre une histoire d’amour adultère avec un très jeune homme. « J’avais envie, dit la cinéaste, d’écrire le plaisir d’une femme qui ne se l’autorise pas facilement. Avec l’idée de faire de Chiara une femme moderne, dans la vie active, et non le schéma classique d’une bourgeoise désœuvrée à la Emma Bovary, ou d’une femme au foyer adultère par ennui. » De manière agréable, La passagère va s’inscrire dans un milieu réaliste sur fond de mer et de vent et se développer dans un récit romanesque et sensuel (avec des scènes d’amour assumées) où une femme bien dans sa peau (et qui a même le courage de déplaire), revendique son droit au plaisir de façon naturelle, en suivant son élan, sans que cela ne provienne pas d’une blessure intime à panser ou d’une réflexion élaborée.
Le film doit presque tout à une Cécile de France fine, radieuse, hâlée, dont le sourire éclatant est celui d’une femme libre et qui assume in fine ses choix…

Une famille unie face aux méchants bleus  

La famille Sully prête à affronter les dangers. DR

La famille Sully prête à affronter les dangers. DR

C’est probablement trivial mais on a tendance à résumer Avatar à ses chiffres. Le n°1 avait frappé très fort dans le business cinématographique puisque 14,77 millions de spectateurs avaient vu, en 2009, le premier film d’une saga qui doit en compter cinq, l’ultime Avatar étant prévu pour 2028. Et si le premier Avatar ne figura pas tout en haut du box-office français, cela ne dérangea pas forcément James Cameron puisqu’il tient la tête du classement français avec son Titanic (1997) et ses 21,77 millions de tickets vendus.
En attendant, si l’on en croit les chiffres fournis par la News de Box Office, Avatar 2 a déjà réuni, en une semaine d’exploitation, 2 739 848 amateurs de science-fiction et d’action. Plutôt prometteur, d’autant qu’on évolue là sur un marché simplement planétaire !
Si les forêts de Pandora sont pleines de dangers, Jake Sully estime cependant que le bonheur est une chose simple. Mais le chef des Omaticaya, soutenu par sa compagne Neytiri, sait aussi qu’il peut s’évanouir en un instant. Surtout lorsque ceux qui viennent du ciel décident de revenir en force sur Pandora. Et l’envahisseur n’y va pas avec le dos de la cuillère, lançant ses énormes machines et ses menaçants bulldozers sur une jungle encore paisible l’instant d’avant. D’ailleurs Jake avait surtout pour préoccupation de veiller à la bonne marche de sa famille et à l’éducation de ses enfants Neteyam, l’aîné, Lo’ak, son jeune frère, Kiri, leur fille adoptive, Tuk, la cadette et Spider, un garçon humain abandonné sur Pandora…

Le colonel Quaritch, chef des méchants bleus. DR

Le colonel Quaritch,
chef des méchants bleus. DR

Si les humains venus du ciel reviennent en force sur Pandora, c’est pour « pacifier » cette planète luxuriante et la préparer à devenir une nouvelle Terre et accueillir leur exode. Pour cette conquête, ils s’appuient sur une redoutable escouade de « recombinants », des avatars N’avi auxquels on a implanté les souvenirs de Marines décédés. Cette unité bleue est menée par le colonel Quaritch qui avait pris soin de faire une sauvegarde de sa mémoire et de sa personnalité avant la bataille où il perdit la vie. Pour Quaritch et ses féroces nervis bleus, la mission est simple : éliminer Jake Sully, le leader de l’insurrection Na’vi.
Ayant connu Quaritch dans sa vie d’avant, Jake ne peut ignorer que la lutte sera sans merci. Mais ce combattant émérite est aussi un père : « Nous ne sommes pas une escouade, nous sommes une famille », lance-t-il aux siens…
Pour son second Avatar, James Cameron a mis les petits plats dans les grands et Auguste, mon jeune voisin, ses lunettes 3D bien posées sur le nez, poussait des Ohhhh et des Ahhhh avant de considérer in fine que « c’est trop stylé » ! Il est vrai que le cinéaste canadien ne lésine sur rien, ni la durée (3h12, c’est quand même un poil long) ni les combats, ni surtout les beaux sentiments familiaux (« Un père protège, c’est sa raison d’être » ou encore « Cette famille sera notre forteresse ») et encore moins sur un discours écologiste, évidemment bienvenu, qui devrait trouver son écho dans le public des salles obscures.

Jake Sully fraternise avec Tonowari, le chef des Metkayina. DR

Jake Sully fraternise avec Tonowari,
le chef des Metkayina. DR

Tandis que Quaritch tente de kidnapper les enfants de Jake et Neytiri pour en faire une précieuse monnaie d’échange, Sully doit se rendre à l’évidence : pour mettre les siens à l’abri, il lui faut partir et rejoindre le territoire des Metkayina, un clan de la mer qui vit sur la côte est de Pandora. Mais ce peuple du récif dirigé par Tonowari voit d’un mauvais œil, la famille Sully arriver dans ses terres lacustres. Mais Jake et les siens sont prêts à s’adapter aux mœurs et aux pratiques des Metkayina. Très vite, tous vont se mettre à l’eau, chevauchant de longilignes et rapides créatures ou fraternisant avec de gigantesques cétacés, notamment Payakan, le banni, avec lequel Neteyam entretient une relation privilégiée…
Les (multiples) séquences aquatiques, notamment sous-marines, permettent à Avatar 2, de multiplier les belles images tout en distillant un discours sur ceux qui exploitent les océans. Il en va ainsi d’affreux constamment ricanants qui chassent la baleine avec des harpons à tête explosive afin de prélever dans son cerveau une substance qui sera vendue très chère parce qu’elle peut arrêter le vieillissement humain…

