L’apocalypse zombie selon Jim Jarmush  

Le chef Roberston (Bill Murray) et ses adjoints Minny (Chloë Sevigny) et Ronnie (Adam Driver). DR

Le chef Roberston (Bill Murray) et ses adjoints Minny (Chloë Sevigny) et Ronnie (Adam Driver). DR

Comment trouver un (bon) film pour ouvrir Cannes? C’est la question que doit se poser annuellement Thierry Frémaux. Et sans doute le délégué général s’arrache-t-il les cheveux la nuit en y pensant. Car ouvrir le festival n’est pas une mince affaire. L’idée, c’est de frapper un grand coup pour surprendre les professionnels, les médias, le public évidemment qui, le plus souvent, est appelé rapidement à se rendre dans les salles obscures pour découvrir le film en question, tout cela avec une oeuvre qui allie des exigences artistiques, cinéphiliques et commerciales. Excusez du peu!
Parce qu’à Cannes, il fait bien le dire, on a tout vu. Parfois de grands ratages (ah, le petit Fanfan la tulipe avec Vincent Perez, le gentil Un homme amoureux, l’insignifiant Vatel ou encore le calamiteux Grace de Monaco), une autre fois, en 2009, un film d’animation (Là-haut), parfois des films appelés à devenir culte pour de bonnes (Le grand bleu de Besson) ou de piètres raisons (Da Vinci Code)  ou encore des œuvres d’Allen (Café Society, Minuit à Paris ou Hollywood Ending) parce que le cher Woody ne voulait jamais être dans la course à la Palme et qu’un film d’ouverture hors compétition l’arrangeait bien. Et puis il y a eu un thriller qui a secoué le landerneau cinématographique… même si c’est pour une absence de culotte. En 1992, Sharon Stone est quand même devenue instantanément une star, un soir d’ouverture, c’est le cas de le dire, en décroisant les jambes dans Basic Instinct
Enfin et ce n’est pas le moindre des soucis dans une fête aussi mondialement exposée que Cannes, il s’agit aussi d’avoir du beau monde sur le tapis rouge, histoire de nourrir la meute Kodak et ses clients affamés de stars, de mannequins et de toilettes pour faire rêver Kev et Liloo sur les réseaux sociaux…
Alors, pourquoi pas, après tout, un film de zombies pour ouvrir cette édition 2019 ? D’autant que, côté casting, Jim Jarmush semble carrément avoir pensé à la Croisette en le constituant…

Zelda (Tilda Swinton) manie parfaitement le sabre. DR

Zelda (Tilda Swinton) manie
parfaitement le sabre. DR

Dans la sereine petite ville de Centerville, 738 âmes, quelque chose cloche. La lune est omniprésente dans le ciel, la lumière du jour se manifeste à des horaires imprévisibles et chats et chiens commencent à avoir des comportements inhabituels. Personne ne sait vraiment pourquoi. Cependant les flics du coin ne s’alarment pas encore et se contentent de tancer Bob l’ermite, un homme des bois doublé d’un voleur de poulets. Cela dit, Ronnie, l’adjoint du chef Robertson, répète quand même un peu trop souvent : « Tout cela va mal finir… »
De fait, les morts-vivants soulèvent la terre des tombes du cimetière local et vont sauvagement casse-croûter dans le diner local. Autant le dire simplement, Fern, la patronne du café, et Lily, la femme de ménage, se retrouvent les tripes à l’air. Il est vrai que le premier mot que l’on entend prononcer dans The Dead Don’t Die, c’est « Beurk !»
Jim Jarmush est un grand habitué de la Croisette où il a montré la quasi-totalité de son œuvre. Et on vit ainsi des œuvres puissantes, piquantes, poétiques, contemplatives, ambitieuses aussi comme Stranger than Paradise (1984), Down by Law (1986), Mystery Train (1989), Dead Man (1995), Ghost Dog (1999), Coffee and Cigarettes (2003), Broken Flowers (2005) ou Paterson (2016)… Alors, étrangement, en voyant The Dead…, on se dit que le cinéaste aux cheveux blancs ne s’est pas vraiment foulé… Comme si ce pur film de genre n’était qu’une amusante escapade dans un univers, évidemment très codifié, dans lequel Jarmush s’amuse à injecter quelques réflexions sur le devenir de la planète ainsi que quelques private jokes sur le/son cinéma… Ainsi, il est question de la Terre sortie de son axe mais aussi des dérèglements climatiques dont le gouvernement américain nie la nocivité…

Iggy Pop, un zombie affamé de... café. DR

Iggy Pop, un zombie affamé de… café. DR

Côté cinéma, The Dead… est presque un jeu de piste pour cinéphiles passionnés puisqu’on y trouve des références à Nosferatu, Star Wars, Rencontres du 3etype, Frodon, George Romero, le motel de Psycho et on en oublie sans doute. Quant aux blagounettes sur son travail, Jarmush nous gratifie de dialogues du genre : Le chef Robertson : « Comment tu sais que ça va mal se passer ? » Ronnie : « C’était écrit dans le script ! » Le chef : « Tu as eu tout le script ? Moi, je n’ai eu que nos scènes… Quel salaud, ce Jim ! Moi qui ai tant fait pour lui… » Sans omettre les clins d’œil récurrents à la chanson country de Sturgill Simpson qui donne son titre au film.
Pour le reste, le duo, bientôt secondé par une fliquette fragile, va mollement faire la chasse à des morts-vivants verdâtres, démontés (ah, le bras par-dessus la tête !) et voraces, récitant des litanies où se mêlent café, xanax, sucettes, wifi, jouets… Comme tout amateur de films de zombies le sait, il convient de « tuer la tête », autrement un zombie ne s’avoue vaincu que lorsqu’on le décapite. A ce jeu, la police va recevoir l’aide précieuse de Zelda (Tilda Swinton), la nouvelle propriétaire (écossaise) des pompes funèbres locales. En parfaite émule de Beatrix Kiddo, l’héroïne du Kill Bill tarantinien (incarnée par Uma Thurman), la diaphane et intrigante Zelda, vêtue de son kimono immaculé, travaille brillamment du sabre… Et les têtes volent… Sans doute, pas assez malheureusement, pour empêcher les goules de mener à bien leur sinistre moisson. Dans la bonne tradition, trois jeunes gens venus de la ville, y passeront aussi…

Tom Waits derrière la barbe de Bob, l'ermite... DR

Tom Waits derrière la barbe de Bob, l’ermite… DR

Comme tout cela se déroule à un rythme (volontairement ?) paisible, on a le temps de suivre le tandem Bill Murray/Adam Driver en flics lents et un peu bas du front et de voir passer, plus ou moins brièvement, Chloë Sevigny, Iggy Pop, l’iguane passé zombie ou Steve Buscemi, solide supporter de Trump, portant une casquette rouge marquée Make America White Again et propriétaire d’un chien nommé Rumsfeld.
Bref, on a connu Jarmush plus ambitieux. Même si on mesure bien que cette « apocalypse zombie » (sic) n’est qu’un exercice de style sur des figures imposées, il nous laisse sur notre faim tant pour ceux qui survivront aux morts-vivants que pour la conclusion : « Quel monde de merde !».

THE DEAD DON’T DIE Fantastique (USA – 1h44) de Jim Jarmush avec Bill Murray, Adam Driver, Chloë Sevigny, Steve Buscemi, Danny Glover, Caleb Landry Jones, Rosie Perez, Iggy Pop, Sara Driver, RZA, Carole Kane, Austlin Butler, Luka Sabbat, Selena Gomez, Tom Waits. Dans les salles le 14 mai.

Nina, le coup de foudre et l’astéroïde  

Zéa Duprez incarne Nina. DR

Zéa Duprez incarne Nina. DR

C’est une jeune fille qui, pieds nus, court comme une dératée sur une route de campagne. Tout là-bas, au-delà du pont, son bus vient de partir… Et c’est un sonore « Putain ! » qui accompagne ce départ. Plus tard, arrivée enfin dans le parc d’attractions où elle est employée, il faudra à Nina expliquer son retard. Et on sent bien que les contraintes de ce petit boulot à frotter à la brosse le dos de dinosaures de carton-pâte, n’enchante pas spécialement l’adolescente…
Quelques jours dans la vie de Nina, gamine rebelle, ce pourrait être le titre du premier long-métrage de Romain Laguna. S’il ne s’intitulait pas Les météorites. Car c’est bien le passage dans le ciel héraultais d’un brûlant astéroïde qui va « conditionner » l’existence de la jeune fille. Elle y voit en effet une manière de signe… Comme l’augure de sa première grande histoire d’amour. Qui prend les traits de Morad, le frère aîné de sa collègue Djamila au parc Dinospace. Dans le quotidien ennuyeux de Nina, Morad, avec sa petite moto, son sourire charmeur, sa grande gueule de petit macho et le mystère qui va avec ses activités, probablement illicites, c’est tout bonnement l’aventure, la grande quête d’amour. Dans laquelle Nina, 16 ans, se lance tête baissée. Car c’est tout ce dont elle rêve. Et que la météorite lui avait promis… Et tant pis si l’incertitude règne quant à l’existence réelle de la météorite. Car Nina se demande si tout cela est vrai, si son histoire d’amour avec Morad a réellement eu lieu et même si elle n’est pas en train de devenir folle…

Morad (Abil Agab) et Nina. DR

Morad (Abil Agab) et Nina. DR

« J’avais envie, précise le metteur en scène, de suivre une jeune adolescente d’aujourd’hui, qui découvre l’amour et la sexualité – l’histoire ne dit pas si c’est effectivement sa première fois avec Morad, mais le film jouant avec les archétypes, on peut se l’imaginer. Je ne voulais pas pour autant que l’éveil sexuel soit le sujet du film, avec le registre naturaliste qu’il implique. Je voulais parler d’une fille qui s’éveille aussi dans son rapport au monde, à l’univers, à l’infiniment petit et à l’infiniment grand, à la croyance. »
En tournant dans sa région natale, dans le décor et l’imaginaire de son enfance, le cinéaste de 33 ans signe une ode à la nature. L’omniprésence d’une nature flamboyante contribue également à un glissement hors de la chronique réaliste. Laguna nous ramène, sur les pas de Nina, dans des escarpements sauvages que la jeune fille sillonne, silencieuse, tel un personnage de Pagnol, en quête, on le comprendra in fine, d’une certitude qu’elle rencontrera au bout de son périple. Et qui nous vaudra son plus grand et plus éclatant sourire.

