Deux moi pour faire un soi  

Mélanie (Ana Girardot) et Rémy (François Civil) regardent Paris.

Mélanie (Ana Girardot)
et Rémy (François Civil) regardent Paris.

Métro boulot, dodo… Pas vraiment rigolote, la vie à Paris, surtout lorsque la solitude est présente. Dans le métro, les passagers ont la mine lasse, l’air absent, le regard ailleurs, les écouteurs vissés sur les oreilles, les mains agrippées aux barres… Alors, aux premières images de Deux moi, on se demande tout bonnement si le nouveau Klapisch ne va pas être un tout petit peu plombant…
Mais non car le réalisateur de la trilogie à succès que fut L’Auberge espagnole (2002), Les poupées russes (2005) et Casse-tête chinois (2012) est un excellent conteur. Et qui, de plus, retrouve, ici, son décor, ce Paris qui est sa ville natale, qu’il n’avait plus scruté depuis… Paris en 2008. Alors Klapisch dresse un portrait du Paris d’aujourd’hui à travers l’histoire de deux célibataires à l’heure des réseaux sociaux. Et la question posée est simple : La solitude est-elle toujours la même ? Qu’en est-il du besoin d’amour à l’heure du téléphone portable et des applis comme Facebook, Twitter, Grindr, Tinder, Instagram, Happn et on en passe…
Comme on l’entend dans Deux moi avec la belle C’est l’histoire d’un amour (1958) chantée par Gloria Lasso,
C’est l’histoire d’un amour, éternel et banal
Qui apporte chaque jour tout le bien tout le mal
Avec l’heure où l’on s’enlace, celle où l’on se dit adieu
Avec les soirées d’angoisse et les matins merveilleux,
Klapisch observe le long parcours, parfois chaotique, qui mène, peut-être, à une rencontre. Et c’est même une manière de suspense qui s’installe dans cette aventure simple, sans cascades, sans explosions et sans fusillades, où le cinéaste ausculte cet état mystérieux qui existe avant qu’on tombe amoureux.

Rémy au supermarché de  Mansour (Simon Abkarian).

Rémy au supermarché
de Mansour (Simon Abkarian).

Voilà, d’un côté Rémy qui bosse dans un vaste entrepôt façon Amazon, bientôt promis à la robotisation. De l’autre, Mélanie qui travaille comme chercheuse dans un laboratoire. Ces deux trentenaires solitaires sont voisins mais ils ne se connaissent pas. Ils se croisent parfois au supermarché oriental Sabbah ou chez le pharmacien lorsque l’une vient demander un médicament parce qu’elle dort trop et l’autre une potion parce qu’il dort trop mal…
Avec son ami de lycée Santiago Amigorena, complice d’écriture sur cinq ou six de ses films, Cédric Klapisch a écrit un bon scénario pour mettre en scène cette histoire simple autour des petits traumatismes qui flinguent les gens ordinaires. « Deux moi, dit le cinéaste, essaye de raconter comment on peut aller mieux. Forcément c’était important que les personnages aillent mal au départ. L’époque fabrique beaucoup de malaise, de burn out et de dépression. Ça me paraissait important d’affronter cette « normalité » moderne. » Car si les traumatismes sont à priori petits, pour ceux qui les vivent, ce sont de grandes blessures. Mais Klapisch a eu la judicieuse idée de vraiment rester « petit », de s’attacher aux choses minuscules du quotidien. « Se faire larguer, avoir une promotion, se faire offrir un chat par la voisine, prendre un cours de danse, aller à l’épicerie. Dans ce film, dit encore le réalisateur, vous ne verrez que des choses qui paraissent insignifiantes. Mais attention, minuscule et insignifiant ça ne veut pas forcément dire la même chose et ça ne veut pas dire inintéressant, au contraire ! » En somme, avec Deux moi, Klapisch entre dans l’univers de Georges Perec et de l’« infra ordinaire ». Et c’est justement cela qui rend son film attachant.

Mélanie chez sa psy (Camille Cottin).

Mélanie chez sa psy (Camille Cottin).

En suivant Rémy et Mélanie –qu’il filme volontiers à leurs fenêtres voisines regardant le Paris du 18eet du 19earrondissements- le cinéaste va leur faire rencontrer deux psychothérapeutes qu’ils consultent parce qu’ils ne sont pas bien, qu’ils ont le sentiment de devoir mettre des mots sur leurs souffrances. Pour ces séances de psy, Klapisch n’a pas eu besoin d’aller trop loin pour se documenter. Sa mère, auquel le film rend hommage, était psychanalyste. La psy de Mélanie lui glisse qu’elle a le droit d’être amoureuse et heureuse tout en remarquant que l’usage des réseaux sociaux accentue, au fond, énormément les problèmes individuels. De fait, le réseau social ne fabrique pas que du lien social. Voir systématiquement la vie des autres mise en scène et « embellie » par chacun, fabrique inévitablement de la paranoïa et du manque de confiance en soi chez les plus isolés ou les plus fragiles…
En travaillant avec la jeune directrice de la photo Elodie Tahtane, Klapisch a souhaité donner à Deux moi, son 13elong-métrage, une allure stylisée qui repose sur des éléments qui pourraient appartenir à une forme de néoréalisme poétique nourri de Renoir, Lang ou Carné… Pour mener son affaire à bien, le cinéaste peut aussi s’appuyer sur deux comédiens pour lesquels il a écrit les personnages. Il retrouve ainsi Ana Girardot et François Civil déjà réunis dans Ce qui nous lie (2017) et les accompagne d’une jolie galerie de seconds rôles comme Camille Cottin, la psy de Mélanie (« Il ne suffit pas d’avoir compris le problème pour pouvoir le régler, le problème » ou encore « Il faut deux moi pour faire un soi »), François Berléand, le psy de Rémy ou encore le savoureux Simon Abkarian en épicier plein de bons conseils… Pierre Niney apparaît dans une scène et on apprécie aussi Eye Haïdara, vue dans Le sens de la fête, très cash en « rendez-vous manqué » de Rémy. Enfin Klapisch a aussi filmé Renée Le Calm, Parisienne de 100 ans, disparue après le tournage, qui participa comme figurante ou actrice à six de ses films dont Chacun cherche son chat.

Mélanie reprise par la solitude. Photos Emmanuelle Jacobson-Roques

Mélanie reprise par la solitude.
Photos Emmanuelle Jacobson-Roques

Autour de deux personnages qui dépriment, Cédric Klapisch a réussi un film heureux. Il fallait le tenter. On savoure avec plaisir.

DEUX MOI Comédie dramatique (France – 1h50) de Cédric Klapisch avec Ana Girardot, François Civil, Camille Cottin, François Berléand, Simon Abkarian, Eye Haïdara, Rebecca Marder, Jeanne Areyes, Candice Bouchet, Brune Renault, Quentin Faure, Paul Hamy. Dans les salles le 11 septembre.

Le geôlier, Zunaira et la liberté  

Mohsen et Zunaira, un jeune couple tragique. DR

Mohsen et Zunaira, un jeune couple tragique. DR

« Est-ce que tu penses qu’on entendra de nouveau de la musique à Kaboul ?» Dans la voix de Nazish, vieil homme borgne qui trimballe tout ce qu’il possède sur une petite carriole, ces mots résonnent tragiquement. Nous sommes pendant l’été 1998, la capitale afghane est en ruines et les talibans y règnent sans partage… C’est dans ce monde clos, où le coup de cravache vient sanctionner, dans la rue, un mot de trop, une paire de chaussures blanches entrevues sous un tchadri ou simplement des manches de chemises relevées au-dessus du coude, que quatre personnages vont croiser leurs destinées…
Atiq (avec la voix de Simon Abkarian) est gardien dans une prison de Kaboul et il vit avec Mussarat (voix : Hiam Abbass), une femme atteinte d’un cancer en phase terminale. Mohsen (voix : Swann Arlaud) et Zunaira (voix : Zita Hanrot) ont été enseignants à l’université de Kaboul. Mais celle-ci est désormais fermée et livrée aux quatre vents, tout comme d’ailleurs le théâtre-cinéma où les jeunes Afghans d’avant le régime taliban, aimaient à se retrouver pour rêver.

Atiq dans la cellule de Zunaira. DR

Atiq dans la cellule de Zunaira. DR

Si Mohsen hante parfois les salles vides et délabrées de l’université où il croise l’un de ses anciens maîtres qui le pousse à enseigner dans des circuits parallèles et secrets, Zunaira ne sort presque pas et dessine sur les murs de leur modeste appartement… Un jour, Mohsen assiste, écoeuré et révulsé, à la lapidation publique d’une femme. Mu par on ne sait quelle pulsion, il ramasse une pierre et la lance… De retour chez lui, Mohsen se confie à Zunaira… Les deux décident de sortir et de marcher dans les rues… Mais Zunaira, humiliée par des talibans, est contrainte de se tenir en plein soleil, sous son tchadri, contre un mur tandis que Mohsen doit aller écouter un prêche à la mosquée. Enfin, de retour chez eux, les deux se disputent. « Ce sont tous les hommes que je hais définitivement » crie Zunaira en colère. Et s’adressant à Mohsen, elle lance : « Tu veux faire quelque chose ? Va demander aux talibans de changer la charia qui m’oblige à porter ce linceul… » Las, Mohsen chute accidentellement et se tue… Immédiatement accusée de meurtre, Zunaira est incarcérée… Derrière les barreaux, elle retire son tchadri, dévoile sa longue chevelure noire et se met à dessiner sur les murs sous le regard d’Atiq, garde-chiourme soudain bouleversé par sa jeunesse et sa beauté…

