Les pornocrates, les étudiants et les papys  

Serge (Gilles Lellouche) et Franck (Guillaume Canet) à Pigalle. DR

Serge (Gilles Lellouche)
et Franck (Guillaume Canet) à Pigalle. DR

LIBERTE.- Paris, 1982. Patrons du peep show, Le Mirodrome à Pigalle, Franck et Serge sont criblés de dettes et ont l’idée de produire de petits films pornographiques avec leurs danseuses pour relancer leur établissement. Le succès est au rendez-vous et ne tarde pas à attirer l’attention de leurs concurrents. Un soir, des hommes cagoulés détruisent le Mirodrome. Ruinés, Franck et Serge sont contraints de faire affaire avec leurs rivaux. Mais ce que ces derniers ignorent, c’est que ces deux « entrepreneurs » sont des policiers de la brigade financière chargés de procéder à un coup de filet dans le business du X qui, selon l’un des personnages, « a inventé la fraude fiscale ». Mais Franck et Serge vont prendre goût à leur naissante aventure dans le cinéma pornographique et même y découvrir un certain art de vivre…

En plein tournage de film X. DR

En plein tournage de film X. DR

Dans une époque où règne le politiquement correct et où Facebook ne cesse de s’illustrer par l’absurdité de sa politique sur la nudité, on devine assez facilement le projet de Cedric Anger avec L’amour est une fête (France – 1h59. Dans les salles le 19 septembre) : « J’ai toujours voulu faire un film sur le porno français des années 70/80, celui tourné en pellicule. (…) Il y avait une insouciance qui n’a rien à voir avec le porno d’aujourd’hui. Ni même avec le porno américain de la même époque, beaucoup plus industrialisé et professionnel. Le cinéma pornographique français de ces années-là est inséparable de la libération des mœurs post-68. Il est fabriqué avant tout par des gens qui s’amusent, pour qui ces tournages sont des moments de vacances et de plaisir. Il faut bien comprendre qu’ils ne tournaient pas ces films par nécessité financière, mais parce qu’ils en avaient envie. » Las, si l’ambition est intéressante, le film, lui, n’est pas à la hauteur. Passe encore pour les séquences qui se déroulent dans les lumières rouges du Mirodrome qui distillent un petit charme sous-fassbindérien… Mais, tout se gâte lorsqu’on passe, dans la seconde partie, à la production d’un film X. Les dialogues (« Un acteur beau, c’est érotique. Un acteur laid, c’est porno ») font grincer des dents, la mise en scène est spécialement plate et atteint un sommet dans la séquence ultime, mi-new age, mi-David Hamilton. Les quelques gags s’effondrent (ah, la visite des propriétaires du château sur le tournage !) Enfin, si les filles font effectivement songer à celles qui jouaient dans le X de ces années-là, Gilles Lellouche (Serge) en fait trop et Guillaume Canet (Franck) a toujours l’air de se demander ce qu’il fait. Avec aisance, Michel Fau en producteur halluciné et Xavier Beauvois en réalisateur porno leur piquent la vedette.

Antoine (Vincent Lacoste) et Benjamin (William Lebghil) dans l'amphi. DR

Antoine (Vincent Lacoste)
et Benjamin (William Lebghil) dans l’amphi. DR

MEDECINE.- Antoine entame, grâce à une dérogation, sa première année de médecine pour la troisième fois. Benjamin arrive directement du lycée, mais il réalise rapidement que cette année ne sera pas une promenade de santé. Dans un environnement compétitif et quasiment violent, avec des journées de cours ardues et des nuits dédiées aux révisions plutôt qu’à la fête, les deux étudiants devront s’acharner et trouver un juste équilibre entre les épreuves d’aujourd’hui et les espérances de demain.

Même si le film a été rattrapé par l’actualité (on sait que le gouvernement Macron a annoncé la fin du numerus clausus pour les études de médecine à partir de la rentrée 2020), Première année (France – 1h32. Dans les salles le 12 septembre) demeure une très intéressante plongée dans cette « terrible » première année de médecine vers laquelle s’avancent 3000 candidats qui savent, d’emblée, que seulement 200 d’entre eux auront le bonheur de passer en seconde année et de s’ouvrir ainsi une carrière en médecine. Déjà scénariste et réalisateur de Hippocrate (2014) avec déjà Vincent Lacoste et Reda Kateb et Médecin de campagne (2016) avec François Cluzet et Marianne Denicourt, Thomas Lilti sait de quoi il parle puisqu’il est (aussi) docteur en médecine.

Antoine et Benjamin révisent partout. DR

Antoine et Benjamin révisent partout. DR

Autant dire qu’on croit à cette histoire dont la mise en scène relève du défi puisque les personnages ne font qu’écouter des cours, se plonger dans les livres, préparer des annales, réviser jusqu’au bout de la nuit ou s’entraîner à des QCM. Lilti a réussi à trouver le bon rythme pour sa Première année et il peut aussi se reposer sur un duo dynamique avec William Lebghil et Vincent Lacoste qui parviennent à développer une véritable amitié dans un univers où, à priori, tous les coups sont permis. D’ailleurs le cinéaste revendique une dimension politique à cette aventure d’apprentissage puisqu’il pointe aussi une violence sociale qui, au départ, est culturelle, Antoine soulignant que Benjamin a « les codes » depuis toujours… Première année ou l’histoire de deux étudiants qui s’appliquent à devenir des machines à répondre aux questions, voire à répondre sans chercher à comprendre. Inquiétant ?

