Victor et les ardents souvenirs  

Victor (Daniel Auteuil) sous le charme de Margot (Doria Tillier). DR

Victor (Daniel Auteuil) sous le charme
de Margot (Doria Tillier). DR

« La pensée d’un homme, disait Albert Camus, est avant tout sa nostalgie ». Et si Nicolas Bedos était un incurable nostalgique ? Saint-Ex constatait : « La nostalgie, c’est le désir d’on ne sait quoi… » Le cinéaste de 40 ans a, lui, l’avantage de savoir où se conjugue sa nostalgie. C’est du côté du bon vieux cinoche !
Sexagénaire désabusé, Victor Drumond est au bout du rouleau. Il ne comprend plus rien à l’époque dans laquelle il vit. Lui, l’amoureux du papier –il a été un dessinateur de bandes dessinées de talent- n’a aucune envie, mais alors aucune envie, de se frotter aux portables, aux écrans, aux tablettes, au virtuel sous toutes ses formes.
Pourtant son existence va être bouleversée lorsque son fils, entrepreneur branché, lui offre un Voyage dans le temps. Victor n’a qu’à choisir l’époque dans laquelle il souhaite revenir et la société dirigée par un certain Antoine se charge de tout. D’abord réticent, Victor va se laisser emporter. Il choisit de revenir à ce jour de 1974 où, à Lyon, sur les banquettes du café La Belle époque, il a rencontré l’amour de sa vie. Désormais vêtu d’une tenue d’époque (ah, les cols pelle à tarte !) Victor entre dans le café et va s’installer à une table. Autour de lui, tout le monde fume et, derrière le bar, un serveur lui donne du « Salut, petit ! » Cependant Victor n’est pas vraiment dupe du décor dans lequel il se trouve, ni du fait qu’il est entouré de comédiens. Et d’ailleurs, le perroquet dans sa cage, est bien empaillé. Mais qu’importe, Victor prend goût au jeu, d’autant qu’il tombe sous le charme de la rousse Margot qui « incarne » celle qu’il aima follement…
La belle époque s’ouvre par un joyeux prologue dans le style un peu pompeux des superproductions Netflix! Nous voilà à la cour impériale de Napoléon III et Badinguet est plutôt du genre mal embouché tandis qu’autour du lui, on s’active à plaire à sa majesté. Le décor est ainsi planté de cette attraction d’un genre nouveau qui permet, en mélangeant artifices théâtraux et reconstitution historique, de replonger des clients dans l’époque de leur choix.

Marianne (Fanny Ardant) et son amant (Denis Podalydès). DR

Marianne (Fanny Ardant)
et son amant (Denis Podalydès). DR

Avouant sa « peur pathologique de l’érosion des sentiments et de l’effacement des souvenirs », Nicolas Bedos signe un second long-métrage (après Monsieur et Madame Adelman en 2017) qui réussit avec aisance à mêler une ironie satirique et une mélancolie romantique. Sur le terrain de l’humour grinçant, le cinéaste passe allègrement à la moulinette le présent et son « e-convivialité », balançant, avec une bonne vanne, un grand coup de pied dans la connerie satisfaite des réseaux sociaux. Au cours d’une soirée, un convive conseille doctement « la thérapie du grain de café dans le rectum » ! Rien de tel pour la détox du colon…
Pour la mélancolie, c’est donc du côté du passé que Bedos s’en va tricoter un scénario habile où un type largué et désorienté, amer et fragilisé par l’usure de son couple, va accepter, quitte à tout perturber par ses exigences « amoureuses », la magie du cinéma pour reprendre goût à l’existence et d’une certaine manière renaître au présent. Joli coup de chapeau au bon vieux cinématographe des frères Lumière même si, évidemment, les entrepreneurs d’aujourd’hui ont l’impression, dans un emballement à la fois grotesque et pathétique, que la salle obscure et les images sur un écran ne sont plus suffisantes pour stimuler le spectateur…
« Jeune » metteur en scène, Nicolas Bedos prend clairement plaisir à passer du côté de la coulisse pour montrer l’envers du décor et l’artisanat du cinéma à travers le personnage d’Antoine, metteur en scène de ces reconstitutions qui le font cavaler d’un plateau à l’autre pour ici organiser la soirée d’une cliente fan de Marie-Antoinette, là peaufiner celle d’un amateur d’Ernest Hemingway… Réalisateur lui-même, Guillaume Canet prend un visible plaisir à camper ce réalisateur excessif, stressé, odieux avec ses comédiens, omnipotent (à une collaborateur qui lui demande s’il se prend pour Dieu, il lance : « je suis scénariste ! ») et néanmoins malheureux lorsqu’il se torture en se demandant si Margot ne serait pas un peu sensible au charme d’un Victor évidemment énamouré.

Derrière le miroir, Antoine (Guillaume Canet), un metteur en scène tapi dans l'ombre. DR

Derrière le miroir, Antoine (Guillaume Canet),
un metteur en scène tapi dans l’ombre. DR

Avec une image aux lumières très travaillées, une bande musicale élégante, La belle époque s’appuie aussi sur des dialogues ciselés par un auteur qui fut chroniqueur à la télé, à la radio et dans la presse écrite avec des punchlines (« T’es vivant depuis trop longtemps ! ») mais aussi des références au Musset d’On ne badine pas avec l’amour avec la fameuse tirade de Perdican (*)
En orchestrant le miroir entre deux couples, le film repose beaucoup sur ses interprètes. Doria Tillier est une Margot rayonnante de charme sensuel. Pierre Arditi ou Denis Podalydès ont des seconds rôles amusants. Et puis Bedos offre un vrai beau personnage à Fanny Ardant en Marianne, épouse qui ne supporte plus son Victor de mari. Elle est parfaite en psy du net, portant le soir un casque de réalité virtuelle, crachant sa méchanceté et prête à devenir une femme au bord de la crise de nerfs… par peur de sombrer et de mourir.
Enfin Daniel Auteuil est épatant en type dépassé par une époque technologique, qui se noie dans le présent et se réjouit finalement de passer par la case de la fiction et de la mise en scène pour revenir dans ce passé dont les codes le rassurent et le protègent…

Margot comme un fantôme de la jeunesse... DR

Margot comme un fantôme de la jeunesse… DR

Même s’il rend grâce à la beauté et à la force des souvenirs, Nicolas Bedos ne tombe cependant pas dans le « C’était mieux avant… » Bien sûr, Victor va y récupérer un peu de considération, voire de désir et adhérer à nouveau au présent. Mais c’est à Marianne que le cinéaste confie le soin de remettre les chères années soixante-dix –« ce cendrier géant »- à leur place lorsqu’elle constate toutes les lacunes sociales et intellectuelles des seventies! Elle rappelle que la liberté était toute relative, que les femmes pouvaient se faire violer en toute impunité mais qu’elles n’avaient pas le droit d’avorter…
« Le temps passe, vous savez ! » dit-on dans La belle époque. Mais on le savoure avec un plaisir jubilatoire.

LA BELLE EPOQUE Comédie dramatique (France – 1h55) de Nicolas Bedos avec Daniel Auteuil, Doria Tillier, Guillaumet Canet, Fanny Ardant, Denis Podalydès, Pierre Arditi, Michael Cohen, Jeanne Arènes, Bertrand Poncet, Bruno Raffaelli, Lizzie Brocheré, Christiane Millet. Dans les salles le 6 novembre.

(*) « Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais s’il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux, mais on aime. Et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : j’ai souffert souvent, je me suis trompé quelques fois, mais… j’ai aimé. C’est moi qui ait vécu, et non pas un être factice crée par mon orgueil et mon ennui. »

Rudes scènes de la vie conjugale et familiale  

Henri Mohen (Yvan Attal) et son chien Stupide. DR

Henri Mohen (Yvan Attal)
et son chien Stupide. DR

« La pire chose qui puisse arriver aux gens, c’est l’amertume… » C’est John Fante qui le dit. Et Yvan Attal qui l’applique à son nouveau film. De nuit et sous une pluie battante, Henri Mohen, débarquant de sa vieille Porsche, arrive dans sa belle maison de Biarritz. Là, il aperçoit sa femme, paniquée, tenant un fusil de chasse et braquant les buissons du jardin… Tapie dans l’ombre, on remarque une grosse bête. Un ours, un sanglier ? Plus banalement, un très gros chien gris sombre!
Avec Mon chien Stupide, l’acteur et réalisateur adapte librement le best-seller éponyme de l’Américain John Fante (paru aux USA en 1986 et en France chez Bourgois (coll. 10/18 n°2071, 1990) qui raconte comment un énorme clebs va semer un innommable chaos dans la vie d’un écrivain et de sa famille. Représentant du mouvement « réalisme sale » et précurseur de la Beat generation, Fante (1909-1983) passe à la moulinette d’un humour cruel, tragique et bouleversant, les poncifs, les clichés et les faux-semblants de l’American Way of Life
On imagine bien qu’Yvan Attal a senti tout le potentiel dramatique qu’il pouvait tirer de ce solide matériau littéraire pour l’adapter, assez librement (le personnage de Cécile, la femme d’Henri, est plus développée que dans le livre) et en tirer une comédie féroce sur le couple et la famille. Sans oublier qu’Henri Mohen est aussi un écrivain et qu’il connaît, de plus, des affres créatrices. Voilà 25 ans, Mohen a écrit un best-seller qui lui a notamment permis d’acquérir sa belle maison avec vue sur la mer et la Rhune… Mais, depuis, Henri galère. Ce soir-là, il revient d’ailleurs de Paris où on lui a proposé d’écrire un scénario pourri, déjà vu cent fois au cinéma. Mais ce soir-là aussi va changer le cours de l’existence d’Henri Mohen. Au grand dam de son épouse puis de ses enfants, Henri décide en effet de garder avec lui le gros chien qu’il gratifie du nom de Stupide… Une bête qui se révélera, comme le dit son maître, « pd, 100% obsédé et insatiable ». De quoi se faire des « amis » sur la plage basque où gambade le monstre!