Lo'ak et son ami Payakan. DR

Lo’ak et son ami Payakan. DR

Mais toutes les forces de la mer et notamment des plantes connectées et « spirtuelles » vont faire la différence dans le sauvage (mais assez interminable) combat qui achève ce n°2. Sur un bateau en perdition (le Titanic n’est pas loin), Quaritch fait donner toute sa troupe face à un Sully jamais aussi déterminé que lorsqu’il défend les siens. Et Jake trouve un fameux appui familial grâce aux qualités d’archère de Neytiri…
Avec ce second Avatar (qui comprend au moins quatre fins dont les obsèques de Neteyam tué au combat), James Cameron joue la carte du grand spectacle et, avec un jolie maîtrise des moyens modernes du cinéma, réussit assurément son coup. Mais force est aussi de constater que son scénario manque d’épaisseur, se résumant à des considérations sur l’eau (« La mer est ta maison avant ta naissance et après ta mort ») et sur la famille (« Une famille se serre les coudes. C’est sa plus grande force et sa plus grande faiblesse… »)
Mais comme les chiffres semblent bons, l’aventure Avatar ne devrait pas s’arrêter de sitôt. S’en plaindra-t-on ?

AVATAR : LA VOIE DE L’EAU Fantastique (USA – 3h12) de James Cameron avec Sam Worthington, Zoe Saldana, Stephen Lang, Sigourney Weaver, Kate Winslet, Cliff Curtis, Joel David Moore, CCH Pounder, Edie Falco, Britain Dalton, Jamie Flatters, Trinity Jo-Li Bliss, Jack Champion. Dans les salles le 14 décembre. Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs.

Combat des chefs et thriller vosgien  

"Maestro(s)": Denis Dumas (Yvan Attal).

« Maestro(s) »: Denis Dumas (Yvan Attal).

EGO(S).- Denis Dumas vient de triompher une nouvelle fois aux Victoires de la Musique… Une récompense qui touche sans doute ce chef d’orchestre de grande réputation même s’il fait mine de ne pas trop en avoir cure… Devant sa télévision, François Dumas, le père de Denis, lui-même grand chef à la longue et brillante carrière internationale, grimace. Il n’a que mépris pour ces festivités télévisuelles et sans doute regrette-t-il aussi que son fils se prête à ces indignes singeries. Mais, de toutes manières, entre Dumas père et fils, les ponts sont coupés depuis longtemps. Et lorsque Hélène, la femme de François et la mère de Denis, réussit à les réunir pour un dîner-anniversaire de famille, le patriarche et son rejeton ne cessent de se lancer des piques… Mais une formidable annonce va bouleverser l’existence des deux maestros. François Dumas a reçu un appel l’informant qu’il a été choisi pour devenir le directeur musical de la Scala de Milan. Las, la secrétaire d’Alexandre Mayer, le patron du prestigieux établissement, s’est trompée de Dumas. Heureux pour son père, et en même temps envieux, Denis est bouleversé lorsqu’il apprend la méprise : c’est lui, en réalité, qui est attendu à Milan…
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"Maestro(s)": François Dumas (Pierre Arditi) Photos Julien Panié

« Maestro(s) »: François Dumas (Pierre Arditi)
Photos Julien Panié

évélé en 2001 avec Barnie et ses petites contrariétés, Bruno Chiche a ensuite réalisé diverses comédies dramatiques ou romantiques. Pour Maestro(s) (France – 1h27. Dans les salles le 7 décembre), le cinéaste s’est (librement) appuyé sur un film israélien (Footnote, sorti en 2011) de Joseph Cedar qui mettait en scène, dans un récit tragi-comique, la relation compliquée entre un père et un fils, tous deux érudits, qui se partagent le même champ d’étude : le Talmud.
Dans ce qu’il décrit comme son film le plus personnel, le cinéaste a choisi l’univers de la musique classique. Un monde feutré où les coups n’en sont pas moins rudes. Un père et un fils, qui se sont toujours considérés -mais sans jamais réussir à s’en parler- comme concurrents dans le même domaine, se retrouvent dans une situation exceptionnelle où il faudra mettre carte sur table ou… partition sur pupitre. Car, comment dire à un père qu’il ne vivra pas le rêve de sa vie… Et les répliques deviennent alors terribles, ainsi lorsque Denis lâche « Je ne suis pas le fils que t’aurais aimé avoir… » et que François renvoie : « La pire chose pour un père, c’est de susciter la pitié de son fils ! »
Aux accents de Mozart, Schubert, Brahms, Dvorak, Rachmaninov ou Beethoven (sans oublier la musique originale de Florencia Di Concilio), Maestro(s) va dérouler avec aisance une trame bien huilée et parfaitement portée par un duo d’acteurs au diapason : Yvan Attal (Denis) et Pierre Arditi (François) entourés de Miou-Miou (Hélène), Caroline Anglade (Virginie, la compagne de Denis), Pascale Arbillot (l’agent de Denis) ou Nils Othenin-Girard (Mathieu, le fils de Denis).

"Le torrent": Alexandre (José Garcia) et Patrick (André Dussollier). DR

« Le torrent »: Alexandre (José Garcia)
et Patrick (André Dussollier). DR

MENSONGE.- Alexandre est un chef d’entreprise heureux. Il vient de signer un gros contrat pour des maisons antisismiques en Extreme-Orient. Il rentre chez lui pour fêter l’événement avec Juliette, son épouse. Comme ils doivent se rendre au théâtre, Alexandre propose à sa fille Lison, née d’un premier lit, de passer la nuit chez eux pour garder leur jeune fils… En essayant en cachette les robes de Juliette, Lison découvre une clé USB cachée dans une chaussure. Elle contient des images explicites montrant Juliette dans une situation compromettante avec un amant. Lorsqu’Alexandre découvre, à son tour, ces images, une violente violente dispute éclate. Juliette s’enfuit dans la nuit et fait une chute mortelle. Le lendemain, des pluies torrentielles ont emporté son corps. La gendarmerie entame une enquête et Patrick, le père de Juliette, débarque, prêt à tout pour découvrir ce qui est arrivé pendant cette nuit d’inondations. Petit à petit, Alexandre (José Garcia) se retrouve dans la peau du suspect n°1.