Pierrot (Pierre Richard) et Mimile (Eddy Mitchell). DR

Pierrot (Pierre Richard)
et Mimile (Eddy Mitchell). DR

ANCIENS.- Pierrot, Mimile et Antoine, trois amis d’enfance de 70 balais, ont bien compris que vieillir était le seul moyen connu de ne pas mourir et ils sont bien déterminés à le faire avec style ! Leurs retrouvailles à l’occasion des obsèques de Lucette, la femme d’Antoine, sont de courte durée… Antoine tombe par hasard sur une lettre qui lui fait perdre la tête. Sans fournir aucune explication à ses amis, il part sur les chapeaux de roue depuis leur Tarn natal vers la Toscane où réside désormais celui qui fut autrefois son rival. Pierrot, Mimile et Sophie, la petite fille d’Antoine enceinte jusqu’aux dents, se lancent alors à sa poursuite pour l’empêcher de commettre un crime passionnel… 50 ans plus tard !

Au départ Les Vieux fourneaux est une série de bandes dessinées scénarisée par Wilfrid Lupano et dessinée par Paul Cauet, publiée par Dargaud depuis 2014 et devenue un phénomène de librairie puisque les trois premiers tomes de la série ont été vendus à plus de 500.000 exemplaires. On imagine que la tentation était forte pour des producteurs d’en faire un film. Et si, on n’analyse les choses qu’en termes de succès, c’est un coup gagnant puisque Les vieux fourneaux (France – 1h29. Dans les salles le 22 août) totalise déjà, en quatrième semaine d’exploitation, plus de 764.000 entrées.

Sophie (Alice Pol) et Antoine (Roland Giraud). DR

Sophie (Alice Pol) et Antoine (Roland Giraud). DR

Sur un scénario écrit par Wilfrid Lupano, Christophe Duthuron , dont c’est le premier long-métrage, s’est attelé à la tâche pour donner une colonne vertébrale à son projet et retrouver le ton à la fois tonique et drolatique de la bd. En s’appuyant sur des comédiens en verve (Pierre Richard en anarchiste déjanté et prêt à tout casser, à commencer par son antique voiture et Eddy Mitchell en aventurier à la belle prestance malgré le corps qui grince), le film touche juste, notamment avec de riches dialogues à l’ancienne qui associent la phrase bien construite et le mot précis mais aussi par le jeu réussi sur les flash-backs. Bref, on passe un bon moment avec ces petits vieux à belle grande gueule…

Le libertin et la vengeance de la marquise  

Madame de La Pommeraye (Cécile de France) badine avec le marquis des Arcis (Edouard Baer). DR

Madame de La Pommeraye (Cécile de France) badine avec le marquis des Arcis (Edouard Baer)

Avec l’examen de soi, l’une des occupations favorites de la noblesse, au 18e siècle, c’est la promenade… Rien donc de surprenant à ce que Madame de la La Pommeraye et le marquis des Arcis arpentent à loisir les allées, les clairières, les bord d’étang d’une belle nature… Pourtant, ces deux-là, au-delà des apparences, ne se contentent pas de déambuler agréablement. Libertin notoire, le marquis des Arcis a élu demeure, depuis plusieurs mois déjà, chez Madame de La Pommeraye à laquelle il fait une cour aussi délicate qu’intense. Car Arcis sait ce qu’il veut. Et sa belle hôtesse le sait aussi… Entre les deux, c’est un jeu feutré qui s’installe. Madame de La Pommeraye moque « ses fantaisies qui occupent votre esprit » et le marquis de rectifier : « Mon cœur ! » Et il l’affirme : « Chaque jour en votre compagnie fortifie mes sentiments… » tandis qu’elle lui sourit : « Vous rêvez toujours que je m’abandonne à vous… »

Peut-être parce que « l’amour est une offense pour ceux qui en sont dépourvus », Madame de La Pommeraye finira, non sans goûter au plaisir du jeu commun de la séduction, par céder à la cour du marquis des Arcis. Et leur bonheur sera alors, pour quelques années, sans faille…

Avec Mademoiselle de Joncquières, Emmanuel Mouret signe son neuvième long-métrage (après notamment Laissons Lucie faire, L’art d’aimer ou Caprice) et son premier film en costumes et c’est une pure réussite qui mêle l’élégance des dialogues à la grâce des paysages et des intérieurs tout en entrainant le spectateur dans une aventure qui, si elle distille des couleurs fraîches et claires, va se révéler terriblement éprouvante pour le malheureux Arcis.

Mademoiselle de Joncquières (Alice Isaaz) et sa mère (Natalia Dontcheva). DR

Mademoiselle de Joncquières (Alice Isaaz)
et sa mère (Natalia Dontcheva). DR

Jusque là, Mouret avait décliné, avec un humour souvent piquant et déjà un goût affirmé pour les échanges brillants, une Carte du Tendre contemporaine où, quelque part entre Sacha Guitry et Woody Allen, il prenait plaisir à incarner lui-même un personnage candide et maladroit interrogeant les usages amoureux ou moraux à travers la beauté et les désirs des femmes.