Henri et Cécile, un couple à l'heure du silence cordial... DR

Henri et Cécile, un couple
à l’heure du silence cordial… DR

Avec son nouveau film, Yvan Attal met le spectateur dans une situation curieuse, sinon ambiguë. En effet, on se retrouve, ici, en témoin évidemment privilégié, aux premières loges d’une considérable débâcle familiale. Le cinéaste cite d’ailleurs un auteur qui observe : « Quand un écrivain vient à naître dans une famille, toute la famille est foutue ». Pire, dans le cas présent, c’est l’écrivain lui-même qui est, en prime, au bout du rouleau… Même si le thème premier du film n’est pas une réflexion sur la création littéraire, on y observe néanmoins qu’Henri constate : « Pour écrire, il faut aimer et pour aimer, il faut comprendre. Et moi, je ne comprends rien du tout ». Or, Henri Mohen n’aime plus personne et surtout plus lui-même. Alors quand Cécile, qui s’installe volontiers dans un terrible « silence cordial », lui balance qu’il est « paresseux, arrogant, égocentrique et un gros connard à tous les niveaux », Henri regarde ailleurs. Et il peut toujours rêver de Rome, de son lointain séjour à la Villa Médicis et d’une nouvelle vie du côté de la Piazza Navona, rien n’y fera.
Après Ma femme est une actrice (2001) et Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants (2003), Yvan Attal ajoute, avec ce septième long-métrage, une nouvelle page à un triptyque dans lequel, sur une période de 20 ans, Charlotte Gainsbourg, son épouse depuis 1990 et la mère de ses trois enfants, incarne à nouveau sa femme… Dans Mon chien Stupide, une fois encore, en travaillant sur une passionnante mais risquée mise en abyme de son couple avec ses fausses pistes et ses révélations rhabillées par la fiction, Yvan Attal réussit son coup.

Henri et Cécile, entre nostalgie et complicité. DR

Henri et Cécile, entre nostalgie et complicité. DR

En nous accrochant avec ses réflexions sur la paternité (« Les enfants grandissent et toi, tu rapetisses »), sur le couple et la famille.
Il faut dire qu’avec les quatre enfants du couple, on tient, comme disait Audiard, une synthèse ! Raphael (Ben Attal, le fils d’Yvan et Charlotte) qui tête du pétard à longueur de temps, est entiché d’une stripteaseuse plutôt bécasse; Pauline est à la colle avec un ancien engagé en Syrie plutôt bas du front; Gaspard ne pense qu’à sa planche de surf et fait écrire ses dissertations de littérature par sa mère. Quant à Noé, le petit dernier nourri au tofu, il est affectueux et brillant mais cache un jeu dangereux… Du haut de sa bonne cinquantaine, leur père se sent dans la peau d’une vache à lait et n’a de cesse de leur voir les talons…

Henri face à son fils Raphael (Ben Attal). DR

Henri face à son fils Raphael (Ben Attal). DR

Dans le rôle de Cécile qui boit trop (« Je ne bois pas, je me saoule ») et fonctionne quotidiennement aux antidépresseurs, Charlotte Gainsbourg, avec son chic nonchalant, se révèle une complice de premier ordre dans ce jeu de massacre. La séquence où Cécile et Henri partagent, un soir, un joint, est une scène pivot dans le jubilatoire dispositif de mentir-vrai appuyé sur la biographie du couple Attal. Entre l’évocation des amours anciennes et le souvenir des galettes des rois, des cadeaux de fête des pères et des auditions de fin d’année à l’école, Henri et Cécile reprennent, sur le ton de la nostalgie et des regrets, la litanie douloureuse des défaites et des échecs. Et ce moment d’abandon total est beau à pleurer.
Reste le chien –mi hippopotame lymphatique, mi shar-pei belliqueux- qu’on accuserait volontiers de tous les maux. Et qui, évidemment, n’y est pour rien. Sinon qu’il cristallise et révèle tous les malaises du couple et de la fratrie. De ce chien de hasard, banni comme lui, Henri dit : « Je perds, il gagne ». S’il est assez odieux, ce type, confronté au temps qui passe et qui a raté tous les coches, finit quand même par être touchant. Ce n’est pas le moindre mérite de Mon chien Stupide.

MON CHIEN STUPIDE Comédie dramatique (France – 1h45) de et avec Yvan Attal et Charlotte Gainsbourg, Eric Ruf, Pascale Arbillot, Sébastien Thiéry, Ben Attal, Adèle Wismes, Pablo Venzal, Panayotis Pascot, Oscar Copp, Lola Marois. Dans les salles le 30 octobre.

La grande misère des petits boulots  

Ricky Turner (Kris Hitchen) ou l'aventure d'un travailleur pauvre.

Ricky Turner (Kris Hitchen)
ou l’aventure d’un travailleur pauvre.

« Je ne pensais pas que ce serait si dur ! J’ai l’impression que tout part en vrille ! » Et pourtant, il en avait rêvé, Ricky Turner, d’être son propre patron… Parce que des boulots, il en a fait beaucoup, de la plomberie et du carrelage, des jardins et même des tombes… « Mais j’avais toujours quelqu’un sur le dos… » Par contre, il n’a jamais connu le chômage, ce gros bosseur toujours prêt à se décarcasser pour les siens…
Avec Sorry We Missed You, le vétéran Ken Loach est de retour sur le grand écran. Et on avoue volontiers qu’on le retrouve, année après année, avec le même bonheur qu’un Woody Allen. Evidemment, pas dans le même registre…
Car le cinéma de Loach, depuis toujours, braque le projecteur sur les petites gens, les travailleurs, les sans-grades, les anonymes, ceux qui ont du mal à joindre les deux bouts, qui se saignent aux quatre veines et pour lesquels le bonheur, la prospérité ou simplement une existence décente n’est toujours pas au bout du chemin…
Alors, c’est vrai, on peut se dire que ce cinéma-là n’a rien de romanesque, ni de divertissant. Pour un peu, il nous déprimerait franchement. Mais c’est oublier la grande qualité du cinéma de Loach. Le cinéaste de 83 ans n’a pas son égal pour saisir l’humanité vibrante de ses personnages. Sans jamais les angéliser, il les capte dans leur vie quotidienne et exprime une authentique compassion pour eux…
Après Moi, Daniel Blake (qui lui valut, en 2016, sa seconde Palme d’or à Cannes), le chômeur atteint d’une grave maladie cardiaque qui tente d’aider une mère célibataire de deux enfants, le metteur en scène anglais nous convie à suivre l’un de ses « cousins » en galère. Ricky Turner, la quarantaine rouquine, habitant de Newcastle, en a donc marre des petits jobs mal payés. Et si la révolution numérique était la solution à ses problèmes ? Le voilà donc qui se présente chez PDF, soit Parcels Delivered Fast!, où il est recruté comme chauffeur-livreur. Maloney, son responsable, lui tient un séduisant discours : « Tu ne travailles pas pour nous, tu travailles avec nous ! Tu es maître de ton destin. Comme pour tout ici, c’est toi qui choisit ! »
En attendant, Abby, la femme de Ricky, va être contrainte de vendre sa voiture, pour permettre l’achat de la camionnette de livraison et… s’endetter encore un peu plus…

Ricky, Maloney (Ross Brewster), son chef et le redoutable scanner.

Ricky, Maloney (Ross Brewster), son chef
et le redoutable scanner.

Comme toujours aussi, c’est avec son habituel complice, le scénariste Paul Laverty, que Loach a conçu un film qui s’appuie sur un gros travail de recherches et de documentation pour aborder un sujet où il est question de technologie moderne : « La technologie la plus en pointe, explique le réalisateur, se trouve dans la cabine du chauffeur, dictant les itinéraires, permettant au client de savoir exactement où se trouve le colis qu’il a commandé et son heure d’arrivée estimée. Il arrivera – s’il s’agit d’un ‘’suivi’’, comme ils appellent ça – dans un créneau d’une heure. Le consommateur est chez lui à suivre le parcours de ce véhicule dans tout le quartier. C’est un équipement hautement sophistiqué, avec des signaux qui rebondissent sur un satellite, quelque part. Le résultat est qu’une personne se tue à la tâche dans une camionnette, allant d’un point à un autre, de rue en rue, se démenant pour répondre aux exigences de cet équipement. La technologie est nouvelle, mais l’exploitation est vieille comme le monde. » Et elle va mettre à mal le fragile équilibre d’une famille.
Pourtant, Ricky, Abby et leurs deux enfants ne sont pas des losers paumés. Ce sont des Working Poor, des travailleurs pauvres qui se sont multipliés partout en Europe depuis la crise de 2008 et plus spécialement dans le Royaume-Uni gouverné par les néo-libéraux du parti conservateur…
A travers la descente aux enfers de Ricky Turner, piégé par les mirages de l’auto-entreprenariat, Loach et Laverty dressent le constat accablant de la flexibilisation du marché du travail et son corollaire, la précarisation de milliers de foyers.
Si Sorry We Missed You évoque largement les contrats « zéro heure » (qui ne comporte aucune indication d’horaires ou de durée minimum de travail) ou la fameuse « ubérisation » spécialement marquée dans le secteur des services avec Uber, Amazon, Airbnb ou Booking, il n’oublie pas d’en faire du… cinéma.

Seb, un ado rebelle (Rhys Stone) et Abby, sa mère (Debbie Honeywood).

Seb, un ado rebelle (Rhys Stone)
et Abby, sa mère (Debbie Honeywood).

A tour de rôle, sans oublier de glisser quelques notations bien vues (l’échange entre Ricky fan de Manchester United et un client, supporter des Magpies de Newcastle, est savoureux) Loach va s’attacher à dresser le portrait des quatre membres de la famille Turner. Voici donc Ricky dans sa camionnette, rageant parce qu’il est pris dans les embouteillages, courant dans d’interminables coursives, pestant contre les ascenseurs en panne ou contre le client qui ne veut pas sortir sa pièce d’identité pour récupérer le colis avec son portable… Et, toujours, « enchaîné » à son scanner –son « gun » dans le jargon des livreurs- qui le bippe et le trace, l’empêchant même de pisser. Histoire quand même d’être le type qui fait son chiffre. Et puis il y a Abby, l’épouse avec un cœur gros comme ça, qui bosse dans l’aide à domicile, qui prend des bus pour aller d’une mamie à une autre et qui s’épuise à la tâche, même si elle tient à une règle d’or : « les traiter comme ma mère ».
Liza Jane, la petite dernière, est plutôt bonne à l’école mais elle voudrait que ses parents (qu’elle réveille à 23h30 lorsqu’ils dorment, crevés, sur le canapé devant la télé) cessent de s’engueuler. Passionné de graffitis et adolescent complètement en rébellion, Seb, lui, file un mauvais coton entre l’exclusion temporaire du lycée et le rappel à l’ordre de la police après un larcin. Mais lui aussi aimerait bien que ça aille mieux dans sa famille…
Quant à Maloney, le responsable du dépôt de PDF, il fait songer à Jean Renoir lorsqu’il faisait dire à Octave dans La règle du jeu (1939) : « Ce qui est terrible sur cette terre, c’est que tout le monde a ses raisons ». Persuadé d’être le « roi des salauds » qui concentre la haine, la colère, les angoisses des livreurs, il menace Ricky d’un carton rouge parce qu’il lui bousille ses statistiques en passant d’employé modèle à enfoiré de première. Alors quand Ricky réclame une semaine de repos pour s’occuper de son fils…

Un instant de pause pour Ricky et sa fille (Katie Proctor). Photos Joss Barratt

Un instant de pause pour Ricky
et sa fille (Katie Proctor).
Photos Joss Barratt

Après avoir vu Sorry We Missed You, on regarde un peu différemment la personne munie de son « gun » -merci de signer sur le petit écran- qui vient livrer un paquet ou encore sa boîte aux lettres occupée par le colis envoyé par Nespresso (pub gratuite), livraison en 48h… Car Loach a bien posé la question : Ce système est-il viable ? Et il interroge : « Veut-on vraiment un monde dans lequel les gens travaillent avec une telle pression, des répercussions sur leurs amis et leur famille, ainsi qu’un rétrécissement de leur vie ? Ce n’est pas l’échec de l’économie de marché, c’est au contraire une évolution logique du marché, induite par une concurrence sauvage visant à réduire les coûts et à optimiser les bénéfices. Le marché ne se préoccupe pas de notre qualité de vie. Ce qui l’intéresse, c’est de gagner de l’argent, et les deux ne sont pas compatibles. Les travailleurs à faibles revenus, comme Ricky et Abby, ainsi que leur famille, en paient le prix. »
Là, non, on ne parle plus de cinéma.