Les talibans et leurs prisonnières. DR

Les talibans et leurs prisonnières. DR

En adaptant Les hirondelles de Kaboul publié en 2002 chez Julliard par Yasmina Khadra, Zabou Breitman et la créatrice graphique Eléa Gobbé-Mévellec, dans sa première réalisation de long-métrage, réussissent une véritable pépite de cinéma.
En s’appuyant sur une animation de belle qualité qui privilégie les couleurs et les ambiances pastels, Les hirondelles de Kaboul emporte, sans coup férir, le spectateur dans un quotidien d’où les rêves de liberté sont bannis, où le seul fait de se tenir la main dans la rue, voire de s’embrasser est un crime aux yeux de fanatiques islamistes pour lesquels la femme est synonyme d’insupportable tentation qui détourne les hommes de Dieu… Le film fait la part belle à la vie quotidienne, aux marchés, aux chats errants, aux ruines, aux enfants qui jouent au foot, aux anciens combattants mutilés qui refont interminablement la guerre contre les Russes, à la misère partout tandis que, dans la poussière, des pick-ups passent à vive allure, chargés de talibans armés jusqu’aux dents et tirant sur les hirondelles… Mais au-delà de cette réalité afghane au temps où les talibans avaient le pouvoir, se pose aussi la question de la fuite ou de rester pour mener le combat de l’intérieur…

Dans les rues de Kaboul...  DR

Dans les rues de Kaboul… DR

Pour avoir fait en tant qu’actrice, des voix de films d’animation, Zabou Breitman estimait que ces voix étaient souvent plaquées de manière un peu trop « propre ». Alors elle a fait le choix de commencer son travail par les acteurs, les animateurs devant les écouter, les regarder, s’en inspirer. Du coup, les voix définitives ont été enregistrées dans un grand studio, les acteurs étant en costumes, avec des accessoires. « Des acteurs, dit la cinéaste, dont je connais le talent. Ils joueront en connaissant leur texte comme au cinéma, pas en le lisant. Ils se battront, ils mangeront des pistaches, boiront, ils s’enlaceront pour les scènes d’amour. Ils seront dans le temps juste de l’émotion, dans le rythme intime de la pensée… » Du coup, les mouvements dans Les hirondelles de Kaboul ne sont pas ceux, souvent expressionnistes, de l’animation habituelle. Tandis que les acteurs étaient filmés pendant l’enregistrement des voix, les animateurs s’appliquaient à reproduire leurs gestes et leur rythme. « J’ai demandé, dit encore Zabou Breitman, aux acteurs de tousser s’ils voulaient, d’hésiter s’ils voulaient. De ne pas craindre les balbutiements, et même les petites improvisations. Et c’est ça précisément que les animateurs ont dû animer : les doutes, les à-peu-près, la fragilité, les raclements de gorge, les hésitations, et même, le plus difficile, le presque immobile. Ils ont animé les défauts. Je voulais travailler « à l’envers » c’est à dire à l’endroit pour moi : l’émotion en premier. »
De fait, Les hirondelles de Kaboul est une belle réussite. Qui affirme que, face à l’oppression, ici d’un régime islamiste totalitaire, il faut vivre. Et c’est bien une femme qui fera frémir l’âme d’Atiq, celui qui affirmait : « Ne sommes-nous pas tous morts depuis longtemps ? »

LES HIRONDELLES DE KABOUL Drame d’animation (France – 1h21) de Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec avec les voix de Simon Abkarian, Zita Hanrot, Swann Arlaud, Hiam Abbass, Jean-Claude Deret, Michel Jonasz, Pascal Elbé. Dans les salles le 4 septembre.

Des familles, des femmes de télévision et deux gardiens de musée  

La rentrée des salles obscures, ce sera, par exemple et entre autres, le nouveau Woody Allen (18 septembre). Placardisé à Hollywood, Allen peut (enfin) montrer chez nous Un jour de pluie à New York. James Gray se lance dans l’épopée spatiale avec Brad Pitt dans Ad Astra (18 septembre), Céline Sciamma signe un Portrait de la jeune fille en feu (18 septembre) que l’on sent coruscant et on attend avec curiosité Jalil Lespert adaptant Feydeau dans Le dindon (25 septembre) avec Dany Boon, Alice Pol et Guillaume Gallienne en tête de distribution…
Avant d’attaquer ces (possibles) gros morceaux, revenons un instant sur quelques productions déjà sorties sur les écrans et parfois même déjà disparues des affiches…

"Fête de famille": Quand tout dérape...

« Fête de famille »: Quand tout dérape…

Le casting de Fête de famille (France – 1h41. Dans les salles le 4 septembre) a de l’allure avec Catherine Deneuve, Emmanuelle Bercot, Vincent Macaigne et Cédric Kahn qui joue et met également en scène son onzième long-métrage dans ce qui est un genre presque en soi : le film de famille…
« Aujourd’hui, c’est mon anniversaire et j’aimerais qu’on ne parle que de choses joyeuses. » Comme on sait très bien que les trains qui arrivent à l’heure n’intéressent personne, on se doute bien que cette maisonnée installée dans la belle campagne de Dordogne, va connaître une journée difficile. Car Andréa (Deneuve) va voir débarquer sa fille aînée Claire, disparue depuis trois ans et décidée à reprendre ce qui lui est dû, quitte à mettre l’anniversaire sens dessus dessous en réclamant l’argent que représente sa part de la maison…
Le réalisateur de Bar des rails (1991), L’ennui (1998), Roberto Succo (201) ou Les regrets (2009) va organiser un récit où, comme des poupées russes, s’emboîtent des manipulations, des accidents, des révélations, des renversements d’alliance tandis que les enfants préparent une pièce de théâtre pour leur grand-mère…

"Fête de famille": Emmanuelle Bercot et Catherine Deneuve. Photos Kris Dewitte

« Fête de famille »: Emmanuelle Bercot et Catherine Deneuve.
Photos Kris Dewitte

Alors que Catherine Deneuve joue en retrait un personnage de mère et de grand-mère qui s’efforce toujours d’arrondir les angles mais qui, cette fois, n’y parvient plus, les éclats et la démesure finissent par tout empoisonner dans la famille… A ce jeu de la démesure, Vincent Macaigne, le fils qui tient à tourner un « documentaire d’archives » sur sa famille, et Emmanuelle Bercot, Claire la revenante qui souffre clairement de troubles psychiatriques, excellent. Tellement d’ailleurs que le spectateur finit par éprouver un quasi-malaise. Tandis que Cédric Kahn ponctue son film de deux belles chansons (Mon amie la rose de Françoise Hardy et L’amour, l’amour, l’amour de Mouloudji), on ressent une envie de plus en plus pressante. Quitter cette fête de famille sur la pointe des pointes. Pour ne déranger personne et laisser ces adultes malheureux se déchirer sans nous…

"Late Night": Emma Thompson. DR

« Late Night »: Emma Thompson. DR

Parce qu’Emma Thompson est à l’affiche, on ne pouvait pas faire l’impasse sur Late Night (21 août), la comédie signée par la Canadienne Nisha Ganatra. D’ailleurs, Late Night part bien, adoptant un petit ton façon Le diable s’habille en Prada avec une célèbre présentatrice de « Late Show », spécialement mauvaise coucheuse. Elle n’assiste que très rarement aux réunions de l’équipe chargée d’écrire ses punchlines et lorsqu’elle daigne venir, elle se contente de numéroter les braves soutiers qui galèrent quotidiennement pour lui trouver de bonnes vannes. Mais, hélas, l’émission de Katherine Newbury est en perte de vitesse. Et l’on sait bien que rien ne terrorise plus les propriétaires de chaînes de télévision que les chutes d’audience… Alors Katherine Newbury va devoir trouver une solution. Et si on faisait entrer une femme, et plus encore issue d’une minorité, dans l’équipe pour dynamiser un navire en plein déclin ?
Scénariste et actrice –c’est elle qui tient le rôle de Molly, la nouvelle venue- Mindy Kalling s’est inspirée de son propre parcours dans l’industrie du divertissement. Elle fut en effet la première femme de couleur à écrire pour la sitcom The Office avant de devenir l’héroïne de sa propre série, The Mindy Project

"Late Night": Mindy Calling. DR

« Late Night »: Mindy Calling. DR

Comme la Britannique Emma Thompson (qui débuta sa carrière dans le stand-up) a une belle prestance, le sens de la comédie et un solide métier, elle n’a aucune peine à incarner cette Katherine Newbury à la fois attachante dans ses faiblesses (bien cachées) et irritante dans ses mauvaises habitudes et ses difficultés à manager une équipe. En face d’elle, Mindy Kalling, avec sa Molly évidemment bien balisée, agrége tous les clichés sur la femme battante issue de la minorité. Pendant un bon moment, le duo fonctionne bien, d’autant que Katherine Newburn s’obstine à cultiver l’excellence en faisant fi, notamment, de l’impérialisme d’internet ou de la puissance des réseaux sociaux. Ce qui est plutôt réjouissant. Et puis, avec un « scandale » sexuel (« Bienvenue à MeToo », lance un collaborateur) suivi d’une confession en direct, face caméra, Late Night perd doucement de son intérêt. On n’a complètement éteint le poste mais on n’est plus vraiment dedans non plus…

"Perdix": Swann Arlaud et Maud Wyler. DR

« Perdix »: Swann Arlaud et Maud Wyler. DR

Au mitan d’août, on a bien aimé Perdrix (14 août), le premier long-métrage d’Erwan Le Duc qui fut, avant de passer au cinéma, journaliste sportif au Monde. Voici l’histoire résolument loufoque de Pierre Perdrix, officier de gendarmerie dans une petite ville des Vosges où la vie déroule paisiblement son cours. Sinon que les pandores ont quelques soucis avec une bande de révolutionnaires nudistes (ou l’inverse) qui leur font des coups pendables. C’est à cause d’une opération des nudistes (ils volent la voiture de Juliette Webb) que Pierre Perdrix va voir son existence bouleversée par cette tornade nommée Juliette qui sème le désir et le désordre dans son univers et dans celui de sa famille, les obligeant tous à redéfinir les frontières et à se mettre enfin à vivre… Tourné du côté de Plombières-les-Bains et mettant en valeur la belle nature montagneuse vosgienne, Perdrix cultive ce genre délicat à manœuvrer qu’est le burlesque, ici mâtiné de romantisme tendre. On imagine que ce n’est pas forcément évident pour un spectateur habitué à des formats plus mainstream. Mais justement, l’aventure concocté par Le Duc demande justement de lâcher un peu prise et de faire un bout de chemin avec Perdrix, Juliette, Thérèse, Julien et Marion. C’est d’autant plus agréable qu’ils sont incarnés par l’excellent Swann Arlaud, la pétillante Maud Wyler, la chère Fanny Ardant (ah, cette voix pour une émission nocturne façon Macha Béranger !), le keatonesque Nicolas Maury ou la jeune Patience Munchenbach. On s’est laissé prendre au rythme et à la petite musique de Perdrix et on a aimé.