Pour Mademoiselle de Joncquières, le cinéaste a vite pensé à un récit conté par l’aubergiste dans Jacques le fataliste de Diderot. Interrogé sur ce qui le touche dans le 18e siècle et notamment chez Diderot, Emmanuel Mouret remarquait : « Chez Diderot, c’est son goût du paradoxe, une pensée toujours en mouvement, il se rapproche et s’éloigne de ses personnages sans cesse, il passe du point de vue de l’un à l’autre à des moments si bien choisis. Cela opère des renversements, des retournements de valeur qui font la dynamique de son esprit. Il interroge sans cesse la morale, sans figer jamais sa pensée, c’est un moraliste, pas un moralisateur. Il s’en dégage une ironie qui n’est jamais cruelle ni cynique, mais au contraire piquante et pleine d’empathie… »

Arcis se plaint et La Pommeraye peaufine son piège. DR

Arcis se plaint
et La Pommeraye peaufine son piège. DR

Si Mademoiselle de Joncquières est bien un film d’époque, le cinéaste a, ici, l’excellente idée d’éviter les pesanteurs et les poncifs du genre. Les décors sont dépouillés. Un beau fauteuil, une voiture à chevaux, une échappée sur une salle à manger ou de rutilants papiers peints (sont-ils de la manufacture Zuber à Rixheim ?) suffisent à créer l’atmosphère. Pour le reste, c’est le brio des mots et les manœuvres des personnages qui font le charme puissant de cette histoire.

Si le film est très « littéraire » surtout dans sa première partie, on savoure un « Madame , vous vous trompez, Un bonheur qui ne dure, on appelle cela le plaisir » ou encore « Je ne crois qu’à l’amitié. L’amour quand il est mêlé à la chair devient aussi fragile que celle-ci, un rien l’abîme », il prend ensuite un tour plus cruel et plus noir à partir du moment où le marquis des Arcis est tombé sous le charme d’une enfant belle comme une vierge de Raphaël. Car Arcis est foudroyé par le regard débarrassé de toute coquetterie de Mademoiselle de Joncquières. Le libertin murmure : « Quelle illumination ! » et n’aura de cesse vouloir la conquérir. Au grand dam (muet) de Madame de La Pommeraye. Celle-ci mettra alors en œuvre une machination dans lequel Arcis se précipitera, oubliant toutes ses prudences de séducteur. « Je ne séduis pas, je suis séduit », disait-il à Madame de La Pommeraye. Cette fois, il est bel et bien pris au piège de la passion amoureuse et il renonce à tous ses principes lorsque, tel un chien malade de trop de vertige amoureux, il lance : « J’épouse ! »

Pour servir son conte moral qui a aussi des affinités avec le cinéma de Jean Renoir, Emmanuel Mouret peut s’appuyer sur de surprenants comédiens. Arcis le libertin épicurien va comme un gant à un Edouard Baer qui lui donne des tonalités souvent contemporaines. Alice Isaaz est une diaphane et envoûtante Mademoiselle de Joncquières et Natalia Dontcheva incarne sa mère, principal outil de la vengeance de La Pommeraye. Dans le rôle, Cécile de France est magnifique, oeuvrant derrière un tendre sourire, à sa vengeance, telle une Merteuil… féministe qui justifie sa diablerie en lançant : « Si aucune âme juste ne tente de corriger les hommes, comment espérer une meilleure société ? »

Arcis sous le charme de sa jeune épouse. DR

Arcis sous le charme de sa jeune épouse. DR

A propos d’un film qui n’entend pas délivrer une pensée mais bien nous donner à penser, le cinéaste dit encore : « Toutes ces dissimulations, corruptions, mensonges, trahisons, tout cela est fait au nom de l’amour. Aucun de tous ces personnages n’est épargné par l’amour. Et si la loi (et la loi morale) condamne quiconque fait du mal au nom de l’amour, ce n’est pas le cas de la fiction. Médée tue peut-être, mais elle aime. Idem pour la marquise, elle se venge diaboliquement, admirablement même, cruellement, mais elle aime. Quelque chose en nous, au cinéma, en littérature, fait qu’on aime les gens qui aiment. C’est une bien étrange loi que celle-ci. Et qui ne fonctionne pas nécessairement dans le monde réel. »

Et lorsqu’Arcis aura disparu sur ses terres avec sa jeune épouse, Madame de La Pommeraye sera devenue, une seconde fois, une femme seule et abandonnée. En compagnie de son amie chère qui la réconfortera d’un doux mensonge. Mais dans le regard de La Pommeraye, on voit qu’elle n’y croit pas. Et c’est d’une telle souffrance…

MADEMOISELLE DE JONCQUIERES Comédie dramatique (France – 1h49) d’Emmanuel Mouret avec Cécile de France, Edouard Baer, Alice Isaaz, Natalia Dontcheva, Laure Calamy. Dans les salles le 12 septembre.

La serre en plastique et le sens de la vie  

La déroutante Haemi (YUN Jong-seo). DR

La déroutante Haemi (YUN Jong-seo). DR

Des volutes de fumée de cigarette qui s’échappent de derrière la porte ouverte d’un camion de livraison… La première image de Burning pourrait résumer, par son côté énigmatique et flottant, tout ce qui traverse le nouveau film du cinéaste coréen LEE Chang-dong.