"Le torrent": Lison (Capucine Valmary), le capitaine Da Silva (Anne Le Ny) et Alexandre. DR

« Le torrent »: Lison (Capucine Valmary), le capitaine Da Silva (Anne Le Ny) et Alexandre. DR

Avec Le torrent (France – 1h42. Dans les salles le 30 novembre), Anne Le Ny (qui tient aussi le rôle du capitaine de gendarmerie chargé de l’enquête) signe son sixième long-métrage et propose un thriller vosgien (de nombreuses séquences ont été tournées à Gérardmer et dans ses environs) dont le personnage central s’avère être Lison (Capucine Valmary, très crédible), une presque gamine coincée entre un père qu’elle aime et qui lui demande, ni plus ni moins, de la couvrir, des enquêteurs de plus en plus curieux et Patrick (André Dussollier) prêt à la piéger… Se met alors en place une redoutable spirale des mensonges. Point du suspense, ici (on sait d’emblée ce qui s’est passé) mais plutôt une attentive approche psychologique de personnages emportés par le drame… Dans un décor de froidure, Le torrent se regarde aisément même si son esthétique l’apparente à un téléfilm façon Meurtre dans les Vosges ?

Quentin Dupieux a-t-il des volutes bleues plein la tête ?  

La Tabac Force et des admirateurs. DR

La Tabac Force et des admirateurs. DR

Dieu est un fumeur de havanes
Je vois ses nuages gris
Je sais qu’il fume même la nuit
Comme moi, ma chérie
Tu n’es qu’un fumeur de gitanes
Je vois tes volutes bleues
Me faire parfois venir les larmes aux yeux
Tu es mon maître après Dieu
Dieu est un fumeur de havanes
C’est lui-même qui m’a dit
Que la fumée envoie au paradis
Je le sais, ma chérie
Tu n’es qu’un fumeur de gitanes
Sans elles tu es malheureux
Au clair de la lune ouvre tes yeux
Pour l’amour de Dieu…

S’offrir du Gainsbourg pour ouvrir son nouveau film… Quentin Dupieux ne se refuse rien et il a bien raison puisque, d’emblée, il nous régale. Un père, une mère, un gamin en voiture, sans doute sur la route des vacances. La radio de bord sussure le duo Gainsbourg/Catherine Deneuve. Mais le gamin a besoin de faire pipi. Depuis une position escarpée, il aperçoit… Mais oui, c’est eux ! Les justiciers les plus cool du monde ! Les cinq membres de la Tabac Force sont en train de se battre avec une tortue géante qui leur donne du fil à retordre. Pour vaincre la bête, le quintet va activer ses gaz mortels. On a nommé benzène, méthanol, nicotine, mercure et ammoniaque. Autant de substances toxiques présentes dans le tabac et qui donnent leur nom aux justiciers. La tortue sera ventilée façon puzzle… Du sang et de la viande volent alentour, ce qui n’empêche pas la famille de faire une photo souvenir avec la Tabac Force. Benzène, lui, prend le gosse à part et lui conseille de ne pas faire comme son crétin de père qui tire sur sa clope. « Fumer, ça fait tousser. C’est nul ! »
Réalisateur, scénariste et aussi artiste de musique électronique, Quentin Dupieux tient une place à part dans le paysage du cinéma français. On l’a découvert en 2010 avec Rubber (tourné à Los Angeles en 14 jours avec deux appareils photo) qui racontait l’histoire d’un… pneu aux pouvoirs psychokinétiques pris d’une frénésie meurtrière en plein désert californien…

Benzène (Gilles Lellouche). DR

Benzène (Gilles Lellouche). DR

On avait compris déjà alors que Dupieux allait forcément nous embarquer, au fil de ses œuvres, dans un parcours constamment balisé d’humour foutraque.
On a pu le vérifier récemment avec Incroyable mais vrai et sa villa à l’étrange conduit rajeunissant mais aussi, plus tôt, avec Le Daim (critique sur ce site) et sa veste à franges 100 % daim qui donne à Georges, 44 ans, un « style de malade » ou encore, en 2018, avec Au poste ! (critique sur ce site), huis-clos complètement barré dans un commissariat, la nuit…
« En entreprenant, explique le cinéaste, d’écrire une comédie riche en références du passé (…) dans le simple et noble but de divertir un public abattu par le présent, je ne pensais pas trouver en chemin autant de substance ni autant de vérité… Sous ses faux airs de farce parodique, Fumer fait tousser est en fait mon film le plus sérieusement connecté au monde réel et j’en suis le premier surpris. Sans que ce soit une volonté consciente de ma part, l’époque et ses enjeux dramatiques se sont glissés entre les lignes de mes dialogues, comme si on ne pouvait plus faire semblant d’ignorer la crise que notre planète traverse, comme s’il était inconcevable maintenant qu’un film, même drôle, ne soit pas un reflet de ce que l’humanité tout entière est en train de vivre. »