SORRY WE MISSED YOU Comédie dramatique (Grande-Bretagne – 1h47) de Ken Loach avec Kris Hitchen, Debbie Honeywood, Rhys Stone, Katie Proctor, Ross Brewster, Charlie Richmond, Julian Ions, Sheila Dunkerley. Dans les salles le 23 octobre.

Les belles solutions du bon Samaritain  

Malik (Reda Kateb) et Bruno (Vincent Cassel) s'occupent de Valentin (Marco Locatelli). DR

Malik (Reda Kateb) et Bruno (Vincent Cassel) s’occupent de Valentin (Marco Locatelli). DR

« On va trouver une solution ! » C’est le leitmotiv de Bruno, l’animateur en chef et surtout l’âme de La Voix des justes, une association parisienne qui s’occupe d’enfants et d’adolescents autistes. Et quand on dit autistes, il s’agit spécialement des cas les plus sévères et les complexes. De ceux que l’hôpital n’arrive à gérer autrement que par l’enfermement et l’administration de médicaments à haute dose, de ceux aussi dont les institutions ne savent clairement pas quoi faire…
En 2011, Eric Toledano et Olivier Nakache frappaient un grand coup dans le monde du cinéma avec Intouchables, l’histoire vraie de Philippe, riche tétraplégique, qui embauchait le premier venu, en l’occurrence Driss, comme auxiliaire de vie… A l’arrivée, 19,44 millions de spectateurs dans les salles obscures françaises, soit le second (après Bienvenue chez les Ch’tis) plus gros succès du box-office français de tous les temps… Et la réussite était bien plus vaste encore puisque le tandem François Cluzet/Omar Sy rassemblait près de 44 millions de spectateurs à travers l’Europe. Depuis Intouchables (qui était leur quatrième collaboration), on attend toujours que la « marque » Toledano-Nakache casse tout lorsqu’elle déboule sur les grands écrans. En 2014, Samba avait réuni 3,1 millions de spectateurs en France et, en 2017, Le sens de la fête, avait fait quasiment aussi bien…
En France où l’on a souvent un problème avec le succès, Toledano-Nakache se distingue particulièrement parce qu’ils font consensus. Leurs films rapportent de l’argent mais c’est pour la bonne cause !
Et c’est encore le cas avec ce Hors Normes, accueilli par un torrent d’émotions et d’acclamations au dernier Festival de Cannes où il était présenté en film de clôture de la sélection officielle… Voici, en effet l’aventure de deux infatigables animateurs d’associations qui se décarcassent pour pousser les murs et répondre sans condition aux situations d’urgence. Avec La Voix des justes et L’Escale, Bruno et Malik bataillent au quotidien pour faire face aussi bien aux supplications de familles désespérées face au drame de l’autisme ou aux sollicitations d’hôpitaux qui ne réussissent plus à s’en sortir avec les cas les plus sévères…

Benjamin Lesieur incarne Joseph. DR

Benjamin Lesieur incarne Joseph. DR

On entre d’emblée dans l’histoire avec la course folle d’une petite gamine rousse qui fonce tout droit dans les rues de Paris… Aux trousses d’Emilie, Bruno, Malik et leurs équipes. Qui parviendront à la stopper, à l’apaiser et à la ramener avec eux…
A l’instar des films de guerre, pour ne prendre que cet exemple, Hors normes choisit de braquer le projecteur sur une poignée de destinées. On suivra ainsi Bruno, avec dans son sillage Malik mais aussi Joseph, jeune adulte autiste. Autour d’eux, Eric Toledano et Olivier Nakache vont brosser quelques portraits comme ceux d’Hélène, la mère de Joseph, du docteur Ronssin, le médecin qui sollicite régulièrement l’intervention de Bruno ou encore de Dylan, le jeune référent issu de la banlieue qui va s’attacher à Valentin, un gamin en grande difficulté de communication… Tout cela tandis que l’IGAS, l’Inspection générale des affaires sociales –la « police des polices de la Santé »- mène l’enquête sur La Voix des justes et L’Escale parce que ces associations oeuvrent sans avoir les agréments nécessaires…
Comme Vincent Cassel nous a souvent habitué à des rôles de grand vilain, on lui trouve, ici, une touchante finesse dans ce personnage de Bruno, toujours sur la brèche, parfois las, jamais abattu qui sent et sait qu’il doit être là parce que personne ne veut s’occuper des cas lourds. Alors son « On gère ! » est simplement porteur d’espoir. Et puis, dans ce film dont le ton est sérieux, c’est au personnage de Bruno, juif pratiquant, que revient la part de comédie à travers les savoureux gags récurrents des chidou’h, ces rendez-vous arrangés par la communauté juive, pour marier Bruno…

L'équipe des référents qui secondent Bruno et Malik. DR

L’équipe des référents
qui secondent Bruno et Malik. DR

Un peu en retrait de Bruno, Malik, incarné avec une énergie retenue par l’excellent Reda Kateb, apporte des éléments de réflexion sur le travail, ô combien délicat, des équipes de référents… Si on a plaisir à voir Hélène Vincent dans un rôle de mère perdue face à la scolarité chaotique puis à l’adolescence agressive d’un autiste que personne ne voulait prendre en charge ou encore la lumineuse Catherine Mouchet, révélée un jour de 1986 par le Thérèse d’Alain Cavalier, dans le rôle du docteur Ronssin, c’est bien sûr la performance de Benjamin Lesieur qui impressionne.
Ce jeune adulte autiste incarne Joseph qui demande « Je peux taper ma mère ? » et ne peut s’empêcher de tirer le signal d’alarme dans les rames de métro. Interpellé par la police du rail, il est régulièrement récupéré par un Bruno sur l’épaule duquel Joseph va alors poser son front. « On n’est pas loin ! » constate Bruno qui sait pourtant, comme le montre la séquence où Joseph est pris à l’essai dans une petite entreprise, que rien n’est entièrement gagné.
Ce film qui, en passant, aborde aussi le fait religieux (Bruno porte la kippa et Malik est musulman) sans en faire une histoire, ne fait pas les pieds au mur sur le plan de l’écriture. Pour être fonctionnelle, la mise en scène est agréable et embarque, sans coup férir, le spectateur dans un vrai feel good movie. Alors quand Bruno lance aux dubitatifs enquêteurs de l’IGAS qui lui reprochent des pratiques de management inadaptées : « Prenez-les ! Prenez-les tous ! », on battrait volontiers des mains…

Hélène (Hélène Vincent), une mère aux abois. DR

Hélène (Hélène Vincent),
une mère aux abois. DR

En conclusion, on prête volontiers l’oreille aux deux vrais responsables des associations (Le Silence des justes et Le Relais IDF) lorsqu’ils évoquent ce qu’ils attendent d’Hors normes« Qu’il mette en lumière, dit Stéphane Benhamou, les cas complexes même si les choses commencent à bouger et que l’administration se réveille. Il y a aujourd’hui des perspectives de prises en charge plus adaptées. J’avais dit à Éric et Olivier : J’espère qu’il y aura un avant et un après Hors normes ». Pour sa part, Daoud Tatou observe: « Et peut-être toucher les politiques. Nous aimerions bien que le film réveille les consciences de tous les décideurs, même celle du président de la République. »
Enfin, on n’a pas l’impression de divulgâcher (sus aux anglicismes !) le film si on dit, ici, que Bruno, Malik et leurs associations ont obtenu, in fine, de l’IGAS, une autorisation provisoire à titre exceptionnel pour poursuivre leur beau et généreux combat.

HORS NORMES Comédie dramatique (France – 1h54) d’Eric Toledano et Olivier Nakache avec Vincent Cassel, Reda Kateb, Hélène Vincent, Bryan Mialoundama, Alban Ivanov, Benjamin Lesieur, Marco Locatelli, Catherine Mouchet, Frédéric Pierrot, Suliane Brahim, Lyna Khoudri. Dans les salles le 23 octobre.

Des copains fêtards et une belle chambre d’amour  

Matthias (Gabriel D'Almeida Freitas) et Maxime (Xavier Dolan).

Matthias (Gabriel D’Almeida Freitas)
et Maxime (Xavier Dolan).

On le sait, Xavier Dolan est un surdoué du cinéma. Enfant acteur dès l’âge de 4 ans, le Québecois, aujourd’hui âgé de 30 ans, est entré par la grande porte dans le gotha du 7e art en 2009 lorsqu’il présente à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes, J’ai tué ma mère, son premier long-métrage qu’il écrit, met en scène, autoproduit et interprète. Par la suite, Dolan signera, entre 2010 et 2019, sept longs-métrages dont les remarquables Les amours imaginaires ou Laurence Anyways. En 2014 et en compétition officielle à Cannes, Mommy remporte, ex-aequo, le prix du jury. Deux ans plus tard, toujours sur la Croisette, Juste la fin du monde, adaptation de la pièce de Jean-Luc Lagarce, remporte le Grand prix du jury. Autant dire que le trentenaire semble inévitablement promis à une Palme d’or…
Pourtant, Xavier Dolan nous a depuis laissé gravement sur notre faim avec, l’an dernier, Ma vie avec John F. Donovan, son premier film en anglais, une languissante évocation des souvenirs d’un jeune acteur qui avait entretenu, par le passé, une correspondance avec une vedette de la télévision américaine, prématurément disparue…
On attendait donc le nouveau Dolan en se disant qu’il allait forcément se refaire la cerise. Disons-le clairement : c’est raté ! Matthias et Maxime (Québec – 1h59. Dans les salles le 16 octobre) raconte les aventures d’une bande de copains, redoutables et bruyants fêtards qui ne craignent ni les alcools forts, ni les substances stupéfiantes. Parmi eux, Matthias (Gabriel D’Almeida Freitas) et Maxime sont des amis d’enfance. Un jour, lors d’une nouvelle soirée, ils acceptent de jouer une courte scène dans le court-métrage amateur que prépare la jeune Erika Rivette. Ce qu’ils ignorent, c’est que l’inénarrable réalisatrice va leur demander d’échanger un baiser… A la suite de ce kiss d’apparence anodine, un doute récurrent va s’installer entre les deux amis, confrontant les deux garçons à leurs préférences, bouleversant aussi l’équilibre de leur cercle social et, in fine, leurs existences.