"Je promets...": Pio Marmaï. DR

« Je promets… »: Pio Marmaï. DR

Le petit côté « ça part bien et ça se plante finalement », on l’a aussi éprouvé assez fortement dans Je promets d’être sage (14 août), la comédie de Ronan Le Page avec Pio Marmaï et Léa Drucker. Ca commence bien, dans une séquence pré-générique, qui passe à la moulinette les excès et les galères d’un théâtre révolutionnairo-engagé. C’est d’ailleurs parce qu’il a tout raté dans la mise en scène que Franck plaque les planches pour un poste de gardien dans un musée de province. Le réalisateur réussit alors de rapides petits croquis sur les collègues gardiens de musée de Franck… Et puis celui-ci va croiser la route de Sibylle, agent de surveillance comme lui… mais femme complètement toxique. Lorsque la direction du musée décide de faire l’inventaire de ses collections, Sibylle craque complètement. Franck va découvrir qu’elle vole régulièrement des pièces dans les réserves… Las, le film va alors se perdre dans un scénario improbable. On sourit surtout en se disant que la fiction rattrape la réalité. Et qu’un musée mulhousien a eu naguère à connaître une aventure similaire…

Roubaix, entre l’humain et l’inhumain  

Louis Cotterelle (Antoine Reinartz) et Yacoub Daoud (Roschdy Zem) sur le terrain. DR

Louis Cotterelle (Antoine Reinartz)
et Yacoub Daoud (Roschdy Zem) sur le terrain.

Nouveau venu au commissariat de Roubaix, le lieutenant Louis Cotterelle consigne, dans son journal intime, ses premières impressions vécues et les doutes qui assaillent d’emblée ce chrétien pratiquant taraudé dans sa foi et qui note que sa « vie s’est retrécie »…
On imagine volontiers qu’Arnaud Desplechin, natif de Roubaix, pourrait faire sienne les remarques de l’officier de police lorsqu’il constate : « Ici, tout est en faillite » et s’interroge : « Pourquoi les gens sont venus ici ? ». Dans cette commune, l’une des plus pauvres de France, où les hôtels particuliers sont à l’abandon, flotte comme « le souvenir blessé d’avoir compté et de n’être plus rien. »
C’est dans ce Roubaix de la misère, hélas quotidienne et banale, que le cinéaste de 58 ans a installé son onzième long-métrage de fiction mais aussi son premier… polar. Pour la première fois donc, Desplechin tourne le dos, dit-il, au romanesque qui a toujours habité son cinéma -de La sentinelle en 1992 aux Fantômes d’Ismaël en 2017 en passant par Esther Kahn (2000), Rois et reine (2004) ou Trois souvenirs de ma jeunesse (2015)- pour coller au réel, reprendre un matériau brut qui, par l’art de l’acteur, puisse s’enflammer. Si le réalisateur explique que sa source d’inspiration a été Le faux coupable réalisé en 1956 par le maître Hitchcock, c’est néanmoins d’autres images vues à la télévision qui le hantent depuis une dizaine d’années. Ce sont celles du documentaire Roubaix, commissariat central (2008) dans lequel Mosco Boucault a recueilli les stupéfiantes confessions de deux jeunes femmes toxicomanes qui avaient assassiné, en 2002, une dame âgée dans une courée du quartier des Piles…

Marie (Sara Forestier) et Claude (Léa Seydoux). DR

Marie (Sara Forestier) et Claude (Léa Seydoux).

Dans une nuit de Noël, tandis que les lumières scintillent, le commissaire Yacoub Daoud sillonne Roubaix. Il passe à hauteur d’une voiture en feu et demande, par radio, l’intervention des pompiers mais aussi l’identification du propriétaire du véhicule… Au générique, le cinéaste indique : « Ici, tous les crimes, dérisoires ou tragiques, sont vrais ». Roubaix, une lumière (qui était en compétition officielle à Cannes en mai dernier mais est revenu bredouille de la Croisette) va s’attacher d’abord à l’ordinaire du travail de la police. Ici, un homme titubant qui vient porter plainte parce que des « maghrébins en djellabah et turban » l’ont brûlé au visage pour lui voler sa voiture, là des parents qui viennent déclarer la disparition de Sophie, leur fille de 17 ans, une habituée des fugues ou encore une altercation familiale, un braquage de boulangerie (« Vous avez vu des bijoux ici ? » demande le patron) et un viol sur une gamine de 13 ans commise dans le métro… Au commissariat, Daoud confie à Cotterelle le dossier d’un incendie criminel dans une courée. Bientôt les deux flics auront à faire face au meurtre de Lucette, 83 ans. Deux jeunes voisines sont interrogées, Claude et Marie. Elles sont démunies, alcooliques, amantes…
D’entrée, Roubaix, une lumière impressionne par son atmosphère nocturne, par le réalisme des situations mais surtout par une mise en scène nerveuse mais également stylisée qui fait la part belle à une caméra très mobile tout en privilégiant les très gros plans de visages et notamment le masque ténébreux du commissaire Daoud. On conçoit volontiers que ce policier qui regarde Roubaix, la nuit, depuis une terrasse sur le toit d’un immeuble, est un double de Desplechin. En disant « Ici, c’est toute mon enfance », Daoud évoque la Belgique d’un côté, Tourcoing de l’autre, Lille au loin mais aussi son école au pied des cheminées dans laquelle il a appris le français en arrivant à l’âge de sept ans. A Cotterelle (Antoine Reinartz, découvert dans 120 battements par minute) qui lui demande s’il sait toujours si un suspect est coupable ou innocent, le commissaire répond : « Oui, parce que j’essaye de penser comme eux ».

Roschdy Zem, un policier solitaire. DR

Roschdy Zem, un policier solitaire.

Tandis que le rythme du film s’apaise peu à peu, le cinéaste va se concentrer sur Claude et Marie et les observer longuement au fil des interrogatoires menés par Daoud et ses hommes. Tandis que se dessine une affaire criminelle d’autant plus sordide qu’elle relève directement du quart-monde, apparaît aussi la pure misère sociale et morale. Si ses fonctionnaires hurlent parfois pour provoquer les gardées à vue (« Faut que ça sorte… ») et obtenir les aveux, Daoud va, lui, littéralement ausculter Claude et Marie et faire affleurer, d’un côté, la jolie princesse admirée par ses parents et, de l’autre, la fille rebelle du fond de la classe, qui se sent moche et qui rencontre une belle qui la fera souffrir. Dans des séquences d’interrogatoire qui sont beaucoup plus détaillées que dans les polars classiques, Desplechin fait la part belle aux mots bruts, à leur trivialité ou leur mystère, à leur pure poésie aussi.

Léa Seydoux, criminelle paumée. Photos Shanna Besson

Léa Seydoux, criminelle paumée.
Photos Shanna Besson

Œuvrant entre le réel et la fiction, traquant l’humain et l’inhumain, ne jugeant jamais ses personnages, se penchant sur la culpabilité et la pitié, le cinéaste donne à voir, de manière certes lacunaire, un portrait de la condition féminine aujourd’hui tout en s’intéressant aux pires tourments de l’âme. Pour cela, il a trouvé en Roschdy Zem un formidable interprète. Le comédien incarne, avec une humanité magnifique, ce Daoud solitaire, étranger dans sa propre ville. Un policier dont tous les siens sont retournés au bled, qui va voir en prison un neveu qui le hait et refuse de croiser son regard, qui n’a pour seule passion qu’un cheval de course mais qui a parfois de vrais accents de tendresse quand il parle de sa ville et, à fortiori, de ses habitants, dont Claude et Marie, pathétiques criminelles encore au seuil de l’enfance. Léa Seydoux et Sara Forestier leur prêtent un jeu vibrant et puissant.
A Roubaix, le violeur du métro a été arrêté. Grâce à Daoud, Sophie a croisé ses parents dans un café. Cotterelle a, sans doute, compris qu’il ne serait pas noté sur ses résolutions de cas mais sur le maintien de l’ordre. Sur l’hippodrome des Flandres à Marcq-en-Baroeul, Daoud regarde son cheval courir. La vie continue.

ROUBAIX, UNE LUMIERE Thriller (France – 1h59) d’Arnaud Desplechin avec Roschdy Zem, Léa Seydoux, Sara Forestier, Antoine Reinartz, Chloé Simoneau, Betty Cartoux, Jérémy Brunet, Stéphane Duquenoy, Philippe Duquesne. Dans les salles le 21 août.