Nicotine (Anaïs Demoustier). DR

Nicotine (Anaïs Demoustier). DR

Film sérieusement connecté au monde par tous les thèmes contemporains qu’il charrie, ce onzième long-métrage de Quentin Dupieux est cependant sérieusement… barré ! Bien sûr, il faut entrer dans cet univers potache mais dès lors que l’on joue le jeu, on se laisse emporter dans un récit, très habilement mené, qui nous ravit par ses trouvailles drolatiques. A commencer par le look de ces justiciers qui nous ramènent aux belles heures de Power Rangers ou de San Ku Kai. A en croire Chef Didier, un rat bavant et lubrique (avec la voix d’Alain Chabat), les membres de la Tabac Force ont besoin de travailler sur la cohésion du groupe. Les voilà donc en vacances-séminaire dans une campagne ensoleillée, au bord d’un lac et dans une base confortable. De quoi leur laisser le temps de se raconter des histoires. Et voilà Dupieux qui enchaîne une suite de petits récits racontés par les uns et les autres. Des récits tous plus horrifiques les uns que les autres où il est question d’un « casque à penser » modèle 1930 ou d’une broyeuse à bois juste avant que Lézardin, l’empereur du Mal, las de voir une planète habitée par tant de fous, décide de la supprimer.
Pour la Tabac Force, c’est la fin. La seule solution, c’est peut-être de demander au robot Norbert 1500 d’enclencher la procédure U55 pour changer d’époque. Procédure en cours, en cours, en cours, en cours, en cours, en cours, en cours, en cours, en cours, en cours, en cours…

Méthanol (Vincent Lacoste) et Ammoniaque (Oulaya Amamra). DR

Méthanol (Vincent Lacoste)
et Ammoniaque (Oulaya Amamra). DR

Enfin, le cinéma de Quentin Dupieux est désormais ce place to be… Comme autrefois chez Woody Allen, le nec plus ultra des comédiens français se presse dans les films de Dupieux. Avec ceux qui étaient déjà venus (Anaïs Demoustier, Benoît Poelvoorde, Grégoire Ludig, David Marsais, Adèle Exarchopoulos) et les petits nouveaux (Gilles Lellouche, Jean-Pascal Zadi, Doria Tillier, Blanche Gardin, Oulaya Amamra, Vincent Lacoste), ça fait du beau monde !
Pour servir un divertissement faussement inconséquent, agréablement court, joyeusement délirant et infiniment séduisant !

FUMER FAIT TOUSSER Comédie (France – 1h20) de Quentin Dupieux avec Gilles Lellouche, Vincent Lacoste, Anaïs Demoustier, Jean-Pascal Zadi, Oulaya Amamra, Grégoire Ludig, Adèle Exarchopoulos, David Marsais, Doria Tillier, Blanche Gardin, Benoît Poelvoorde, Jérôme Niel, Alain Chabat. Dans les salles le 30 novembre.

Un artiste en devenir, une enquête et quelques machinations  

"Armageddon...": Paul Graff (Banks Repeta) et son grand-père (Anthony Hopkins). DR

« Armageddon… »: Paul Graff (Banks Repeta)
et son grand-père (Anthony Hopkins). DR

MENSCH.- Dans les années 80, dans une école publique du Queens new-yorkais, Paul Graff fréquente la classe de M. Turkeltaub, un enseignant que le gamin croque d’un trait de crayon agile… Autant dire que le prof a vite fait de répérer ce (talentueux) trublion et de le priver de la détente que représente la gym, un cours dont Paul se moque et dont il sera privé de la même manière que son meilleur ami Johnny Davis, qui rêve de devenir astronaute…
Armageddon Time (USA – 1h55. Dans les salles le 9 novembre) est le huitième long-métrage de James Gray et très probablement le plus autobiographique d’entre eux même si de Little Odessa (1994) à The Immigrant (2013) en passant par The Yards (2000), La nuit nous appartient (2007) et Two Lovers (2008), le cinéaste new-yorkais n’a jamais cessé, avec ces cinq drames, de mettre en scène sa ville natale… Après un détour par la jungle (The Lost City of Z en 2017) et le cosmos (Ad Astra en 2019), James Gray est donc de retour à Big Apple avec son film le plus personnel puisqu’il évoque le passage à l’âge adulte d’un gamin, artiste en devenir…
« L’histoire comme les mythes, constate le metteur en scène, émergent toujours du microcosme de l’intime. (…) J’ai voulu me libérer des conventions propres à un genre et éliminer tout ce qui pourrait faire obstacle à la sincérité. Je tenais par-dessus tout à être sincère. J’avais écrit quatre mots sur un carton que j’ai scotché à la caméra, comme un pense-bête : Amour. Chaleur. Humour. Perte.»
L’amour, c’est celle qui règne dans une famille juive entre Esther, la mère, une femme fragile, qui espère le meilleur pour ses deux fils, et Irving, un père qui vit mal le regard de sa belle-famille à cause de sa condition d’artisan plombier… La chaleur et l’humour appartiennent pleinement à Aaron Rabinovitz, un merveilleux grand-père constamment à l’écoute de son petit-fils… Quant à la perte, c’est autant celle de la perte de l’innocence (Paul se fait prendre la main dans le sac pour avoir voulu aider Johnny à échapper à l’assistance sociale) que la perte d’un certain rêve américain contenu dans le titre du film… C’est devant son poste de télé que la famille Graf assiste à la victoire électorale de Ronald Reagan, ce « Schmuck » élu par des abrutis, qui avait annoncé, durant sa campagne le temps d’Armaggedon, soit l’apocalypse…

"Armageddon...": Irving Graff (Jeremy Strong) et sa femme Esther (Anne Hathaway). DR

« Armageddon… »: Irving Graff (Jeremy Strong) et sa femme Esther (Anne Hathaway). DR

Grâce à la belle image de Darius Khondji et à une riche bande son, on se laisse emporter sans peine dans cette histoire qui fait référence aux Beatles et à Cassius Clay pour revisiter l’enfance du cinéaste bien incarné par Banks Repeta. En entrant dans la famille Graff, on ne peut s’empêcher de songer aux familles décrites par Woody Allen. Quant aux interprètes adultes, ils sont magnifiques avec, en tête d’affiche, Anne Hathaway (Esther) et Jeremy Strong (Irving), parents aimants même s’ils ont du mal à le formuler et surtout le toujours admirable Anthony Hopkins. Son Aaron, tellement soucieux, sous le sourire, de voir Paul devenir un Mensch, porte aussi tout le poids d’une histoire tragique, celle des Juifs d’Europe.