La mère (Anne Dorval). Photos Shayne Laverdière

La mère (Anne Dorval).
Photos Shayne Laverdière

Aucun doute, Xavier Dolan (qui incarne aussi un Maxime portant une large tache de vin sur le visage) sait filmer. Il réussit, ici et là, des plans et des séquences de toute beauté (la « fuite » à la nage de Matthias dans un immense lac) mais son film donne aussi un double tournis. Celui d’abord de la langue québécoise puisqu’on ne comprend pas un traître mot ou presque (que l’on se rassure, le film est sous-titré) aux abondantes palabres des copains festifs. Celui ensuite d’une caméra extrêmement mobile qui semble s’ingénier à donner le mal de mer au spectateur.
Longtemps solitaire, Dolan affirme avoir vu, depuis quelques années, quelques personnes, se trouvant au bon endroit, au bon moment, devenir pour lui des phares. « J’ai donc pu, dit le cinéaste, ces derniers temps, découvrir ou redécouvrir des humains avec qui, avant d’être réalisateur ou scénariste, j’ai pu être moi-même. Ce que j’ai donné et parfois perdu en amour, avec eux je l’ai retrouvé. Je crois qu’au fond, davantage que de faire des films, dans la deuxième moitié de ma vingtaine, je me suis fait des amis. »
Présenté en compétition officielle à Cannes cette année, Matthias et Maxime parle de ces amitiés et évidemment aussi d’une histoire d’amour naissante entre deux garçons. Dommage que le film ait l’air, tour à tour, d’un brouillon et d’une comédie romantique qui n’ose pas dire son nom. Reste, cependant, un personnage dont Dolan sait à merveille tirer l’essence dramatique et douloureuse. C’est celui de la mère de Maxime à laquelle Anne Dorval, « spécialiste » des rôles de mère chez Dolan, apporte une magnifique et terrible présence.

Le jeune Richard (Vincent Lacoste) et Maria (Chiara Mastroianni).

Le jeune Richard (Vincent Lacoste)
et Maria (Chiara Mastroianni).

Si dans Matthias et Maxime, on entend brièvement Serge Reggiani chanter « Il suffirait de presque rien », ce sont d’autres belles chansons françaises qui rythment Chambre 212 (France – 1h27. Dans les salles le 9 octobre). Christophe Honoré (qui avait signé, en 2007, Les chansons d’amour) convoque, dans cette comédie tendre et loufoque, Charles Aznavour et son fameux Désormais qui laissait un cœur sous les décombres ou Jean Ferrat et Nous dormirons ensemble qui dit « Que ce soit dimanche ou lundi, Soir ou matin, minuit, midi, Dans l’enfer ou le paradis, Les amours aux amours ressemblent… »
Chambre 212 raconte l’histoire de Maria, séduisante professeur de droit dans une université parisienne, qui apprécie beaucoup les beaux jeunes gens. En dernier, elle a flashé sur un beau brun parce qu’il portait le patronyme d’Asdrubal Electorat. Un ténébreux gaillard qui lui laisse des messages enflammés et sans équivoque sur son portable. De retour au domicile conjugal, Maria décide de prendre une douche et Richard, son mari, propose de faire une machine avec ses vêtements. Il n’en faut pas plus pour que le portable de Maria tombe entre les mains de Richard. Alors, après vingt ans de mariage, Maria décide de partir. Ce soir-là, elle s’installe dans la chambre 212 de l’hôtel d’en face. De là, Maria a une vue plongeante sur son appartement, son mari, son mariage. Bientôt, Maria se demande si elle a pris la bonne décision. Beaucoup de personnages de sa vie ont une idée sur la question et ils comptent bien le lui faire savoir. Maria aimerait bien profiter de la chambre 212 pour réfléchir à ce qu’a été sa vie jusque là. Mais, en guise de solitude hôtelière, c’est à un groupe volubile de ceux qui prétendent avoir souffert d’elle, de sa liberté, de ses désirs que Maria va devoir se confronter… Et parmi ces protagonistes bien décidés à parler à sa place, il y a Richard mais à l’âge de 20 ans, bientôt rejoint par Irène Haffner, sa prof de piano et son premier amour… Maria, dont tous connaissent la liste des écarts, n’a qu’à bien se tenir. Heureusement que sa conscience, avec un faux look d’Aznavour et une veste panthère, vole à son secours…

Richard (Benjamin Biolay) et Irène Haffner (Camille Cottin). Photos Jean-Louis Fernandez

Richard (Benjamin Biolay)
et Irène Haffner (Camille Cottin).
Photos Jean-Louis Fernandez

Joyeux tourbillon, Chambre 212 fait parfois songer au cinéma de Bertrand Blier, quand, par exemple, dans Notre histoire (1984), il s’amusait à mélanger les tranches de vie d’un garagiste (Alain Delon) au bout du rouleau… Il y a en effet une pure fantaisie, une vraie drôlerie et un allègre délire dans cette histoire de couple et d’amour(s) rattrapée par le temps, la routine… « Depuis quand ta sexualité est devenue une activité extraconjugale ?» interroge un Richard déconfit. « C’est la loi de tous les couples qui durent ! » rétorque Maria.
Alors même que l’on reproche au dernier Dolan un côté très brouillon, on admire, ici, avec un matériau complexe, la manière élégante avec laquelle Christophe Honoré maîtrise son récit qui semble parfois partir dans tous les sens mais que le cinéaste ramène toujours à l’essentiel, en l’occurrence le bonheur de faire du cinéma, de jongler avec les décors ou de faire tomber des cendres noires dans une chambre immaculée. « J’ai souhaité, dit le metteur en scène, que Chambre 212 exprime d’une manière sentimentale et têtue, mon attachement à un cinéma de fiction, où le « faisons comme si » a plus de valeur que le « faisons comme c’est ». La fiction, je l’entends ici au sens de l’enchantement. Je me suis laissé entraîner par elle dans une danse de pas oubliés, charmé par ses sortilèges. Et peu à peu, il m’est apparu que ce n’était pas rien de revendiquer aujourd’hui les outils précieux du jeu, de la métaphore, de privilégier la magie des coulisses, de l’artifice, dans le travail qui vise à faire advenir la vie au cœur d’un film. »
Benjamin Biolay (Richard à 40 ans), Vincent Lacoste (Richard à 20 ans), Camille Cottin (Irène à 40 ans) et Carole Bouquet (Irène à 60 ans) sont tous excellents dans cette comédie que Thierry Frémaux à Cannes (le film était présenté à Un Certain regard) a inscrit dans le sillage de Sacha Guitry et de Leo McCarey. Enfin, la lumineuse Chiara Mastroianni, aux adorables fossettes, est simplement magnifique dans cette femme qui, comme un astre fixe, attire autour d’elle des satellites qui ne cessent de se multiplier pour nourrir une délicieuse et bouleversante conversation conjugale…

Le sourire sanglant du clown triste  

Joaquin Phoenix, un impressionnant Joker. DR

Joaquin Phoenix, un impressionnant Joker. DR

« Je ne veux plus me sentir aussi mal ! » Ah, c’est une évidence, Arthur Fleck n’est pas bien dans sa peau…Type infiniment solitaire perdu dans le dédale des rues de Gotham City, le malheureux Arthur vogue aux limites de la folie. Et personne ne peut rien pour lui. Ni l’employée des services sociaux qui le reçoit régulièrement mais ne lui apporte aucune aide, ni sa vieille mère, dans l’appartement de laquelle il vit. Car la pauvre Penny survit dans l’illusion de revoir, un jour, Thomas Wayne, puissant tycoon, chez lequel elle servit autrefois…
Avec Joker, Todd Phillips a frappé un joli coup à la dernière Mostra de Venise, raflant le Lion d’or au nez et à la barbe de pointures comme Kore-eda (La vérité), Atom Egoyan (Guest of Honor), James Gray (Ad Astra), Polanski (J’accuse), Lou Ye (Saturday Fiction) ou Soderbergh (The Laundromat)… Mais point cependant de hold-up : Joker est un sacré film, l’un des meilleurs de cette année! On pourrait même dire s’il n’y avait ça et là quelques (brefs) temps morts dans le récit, que c’est du vrai cinéma d’auteur alors même que le réalisateur américain s’inscrit, avec son scénario, aux marges de l’industrie super-héroïque. Dans la lignée des origin-story, Joker raconte, en effet, la naissance du pire ennemi de ce super-héros entre tous qu’est Bruce Wayne, alias Batman, l’homme qui décida de purger Gotham City de sa redoutable pègre…

Un type solitaire perdu dans Gotham City. DR

Un type solitaire perdu dans Gotham City. DR

Surtout connu jusque là pour des comédies potaches comme Road Trip (2000) ou la trilogie à succès Very Bad Trip (2009-2013), Todd Phillips réussit, avec Joker, une œuvre noire et impressionnante en prenant rapidement ses distances avec la saga Batman. Même si les amateurs seront sans doute heureux de voir Bruce Wayne gamin aux côtés de parents promis à un sort funeste… Car ce qui passionne clairement le cinéaste new-yorkais de 48 ans, c’est d’embarquer le spectateur dans la lancinante folie d’Arthur Fleck. Vivotant en jouant les clowns sur les trottoirs pour faire la publicité d’un magasin, il est victime de petits voyous qui lui volent sa pancarte (avec un prémonitoire Tout doit disparaître) avant de le rouer de coups et de le laisser pour quasi-mort. Alors, lorsqu’un de ses collègues de misère lui met un revolver entre les mains, Arthur va se retrouver sur une redoutable pente. Désormais, la folie d’Arthur Fleck a trouvé une arme pour exprimer son mal-être.
Pour tenter de trouver un sens à sa vie, Arthur, que sa mère surnomme Happy, aimerait faire carrière dans la comédie et plus spécialement dans le stand-up. Hélas, ses tentatives ne sont guère couronnées de succès. Et son rire aussi tonitruant qu’inquiétant n’arrange rien. Or, comme il le montre parfois sur une petite carte, ce rire douloureux est la conséquence de son handicap et de troubles neurologiques. Tout va se gâter lorsque Murray Franklin, un célèbre animateur de Late Show qu’Arthur admire beaucoup, se moque de lui en passant dans son émission la vidéo d’une prestation peu convaincante de Fleck dans un petit cabaret… Mais la vidéo d’Arthur a amusé les spectateurs du show et Franklin décide d’inviter Fleck sur le plateau de son émission…