 

Lettre d’amour à un Hollywood disparu  

Cliff Booth (Brad Pitt) et Rick Dalton (Leonardo DiCaprio). DR

Cliff Booth (Brad Pitt)
et Rick Dalton (Leonardo DiCaprio). DR

Aucun doute n’est possible : le cinématographe est né en France. Cocorico ? Sans doute n’est-ce pas nécessaire… On a beau aimé Louis Jouvet et Jean Gabin, Sacha Guitry et Julien Duvivier, François Truffaut et Jean Renoir, Gérard Philipe et Michel Serrault, force est de reconnaître que notre œil de spectateur palpite avec bonheur lorsqu’il est question d’Hollywood. Voici alors que déboulent Bogart, Cooper, Grant, Astaire, Welles, Ford, Wyler, Mann, Wilder, Scorsese, Marilyn, Ava, Gene, Rita et les autres…
Quentin Tarantino a autrefois été de notre côté, celui des spectateurs. La légende tarantinienne affirme qu’enfant, il dévorait des films dans les salles obscures, notamment ceux de la blaxploitation et de kung fu. A 15 ans, on le dit projectionniste dans un cinéma porno et, à seize, vendeur dans une célèbre boutique de location de vidéos d’Hermosa Beach, en Californie. Idéal pour se forger une (énorme) culture filmique traversée par Melville, Godard, Rohmer, John Woo, Imamura, Fuller, Aldrich, Kurosawa…
Avec Once Upon a Time in Hollywood, Tarantino signe son dixième long-métrage et probablement son œuvre la plus référencée mais aussi la plus mélancolique, en tout cas la plus douce-amère, voire la plus émouvante.
Nous sommes le samedi 8 février 1969 et Rick Dalton, star, dans les années 50, de la série télévisée Le Chasseur de primes, n’a plus franchement le moral. Il faut toute l’amicale bonhomie de sa doublure cascades Cliff Booth (et pas mal d’alcool) pour lui remonter le moral quand il affirme, les larmes aux yeux, qu’il est désormais un has-been. Pire, son agent Marvin Schwarz lui suggère fortement de s’envoler pour Rome où Sergio Corbucci, le second plus remarquable réalisateur de western spaghetti, l’attend pour lui confier des rôles…

Margot Robbie incarne la pimpante Sharon Tate. DR

Margot Robbie incarne
la pimpante Sharon Tate. DR

A l’apogée du mouvement hippie et au moment de l’avènement du « Nouvel Hollywood », les inséparables Dalton et Booth (devenu également chauffeur parce que Rick s’est vu retirer son permis pour alcoolisme) assistent en effet à la métamorphose artistique d’un Hollywood qu’ils ne reconnaissent plus du tout et dans lequel ils ont un mal de chien à relancer leurs carrières… Mieux encore, Dalton constate assez amèrement qu’il est voisin avec Roman Polanski (devenu grâce à Rosemary’s Baby, l’un des cinéastes les plus bankables d’Hollywood) et Sharon Tate mais que ces derniers lui sont quasiment inaccessibles. Tout ce à quoi il aspire –les grands metteurs en scène et les grands acteurs et le glamour qu’ils inspirent- est à la fois très proche et très loin de lui… Cliff Booth, lui, semble déjà avoir tiré un trait sur ses rêves et il se contente de rentrer le soir pour regarder la télé, boire et nourrir sa grosse chienne Brandy…
1969 fut aussi une année noire pour Hollywood puisque le 9 août 1969, qui s’avèrera être le jour le plus chaud de cette année, la comédienne Sharon Tate, 26 ans, épouse de Roman Polanski (alors en tournage à Londres) et enceinte de huit mois, est sauvagement assassinée chez elle, avec plusieurs de ses amis, par trois membres de la « famille » Manson, une secte satanique.

Rick Dalton en action... DR

Rick Dalton en action… DR

En s’emparant d’une matière évidemment abondante et de personnages passionnants qui appartiennent tout à la fois à la fiction et à la vraie histoire d’Hollywood, Tarantino, avec un magnifique sens de la mise en scène, embarque sans coup férir le spectateur dans une aventure de 2h41 où l’on ne voit pas le temps passer. Le cinéaste et scénariste de 56 ans passe, dans un récit foisonnant, d’un tournage de série télé westernienne à une soirée à la Play Boy Mansion et du toit de la villa de Dalton où Cliff répare l’antenne de télé et voit passer Charles Manson au Spahn Movie Ranch que les adeptes de Manson se sont accaparés… Et pendant ce temps, à l’invitation de son directeur, Sharon Tate se glisse discrètement dans le Bruin Theatre de Los Angeles, une salle de cinéma qui projette The Wrecking Crew (Matt Helm règle son compte, 1968) dans laquelle elle incarne la ravissante Freya Carlson qui trébuche, tombe à la renverse et révèle sa jolie culotte blanche à un Dean Martin émoustillé. Clairement, Sharon apprécie les rires et les cris du public ! Pour le reste, on ne « spoilera » pas la chute d’Once Upon… mais on peut noter que Tarantino nous refait le coup de la mort d’Hitler dans Inglorious Basterds relevé à la sauce sanglante de Réservoir Dogs ou Django Unchained

Au coeur d'un imposant casting, Al Pacino campe l'agent Marvin Schwarz. DR

Au coeur d’un imposant casting, Al Pacino
campe l’agent Marvin Schwarz. DR

Ajoutons à cela une b.o. qui déménage (avec Deep Purple, Bob Seger, Paul Revere and the Raiders, Buffy Sainte-Marie, Simon et Garfunkel, Los Bravos, Dee Clark, Neil Diamond, Les Stones, Joe Cocker et on en oublie) et un casting monumental. Margot Robbie, vue naguère dans Moi, Tonya et Marie Stuart, reine d’Ecosse, est une Sharon Tate tout à fait pimpante et, pour ne citer que lui, Damian Lewis est étonnant en Steve McQueen. Quant aux têtes d’affiche, elles jouent, avec une jolie complicité, le jeu à l’unisson sans tenter de se voler la vedette. Leonardo DiCaprio (qui essuie une larme quand une gamine nourrie à l’Actor’s Studio, lui glisse qu’il a été brillant) campe un comédien qui s’interroge sur ses rêves inassouvis alors que l’âge vient… Avec parfois un faux air de Robert Redford, Brad Pitt incarne, lui, avec quasiment de la tendresse, un stunt-man qui n’est plus le bienvenu sur les tournages mais qui cultive une indéfectible loyauté envers son « boss ».
Une fois de plus, Tarantino, tout en s’appuyant sur un propos qui réveille des résonances intimes, réussit un film de fou de cinoche en adressant une lettre d’amour à un Hollywood disparu. Once Upon a Time in Hollywood est typiquement le genre de film dont on se parle immédiatement dans le hall du cinéma ou dans un bistrot. En savourant le clin d’œil à La grande évasion (dans laquelle Tarantino a incrusté Leo/Rick) ou encore en se refaisant à l’infini la scène de baston entre Cliff Booth et… Bruce Lee.

ONCE UPON A TIME IN HOLLYWOOD Comédie dramatique (USA – 2h41) de Quentin Tarantino avec Leonardo DiCaprio, Brad Pitt, Margot Robbie, Al Pacino, Emile Hirsch, Margaret Qualley, Timothy Olyphant, Julia Butler, Dakota Fanning, Bruce Dern, Mike Moh, Luke Perry, Damian Lewis. Interdit aux moins de 12 ans. Dans les salles le 14 août.

Lee Israel, l’arnaqueuse aux mots d’esprit  

Jack Hock (Richard E. Grant)  et Lee Israel (Melissa McCarthy). DR

Jack Hock (Richard E. Grant)
et Lee Israel (Melissa McCarthy). DR

Ah, ce n’est pas la belle vie que celle de la new-yorkaise Lee Israel ! Dans le froid de l’hiver de 1991, Lee se retrouve sur le trottoir, virée de son emploi sans intérêt pour avoir envoyé un employé se faire voir et avoir bu du whisky pendant le boulot. Dans son petit appartement de Manhattan envahi par les mouches mortes, elle retrouve son seul ami, Jersey un vieux chat… Un verre d’alcool de plus à la main, affalée dans son canapé, elle regarde The Little Foxes (1941) à la télévision et s’amuse à dire, en même temps que Bette Davis, les dialogues du film de William Wyler. Mais tout cela ne l’aide guère à trouver le moyen de joindre les deux bouts… Au bout du rouleau, solitaire et paumée, Lee se demande comment elle va pouvoir se sortir de la mouise…
De ce côté-ci de l’Atlantique, Lee Israel est une parfaite inconnue. Dans le monde littéraire de New York, elle fut une célébrité. Née en décembre 1939 dans une famille juive de Brooklyn, Lee commence, dans les années soixante, une carrière d’écrivaine indépendante. Dans les années 1970 et 1980, elle écrit des biographies, de l’actrice Tallulah Bankhead, de la journaliste et animatrice de jeux télévisés Dorothy Kilgallen et de la femme d’affaires Estée Lauder. La biographie de Kilgallen sera bien accueillie par la critique et apparaîtra sur la liste des meilleures ventes du New York Times
Pourtant à l’orée des années 90, l’auteure ne trouve plus d’éditeur pour sa nouvelle biographie consacrée à la star du muet Fanny Brice. Quant à Marjorie, son agent, elle évite de la recevoir. Ce qui n’empêche pas Lee de se glisser dans une de ses réceptions où elle boira des verres, râlera contre des auteurs à succès qualifiés de crétins pédants avant de dérober du papier toilette et un pardessus chaud au vestiaire… Pour se faire un peu d’argent, Lee essaye de vendre de vieux livres à un soldeur. Lorsqu’elle clame qu’elle fut un auteur à succès, le commerçant lui désigne du doigt ses biographies soldées à 75% de leur valeur… Alors, Lee va se décider à se séparer d’une lettre que lui avait adressée la grande Katharine Hepburn. Même si le contenu de la lettre de la star de L’impossible Monsieur Bébé est assez insipide, Lee va en tirer 175 dollars dans une boutique spécialisée… Soudain, une petite lumière s’est allumée dans la tête de Lee Israel…

