Pour la gloire de l’éternel Cyrano  

Olivier Gourmet incarne Cyrano. DR

Olivier Gourmet incarne Cyrano. DR

Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu ! … bien des choses en somme…
En variant le ton, – par exemple, tenez :
Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse ! »
Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »
Descriptif : « C’est un roc ! … c’est un pic ! … c’est un cap !
Que dis-je, c’est un cap ? … C’est une péninsule ! »
Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ?
D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »
Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
Truculent : « Ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? »
Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! »
Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
Pédant : « L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
Appelle Hippocampéléphantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d’os ! »
Cavalier : « Quoi, l’ami, ce croc est à la mode ?
Pour pendre son chapeau, c’est vraiment très commode ! »
Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral,
T’enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »
Dramatique : « C’est la Mer Rouge quand il saigne ! »
Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! »
Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? »
Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on ? »
Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
C’est là ce qui s’appelle avoir pignon sur rue ! »
Campagnard : « Hé, ardé ! C’est-y un nez ? Nanain !
C’est queuqu’navet géant ou ben queuqu’melon nain ! »
Militaire : « Pointez contre cavalerie ! »
Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! »
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot :
« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
A détruit l’harmonie ! Il en rougit, le traître ! »
– Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
Eussiez-vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d’une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.

Edmond Rostand (Thomas Solivérès) sur le plateau... DR

Edmond Rostand (Thomas Solivérès)
sur le plateau… DR

Nous sommes en décembre 1895. Le capitaine Dreyfus est accusé d’espionnage et, dans le salon indien du Grand café, sur le boulevard des Capucines, les frères Lumière montrent les premières images du cinématographe. Au théâtre de la Renaissance, Sarah Bernhardt, alors au sommet de sa gloire, joue La princesse lointaine, pièce en quatre actes et en vers d’Edmond Rostand. Et c’est un four… Rostand n’a pas encore trente ans mais déjà une femme, la douce Rosemonde, deux enfants et beaucoup d’angoisses. Il n’a rien écrit depuis deux ans. En désespoir de cause, il propose au grand Constant Coquelin une pièce nouvelle, une comédie héroïque, en vers… Le problème, c’est qu’elle n’est pas encore écrite. Faisant fi des caprices des actrices, des exigences de ses producteurs corses, de la jalousie de son épouse, des affaires de cœur de son meilleur ami et du manque évident d’enthousiasme de son entourage, le dramaturge se met à écrire cette pièce à laquelle personne ne croit. Pour l’heure, il n’a que le titre : Cyrano de Bergerac.

Il y a une quinzaine d’années, Alexis Michalik voyait au cinéma Shakespeare in love (1999) dans lequel Joe Madden, en se basant sur des faits réels, raconte comment, grâce à une jolie muse, le jeune Will, alors criblé de dettes, retrouve l’inspiration et écrit son plus grand chef d’œuvre, Roméo et Juliette. « Je m’étais alors demandé, se souvient le cinéaste, pourquoi, en France, nous n’avions jamais fait de film similaire. Mais, c’en était alors resté à l’état de réflexion… Quelques années après, je tombe sur un dossier pédagogique dans lequel on relatait les circonstances de la première de Cyrano. Et là, je repense au film de Madden, me dis qu’il est incroyable que personne encore n’ait songé à raconter ce qui fut la plus grande success story du théâtre français, la dernière aussi, puisqu’elle a eu lieu juste avant l‘arrivée du cinématographe, où ce ne seront plus les pièces, mais les films, comme Autant en Emporte le Vent, qui feront des triomphes torrentiels. »

Alexis Michalik se met à lire tout ce qui existe sur et autour de Cyrano et se met à écrire un scénario intitulé Edmond. Las, aucun financier ne veut s’engager dans un film, jugé trop onéreux. A Londres, par hasard, il voit une adaptation théâtrale de Shakespeare in love. Michalik (qui a déjà à son actif deux pièces Le porteur d’histoire et Le cercle des illusionnistes) décide de reprendre son Edmond et de le réécrire pour le théâtre. Ce sera un très gros succès au Théâtre du Palais royal récompensé par une rafale de cinq Molières… Assez vite, Michalik va trouver le budget pour financer le film.

Jeanne (Lucie Boujenah) dans la peau de Roxane, amour muet de Cyrano. DR

Jeanne (Lucie Boujenah) dans la peau de Roxane, amour muet de Cyrano. DR

Avec le récit enchanteur et agréablement romancé de la première représentation de Cyrano, le metteur en scène embarque, sans coup férir, le spectateur dans l’envers du décor, sur la scène du Théâtre de la Porte Saint Martin, là où le jeune Rostand écrit, quasiment « en direct » les cinq actes de sa comédie héroïque tandis que déjà le grand Coquelin se glisse dans la peau de Cyrano et fait sien les mots magnifiques de ce loser défiguré rendu beau par ses actes et le flamboyant amour qu’il porte à Roxane…

Et parce qu’au cinéma, au contraire du théâtre, il faut tout montrer, Michalik joue la carte de la reconstitution imaginaire en plantant joliment le décor de la Belle époque à Paris, entre Moulin-Rouge et cancan, trouvant en République tchèque et notamment à Prague, les décors et le théâtre où se répète et enfin se joue la pièce. Point, en effet, de recherche, ici, du réalisme. C’est bien une déclaration d’amour au théâtre que lance l’auteur-réalisateur d’Edmond. Il y célèbre les acteurs mais tout autant l’artisanat des planches que les illusions qui naissent dans la lumière des cintres. Mieux, Michalik fait défiler des personnages hauts en couleur comme la tonitruante Sarah Bernhardt (qui sera aussi Roxane), Courteline et Feydeau, confrères moqueurs renvoyés au silence par le succès majeur de Cyrano ou encore le tuberculeux Tchekhov que Rostand croise dans une maison de plaisir et auquel il emprunte une réplique… Sans oublier Honoré, le sympathique cafetier, auquel Rostand devrait donc le fameux « C’est un peu court, jeune homme… » Et que dire des deux « producteurs » de la pièce, authentiques proxénètes et véritables personnages de la commedia dell’arte.

Dans ce film énergique, fluide et rythmé, le cinéaste célèbre également, à travers un Rostand crapahutant après ses vers, le vertige de l’écriture et les bouleversants mystères de la création. Et on prend plaisir à entendre encore la tirade du nez, à voir naître la scène du balcon, à savourer un échange de lettres qui, dans un désir inassouvi et autour d’une imposture, va nourrir l’inspiration de Rostand, à admirer Jeanne, la petite habilleuse, propulsée malgré elle dans le rôle de Roxane au soir de la première ou à fondre devant les mots tragiques et sublimes de Cyrano mourant aux pieds de Roxane (ci-dessous)…

Enfin, Edmond apparaît, du côté de sa distribution, comme un « film de bande ». Les comédiens sont tous au diapason et on aime voir Olivier Gourmet, souvent confiné à des rôles relevant de la blafardisation du réel, en gargantuesque Coquelin… Pour faire bonne mesure, Michalik, tandis que le générique de fin se déroule, l’inscrit parmi les grands Cyrano que furent Claude Dauphin, José Ferrer, Jean Piat, Daniel Sorano, Michel Vuillermoz, Jacques Weber ou Gérard Depardieu…

On déguste comme une délicieuse pâtisserie cette belle idée qu’est Edmond, panégyrique du plus grand succès du théâtre français, joué des dizaines de milliers de fois pour la gloire du plus épatant des amoureux…

Une interminable standing ovation a salué la première de "Cyrano". DR

Une interminable standing ovation a salué
la première de « Cyrano ». DR

Que je pactise ?

Jamais, jamais ! -Ah ! te voilà, toi, la Sottise !

Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;

N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !

Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !

Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose

Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,

Mon salut balaiera largement le seuil bleu,

Quelque chose que sans un pli, sans une tache,

J’emporte malgré vous,

et c’est…

mon panache.

 EDMOND Comédie dramatique (France – 1h49) d’Alexis Michalik avec Thomas Solivérès, Olivier Gourmet, Mathilde Seigner, Tom Leeb, Lucie Boujenah, Alice de Lencquesaing, Clémentine Célarié, Igor Gotesman, Dominique Pinon, Simon Abkarian, Marc Andréoni, Antoine Duléry, Jean-Michel Martial. Dans les salles le 9 janvier.

Le flic esthète et l’homme déboussolé  

Le commissaire Beffrois (Charles Berling) enquête.

Le commissaire Beffrois
(Charles Berling) enquête.

ART.- Dans un grand ensemble, un jeune type se hisse avec peine sur le rebord d‘une fenêtre ouverte… Rapidement, il se met à fouiller les tiroirs, les boîtes à bijoux… Pas de bol ! L’occupant des lieux débarque et on découvre rapidement qu’il est policier. Doublement, pas de chance ? Que non ! Car Marc Beffrois fait s’asseoir le voleur, lui propose un jus (« Orange ou pamplemousse ? ») et les deux se mettent à deviser sur la valeur du tourne-disques, l’actualité toute relative de NTM et aussi d’un petit tableau (signé Philippe Derôme) composé de pastilles, accroché au mur et acquis 3000 francs par Beffrois du temps de son mariage… Avant de virer son cambrioleur, Beffrois ajoute : « Il a peut-être pris de la valeur… » Pour le commissaire, les tableaux vont vite devenir l’affaire principale de sa fin de carrière. Car il va se retrouver sur la trace d’un efficace monte-en-l’air qui se spécialise dans le vol de tableaux de valeur intermédiaire, ceux qui ne défraye pas la chronique et, selon l’enquêteur, n’intéresse même pas les assurances…

Premier long-métrage de Lucas Bernard, Un beau voyou (France – 1h44. Dans les salles le 2 janvier) est un film curieux tant dans sa forme que dans son contenu. Côté forme, le récit s’en va d’abord sur les pas du commissaire dans son enquête avant de l’oublier pour s’intéresser à l’énigmatique Bertrand (à moins qu’il se nomme réellement François) dont on devine rapidement qu’il est bien notre voleur et que le cinéaste montre dans une série d’arnaques immobilières assez antipathiques avant de revenir à Beffrois qui a décidé que la traque de Bertrand serait son dernier coup d’éclat dans une carrière qu’on imagine plutôt terne. Le cinéaste s’offre en passant quelques apartés comme ce dîner chez un peintre connu (Jean-Quentin Châtelain dans un savoureux numéro de baratineur) où Beffrois est invité par erreur ou les frasques amoureuses d’une pétillante restauratrice de tableaux. On suit tout cela d’un œil amusé mais sans trop se prendre non plus au jeu.