"She Said": Megan Twohey (Carey Mulligan) et Jodi Kantor (Zoe Kazan). DR

« She Said »: Megan Twohey (Carey Mulligan)
et Jodi Kantor (Zoe Kazan). DR

ENQUETE.- « Harvey Weinstein paye des dessous-de-table pour étouffer des affaires de harcèlement sexuel depuis des décennies ». C’est le titre de la Une du 5 octobre 2017 du New York Times. Et le sujet va provoquer une onde de choc dans le monde du show biz… Car Harvey Weinstein est loin d’être un inconnu sur la planète Hollywood. Au fil de plusieurs décennies, le nabab a régné sur l’industrie du film, engrangé des brassées d’Oscars et surtout il a fait et défait des carrières. Las, pendant toutes ces années, il a utilisé son pouvoir pour harceler et forcer des femmes à lui octroyer des faveurs sexuelles. Alors qu’elle travaillait sur les rapports, disons délicats, entre Trump et les femmes, MeganTwohey rejoint Jodi Kantor, toutes deux journalistes au New York Times, pour mettre ensemble en lumière l’un des scandales les plus importants de leur génération. Une affaire qui sera à l’origine de l’éclosion du mouvement #MeToo
On avait beaucoup apprécié le travail de la cinéaste allemande Maria Schrader avec notamment la série Unorthodox puis la récente comédie fantastique I’am Your Man. Avec She Said (USA – 2h09. Dans les salles le 23 novembre), elle se retrouve à la tête d’une grosse production de studio et d’un sujet « chaud ». Comme les enquêtes journalistiques sont presque un sous-genre cinématographique, on songe, en assistant à la difficile enquête de Twohey (Carey Mulligan) et Kantor (Zoe Kazan) sur le sexisme systémique, aussi bien au modèle du genre que fut, en 1976, Les hommes du président d’Alan J. Pakula sur la chute de Nixon provoquée par l’enquête de Woodward et Bernstein du Washington Post ou encore, plus près de nous, le Spotlight (2015) de Tom McCarthy sur le scandale des prêtres pédophiles dévoilé par la rédaction du Boston Globe.

"She Said": la rédaction du NYT met la dernière main à l'enquête... DR

« She Said »: la rédaction du NYT met
la dernière main à l’enquête… DR

Dans une approche exclusivement féministe, on est, ici, constamment aux côtés d’un duo de reporters qui galèrent pour obtenir des déclarations précises et identifiées afin de faire tomber un prédateur qui se protège en signant des accords financiers et de confidentialité… La mise en scène est sans bavures mais on se perd un peu dans les multiples témoignages de victimes qui partagent, toutes, la même terreur devant un Weinstein que Maria Schrader ne montre jamais, sinon brièvement de dos, tel un ours inquiétant. Pour bien comprendre, il faut revoir le documentaire L’intouchable (2019) d’Ursula Macfarlane.

"Couleurs...": M. Dupré (Clovis Cornillac) et Madeleine (Léa Drucker). DR

« Couleurs… »: M. Dupré (Clovis Cornillac)
et Madeleine (Léa Drucker). DR

EPOPEE.- Dans le Paris de 1929, le bel hôtel des Péricourt vit des heures sombres. Le tout-Paris est là pour assister aux obsèques de Marcel Péricourt, un banquier qui a construit un solide empire financier… Madeleine, sa fille et seule héritière, assiste à la cérémonie. Cette femme mince et presque livide cherche du regard son fils Paul… Soudain, celui-ci apparaît à la fenêtre du premier étage de la grande bâtisse et se jette dans le vide… « Quelle merde es-tu pour que ton fils de 11 ans ait envie de mourir ? » Madeleine s’effondre encore un peu plus… Mais Madeleine va montrer, malgré les obstacles, une force de caractère peu commune. Elle repousse les avances de Gustave Joubert, l’ancien adjoint de son père, à la tête de la banque tout en refusant de venir en aide à son oncle Charles, un député en grandes difficultés financières en raison d’arrangements véreux. Madeleine va aussi s’employer à trouver un emploi à André Delcourt, l’ancien précepteur de Paul et enfin engager Vladi, une nounou polonaise ne parlant pas un mot de français, pour s’occuper de Paul, lourdement handicapé, auquel l’opéra, à travers la diva Solange Gallinato, apporte du réconfort…
C’est en 2018 que Pierre Lemaitre donne, chez Albin Michel, Couleurs de l’incendie qui fait suite au roman Au revoir là-haut qui valut le prix Goncourt 2013 à son auteur. « Pierre Lemaitre, dit Clovis Cornillac, est un auteur que je suis depuis ses premiers polars. (…) Ses livres font partie d’une littérature qui a trait à tout ce qui me plaît au cinéma : le romanesque qui, au même titre que le grand cinéma, allie une élégance d’écriture et une intelligence qui font que le divertissement sollicite l’esprit du spectateur. »