Revenant au cinéma après huit années d’absence et le beau Poetry (2010) vu en compétition à Cannes, Lee adapte ici un court texte du grand écrivain japonais Haruki Murakami. Les granges brûlées est l’une des dix-sept nouvelles de L’éléphant s’évapore que les éditions Belfond publièrent, chez nous, en 2008… Comme le dit avec une certaine malice, le cinéaste, c’est une histoire où… il ne se passe rien. Justement Burning est une œuvre qui se distingue par le fait qu’il ne s’y passe, en effet, que peu de choses. Mais ce sont évidemment les trous béants dans l’enchaînement des événements tout comme la pièce manquante qui empêche de connaître la vérité qui présentent une dimension très cinématographique. D’ailleurs, sur la Croisette en mai dernier, Burning a été très unanimement applaudi par la critique qui le voyait bien rafler la Palme d’or. Que le jury de Cate Blanchett attribua au voisin japonais Kore-eda pour Une affaire de famille. Les décisions des jurés cannois sont et seront toujours insondables. Mais ceci est une autre histoire…

Livreur à mi-temps à Séoul, Jongsu, jeune type emprunté et plutôt introverti, croise, au cours d’une livraison, sans la reconnaître la mignonne Haemi, une ancienne voisine de quartier. En jupette rose, elle danse devant un centre commercial pour des événements promotionnels. Ravie de retrouver son ex-camarade de classe, elle lui fait gagner une montre pour dames rose tandis que Jongsu lui confie vouloir devenir écrivain. Plus tard, il citera comme modèle l’Américain William Faulkner (dont L’incendiaire paru en 1939 a aussi inspiré Lee). Haemi a appris la pantomime et veut devenir actrice. Bientôt dans le petit studio d’Haemi, ils deviennent amants… Mais la jeune femme s’apprête à partir en voyage du côté du Kalahari en Afrique et demande à Jongsu de bien vouloir venir s’occuper de son chat en son absence…

Jongsu erre dans la campagne… DR

Jongsu erre dans la campagne… DR

Secrètement amoureux d’Haemi, Jongsu retourne à la ferme familiale à Paju, un bled où l’on entend, tout proches, les haut-parleurs de la propagande nord-coréenne. Même s’il n’a pas l’âme d’un fermier, Jongsu doit s’occuper de l’exploitation (où il ne reste pourtant qu’un seul veau) car son père a été emprisonné pour avoir lancé une chaise et blessé un policier… Mais le jeune homme s’applique pourtant à retourner nourrir Choffo, le chat de Haemi, qu’il ne voit cependant jamais dans l’exigu appartement de Séoul… Un jour, pourtant, Haemi est de retour. A l’aéroport, Jongsu découvre sans plaisir qu’elle revient avec le séduisant et mystérieux Ben, rencontré à Nairobi.

LEE Chang-dong réussit à créer une véritable atmosphère dramatique alors même que Haemi va bientôt disparaître de la circulation tandis que se développe une étrange relation entre Jongsu, l’apathique fils de fermier sans le sou et Ben qui vit dans un superbe appartement très design, roule en Porsche Carrera et fréquente des jeunes gens manifestement sans souci d’argent… Ceux qui connaissent bien la Corée retrouveront, dans les images de Lee, une vision très précise de la vie au Pays du matin calme. Pas si calme que cela d’ailleurs… Car le cinéaste (qui observe : « Il y a trop de Gatsby en Corée ») met aussi en lumière la colère autant que l’impuissance de la jeunesse coréenne, largement frappée par le chômage, contre un monde sophistiqué où il semble si facile de naviguer alors même que l’on sent bien que quelque chose ne va pas.

Jongsu (YOO Ah-in) et Ben (Steven Yeun). DR

Jongsu (YOO Ah-in) et Ben (Steven Yeun). DR

Enfin, le film, servi par trois jeunes et remarquables comédiens, bascule dans une forme de tragédie irréelle lorsque Ben confie à Jongsu son étrange passe-temps. Tous les deux mois, Ben incendie une de ces serres en plastique qui abondent en Corée et défigurent la campagne. Tandis que Jongsu, dans la vieille camionnette paternelle, se met à battre la campagne en quête d’une serre récemment incendiée, l’aveu de Ben achève de faire perdre pied à un Jongsu qui glisse, jusqu’au drame violent, dans la schizophrénie…

Dans une conversation avec le cinéaste, sa co-scénariste OH Jung-mi rapporte qu’elle aurait (mais sans y parvenir) voulu intégrer, dans les dialogues de ce Jules et Jim coréen, la citation suivante : « Tous les animaux et les objets dans l’univers sont la Grande Faim. Les étoiles dans le ciel nocturne frémissent parce qu’elles exécutent la danse de la Grande Faim, conscientes de la finitude de leur existence. La rosée du matin sur les feuilles n’est autre que les larmes versées par les étoiles ». Et d’expliquer que les ancêtres de l’humanité, les bushmen du désert de Kalahari, dansaient des nuits entières dans l’espoir de trouver le sens de la vie. Avant de conclure : « Danser jusqu’à l’aube ne change peut-être pas le monde, mais c’est un moyen de transmettre de l’espoir. L’art du cinéma n’est peut-être pas si différent de la danse de la Grand Faim. »

Allez voir Burning ! C’est une belle expérience de cinéma !