Nina sur les routes de l'Hérault. DR

Nina sur les routes de l’Hérault. DR

Avec Les météorites, Laguna joue, en somme, la carte du film d’aventure. Film d’aventure du pauvre, glisse-t-il mais film d’aventure quand même avec ce pont jaune, qui revient deux fois dans le récit, et qui lui donne un petit côté, tout petit côté Indiana Jones…
C’est aussi dans le centre-ville de Béziers que va se développer une brève rencontre qui tient de Roméo et Juliette. Car Nina et Morad appartiennent à deux communautés différentes. D’un côté, Djamila avec son petit voile, Morad et son petit trafic, de l’autre Nina, son copain Alex qui travaille à la vigne avec son père et qui se prépare à rejoindre l’armée. « On ne va pas rester cachés dans notre montagne… », lance-t-il à Nina. Cependant, l’amour entre Nina et Morad n’est pas impossible. Les météorites nous montre, sans pathos, une fille et un garçon qui se ratent, une romance amoureuse, parmi tant d’autres, qui se passe mal. Mais qui n’empêche pas Nina d’y plonger tête baissée malgré les mises en garde de Djamila : « Il est marié, tu sais. Il va te jeter et tu vas venir pleurer… » Mais Nina n’en a cure : « Il me plaît. On verra bien ! ». De toute façon, le passage de la météorite lui donne raison sur toute la ligne. Alors, elle dévore, gourmande, ces instants en forme de coup de foudre qui font briller son regard…

Nina attend Morad dans le centre-ville de Béziers. DR

Nina attend Morad
dans le centre-ville de Béziers. DR

Parce qu’il avait plus envie de filmer des gens que de raconter une histoire, Romain Laguna a travaillé avec des acteurs non-professionnels recrutés au cours d’un casting sauvage, par petites annonces, à la sortie des lycées ou dans les rues. A deux mois du tournage, il a rencontré Zéa Duprez, lycéenne de terminale L, dans un concert de rap à Sète. « Avec, dit-il, cette tache sur le visage qui ressemble à une traînée de feu, comme si elle avait été brûlée par la météorite, elle était la passerelle idéale vers le fantastique. Zéa a quelque chose de très hypnotisant. Tout en étant très terrienne, elle a un regard presque halluciné. » Présente quasiment dans tous les plans du film, portant souvent le maillot de l’équipe nationale de football d’Algérie qu’elle a pris dans les affaires de Morad, Zéa Duprez apporte à Nina une vraie grâce mais aussi une fraîcheur digne, sans doute, des adolescents d’aujourd’hui quand elle envoie Morad (Bilal Agab) aux gémonies : « Tu crois que t’es un dieu ou quoi ? »
Avec son petit côté teen-movie campagnard d’où les adultes sont presque totalement absents, Les météorites est un beau premier film, baigné par la chaleur du sud et qui distille quelque chose de solaire mais aussi de nostalgique et de poignant. Comme la fin, déjà, d’un premier amour.

LES METEORITES Comédie dramatique (France – 1h25) de Romain Laguna avec Zéa Duprez, Bilal Agab, Oumaima Lyamouri, Nathan Le Graciet, Rosy Bronner, Camille Lignon, Charles Bousquet, Philippe Gonzales. Dans les salles le 8 mai.

Une déconne rock’n’ roll dans le grand bain gay  

L'équipe des Crevettes entre en piste...

L’équipe des Crevettes entre en piste…

« C’est ici, l’Association homosexuelle pour l’intégration, la tolérance et le respect dans le water-polo ? » Matthias Le Goff vient de pousser la porte du vestiaire dans une piscine. Le balèze Alex lui répond : « On ressemble à une bande de pédés ? » Le Goff ne sait pas trop où se mettre et bredouille un « Eh non… » auquel tout le vestiaire répond, dans un grand éclat de rire : « Eh bien, si ! » Voilà pour se mettre dans l’ambiance de cette comédie appelée certainement à faire pouffer les uns et irriter les autres.
Parce qu’il a tenu des propos homophobes lors d’une interview à une chaîne de télévision, Matthias Le Goff, vice-champion du monde de natation, est sanctionné par la Fédération française qui lui inflige trois mois de travail d’intérêt général. Mission ? Entraîner l’équipe des Crevettes pailletées qui se prépare à participer, en Croatie, à la compétition de water-polo des Gay Games. Explication fournie par Fred : « Les Gay Games, c’est comme les JO, en moins chiant et avec que des beaux mecs. »
En s’inspirant des aventures de son équipe de water-polo gay avec laquelle il parcourt le monde, de tournois en tournois, depuis sept ans, Cedric Le Gallo signe, ici, en compagnie de Maxime Govare, une comédie au scénario jubilatoire qui prône des valeurs comme la liberté ou le droit à la différence mais aussi l’outrance et surtout le triomphe de la légèreté sur la gravité de la vie. Car l’équipe de water-polo des Crevettes pailletées est assurément plus préoccupée par l’aspect festif que par celui du sport proprement dit. Cela même si les comédiens ont bien été obligés de s’initier (entre 2 à 6 mois de préparation) à cette discipline physiquement et tactiquement exigeante. Sans doute que le rétropédalage n’est pas une mince affaire mais il permet une punchline dont le film ne manque pas. Ainsi le gastronomique « Dans la crevette, le meilleur c’est la queue », le préventif « Il y a une règle dans l’équipe : pas de levrette entre crevettes » ou l’interrogatif : « Pourquoi vous mettez vos bites à l’air ? »

En route vers la Croatie et les Gay Games.

En route vers la Croatie et les Gay Games.

On a compris que le curseur de la finesse se situe entre gras et très gras mais Les crevettes pailletées compense par une énergie de tous les instants qui rend l’entreprise sympathique. Bien sûr, le film de Le Gallo et Govare n’est pas la première comédie qui se penche sur l’homosexualité sous l’angle de la comédie. On se souvient du Pédale douce (1995) de Gabriel Aghion mais les auteurs puisent plutôt leur inspiration, voire quelques références du côté du culte Priscilla, folle du désert (1994) où une troupe de drag queen traversait l’Australie à bord d’un bus rose ou encore du plus récent Pride (2013) où le message de tolérance passait aussi par un humour assez british.
Les Crevettes choisit clairement la déconne rock’n roll pour suivre les aventures d’une équipe de joyeux drilles en route pour une grosse compétition, les réalisateurs s’appliquant à peaufiner les caractères de chaque personnage. Plutôt antipathique parce qu’il est complétement en dehors de son milieu, l’hétéro Matthias Le Goff (Nicolas Gob) va –évidemment- avancer vers l’acceptation de l’autre. Dans l’équipe, Jean (Alban Lenoir) est le patron mais aussi celui qui cache un rude secret. Cédric (Michaël Abiteboul) est une Crevette tiraillée entre deux vies. Travaillant dans une banque et veillant au confort des autres, Alex (David Baïot) a vécu une histoire inachevée avec Jean. Xavier (Geoffrey Couët) représente une partie de la communauté gay moderne. Il ne cherche pas à être plus masculin ou moins féminin. Ou plus normal. Il est comme il est. Vincent (Félix Martinez) vient de sa campagne où il n’était pas bien accepté. Travaillant dans le restaurant de Jean, il découvre les Crevettes tout comme sa sexualité à travers un voyage initiatique. Damien (Romain Lancry) est lunaire et a toujours deux secondes de retard sur tout. Ou deux secondes d’avance. Joël (Roland Menou) est le doyen des Crevettes. Bougon, très militant et donc despote, c’est lui qui ose, à propos des (agressives) adversaires féminines de son équipe : « Dans lesbiennes, il y a hyène… » Enfin, Fred (Romain Brau) est une Crevette qui vient de changer de sexe. Très bourgeoise, très élégante mais aussi hystérique, elle déboule en Louboutin et cape Gauthier fuchisa et se sent totalement femme !

Matthias coache des sportifs imprévisibles. Photos Thibault Grabherr

Matthias coache des sportifs imprévisibles.
Photos Thibault Grabherr

Tous ces personnages compensent par leur verve et leur abattage les faiblesses de structure du film. La séquence de bamboula (tournée dans les Bains romains de Mulhouse) n’en finit plus. C’est le cas aussi de la promenade à travers l’Europe du bus à impériale qui emporte les Crevettes vers la Croatie. Mais, sur une bande son où l’on trouve le Boys Boys Boys de Sabrina ou I need a hero de Bonnie Tyler, il y a bien des choses savoureuses comme l’« organisation »  de Cédric pour faire croire à son conjoint qu’il est à un congrès professionnel ou la fin métaphorique et osée empreinte de folie et de gravité.
« Quand je pense, dit un personnage, qu’il y en a qui n’ont pas la chance d’être pédés ! » Serait-ce la morale de l’histoire ?

LES CREVETTES PAILLETES Comédie (France – 1h40) de Cédric Le Gallo et Maxime Govare avec Nicolas Gob, Alban Lenoir, Michaël Abiteboul, David Baïot, Roman Lancry, Roland Menou, Geoffrey Couët, Romain Brau, Félix Martinez. Dans les salles le 8 mai.