"Couleurs...": Joubert (Benoît Poelvoorde). DR

« Couleurs… »: Joubert (Benoît Poelvoorde). DR

Avec à ses côtés, Pierre Lemaitre qui signe le scénario, l’adaptation et les dialogues de Couleurs de l’incendie (France – 2h16. Dans les salles le 9 novembre), Clovis Cornillac, après nous avoir entraîné dans la féérie du récent C’est magnifique !, se lance cette fois dans une vaste aventure humaine autour d’une femme sur le chemin de la ruine et du déclassement. Mais, face à l’adversité des hommes, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine va tout mettre en oeuvre pour survivre et reconstruire sa vie. Elle pourra compter sur l’étrange M. Dupré, un homme de l’ombre aux multiples ressources, qui va l’aider alors que la France observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l’Europe.
Avec un imposant casting (Léa Drucker, Benoît Poelvoorde, Alice Isaaz, Olivier Gourmet, Jeremy Lopez, Fanny Ardant et… Clovis Cornillac qui s’est fait la tête de… Lénine), cette épopée en costumes, entre grande Histoire et petits complots en tous genres, se laisse très agréablement regarder…

"Mascarade": Pierre Niney et Marine Vactch. DR

« Mascarade »: Pierre Niney
et Marine Vactch. DR

ARGENT.- Prenez un gigolo (forcément) bien de sa personne… C’est Pierre Niney. Mettez-là dans la grande maison, sinon dans les draps, d’une ancienne gloire du grand écran (Isabelle Adjani). Le gigolo commence à manquer d’ « arguments » pour satisfaire les caprices de l’ex-vedette lorsque se pointe une jeune beauté (Marine Vactch) qui va lui faire perdre doucement les pédales…
Nous sommes sur la Côte d’Azur, la French Riviera donc, et Nicolas Bedos distille une comédie noire dont le cynisme ne dérange en rien mais qui finit par nous faire perdre le goût de la farce tant l’univers -celui du fric à gogo- nous paraît de plus en plus glauque.
De Nicolas Bedos, on avait bien aimé Monsieur et Madame Adelman (2017), un premier film plutôt enlevé. Le second, La belle époque (2019) avait le charme mélancolique d’un voyage dans le temps, version 2.0. On avait regrettté ensuite que le cinéaste passe à côté de son OSS 117 : Alerte rouge en Afrique noire.

"Mascarade": Isabelle Adjani. DR

« Mascarade »: Isabelle Adjani. DR

Avec Mascarade (France – 2h14. Dans les salles le 1er novembre), Nicolas Bedos rate tout simplement sa cible avec une arnaque diabolique sur fond de mascarade sentimentale. Et pourtant le cinéaste devait connaître son sujet puisque son film fait référence, dit-il, à une période assez navrante de sa vie, quand,vers l’âge de 23 ans, « je me noyais dans l’oisiveté et l’argent des autres. » Bien sûr, le casting est de qualité (Emmanuelle Devos, François Cluzet, Laura Morante, Charles Berling) et on pourrait évidemment appeler à la rescousse des sommités comme Hitchcock (le complot) ou Wilder (Sunset Boulevard) mais non.

Terribles cellules chimériques…  

Laurence Coly (Guslagie Malanda) dans le box des accusés. DR

Laurence Coly (Guslagie Malanda)
dans le box des accusés. DR

Dans la nuit, à la faible lumière de la lune, une femme marche sur une plage… On entend le bruit sourd et lointain des vagues. Un enfant dans les bras, la femme, filmée de trois quarts dos, avance, suivie en travelling, vers la mer tandis que le grondement de la marée montante devient plus puissant…
Chez elle, Rama se réveille dans les bras d’Adrien, son compagnon. Elle a manifestement fait un mauvais rêve et Adrien lui glisse : « Tu appelais ta mère… »
On retrouve Rama dans un amphithéâtre devant des étudiants auxquels elle montre des images d’archives de femmes tondues à la Libération tout en citant un texte (« femmes humiliées, ravagées.. ») de Marguerite Duras dans Hiroshima mon amour
Puis, cette même Rama retrouve sa famille, sa mère, ses sœurs avant de prendre le train pour se rendre à Saint Omer, assister au procès d’assises de Laurence Coly, une femme accusée d’avoir tué Elise, sa fille de quinze mois, en l’abandonnant à la marée montante sur une plage de Berck-sur-Mer, dans le nord de la France. Jeune romancière, Rama s’est rendue à Saint Omer dans le but d’écrire un livre mais le procès va la bouleverser bien au-delà du drame de Laurence Coly…

Rama avec Adrien, son compagnon (Thomas Depourquery). DR

Rama avec Adrien,
son compagnon (Thomas Depourquery). DR

Saint Omer s’ouvre ainsi, par une succession de quatre séquences qui annoncent le contenu du premier film de fiction d’Alice Diop qui, jusque là, s’était fait remarquer par des documentaires de société comme La mort de Danton (2011), Vers la tendresse (2016) ou Nous (2021), tous récompensés dans des festivals du cinéma du réel.
Des séquences qui illustrent le fait-divers, la vie privée puis familiale de Rama et qui ouvrent enfin à un propos plus global, par le biais des actualités d’époque, celui du rituel expiatoire des femmes tondues. Longtemps, les historiens n’ont eu qu’un intérêt marginal pour la « coiffure 1944 » des « collaboratrices à l’horizontale ». Aujourd’hui, ces explosions de haine, brèves et localisées, sont mesurées à l’aune d’une mise au pilori sexiste…
Car c’est peu de dire que Saint Omer est une profonde réflexion féministe au coeur d’un film de procès (la cinéaste note que le personnage de Brigitte Bardot dans La vérité de Clouzot lui a permis de construire celui de Laurence Coly) mis en scène avec un souci documentaire évident. Avec la directrice de la photo Claire Mathon (elle signa aussi la photo de films de Maïwenn, Corsini, Guiraudie, Garrel, Podalydès ou Sciamma), Alice Diop capte, en de longues séquences à la frontière du documentaire et de la fiction, le plus souvent en plan fixe, la grande théâtralité du rituel judiciaire.
Écoutée avec attention par la présidente de la cour, interrogée sans ménagement par un procureur qui la croit manipulatrice et affabulatrice, défendue par une avocate empathique, Laurence Coly tarde à se « dévoiler », à tomber le masque. Sur fond de préjugés racistes, elle semble vouloir se dédouaner de son crime en se cachant derrière des actes de sorcellerie, du maraboutage et des sorts lancés par les siens demeurés au Sénégal…
Alice Diop sonde longuement les traits de l’accusée, tentant de débusquer derrière le visage clos, les tenants et les aboutissements d’un acte insensé et horrible…