Lee à l'oeuvre... DR

Lee à l’oeuvre… DR

En s’appuyant sur Can You Ever Forgive Me ?, l’autobiographie de Lee Israel parue en 2008 chez Simon & Schuster à New York, la cinéaste Marielle Heller a construit une farce criminelle douce-amère autour d’une solide arnaque qui a permis à Lee Israel de développer une nouvelle forme littéraire à travers la contrefaçon. Si elle sèche tristement devant la feuille blanche glissée dans sa machine à écrire, Lee se découvre un joli talent lorsqu’il s’agit de faire parler des célébrités de la littérature anglo-saxonne. Soudain, grâce à son imagination et à sa verve, l’auteure va donner du relief et du caractère à des lettres qui ne valaient essentiellement que pour la signature prestigieuse en bas de page…
Petit à petit, Lee va affoler le petit monde, discret mais fortuné, des collectionneurs de mémorabilia de célébrités. Ainsi elle met sur le marché une missive où Noël Coward distille son venin sur Marlène Dietrich ou encore des lettres pleines de brio de Dorothy Parker, Lillian Hellman ou Louise Brooks…

Lee dans la boutique d'Anna Miller (Dolly Wells). DR

Lee dans la boutique
d’Anna Miller (Dolly Wells). DR

Dans un récit d’atmosphère -l’action est, ici, inexistante- qui musarde entre les petites boutiques de libraires, la prestigieuse New York Public Library, des bars sombres et des restaurants modestes de Big Apple (le film a été vraiment tourné à New York à la différence de beaucoup d’autres où Toronto en tient lieu), Marielle Heller, réalisatrice, en 2015, d’un premier long-métrage (The Diary of a Teenage Girl) réussit l’attachant portrait de deux grands solitaires largués par la vie. Car Lee Israel, lorsque le FBI commencera à s’intéresser de trop près, à sa petite entreprise, sera contrainte de s’acoquiner avec Jack Hock, un escroc sans envergure, spécialisé dans les vols à l’étalage dans les pharmacies. Ces deux-là feront leur business criminel tout en picolant dur et en se découvrant peu à peu… Si Jack Hock permet au comédien britannique Richard E. Grant, vu notamment chez Altman (The Player, Gosford Park, Prêt-à-porter) mais aussi chez Jane Campion (Portrait de femme) ou Scorsese (Le temps de l’innocence) de composer un touchant et pathétique personnage de paria homosexuel qui observe : « Je fais des choses et d’autres. Surtout d’autres », Les faussaires de Manhattan repose évidemment sur la passionnante figure de Lee Israel. Mal embouchée, lesbienne, terriblement solitaire, alcoolique, cette femme de 51 ans qui n’est pas véritablement une bombe et qui préfère les chats aux gens, se lance dans une aventure plagiaire dont elle dira, en comparaissant dans un tribunal : « Je suis fière de mon boulot et j’avoue que ce fut la meilleure période de ma vie ».

Lee en rat de bibliothèque. DR

Lee en rat de bibliothèque. DR

Actrice américaine de 48 ans qui a accédé à la reconnaissance mondiale grâce à son rôle dans la comédie Mes meilleures amies (2011), Melissa McCarthy est surtout connue pour ses talents de comique qu’elle a largement exercé au cinéma mais aussi à la télévision, dans le fameux Saturday Night Live. Avec Les Faussaires…, elle révèle un vrai potentiel dramatique qui lui a d’ailleurs valu d’être nommée pour l’Oscar de la meilleure actrice.
On s’attache sans peine à cette Lee Israel organisant avec soin son arnaque qui lui permettra, in fine, en la racontant, de revenir à l’écriture. Et même l’ébauche d’une romance avec Anna, la bibliothécaire solitaire, passe la rampe…
Même, après la mort de Lee Israel en 2014, certaines de ses contrefaçons se vendaient encore à des collectionneurs comme des documents authentiques !

LES FAUSSAIRES DE MANHATTAN Comédie dramatique (USA – 1h46) de Marielle Heller avec Melissa McCarthy, Richard E. Grant, Dolly Wells, Ben Falcone, Gregory Korostishevsky, Jane Curtin, Stephen Spinella, Christian Navarro, Anna Deavere Smith. Dans les salles le 31 juillet.

Rachel Currin au coeur des mensonges  

Rachel Currin (Diane Kruger), une agent du Mossad en immersion à Téhéran. DR

Rachel Currin (Diane Kruger), une agent
du Mossad en immersion à Téhéran. DR

« Mon père est mort. De nouveau ». Le message, sibyllin, tombe sans autre sur le portable de Thomas. Pour ce dernier, l’information est claire et surtout très urgente. Ce code est un appel au secours de Rachel Currin, un agent du Mossad en poste à Téhéran, qui demande ainsi à être exfiltrer très vite d’Iran…
Avec The Operative, le cinéma réveille les riches heures de l’espionnage sur grand écran. Cependant, en adaptant The English Teacher, le best-seller de l’ancien agent israélien Yiftach Reicher Atir, le réalisateur Yuval Adler s’emploie à casser l’image mythique de l’espion. Le personnage de Rachel Currin est loin d’être une Mata Hari. Sa manière d’œuvrer ne ressemble en rien aux actions d’éclat du bien-aimé James Bond, de Jason Bourne, Ethan Hunt ou OSS 117.
À la fin des années 2000, alors que le monde craint que l’Iran ne se dote de l’arme atomique, Rachel Currin disparaît des écrans radar du Mossad, les services secrets israéliens pour lesquels elle était en mission de longue durée à à Téhéran. Une disparition sans laisser de traces qui met évidemment les services secrets israéliens (« Le Mossad n’aime pas les surprises », glisse Thomas à Rachel) dans tous leurs états. Alors même qu’il était plutôt sur la touche, Thomas, le référent de Rachel, est convoqué d’urgence au siège européen du Mossad et instamment privé de retrouver celle dont il avait supervisé les débuts dans l’espionnage.

L'agent et son superviseur (Martin Freeman). DR

L’agent et son superviseur (Martin Freeman). DR

Dans The Operative, dont l’action se déroule de Téhéran à Jérusalem en passant par Leipzig et Cologne, le cinéaste israélien organise, à coup de flash-backs, le portrait d’une désormais ex-agente du Mossad… Dans son second long-métrage (après Bethléem en 2013), Adler s’attache donc au travail d’une espionne dont l’ordinaire va consister à endosser une identité (Rachel se prénomme-t-elle seulement Rachel ?) et à l’assumer pleinement pendant une longue période. Il s’agit alors de simuler un quotidien, de s’appliquer à ne pas attirer l’attention, en marchant beaucoup, en allant dans les commerces et les cafés, en s’efforçant de connaître les coutumes locales, tout cela en renonçant à une vie normale mais aussi en se mettant en danger pour mener sa mission à bien…
Mais The Operative est intéressant aussi au-delà de l’immersion de Rachel en territoire ennemi. Car ce thriller qui sait ménager quelques moments d’action (la séquence dans l’ascenseur est brève mais violente, celle des bombes acheminées dans une voiture contient une scène sexuelle dérangeante) cerne aussi une femme installée à Téhéran qui avoue : « Je suis seule mais je ne me sens pas seule ». De fait, ce qui caractérise Rachel, c’est sa capacité (obligatoire pour une espionne undercover) à s’inscrire dans un mensonge permanent. Si Rachel entretient avec Thomas une relation compliquée de confiance, de dépendance, de ressentiment et de manipulation réciproque, elle est, par contre, dans une relation inattendue avec l’homme d’affaires Farhad Razavi, sa source iranienne. Curieusement, Rachel est plus ouverte avec Farhad, tant émotionnellement que sexuellement, justement parce qu’elle lui cache tout et qu’elle lui ment constamment… Avec Thomas et Farhad, Rachel avance dans un récit triangulaire classique qui n’enlève cependant rien à la tension qui règne dans l’action.  « The Operative, observe le metteur en scène, est à mes yeux un drame intime qui sonde les rapports de force entre le professionnel et la vie privée. (…) Ma priorité, dans ce thriller stylisé, est avant tout le visage des personnages et l’exploration de leur monde intérieur. »

Rachel et sa source iranienne (Cas Anvar). DR

Rachel et sa source iranienne (Cas Anvar). DR

Si The Operative donne du Mossad (occupé à vendre à l’Iran du matériel « infecté ») une image grinçante et clairement peu sympathique, le film pose sur l’Iran un regard plus nuancé. « Ce n’est pas ce qu’on imagine en Occident », dit un personnage. Quant à Farhad (le Canadien Cas Anvar vu en Dodi Al-Fayed, en 2013, dans Diana), séduit par cette étrangère mystérieuse, il lui ouvre quelques portes sur l’Iran. En l’entraînant dans des fêtes dansantes où l’alcool, la drogue et le sexe sont l’apanage de tous, Farhad explique : « Les gens, ici, ont tous des secrets » et de préciser que c’est une seconde nature iranienne de s’ingénier à tout garder secret…
Sous la couverture d’une prof d’anglais et de français, Rachel Currin va, in fine, devenir un électron libre incontrôlable pour son employeur. Et c’est Rachel elle-même qui va se mettre dangereusement hors-jeu lorsqu’elle affirme à Thomas (Martin Freeman) que c’est la première fois qu’elle a pris une décision qui lui appartienne…