Justine (Jennifer Decker) et Bertrand (Swann Arlaud). Photos Claire Nicolles

Justine (Jennifer Decker)
et Bertrand (Swann Arlaud).
Photos Claire Nicolles

Comme si la dimension « polar » d’Un beau voyou était simplement anecdotique. Comme si le cinéaste préférait filmer Paris, sa nuit, ses toits, ses rues avec un petit côté old school, façon Musidora quand Bertrand part dans ses escalades nocturnes. Mais surtout, on sent bien que Lucas Bernard porte une vraie attention au milieu de l’art : « Avec l’art, dit-il, surgit la question connexe du goût. Au début, Beffrois n’a pas de goût. Le goût, c’est la possibilité de dire j’aime ou j’aime pas. Suis-je légitime ou non à juger un tableau ? Sa femme se sentait suffisamment légitime, lui va apprendre à le devenir. Beffrois est seul : il n’est plus question d’aménager son appartement pour faire plaisir à sa femme décédée ou à ses fils, il doit choisir par rapport à lui… Arrivé à la retraite, il doit s’accommoder de lui-même. Au début, il vit à côté d’une œuvre d’art sans savoir quoi en penser, à la fin il est capable de dire ce qu’il aime. » Pour porter son histoire, Lucas Bernard peut enfin compter sur Charles Berling (Beffrois), Swann Arlaud (Bertrand) et Jennifer Decker, de la Comédie française, qui incarne Justine, la restauratrice de tableaux…

Marianne (Laetitia Casta).

Marianne (Laetitia Casta).

AMOUR.- Un jour, en rentrant chez lui, Abel entend Marianne lui dire : « Je suis enceinte ». Abasourdi mais heureux, Abel reste sans voix. Il finit par dire : « C’est génial » et son sourire en dit long. La suite lui coupe complètement la parole. « Mais pas de toi… » ajoute Marianne. Le père du bébé à venir est Paul, un ami d’Abel… Marianne quitte donc Abel et ira vivre chez Paul. La mort de Paul va rapprocher à nouveau Abel et Marianne dont Joseph, le fils, glisse à Abel : « C’est maman qui l’a tué… » Du coup, Abel ne sait plus sur quel pied danser. Mais c’est Eve qui va venir troubler son existence. Depuis son plus jeune âge, Eve est follement amoureuse d’Abel. Qui n’a jamais prêté attention à elle. Maintenant qu’Eve est une belle jeune femme, elle décide de s’ouvrir à l’homme de ses rêves. Alors Eve dit à Marianne : « Laisse-le moi ! » « Si je dis non ? » rétorque Marianne. « Alors, c’est la guerre » conclut Eve…

Abel (Louis Garrel) et Eve (Lily-Rose Depp). Photos Shanna Besson

Abel (Louis Garrel) et Eve (Lily-Rose Depp).
Photos Shanna Besson

Avec L’homme fidèle (France – 1h14. Dans les salles le 26 décembre), Louis Garrel signe sa seconde réalisation après Les deux amis (2015) dans lequel son personnage se nommait déjà Abel. Ecrit avec le vétéran Jean-Claude Carrière, ce court récit fait parfois songer, notamment avec l’emploi de la voix off, au cinéma d’Eric Rohmer ou encore de François Truffaut. De fait, voici une variante de Jules et Jim à l’envers puisqu’Abel balance entre deux femmes. Et ce sont d’ailleurs les femmes qui dictent, ici, l’action. Car Marianne et Eve sont bien les ordonnatrices de cette comédie, sinon de l’amour et du hasard, du moins des pulsions et du plaisir. En même temps, Carrière et Garrel ont donné au film un petit ton de thriller hitchcockien avec une Marianne qui a, peut-être commis un meurtre. Mais L’homme fidèle demeure surtout une comédie gagesque où le personnage, presque clownesque tant il semble lunaire, d’Abel semble se prendre des portes tout au long de l’histoire. « On peut aussi coucher sans se mettre ensemble » s’interrogent les personnages. « On en parle ou pas ? » ajoute l’autre. Ici, le sentiment s’invente quand les protagonistes en parlent. Lorsque Marianne pousse celui-ci à rejoindre Eve, on se demande bien si l’on est dans un pur marivaudage ou plutôt dans un jeu « maléfique » qui, in fine, lui ramènera Abel… Louis Garrel, Lily-Rose Depp et Laetitia Casta composent le trio amoureux Abel-Eve-Marianne. Epouse de Louis Garrel à la ville, Laetitia Casta est le grand plaisir de cette chronique de l’intime. Garrel filme avec grâce la lumière de sa quarantaine rayonnante !

BILAN Vingt films remarquables de 2018  

Malgré un paysage audiovisuel qui se modifie autant dans la pratique des images, dans leur consommation que dans ses supports, le cinéma demeure le premier loisir populaire. Et le fait de se retrouver ensemble dans une salle obscure à partager une comédie (française, de surcroit) constitue toujours un vrai plaisir. Pour preuve, le succès du troisième volet des Tuche qui totalise 5,7 millions de spectateurs comme de La Ch’tite famille qui a permis à Dany Boon d’engranger 5,6 millions d’entrées. Ce qui, en passant, permet à Pathé Distribution, de faire un joli coup double à plus de dix millions de spectateurs en tête du box-office français…
En 2018, un peu plus de 200 millions de spectateurs sont allés dans les salles de cinéma. C’est moins bien qu’en 2017 mais cela fait néanmoins du 7eart national le premier marché du cinéma en Europe.

Au-delà du box-office (voir ci-dessous), le 7eart est aussi affaire de coups de cœur. Voici, par ordre alphabétique, les miens pour l’année écoulée…

 Amanda

AMANDA.- A Paris, de nos jours, David, 24 ans (Vincent Lacoste dans l’un de ses meilleurs rôles) vit au présent et ne songe pas à affronter encore le temps des choix. Mais lorsque sa sœur aînée meurt brutalement, David se retrouve en charge d’Amanda, sa nièce de 7 ans. Mikhaël Hers signe une chronique parisienne pleine de pudeur où un « adulescent » est confronté à une douloureuse expérience humaine. Lumineux !

BlacKkKlansman

BLACKkKLANSMAN : J’AI INFILTRE LE KU KLUX KLAN.- Comment, dans les années 1970, un policier noir novice, en poste en Californie, a pu infiltrer le tristement fameux KKK. Avec l’histoire vraie de Ron Stallworth, premier flic afro-américain de Colorado Springs, Spike Lee, avec humour et rage, fait œuvre militante en pointant les dérives racistes en Amérique et Trump n’est pas épargné… Puissant !

Burning

BURNING.- A Séoul, Jongsu, livreur à mi-temps, croise Haemi qui veut devenir actrice. Avant de partir en Afrique, elle confie son chat à Jongsu. A son retour, Haemi est accompagnée de Ben… Le Coréen Lee Chang-dong signe un thriller au cours duquel Jongsu découvre l’inquiétant passe-temps de Ben : brûler les serres recouvertes de plastique qui défigurent la campagne. Une œuvre où les vides du récit envoûtent autant que l’action. Intriguant !

Cold War

COLD WAR.- De la Pologne de l’immédiat après-guerre au Paris des années soixante, les aventures sentimentales et musicales d’un pianiste et d’une chanteuse. Auteur du superbe Ida (2013), Pawel Pawlikowski construit un film en noir et blanc, très graphique, pour évoquer les tribulations de Wiktor et Zula, un couple qui s’aime follement mais n’arrive pas à vivre ensemble. Romantique !

Forme Eau

LA FORME DE L’EAU.- Modeste femme de ménage dans un laboratoire gouvernemental ultrasecret, Elisa (Sally Hawkins, parfaite) y découvre la présence d’une étrange créature marine dont elle tombe amoureuse. Sur fond de Guerre froide, Guillermo del Toro filme superbement une aventure philosophique et fantastique à mi-chemin entre le conte gothique et le cinéma fantastique classique. Brillant !

The Sisters Brothers

LES FRERES SISTERS.- Dans l’Oregon de 1851, les frères Eli et Charlie Sisters (John C. Reilly et Joaquin Phoenix) sont des tueurs à gages sans pitié chargés de récupérer le secret d’un chimiste capable de détecter de l’or… On n’attendait pas Jacques Audiard dans le registre du western. A l’heure de la conquête de l’Ouest et de la ruée vers l’or, un regard crépusculaire sur une nation en train d’avancer vers la modernité. Intimiste !

Girl

GIRL.- Adolescente belge intervertie, Lara, 15 ans, s’impose une rude discipline pour devenir danseuse étoile. Pour son premier long-métrage, le Belge Lukas Dhont brosse le portrait d’une jeune fille née dans un corps de garçon qu’elle ne supporte pas. La fragile Lara (Victor Polster, épatant) va mettre en œuvre une énergie irrésistible pour changer de sexe entre hormones et chirurgie… Bouleversant !

Le grand bain

LE GRAND BAIN.- Quand une bande de types bien cabossés par la vie reprennent du poil de la bête en s’initiant à la natation synchronisée ! Ils réussiront au point de gagner le championnat du monde. Mais tout le monde s’en moque. Sauf eux, évidemment. Gilles Lellouche réussit une comédie douce-amère bien défendue par de bons comédiens (Amalric, Poelvoorde, Canet, Katerine, Anglade etc.) Savoureux !

The Guilty

THE GUILTY.- En poste de nuit dans un centre d’appels d’urgence, Asger Holm répond à l’appel d’une femme qu’on est en train de kidnapper. Mais la communication s’interrompt brutalement. Dans un huis clos total et en jouant sur le masque du comédien Jakob Cedergren, le Danois Gustav Möller peaufine un thriller impeccable en forme de course contre la montre. Palpitant !

Heures Sombres

LES HEURES SOMBRES.- En mai 1940, Winston Churchill devient Premier ministre alors que la Grande Bretagne est sous le feu des nazis. Autour d’un personnage plus grand que nature, Joe Wright met en scène un biopic passionnant où le remarquable Gary Oldman se fond littéralement dans la peau du vieux lion, fumeur de cigares et formidable orateur qui sut galvaniser le peuple britannique. Historique !