Rama (Kayije Kagame) dans  la salle d'audience. DR

Rama (Kayije Kagame)
dans la salle d’audience. DR

Dans le public de la salle d’audience, la romancière, sans doute en quête d’un sujet fort pour son ouvrage à venir (son éditeur lui parle déjà du titre provisoire) se nourrit des arguments de défense de Laurence. Au mépris de la loi qui interdit les enregistrements des débats d’assises (elle a ouvert le micro de son téléphone portable), Rama , alter-égo de la cinéaste, capte la matière vive d’une tragédie. Mais, lentement, sa posture de romancière se délite et cède le pas à un questionnement intime, celui de sa propre maternité en cours et également le drame de sa relation, lorsqu’elle était adolescente, avec une mère lointaine, distante, silencieuse, non-aimante…
Pour ce drame de l’infanticide qui fait référence à Medée (on voit des scènes du Medée de Pasolini avec Maria Callas), la cinéaste peut se reposer sur deux comédiennes nouvelles venues. Kayije Kagame incarne une Rama grande, fine et dont la sensibilité à fleur de peau permet au film, comme le remarque la cinéaste, d’échapper à une version cinématographique de Faites entrer l’accusé.
Guslagie Malanda s’est emparée du personnage réel de Fabienne Kabou, la mère infanticide qui, en 2013, avait abandonné sa fille sur une plage du Nord. Quasi-exclusivement filmée dans son box, Laurence Coly est une statue antique, « sublime, forcément sublime » pour reprendre Duras.
« Dans Saint Omer, observe Alice Diop, le fait divers est, consommé, digéré, recraché à travers le prisme de mon histoire intime et de ce projet politique qui consiste à raccrocher les histoires de ces femmes à la mythologie qui ne leur a jamais été offerte, à la tragédie qui vient révéler quelque chose de nous-mêmes, de moi et du spectateur. Bien sûr tout ça provient d’une histoire vraie, d’une matière documentaire, mais ce que permet la fiction c’est d’en faire quelque chose qui n’a plus à voir avec l’histoire d’une seule femme, mais avec notre histoire à toutes. »

Rama dans les rues de Saint Omer avec la mère de l'accusée (Adama Diallo Tamba). DR

Rama dans les rues de Saint Omer avec la mère de l’accusée (Adama Diallo Tamba). DR

Avec Saint Omer, Lion d’argent et Grand prix du jury à la Mostra de Venise 2022, prix Jean Vigo 2022 et candidat de la France aux prochains Oscars hollywoodiens, Alice Diop cherche à explorer « la grande question universelle […] de notre rapport à la maternité ». Et ce n’est évidemment pas un hasard si la plaidoirie de l’avocate de la défense (Aurélia Petit) est livrée face caméra. Car c’est bien au spectateur que la cinéaste s’adresse lorsqu’elle évoque la chaîne infinie des mères et des filles, le nouveau-né qui emporte les cellules de sa mère mais qui lui laisse pourtant les siennes pour l’éternité… Les biologistes les nomment « cellules chimériques ». Une dénomination qui a quelque chose de magique…

SAINT OMER Drame (France – 2h02) d’Alice Diop avec Kayije Kagame, Guslagie Malanda, Valérie Dréville, Aurélia Petit, Xavier Maly, Robert Cantarella, Salimata Kamate, Thomas Depourquery, Adama Diallo Tamba, Mariam Diop, Dado Diop. Dans les salles le 23 novembre.

Un « ange » en mission à al-Azhar  

Adam (Tawfeek Barhom) vient d'entrer à l'université al-Azhar. DR

Adam (Tawfeek Barhom) vient d’entrer
à l’université al-Azhar. DR

Simple fils de pêcheur du delta du Nil, Adam Taha voit son existence basculer lorsqu’il obtient une bourse pour aller étudier à la fameuse université al-Azhar, mythique épicentre de l’islam sunnite… Même si son père regrette de voir partir Adam, il considère que « nul ne peut entraver le désir du Seigneur ». Le timide presqu’adolescent grimpe donc dans le car qui va l’emmener au Caire. Il s’installe discrètement dans son dortoir parmi les nombreux étudiants de cette prestigieuse institution. Mais le jour de la rentrée, son destin va basculer lorsque le Grand Imam de la mosquée al-Azhar meurt, presque devant les étudiants.
Car cette disparition soudaine est l’occasion pour le pouvoir égyptien de tenter de reprendre la main face au pouvoir religieux : « C’est une question de sécurité nationale ». Car le pouvoir est persuadé que les Frères musulmans ont infiltré al-Azhar. Las, la Sûreté de l’État a perdu, dans la place, son informateur, démasqué et éliminé et il lui faut un nouvel espion, un nouvel « ange »…
Suédois de naissance mais d’origine égyptienne, Tarik Saleh a été révélé à l’international en 2017 avec Le Caire confidentiel, un remarquable polar autour du meurtre, dans une chambre d’hôtel du Nile Hilton, d’une célèbre chanteuse doublé d’une brillante étude de la corruption d’un pays au bord de la révolution.