Arthur Fleck et sa mère (Frances Conroy). DR

Arthur Fleck et sa mère (Frances Conroy). DR

A travers le portrait d’un citoyen lambda qui traîne sa peine dans une ville sans joie, Todd Phillips se confronte à l’essence du Mal et interroge la limite entre un comportement de doux-dingue quand même angoissant et la pulsion criminelle. Car, désormais armé et le visage grimé, le clown Fleck va faire le ménage dans une rame de métro où trois crétins enquiquinent une passagère. De là à ce que ce clown vengeur devienne le héros des « anti-riches » -« tous ceux que le système ignore »- qui se lancent, grimés à leur tour en clowns, dans des émeutes urbaines, il n’y a qu’un pas. Dans sa tête malade, Arthur entend sa voisine dire : « Trois salauds de moins. Il en reste un million à éliminer ».
Dans Joker, on apprécie autant des séquences d’action très enlevées (le métro, la fuite de Fleck dans les rues avec la police à ses trousses, l’émeute finale) que ces haletants moments sur le fil entre la réalité et les rêves de Fleck qui s’imagine, par exemple, mener une romance avec sa charmante voisine de palier. Mais, évidemment, c’est le magnifique travail d’acteur de Joaquin Phoenix qui est, ici, sidérant. Depuis son rôle de Commode dans Gladiator (2000), on savait l’acteur de 44 ans capable de puissantes performances, que ce soit dans Walk the Line (2005) où il est un épatant Johnny Cash, La nuit nous appartient (2007) en « mauvais » fils proche de la pègre russe, The Master (2012) en ancien combattant alcoolique obsédé par le sexe, L’homme irrationnel (2015) où Woody Allen lui confie un professeur de philo bedonnant et en pleine crise existentielle, A Beautiful Day (2017) où il joue un ancien marine tueur à gages bien fêlé ou encore Les frères Sisters (2018) de Jacques Audiard avec encore un tueur westernien…

Robert de Niro incarne l'animateur de télévision Murray Franklin. DR

Robert de Niro incarne l’animateur de télévision Murray Franklin. DR

Avec son Joker, classé deuxième plus grand méchant dans l’histoire de la bande dessinée, Joaquin Phoenix rejoint sur le podium Jack Nicholson, le Joker du Batman (1989) de Tim Burton et Heath Ledger, le Joker du Dark Knight (2008) de Christopher Nolan. Pour son interprétation, Ledger avait obtenu, à titre posthume, l’Oscar du meilleur second rôle. Gageons que Phoenix pourrait bien aller récupérer, de son vivant, la précieuse statuette aux Oscars de 2020.
Omniprésent à l’image, souvent filmé en très gros plan, « écrasé » dans des escaliers par une caméra en plongée ou brièvement en contre-plongée avançant sur une rare lumière, Phoenix réussit à être bouleversant et totalement flippant l’instant d’après. Emacié, le dos courbé, les flancs creux et la peau sur les os (le comédien a perdu 25 kilos pour le rôle), son Fleck a un profond regard tourmenté et tragique qui fait de lui un frère en désespérance violente de Travis Bickle, l’ancien marine du Taxi Driver (1976) de Scorsese. Et ce n’est sans doute pas un hasard si Phillips a confié à Bob de Niro le personnage de Murray Franklin, un animateur assez proche de celui joué par Jerry Lewis dans La valse des pantins (1983), film dans lequel De Niro incarnait, lui, un type qui rêvait d’une carrière de comique !
« C’est comme si personne ne me voyait jamais », se plaint Arthur Fleck, perdu dans une pathétique solitude urbaine. Mais quand son Joker entre en action, il peut murmurer : « J’existe et les gens commencent à s’en rendre compte ». Tandis que le Joker dessine un sourire de sang sur sa bouche, c’est alors un (délicieux ?) frisson qui nous parcourt l’échine !

JOKER Thriller fantastique (USA – 2h02) de Todd Phillips avec Joachin Phoenix, Robert de Niro, Zazie Beetz, Frances Conroy, Brett Cullen, Bill Camp, Glenn Fleshler, Leigh Gill. Interdit aux moins de 12 ans. Dans les salles le 9 octobre.

Joker

« C’est toujours un plaisir de parler avec vous! »  

Paul Théraneau (Fabrice Luchini) n'arrive plus à penser... DR

Paul Théraneau (Fabrice Luchini)
n’arrive plus à penser… DR

Dynamique, toujours en mouvement, serrant des mains comme il se doit, Paul Théraneau, maire socialiste de Lyon depuis plusieurs décennies, donne encore largement le change mais, en réalité et de son propre aveu, il n’arrive plus à penser. Lui qui, raconte-t-il, avait naguère 50 idées par jour, n’a plus de carburant. Il se voit toujours comme un bolide de course mais qui serait hélas en panne sèche. Alors, avant que la situation ne devienne criante, l’entourage proche du maire, se met en quête d’une personne capable de booster l’élu. Ce sera Alice Heimann, jeune et brillante universitaire bardée de diplômes de littérature et de philosophie, rentrée récemment d’Oxford où elle enseignait. En attendant de passer à autre chose, Alice Heimann accepte un job plutôt original : travailler aux idées.
On avait découvert Nicolas Pariser en 2015 avec Le grand jeu, un thriller à connotation politique plutôt brumeux même s’il récolta le prix Delluc du premier film. Avec Alice et le maire, présenté à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes en mai dernier, le cinéaste de 45 ans propose, cette fois, une aventure enlevée et souvent savoureuse qui s’amuse à plonger dans les coulisses d’une importante municipalité pour révéler tour à tour les enjeux majeurs de la réflexion politique mais aussi les faiblesses et les petits arrangements qui accompagnent l’exercice du terrain…
Un matin, Alice débarque donc sous les ors de la mairie de Lyon… On lui attribue un petit bureau et on l’entraîne à une séance plénière du conseil municipal où Alice constate vite que Paul Théraneau baille pendant les débats. « Vous allez nous le sauver ! » lui glisse Mélinda tandis qu’Isabelle passe en coup de vent et lui lance « On en rediscute très vite… » De quoi, se demande Alice qui, sur son cahier, écrit « Un peu de modestie » et aligne les noms de Rousseau, Orwell et Illich… Lors de leur première (rapide) rencontre, le maire confie à Alice : « Ca fait vingt ans que je ne pense plus » mais le courant est passé. Plutôt qu’un coach, le maire apprécie d’avoir pour interlocutrice une philosophe… Mais bientôt, celle qui devait travailler aux idées, sera emportée, presque malgré elle, dans le quotidien d’une équipe municipale aux affaires : « Le maire veut vous voir cinq minutes, dans trois minutes »

Mélinda (Nora Hamzavi) et Alice (Anaïs Demoustier) observent une bête politique au travail. DR

Mélinda (Nora Hamzavi)
et Alice (Anaïs Demoustier) observent une bête politique au travail. DR

Politique, ton univers impitoyable ! Voilà un sujet qui manque quand même singulièrement de nouveauté ! Car la politique au cinéma nous vaut régulièrement des œuvres au rang desquelles on trouve, par exemple, La conquête (2011) de Xavier Durringer sur l’accession de Sarkozy au pouvoir, l’étonnant Pater (2011) d’Alain Cavalier, le pétillant Quai d’Orsay (2013) de Bertrand Tavernier où Thierry Lhermitte incarne un virevoltant Villepin ou encore l’excellent Exercice de l’Etat (2011) dans lequel Pierre Schoeller, en compagnie d’Olivier Gourmet et Michel Blanc, ausculte les coulisses d’un ministère en pleine tourmente.
Avec Alice et le maire, on a la (bonne) impression d’être à la fois, bien sûr, dans un film politique mais également et peut-être plus encore dans un conte moral signé Eric Rohmer. Un sentiment lié évidemment au titre du film, à la présence de Luchini, acteur éminemment rohmérien et même à une Anaïs Demoustier qui n’aurait pas déparé dans Pauline à la plage. Ce qui séduit dans cette comédie qui fait aussi penser à Frank Capra et à l’utopie de démocratie qui traverse son cinéma, c’est le ton allègre de la relation entre Alice et « son » maire. Voilà deux personnages qui n’auraient pu jamais se rencontrer et qui se découvrent presqu’intimement, en tout cas plus que ne le voudrait une relation entre un coach et son client. Car, au grand dam de l’entourage proche du maire, Alice va se rapprocher de plus en plus de Paul Théraneau qui n’hésite pas à lui téléphoner au bout de la nuit ou à la faire venir bien tard dans son bureau pour la/se questionner. La scène est savoureuse où le maire, vêtu d’un maillot de l’Olympique lyonnais, accueille Alice pour lui vanter le plaisir de porter des Birckenstock avant de s’allonger sur un tapis pour faire des étirements…

Quand Théraneau lit Rousseau devant Alice. DR

Quand Théraneau lit Rousseau devant Alice. DR

Si Pariser réussit brillamment à nous intéresser à son duo, il sait, avec malice distiller la punchline (« La liberté est plus un risque qu’une rente ») ou se faire satiriste quand soudain, à cause de la publication dans la presse d’une « petite phrase » du maire sur l’écologie qui n’est pas tout, l’équipe de communication du maire est en furie pour trouver l’autre petite phrase qui arrêtera l’incendie ou encore lorsque il s’agira de réfléchir à Lyon 2500. Sous l’œil ironique et donc perturbateur d’Alice, d’autres communicants, certainement grassement payés, délirent sur une Union des mégalopoles pour le progrès. Et puis Pariser sait se faire l’observateur avisé des mots et des concepts quand il est question de ce que peut le politique aujourd’hui, de progrès social, des pistes de citoyenneté, de prospective, du vivre ensemble ou de l’invention d’un « grand récit démocratique de notre temps ».
Alors qu’au congrès socialiste, Théraneau s’apprête à entrer dans la course à la présidentielle et demande à Alice d’écrire avec lui le « discours de sa vie », l’aventure d’Alice et du maire s’achève déjà. Ils se reverront bien plus tard. Entre temps, Alice aura eu un bébé et sera partie travailler à l’étranger…