BURNING Drame (Corée du Sud – 2h28) de Lee Chang-Dong avec Ah-in Yoo, Steven Yeun, Jong-seo Yun. Dans les salles le 29 août.

Burning, une vision souvent poétique de la Corée. DR

Burning, une vision souvent poétique
de la Corée. DR

Comme une chanson populaire…  

Guy Jamet (Alex Lutz) en scène. DR

Guy Jamet (Alex Lutz) en scène. DR

Jeune journaliste, Gauthier apprend par sa mère qu’il serait le fils illégitime de Guy Jamet, un artiste de variété française qui tenait le devant de la scène entre les années 60 et 90. Alors que Jamet est justement sur le point de sortir un album de reprises et d’entreprendre une tournée, Gauthier décide de le suivre, caméra au poing, dans sa vie quotidienne et ses concerts de province, pour en faire un portrait documentaire…

Strasbourgeois bon teint, Alex Lutz a découvert le théâtre sur les planches du Théâtre Jeune Public, le TJP cher à André Pomarat avant de faire ses gammes du côté de Brecht, Lagarce ou Heiner Müller dans la troupe des Foirades avec Pascale Spengler. Bernard Verley lui propose ensuite d’intégrer la série télé Malone sur TF1… Alors qu’il mène un carrière dans le one man show, on le remarque au cinéma en 2009 dans le rôle d’un fils de nazi dans OSS 117: Rio ne répond plus. Le succès du film d’Hazavanicius lui permet de devenir un second rôle apprécié dans la comédie… Mais c’est la télévision et Canal+ qui lui apporte la reconnaissance d’un large public avec, à partir de 2012 dans Le petit journal, le personnage de Catherine la secrétaire dans la pastille humoristique La revue de presse de Catherine et Liliane ensuite renommée simplement Catherine et Liliane.

Guy et Anne-Marie (Dani), son ex-épouse. DR

Guy et Anne-Marie (Dani), son ex-épouse. DR

En 2015, Alex Lutz est passé pour la première fois derrière la caméra en réalisant Le talent de mes amis dont il interprète aussi le premier rôle, en compagnie de Bruno Sanches, son binôme de Catherine et Liliane, et d’Audrey Lamy, Anne Marivin, Sylvie Testud et Julia Piaton. Si Le talent de mes amis peut clairement être considéré comme un cuisant échec, force est de dire qu’Alex Lutz réussit clairement son second « long » en forme de faux documentaire.

Tournant le dos à une certaine causticité, voire même au brin de vulgarité que véhicule sa Catherine télévisuelle, Lutz donne, avec Guy, un film tendre, parfois grinçant mais le plus souvent mélancolique. Car, au-delà de la chanson populaire, il en va ici d’une réflexion sur le temps qui passe et fait son œuvre, de la notoriété qui est venue et qui n’est plus, d’une mise en abyme aussi de tous ceux qui, pour cause de spectacle, sont amenés à s’exposer…

Pour ce crooner fictif qu’est Guy Jamet, Alex Lutz, omniprésent à l’image, cultive avec aisance l’art du portrait. Et c’est bien cela qui fait le charme essentiel de Guy, en l’occurrence observer un artiste qui se sait scruter par une caméra forcément intrusive (Gauthier est incarné par Tom Dingler, ami d’enfance d’Alex Lutz et fils de Cookie, auteur de l’immortelle Femme libérée) et qui décide de jouer le jeu… Sent-il, au passage, que ce jeune journaliste qui ne le lâche pas d’une semelle, est peut-être son fils? Le cinéaste a la bonne idée de ne pas enfoncer, ici, le clou.

Guy Jamet, un artiste qui a eu son heure de gloire… DR

Guy Jamet, un artiste
qui a eu son heure de gloire… DR

Lutz préfère se concentrer sur un vieux briscard de la scène qui connaît tous les trucs de métier et à qui on ne la fait plus, un crooner qui va moins vite qu’avant dans sa vie privée mais qui retrouve la pêche quand la lumière s’allume et qu’importe si c’est dans une salle de sous-préfecture. Car Guy Jamet tient quelques tubes qui « marchent » (dont l’entraînant Dadidou) et qui mettent son public en joie ou en émotion. Pour les besoins du film, Vincent Blanchard et Romain Greffe ont écrit plus d’une dizaine de chansons de variétés qu’Alex Lutz interprète lui-même en jouant d’ailleurs sur différents registres de voix selon l’époque où Jamet les interprète…

Enfin, Guy dépasse la prouesse transformiste (les cinq heures de maquillage étaient certes bien là) et si l’on remarque la peau tavelée, la lippe un peu de travers, l’élocution molle ou les semblants d’absences, Jamet, chanteur démodé mais touchant,  pratique encore l’humour vachard et n’est jamais dupe de ce qu’il a été et de ce qu’il est. Mieux encore, cet homme à femmes reprend instantanément du poil de la bête avec ces dames!