Rachel en opération dans le désert iranien. DR

Rachel en opération dans le désert iranien. DR

Quasiment omniprésente à l’écran, Diane Kruger campe une Rachel au visage souvent hâve, marqué et aux aguets qui pourrait être une lointaine cousine de Georges Smiley, Harry Palmer ou Ulysses Diello, l’espion excellemment mis en scène par Mankiewicz dans L’Affaire Ciceron (1952). Ni juive, ni israélienne et donc suspecte d’entrée pour le Mossad malgré son dévouement à la cause, Rachel se révèle une espionne de qualité. C’est Farhad Razavi qui la résume sans doute le mieux lorsqu’il lui dit : « Impossible de savoir ce qu’il y a derrière ton masque ! » On avait apprécié la comédienne aussi bien chez Tarantino (Inglorious Basterds) que chez Benoît Jacquot (L’adieu à la reine), chez Jaco Van Dormaël (Mr. Nobody) que chez Fatih Akin dont In the Fade lui valut, en 2017, le prix d’interprétation au Festival de Cannes. Avec The Operative, elle ajoute une nouvelle bonne page à sa filmographie…

THE OPERATIVE Thriller (Israël/Allemagne – 1h56) de Yuval Adler avec Diane Kruger, Martin Freeman, Cas Anvar, Johanan Herson, Liron Levo, Doron Tsabari, Rotem Keinan, Ohad Knoller, Aryeh Cherner, Vladimir Friedman. Dans les salles le 24 juillet.

Rose-Lynn, trois accords et la vérité  

Rose-Lynn Harlan (Jessie Buckley) en scène. DR

Rose-Lynn Harlan (Jessie Buckley) en scène. DR

« T’es la future Dolly Parton ! » Tandis que Rose-Lynn s’apprête à quitter la prison de Glasgow où elle a purgé une peine d’un an de détention, ses désormais anciennes co-détenues l’encouragent ainsi… Mais ce n’est pas tellement l’avis du surveillant qui lui ouvre la porte sur la liberté : « Elle ne va pas me manquer ta saleté de country au réveil ! »
Avec Wild Rose, le réalisateur Tom Harper livre un de ces films qui font la part belle à une trajectoire humaine où les choses n’étaient pas gagnées d’avance… Car son héroïne n’est pas, si on peut dire, un cadeau. Bien sûr Rose-Lynn Harlan a la passion de la musique country chevillée au corps mais, pour le reste, c’est quand même assez chaotique. Au fil du récit, on comprend pourquoi Rose-Lynn a été condamnée à de la prison mais aussi et surtout comment elle s’arrange –ou pas- de l’éducation de ses deux enfants, nés alors qu’elle n’avait pas 18 ans, et qui ont été pris en charge, pendant sa détention, par sa mère (Dame Julie Walters, immense comédienne britannique)…
« Dans certains films, observe le cinéaste, le protagoniste est quelqu’un de bien qui affronte la société et surmonte les obstacles qui se dressent sur son chemin. Tout est bien balisé. La trajectoire de Rose-Lynn est plus complexe dans la mesure où on n’est jamais vraiment sûr de vouloir qu’elle réussisse dans sa carrière de chanteuse, surtout si c’est au détriment de ses rapports avec ses enfants… »

Rose-Lynn avec sa mère (Julie Walters) et ses enfants. DR

Rose-Lynn avec sa mère (Julie Walters)
et ses enfants. DR

Drôle et agressive, pleine d’assurance et en même temps très vulnérable, Rose-Lynn Harlan est une fille de Glasgow, passablement incontrôlable, avec un sacré culot, un brin de grossièreté mais sans aucune méchanceté. Et puis, la jeune femme, qui cache un bracelet électronique à la cheville, sous ses bottes western blanches, a un rêve chevillé au corps : devenir une chanteuse de country et un objectif à atteindre : partir à Nashville, Tennessee, la Mecque de cette musique populaire et américaine…
Mais, pour parvenir à tutoyer le ciel de la country, Rose-Lynn devra apaiser ses doutes, surmonter ses faiblesses, régler sa relation avec Marion, sa mère, organiser celle avec ses enfants et enfin envisager le développement de sa carrière. Autant dire que le programme est chargé. Et même lorsque, dans son boulot de femme de ménage dans une luxueuse demeure, Rose-Lynn voit s’entrouvrir, après d’une patronne (Sophie Okonedo) en pleine découverte de la country, la possibilité de partir à Nashville, ce ne sera pas encore chose faite. Parce que Rose-Lynn n’en a pas fini avec ses mensonges et ses démons passés…

Rose-Lynn (Jessie Buckley) ou la passion de la country. DR

Rose-Lynn (Jessie Buckley)
ou la passion de la country. DR

A la manière de bien des films anglais, de The Full Monty (1997) à Billy Elliot (2000), Wild Rose est un film ambitieux sur un personnage modeste qui cherche à transcender sa condition… Ambitieux, le film l’est aussi parce qu’il se veut autant le portrait de Rose-Lynn Harlan qu’un vibrant hommage à la musique country. La scénariste du film Nicole Taylor constate : « L’émotion que procure la country permet aux gens de se désinhiber, surtout dans une ville comme Glasgow. Je suis moi-même originaire de Glasgow et j’ai toujours été obsédée par la country. Je crois que c’est une musique qui plaît beaucoup aux gens qui n’ont pas l’habitude de faire part de leurs sentiments. Mais quand ils entendent de la country – une musique brute et pure qui n’a pas peur d’être sentimentale –, ils vivent une expérience cathartique. Pour moi, elle a cette fonction depuis que j’ai 12 ans ; c’est un exutoire. La country a du succès dans les régions où les gens sont pudiques et n’aiment pas dévoiler leurs sentiments – et Glasgow en fait indéniablement partie. J’ai l’impression de pouvoir laisser libre cours à toutes mes émotions au cours des deux minutes trente que dure une chanson de country. C’est un langage pour ceux qui n’arrivent pas à exprimer leurs émotions… »
Avec une bande originale, composée d’une grosse vingtaine de titres, qui mélange des chansons country classiques et contemporaines toutes adaptées aux besoins du scénario, Wild Rose est, forcément, un film tour à tour entraînant et baigné de nostalgie.

Le Grand Ole Opry, temple de la country à Glasgow. DR

Le Grand Ole Opry,
temple de la country à Glasgow. DR

In fine, si Tom Harper fait passer sa Rose-Lynn par la case Nashville (la réceptionniste du motel où la jeune femme descend, lui lance, comme, dit-elle, à tous ses clients : « Que vos larmes se chantent et deviennent des tubes »), c’est pour lui permettre de prendre définitivement confiance en elle. Car, ce n’est pas sur les scènes de Nashville et dans les pas de Patsy Cline, Bonnie Raitt ou Emmylou Harris, que la rousse habitante de Priesthill atteindra son Shangri-La mais bien sur les planches du Grand Ole Opry de Glasgow. Là, face aux siens, réconciliée, elle pourra chanter : « Qu’on est bien chez soi… » Sur son bras, Rose-Lynn avait fait tatouer la définition de la country : « Trois accords et la vérité ». Et c’est bien dans la cité écossaise qu’elle tenait enfin sa vérité.
Si Wild Rose est enfin un film attachant au-delà d’un propos évidemment généreux, c’est aussi à cause de son interprète. Irlandaise de Killarney, Jessie Buckley, 29 ans, chanteuse et actrice de théâtre et de télévision, a une belle et tonique présence… Dans sa courte filmographie, Wild Rose (son quatrième film de cinéma) lui a déjà valu de figurer parmi les « jeunes espoirs du cinéma anglais » aux derniers BAFTA, les équivalents britanniques des César.

WILD ROSE Comédie dramatique (Grande-Bretagne – 1h 40) de Tom Harper avec Jessie Buckley, Julie Walters, Sophie Okonedo, Daisy Littlefield, Adam Mitchell, James Harkness, Bob Harris, Jamie Sives, Ryan Kerr, Nicole Kerr, Doreen McGillivray, Louise McCarthy. Dans les salles le 17 juillet.

Cinéma d’été: De Fritz Lang l’Allemand à Coppola, version finale  

L’été, saison d’enfer pour les salles obscures ? Ce fut assurément longtemps le cas. Et sans doute, ne savait-on pas trop pourquoi. Sinon que l’on constatait que les cinémas ne se remplissaient guère durant la belle saison. Trop chaud ? Allons donc, les salles sont agréablement climatisées… Il est vrai surtout que les distributeurs se montraient alors plutôt timorés lorsqu’il s’agissait de sortir de « gros » films, préférant attendre fin août, septembre et la rentrée pour envoyer sur les écrans les gros calibres… Depuis quelques années, les blockbusters d’action avaient aussi déserté l’été au profit des blockbusters familiaux comme, cette année, Le roi Lion (le 17 juillet), Toy Story 4 (sur les écrans depuis le 26 juin), Comme des bêtes 2 (le 31 juillet) ou Playmobil, le film (le 7 août).
Cependant, cet été, le blockbuster hypervitaminé, façon bourre-pifs à volonté, fait son retour avec un titre, un seul mais qui va tout casser sur son passage. On parle évidemment de Fast and Furious : Hobbs & Shaw (le 7 août) qui réunit le duo de gros bras le plus explosif du genre. On a nommé Dwayne Johnson et Jason Statham.
Mais enfin, ce n’est pas tellement ce cinéma-là qui nous fait vibrer. On l’avoue. De fait, c’est plutôt du côté d’un Fritz Lang que nous porte nos plaisirs cinéphiliques. Et là, l’occasion est belle, dès le 17 juillet, de retrouver deux pépites de la dernière période du maître viennois devenu américain en 1935. On pense bien sûr au Tigre du Bengale et au Tombeau hindou.