RENCONTRE Cédric Le Gallo : « De l’amitié, de la liberté, de l’exubérance… »

Tous les ans (ou presque), la Jonquille d’or des Rencontres du cinéma de Gérardmer est attribuée à l’équipe de film la plus foldingue de l’édition… Assurément, c’est la troupe autour du réalisateur Cedric Le Gallo qui peut revendiquer pleinement le titre. Car, en tournée dans l’est de la France, pour la promotion de leur film, Michaël Abiteboul, Geoffrey Couët, Félix Martinez et Roland Menou ont clairement fait le show sur la scène du cinéma du Casino géromois. Et pour donner le ton, en voilà un qui lâche : « C’est un film qui va rester dans les annales ! » Wouah…
Cedric Le Gallo, lui, recentre le débat : « Le titre du film vient de mon équipe de water-polo. Les Shiny Shrimps. L’idée est venue un soir dans une piscine : crevette pour le côté aquatique. Et pailleté pour le côté festif. Nous avons traduit le nom pour le film. Mais il y a de vrais gens derrière ce nom. Cela dit, s’il y a des choses vraies, il y a aussi de la fiction.» Et Le Gallo, qui co-signe (avec Maxime Govare) son premier long-métrage après avoir travaillé dans le journalisme audiovisuel, précise : « Ce n’est pas un film destiné qu’aux gays. Il est question d’amitié, de liberté, d’exubérance, avec sans doute un peu de vulgarité, mais si le film aide à la banalisation de l’homosexualité dans la société, c’est bien ». Sur le grand écran, souligne le cinéaste, les gays sont souvent des personnages sombres, sur fond de drogue, de sida, de prostitution : « Nos personnages sont des gens positifs parce que le groupe permet d’être ce qu’on veut… Et puis, ce sont des amis qui ont des soucis mais qui savent s’amuser. » Roland Menou observe : « Il faut être juste dans le jeu même si tu es toujours sur le fil ». Quant à Michaël Abiteboul, il résume ce qui apparaît comme le sentiment général de l’équipe : « C’est un rôle  »inrefusable » car rare. On ne me reproposera plus ça ! »
PS : La Jonquille d’or des Rencontres n’existe pas. Mais cette pure invention pourrait déboucher quelque chose de concret. On soumet l’idée.

Le water-polo, un sport gai et... gay. Photo Carolina Jaramillo

Le water-polo, un sport gai et… gay.
Photo Carolina Jaramillo

Petrunya, Rachel, Pablo, Max, Campbell, Adam, Ülys et les autres  

Quand tout le monde saute à l'eau pour trouver une croix. DR

Quand tout le monde saute à l’eau
pour trouver une croix. DR

FABLE.- Tous les ans, au moment de l’Epiphanie, Stip, petite bourgade de Macédoine, accueille une curieuse cérémonie religieuse… Un prêtre lance en effet une croix de bois dans la rivière et des centaines d’hommes se jettent à l’eau pour l’attraper. Car le bonheur et la prospérité sont assurés à celui qui y parvient. Ce jour-la, Petrunya plonge et s’empare de la croix avant tout le monde. Furieux, ses concurrents hurlent leur colère parce qu’une femme a osé participer à ce rituel. Tandis que le prêtre se désole, que la foule des hommes gronde, Petrunya tient bon. Elle a gagné sa croix et elle ne la rendra pas.
C’est en découvrant dans les médias l’histoire vraie d’une femme et d’une croix qui avait provoqué un tollé, en 2014, en Macédoine que la réalisatrice Teona Strugar Mitevska a eu l’idée de son cinquième long-métrage, une fable à la fois burlesque et grave sur la misogynie et le conformisme social. Dieu existe, son nom est Petrunya (Macédoine – 1h40. Dans les salles le 1ermai) est en effet une œuvre féministe et jubilatoire, entre tradition et modernité, dont l’héroïne est une grosse fille qui voit sa petite existence morne partir en miettes, tout simplement parce que, sur un coup de tête, elle a plongé dans une rivière…

Petrunya (Zorica Nusheva) entendue par la police. DR

Petrunya (Zorica Nusheva)
entendue par la police. DR

Commence alors un enchaînement de péripéties qui font parfois songer à l’univers du Forman des années tchèques ou aux premiers films de Kusturica. Au centre de cette aventure improbable et loufoque, Petrunya, des rondeurs à gogo, encombrée d’une mère envahissante qui lui répète de dire qu’elle a 25 ans alors qu’elle en a 32. Pire, le petit patron qu’elle rencontre pour trouver un job, lui lance : « Tu en fais 42 et tu es moche ! » Mais comme quelqu’un a filmé l’exploit de Petrunya avec son téléphone, les médias vont s’emparer de l’affaire. Et l’héroïne va finir au poste où, dans la meilleure tradition bureaucratique communiste, on va lui mettre la pression… Mais Petrunya, incarnée par la pétulante Zorica Nusheva, n’en a que faire. Car, après tout, Dieu est peut-être bien… une femme !

Rachel (Keira Knightley) et Stephan (Alexander Skarsgard).

Rachel (Keira Knightley)
et Stephan (Alexander Skarsgard).

PASSION.- Pilonnée par les bombes alliées, la ville de Hambourg n’est plus qu’un immense champ de ruines. Au sortir de la guerre, en 1946, le colonel britannique Lewis Morgan a en charge la reconstruction de la cité hanséatique dévastée. Rachel y rejoint son mari qui a trouvé la belle villa Lubert pour poser leurs bagages. En emménageant dans cette nouvelle demeure, Rachel découvre qu’ils devront cohabiter avec les anciens propriétaires, un architecte allemand et sa fille. Révoltée par cette promiscuité forcée avec l’ennemi, Rachel va cependant connaître des sensations troublantes face au séduisant Stephan Lubert…
Admirateur, dit-il, de David Lean qui savait bien capter l’intime et le grandiose, James Kent, le réalisateur de Cœurs ennemis (USA – 1h48. Dans les salles le 1ermai) adapte, ici, Dans la maison de l’autre, un roman du Gallois Rhidian Brook paru en France en 2015 et signe un triangle amoureux sur fond de guerre.

Rachel et son mari (Jason Clarke). Photos David Appleby

Rachel et son mari (Jason Clarke).
Photos David Appleby

Car la belle Rachel, souvent abandonnée par son mari, parti sur le terrain, va tomber sous le charme de cet architecte allemand qu’elle a fait refouler dans les combles de la vaste demeure. Mais, assez évidemment, Rachel montera rejoindre Stephan pour des étreintes fiévreuses. La reconstitution d’époque est soignée et les détails historiques sont bienvenus, qu’il s’agisse du combat d’arrière-garde des jeunes  terroristes allemands  haineux face aux Anglais ou encore de… la vaste trace sur le mur d’un tableau retiré… dont on comprend qu’il était le portrait du Führer. Mais, pour le cœur du récit, on observe, sans trop y croire, cette histoire de passion aussi soudaine que puissante. Car si le contexte est original, le traitement est passablement conventionnel. Jason Clarke est un Lewis Morgan traumatisé par le conflit et qui sent bien qu’il va perdre sa femme. Alexander Skarsgard est un Allemand qui n’a pas combattu le fascisme et qui trouve, dans cette brève rencontre avec Rachel, le moyen de se relever. Quant à Keira Knightley, elle est une Rachel diaphane qui ne guérit pas d’un drame familial terrible…

Loren et sa grand-mère. DR

Loren et sa grand-mère. DR

TEMOIGNAGES.- Ils se nomment Campbell, Jesi, Adam, Shayla, Luke, Stephen, Charlie, Matthew, Danny, Emma, Daniel, Artem, Cayden, Cole, Ülys, Lino, Moa, Isaiah ou Loren. Ils vivent en Floride, dans le Massachussets, en Californie, dans l’Oregon, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Australie, en Russie, au Canada, au Japon ou à Nantes. Tous, en quelques fractions de seconde, en quelques mots bredouillés, sur internet ou avec leur téléphone portable, font leur coming out. Avec, pour tous, la peur au ventre, la peur d’être jugés, condamnés, incompris, méprisés, haïs, battus, peut-être même tués. Face à la caméra, le Russe Artem explique : « Dans ma famille, ils disent que tous les gays doivent être détruits… »

Artem, jeune Russe violoniste. DR

Artem, jeune Russe violoniste. DR

Avec Coming out (France – 63 minutes. Dans les salles le 1ermai), Denis Parrot, monteur image et infographiste, né en région parisienne en 1974, signe son premier film documentaire en tant que réalisateur. Pour expliquer comment lui est venue l’idée de son film, le cinéaste indique : « Il y a deux ans, je suis tombé sur une vidéo YouTube : un jeune avouait son homosexualité à sa grand-mère au téléphone et se filmait avec sa webcam. On sentait chez lui une immense difficulté à parler, la peur de ne pas être compris ou accepté. On devinait aussi qu’il anticipait ce moment depuis des mois ou même des années. La vidéo durait dix minutes, et pendant neuf minutes, avant qu’il ne parvienne à avouer, il y avait beaucoup de silences, de phrases banales du quotidien. Cette vidéo m’a beaucoup ému, non seulement par rapport au dispositif, très simple, un peu tremblotant, mais aussi par ce qu’elle dévoilait de non-dits dans ses silences… » Parrot va constater que des milliers de telles vidéos existent sur YouTube. Les considérant comme des images d’archives contemporaines, Parrot s’est livré à un gros travail d’écriture pour réunir toutes les thématiques (gay, lesbienne, bi, trans) qu’il voulait aborder… Le montage de ces vidéos le plus souvent bouleversantes, parfois souriantes, donne sa forme à ces témoignages qui sont autant de véritables révélations pour leurs (jeunes) auteurs. Avec aussi le souci de partager une expérience intime et difficile tout en rompant l’isolement et la solitude. Le souci du cinéaste était de faire bouger les lignes. Il y parvient !

Pablo (Juan Pablo Olyslager, à dr) et son ami Francisco.

Pablo (Juan Pablo Olyslager, à dr)
et son ami Francisco.

THERAPIE.- Habitant de Guatemala City, Pablo, 40 ans, est un « homme comme il faut ». Il est marié, vit dans un univers feutré, sa femme Isa est charmante et ses deux enfants sont merveilleux. Autour de lui, gravite une grande famille avec un père plutôt bougon, une mère plutôt envahissante, un frère attentionné… Pablo pratique aussi sa religion avec ferveur et assiduité. Mais, en tombant amoureux de Francisco, Pablo va passer de l’autre côté du miroir. D’abord effondrée puis anxieuse des conséquences, sa famille, appuyée par son Église, décide de l’aider à se « soigner ». Dieu aime peut-être les pécheurs, mais il déteste le péché.