On en est certain, Guy Jamet a eu bien raison de faire son come-back! Car, comme le dit Dadidou: « C’est notre chanson, mon cœur, qui nous remplit de bonheur… »

GUY Comédie dramatique (France – 1h41) de et avec Alex Lutz et Tom Dingler, Pascale Arbillot, Nicole Calfan, Dani, Elodie Bouchez, Marina Hands, Brigitte Roüan, Julie Arnold, Patrick de Valette, Vincent Heden, Nicole Ferroni, Anne Marivin. Dans les salles le 29 août.

ALEX LUTZ: « GUY EST EVOCATEUR DE GRANDS ARTISTES POPULAIRES »

Aux Rencontres du cinéma de Gérardmer, il régnait une petite atmosphère de mystère autour de Guy… On annonçait la venue, en quasi-voisin, du Strasbourgeois Alex Lutz pour une présentation très en avant-première de son second film comme réalisateur mais, en même temps, les organisateurs ne voulaient pas trop… en parler car le film était, alors, promis à une présentation à Cannes. Ce qui fut, finalement, chose faite avec une sélection comme film de clôture à la 57e Semaine de la Critique. A Gérardmer, Alex Lutz s’est aimablement livré au jeu de l’interview, un exercice qu’il maîtrise et qu’il apprécie: « J’ai imaginé Guy comme une personne existant par elle-même. S’il est référencé, c’est plutôt par son époque. Bien sûr, il est évocateur de grands artistes populaires. Il y a chez lui du Herbert Léonard, du Guy Marchand, du Michel Delpech, du Julien Clerc aussi et même du Franck Michael qui a toujours son cortège de fans et blinde les salles… » Pour se glisser dans la peau de Guy Jamet, Alex Lutz est aussi passé, tous les jours, par une phase maquillage de… cinq heures! « Il n’y a pas moins de quinze prothèses. C’est dur et long. On râle évidemment mais ensuite je faisais mon courrier, mes mails, je parlais aux assistants, je dormais… Finalement, c’est un excellent souvenir. » Avec ce portrait d’un chanteur qui a eu son heure de gloire mais qui s’est éloigné de l’œilleton médiatique, Alex Lutz, intarissable sur ses éclectiques goûts musicaux, rend aussi un hommage au monde de la variété: « C’est une histoire de divertissement qui devient aussi l’histoire avec un grand H. On sait tous ce qu’on écoutait au moment du Bataclan ou de la mort de Pompidou… » Et le réalisateur-comédien-humoriste tire aussi un coup de chapeau à Montréal, l’emblématique chanson de Robert Charlebois: « C’est la chanson que Mme Reinbolt, mon institutrice à l’école élémentaire du Conseil des Quinze à Strasbourg, nous a apprise en CM1… C’était une époque où j’étais joyeux d’aller à l’école… » Et quand on lui parle des 40 ans qui approche (il les a eu le 24 août), Alex Lutz saisit la balle au bond: « Si je suis comme ça, à son âge, ça me va! »

Guy Jamet (Alex Lutz) dans ses jeunes années. DR

Guy Jamet (Alex Lutz)
dans ses jeunes années. DR

Un petit flic noir contre le « white power »  

Quand le KKK allume ses croix dans la nuit. DR

Quand le KKK allume ses croix dans la nuit. DR

Dire que Ron Stallworth est le bienvenu lorsqu’il débarque, au début des années 70, au Colorado Springs Police Department, est un doux euphémisme. Et même lorsqu’il aura convaincu ses chefs de ses qualités et de sa volonté farouche de devenir le premier officier de police afro-américain de la seconde ville du Colorado, il lui faudra encore affronter l’indifférence et l’hostilité, les sarcasmes, voire les insultes de collègues qui le traitent de négro ou de basané…

Pourtant, au plus fort de la lutte pour les droits civiques et alors que des émeutes  raciales éclatent  dans  les  grandes  villes  des  États‐Unis, celui que ses chefs comparent à Jackie Robinson, le premier Noir à jouer, en 1947, dans la Major League de baseball, va écrire une page marquante de l’histoire de la lutte des Noirs pour l’égalité raciale. Décidé à faire bouger les lignes et sans doute aussi à laisser une trace dans l’Histoire, Ron Stallworth se lance presque par hasard dans une mission franchement périlleuse : infiltrer le Ku Klux Klan pour  en dénoncer les exactions.

Ron Stallworth (John David Washington), premier flic noir de Colorado Springs. DR

Ron Stallworth (John David Washington), premier flic noir de Colorado Springs. DR

Après un passage aux Archives, Ron Stallworth, qui a obtenu de travailler comme policier en civil, est muté à la brigade des Renseignements. Dans une gazette de la ville, il avise une petite annonce du KKK et un numéro de téléphone. En se faisant passer pour un extrémiste blanc, il contacte « l’organisation » et obtient rapidement de pouvoir en rencontrer un responsable de l’Empire invisible. Evidemment, les choses se compliquent: pas question pour Ron d’aller à ce premier rendez-vous. Il est alors décidé que ce serait Flip Zimmerman, un collègue de Stallworth aux Renseignements, qui se faisant passer pour Ron, irait au contact d’un groupuscule de suprématistes particulièrement inquiétants…

Appuyé sur l’histoire vraie de Ron Stallworth à travers le livre écrit par le policier lui-même (paru en France en 2014, aux éditions Autrement sous le titre Le Noir qui infiltra le KKK), Spike Lee ne pouvait qu’être attiré par un sujet qui avait toutes les qualités pour faire un solide thriller mais qui permettait aussi de développer un discours plus contemporain sur la situation américaine à l’heure de Trump président.