Hostiles

HOSTILES.- En 1892, la famille de Rosalee Quaid est assassinée par des Comanches… La survivante du massacre (Rosamund Pike) va croiser le chemin du mutique capitaine Blocker (Christian Bale) chargé d’escorter un prisonnier indien. Non, le western n’est pas mort ! Scott Cooper le réveille dans une aventure violente et humaniste, fraternelle et funèbre qui traverse, à rythme lent, les vastes paysages du Far West. Impitoyable !

Ile Chiens

L’ILE AUX CHIENS.- Brillant représentant du cinéma américain indépendant, Wes Anderson possède un univers bien à lui où se mêlent des couleurs pastel, une esthétique rétro et une poésie de l’absurde. Au Japon, dans un futur de décharge, il met l’animation au service d’une fable politique dont les héros sont une poignée de chiens aux prises avec la corruption et la désinformation. Féroce !

Mademoiselle de Joncquières

MADEMOISELLE DE JONCQUIERES.- Dans la France du 18siècle, Madame de la Pommeraye, jeune et jolie veuve, se pique de n’avoir jamais été amoureuse. Elle finit cependant par céder aux avances empressées du marquis des Arcis. Pour son premier film en costumes, Emmanuel Mouret dirige avec brio Cécile de France et Edouard Baer dans une adaptation de Diderot. Une variation cruelle sur l’amour, le libertinage et la vengeance. Séduisant !

Mektoub

MEKTOUB, MY LOVE : CANTO UNO.- Dans la France de 1994, Amin, qui rêve de devenir scénariste à Paris, revient à Sète où ses parents tiennent un restaurant. Il y retrouve ses amis mais aussi de jolies vacancières. Abdellatif Kechiche donne un grand récit d’été qui fait songer à Rohmer et à Renoir tout en faisant référence à ses œuvres, notamment pour les questions de désir et de sexualité. Solaire !

Pentagon Papers

PENTAGON PAPERS.- En s’inspirant de l’affaire des Pentagon Papers, l’un des premiers scoops (à propos de la guerre du Vietnam) de l’histoire du journalisme américain des années 70 réussi par le Washington Post, Steven Spielberg, bien entouré par Meryl Streep et Tom Hanks, réussit un brillant plaidoyer pour la liberté de la presse. Passionnant !

Phantom Thread

PHANTOM THREAD.- Dans les années 50, Reynolds Woodcock est une figure emblématique du monde londonien de la mode. Couturier de la haute société comme des stars, cet homme secret et inquiétant est foudroyé d’amour pour Alma. Plus que maîtresse, elle s’impose comme sa muse. Avec le trop rare Daniel Day-Lewis, Paul Thomas Anderson distille la chronique anxiogène d’un séducteur vénéneux, voire pervers Fascinant !

Poirier Sauvage

LE POIRIER SAUVAGE.- Passionné de littérature, Sinan rêve d’être écrivain. De retour dans son village natal des Dardanelles, il cherche de l’argent pour être publié. Palme d’or pour Winter Sleep (2014), Nuri Bilge Ceylan livre à nouveau une ode contemplative aux images soigneusement cadrées et colorées où il se penche sur la condition de l’artiste tout en déployant ses doutes sur la Turquie contemporaine. Dense !

READY PLAYER ONE

READY PLAYER ONE.- Dans le monde chaotique de 2045, point d’autre salut que de se réfugier dans l’univers virtuel de L’OASIS. Où l’on peut trouver l’immense fortune de l’inventeur de L’OASIS. Steven Spielberg a conservé une âme d’enfant et il embarque avec aisance son public dans une aventure de SF pleine de belles trouvailles et d’effets spéciaux enlevés. Futuriste !

AAA3Billboards

THREE BILLBOARDS.- Parce que la police d’Ebbing (Missouri) n’a obtenu aucun résultat dans le dossier du meurtre et du viol de sa fille, Mildred Hayes (magnifique Frances McDormand) réagit en louant trois grands panneaux publicitaires qui interpellent les autorités. Martin McDonagh mène une réflexion tonique sur la justice et le pardon dans l’Amérique profonde. Humaniste !

AffaireFamille

UNE AFFAIRE DE FAMILLE.- Une « famille » pauvre et chaotique survit en commettant de petits vols à l’étalage et en vivant de la retraite d’une grand-mère. Couronné de la Palme d’or cannoise, le Japonais Hirokazu Kore-eda, qui s’est souvent penché sur la filiation, observe un Japon urbain défavorisé et pose sur ce petit monde un regard à la fois tendre, drôle et plein de compassion. Emouvant !

2018 : LES VINGT PREMIERS DU BOX-OFFICE

  1. Les Indestructibles 2 (5,85 millions d’entrées)
  2. Les Tuche 3 (5,69 millions)
  3. La Ch’tite famille (5,63 millions)
  4. Avengers: Infinity War (5,14 millions)
  5. Le Grand Bain (4,16 millions)*
  6. Les Animaux fantastiques : Les Crimes de Grindelwald (3,70 millions)*
  7. Black Panther (3,69 millions)
  8. Taxi 5 (3,65 millions)
  9. Jurassic World: Fallen Kingdom (3,64 millions)
  10. Bohemian Rhapsody (3,55 millions)*
  11. Hôtel Transylvanie 3 : Des vacances monstrueuses (3,05 millions)
  12. Mission Impossible – Fallout (3,01 millions)
  13. Le Labyrinthe : le remède mortel (2,84 millions)
  14. Cinquante Nuances plus claires (2,76 millions)
  15. Deadpool 2 (2,60 millions)
  16. Tout le Monde Debout (2,42 millions)
  17. Alad’2 (2,34 millions)
  18. Venom (2,28 millions)
  19. Ready Player One (2,27 millions)
  20. Astérix – Le Secret de la Potion Magique (2,10 millions)*

(*) films toujours en exploitation en 2019

Joe et la survie de sa famille  

Jeanette, Joe et Jerry dans leur maison du Montana.

Jeanette, Joe et Jerry
dans leur maison du Montana.

Dans l’Amérique profonde des années soixante, Jerry, sa femme Jeanette et leur fils Joe se sont installés dans une petite ville au cœur du Montana. Tandis que Joe et son père jouent au football américain devant leur petite maison de location, Jeanette prépare le repas… Elle est femme au foyer, Joe, 14 ans, va au collège et Jerry travaille comme employé dans un golf où il entretient les greens. La famille Brinson tarde cependant à payer les frais de scolarité de Joe comme le loyer de la maison… Parce qu’on lui reproche d’être trop familier avec les clients du golf, Jerry se retrouve brutalement à la porte avec une enveloppe contenant 80 dollars et il ricane : « Je suis trop apprécié. C’est mon problème… » Jeanette, elle, tente d’en rire alors qu’elle a envie de pleurer et Joe se demande si, une nouvelle fois, la famille va devoir déménager…

Avec Wildlife, présenté en mai dernier en ouverture de la Semaine de la critique à Cannes, le comédien new-yorkais Paul Dano passe pour la première fois à la réalisation en adaptant le roman éponyme, paru en France (aux éditions de L’Olivier) sous le titre Une saison ardente en 1991, de l’écrivain américain Richard Ford, titulaire du prestigieux prix Pulitzer pour son roman Indépendance (1996). Le cinéaste raconte : « J’ai grandi dans une famille où il y avait autant d’amour que de turbulences. Alors, lorsque j’ai découvert Une saison ardente de Richard Ford, j’ai été sidéré par la façon dont ce roman examine cette dualité. Je l’ai lu plusieurs fois, effrayé, perturbé et excité de ressentir une telle intimité avec ce texte. J’ai passé une année entière à en rêver… » Paul Dano contacte l’écrivain pour s’assurer les droits du livre et se souvient que la réponse de Ford fut un immense cadeau : « Je vous suis très reconnaissant pour l’intérêt que vous portez à mon livre,  m’a-t-il répondu, mais je voudrais aussi vous prévenir d’une chose, en espérant que cela puisse vous encourager : mon livre est mon livre, votre film – celui que vous allez faire – est votre film. Votre fidélité de cinéaste à mon histoire ne m’intéresse pas. Définissez vos propres valeurs, vos objectifs, vos moyens, détachez-vous du livre, afin qu’il ne vous freine pas. »

Jeanette (Carey Mulligan), une mère et une épouse perdue...

Jeanette (Carey Mulligan),
une mère et une épouse perdue…

L’encouragement était de taille pour un cinéaste débutant mais Paul Dano a pleinement réussi son affaire en explorant, avec sobriété et honnêteté, des sentiments qui ont été les siens à travers le personnage de Joe. En s’appuyant sur le directeur de la photo mexicain Diego Garcia (dont certains plans semblent sortir des tableaux de dinner d’Edward Hopper), le réalisateur de 34 ans propose une chronique familiale doublée d’un voyage initiatique où la caméra se déplace au minimum, toujours et surtout soucieuse de capter, à travers le regard de Joe, ce que traduisent les visages de Jerry et Jeanette. Car, devant un Joe impuissant ou, pire, pris à témoin par ses géniteurs, se déroule une histoire forcément triste qui est celle d’un couple en train de se défaire.

Tandis que Jeanette cherche du travail et finira par donner des cours de natation dans un collège, Jerry, humilié d’avoir été jeté d’un emploi où il donnait satisfaction et pas enclin à emballer des légumes dans un supermarché, va s’engager comme pompier pour lutter contre les énormes incendies de forêt qui ravagent les montagnes du Montana. Quant à Joe, plutôt que de jouer au football américain, un sport qui, de toute façon, ne lui plaît pas, il trouvera un petit job, en marge de ses études, dans un studio photo spécialisé, comme le dit son propriétaire, dans les souvenirs de moments heureux.

Ed Oxenbould incarne le jeune Joe.

Ed Oxenbould incarne le jeune Joe.