Pablo en pleine thérapie de conversion. Photos François Silvestre de Sacy

Pablo en pleine thérapie de conversion.
Photos François Silvestre de Sacy

« A l’origine de l’histoire de Pablo, il y a le récit, explique le réalisateur Jayro Bustamante, que m’a fait un homme de sa vie, de son homosexualité. Ce qui aurait pu être le simple récit d’un coming-out est devenu peu à peu beaucoup plus complexe car je réalisais que j’avais face à moi un homme qui était gay et homophobe à la fois… » Pour le Franco-guatémaltèque Bustamante, remarqué avec Ixcanul (2015), son premier long-métrage de fiction primé à la Berlinale, Tremblements (Guatemala – 1h47. Dans les salles le 1ermai) est l’occasion de se pencher sur la manière dont la société de son pays natal pèse sur la condition des gays. Comme l’a fait très récemment Joël Edgerton, avec Boy Erased, le cinéaste entraîne le spectateur dans l’atmosphère étouffante et mortifère d’une thérapie de conversion que Pablo, sous la pression de sa famille convaincue de la pertinence du « traitement », accepte de suivre et qu’il va payer le prix fort. Comédien très connu au Guatemala, Juan Pablo Olyslager prête à Pablo un physique ténébreux et incarne un type enfermé dans un mode de vie qu’il n’a pas choisi et qu’il subit rudement. Quasiment en apnée, on subit un cheminement qui, dans l’univers froid d’une église évangéliste, va jusqu’à la castration chimique en plus de l’enseignement religieux, du coaching sur la masculinité et d’un régime alimentaire spécial ! Une plongée terrible dans la vie d’un homme mis au ban de sa famille et de la société.

Max (François Cluzet) déprime... DR

Max (François Cluzet) déprime… DR

COPAINS.- Franchement, Max n’a pas la frite. Plus préoccupé que jamais, il est parti dans sa belle maison au bord de la mer pour tenter de se remettre la tête à l’endroit. Mais il sait que bientôt, pour faire face à des soucis financiers, il devra vendre… Et c’est justement le moment que choisit sa bande de potes, qu’il n’a pas vue depuis plus de trois ans, pour débarquer par surprise, histoire de lui fêter dignement son anniversaire ! La surprise est entière mais l’accueil l’est beaucoup moins… Orchestré par Max, commence alors une comédie du bonheur qui sonne faux et qui va surtout mettre le groupe dans des situations pour le moins inattendues…

Les copains et le soleil qui se couche sur le Cap Ferret. DR

Les copains et le soleil qui se couche
sur le Cap Ferret. DR

En 2010, Guillaume Canet faisait un malheur dans les salles françaises avec Les petits mouchoirs qui totalisait, in fine, 5,4 millions d’entrées. Presque dix ans plus tard, Canet remet le couvert et réunit à nouveau (même s’il paraît qu’ils étaient un peu réticents au départ) François Cluzet, Marion Cotillard, Gilles Lellouche, Laurent Lafitte, Benoît Magimel, Pascale Arbillot, Joël Dupuch et même (très furtivement) Jean Dujardin, rejoint, ici, par José Garcia en robuste dragueur… Donc, les enfants ont grandi, d’autres sont nés, les parents n’ont plus les mêmes priorités. Mais il y a toujours, au-delà des retrouvailles, des embrouilles, des bobards, des amours, des accolades, des coups de gueules et même le running gag de la nounou mal embouchée qui, tout en s’occupant bien du bébé d’Eric, pourrit singulièrement le père. Bref, on regarde Nous finirons ensemble (France – 2h15. Dans les salles le 1ermai) avec un sentiment mélangé. Il y a d’une part, la jolie nostalgie des copains d’abord et puis, d’autre part ou en même temps, l’impression que tout cela tourne à vide pour finir par parler faux. Et comme le film est aussi agaçant par son côté « dépliant publicitaire » pour le bassin d’Arcachon et le Cap Ferret, on a décroché avant la fin. Sans avoir l’impression d’avoir raté grand’chose.

Alex et Lila en partance pour un rêve terrifiant  

Pour son 8e film avec André Téchiné, Catherine Deneuve incarne Muriel. DR

Pour son 8e film avec André Téchiné,
Catherine Deneuve incarne Muriel. DR

Bon, ok, ça fait un peu nécro (avant l’heure) mais on dit tellement souvent que Catherine Deneuve est formidable en grand’mère, qu’on avait envie de vérifier qui est encore sur le marché… dans sa tranche d’âge. Et là, ma foi, il faut bien dire qu’on déchante. Car elle est bien seule, la grande Catherine sur les écrans français contemporains. Où sont donc passées les Nicole Garcia, Marie-Christine Barrault, Dominique Lavanant, Charlotte Rampling, Brigitte Fossey, toutes des actrices de sa génération ?
Alors, en chemise canadienne ou en Barbour, Catherine Deneuve fait bien le job. Trapue, le cheveu en bataille, les traits parfois tirés et les yeux clairs, pour la huitième fois devant la caméra de Téchiné, elle incarne Muriel, la patronne d’un gros élevage de chevaux. Dans les écuries ou du côté du manège, elle mène énergiquement sa barque, sous le regard du vieux Youssef et de quelques employés fidèles.
L’adieu à la nuit est le 24long-métrage d’André Téchiné, vétéran du cinéma français d’auteur, qui retrouve, ici, sa comédienne fétiche à laquelle il a donc confié le rôle d’une grand-mère qui voit débouler, dans son haras, Alex, son petit-fils, qu’elle n’a plus vu depuis des lustres. Le gamin est devenu un jeune homme plutôt taiseux, voire mal embouché qui ne tarde pas à intriguer Muriel. De loin, elle l’aperçoit, en effet, prier avec force « Allah Akbar » avant de replier son tapis de prière et de retourner dans sa chambre…
C’est une éclipse de lune totale qui ouvre, au générique, L’adieu à la nuit et on peut sans doute lire ce phénomène comme une extinction métaphorique des valeurs des Lumières. Mais c’est par un beau travelling sur des cerisiers en fleurs que le cinéaste nous amène à Muriel et à cette paisible campagne du sud-ouest où l’on imagine, évidemment naïvement, que rien de grave ne peut survenir…

Muriel et son petit-fils Alex (Kacey Mottet Klein). DR

Muriel et son petit-fils Alex
(Kacey Mottet Klein). DR

Or L’adieu à la nuit est bien une œuvre sans constante tension qui tient du polar, du fantastique (le sanglier dans la nuit), du film de braquage, du western même, sans doute à cause des chevaux et de la liberté qu’Alex éprouve lorsqu’il monte.
Alternant les grands récits romanesques et les histoires intimes, souvent à tonalité autobiographique, Téchiné a traité, au fil de sa carrière, des thèmes liés aux mœurs et à l’évolution de la société contemporaine comme l’homosexualité, le divorce, l’adultère, le délitement familial, la prostitution, la délinquance, la toxicomanie, le sida et désormais, ici, la tentation du jihad chez les jeunes Français.
C’est en lisant Les Français jihadistes, le livre de David Thomson aux éditions Les Arênes, que Téchiné s’est approché du sujet (très actuel et, ô combien, brûlant, polémique et clivant) de son nouveau film sur lequel il a fait se poser le regard d’une personne de sa génération. Cela afin de créer une sorte de champ/contrechamp entre Catherine Deneuve et des dialogues bruts de jeunes jihadistes prélevés directement dans le réel. Enfin, le motif de la transition juvénile qu’est l’adolescence appartient pleinement au registre téchinien pour poser la question : que ferait-on à la place de Muriel ?

Alex en partance pour le jihad en Syrie. DR

Alex en partance pour le jihad en Syrie. DR

Loin de toute approche sociétale, la dimension « paysagère » du film l’empêche, le cinéaste s’en va donc observer, en cinq chapitres (correspondant aux cinq premiers jours du printemps 2015) et un épilogue, la manière dont Alex mais aussi son amie Lila et leur copain Bilal organisent les quelque jours qui précédent leur départ, non point pour le Canada comme Alex le laisse entendre à sa grand-mère, mais bien pour la Syrie de Daech en passant par Istanbul…
Alors que le personnage de Muriel est taraudé par les questions, par le doute, une douleur grandissante et l’approche de la dépression, Téchiné décrit, presque par le menu, un terrifiant processus de déshumanisation. A Alex qui lui demande « Tu feras quoi si je meurs ? », Lila, avec une expression quasiment angélique, répond : « Je serai fière ! » Mais la force du film réside aussi dans le fait que le réalisateur, loin de toute caricature, ne juge pas ses personnages. Muriel, elle-même, révèle des zones d’ombre alors qu’Alex et Lila, malgré leur rêve très toxique, demeurent aussi de jeunes adolescents (encore)… humains.
Autour de ce trio, Téchiné va faire intervenir deux personnages qu’il situe en contrepoint. Persuadé que c’est Alex qui a dérobé à Muriel les milliers d’euros nécessaires au voyage vers la Syrie, Youssef, son associé maghrébin (Mohamed Djouhri avec un faux air de Tommy Lee Jones), s’emporte contre les types qui salissent l’islam. Avec Fouad, Muriel se confronte à un repenti revenu de Syrie. Sollicité par la grand-mère pour « raisonner » Alex, Fouad lâche : « Faut l’empêcher de partir, c’est tout » en précisant : « Je sais très bien comment ça va se passer. Il ne reviendra pas… »

Lila, la future épouse d'Alex (Oulaya Amamra). DR

Lila, la future épouse d’Alex
(Oulaya Amamra). DR

Déjà présent chez Téchiné dans Quand on a 17 ans (2016), Kacey Mottet Klein est cet Alex, récemment converti et constamment tourmenté, qui se « nourrit » sur internet, de la parole de prédicateurs vantant la gloire de héros qui grandissent et meurent au combat… Découverte dans le remarquable Divines (2016), Oulaya Amamra apporte avec brio à Lila des expressions de grâce enfantine suivies de visages fermés et durs. Aimable employée dans une maison de retraite où elle s’occupe avec tendresse des pensionnaires, Lila se mue en future épouse jihadiste distillant, sans états d’âme, l’appel à la guerre sur les réseaux sociaux.
S’achevant sur un ultime plan positif dans une fin ouverte, L’adieu à la nuit est une approche intéressante, portée par une mise en scène énergique, de la radicalisation islamiste dans la France d’aujourd’hui et des choix funestes d’adolescents en passe de devenir monstrueux. Les questions posées par Téchiné, même dans une proposition de fiction, méritent d’être écoutées…

L’ADIEU A LA NUIT Drame (France – 1h43) d’André Téchiné avec Catherine Deneuve, Kacey Mottet Klein, Oulaya Amamra, Stéphane Bak, Kamel Labroudi, Mohamed Djouhri, Amer Alwan, Jacques Nolot. Dans les salles le 24 avril.