Découvert en 1986 avec le savoureux Nola Darling n’en fait qu’à sa tête et fêté ensuite, notamment à Cannes, pour des films comme Do the Right Thing (1989), Jungle Fever (1991) ou Malcolm X (1992), le cinéaste de 61 ans a quelque peu disparu des écrans radar, sans doute à cause d’œuvres moins abouties. Présent en compétition officielle cette année sur la Croisette, Spike Lee a frappé fort en décrochant un Grand prix tout à fait mérité. Car Blackkklansman: j’ai infiltré le Ku Klux Klan joue donc avec aisance sur un double registre, mêlant le thriller et le pamphlet politique.

Topher Grace incarne le "grand wizard" David Duke. DR

Topher Grace incarne
le « grand wizard » David Duke. DR

Pour le thriller, Spike Lee soigne l’atmosphère seventies (en particulier avec des chansons d’époque comme Oh, Happy Days ou Too Late to Turn Back) et joue pleinement la carte de l’enquête rapidement palpitante au fur et à mesure que Flip Zimmerman, cornaqué et surveillé à distance par Ron, infiltre une troupe d’individus dangereux. Si les uns l’accueillent d’emblée comme un frère acquis à la cause et admirent son talent pour le tir à l’arme automatique, d’autres (le flippant Félix) « flairent » le Juif aussi honni que peut l’être le Noir. Ce qui fera dire à un Flip pas vraiment pratiquant: « Jusque là, j’y pensais jamais. Maintenant, j’y pense tout le temps… » Et puis, au fur et à mesure que le tandem Ron-Flip découvre un projet meurtrier, le suspense devient haletant d’autant que les membres de l' »Organisation » ne sont plus très loin de lever le lièvre…

Cependant, le cinéaste réussit quand même à glisser de l’ironie dans son aventure, en particulier avec les relations que Ron va établir avec David Duke, le « grand sorcier » du KKK qui cherche à  rendre le Klan « acceptable » par l’opinion publique en aseptisant soigneusement son discours sur l’Amérique blanche. Car Duke (Topher Grace) passe quand même ici pour un sacré naïf doublé d’un crétin satisfait!

Mais bien sûr, c’est du côté du pamphlet que cet identitaire noir revendiqué qu’est Spike Lee, frappe fort. Dès l’ouverture, le metteur en scène s’en prend au fameux Autant en emporte le vent (1939) qu’il juge raciste et il ira encore plus loin en projetant une séquence de Naissance d’une nation (1915) de David W. Griffith qui soulève de joie les nervis du Klan en montrant des chevaliers encagoulés traquant le Noir… Pour faire bonne mesure dans la référence cinématographique, Ron et sa petite amie Patrice (au demeurant, leur histoire d’amour est un peu longuette) débattent des mérites comparés de quelques films de la blaxploitation comme Shaft (1971), Hitman (1972), Coffy (1973) ou Cleopatra Jones (1973).

Si le montage parallèle -White Power vs. Black Power- entre l’initiation, assez grotesque, de Ron et le récit du vétéran Jérôme Turner (l’icône Harry Belafonte, 91 ans) détaillant le terrible et historique lynchage d’un Noir, peut paraître assez scolaire, Spike Lee fait mal quand il met dans la bouche des membre du Klan, un « America First » ou un « Make America Great Again » qu’on a entendu dans la bouche du candidat Trump. Et Lee ne se prive pas, à propos des débordements des extrémistes de droite à Charlottesville, en août 2017, de montrer des images d’archives du locataire de la Maison Blanche renvoyant dos à dos les suprématistes blancs et les manifestants antiracistes. Des propos qui avaient d’ailleurs suscité l’indignation aux Etats-Unis…

Flip (Adam Driver) et Ron, un beau duo d'infiltrés. DR

Flip (Adam Driver) et Ron,
un beau duo d’infiltrés. DR

Pour incarner une belle galerie de personnages, le cinéaste peut enfin s’appuyer sur d’excellents acteurs. Comédien aux multiples facettes (il a été Kylo Ren dans Star Wars mais aussi le jésuite portugais Garupe dans Silence de Scorsese) Adam Driver campe Flip Zimmerman faisant face à quelques magnifiques bas-du-front comme Felix (Jasper Pääkkönen) ou Ivanhoé (Paul Walter Hauser, déjà vu dans le même registre dans Moi, Tonya). Stallworth, lui, revient à John David Washington, le fils de Denzel Washington, qui après quelques années de footballeur américain professionnel, accède, ici, à une belle tête d’affiche.

Le pire dans cette histoire, c’est que les patrons de Ron et de Flip, après avoir félicité leurs deux undercovered, choisissent de mettre le dossier au placard. Inutile que le grand public apprenne tout ça… Dans la nuit, le KKK peut rallumer ses croix de feu…

Il ne faut pas rater le dernier Spike Lee Joint!

BLACKkKLANSMAN: J’AI INFILTRE LE KU KLUX KLAN Thriller (USA – 2h14) de Spike Lee avec John David Washington, Adam Driver, Topher Grace, Corey Hawkins, Laura Harrier, Ryan Eggold, Jasper Pääkkönen, Ashlie Atkinson, Alec Baldwin, Harry Belafonte. Dans les salles le 22 août.