Théraneau et Alice en aparté. DR

Théraneau et Alice en aparté. DR

Alice et le maire doit beaucoup enfin à sa tête d’affiche. Anaïs Demoustier, philosophe lucide et fragile, est rayonnante de grâce. Véritable témoin toujours en mouvement dans le sillage du maire, elle considère cependant avec recul le jeu des apparences. Mais lorsqu’elle glisse à un maire qui demeure alors coi, « C’est toujours un plaisir de parler avec vous », on ressent l’authentique tendresse qu’elle éprouve pour cet homme qui lui a avoué craindre les femmes. Soudain, Théraneau qui, comme tous les politiques, est toujours en représentation, fend l’armure, revèle un peu de son intimité et devient bouleversant. Fabrice Luchini (qui, dit-il, n’a jamais cherché à incarner Gérard Collomb, un maire plutôt inquiet, semble-t-il du tournage du film à Lyon) est, ici, en mode « totale sobriété ». La silhouette un peu alourdie, Luchini, dans son costume de notable de province, est d’une belle justesse. Tout juste, le retrouve-t-on en amoureux des belles lettres lorsque, prenant le livre qu’Alice vient d’offrir au maire, il dit les premières lignes des Rêveries d’un promeneur solitaire de Rousseau : « Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. Le plus sociable & le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. Ils ont cherché dans les rafinemens de leur haine quel tourment pouvoit être le plus cruel à mon ame sensible, & ils ont brisé violemment tous les liens qui m’attachoient à eux. J’aurois aimé les hommes en dépit d’eux-mêmes. Ils n’ont pu qu’en cessant de l’être se dérober à mon affection. Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi puisqu’ils l’ont voulu. Mais moi, détaché d’eux & de tout, que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher. Malheureusement cette recherche doit être précédée d’un coup-d’œil sur ma position. C’est une idée par laquelle il faut nécessairement que je passe, pour arriver d’eux à moi. »
Et le livre sera encore présent avec le Bartleby (1853) d’Herman Melville offert in fine par Alice au maire. Autour du fameux « I would prefer not to», le cinéaste suggère-t-il une autre façon de combattre l’appareil d’Etat?

ALICE ET LE MAIRE Comédie dramatique (France – 1h45) de Nicolas Pariser avec Fabrice Luchini, Anaïs Demoustier, Nora Hamzawi, Léonie Simaga, Antoine Reinartz, Maud Wyler, Alexandre Steiger, Pascal Rénéric, Thomas Chabrol. Dans les salles le 2 octobre.

Le vétéran, le chômeur, le paysan, les épouses et le fan du Boss  

Sylvester Stallon, Rambo for ever. DR

Sylvester Stallon, Rambo for ever. DR

ACTION.- Dans une montagne digne des films fantastiques des années 30 avec éclairs zébrant sans interruption un ciel noir/bleu, il passe lentement sur son cheval, vêtu d’une cape de pluie et coiffé d’un grand Stetson… À l’heure d’une énorme tempête, il aide bénévolement la police locale à retrouver des randonneurs disparus. Laconique, un policier commente: « Il ne s’est jamais remis du Vietnam mais c’est un bon pisteur… »
De retour dans son ranch (où il dort dans un vaste tunnel), John Rambo, puisqu’évidemment c’est de lui qu’il s’agit, s’inquiète de l’avenir de Gabrielle, jeune étudiante qu’il considère depuis toujours comme sa fille. Mais Gabrielle s’est mise en tête de retrouver un père qui l’avait abandonnée ainsi que sa mère très malade. Rambo est persuadé que le choix de la jeune fille est une erreur… Mais Gabrielle part cependant pour le Mexique… Elle tombe entre les mains d’un cartel de la drogue et de la prostitution et les choses se passeront très mal…
Avec Rambo Last Blood (USA – 1h41. Dans les salles le 25 septembre), Sylvester Stallone, 73 ans, ajoute une cinquième page à une saga à succès apparue sur les écrans en 1982. Disons-le tout net, ce nouveau Rambo ne changera rien à l’histoire du 7e art. Son réalisateur, Adrian Grunberg, est un honnête artisan (qui a surtout été assistant et réalisateur de seconde équipe) qui mène à bon port une aventure complètement balisée. Rambo déboulant au Mexique pour tenter d’arracher Gabby aux griffes de grands affreux, c’est l’assurance de solides violences. Mais ce n’est rien à côté de la sauvage séquence finale qui dure une bonne vingtaine de minutes. Animé par un absolu désir de vengeance, John Rambo a attiré une armée de nervis du cartel dans son ranch. Une demeure perdue au milieu de nulle part qu’il a transformé en gigantesque piège truffé de chausse-trapes en tous genres dignes, pour certaines, de celles employées par les Vietcongs que Rambo affrontait en son temps…

Rambo en action contre un cartel mexicain. DR

Rambo en action contre un cartel mexicain. DR

Alors, bien sûr, c’est la figure désormais mythique de Rambo qui est intéressante ici. La gueule plus couturée et malmenée que jamais, la voix caverneuse, les paupières tombantes, la lippe de biais, Stallone incarne pour toujours le stress post-traumatique du vétéran et le traîne comme une croix. Rambo et Sly se confondent dans un personnage qui a charrié toute la culpabilité de l’Amérique. Désormais Rambo voudrait pouvoir profiter d’un foyer chèrement gagné mais, une fois encore, la mort est passée par là. Les larmes aux yeux, le vieux soldat sait que, seuls, des fantômes le cernent. Et qu’il lui faudra (sur)vivre dans leur souvenir.

"Ceux qui travaillent": Olivier Gourmet. DR

« Ceux qui travaillent »: Olivier Gourmet. DR

SOCIETE.- Comme tous les jours, Frank Blanchet s’est levé à 5h45 du matin et a pris une douche froide avant de partir rejoindre son bureau dans une grosse entreprise de fret maritime. Mais ce jour-là, sa vie va basculer, tant du point de vue professionnel que personnel. Sur l’un des cargos qui transportent de nombreux et immenses containers, on a découvert un clandestin. Est-il atteint de la fièvre Ebola ? Faut-il que le bateau se détourne de sa route pour retourner au Libéria et faire descendre discrètement l’encombrant passager ? Faut-il s’en débarrasser autrement ? A toutes ces questions, les réponses manquent à Blanchet. Mais ce que ce cadre supérieur sait pertinemment, c’est qu’il ne peut pas mettre la circulation de ses cargaisons en péril… Alors, seul et dans l’urgence d’une situation de crise, Frank Blanchet va prendre une décision qui lui coûte immédiatement son poste. « As-tu mesuré les risques pour toi et la compagnie ? » lui demande-t-on. En attendant, on lui demande de démissionner immédiatement. Poussant le nouveau fauteuil de bureau qu’il vient d’acquérir, sur lequel il a posé un carton avec quelques affaires, Blanchet est reconduit à la porte de la compagnie par la sécurité. Profondément ébranlé, se sentant trahi par un système auquel il a tout donné, voilà Frank contraint de remettre toute sa vie en question.

"Ceux qui travaillent": Frank Blanchet dans sa famille. DR

« Ceux qui travaillent »: Frank Blanchet
dans sa famille. DR

Avec Ceux qui travaillent (Suisse/Belgique – 1h42. Dans les salles le 25 septembre), Antoine Russbach signe un premier long-métrage très intéressant sur l’univers du travail. Dans ce sous-genre qu’est le « film de travail », on a vu récemment des œuvres de fiction comme La loi du marché (2015) de Stéphane Brizé ou Une valse dans les allées (2018) de Thomas Stuber. Partant d’un drame personnel pour atteindre une réflexion globale sur le travail, Russbach livre un film âpre et silencieux qui pose quasiment un regard d’entomologiste sur un personnage qui a consacré toute son existence à son job, quitte à négliger sa famille, et qui se retrouve perdu face au vide du chômage : « Une vie sans travail, je ne sais pas ce que c’est ». Venu présenter son film en avant-première aux Rencontres de Gérardmer en avril dernier, le cinéaste d’origine suisse et sud-africaine disait : « Je souhaite que l’on sorte de la salle, non pas avec des réponses mais avec des questions. Les choses auxquelles Frank a cru se retournent contre lui. Il est un individu dans les rouages de la mondialisation, une machine qui nous bouffe et nous nourrit ».
Olivier Gourmet, très mutique, est parfait en homme aux abois qui essaye cependant de sauver les apparences en faisant semblant d’aller travailler tous les jours afin de donner le change aux siens, alors même qu’il a fait de sa famille des petits bourgeois consommateurs et gâtés qu’il n’aime pas…

"Au nom...": Guillaume Canet. DR

« Au nom… »: Guillaume Canet. DR

TERRE.- Dans un vaste champ aux sillons profonds, un homme marche vers nous. Les épaules sont tombantes, la tête basse, le regard vide… Pierre Jarjeau a toujours vécu sur cette terre qui fut, auparavant, celle de son grand-père et de son père. Mais aujourd’hui cet agriculteur est las, au bout du rouleau… En 1979, sur sa moto, Pierre fonce à travers la campagne pour rejoindre les Grands bois. Il rentre des Etats-Unis où il a travaillé dans une ferme du Wyoming. Il est revenu pour retrouver Claire, sa fiancée et reprendre l’exploitation familiale… En 1996, l’exploitation s’est agrandie, la famille aussi. Pierre Jarjeau se considère, certes toujours comme un paysan mais il se voit aussi comme un entrepreneur. De fait, c’est une course en avant que l’agriculteur vit au quotidien, entre les dettes qui s’accumulent, les avances de trésorerie obtenues à grand peine auprès de la banque, les investissements nécessaires pour assurer la survie… Tandis que son fils s’active sur le domaine, que Claire s’occupe de la comptabilité de la ferme tout en travaillant dans un cabinet (« pour remplir le frigo »), Pierre perd doucement pied. L’épuisement guette. Malgré l’amour et le soutien des siens, Jarjeau sombre petit à petit.