Un couple contaminé par l’angoisse du doute  

Roman (Pio Marmaï) à son travail. DR

Roman (Pio Marmaï) à son travail. DR

Prise de convulsions, une nuit, une petite fille est emmenée d’urgence par ses parents à l’hôpital. Quelques heures plus tard, la fillette sauvée se repose… Face à un médecin, son père et sa mère tombent, eux, des nues quand ils l’entendent dire que des traces de cocaïne ont été trouvées dans l’organisme de l’enfant…
Tandis que les faits font l’objet d’un signalement à la police, Romain, le père, craque. Dans un souffle, il lâche : « C’est moi ». Et confie que son addiction dure depuis longtemps, des années : « Au début, c’était quand on sortait, ensuite je suis tombé dedans ». Depuis, Roman, qui travaille comme chirurgien-dentiste, consomme tous les jours. D’ailleurs, dans la séquence pré-générique, on découvre comment Roman flippe lorsqu’il n’arrive pas à joindre son dealer. Le manque, soudain, devient criant, douloureux, une véritable plaie qui le martyrise… Dès le départ du film, on se retrouve dans un système qui déraille où Roman évolue sur le fil, au bord du précipice.
En s’appuyant sur une histoire vraie (voir ci-dessous), Audrey Diwan, pour sa première réalisation, met en scène -sinon avec ses ressorts, du moins, avec ses ressources- un thriller intime. En même temps, au-delà du suspense, Mais vous êtes fous repose sur un triangle amoureux où la drogue intervient comme une maîtresse…

Camille (Céline Sallette), une femme taraudée par le soupçon. DR

Camille (Céline Sallette), une femme
taraudée par le soupçon. DR

Parce qu’elle a été nourrie au bon lait d’auteurs comme Robert Bresson, Ken Loach ou Hirokazu Kore-eda, la cinéaste s’applique, ici, à dire beaucoup de choses en usant d’une belle économie de moyens. Dans le même temps, Audrey Diwan partage aussi le goût de son compagnon Cédric Jimenez (pour lequel elle a signé trois scénarios dont ceux de La French en 2012 et HHhH en 2015) pour le film noir et le cinéma américain.
Autour de ces deux approches, Mais vous êtes fous se concentre d’abord sur le personnage de Roman, de ses relations avec Camille, sa femme mais aussi Bianca et Lucie qu’il aime, toutes, réellement. C’est autour de Roman que vont s’organiser les « éléments extérieurs » que sont l’intervention de la médecine (pour le sevrage de Roman), de la police (ah, l’appartement ravagé par la perquisition, véritable métaphore d’une existence saccagée), des services de la DDASS pour le placement des fillettes ou encore de l’avocate de Roman sans oublier le court coup de projecteur sur les parents de Camille : « On lui avait ouvert les bras. Maintenant, on fait comme s’il était mort… »

Roman et Camille, un couple qui s'aime toujours. DR

Roman et Camille, un couple
qui s’aime toujours. DR

Le second et le troisième actes du film vont, eux, se focaliser d’abord sur Camille puis sur le couple tandis que le thriller cède le pas, cette fois, au drame conjugal. Passant de la colère à l’amour et réciproquement, Camille est prise dans la spirale vertigineuse du doute. Sitôt que Roman se rend dans la salle de bains, c’est une sourde et contagieuse angoisse qui s’empare de Camille. Tout est pareil et plus rien n’est pareil. Plus rien ne semble possible et pourtant Camille et Roman s’aiment toujours, même contre le reste du monde. Désormais l’inquiétude et le soupçon appartiennent inévitablement à leur quotidien.
Avec un jeu volontairement rentré, Pio Marmaï est un père paumé qui aime profondément ses filles et qui a profondément peur de les perdre. Roman est un père très présent, très tactile et qui, par là même, paradoxalement, contamine ses filles… Quant à Céline Sallette qui s’impose de plus en plus comme l’une des meilleures comédiennes de sa génération, elle est une Camille prise entre la raison qui doit la mener à la séparation et la passion qui la force au recommencement. D’un seul regard dans un visage défait, dans un état d’abandon proche du somnambulisme, Céline Sallette réussit à faire affleurer toutes les questions, tous les doutes, toutes les affres d’une Camille en état de sidération… Sans poser de jugement moral sur l’addiction de Roman et sur le drame qu’elle provoque, Audrey Diwan pose la question : « L’amour a-t-il une chance quand la confiance est rompue ?». Et cela nous vaut une œuvre dense et prenante. Une réussite !

MAIS VOUS ETES FOUS Drame (France – 1h35) d’Audrey Diwan avec Pio Marmaï, Céline Sallette, Carole Franck, Jean-Marie Winling, Lola Rosa Lavielle, Keren-Ann Zajtelbach, Maxence Tual, Valérie Donzelli, Jeanne Rosa, Anne Loiret, Laurent Bateau. Dans les salles le 24 avril.

Roman et ses filles… DR

Roman et ses filles… DR

RENCONTRE Audrey Diwan : « Une impression de puissance qui ne dure pas »

« Par l’entremise d’une amie, j’ai rencontré, en 2012, une jeune femme à la sensibilité très particulière. Nous étions dans un parc où j’étais venue avec mes enfants. En les regardant, elle a soufflé : tu as de la chance de les avoir, toi… » Venue aux Rencontres du cinéma de Gérardmer, Audrey Diwan a évoqué ainsi la naissance de son premier long-métrage comme réalisatrice. Car la jeune femme lui raconte alors une vie « normale », un mari présent qui s’occupait beaucoup de leurs deux enfants. Et puis, un jour, la révélation qui explose comme une bombe… « Il y avait un état de sidération chez cette femme quand elle parlait. Il y avait de la colère mais aussi de l’amour ».
Après avoir été journaliste, éditrice, écrivaine et scénariste, Audrey Diwan passe donc derrière la caméra pour un thriller intime où elle voulait traiter la drogue comme une maîtresse qui s’immisce dans le couple mais sans jamais poser de jugement moral. « J’ai fait pas mal de recherches. J’ai discuté avec des labos pour comprendre ce phénomène invasif souvent lié à la pénibilité. Aujourd’hui, il faut pouvoir tenir et souvent on a le sentiment qu’on ne va pas y arriver. Alors la drogue donne une impression de puissance qui ne dure pas. Et puis, j’ignorais l’aspect contagion… » Pour Mais vous êtes fous, la cinéaste peut s’appuyer sur deux beaux comédiens. « J’avais rencontré Céline Sallette il y a dix ans, pour une interview. Nous sommes devenues amies et j’ai écrit le personnage de Camille en pensant à elle. Elle a une concentration extraordinaire, un jeu total et un abandon complet ». Quant à Pio Marmaï, il sortait du tournage de En liberté ! de Pierre Salvadori où il était dans le burlesque complet : « Et moi, je lui ai demandé tout le contraire ! D’en faire toujours moins, de rentrer constamment ses émotions. Et il l’a fait avec une facilité déconcertante ! »

Victor, Célia et leur petite entreprise  

Victor (Arthur Dupont), Max (Bruno Bénabar) et Célia (Alice Belaïdi). DR

Victor (Arthur Dupont), Célia (Alice Belaïdi)
et Max (Bruno Bénabar). DR

En 1999, avec Ma petite entreprise, Pierre Jolivet séduisait un large public en racontant l’aventure d’Ivan (Vincent Lindon), patron d’une petite boîte de menuiserie, aux prises avec des assureurs indélicats et qui décidait de passer à l’action, y compris avec des moyens pas vraiment légaux… Près de vingt ans plus tard, le cinéaste revient à ce cinéma social qu’il affectionne, cette fois en contant l’histoire de Victor, jeune coiffeur dans une grande franchise, bien décidé, avec son ami Ben, à ouvrir leur propre salon de coiffure… Mais Ben va se tuer tragiquement dans un accident et Victor se retrouve avec un sacré dossier sur les bras. Car Ben devait apporter une quote-part importante dans le financement du projet…
Ne sachant plus trop où donner de la tête, Victor est sur le point de renoncer. Mais il se souvient qu’avec son amie Célia, il avait déjà eu cette envie de petite entreprise. Mais c’était il y a longtemps, à l’époque où ils faisaient leurs études. A l’époque aussi, Victor et Célia étaient ensemble. Aujourd’hui, à l’association proposée par Victor, Célia répond simplement : « Non ». Mais c’est sans compter sur le petit et délicieux frisson qui naît à l’idée de mener sa propre barque professionnelle…
Au sortir des Hommes du feu, après des mois passés dans une caserne, à être confronté au feu, aux drames, aux blessures, Jolivet a eu envie de changer de registre. Victor et Célia, né d’une rencontre avec de jeunes entrepreneurs (voir ci-dessous) est une manière d’aborder le désir de certains trentenaires de s’en sortir en refusant de subir, de jeunes gens qui partent du principe que rien n’est écrit et qui font le choix -le plus souvent périlleux- de rebattre leurs cartes.