Alors que son père est désormais au loin, Joe observe, non sans crainte et désappointement, sa mère tenter d’exister plus en tant que femme qu’en tant de mère. Comme si inconsciemment, elle voulait faire payer à Joe la « fuite » de Jerry, Jeanette va se rapprocher de Warren Miller auquel elle a appris à nager. Divorcé, blessé de guerre, patron de plusieurs entreprises, Miller, quinquagénaire dégarni, apprécie évidemment la compagnie d’une jolie femme de 34 ans. Se muant en Marilyn de banlieue, Jeanette, sous sa « choucroute » très sixties, entraînera Joe dans un dîner chez Warren. Alors qu’un cha-cha-cha remplace une sonate de Mozart, Joe passera, devant le manège de séduction de sa mère, de l’incompréhension à une sourde colère… « Tu l’aimes ? » demande Joe. « Pas vraiment, répond sa mère, mais ça bouge autour de lui… »

Alors que la neige se met à tomber sur le Montana, le retour de Jerry parachèvera la rupture du couple. Le parcours initiatique de Joe s’achève, lui aussi. Le temps d’un week-end, sa mère, partie enseigner dans l’Oregon, reviendra les retrouver, lui et Jerry. Dans un ultime souci de survie, Joe réunira ses parents dans un portrait photographique autour de lui…

Jeanette (Carey Mulligan) et Jerry (Jake Gyllenhaal) réunis pour une photo. Photos Scott Garfield

Jeanette (Carey Mulligan) et Jerry (Jake Gyllenhaal) réunis pour une photo.
Photos Scott Garfield

Comédien à la carrière déjà bien remplie avec Little Miss Sunshine (2006), There Will Be Blood (2007), Night and Day (2010), Looper (2012), Prisoners (2013), Twelve Years a Slave (2013), Love and Mercy (2014) ou encore Youth (2015) de Paolo Sorrentino où il partage l’affiche avec Michael Caine et Harvey Keitel, Paul Dano a su, ici, choisir quatre excellents acteurs pour défendre son Wildlife. Remarquée dans les films des frères Coen, de Steve McQueen, d’Oliver Stone ou de Nicolas Winding-Refn, Carey Mulligan est un Jeanette tour à tour fragile, têtue et brisée par une existence sans relief. Jake Gyllenhaal (Jerry) incarne un type sur lequel le pire semble toujours tomber. Bill Camp, grand second rôle du cinéma US, trouve avec Warren Miller un beau personnage d’homme vieilli avant l’âge plus sensible que profiteur. Enfin l’Australien de 17 ans, Ed Oxenbould se hisse à la hauteur des aînés avec son Joe, adolescent malheureux et mal dans sa peau… Autour de trois laissés pour compte du rêve américain, un beau portrait de famille !

WILDLIFE – UNE SAISON ARDENTE Drame (USA – 1h45) de Paul Dano avec Carey Mulligan, Ed Oxenbould, Bill Camp, Jake Gyllenhaal, Mollie Milligan, Zoe Margaret Coletti. Dans les salles le 19 décembre.

La légende des bas-fonds et la courageuse libraire  

Vidocq (Vincent Cassel) et le redoutable Nathanël (August Diehl). DR

Vidocq (Vincent Cassel) et le redoutable Nathanël (August Diehl). DR

POLICE.- « C’est ça, Vidocq ? » L’exclamation n’est pas flatteuse mais il est vrai que, prisonnier au bagne de Toulon, sur un sinistre ponton, le fameux bandit n’a pas fière allure. Tabassé par les nervis de l’affreux Maillard, François Vidocq a l’air d’une loque humaine. Et il échappe encore de peu à une tentative d’assassinat… A l’heure du Premier Empire, l’homme réussira pourtant à s’évader en compagnie de Nathanael de Wenger, un bagnard qu’il sauve de la noyade. Quelques années plus tard, Vidocq est à Paris, converti en marchand de draps. A cette occasion, il sauve la mise à la belle Annette, une voleuse à la tire… Mais « l’évadé perpétuel », devenu une légende des bas-fonds, est accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis. Pour sauver sa peau, Vidocq va proposer un marché au chef de la sûreté : il rejoint les rangs de la police pour combattre la pègre en échange de sa liberté sous la forme d’une lettre de grâce. Malgré des résultats exceptionnels, Vidocq provoque l’hostilité de ses confrères policiers et surtout la fureur de la pègre qui a mis sa tête à prix. Devenu un redoutable caïd, Nathanaël de Wenger lui propose une association criminelle avant de devenir son pire ennemi…

Après Harry Baur, George Sanders ou Gérard Depardieu au cinéma, Bernard Noël ou Claude Brasseur à la télévision, c’est donc au tour de Vincent Cassel de se glisser dans la défroque du célèbre bandit devenu policier. Avec L’empereur de Paris (France – 2h. Dans les salles le 19 décembre), le comédien, omniprésent à l’écran, retrouve Jean-François Richet qui l’avait déjà dirigé dans le diptyque consacré à Mesrine (L’ennemi public n°1 et L’instinct de mort en 2008) puis dans l’oubliable Un moment d’égarement (2015). Avec Vidocq, Cassel trouve un rôle qui lui permet de composer un personnage déterminé, sauvage, rebelle et violent. Et Richet peut s’en donner à cœur-joie avec une luxueuse reconstitution historique à Paris même (et non pas à Prague !) en observant : « Les professeurs d’histoire pourront le montrer à leurs élèves et dire : Voilà… Paris, c’était ça. » Malgré la qualité des décors, le travail sur la lumière et l’importance de la figuration, le cinéaste, au-delà de l’action et de son souci de faire un film populaire, a surtout voulu montrer un Vidocq qui, en prenant son destin en main, a décidé de dire non au déterminisme social. Dans une situation où nécessité fait loi, Vidocq, en fuite, cherche à se libérer et très vite se pose la question du prix à payer…

Fouché (Fabrice Luchini) et François Vidocq. DR

Fouché (Fabrice Luchini) et François Vidocq. DR

Autour de Vincent Cassel, Richet a réuni une brochette de comédiens venus de différents horizons et qui donnent corps au chef de la sureté, à un rude policier, à un immonde chef de gang, à une gourgandine ou à une fausse baronne spécialisée dans le négoce des faveurs, ainsi Patrick Chesnais ou Olga Kurylenko, Denis Menochet ou Denis Lavant, James Thierrée ou Freya Mavor. L’Allemand August Diehl, vu récemment en Karl Marx devant la caméra de Raoul Peck, incarne De Wenger qui évoque sa ville natale de Strasbourg et son fameux marché de Noël ! Quant à Fabrice Luchini, il est l’inquiétant Joseph Fouché et le scénariste Eric Besnard lui a mis quelques dialogues savoureux dans la bouche, ainsi ce « La légion d’honneur, bientôt on la donnera à tout le monde ! » Pour sa part, Vidocq observe : « L’essentiel est de survivre. Les vivants ont toujours le dernier mot ». Consacré à une partie seulement de l’existence aventureuse de Vidocq, L’empereur de Paris, saga polcière autant qu’historique, se regarde sans déplaisir…

 

Florence Green (Emily Mortimer) dans sa librairie.

Florence Green (Emily Mortimer) dans sa librairie.

LIVRES.- En 1959, à Hardborough, une petite bourgade du nord de l’Angleterre, Florence Green, jeune veuve de guerre, tombe sous le charme d’une vieille bâtisse désaffectée et plutôt en piteux état. Elle décide d’acquérir cette Old House (où même la paille a 500 ans) avec l’idée d’en faire une librairie. Le projet est accueilli avec curiosité par les autochtones qui, avouent-ils, ne sont pas très portés sur la lecture. Mieux, ils sourient en glissant à Florence que le seul habitant du village à aimer la lecture, le très ombrageux Edmund Brundish, ne sort jamais de chez lui… Mais aussi idéaliste que discrète, Florence franchira les obstacles représentés par un banquier condescendant ou un conseiller juridique péteux pour finir par ouvrir son Bookshop. Invitée à la party donnée par le général et son épouse Violet Gamart, Florence va découvrir le petit monde aisé de Hardborough. Et c’est de là que viendront les coups les plus fielleux portés à l’entreprise de la courageuse Florence. Car Violet Gamart caressait, elle, le projet de faire de The Old House un centre d’art. La coupe sera pleine pour Violet lorsque la libraire, véritable bouffée d’air frais dans une communauté repliée sur ses conservatismes et ses egoïsmes locaux, décide de promouvoir et de vendre le remarquable mais sulfureux roman de Vladimir Nabokov Lolita qui vient alors de paraître… Désormais persona non grata et peu à peu lâchée par le village, Florence Green ne trouvera d’appui qu’auprès du cher Brundish auquel elle a fait découvrir les œuvres de Ray Bradbury…

Edmund Brundish (Bill Nighy) et Violet Gamart (Patricia Carlkson). Photos Lisbeth Salas

Edmund Brundish (Bill Nighy) et Violet Gamart (Patricia Carlkson). Photos Lisbeth Salas

C’est la cinéaste catalane Isabel Coixet qui signe cette chronique nostalgique imprégnée d’atmosphère so british qu’est The Bookshop (Grande-Bretagne/Espagne – 1h52. Dans les salles le 19 décembre) en s’appuyant sur le roman éponyme de Penelope Fitzgerald paru en 1978. Révélée sur le plan international avec Ma vie sans moi (2003), la réalisatrice s’empare d’une histoire simple qui est un vibrant hommage à la littérature et à ceux qui la font vivre, ici une libraire passionnée et un homme solitaire dévoreur de belles pages. Car c’est bien la matière vive des personnages et des histoires qui habite Florence Green (elle dit tout simplement : « J’aime lire ») qui lui donnera la force de se jeter dans la fragile économie de la vente de livres et d’en affronter les obstacles qui vont bientôt s’accumuler…

Jouant la carte de l’épure, Isabel Coixet distille, au fil des promenades solitaires de Florence dans une campagne de bord de mer à la météo perpétuellement changeante, un récit tranquille où la violence est toujours en filigrane. Et il faudra vraiment que Violet, la « bonne châtelaine » (Patricia Clarkson, parfaite dans la componction odieuse) se montre tyrannique pour que le paisible Brundish sorte de ses gongs.

Au travers de l’affaire Lolita, The Bookshop interroge aussi la valeur morale de l’œuvre littéraire. Comme le confie Brundish à Florence, l’unique jugement de valeur auquel un livre doit être soumis est celui de l’esthétique, retranché de toute évaluation éthique. Le plaisir littéraire que procure la lecture de Lolita ne saurait être oblitéré par les agissements immoraux de son héros pédophile, que le lecteur est, par ailleurs, parfaitement en droit de réprouver ou non…

La cinéaste a choisi deux excellents comédiens britanniques pour incarner ses antihéros. Bill Nighy campe un Edmund Brundish, tendre amoureux transi, et Emily Mortimer est une Florence Green dont le doux sourire est follement touchant. Ces deux-là auront mené un combat peut-être perdu d’avance mais qui leur aura donné une espérance plus forte que l’amertume de l’échec. « On ne se sent jamais seul dans une librairie… » C’est le mot de la fin de The Bookshop. Et c’est, ma foi, bien vrai.