"Au nom...": agriculteurs de père en fils (Rufus et Guillaume Canet). DR

« Au nom… »: agriculteurs de père en fils
(Rufus et Guillaume Canet). DR

Au générique de fin de Au nom de la Terre (France – 1h43. Dans les salles le 25 septembre), un carton fait froid dans le dos : « Tous les jours, un agriculteur se suicide en France ». Edouard Bergeon qui a fait ses armes dans le journalisme et le documentaire, signe, ici, sa première fiction. Mais cette saga familiale est bien la sienne. Comme le personnage du film, Christian son père (dont le générique de fin montre également le vrai visage) a mis fin à ses jours… Si Au nom de la terre se suit avec intérêt, c’est moins pour la qualité de la mise en scène (même si les comédiens, Guillaume Canet, Veerle Baetens vue dans Alabama Monroe (2012), Rufus, Anthony Bajon, Samir Guesmi, sont bons) qu’évidemment pour son sous-texte politique. Car cette saga brasse des questions sur la mondialisation, les variables d’ajustement mais aussi l’élevage « clé en mains » ou la transmission…
Alors que l’agriculture est aujourd’hui largement mise en cause, le cinéaste observe: « Il faut croire en une agriculture plus vertueuse en plaçant cette fois l’homme et l’écologie au centre des problématiques. Il faut aller vers la permaculture, l’agroforesterie, le bio. Et il faut changer nos pratiques. Au sortir de la guerre, les ménages consacraient 50% de leur budget à la nourriture. Ils n’en consacrent plus que 11%. Le consommateur est-il près à mettre un peu plus d’argent pour manger mieux ? Et vivre mieux ? Ce serait une bonne chose : bien se nourrir représente aussi des économies de santé publique. »

"Le dindon": Dany Boon et Guillaume Gallienne. DR

« Le dindon »: Dany Boon
et Guillaume Gallienne. DR

LIBERTINAGE.- Séducteur invétéré, Edouard de Pontagnac poursuit, depuis une semaine, la belle Victoire de ses assiduités. Un jour, il la suit jusqu’à son domicile pour constater que le mari de Victoire n’est autre que son ami René Vatelin. Lorsque Victoire se plaint auprès de son mari de Pontagnac, Vatelin le prend plutôt bien. Car il a confiance en sa femme… Mais la mésaventure du couple Vatelin a lancé, dans leur société, un sujet, en forme de jeu, autour de la fidélité des uns et des autres. Tout se gâte lorsque Vatelin est rattrapé par une ancienne romance new-yorkaise. La tonitruante Suzy Wayne déboule à Paris, veut renouer avec Vatelin… Pontagnac entend profiter de cette « faiblesse » de René pour conclure avec une Victoire, prête à l’adultère, dès lors qu’elle aura eu la certitude de son infortune. Mais le jeu va se corser encore avec le jeune Ernest Rédiop, autre soupirant de Victoire et l’apparition de Clothilde, l’épouse de Pontagnac…
Acteur (déjà) au long cours, Jalil Lespert est aussi un cinéaste touche-à-tout, capable d’enchaîner film choral (24 mesures en 2007), drame familial (Des vents contraires en 2011) ou portrait biographique (Yves Saint Laurent, 2014) et donc la comédie avec cette (libre) adaptation d’une pièce écrite par Georges Feydeau en 1896. Lorsqu’on songe à l’auteur de la Puce à l’oreille, on ne peut s’empêcher d’évoquer un libertinage un peu désuet même si, sans doute, les amours et leurs dérives sont de tous les temps et de toutes les époques. D’ailleurs, Feydeau continue de se jouer, aujourd’hui, sur les scènes des théâtres.

"Le dindon": Ahmed Sylla et Alice Pol. DR

« Le dindon »: Ahmed Sylla et Alice Pol. DR

Avec Le dindon (France – 1h 25. Dans les salles le 25 septembre), le cinéaste a choisi de situer son action au mitan des années 60 (on aperçoit une couverture de Paris Match consacré au Viva Maria ! de Louis Malle) : « Je trouvais que le début des années 60, en tout cas avant mai 68, est encore marqué par des codes sociaux et moraux similaires (à ceux de l’époque de Feydeau ndlr). On y demande la main de sa future femme à son futur beau-père, la bourgeoisie fonctionne sur des règles étriquées, basées sur un certain savoir-vivre. Mais en coulisses, tout est en train d’éclater même si ce n’est pas encore formulé ! »
Le drame, avec cette comédie, c’est qu’on ne rit quasiment jamais. Dans l’hôtel Ultimus, les portes claquent, les quiproquos sont au rendez-vous, les couples, vrais ou faux, se font et se défont. Une charmante prostituée (également lesbienne) passe par là tout comme un couple belge particulièrement lourd avec une épouse sourde et affligée de douleurs gastriques !  Et on a même de la peine pour des comédiens qu’on apprécie par ailleurs. Le seul plus, c’est certainement qu’ici, ce sont les femmes qui mènent le jeu.
Car comme le dit, fort à propos, l’affiche du film : Tout le monde peut se tromper.

"Music...": Viviek Kalra et Nell Williams. DR

« Music… »: Viviek Kalra et Nell Williams. DR

MUSIQUE.- Dans l’Angleterre de 1987, alors que Margaret Thatcher est aux rênes du pays, Javed, adolescent d’origine pakistanaise, grandit à Luton, une petite ville de province qui n’échappe pas à un difficile climat social. Pour échapper au racisme quotidien mais aussi au destin que son père, très conservateur, imagine pour lui, il se réfugie dans l’écriture. Mais lorsque Roops, un copain de lycée, lui fait découvrir l’univers de Bruce Springsteen, sa vie est chamboulée. Lorsque l’Américain chante Dancing in the Dark: « Je me lève dans la soirée – Et je n’ai rien à dire – Je rentre chez moi le matin – Je vais me coucher en me sentant pareil – Je ne suis rien d’autre que fatigué –  Mon gars, je suis juste fatigué et ennuyé de moi-même – Hé ma chérie, je pourrais avoir besoin d’un petit coup de main… » Javed a le sentiment que ces paroles décrivent exactement ce qu’il ressent… Un soir d’octobre 1987, tandis qu’une tempête balaye la Grande-Bretagne, Javed (Viveik Kalra) sait qu’il a touché le fond. Il ne peut plus que remonter…

"Music...": Kulvinder Ghir. DR

« Music… »: Kulvinder Ghir. DR

Parce que le Boss a fêté ces jours-ci, ses 70 printemps, faisons un petit retour sur Music of my Life (Grande-Bretagne – 1h57. Dans les salles le 11 septembre), petite comédie sentimentale et musicale qui ne bouleverse pas le cinéma britannique. Connue pour Joue-la comme Beckham (2002), l’un des films les plus lucratifs du box-office anglais, la cinéaste Gurinder Chadha réalise, ici, un mix entre le film d’initiation, la comédie musicale et le feel good movie. Toute cette aventure, même si l’avenir du malheureux Javed paraît bien sombre, dégouline de gentillesse. Hormis les skinheads, on se doute bien que les « méchants », au premier rang desquels on trouve le père de Javed, sauront se montrer sous leur meilleur jour. Quant à Javed, il ira, dans le New Jersey, marcher dans les pas de Springsteen, pour en revenir prêt à affronter tous les défis de sa vie… Un petit film, gentil tout plein.

Marianne, Héloïse et le feu du désir  

Entre Héloïse (Adèle Haenel) et Marianne (Noémie Merlant), la grâce des regards. DR

Entre Héloïse (Adèle Haenel) et Marianne (Noémie Merlant), la grâce des regards. DR

Tandis que les fusains d’une demi-douzaine de jouvencelles craquent sur les cartons, leur professeur s’étonne de voir l’une de ses toiles accrochée dans le fond de l’atelier. Parce qu’elle le trouve beau, une élève l’a sorti de la réserve et interroge : « C’est vous qui l’avez peint ? Quel en est le titre ? »
C’est cette professeure que l’on retrouve sur une barque secouée par une mer houleuse au large de la côte bretonne. Comme l’une de ses caisses de toiles est tombée à la mer, elle s’est jetée, toute habillée, à l’eau pour la repêcher… Trempée et frissonnante, elle se retrouve sur une grève. C’est en haut de la falaise, que l’attend son destin…
Construit dans un vaste flash-back, Portrait de la jeune fille en feu raconte, en 1770, l’aventure de Marianne. Elle est une peintre reconnue et appréciée qui doit réaliser le portrait de mariage d’Héloïse, une jeune femme qui vient de quitter un couvent de bénédictines. Rebelle, Héloïse entend bien résister à ce destin d’épouse qui doit l’amener du côté de Milan. Pour cela, elle refuse de poser. Marianne devra donc la peindre en secret et à son insu. Introduite auprès d’elle, Marianne va jouer, à la demande de la comtesse, mère d’Héloïse, le jeu de la dame de compagnie. Ainsi, entre landes et falaises, au gré de promenades, elle pourra observer son modèle.
On ne va couper les poils pubiens en quatre, comme le dit assez crûment Woody Allen dans l’excellent Un jour de pluie à New York, actuellement à l’affiche (lire la critique sur ce site). Non, on ne va pas. Et on le dit tout net, Portrait de la jeune fille en feu est le film plus sensuel, voire le plus érotique qu’on a eu l’occasion de voir depuis un petit moment…
Présenté en compétition au dernier Festival de Cannes, Portrait de la jeune fille en feu est le quatrième long-métrage de Céline Sciamma après Naissance des pieuvres (2007), Tomboy (2011) et Bande de filles (2014) et le premier en costumes.

Héloïse face à la mer. DR

Héloïse face à la mer. DR

L’action de Portrait… se situe en effet au XVIIIe siècle et, précisément, dans l’univers de femmes peintres dont on connaît quelques noms (Elisabeth Vigée Le Brun, Artemisia Gentileschi pour les plus célèbres) mais dont la cinéaste déplore qu’on a longtemps oublié la véritable ébullition artistique féminine de la seconde moitié du XVIIIe siècle avec des peintres faisant carrière, à la faveur notamment de la mode du portrait.
Même si Céline Sciamma a apporté un soin particulier aux magnifiques costumes réalisés par Dorothée Guiraud ou encore à ses décors (l’austère bâtisse qui abrite la comtesse, Héloïse et la servante Sophie est « dans son jus »), elle avait moins le souci de la reconstitution historique que l’idée première de faire un film d’amour.
La grande force de Portrait de la jeune fille en feu, c’est qu’il renouvelle le sujet dans un 7eart qui a longtemps et presqu’exclusivement produit un regard masculin sur la femme et ses tourments ou ses pulsions amoureuses. Avec l’aventure sensuelle de Marianne et Héloïse, voici donc un regard féminin qui s’applique à parler des vertiges du désir dans l’égalité du couple et sans rapport de domination…
Si Portrait… a obtenu, sur la Croisette, le prix du scénario, ce n’est que justice tant le propos, ici, est riche. On y évoque le rapport à l’art, tout à fait vital pour ces personnages isolés, et la manière dont la peinture mais aussi la littérature et la musique leur permettent de faire place aux émotions. Le film trouve aussi une dimension contemporaine dans les séquences où le scénario, écrit par Céline Sciamma, parle de la grossesse non désirée de Sophie la servante (Luana Bajrami au minois vermeerien) , et de ses tentatives pour avorter…