Alice Belaïdi, une Célia à la tête sur les épaules. DR

Alice Belaïdi, une Célia
à la tête sur les épaules. DR

Mêlant les registres de la comédie sociale et de la comédie sentimentale (Victor et Célia vont-ils finalement réussir aussi leur romance ?), le cinéaste raconte, par le menu, les péripéties dans lesquelles l’ouverture de leur salon de coiffure, va entraîner Victor et Célia et aussi comment l’une et l’autre vont grandir au milieu des embûches. Car, dans sa quête irrépressible d’indépendance, le jeune couple va tout expérimenter. La paperasse, le crédit, la banque, les charges, les réglementations en tous genres et, globalement, tous les obstacles liés à la création d’une petite entreprise. Et tant pis s’il faut raconter n’importe quoi à la brave dame qui s’inquiète des nuisances avant de leur louer les murs du futur salon… Dans ce domaine, avec des situations souvent amusantes (ah, l’arnaque à la start-up Coiff.com) et des dialogues joliment ciselés (« Je veux bien être pendu, dit Victor, mais je choisis la corde ») Jolivet réussit son coup grâce à une mise en scène vivante, fluide et rythmée. D’autant que le cinéaste évite le quart d’heure de trop qui aurait pu plomber l’histoire…
Enfin Pierre Jolivet peut s’appuyer sur le joli tandem composé par Arthur Dupont, vu naguère, en Jérôme Kerviel dans L’outsider de Christophe Barratier, et Alice Belaïdi qu’on a vu dans l’un des rôles principaux de la série télé Hippocrate

Arthur Dupont en Victor insouciant mais en mouvement. DR

Arthur Dupont en Victor insouciant
mais en mouvement. DR

Tandis que Victor apparaît comme un personnage solaire, parfois insouciant ou indécis mais toujours en train d’avancer quitte à contourner le problème, Célia est le maillon fort des deux. Elle a les pieds sur terre, elle est plus mûre, plus pondérée et elle gère : sa grand-mère, son couple, son patron libidineux, son manque de fric… Si elle ose moins parce qu’elle a sans doute davantage conscience des risques, elle a la tête bien faite et Victor le sent bien…
Autour d’eux, Jolivet a réuni des seconds rôles attachants et drôles comme Bruno Bénabar, le chanteur qui campe, à contre-emploi, un comptable pas piqué des hannetons, Bérengère Krief en infirmière bonne copine jamais avare d’une histoire infâme mais on aime beaucoup aussi le personnage de Bernadette qui candidate pour travailler dans le nouveau salon et affirme : « Moi, ce que je ne veux pas, c’est travailler pour des cons ! »
Victor et Célia est une bonne comédie qui distille une charmante et sympathique énergie.

VICTOR ET CELIA Comédie (France – 1h31) de Pierre Jolivet avec Arthur Dupont, Alice Belaïdi, Bruno Bénabar, Bérengère Krief, Adrien Jolivet, Tassadit Mandi, Aurélien Portehaut, Sarah Kristian, Christophe Gendreau. Dans les salles le 24 avril.

Un jeune couple en quête d'indépendance. DR

Un jeune couple en quête d’indépendance. DR

RENCONTRE Pierre Jolivet : « Je suis très proche de la vraie vie des vrais gens »
L’œil pétillant et le verbe rapide, Pierre Jolivet, venu aux Rencontres du cinéma de Gérardmer, constate : « Vous savez quand on choisit un sujet de film, il faut qu’il y ait des ramifications internes fortes pour que ça tienne les deux années et plus pendant lesquelles on va travailler dessus… » Le réalisateur sait de quoi il parle, lui qui, depuis 1985, compte pas moins de dix-sept longs-métrages à son actif. Des œuvres dans lesquelles la dimension sociale est très souvent présente. « Longtemps après, je reviens vers le sujet de Ma petite entreprise… C’est la Nouvelle vague qui a fait disparaître le cinéma social. Il a fallu attendre Claude Sautet pour revenir à cette thématique… Quand je préparais Ma petite entreprise, personne ne voulait m’aider. On me disait : ça ne va intéresser personne. Oui, bien sûr, il y a seulement 75% des Français qui sont dans de petites entreprises !»
Le metteur en scène est assez fier, dit-il, d’avoir été le premier à évoquer des histoires de… gilets jaunes. En effet, Fred, en 1997, parlait d’un grutier au chômage et, en 2015, dans Jamais de la vie, Olivier Gourmet était un ancien syndicaliste reconverti en agent de sécurité qui noyait sa solitude dans l’alcool…
« Dans mon enfance, à Maisons-Alfort, se souvient le cinéaste, il y avait beaucoup de petites entreprises, des garages, des menuisiers… Je suis très proche de cela, de la vraie vie des vrais gens. Il y a souvent des artisans dans mes films. Le geste juste me plaît. » Le geste juste, Arthur Dupont et Alice Belaïdi l’ont travaillé sérieusement pendant une semaine en apprenant vraiment à faire des coupes au ciseau… C’est en discutant, dans son quartier à Paris, avec deux jeunes coiffeurs qui venaient d’ouvrir leur salon que Pierre Jolivet a eu l’idée de son film : « Quand on a ouvert la boîte, disaient-ils, on ne dormait plus… » Ces jeunes entrepreneurs, constate le cinéaste, ont une obsession : retrouver la liberté, l’indépendance et le plaisir… « Depuis, mes jeunes coiffeurs ont déjà ouvert un second salon. Mais eux, ce sont des bêtes. Pas comme mes personnages… »

 

Manille, le vélo, l’école publique et une belle sensuelle  

Le policier Moises Espino (Allen Dizon) en action. DR

Le policier Moises Espino (Allen Dizon)
en action. DR

DROGUE.- Flic en civil, Moises Espino traque les dealers dans les quartiers pauvres de Manille. Mais aux trafiquants qui sont pris la main dans le sac, en succèdent d’autres qui poursuivent, imperturbablement, le lucratif business. Avec Elijah, son indic qui travaille comme agent d’entretien au commissariat, Espino va participer à une grosse descente de police pour faire tomber Abel Bautista, un caïd de la drogue. S’il réussit d’abord à échapper par les toits aux policiers des sections d’intervention du SWAT, Abel tombera néanmoins sous les balles. Le sac à dos bourré de liasses de billets et de sachets de poudre qu’il emportait, va se retrouver entre les mains d’Elijah…

L'indic (Elijah Filamor) en plein trafic. DR

L’indic (Elijah Filamor) en plein trafic. DR

Réalisateur philippin de 58 ans, Brillante Ma. Mendoza a été, à plusieurs reprises, remarqué dans de grands festivals. Ainsi, à Cannes, il a été dans les sélections officielles notamment avec Serbis (2008), Kinatay, prix de la mise en scène en 2009 ou encore avec Ma’Rosa (2016) qui valut à la comédienne Jaclyn Jose le prix d’interprétation féminine. En compilant une série d’histoires recueillies auprès de personnes impliquées dans le trafic de drogue aux Philippines, Mendoza a écrit le scénario de Alpha – The right to kill (Philipines – 1h34. Dans les salles le 17 avril) qui plonge, avec une précision quasiment documentaire, dans les parcours d’un policier et de son indic, les deux partageant bien des points communs, notamment dans leur vie de famille, dans leurs faiblesses coupables et évidemment dans leur volonté de s’en sortir. Le style du « cinéma-vérité » avec ses caméras portées suivant au plus près des personnages souvent filmés en gros plan, convient parfaitement à ce récit très violent où tous les coups sont permis et où la mort rôde en permanence… La guerre contre la drogue menée aux Philippines repose sur la manière forte et les petits trafiquants comme les consommateurs sont exécutés dans les rues. Sans que, pour autant, les gros trafiquants semblent en souffrir. Dans le vacarme incessant de Manille, Alpha le montre avec une impressionnante acuité !

Raoul Taburin (Benoît Poelvoorde) et son ami Hervé (Edouard Baer). DR

Raoul Taburin (Benoît Poelvoorde)
et son ami Hervé (Edouard Baer). DR

IMPOSTURE.- Depuis son plus jeune âge, Raoul Taburin n’a jamais réussi à tenir en équilibre plus de trois secondes sur un vélo. Totalement humiliant pour le fils d’un facteur qui aimerait bien voir le rejeton prendre sa succession. L’existence du petit Raoul va consister à trouver des subterfuges afin qu’on ne démasque pas son douloureux secret… Pour donner le change, Taburin va devenir une référence du… vélo. Dans son garage de Saint Céron, il n’a pas son égal pour tout ce qui a trait aux pignons, aux chambres à air, aux dérailleurs… Raoul Taburin voudrait bien faire savoir qu’il ne sait pas rouler à vélo mais les mots s’étranglent dans sa gorge. Lorsque la belle Madeleine – qui l’avait vue, écolière, s’envoler dans les airs sur son vélo et tomber dans un lac- lui fait jurer, en l’épousant, de ne jamais monter sur un vélo, Raoul consent immédiatement. L’arrivée, dans le village, du photographe Hervé Figougne va perturber un peu plus la vie de Raoul…

Raoul et sa femme Madeleine (Suzanne Clément). DR

Raoul et sa femme
Madeleine (Suzanne Clément). DR

Père du très célèbre Petit Nicolas, Jean-Jacques Sempé est, on le sait, un grand amateur de petite reine et son album Raoul Taburin a un secret, publié en 1995 chez Denoël, est une douce évocation de cette passion. Le dessinateur, tout en pensant que l’aventure d’un film était risquée, était aussi emballé par l’idée… C’est Pierre Godeau qui, sur un scénario de Guillaume Laurant, met donc en scène ce Raoul Taburin (France – 1h30. Dans les salles le 17 avril) auquel il a donné une tournure délicate, poétique et drôle, s’abstenant de retournements de situations et de grosses ficelles narratives pour rester fidèle à l’élégance tendre du récit dessiné de Sempé. Tournée à Venterol dans la Drôme et le plus souvent racontée en voix off, l’aventure intime de Raoul Taburin, vieil enfant persuadé d’être un imposteur, distille un charme certain. Le vélo de Raoul, qui a sa vie et sa respiration propres, confère une petite touche fantastique à une histoire solaire et chaleureuse. Enfin, Raoul Taburin séduit aussi par un bon duo de comédiens au diapason. Bobo parisien dans La lutte des classes, Edouard Baer cultive, ici, plus de nuances avec cet Hervé qui conquiert Raoul par le fait qu’il ne sait pas rouler à vélo. Quant à Benoît Poelvoorde, libraire allumé dans Blanche comme neige, il porte la salopette de Raoul et lui apporte une touchante fragilité d’autant plus pathétique qu’elle est muette… Un beau moment de cinéma !