Les petites débrouilles de la famille Shibata  

Rare moment de détente en bord de mer... DR

Petit moment de détente en bord de mer… DR

Avec la sortie hivernale d’Une affaire de famille, ce sont des souvenirs des beaux jours qui ressurgissent dans la mesure où Hirokazu Kore-eda est le dernier en date des titulaires de la fameuse Palme d’or cannoise. Et, disons-le d’entrée, c’est une bien belle Palme qu’a choisi le jury du 71eFestival présidé par Cate Blanchett…
Car il faut bien constater que l’attribution de la principale récompense cannoise a fait passer, au fil des années, les festivaliers par tous les états. Plaisir cocoricesque quand Cantet l’emporte pour Entre les murs (2008), surprise quand Kechiche gagne avec La vie d’Adèle (2013), bonheur lorsque Haneke triomphe avec Amour (2012), ahurissement devant Oncle Boomee (2010), confusion pour Les meilleures intentions (1992), amusement avec Pulp fiction (1994), ravissement pour Papa est en voyage d’affaires (1985), stupéfaction devant Tree of Life (2011), embarras devant Le goût de la cerise (1997), émotion devant 4 mois, 3 semaines et 2 jours (2007), joie avec Paris Texas (1984)…
Avec Kore-eda, on est en pays de connaissance et on ouvre tout de suite l’œil lorsque le Japonais de 56 ans est derrière la caméra. On se souvient ainsi de l’étonnante aventure, dans Air Doll (2009), de Nozomi, la poupée gonflable qui, dotée d’une âme, s’éveille à la vie avec des yeux d’enfant pour faire l’apprentissage de la vie des humains tout comme de l’échappée, sur fond de thriller sinistre, dans l’univers de l’éthique et de la justice mis en scène dans The Third Murder (2017).
Cependant Kore-eda s’est surtout imposé comme un grand peintre et un fin analyste de la famille. Ses films, qu’il s’agisse de Nobody Knows (2004), Tel père, tel fils (2013) ou de Notre petite sœur (2015) traitent souvent de mère célibataire encombrée de gamins, de fratrie d’occasion ou encore d’échange d’enfant qui contraint deux familles à complètement se remettre en cause…

Une famille réunie dans une petite maison étroite... DR

Une famille réunie
dans une petite maison étroite… DR

Dans un petit supermarché, un adulte et un gamin semblent faire des courses mais on devine rapidement, à leur manège, qu’ils sont en train de commettre, avec une certaine efficacité, des vols à l’étalage… Après quoi, dans la nuit tombée, ils rentrent tranquillement non sans s’offrir de délicieuses croquettes. En passant, ils remarquent que la petite Juri, 5 ans, est seule chez elle et décident de l’emmener chez eux pour lui offrir à dîner.
Avec un ton magnifiquement humaniste, sans jamais juger ses personnages, Hirokazu Kore-eda nous entraîne alors au cœur d’une famille qui n’en est pas vraiment une mais où les liens sont néanmoins très forts. On songe parfois, parce qu’il est question de précarité, à Affreux, sales et méchants (1976) mais, ici, l’autorité tyrannique d’un patriarche avare et violent cède la place à la bonhomie d’Hatsue, la grand’mère pas vraiment dupe, dont la pension de retraite permet à tous de survivre. Certes, les adultes travaillent bien, qui sur un chantier de construction, qui dans un atelier de repassage, voire dans un peep-show rose bonbon mais on mesure vite qu’ils sont exploités, pas forcément ardents à l’oeuvre et, de toute façon, soumis à une économie qui les jette sans états d’âme…
Avec un superbe sens de l’image (signée Ryuto Kondo, collaborateur de longue date de Kore-eda), dans une écriture volontiers minimaliste, le cinéaste s’ingénie à serrer son cadre –comme s’il les prenait dans ses bras- sur six personnages attachants qui s’empilent dans la toute petite maison d’Hatsue (Kiki Kilin, vue naguère en femme atteinte de la lèpre dans Les délices de Tokyo de Noami Kawase). Et quand ils aspirent leurs nouilles, le bol de soupe sous le nez (c’est fou d’ailleurs le temps qu’ils passent à manger), on se demande si Jacques Brel n’aurait pas un peu écrit Ces gens-là pour eux tant ils font de grands sluuurpppsss… Ainsi, au fil des saisons, entre la torpeur de l’été et le froid de l’hiver, la vie s’écoule, presque paisiblement, pour cette bande de pieds-nickelés qui a choisi de composer une famille de hasard autour de modestes rapines. Lorsqu’ils s’interrogent sur le vol, Osamu Shibata, le « père » observe que « ce qui est dans le magasin n’appartient à personne » alors qu’Nobuyo, la « mère » constate : « du moment que le magasin ne fait pas faillite »

Juri (Sasaki Miyu) et Shota, son "grand frère" (Jyo Kairi). DR

Juri (Sasaki Miyu)
et Shota, son « grand frère » (Jyo Kairi). DR

Et puis, ce scénario né, dans l’esprit de Kore-eda, d’une phrase (« Seul le crime nous a réunis ») et appuyé sur l’observation de ces familles qui touchent illégalement la pension de retraite de leurs parents morts depuis longtemps, vire doucement au voyage initiatique. Le cinéaste s’attache plus spécialement au trajet du jeune Shota, gamin silencieux au large dans un jogging informe, qui apprend à la jeune Juri (qui se remet lentement de son passé d’enfant battue) comment voler dans les magasins. Jusqu’au jour où, à l’occasion d’un nième larcin, tout ce système bascule. Alors qu’Une affaire de famille semblait devoir se poursuivre autour d’une communauté dysfonctionnelle liée par des délits et qui avait choisi ainsi sa manière intime pour ne pas s’effondrer, c’est la colère de Kore-eda qui désormais impressionne. Car la fable poétique et bienveillante, portée par de bons comédiens, se mue en accusation contre une société qui broie, avec méthode, des laissés pour compte. Chacun, alors, ira de son côté mais tous auront expérimenté de puissants et rares liens familiaux.
Au Japon, Manbiki kazoku (en v.o., littéralement La famille des vols à l’étalage) n’a pas vraiment plu. On a reproché à Kore-eda de donner une image négative du pays à travers cette description sans fards de la précarité et accessoirement de cracher dans la soupe en prenant de l’argent nippon pour sa production. Il est vrai que le Pays du soleil levant n’est ici, ni propre sur lui, ni high-tech mais l’est-il d’ailleurs tant que cela quand on voit comment, à l’occasion de l’affaire Ghosn, fonctionne son système judiciaire…  Il n’en reste pas moins qu’Une affaire de famille est un excellent film qu’il faut découvrir sans attendre.

UNE AFFAIRE DE FAMILLE Comédie dramatique (Japon – 2h01) de Hirokazu Kore-eda avec Lily Franky, Ando Sakura, Matsuoka Mayu, Kiki Kilin, Jyo Kairi, Sasaki Miyu. Dans les salles le 12 décembre.

Photo promotionnelle. DR

Photo promotionnelle. DR

Robert Tassen et son ennemi intérieur  

Robert Tassen (Gaspard Ulliel), un soldat en quête de vengeance. DR

Robert Tassen (Gaspard Ulliel), un soldat
en quête de vengeance. DR

Assis sur un banc, les mains croisées sur les genoux, un homme jeune regarde longuement devant lui, les yeux perdus dans le vide… Autour de lui, dans l’Indochine de 1945, la vie semble aller au ralenti. Car cet homme, Robert Tassen, est un survivant. C’est d’ailleurs d’un grand charnier qu’il s’extirpe au milieu des cadavres mêlés, ensanglantés, sur lequel un soldat vietminh, torche au poing dans la nuit, achève encore de tirer une rafale…
Avec Les confins du monde, Guillaume Nicloux signe ce qui, de prime abord, pourrait être un film de guerre sur le conflit en Indochine. Et on lui sait gré d’emblée de nous ramener dans cette période. Car, là où le cinéma américain, d’Apocalypse now (1979) à Voyage au bout de l’enfer (1978) en passant par Platoon (1986) a donné des œuvres majeures, le cinéma français a, lui, été beaucoup plus rare. Il faut s’en remettre à Pierre Schoendoerffer (qui, dans les rangs du Service cinématographique des armées, filma la chute de Dien Biên Phù et y fut fait prisonnier) pour retrouver des récits cinématographiques français sur cette période et Guillaume Nicloux cite volontiers La 317esection (1965) comme une référence forte dans l’aventure des Confins du monde par la façon, dit-il, de « faire ressentir le poids de l’attente mortifère et traduire visuellement l’absence de combat d’une manière aussi intense est unique ».
Mais le cinéaste s’échappe assez rapidement du film de guerre traditionnel pour entraîner le spectateur dans une sorte de cauchemar éveillé reposant sur la double quête obsessionnelle que va mener un Robert Tassen traumatisé d’avoir vu son frère se faire décapiter sous ses yeux alors que sa jeune épouse enceinte était éventrée et son bébé cousu sur sa poitrine. Depuis, ce soldat perdu, cet homme égaré par la douleur et la vengeance n’a plus qu’un désir : retrouver Vo Binh, lieutenant d’Ho Chi Minh, responsable de ces actes barbares…

Tassen (Gaspard Ulliel) et Saintonge (Gérard Depardieu). DR

Tassen (Gaspard Ulliel)
et Saintonge (Gérard Depardieu). DR

Cependant Nicloux plante, de manière factuelle et authentique, le décor, en 1945 et 1946, des premiers temps du conflit : « Ce sont, dit le cinéaste, deux années assez opaques, empreintes de zones d’ombre, peu photographiées et filmées. Si l’on admet qu’il n’existe pas de vérité historique objective mais seulement des interprétations, alors c’est une période très stimulante, propice à l’imaginaire.» Le film fait référence au coup de force du 9 mars 1945. Lorsque de Gaulle a voulu récupérer l’Indochine, le Japon qui occupait le Tonkin, a violemment riposté. Attaquant les garnisons françaises le même jour à la même heure, ils ont massacré des milliers de soldats, de femmes et d’enfants, afin d’affirmer leur emprise. Malgré ces attaques, de Gaulle a maintenu ses positions et envoyé des troupes en renfort. Coup du sort, les Japonais ont subi Hiroshima et se sont retirés. Les Français ont essayé de reprendre la main, mais les indépendantistes vietnamiens ont entretemps gagné en confiance et se sont lancés dans la reconquête de leur pays.
Robert Tassen est un rescapé de ces massacres mais le bon soldat qu’il a sans doute été s’est dissous dans une sorte de zombie imperméable aux sarcasmes des autres soldats et qui n’a plus rien à faire de la rigueur militaire. Un officier a beau lui lancer : « Vous êtes là pour servir la France, pas pour régler vos comptes », Tassen, qui n’en peut plus de voir des têtes coupées autour de lui, est déjà bien trop loin dans sa muette mais douloureuse quête existentielle…