Un pouvoir politique aux aguets. DR

Un pouvoir politique aux aguets. DR

Avec La conspiration du Caire, le cinéaste de 50 ans entraîne le spectateur au cœur d’une lutte de pouvoir implacable entre les élites religieuse et politique du pays. En s’appuyant sur des souvenirs personnels (son grand-père fut le premier de son village reculé a être admis à al-Azhar, alors plus fameuse université d’Afrique et du Moyen-Orient), le cinéaste développe, en s’appuyant sur les codes du film de genre, un palpitant thriller d’espionnage dont le scénario fut primé, au printemps, au Festival de Cannes.
Choisi par le pouvoir, Ibrahim, officier à la Sûreté, s’entend dire : « Le président veut l’imam Beblawi. Faites en sorte qu’il soit élu… » Il s’agit bien sûr que le nouvel Grand imam partage les idées du pouvoir politique.
Homme usé mais expérimenté, soumis aussi aux rivalités et aux pressions au sein de son service, le colonel Ibrahim (le Libano-suédois Fares Fares, alter ego du cinéaste, déjà présent dans Le Caire confidentiel) va donc recruter Adam et l’amener, mieux le contraindre, à infiltrer le groupe des Frères musulmans d’al-Azhar. « Tu pries et tu observes qui d’autre prie… »
Commence alors un jeu dangereux où Adam (le comédien israélo-palestinien Tawfeek Barhom), « coaché » par Ibrahim qui le retrouve régulièrement dans un café en ville, va tenter d’informer son contact. Il est alors question autant des activités des extrémistes djihadistes, des secrets familiaux de certains imams ou encore de la stratégie d’un cheikh aveugle, Adam tentant aussi de préserver sa peau dans un redoutable merdier… « Ton coeur est encore pur mais chaque minute, ici, va le noircir… » lui dit-on.

Adam face au colonel Ibrahim (Fares Fares). DR

Adam face au colonel Ibrahim (Fares Fares). DR

C’est en relisant Le nom de la rose, le thriller médiéval d’Umberto Eco, que Tarik Saleh s’est dit : « Et si je racontais une histoire de ce genre mais dans un contexte musulman ? Est-ce que ce serait possible ? Est-ce que j’en aurais le droit ? Est-ce que c’est dangereux ? » Le cinéaste a donc commencé à imaginer une histoire qui se déroulerait à notre époque et autour d’un fils de pêcheur qui obtiendrait une bourse d’université. « Aujourd’hui, observe le metteur en scène, l’université rassemble plus de 300.000 étudiants et 3.000 professeurs. Le Grand Imam qui est le directeur de l’institution est l’équivalent du Pape dans la religion catholique : il est la plus haute autorité de l’islam sunnite. Ses fatwas – qui sont des recommandations très puissantes – sont les plus importantes qui existent. N’importe quel musulman même modéré écoutera toujours ce que le Grand Imam a à dire. De même, tout dirigeant en Egypte doit prendre connaissance de ses recommandations quand il décide de promulguer de nouvelles lois. »
Dans ce récit dense et complexe (où la taupe incarnée par Adam fait songer à John Le Carré, un écrivain apprécié du réalisateur) les coups bas, les vilaines intrigues, les doubles jeux et les complots en tous genres se succèdent tandis que le colonel Ibrahim, peut-être pas aussi tordu qu’il n’y paraît, livre à Adam les ficelles du métier d’ange… Le spectateur peut alors se sentir dans la peau d’Adam qui ne maîtrise pas totalement les tenants et les aboutissants de ce qui se passe derrière les murs d’al-Azhar… Mais cela n’enlève rien au caractère passionnant de ce polar qui vaut absolument le coup d’oeil…

La mosquée al-Azhar, épicentre de l'islam sunnite. DR

La mosquée al-Azhar, épicentre
de l’islam sunnite. DR

Interdit de se rendre en Egypte depuis 2015 (trois jours avant le début du tournage de Le Caire confidentiel, les services de sécurité lui ont ordonné de quitter le pays), Tarik Saleh, qui se considère comme « un Egyptien de Suède », n’a donc pu réaliser son nouveau film dans la capitale égyptienne même si on en voit néanmoins des images (on remarque notamment la tour du Caire) et le cinéaste s’est rabattu, pour représenter Al-Azhar, sur la mosquée Süleymanye d’Istanbul, un bâtiment magnifique bâti au 16e siècle, dont le maître d’œuvre, Sinan, a formé l’architecte de la Mosquée Bleue. « Dans l’islam sunnite, dit encore Saleh, on ne représente pas l’être humain, donc les motifs visuels sont des figures géométriques, réparties de façon quasi mathématique. J’ai aimé la puissance graphique qu’elles offraient, notamment dans les scènes situées dans la cour de l’université. On m’a fait remarquer qu’elles font penser à un échiquier sur lequel s’affrontent les différents courants de l’islam. C’est tout à fait ça ! » Et puis, comme le remarque un personnage, « le pouvoir est une arme à double tranchant »

LA CONSPIRATION DU CAIRE Thriller (Suède – 1h59) de Tarik Saleh avec Tawfeek Barhorm, Fares Fares, Mohammad Bakri, Makram J. Khoury, Medhi Dehbi, Moe Ayoub, Sherwan Haji, Admed Laissaoui, Jalal Altawil, Ramzi Choukair. Dans les salles le 26 octobre.