Paul (Edouard Baer), Corentin (Tom Levy) et Sofia (Leïla Bekhti). DR

Paul (Edouard Baer), Corentin (Tom Levy)
et Sofia (Leïla Bekhti). DR

MIXITE.- Quittant leur appartement parisien avec une confortable plus-value, Sofia, brillante avocate d’origine maghrébine et Paul, batteur professionnel dans un groupe de punk-rock et anar dans l’âme, s’installent dans une petite maison de Bagnolet, à deux pas de la cité où Sofia a vécu enfant. Leur fils Corentin va aller à Jean Jaurès, l’école primaire du quartier. Mais lorsque, petit à petit, tous les copains du gamin désertent l’école publique pour aller dans une institution privée catholique, Coco se sent bien seul. Mais tant Paul que Sofia sont attachés à des principes de laïcité, de brassage et de mixité sociale. Lorsque Paul observe : « Il est le seul de la classe… », Sofia rétorque : « Le seul quoi ? ». Et Paul, un peu gêné : « Le seul Blanc… »

Mlle Delamarre (Baya Kasmi) et le directeur de l'école (Ramzy Bedia). DR

Mlle Delamarre (Baya Kasmi) et le directeur
de l’école (Ramzy Bedia). DR

Le grand public a découvert Michel Leclerc en 2010 avec Le nom des gens, son second long-métrage co-écrit avec sa partenaire Baya Kasmi (qui incarne, ici, une enseignante au bord de la crise de nerfs), où Sara Forestier et Jacques Gamblin étaient désopilants. On avait aimé aussi, en 2015, Jean-Pierre Bacri dans La vie privée de Monsieur Sim. Cependant, avec La lutte des classes (France – 1h44. Dans les salles le 3 avril), le cinéaste, en se reposant sur des expériences vécues, retrouve un ton proche de celui du Nom des gens pour une comédie sociale à l’humour malicieux tournant autour de la question « Comment rester fidèle à l’école républicaine quand votre enfant ne veut plus y mettre les pieds? » Sans vraiment les moquer, Leclerc passe les parents de Corentin à la moulinette de leurs contradictions sur fond de voile ou de harcèlement scolaire. Car, si Paul et Sofia, bobos qui peinent à se l’avouer, cultivent un idéal de mixité, au fond le mélange n’a jamais vraiment lieu… La lumineuse Leïla Bekhti campe une Sofia qui s’agace de sa promotion dans son cabinet parce qu’elle représente la diversité. En vieux punk à blouson de cuir, le désormais incontournable Edouard Baer est savoureux. Dommage seulement que la fin soit ratée…

Claire (Lou de Laâge) et Maud (Isabelle Huppert). DR

Claire (Lou de Laâge)
et Maud (Isabelle Huppert). DR

DESIRS.- Jeune femme d’une grande beauté et d’une grande pâleur, Claire promène son spleen dans un luxueux spa sur les hauteurs de Lyon tenue par Maud, sa belle-mère qui supporte mal de voir Bernard, son compagnon, tourner autour de la jouvencelle. De là à ourdir un sale coup, fondé sur une irrépressible jalousie, il n’y a qu’un pas. Mais, à deux doigts de la mort, la belle sera sauvée in extremis par un homme mystérieux qui la recueille dans sa ferme au milieu des montagnes… D’abord angoissée, Claire se sent de mieux en mieux dans ce coin isolé. Elle décide de rester dans le proche petit village. Bientôt, elle va faire bouillir les sens des mâles alentour. Un, deux, et bientôt sept hommes vont tomber sous son charme ! Mais Maud n’a pas dit son dernier mot…

Les hommes qui gravitent autour de Claire. DR

Les hommes qui gravitent autour de Claire. DR

Depuis quelques années, à l’exception de Marvin ou la belle éducation (2017), Anne Fontaine a construit un cycle sur des personnages féminins forts avec Perfect Mothers (2013), Gemma Bovery (2014) ou Les innocentes (2015) auxquels on adjoindra donc Blanche comme neige (France – 1h52. Dans les salles le 10 avril), variation sur un conte de fées où l’on retrouve les pommes rouges, la forêt, les animaux et même sept personnages masculins qui peuvent faire penser aux sept nains des frères Grimm. Mais la ressemblance s’arrête rapidement dans la mesure où la réalisatrice a choisi d’insuffler un ton jubilatoire à l’histoire de cette Claire qui, ayant échappé à la mort, vit le début d’une émancipation radicale, à la fois charnelle et sentimentale… Ecrit en trois chapitres (Claire, Maud et Blanche-Neige), le film met en scène un nouveau personnage féminin qui aborde la sensualité sans notion moralisatrice ou mortifère. Vue dans Jappeloup (2013), Respire (2014) et déjà devant la caméra d’Anne Fontaine dans Les innocentes, Lou de Laâge est une Claire, tour à tour languide et partageuse, affirmant son désir et un appétit empli de joie de vivre. A ses côtés, Isabelle Huppert surprend moins en marâtre vénéneuse. Quant aux sept hommes, Benoît Poelvoorde, Vincent Macaigne, Damien Bonnard, Jonathan Cohen, Pablo Pauly en tête, ils sont les jouets consentants d’une Blanche-Neige plutôt rock’n roll.

Le douloureux secret d’Orna  

Orna Haviv (Liron Ben Shlush), une femme prise au piège. DR

Orna Haviv (Liron Ben Shlush),
une femme prise au piège. DR

« Benny est un patron formidable ! » C’est sa fidèle et souriante assistante qui l’affirme. Comme elle est à ses côtés depuis quinze ans, Orna Haviv est plutôt encline à la croire. Car Orna, épouse d’Ofer (qui a ouvert récemment un petit restaurant) et mère de trois jeunes enfants, est à la recherche d’un travail plus intéressant que celui qui l’occupe actuellement… Alors quand Benny Almog, un boss de l’immobilier, lui propose de travailler à ses côtés sur le colossal projet Rishon Beach, un ensemble de tours avec appartements de luxe et vue sur la mer, Orna est ravie. D’autant que Benny lui assure des horaires décalés et promet une rapide promotion…
Avec Working Woman, la cinéaste israélienne Michal Aviad, née en 1955 à Jérusalem, réalise son dixième film et son second long-métrage de fiction. Son premier, Invisible, en 2011, avec la regrettée Ronit Elkabetz dans le rôle principal d’une femme violée et encore traumatisée trente ans après les faits, lui avait valu des prix à la Berlinale et au festival d’Haïfa.
Working Woman a été un projet au long cours dont l’origine remonte à une douzaine d’années. La cinéaste avait reçu la visite d’une amie venue avec une collègue qui leur a raconté comment elle avait été sexuellement agressée par son patron pendant trois années : « La plupart du temps, cela prenait la forme d’une menace constante et tacite. Elle avait besoin de ce travail et croyait qu’elle pourrait encaisser jusqu’à ce qu’elle fasse une dépression nerveuse… »

Orna et Benny, son patron (Menashe Noy). DR

Orna et Benny, son patron (Menashe Noy). DR

En suivant Orna Haviv que l’on découvre, marchant d’un pas décidé, Michal Aviad entraîne le spectateur, sans coup férir, dans une aventure intime qui peut sembler presque banale mais dont les péripéties font monter régulièrement la tension. En documentariste chevronnée, la réalisatrice a mené des recherches sur de nombreuses problématiques, essayant de décrypter comment la notion de harcèlement et les lois qui le pénalisent aujourd’hui avaient évolué à travers le temps : « J’ai rencontré des avocates spécialisées dans les relations de travail qui représentaient des victimes à la cour. Elles m’ont rapporté des comportements choquants et de nombreux récits d’employées à qui on permettait de garder leurs jobs uniquement si elles avaient des relations sexuelles avec leur patron. À peu près au même moment, des allégations d’agressions sexuelles qui mettaient en cause des hommes puissants dans le monde entier, comme Strauss-Kahn ou Berlusconi, ont commencé à faire la une des journaux. Lorsque je me suis mise à écrire, ce n’était pas le matériau qui manquait ! »
Forte de ces éléments, Michal Aviad a choisi de mettre une loupe sur une relation complexe et détailler la proximité des corps d’un homme et d’une femme qui travaillent ensemble avec toutes les nuances de leur gestuelle, le tout sur fond d’émotions contradictoires. Car c’est une Orna resplendissante qui commence son job dans le groupe immobilier. Rapidement, la jeune femme au chignon bien serré prend ses marques, propose par exemple de donner au projet le nom, plus vendeur, de Lily Beach… Et elle se crispe à peine lorsque son boss suggère qu’elle ne serait pas mal avec les cheveux relâchés… Viendra ensuite la proposition de mettre une jolie jupe pour recevoir les Benayoun, des clients français et leur montrer que « Rishon Beach, c’est classe… » Orna ira donc acheter des vêtements qu’elle essaye le soir à la maison tandis qu’Ofer trouve que les cheveux relâchés lui vont bien.

Orna avec Ofer (Oshri Cohen) et ses enfants. DR

Orna avec Ofer (Oshri Cohen) et ses enfants. DR

Working Woman prend un premier tournant au soir du rendez-vous avec les clients français. Benny est heureux de l’issue favorable de la rencontre. Avec Orna, ils lèvent leurs verres à cette réussite. Benny pose alors un baiser sur la bouche d’Orna, soudain figée et muette. Sur le chemin du retour, Orna efface son rouge à lèvres, referme son col de chemise. Chez elle, lorsqu’Ofer lui demande des nouvelles de sa journée, elle glisse : « On a vendu facilement… » Le lendemain, Benny s’excuse : « Je ne sais pas ce qui m’a pris. Ca ne se reproduira plus » mais désormais le ver est dans le fruit. Et Michal Aviad va décrire avec précision une femme désemparée face à un harceleur alternativement gentil, chaleureux puis dominant et prédateur. Tandis qu’on ressent presque physiquement la pression exercée sur Orna par un Benny qui interroge : « C’est un crime de se plaire ? », la cinéaste laisse son film voguer dans des zones grises où surgissent de multiples interrogations. Orna doit-elle porter plainte parce qu’il a éteint la lumière dans le bureau, sans s’approcher d’elle, parce qu’il l’a regardée fixement plus d’une fois ?