Dans la fièvre du désir... DR

Dans la fièvre du désir… DR

Mais évidemment le cœur du film est constitué par la lente mais irréversible découverte sentimentale et sexuelle de Marianne et d’Héloïse. Dans une succession de plans-séquences qui favorisent une voluptueuse chorégraphie des regards, les deux femmes vont se humer, se rapprocher, se frôler, s’apprivoiser, se toucher enfin. Avec l’appui de Claire Mathon, la directrice de la photo dont on avait déjà remarqué le travail dans L’inconnu du lac (2013) d’Alain Guiraudie ou Mon roi (2015) de Maïwenn et en attendant Atlantique de Mati Diop dans les salles le 2 octobre, la cinéaste donne, à cet instant, des images aux cadres dépouillées mais empreintes d’une sensualité impressionnante. Alors même que les comédiennes semblent se tenir dans une raideur presque hiératique, passe une puissance érotique somptueuse faite de trouble et de vertige. Les mots sont alors rares mais l’intensité est omniprésente jusqu’à ce « Vous avez connu l’amour ? Qu’est-ce que ça fait ? » lancé par Héloïse qui en éprouve déjà les fièvres à venir…
Avec de multiples références au clair-obscur cher à Georges de la Tour ou à Henri Fantin Latour, aux paysages romantiques et tourmentés de Füssli ou de David Caspar Friedrich mais aussi au drame d’Eurydice, Portrait de la jeune fille en feu, qui s’offre aussi quelques échappées fantastiques avec un superbe fantôme blanc, met en scène une jeune femme solitaire et surtout en colère qui va éclore dans le regard amoureux de son peintre… Marianne quête la grâce d’Héloïse sur la toile (ah, le beau moment où elle efface le visage du modèle dans une torsion de chiffon qui laisse une trace digne de Francis Bacon) et la rencontre dans une passion heureuse, malheureuse mais jamais coupable. Alors que Céline Sciamma filme, avec douceur, quelques étreintes physiques, on se souvient soudain de Kechiche et des séquences sexuelles de La vie d’Adèle (2013) et on se dit qu’il y a un monde entre les deux.

Sophie, la servante (Luana Bajrami) et Marianne. DR

Sophie, la servante (Luana Bajrami)
et Marianne. DR

Ecrit pour Adèle Haenel (dont c’est la troisième collaboration avec Céline Sciamma), Portrait de la jeune fille en feu orchestre, avec Héloïse et Marianne, un séduisant duo de belles trentenaires. Marianne est superbement incarnée par une Noémie Merlant omniprésente à l’écran. Vue naguère dans Le ciel attendra (2016) et Curiosa (2019), la comédienne apporte à son personnage une beauté grave et sombre qui s’épanouit en contrepoint de la blondeur d’une Adèle Haenel qu’on avait vu loufoque dans En liberté ! (2018) et déjantée dans Le daim (2019). La voilà en amante éprouvant l’urgence du désir avant de bientôt interroger : « Quand sait-on que c’est fini ? »
Portrait de la jeune fille en feu, qui n’a pas recours à la musique sinon celle diégétique, est riche enfin de multiples notations. Comme ce petit autoportrait dénudé de Marianne tracé sur la page 28 des Métamorphoses d’Ovide lu par Héloïse. Longtemps après la fin de leur complicité amoureuse, Marianne, dans un salon, croisera un autre portrait d’Héloïse, avec une enfant et, en détail dans un recoin de la toile, un livre entrouvert à la page 28… Emouvant et troublant comme l’ensemble de ce Portrait de la jeune fille en feu.

PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU Drame (France – 2h) de Céline Sciamma avec Noémie Merlant, Adèle Haenel, Luana Bajrami et Valeria Golino. Dans les salles le 18 septembre.

Woody Allen, tellement sentimental et romantique  

Au bout de la nuit, Ashleigh (Elle Fanning) et Gatsby (Timothée Chalamet). DR

Au bout de la nuit, Ashleigh (Elle Fanning)
et Gatsby (Timothée Chalamet). DR

Il y a parfois de charmants bonheurs dans la salle obscure… Les retrouvailles avec le… générique d’une œuvre de Woody Allen est assurément de ceux-là. On n’a pas encore vu la première image du film que déjà, on savoure l’atmosphère. Les caractères blancs, toujours dans une graphie identique, qui se suivent sur des cartons où l’on reconnaît d’emblée des noms connus souvent depuis belle lurette dans l’univers allénien. Vittorio Storaro à l’image, Santo Loquasto aux décors, Alisa Lepselter au montage, Letty Aronson à la production… Le tout habillé d’un tempo bien jazzy…
Ce qu’il y a de formidable avec Un jour de pluie à New York, c’est que le charme opère d’emblée. Parce que vous êtes un (pur) fan d’Allen, me dit une petite voix qui est sans doute celle de la vox populi. Alors, oui, je m’incline. Les films d’Allen, même les plus mineurs, m’ont toujours procuré un bonheur de cinéphile. Le bonheur de celui qui se retrouve en pays de connaissance, du côté de Big Apple quand il est question des mères juives ou des balades d’Irving Berlin et de Cole Porter, du bon vieux cinoche classique, de Shakespeare et de Virginia Woolf, aussi bien que de la quête de l’amour ou de la quête d’un possible être suprême qui préside à nos destinées… Avec lequel le cher Woody prend de bienvenues libertés quand il le renvoie à ses contradictions. Ou aux nôtres. Et on avoue qu’on a dégusté le clin d’œil à la jeune personne si délurée qu’elle était capable de pratiquer des fellations lors de Bar Mitzva, ce mécréant d’Allen suggérant même que la chose devrait figurer désormais dans les rituels juifs. Et que ça ferait un joli cadeau à Hanouka…

Ashleigh avec Pollard (Liev Schreiber) et son scénariste (Jude Law). DR

Ashleigh avec Pollard (Liev Schreiber)
et son scénariste (Jude Law). DR

Sur le campus champêtre de la tranquille université de Yardley, Gatsby Welles et sa petite amie Ashleigh décident d’aller passer un week-end en amoureux à New York. Au programme, un chouette hôtel avec vue sur Central Park, une belle table chez Pierre, une visite de l’expo Weegee au MoMA et une soirée dans un piano-bar old New York. Pour Gatsby, il s’agit aussi d’éviter à toute force la soirée de bienfaisance de sa mère (Cherry Jones, épatante dans une scène d’aveu très singulière)…
Mais les choses ne vont pas se passer comme les tourtereaux le prévoyaient… Car Ashleigh écrit pour la gazette de la fac et elle a réussit à obtenir une interview avec Roland Pollard (Liev Schreiber), célèbre cinéaste, auteur de Winter Memories, et qu’elle n’hésite pas à situer entre Renoir et De Sica… Mais Rollie a le blues. Il est persuadé que sa dernière œuvre est une « diarrhée existentielle encore fumante »… Gentille étourdie à jupette plissée et pull rose, Ashleigh (Elle Fanning) va tenter de le tirer de son désert créatif et en oublie son rendez-vous avec Gatsby… Amoureux de sa ville, celui-ci y déambule et tombe sur le tournage d’un film de fin d’études d’un ancien copain de collège. Pour lui rendre service, Gatsby accepte une courte figuration dans un plan de voiture. Et là, il se retrouve assis à côté de la sœur de son ex-petite amie. La séduisante Chan (Selena Gomez) est une parfaite chipie avec laquelle Gatsby est prié d’échanger un baiser de cinéma. Engagé avec Ashleigh, Gatsby n’est pas bon. Jusqu’à la troisième prise. Coupez, elle est dans la boîte ! Et dire que Un jour de pluie à New York n’a alors commencé que depuis un gros quart d’heure….

Gatsby et Chan (Selena Gomez) sortent du Met. DR

Gatsby et Chan (Selena Gomez)
sortent du Met. DR

Autant dire que le réalisateur d’Annie Hall et de Manhattan n’a pas perdu la main. Son 48elong-métrage est un petit bijou. Une fois de plus, Allen, 83 ans, célèbre sa ville favorite et il le fait dans un récit fluide et rythmé où les séquences s’enchaînent avec élégance et sans temps morts, multipliant les péripéties drolatiques, les punchlines (« Mes châteaux en Espagne sont tous à vendre » ou « Sans monoxyde de carbone, je meurs ») tout en distillant un délicieux parfum de comédie tout ce qu’il y a de sentimental et de romantique…
Ah, il peut s’en passer des choses pendant un week-end à New York, même (surtout ?) lorsqu’il pleut. Ce qui ne fut pas le cas sur le tournage. Où l’équipe technique arrosa largement le décor pour obtenir cette atmosphère de New York sous la pluie et la brume qui fait tellement partie de l’ADN de Gatsby. Un presqu’adolescent qui se sent, pourtant, le type le plus poissard de la terre, comme il le chante, au piano, dans Everything Happens to Me, un vieux standard des années 40. Car Ashleigh est entrée dans l’univers tourbillonnant du cinéma aux côtés de Pollard, de son scénariste préféré (Jude Law) mais aussi d’un acteur très sexy (Diego Luna)… Alors Gatsby imagine une scène de film dans Central Park, du côté de l’horloge musicale Delacorte, où il échangerait une baiser, un vrai, avec Chan…
Un jour de pluie… est un film où Woody Allen évoque largement sa cinéphilie (il y est question de Norma Desmond ou de Out of the Past (1947) avec Robert Mitchum et Jane Greer) mais aussi sans doute de choses plus personnelles lorsqu’il glisse : « Pourquoi les hommes mûrs attirent-ils les jeunes femmes ? »

Ashleigh sous le charme d'un acteur sexy (Diego Luna). DR

Ashleigh sous le charme
d’un acteur sexy (Diego Luna). DR

Finalement, nous avons bien de la chance de pouvoir voir, sur nos écrans, ce Jour de pluie à New York. Tourné en pleine tourmente de l’affaire Weinstein, le nouveau Allen (alors même que le cinéaste a obtenu des non-lieux dans les dossiers judiciaires avec sa belle-fille) n’est toujours pas dans les salles américaines, Amazon Studios refusant de le sortir.
Quant à Timothée Chalamet, qui, au demeurant, interprète avec brio Gatsby Welles, il a attendu la fin du tournage pour la jouer « Si j’avais su, j’aurai pas venu ». Ah, dans ce beau pays où l’on peut (presque) impunément massacrer la moitié d’un collège, il ne fait pas bon jouer chez Woody Allen. Enfin, on verra bien si Chalamet va rayer Un jour de pluie… de sa (jeune) filmographie.
Alors, quand le cinéaste fait dire à l’un de ses personnages : « Laisse la vraie vie à ceux qui ne trouvent pas mieux », le propos résonne d’une manière bien particulière…

UN JOUR DE PLUIE A NEW YORK Comédie dramatique (USA – 1h32) de Woody Allen avec Timothée Chalamet, Elle Fanning, Selena Gomez, Jude Law, Diego Luna, Liev Schreiber, Annaleigh Ashford, Rebecca Hall, Cherry Jones, Will Rogers, Kelly Rohrbach. Dans les salles le 18 septembre.