Robert Tassen et Cavagna (Guillaume Gouix) face à la jungle. DR

Robert Tassen et Cavagna (Guillaume Gouix)
face à la jungle. DR

Remarqué pour un triptyque de films très noirs, voire brillamment glauques (Une affaire privée, 2002, Cette femme-là, 2003 et La clef, 2007), Guillaume Nicloux s’est essayé aussi à la comédie décalée ou à l’adaptation littéraire de Diderot avec une version forte de La religieuse (2013). Plus près de nous enfin, il a ouvert un cycle de l’intime dans lequel on trouve Valley of Love (2015) et The End (2016), tous deux interprétés par Gérard Depardieu. Avec Les confins du monde, le cinéaste de 52 ans s’inscrit aussi dans une telle approche en réussissant à rendre envoûtant le parcours d’un Tassen aux prises avec son chaos intime. Incarné par un Depardieu massif mais toujours sensible, Saintonge, un écrivain amoureux du Vietnam, sera une sorte de père de substitution du caporal Tassen. Se sentant lui-même « coupable d’être vivant », cet homme ambigu et apaisant qui a perdu tous les siens, donne à lire à Tassen les Confessions de Saint-Augustin et le confronte à son drame : « Il y a un ennemi contre lequel on ne peut pas lutter, c’est votre ennemi intérieur… »

Maï (Lang-Khê Tran). DR

Maï (Lang-Khê Tran). DR

Libéré de toute autorité, Tassen va essayer d’organiser un commando en recrutant des prisonniers vietminhs avec lesquels il va se lancer à travers la jungle pour affronter un adversaire qui frappe mais demeure toujours hors de portée… Pour tenter de demeurer « connecté » à la vie, Tassen cultivera une romance amoureuse mais sans issue avec Maï, une jeune prostituée mais sa vengeance le ramène toujours dans la jungle…
Sombre, dense, immense, moite, balayée par de torrentielles pluies tropicales, la jungle est, ici, un personnage à part entière des Confins du monde, œuvre alors fantastique et onirique. C’est là qu’un soldat voit une sangsue se glisser dans son sexe, c’est là que le soldat Cavagna, seul « ami » de Tassen, meurt en un instant, mordu par un serpent. C’est là, surtout que Tassen, qui a connu la spirale opiacée, se confronte à la peur, à l’indécision, à la désolation, à la sidération, à l’attente et à la solitude…
Pour Tassen, Guillaume Nicloux a trouvé en Gaspard Ulliel un interprète intense et magnétique, juste et troublant. Le comédien (que Nicloux va retrouver dans son prochain projet, Il était une seconde fois) distille, ici, une grâce et un mystère qui servent pleinement le film.
Les confins du monde s’achève comme il a commencé, par le même plan fixe, à cette nuance près que des fantômes y traversent l’image. Tassen est-il un mort encore vivant ou un vivant presque mort ? La réponse est peut-être dans Du bist die Ruh, le superbe lied de Schubert chanté par Gundula Janowitz, qui s’élève alors…

LES CONFINS DU MONDE Drame (France – 1h43) de Guillaume Nicloux avec Gaspard Ulliel, Gérard Depardieu, Lang-Khê Tran, Guillaume Gouix, Jonathan Couzinié, Kevin Janssens, Anthony Paliotti, François Négret. Dans les salles le 5 décembre.

Les veuves, la fillette, l’homme blessé et les frères  

Viola Davis et Colin Farrell. DR

Viola Davis et Colin Farrell. DR

FEMMES.- A Chicago, l’affaire tourne mal pour une bande de criminels… Au sortir d’un coup raté, ils tombent, dans un déluge de feu, sous les balles de la police… Alors même qu’elles pleurent leurs compagnons, les veuves doivent affronter une réalité violente et surtout leur ruine. Ainsi, Veronica Rawlins, dont le mari Harry était la tête pensante du gang, est rapidement sous la menace d’une dangereuse équipe de gros bras afro-américains qui lui donnent quinze jours pour récupérer les cinq millions de dollars que leur devait, disent-ils, Harry… Veronica, qui détient le cahier dans lequel Harry notait avec précision tous les scénarios des cambriolages qu’il préparait, décide alors de retrouver les compagnes des autres truands et leur propose de monter, elles-mêmes, le gros coup qui leur permettra de se tirer d’affaire…

C’est un souvenir de jeunesse qui a amené Steve McQueen à mettre en scène Les veuves (USA – 2h09. Dans les salles le 27 novembre). Gamin, il regardait, dans le salon de ses parents, la télévision qui passait Widows, une série policière de Lynda La Plante. Le jeune Steve était fasciné par l’univers du crime où les gens les plus vulnérables et les plus sous-estimés étaient des femmes. Cependant, dans le Londres des années 80, elles étaient si déterminées à prendre leur destin en main qu’elles parvenaient à trouver en elles des forces insoupçonnées. Transposant son action dans le Chicago contemporain, le cinéaste a mis en scène une aventure qui ne s’en tient pas seulement au coup préparé et monté par les veuves. Si l’action est bien menée, McQueen prend surtout soin de brosser de bons portraits de femmes et tout spécialement celui de Veronica Rawlins à laquelle Viola Davis (Oscar de la meilleure actrice en 2017 pour Fences) apporte une présence impressionnante. Autour d’elle, Michelle Rodriguez (Linda) et les nouvelles venues sur le devant de la scène, Elizabeth Debicki (Alice) et Cynthia Erivo (Belle) complètent le quatuor.

Linda (Michelle Rodriguez), Veronica (Viola Davis), Belle (Cynthia Erivo) et Alice (Elizabeth Debicki). DR

Linda (Michelle Rodriguez), Veronica (Viola Davis), Belle (Cynthia Erivo)
et Alice (Elizabeth Debicki). DR

Et puis le metteur en scène traite également des thèmes comme le deuil, les questions sociales et raciales et politiques à travers l’histoire de Jack Mulligan, un candidat (Colin Farrell) en campagne au comportement rapidement douteux. Réalisateur de cinéma et artiste contemporain de renommée internationale (on a vu naguère une vaste exposition de ses œuvres au Schaulager de Bâle), Steve McQueen a jusque là, réalisé trois films de cinéma au propos ambitieux avec Hunger (2008), Shame (2011) et Twelve Years a Slave qui lui ramena l’Oscar du meilleur film en 2014. Avec Les veuves, McQueen donne une œuvre plus « commerciale » mais qui a la particularité, en ces temps de #MeToo qui continuent à rythmer la vie hollywoodienne, de mettre en vedette des personnages féminins dans un registre quand même très généralement masculin. Comme le dit Veronica : « Notre meilleur atout, c’est d’être qui nous sommes… »

La psy (Carole Franck) et Odette (Andréa Bescond).

La psy (Carole Franck)
et Odette (Andréa Bescond).

VIOLENCES.- Avec ses jolis yeux clairs dans une petite frimousse blonde, Odette est une fillette douce et timide que sa prof de danse voit bien faire une belle carrière de ballerine… même si Mado, sa mère, n’envisage pas la chose d’un œil spécialement favorable. Ce que Mado, par contre, ne voit pas du tout, c’est qu’Odette est la victime de Gilbert, un proche ami de ses parents. Un adulte qui lui propose de « jouer aux chatouilles » et qui la viole régulièrement. Devenue adulte, Odette, éternellement blessée, danse frénétiquement sa colère et va, avec bien des difficultés, libérer sa parole…

C’est une histoire vraie – la sienne- qu’Andréa Bescond raconte dans Les chatouilles (France – 1h43. Dans les salles le 14 novembre), un premier film réalisé avec Eric Métayer qui s’appuie sur la pièce de théâtre Les chatouilles ou la danse de la colère écrite en 2014 par le duo Bescond/ Métayer, présenté à Avignon et donné plus de 400 fois depuis. Un spectacle qui, affirme la cinéaste, a comblé une immense solitude : « Je pensais tellement être une fille à problèmes que j’étais convaincue que ce qui m’était arrivé était de ma faute. Entre les addictions, la drogue, l’alcool, le manque d’amour et d’estime de soi, les relations sexuelles toxiques et sans lendemain, je me suis peu à peu déshumanisée. Car on est tellement anesthésié par ce traumatisme qu’on a constamment besoin d’adrénaline. »

Gilbert (Pierre Deladonchamps) et Odette (Cyrille Mairesse). Photos Stéphanie Branchu

Gilbert (Pierre Deladonchamps)
et Odette (Cyrille Mairesse).
Photos Stéphanie Branchu

Construit comme « un hommage au puzzle de la mémoire traumatique », Les chatouilles est également une œuvre chorale qui joue sur les temporalités et met largement en lumière l’univers qui gravite autour d’Odette, notamment une mère (Karin Viard, remarquable) dans le déni qui lance à sa fille : « Tu ne sais pas ce que je j’ai vécu ». Pour dire le vrai, c’est un peu à reculons que je suis allé voir cette aventure intime, craignant sans doute de devoir en partager le malaise. Mais force est de constater d’une part, la parfaite pudeur avec laquelle les cinéastes traitent leur récit, et d’autre part, l’extraordinaire énergie qu’Andréa Bescond y insuffle pour en faire un cri certes rageur mais, on ose le dire, vivifiant. Parce qu’il est question de survie d’abord et de renaissance ensuite dans cette histoire qui s’achève sur Le bonheur, la chanson de Berry qui dit « N’ayez pas peur du bonheur, il n’existe pas. Ni ici, ni ailleurs… » Avec Les chatouilles, Andréa Bescond et Eric Métayer n’ont pas l’ambition de faire changer les choses. Mais assurément, leur film a tout pour toucher le public. Et c’est évidemment important.