"Le Tigre du Bengale": Sheeta (Debra Paget) et Henri Mercier (Paul Hubschmid). DR

« Le Tigre du Bengale »: Sheeta (Debra Paget)
et Henri Mercier (Paul Hubschmid). DR

INDE.- Après vingt années d’absence, Lang est de retour en Allemagne en 1956. Ce qu’il a sans doute vécu comme un exil américain s’achève. Mais la « parenthèse » hollywoodienne a pourtant été riche. Entre 1936 et 1956, il réalise 22 films dont certains, comme Fury (1936), Espions sur la Tamise (1944), La femme au portrait (1944) ou Règlement de comptes (1953) sont de petits bijoux.
Mais revenu dans son pays natal, l’homme au monocle peut enfin réaliser ces deux films qu’il avait écrit, plus jeune, en compagnie de Thea Von Harbou, mais dont le producteur, Joe May, lui avait, en 1921, retiré la réalisation. Lang concrétise enfin son rêve, et boucle la boucle en réalisant le film d’aventures populaire sur une Inde fantasmée qui lui tient à cœur, éclatant de couleurs, à regarder avec des yeux d’enfants, comme un conte de fées.
Dans Le tigre du Bengale (1958), l’architecte Henri Mercier (Paul Hubschmid) se rend à Eschnapur, en Inde, où le souverain le charge de construire un nouvel hôpital. Au cours de son voyage, Mercier croise Seetha, une jeune et jolie danseuse qu’il sauve des griffes acérées d’un redoutable tigre. Bientôt, une tendre idylle se lie entre Mercier et la belle. Mais le maharadjah s’est lui-même épris de Seetha, et Mercier devient ainsi son principal rival…
Dans Le Tombeau hindou (1959), en fuite du palais de Chandra, la belle Seetha (Debra Paget) et Mercier (Harald Berger dans la version allemande) sont recueillis, épuisés, par une caravane. Poursuivis par Ramigani, le frère du maharadjah, ils doivent se réfugier dans la montagne, où ils sont finalement capturés. Ils sont ramenés à Eschnapur, où Seetha est soumise au jugement des dieux, la danse (au demeurant, complètement fantaisiste) du cobra…
Les deux films doivent peu à la logique commerciale, encore qu’ils aient très bien marché lors de leur sortie en 1959, et beaucoup à la prédestination. Le retour de Lang au pays est aussi extravagant que la renaissance du serial, genre tombé en désuétude à l’orée des années 1950, auquel le réalisateur allemand restera pourtant attaché tout au long de sa carrière, jusqu’à son dernier film en 1960 Le Diabolique docteur Mabuse. Cette fidélité rappelle la manière dont les grands dinosaures de l’ère hollywoodienne ont consciemment terminé leur carrière, en refaisant le même film à plusieurs années de distance – Alfred Hitchcock avec L’Homme qui en savait trop, Raoul Walsh avec Aventures en Birmanie et son remake La Charge de la huitième brigade – ou en retournant aux sources, comme John Ford qui revient dans l’Irlande de ses ancêtres dans L’Homme tranquille et Quand se lève la lune.
« Pourquoi je tourne ce film ? déclarait Lang durant le tournage du Tombeau hindou. Pour moi quelque chose de mystique est en jeu. Un cercle se ferme : ce que j’ai tant désiré il y a quarante ans se réalise enfin aujourd’hui, de façon surprenante. »

Seetha la danseuse (Debra Paget) devant la caméra de Fritz Lang. DR

Seetha la danseuse (Debra Paget)
devant la caméra de Fritz Lang. DR

Comme dans les derniers films de sa carrière hollywoodienne, Moonfleet et L’Invraisemblable vérité, Lang conçoit, avec le dyptique allemand, une épopée réduite à sa plus simple expression, utilisant une forme codée (le film d’aventures pour Moonfleet, l’enquête policière pour L’Invraisemblable vérité, et le serial pour ses aventures hindoues) pour mieux souligner les préoccupations métaphysiques de personnages mû par la passion, le désir, et la peur de la mort. Au début du Tigre du Bengale, Chandra, le tout puissant maharadjah d’Eschnapur, déclare à l’architecte allemand chargé d’effectuer des travaux de son palais : « Le temps n’existe pas aux Indes ». A la fin du film, le même Chandra lâche : « Je commence à connaître l’impatience. »
Enfin, et ce n’est pas le moindre charme des deux films, on y admire Debra Paget ! L’Américaine à la spectaculaire beauté brune et aux yeux clairs est vite destinée aux emplois exotiques comme la plupart des brunes d’Hollywood. Elle jouera des indiennes (La flèche brisée, 1950), Lilia dans Les dix commandements (1956) ou Shalimar dans La princesse du Nil (1954). Elle apporte aux deux films de Lang un érotisme flamboyant qui la fait moins ressembler à une princesse indienne qu’à une danseuse de strip-tease survoltée par les apparats offerts par un maharadjah. Sa plastique affolante et son jeu médiocre, parfaitement adaptés au propos du film, où la danseuse se révèle à la fois princesse et putain, en font une nouvelle Jayne Mansfield au physique plus typé. La séquence du Tombeau hindou où elle danse, presque nue, pour Chandra, dans le temple de la Déesse devant un cobra, au grand scandale des prêtres, dépasse largement le cadre du rituel pour laisser libre cours à l’étalage des pulsions du maharadjah et de la charge sexuelle de Seetha.

Lilo Pulver et John Gavin dans "Le temps d'aimer et le temps de mourir". DR

Lilo Pulver et John Gavin dans « Le temps d’aimer et le temps de mourir ». DR

MELODRAMES.- Longtemps accueilli avec un certain mépris par la critique parce que considéré comme un réalisateur de films de genre, Douglas Sirk a été reconnu, bien après la fin de sa carrière, notamment à cause de cinéastes comme Rainer Werner Fassbinder qui ont mis en lumière à la fois la puissance narrative de ses mélodrames et leur bio stylistique symbolisé par l’usage de couleurs baroques, chaudes, excessives…
Sirk est sur les écrans de l’été avec, en particulier Le mirage de la vie (le 7 août) qui fut, en 1959, son ultime long-métrage et qui, à travers l’aventure de deux femmes seules (Lana Turner et Juanita Moore), de leurs relations avec leurs filles, analyse le contexte socio-politique d’une époque, en l’occurrence les années 1950 américaines marquées par le racisme omniprésent mais aussi la timide mais réelle aspiration des femmes à plus de liberté, tant professionnelle que sexuelle.
On pourra aussi découvrir, le 14 août, Le temps d’aimer et le temps de mourir que Sirk réalise, en 1957, à l’apogée de sa carrière. En 1944, un soldat allemand (John Gavin) revient du front russe pour trois semaines de permission. Il trouve sa ville en ruines et sa maison enfouie sous les décombre. Alors qu’il recherche ses parents disparus, il rencontre la fille (Liselotte Pulver) du médecin de la famille qui a été envoyé en camp de concentration. Rapidement attirés l’un par l’autre, le couple va connaître un bonheur précaire dans un monde qui agonise…
A Time to Love and a Time to Die (en v.o.), drame bouleversant, marque la rencontre exceptionnelle entre Sirk le romantique et l’auteur de A l’Ouest rien de nouveau, Erich Maria Remarque le pacifiste. Pour le cinéaste, ce film répondait à un désir personnel. En effet, Douglas Sirk n’avait plus revu son fils, né d’un premier mariage avec l’actrice Lydia Brincken, depuis qu’il avait fui l’Allemagne en 1937 avec sa seconde femme d’origine juive. Militante nazie, la première femme de Sirk avait embrigadé le garçon qui a, vraisemblablement, été tué sur le front russe en 1944. Une œuvre hantée par ce que le réalisateur imagine être les dernières semaines de la vie de son fils…

Jake Gyllenhaal (à gauche) dans le rôle de Donnie Darko. DR

Jake Gyllenhaal (à gauche)
dans le rôle de Donnie Darko. DR

THRILLER.- En 1988, à Middlesex, dans l’Iowa, Donnie Darko est un adolescent de seize ans pas comme les autres. Introverti et émotionnellement perturbé, il entretient une amitié avec un certain Frank, un lapin géant que lui seul peut voir et entendre. Une nuit où Donnie est réveillé par la voix de son ami imaginaire qui lui intime de le suivre, il réchappe miraculeusement à un accident qui aurait pu lui être fatal. Au même moment, Frank lui annonce que la fin du monde est proche. Dès lors, Donnie va obéir à la voix et provoquer une série d’événements qui sèmeront le trouble au sein de la communauté…
Premier long-métrage en 2002 de l’Américain Richard Kelly réalisé à seulement 26 ans, Donnie Darko (le 24 juillet) a tout du film prodige. Mélange de teen-movie mélancolique et de thriller fantastique, son créateur embarque les spectateurs dans un voyage chaotique au cœur de la psyché d’un adolescent.
Jake Gyllenhaal est presque un débutant lorsqu’il obtient le rôle principal de l’adolescent shizophrène qui lui vaudra une brassée de louanges.  « De quoi parle Donnie Darko ? dit Gyllenhaal. Je n’en ai aucune idée – en tout cas, pas de façon consciente. Mais d’une certaine manière, j’ai toujours compris ce film. Le plus incroyable pour moi, sur le tournage, c’était que personne – pas même l’homme qui en est à l’origine – n’a jamais pu répondre simplement à cette question. Et paradoxalement, c’est cela même le sujet du film. Le fait qu’il n’existe aucune réponse à la moindre question. »