Quand Benny s'incruste dans la vie d'Orna et de son mari... DR

Quand Benny s’incruste dans la vie
d’Orna et de son mari… DR

Le second tournant de ce film de plus en plus âpre intervient lors d’un déplacement à Paris où Benny et Orna sont allés démarcher des clients juifs tentés par l’installation en Israël. On entend d’ailleurs un client remarquer : « Si la situation empire en France… » A l’heure de rejoindre leurs chambres d’hôtel, Benny attire Orna dans la sienne pour l’agresser sexuellement.
N’arrivant pas à parler à Ofer, Orna se confie à sa mère, disant avoir « fait une bêtise avec son patron ». Et lorsqu’enfin, elle réussira à s’ouvrir à Ofer, Orna aura pratiquement l’air d’avouer un adultère. Son récit des faits est tellement malaisé, empli de honte et douloureux que son mari la soupçonne du pire : « Paris, c ‘était la première fois ? T’as fait quoi, depuis ?» Et Orna aura cette réponse laconique : « J’ai bossé ».
La comédienne Liron Ben Shlush compose un intéressant personnage de femme qui a besoin de travail et qui, en même temps, est ambitieuse. Son Orna n’est pas une oie blanche (alors que Benny n’est pas le méchant ultime) et pense longtemps qu’elle peut gérer une situation qui finira pourtant par lui échapper. Finalement Orna relèvera la tête. Aux dernières images du film, elle avance vers nous, droite et décidée mais consciente, comme elle le dira à Benny, d’avoir « reçu une sacrée leçon avec toi ». Working Woman est un film qu’il faut voir.

WORKING WOMAN Drame (Israël – 1h33) de Michal Aviad avec Liron Ben Shlush, Menashe Noy, Oshri Cohen, Sarah Markowitz. Dans les salles le 17 avril.

Pierre, Marie et les images du jeu amoureux  

Marie (Noémie Merlant) face à l'objectif de Pierre. DR

Marie (Noémie Merlant)
face à l’objectif de Pierre. DR

En ces temps où le « politiquement correct » s’impose singulièrement à ce qui se produit du côté des grands écrans, la promesse d’un film qui se préoccupe d’érotisme a forcément quelque chose d’intéressant. Dans le cas précis, la cinéaste Lou Jeunet nous entraîne dans un 19esiècle finissant sur les pas d’un trio qui conjugue littérature et libertinage.
Voici d’un côté, Henri de Régnier, écrivain coincé dans une raideur d’éducation puritaine qui fait cependant le pari d’aimer Marie, sa femme qui se refuse à lui et le trompe avec Pierre, son meilleur ami. Pierre, c’est Pierre Louÿs, écrivain et dandy raffolant de littérature érotique, grand voyageur et photographe amateur qui va faire de Marie sa muse… Entre Henri et Pierre, il y a donc la belle Marie, fille cadette de José-Maria de Heredia, poète et protecteur des jeunes poètes. Marie étonne par sa liberté de mœurs, son audace et son talent inné à la fois pour le sexe et l’art. Et bientôt on en vient à se demander, alors même que Pierre lance à Marie : « Je t’apprendrai tous les vices, même ceux dont tu n’as pas idée… », si l’élève, bientôt, ne va pas dépasser le maître…
Au générique de début, un court carton précise le sens du titre :  Curiosa (nom masculin) : Un livre, une œuvre d’art ou une photographie est nommée curiosa lorsqu’il présente un caractère érotique, léger, grivois. Terme de collectionneur.
C’est par un coup de foudre qu’est né Curiosa, celui que Lou Jeunet connaît lorsqu’elle découvre les photographies de Marie de Régnier réalisées par Pierre Louÿs : « Je me souviens de mon émotion en découvrant, parmi les lettres et archives de Pierre Louÿs conservées à la bibliothèque de l’Arsenal, les photos de cette jeune femme à la nudité si moderne, lançant son regard noir comme si elle exigeait de devenir un personnage de film ! Plus je lisais ses romans, ses poèmes, plus me fascinait cette jeune femme aussi douée pour les choses du corps que pour celles de l’esprit… »

Marie entre Henri (Benjamin Lavernhe) et Pierre (Niels Schneider). DR

Marie entre Henri (Benjamin Lavernhe)
et Pierre (Niels Schneider). DR

Si, d’emblée, Curiosa semble raconter l’histoire de cet érotomane flamboyant qu’est Pierre Louÿs (1870-1925), la cinéaste va peu à peu déplacer son objectif vers une femme qui prend aussi bien ses pulsions sensuelles que l’ensemble de son existence à bras le corps pour accéder à une liberté rare en son temps. Sous le pseudonyme de Gérard d’Houville, Marie de Régnier (1875-1963) signera, en 1903, un premier roman remarqué et applaudi, L’Inconstante qui, lui vaudra, notamment, d’être la première femme titulaire du prix de littérature de l’Académie française… Mais Curiosa est loin d’être un documentaire sur une femme de lettres, fut-elle provocante et pleine de fantaisie. Pour son premier long-métrage, Lou Jeunet se concentre sur une passion physique qui s’appuierait, dans une acception bien moderne, sur le petit jeu de « T’es pas cap, étonne-moi ! »
Pour aider à éponger les dettes de son père, Marie de Heredia a épousé le poète symboliste Henri de Régnier (1864-1936), mais c’est Pierre Louÿs qu’elle aime.

Zohra (Camelia Jordana) et les libertins. DR

Zohra (Camelia Jordana) et les libertins. DR

Délaissant plus souvent qu’à son tour, le domicile grand-bourgeois, feutré et conjugal, Marie court se jeter dans les bras de Pierre Louÿs qui l’attend dans une chambrette sous les toits de Paris. Avec Pierre qui professe que « l’amour, c’est la satisfaction des sens », Marie s’initie au plaisir dans une liaison… photographique qu’ils s’inventent ensemble même si c’est Marie qui, face au boîtier Kodak de Pierre, réclame « des poses que la morale réprouve ». A l’inverse des images érotiques ou pornographiques où les modèles, souvent des prostituées, masquent leurs visages, Marie, que Louÿs surnomme Mouche, entre dans le jeu scopique de Pierre en regardant droit dans l’objectif. Peu à peu, d’objet de désir, elle va imposer un point de vue féminin sur l’érotisme en partageant avec Louÿs la co-direction de leur histoire d’amour. Et Marie ira plus loin encore lorsqu’elle s’initiera, avec Zohra, la maîtresse algérienne de Pierre et enivrante incarnation de la beauté orientale (Camelia Jordana), aux libertés saphiques et, plus tard également, lorsque les parents Heredia auront poussé Louise, la benjamine de la famille, au mariage avec Louÿs, à d’autres jeux luxurieux…
Pour Curiosa, la cinéaste a choisi, à bon escient, de ne pas donner dans la reconstitution historique. C’est entre l’appartement des Régnier et la garçonnière de Louÿs que se déroule l’essentiel de ce film en costumes où… les voiles tombent souvent. Mais Lou Jeunet ne montre jamais frontalement les scènes de sexe, préférant l’avant ou l’après, la montée du désir et la mélancolie du reflux. Les dialogues, co-écrits avec Raphaëlle Desplechin, rendent justice à l’esprit coquin de l’époque, ainsi lorsque Louÿs explique : « Ne dites pas : j’ai envie de baiser. Dites : je suis nerveuse… »

Pierre et Marie, une liaison sensuelle et littéraire. DR

Pierre et Marie, une liaison
sensuelle et littéraire. DR

Dans ce film qui est à la fois un regard masculin et féminin sur le corps, la photographie (parfois décadrée dans l’esprit du Japonisme ou des peintres Nabis) et les éclairages de Simon Roca sont beaux et s’ingénient à saisir, avec la même grâce, les jupons qui s’affalent, les corsets qui se dégrafent, les dentelles qui s’écartent que les formes élégantes et ravissantes d’une Marie qui joue à charmer un Pierre Louÿs, grand amateur de callipygie. « Tu joues avec moi ? » interroge Marie. « Non, je joue tout court » glisse Pierre. Mais la passion joyeuse et intense finira par céder le pas à une vraie douleur, notamment lorsqu’Henri de Régnier supplie son ami Pierre de lui permettre, à travers une cloison, d’écouter, de partager?, la liaison adultère de Marie…
Enfin, Lou Jeunet a trouvé trois excellents comédiens trentenaires pour incarner le trio de cette intrigue amoureuse. On a vu Niels Schneider (Pierre Louÿs) dans Les amours imaginaires (2010) de Xavier Dolan ou dans le récent Un amour impossible de Catherine Corsini. Pensionnaire de la Comédie française, Benjamin Lavernhe (Henri de Régnier) a été remarqué dans Le goût des merveilles (2015) ou dans la comédie Le sens de la fête (2017). Découverte en jeune fille prête au djihad dans Le ciel attendra (2016), Noémie Merlant est une Marie qui passe avec aisance de la jeune fille innocente à la femme perverse…

« Rappelez-vous qu’un soir nous vécûmes ensemble
L’Heure unique où les dieux accordent, un instant,
A la tête qui penche, à l’épaule qui tremble,
L’esprit pur de la vie en fuite avec le temps.
Rappelez-vous qu’un soir, couchés sur notre couche,
En caressant nos doigts frémissant de s’unir,
Nous avons échangé de la bouche à la bouche,
La perle impérissable où dort le souvenir. » Pierre Louÿs

CURIOSA Comédie dramatique (France – 1h47) de Lou Jeunet avec Noémie Merlant, Niels Schneider, Benjamin Lavernhe, Camelia Jordana, Amira Casar, Scali Delpeyrat, Mathilde Warnier, Mélodie Richard. Emilien Diard-Detoeuf, Damien Bonnard. Dans les salles le 3 avril.

Curiosa