Franck (Pierre Niney) et Cécile (Anaïs Demoustier). DR

Franck (Pierre Niney)
et Cécile (Anaïs Demoustier). DR

RECONSTRUCTION.- Franck Pasquier est membre de la prestigieuse Brigade des sapeurs-pompiers de Paris. Chef d’agrès, il vit à la caserne avec sa femme Cécile qui attend des jumelles. La vie du sergent Pasquier est rythmée par le lever des couleurs, l’appel quotidien des morts au feu et la Marseillaise entonnée a capella et évidemment par les sorties sur le terrain. Ce bel athlète de la trentaine bien dans sa peau est heureux, notamment de venir au secours des autres, intervenant ici pour une femme âgée victime d’une attaque cardiaque, là pour une SDF en détresse sur la chaussée, là encore pour un suicide dans le métro ou une désincarcération fatale. En même temps, Pasquier travaille d’arrache-pied pour obtenir son habilitation de chef de garde incendie. Bientôt nommé, cet homme qui se construit pleinement à travers son métier, va pouvoir aller au feu. Lors d’une intervention dans un entrepôt en flammes, Pasquier se sacrifie pour sauver ses hommes. A son réveil, après des semaines de coma, dans un hôpital pour grands brûlés, le sapeur-pompier comprend que son visage a fondu dans les flammes…

Franck Pasquier (Pierre Niney) derrière son masque. DR

Franck Pasquier (Pierre Niney)
derrière son masque. DR

« Depuis très longtemps, dit le réalisateur Frédéric Tellier, j’avais envie de parler de la quête d’identité, du sens de la souffrance et de la permanente (re)construction des rêves… » En s’inspirant de faits réels, Tellier, en compagnie de David Oelhoffen, a écrit un scénario qu’il voit comme une histoire d’amour à travers une figure héroïque qui est celle d’un soldat du feu. Si les films de fiction sur les sapeurs-pompiers ne sont pas toujours emballants, Sauver ou périr (France – 1h56. Dans les salles le 28 novembre) se démarque clairement dans la mesure où cette aventure intime est essentiellement constituée par le long et douloureux voyage d’un homme blessé vers sa reconstruction et, peut-être, la reconquête de ses rêves. En s’appuyant sur un Pierre Niney sensible et attachant, omniprésent à l’écran, le réalisateur de L’affaire SK1 (2015) a conçu un récit qui détaille les multiples et éprouvantes étapes que va franchir Franck Pasquier dans son parcours à l’hôpital et plus encore lorsqu’il en sortira pour affronter, derrière le masque transparent qui protège ses cicatrices, le regard des autres, y compris celui de sa femme incarnée par une Anaïs Demoustier, parfaite dans la simplicité mais aussi le doute sur sa force à supporter les épreuves quand son mari lui lance : « Tu as déjà eu envie d’un monstre ? ».

C’est un long combat fait de petits hauts et de grands bas que raconte le parcours tragique et émouvant de Franck Pasquier, un homme qui a le sentiment de ne pas être allé au bout de ses rêves : « Je voulais commander une caserne. Je ne le ferai jamais. » Mais le médecin qui accompagne Franck, peut lui dire : « La vie, c’est du sable. Tout est emporté, sauf peut-être les choix de vie que l’on fait, les sentiments… » Alors, on regarde avec émotion un homme blessé retourner lentement vers la lumière…

Pierre (José Garcia), Lola (Ludivine Sagnier) et Benoît (Jean-Paul Rouve).

Pierre (José Garcia), Lola (Ludivine Sagnier)
et Benoît (Jean-Paul Rouve).

FRATRIE.- Pierre Esnart est chef de chantier dans une grande entreprise spécialisée dans la destruction de tours et de barres d’immeubles. Malheureusement, des fissures apparues sur des maisons voisines vont provoquer son licenciement… Benoît, le frère aîné de Pierre, est opticien et il va se marier pour la troisième fois. Sarah, sa jeune épouse, est plutôt nunuche et Pierre, arrivé en retard à la noce, se trompe en plus sur le prénom de la mariée lors du traditionnel discours. Quant à Lola, la charmante sœur de ces deux-là, elle est avocate spécialisée dans les dossiers de divorces. Lors d’une affaire, elle fait la rencontre de Zoher et tombe amoureuse… Enfin Lola, Benoît et Pierre ont l’habitude de se réunir, tous les premiers jeudis du mois, au cimetière sur la tombe de leurs parents…

Réunion de famille pour Lola et ses frères... Photos Christophe Brachet

Réunion de famille pour Lola et ses frères…
Photos Christophe Brachet

Avec Lola et ses frères (France – 1h45. Dans les salles le 28 novembre), Jean-Paul Rouve signe sa quatrième réalisation après Sans arme, ni haine, ni violence (2008), Quand je serai petit (2012) et Les souvenirs (2014). Il retrouve, pour l’écriture d’un scénario cette fois original, David Foenkinos dont il avait adapté le roman dans Les souvenirs… Autant le dire d’emblée, cette comédie dramatique n’est pas vraiment surprenante. D’entrée de jeu, on sait qu’il y aura des hauts et des bas, aussi professionnels que sentimentaux mais cette fratrie – qui a souvent du mal à se parler- finira par se serrer, comme il se doit, les coudes pour prendre le dessus sur les choses de la vie. Alors, tandis que les tours d’immeubles qui s’effondrent prennent une dimension évidemment symbolique, on suit les tribulations de Pierre qui cache qu’il est désormais à Pôle Emploi et tente de donner le change auprès des siens. Benoît, qui semble toujours un peu à côté de ses pompes, fait une grosse bourde lorsque Sarah lui annonce qu’elle est enceinte. Quant à Lola qui file le parfait amour avec un Zoher qui lui prépare de délicieux petits plats, elle s’effondre lorsque son gynécologue lui apprend une bien mauvaise nouvelle… Pour que cette histoire de famille et de transmission, avec ses petites lâchetés, ses petits mensonges, ses petits égoïsmes tienne la route, il fallait que les comédiens fassent le boulot à fond. Jean-Paul Rouve (Benoît) s’offre un personnage de type lunaire et déconnecté comme il en incarne souvent au cinéma. José Garcia avance plutôt en roue libre avec son Pierre dépressif (« Rien de tel que le bonheur des autres, dit-il, pour vous déprimer davantage »). Quant à Ludivine Sagnier, elle est une Lola rayonnante qui saura trouver les ressources à sa détresse… Autour d’eux, Ramzy Bedia (Zoher) campe un personnage sympathique et touchant… Ensuite, on ajoute des chansons (Un homme heureux de William Sheller ou On ira de Jean-Jacques Goldman), un running-gag (la machine de l’opticien capable de déterminer la couleur des lunettes selon chaque client) et quelques dialogues qui sonnent joliment (le fils de Pierre lui lance : « Arrête de me prendre pour le catalyseur de tes angoisses ») et le tour est joué. Ou presque.

David et Amanda vont cheminer ensemble  

David (Vincent Lacoste) vient prendre Amanda (Isaure Multrier) à la sortie de l'école. DR

David (Vincent Lacoste) vient prendre Amanda (Isaure Multrier) à la sortie de l’école. DR

En découvrant Amanda, on ne peut s’empêcher immédiatement de penser à Ce sentiment de l’été, le précédent film de Mikhaël Hers, sorti dans les salles en février 2016. Il y était déjà question de l’été, d’une disparition soudaine, de personnages qui prenaient comme ils le pouvaient la peine du deuil et le poids de l’absence. Il y était aussi question de grandes villes (Berlin, Paris et New York) et plus encore d’une manière très douce, très délicate de dire les choses, de faire surgir des émotions et, plus encore, de la tristesse…

Avec Amanda, on est dans la même tonalité même si d’emblée, en prenant la trace de David Sorel, on se dit –même rapidement- que voilà un de ces « films d’appartement » si parisiens qu’ils vont très vite nous indifférer… Mais non –et heureusement- parce que David est un jeune type vite attachant et parce que passe par là, Amanda, une gamine de 7 ans, blonde comme les blés et au visage tout rond mangé par de grands yeux bleus…

David et Sandrine, sa soeur aînée (Ophélia Kolb). DR

David et Sandrine,
sa soeur aînée (Ophélia Kolb). DR

L’exposition d’Amanda permet à Mikhaël Hers de planter ces décors de grande ville que manifestement il affectionne. Et comme David a la bonne idée de se déplacer beaucoup à pied et à vélo, on découvre, ici, des coins de Paris, notamment dans le 11arrondissement, que le cinéma nous montre peu. Entre ruelles, cours d’immeubles, petites places, cafés, la capitale a des airs de province ensoleillée… Si David se déplace beaucoup, c’est qu’il fait des petits boulots. Il travaille certes comme élagueur pour la ville de Paris mais il accueille aussi les touristes de passage et leur fournit les clés des appartements de vacances. Bref, à 24 ans, David Sorel se donne encore le temps de devenir, sinon sérieux, du moins franchement adulte. Parmi ses activités, David se charge aussi d’aller récupérer l’après-midi Amanda à l’école. Et comme ses touristes ne sont pas toujours à l’heure, il fait parfois attendre la fillette au grand dam de sa mère, en l’occurrence Sandrine, sa sœur aînée.

La vie se déroule ainsi plutôt paisiblement. Parmi ses touristes, David rencontre l’agréable Lena qui a quitté Bordeaux pour monter à Paris. Et puis Sandrine a même eu la bonne idée d’acheter trois places pour le tournoi de Wimbledon qui lui permettront, ainsi qu’à David et Amanda, de se rendre à Londres où vit Alison, leur mère qui les a abandonnés il y a longtemps…

Alors que rien de décisif ne semble devoir perturber ces existences, la tragédie survient, brutale, inattendue. Dans un parc boisé, à l’heure du pique-nique, Sandrine, Lena et de nombreuses personnes sont abattues par un commando terroriste. Instantanément, le cours tranquille des choses vole en éclats. Et David se retrouve seul face à Amanda…

David et Amanda à l'heure du chagrin. DR

David et Amanda à l’heure du chagrin. DR

En désirant capter quelque chose de la fragilité, de la fébrilité et de la violence (le cinéaste montre le carnage mais ses images ne ressemblent pas à celles des médias) de notre époque, Mikhaël Hers a écrit et mis en images une histoire simple et linéaire ancrée dans le quotidien. Un grand enfant passablement démuni va devoir prendre en charge une fillette qui serait parfois plus en mesure de l’aider que l’inverse.