Une mission secrète pour Willard (Martin Sheen). DR

Une mission secrète
pour Willard (Martin Sheen). DR

VIETNAM.- Cloîtré dans une chambre d’hôtel de Saïgon pendant la guerre du Vietnam, le jeune capitaine Willard (Martin Sheen), mal rasé et imbibé d’alcool, est sorti de sa prostration par une convocation de l’état-major américain. Le général Corman lui confie une mission qui doit rester secrète : éliminer le colonel Kurtz (Marlon Brando), un militaire aux méthodes quelque peu expéditives et qui sévit au-delà de la frontière cambodgienne.
Quarante ans après la sortie de la version originale (qui avait obtenu les Oscars de la meilleure photographie et du meilleur son et la Palme d’or cannoise), et 18 ans après la sortie de la version Redux (augmenté notamment d’une grosse séquence « française »), les fans de Coppola pourront découvrir Apocalypse Now Final Cut (le 21 août), un nouveau montage inédit du chef-d’œuvre de Francis Ford Coppola.
Selon les mots du cinéaste, cette nouvelle version « apporte une qualité d’image et de son encore supérieure à ce qu’elle était ». Il s’agit, selon lui de « la meilleure version du film au monde».
Restauré pour la toute première fois à partir du négatif original, Apocalypse Now Final Cut est la version la plus aboutie de ce classique de Francis Ford Coppola. Voyage obsédant vers la folie, ce film a fasciné des générations de cinéphiles et atteint aujourd’hui un niveau de réalisme considérablement supérieur à la version d’origine.

Marlon Brando, l'inquiétant colonel Kurtz. DR

Marlon Brando, l’inquiétant colonel Kurtz. DR

Les peurs de Virginia et les désirs de Vita  

Vita et Virginia entre les charmes de l'esprit et la puissance des désirs. DR

Vita et Virginia entre les charmes de l’esprit
et la puissance des désirs. DR

« Je veux qu’elle m’aime ! » Un cri du cœur et aussi l’expression d’un puissant désir… Dans l’Angleterre, plutôt coincée, de la fin du 19esiècle, Vita Sackville-West est un personnage haut en couleurs. Epouse, mère de deux fils, cette écrivaine reconnue est aussi une aristocrate qui passe pour complètement dépravée aux yeux, notamment, de sa mère (Isabella Rossellini) qui représente sans doute le regard de la bonne société de son époque… Cette femme élégante et décidée va jeter son dévolu sur Virginia Woolf, de dix sa cadette… Mais autant Vita dévore goulument la vie, autant Virginia est une femme vulnérable, facilement déstabilisée, doutant de son génie. A la seconde, les peurs, à la première les fantasmes…
C’est sous le signe de l’écriture et, plus spécifiquement, de l’imprimerie que s’ouvre Vita & Virginia. Voici, en effet, sous le plafond bas des ateliers de la maison d’édition de Leonard Woolf, le mouvement régulier de la machine qui imprime les pages des ouvrages d’une Virginia Woolf qui s’enferme volontiers dans la pièce du fond. Une grande croix tracée à la craie sur la porte indique que l’auteur de La chambre de Jacob (1922) est au travail et qu’il convient de ne la déranger sous aucun prétexte… C’est pourtant bien ce que fera l’impétueuse Vita, décidée à la fois à rencontrer Virginia et aussi à se faire éditer…
Réalisatrice de Burn Burn Burn en 2016, la Londonienne Chanya Button (qui a consacré son mémoire de fin d’études à la correspondance et aux essais de Virginia Woolf) signe, ici, sa seconde mise en scène en adaptant une pièce d’Eileen Atkins et en s’intéressant à une aventure érotique autant que littéraire qui va faire fi des conventions sociales comme des mariages respectifs de Vita et Virginia.
Nous sommes en 1922 et Virginia Woolf, qui est déjà une écrivaine reconnue, est littéralement fascinée par Vita, mondaine libre et extravagante mais aussi, à ses heures, secrète et timide, dont Virginia constate aussi, avec dépit, qu’elle vend bien mieux qu’elle ses écrits.
Vita & Virginia a été voulu par la cinéaste comme un instantané de la période la plus intense de la relation entre les deux femmes, le moment où Virginia s’ouvre à sa propre sexualité, comment son rapport au corps et au sexe évolue au contact de l’insaisissable Vita.

Virginia Woolf incarnée par Elizabeth Debicki. DR

Virginia Woolf incarnée par Elizabeth Debicki. DR

Si on associe souvent Virginia Woolf à la fragilité avec le souvenir de son suicide en 1941 ou de ses luttes permanentes contre des démons d’ordre émotionnel ou psychologique, Chanya Button saisit et cristallise au contraire une période de grande force chez cette femme qui va utiliser son intelligence hors du commun pour digérer et surmonter une expérience dont tout le monde disait qu’elle la conduirait à sa perte…
Dans la première partie du film, on a presque envie de dire que la balle est dans le camp d’une Vita qui mène la barque de la conquête d’une Virginia qu’elle fera irrésistiblement succomber à la puissance de son désir… Et puis le film bascule lorsque Virginia, face aux frasques déroutantes de Vita et à la crise qu’elle provoque, met en œuvre son génie littéraire pour créer une œuvre prodigieuse. Ce sera, en 1928, le fameux Orlando, l’un des textes les plus célèbres de Woolf. Une biographie fantasmée dans lequel on trouve en creux l’esquisse de sa relation avec Vita. Avec cet Orlando qui a la force de l’homme et la grâce de la femme, Virginia Woolf reprend la main et sublime son attirance par une écriture vécue comme une extase. Orlando lui permet en effet de s’infiltrer littéralement dans Vita, de saisir le désir de la chair et l’attrait de l’esprit. Avant de constater, in fine, qu’Orlando sera toujours seul. Ce qui n’empêchera pas Nigel, le fils de Vita, de définir Orlando comme « la plus longue et la plus charmante lettre d’amour de la littérature ».

Gemma Arterton dans le rôle de Vita Sackville-West. DR

Gemma Arterton dans le rôle
de Vita Sackville-West. DR

Si à cause des tenues ou des chapeaux-cloches, Vita & Virginia a des allures de « film d’époque », le ton, lui, est contemporain avec une relation passionnelle entre deux femmes très en avance sur leur temps. Et l’univers du Bloomsbury Group (qui regroupe des intellectuels et des artistes comme les peintres Duncan Grant ou Vanessa Bell), dans lequel évolue Virginia et Leonard Woolf, est libéral, progressiste et débridé.
Si Vita & Virginia est évidemment un film lesbien, deux hommes y apparaissent pourtant de manière intéressante, même si ce sont des personnages secondaires. Il s’agit bien des maris légitimes des amantes. Harold Nicolson, l’époux de Vita qui lui donne du « voisin », tait sa bisexualité pour ne pas nuire à sa carrière de diplomate un rien snob et redoute le scandale potentiel des passades de Vita. Pour sa part, Leonard Woolf, écrivain, éditeur, fondateur de Hogarth Press et militant politique est un mari aimant, soucieux de l’équilibre de sa femme, qui souffre de voir la vulnérabilité de Virginia exposée à la fougue de Vita…

Lorsqu'Orlando devient un double de Vita... DR

Lorsqu’Orlando devient un double de Vita… DR

Pour rendre compte de cette passion qui, en dépit des orages de la jalousie, apporta à Vita et Virginia le bonheur d’une tendresse et d’une réciprocité, toujours renaissante, de désirs, Chanya Button a choisi une forme composée, face caméra, d’abondants champ/contrechamp souvent en gros plan tandis que se déroule, en voix off, un dialogue qui puise dans la correspondance de Vita et Virginia. Cette forme pourrait, à terme, paraître un peu pesante mais elle est heureusement contrebalancée par une sensualité bienvenue. Les deux comédiennes ne sont pas étrangères à cela. L’Anglaise Gemma Arterton, qu’on a aimé aussi bien dans Tamara Drewe (2010) que dans Gemma Bovery (2014), est une Vita intrépide et transgressive capable de distiller un amour corrosif duquel Woolf dira : « Rose brillant, une grappe de raisin, une perle suspendue… Il y a sa maturité et sa lourde poitrine : elle navigue toutes voiles dehors en haute mer, tandis que je flotte et dérive dans les marécages… » Face à elle, l’Australienne Elizabeth Debicki, vue naguère dans Les veuves (2018) en braqueuse de hasard, apporte à la reine des lettres anglaises, sa ligne gracile. Pourtant, Chanya Button réussit à ne pas statufier la figure de Virginia Woolf et Elizabeth Debicki, jusque dans des séquences fantastiques de plantes envahissantes et de corbeaux hitchcockiens inquiétants, parvient à faire passer la sensibilité d’une femme presque espiègle, amatrice de ragots mondains et se montrant même aguicheuse lorsqu’elle écrit, dans sa correspondance, « Si je te voyais me donnerais-tu un baiser ? Si j’étais au lit, est-ce que tu me – »
Quand une liaison intellectuelle reposant sur une admiration réciproque, devient une fameuse relation charnelle même si Virginia ne peut s’empêcher de s’interroger : « Est-ce que je te connais mieux qu’avant ? »

VITA & VIRGINIA Comédie dramatique (Grande-Bretagne – 1h50) de Chanya Button avec Gemma Arterton, Elizabeth Debicki, Isabella Rossellini, Rupert Penry-Jones, Peter Ferdinando, Emerald Fennell, Gethin Anthony, Rory Fleck Byrne, Karla Crome, Adam Gillen, Ralph Partridge. Dans les salles le 10 juillet.