Autour de la question de l’absence, le cinéaste a construit un récit qui flirte parfois avec le mélodrame mais qui cultive toujours une authentique pudeur et une véritable justesse de ton dans la manière de filmer des êtres traversés par des émotions mais pas coincés, pour autant, dans la coquille de gens qui traversent un deuil, avec la convention des sentiments qui irait avec… Hers réussit ainsi de fort belles scènes comme celle où David croise une ancienne amie de Sandrine qui, sans rien savoir du drame, lui demande des nouvelles de sa sœur ou celle à la gare où, soudain, David éclate en sanglots tandis que une caméra très mobile l’accompagne, errant sans but…

Amanda devient alors une affaire de long chemin, celui que David et Amanda vont faire ensemble. « Je serai avec toi au moins jusqu’à tes 18 ans », dit David et Amanda de lui répondre : « On va se supporter ? ». Même s’il se sent bien jeune pour affronter cette responsabilité, David ne peut en effet imaginer de ne pas y faire face. Le mot de tutelle le glace un peu mais sans doute tout autant que sa visite dans une Maison de l’enfance où jouent de nombreux orphelins. Bien sûr, il aimerait bien pouvoir compter sur Lena (Stacy Martin), la rescapée qui sursaute à chaque bruit, mais celle-ci a besoin de solitude et préfère retourner vivre à Périgueux auprès de sa mère…

Stacy Martin incarne Lena. DR

Stacy Martin incarne Lena. DR

Ce film limpide qu’est Amanda doit beaucoup évidemment à ses comédiens. La jeune Isaure Multrier, que la directrice de casting a remarqué dans la rue, a un petit côté poupon contrebalancé par la maturité qui émane sans doute d’une enfant qui grandit avec un seul parent. Comédien fêté, Vincent Lacoste, 25 ans, hérite, ici, d’un beau premier rôle de jeune adulte à la grâce un peu gauche. Son David vient pleinement s’inscrire dans une galerie de beaux personnages qui ont traversé Hippocrate (2014), Lolo (2015), Victoria (2016) et, en 2018, Plaire, aimer et courir vite ou Première année. Parmi les différents rôles féminins, on est touché de retrouver, dans le personnage d’Alison, Greta Scacchi qui a toujours le sourire craquant qui illuminait Un homme amoureux de Diane Kurys, Good Morning Babylon des frères Taviani ou Sur la route de Nairobi de Michael Radford…

Amanda se conclut de belle manière autour d’un court de tennis de Wimbledon où la fillette est traversée par un mélange de détresse et de lumière. Mais l’ultime séquence du film boucle une boucle. Un plan sur un parc londonien qui, après les images de carnage qui fracturent le film à son début, s’achève sur des fragments de vies ordinaires, scénettes lumineuses dans un parc…

AMANDA Comédie dramatique (France – 1h47) de Mikhaël Hers avec Vincent Lacoste, Isaure Multrier, Stacy Martin, Ophélia Kolb, Marianne Basler, Jonathan Cohen, Greta Scacchi, Bakary Sangaré, Nabiha Akkari. Dans les salles le 21 novembre.

L’icône gay et l’assassin méthodique  

Freddie Mercury (Rami Malek) en scène. DR

Freddie Mercury (Rami Malek) en scène. DR

ROCK.- Dans l’Angleterre des années soixante, Farrokh Bulsara, né à Zanzibar en 1946, vit dans sa famille dans la banlieue de Londres. En marge de ses études d’art, il occupe de petits boulots mais à qui veut l’entendre, il explique que sa vraie passion est la musique… Au grand dam de son père, il sort tous les soirs et fréquente des clubs où il va croiser différents groupes de rock dont Smile dans lequel jouent Roger Taylor et Brian May et avec lesquels il s’essaye au chant. En 1970, Smile signe avec le label américain Mercury Records. Freddy Bulsara devient le chanteur du groupe et décide, sans laisser le choix aux autres membres du groupe, de changer Smile en Queen… Freddie devenu Mercury s’installe avec la charmante Mary, hôtesse d’accueil à la boutique Biba de Londres et « amour de sa vie », mais leur relation est troublée par la plus grande attirance de Freddie pour les garçons. Pendant ce temps, Queen gravit les échelons de la notoriété, multiplie les tournées à succès et les tubes pour devenir l’un des plus grands groupes de rock au monde…

Dans la salle obscure, les fans de Queen ne peuvent s’empêcher de battre la mesure en tapant du pied… Dame, le groupe britannique a toujours su transcender les foules et faire  vibrer son (très vaste) public. De là à imaginer le biopic de Freddie Mercury, emblématique chanteur-leader de Queen, il n’y avait qu’un pas. Et d’ailleurs, on se demande bien pourquoi la chose n’avait pas été mise en chantier bien plus tôt tant Freddie Mercury, mort en 1991 du sida, s’était imposé comme une véritable légende du rock. Avec Bohemian Rhapsody (USA – 2h14. Dans les salles le 31 octobre), c’est donc Bryan Singer qui s’est attelé à la tâche pour raconter par le menu la formidable trajectoire d’un groupe qui a signé des titres aussi fameux que We Are the Champions, Don’t stop Me Now, The Show Must Go On, We Will Rock You et évidemment l’hypnotique Bohemian Rhapsody, extrait de leur troisième album (1975), dont le film raconte la difficile genèse. Car ce tube phare de Queen où Freddie Mercury entendait notamment mettre en oeuvre sa passion de l’opéra, avait été massacré par la critique musicale, refusé par les radios à cause de son format (6 minutes) avant d’être adoubé par des foules charmées par ses variations tantôt a capella, tantôt hard rock, voire par ses mots mystérieux…

A Wembley en 1985, Queen en majesté. DR

A Wembley en 1985, Queen en majesté. DR

Révélé par l’excellent Usual Suspects (1995), Singer dresse donc le portrait d’un artiste de génie qui affirmait n’avoir peur de rien et se présentait volontiers comme  une hysterical queen : « Je ne vois pas plus scandaleux que moi ! » Ode à la musique de Queen, le film voulu « tous publics » (les membres de Queen sont coproducteurs) reste dans les limites classiques du biopic en montrant tour à tour la fragilité de Freddie Mercury, son sens inné du spectacle, ses capacités de chanteur (« Je suis né avec quatre incisives de plus. Ca me donne une plus grande amplitude vocale ») mais sans appuyer le trait sur les frasques décadentes (la débauche de ses fêtes poudrées est survolée) de l’icône gay… Enfin, alors que l’on connaît bien le visage de Freddie Mercury (Queen a aussi été un groupe pionnier du clip vidéo), il faut accepter Rami Malek, (connu pour ses succès dans des séries télé comme Mr. Robot) se glissant dans le marcel de Mercury. Mais le comédien américain d’origine égyptienne se tire plutôt à son avantage de cette performance haute en couleurs, notamment en reproduisant parfaitement la gestuelle de la star… Il ne reste plus alors qu’à se laisser emporter par la musique de Queen, le film s’achevant sur la fameuse prestation du groupe au concert Live Aid de 1985. Dans un stade de Wembley comble et totalement conquis, Queen volait, sans l’ombre d’un doute, la vedette à tous ses talentueux petits camarades. Le show était parfait et Freddie Mercury, entouré par Brian, Deacky et Roger, au sommet de son art. En rentrant, je n’ai pas résisté : je me suis passé les vingt minutes de Queen à Wembley sur youtube… Freddie for ever !

Un serial killer en quête d'une oeuvre d'art. DR

Un serial killer en quête d’une oeuvre d’art. DR

MEURTRES.- Dans l’Amérique des années 70, Jack, homme discret et solitaire de la quarantaine, commet des meurtres qu’il considère comme autant d’œuvres d’art. Alors que l’ultime et inévitable intervention de la police ne cesse de se rapprocher (ce qui exaspère Jack et lui met la pression) il décide – contrairement à toute logique – de prendre de plus en plus de risques…

On avait laissé Lars von Trier à Cannes en 2011 où il présentait le superbe Melancholia qui valut à Kirsten Dunst un beau prix d’interprétation. Mais la Croisette avait surtout retenu la polémique générée par les propos du cinéaste danois affirmant qu’il avait « un peu d’empathie » pour Adolf Hitler. Ce qui lui valut de devenir le premier artiste persona non grata au Festival. Cette année, la sanction a donc été levée puisque Lars von Trier revenait, hors compétition, présenter The House that Jack Built, évocation du parcours, en cinq incidents (sic), d’un tueur en série incarné par un Matt Dillon qu’on n’avait pas vu aussi inspiré depuis longtemps.

Jack (Matt Dillon) et l'une de ses victimes (Uma Thurman). DR

Jack (Matt Dillon)
et l’une de ses victimes (Uma Thurman). DR

The House that Jack Built (Danemark – 2h35. Interdit aux moins de 16 ans. Dans les salles le 17 octobre) n’a pas fait de carrière sur les grands écrans français mais il mérite néanmoins qu’on s’y arrête quelques instant dans la mesure où le cinéaste de 62 ans a manifestement voulu mettre dans cet étrange exercice de style une réflexion sur le Mal mais aussi sur l’art contemporain. A partir de la figure récurrente (et passablement usée par le cinéma) du serial killer, le toujours très controversé Lars von Trier distille, dans la bouche de Jack, un mélange, volontiers grotesque, de sophismes, d’apitoiement presque enfantin sur soi et d’explications détaillées sur ses pratiques… artistiques. On découvre aussi les problèmes et les pensées de Jack à travers sa conversation avec un inconnu nommé Verge (Bruno Ganz), clone contemporain du Virgile qui guida Dante à travers les cercles de l’enfer. Où Jack ira, lui aussi, faire escale. On constate aussi que les victimes du placide tueur sont essentiellement des femmes décrites comme des bécasses insupportables (le personnage d’Uma Thurman est spécialement agaçant), intéressées ou larmoyantes. Tout en jouant sur des références à ses œuvres, le cinéaste (que Le Monde du 17 octobre a qualifié d’« alchimiste médiéval ») revient aussi à son goût pour l’esthétique nazie… Le problème, c’est que le propos est quand même largement fumeux et qu’on se lasse assez rapidement des élucubrations de ce pauvre Jack…