Routine, bières, collègues et chariot élévateur  

Christian (Franz Rogoswki) dans les allées. DR

Christian (Franz Rogoswki) dans les allées. DR

Même si aujourd’hui on y déambule le week-end en famille comme autrefois on allait se balader dans les bois, le supermarché n’est quand même pas l’endroit le plus glamour au monde… C’est pourtant là que Thomas Stuber situe l’action de sa Valse dans les allées, étonnante descente au cœur d’une grande surface, vue du côté des employés anonymes, voire invisibles qui composent pourtant une chaleureuse petite communauté…

C’est dans cette communauté que débarque le timide et solitaire Christian… Chef de rayon depuis longtemps à son poste, Bruno est chargé de lui apprendre le métier. Dans l’allée des confiseries, il va rencontrer Marion, dont il tombe immédiatement (et silencieusement) amoureux. Désormais, chaque pause à la machine à café est l’occasion d’en savoir un peu plus sur la rieuse et mutine Miss Susswaren. Et puis, Christian va faire connaissance avec le reste de l’équipe pour devenir peu à peu un membre de la grande famille du supermarché. Bientôt, ses journées passées à conduire un chariot élévateur, comptent bien plus pour lui qu’il n’aurait pu l’imaginer…

Pause café pour Christian et Marion (Sandra Hüller). DR

Pause café pour Christian
et Marion (Sandra Hüller). DR

 » Lorsque j’ai lu pour la première fois le recueil de nouvelles de Clemens Meyer All the Lights, se souvient Thomas Stuber, j’ai tout de suite eu envie d’adapter “In the Aisles”. L’idée de cet homme solitaire qui se fond dans les allées d’un supermarché ne me quittait pas. Le bruit de l’autoroute près de l’aire de chargement, la pause cigarette, la machine à café, le gérant de nuit qui serre la main à tout le monde à la fin du service… L’histoire de Clemens Meyer est profonde et tragique, mais il y a beaucoup de non-dits. Le lecteur, et désormais le spectateur, doivent rassembler tous les indices. Ce film, c’est l’amour et la mort au supermarché. Marion, Bruno, Rudi, Irina et Klaus se surpassent. À la fin, on réalise que le partage, la chaleur humaine et le bonheur ne sont possibles que dans les allées d’un supermarché. « 

Avec ses longues allées rectilignes, ses immenses rangements qui s’élèvent jusqu’au plafond, l’odeur prenante des emballages plastiques, la lumière froide des néons et ses employés en tenue de travail qui réassortissent à l’envi les rayonnages de caisses de bière ou de paquets « penne, penne rigate, orechiette, fusili… », le supermarché n’est pas spécialement synonyme d’endroit accueillant. C’est pourtant, ici, un véritable cocon pour des individus dont l’existence a probablement connu des chemins de traverse, des impasses ou simplement la faute à pas de chance. Dans ce supermarché, ils retrouvent, à travers les rituels et la routine même du boulot, une atmosphère chaleureuse dont on imagine qu’elle est plus sympathique que leur propre domicile.

Dernier venu dans ce microcosme, Christian (qui prend soin de relever le col de sa blouse pour dissimuler les tatouages de son cou) est le bleu de la troupe, un taiseux qui, sous l’égide du paternel Bruno, va apprendre à manœuvrer des palettes dans sa première affectation, le rayon des boissons alcoolisées, avant d’accéder, peut-être, au « graal », le chariot élévateur électrique… De quoi questionner évidemment : « Je ne serai plus le bleu au bout de combien de temps ? »

Bruno (Peter Kurth) et Christian. DR

Bruno (Peter Kurth) et Christian. DR

Avec In den Gängen (en v.o.), le cinéaste brosse le portrait d’une poignée de modestes employés qui semblent parfois sortir d’un film français des années 40 quand le réalisme poétique faisait la part belle à des ouvriers qui avaient le profil d’un Jean Gabin en casquette… Influencé par le cinéma de Wes Anderson et d’Aki Kaurismaki, Stuber adopte le ton décalé et humoristique (la jolie séquence de la benne à produits périmés où un collègue intime à Christian, un « Défense de grignoter! » en dégustant une knack prélevée à l’instant dans le bac) de l’Américain et la générosité humaniste avec laquelle le second observe ses solitaires en mal de considération et d’amour…

Si le monde du travail est, le plus souvent au cinéma, le territoire des conflits en tous genres (on songe au récent En guerre de Stéphane Brizé avec Vincent Lindon), Une valse dans les allées modifie le regard. Oh certes, la vie des employés du supermarché n’est pas un merveilleux Shangri-la mais, en choisissant les contours du conte et du récit en voix of, Stuber fait de l’endroit, une sorte de caverne aux douceurs où l’existence semble se dérouler comme un rêve éveillé…

Christian et Marion, esquisse d'une histoire d'amour? DR

Christian et Marion, esquisse
d’une histoire d’amour? DR

Pour son quatrième long-métrage, Thomas Stuber (né à Leipzig en 1981) peut s’appuyer sur d’excellents comédiens. Dans le trio principal, on découvre Peter Kurth qui incarne Bruno, ancien routier heureux d’avoir trouvé un job au supermarché mais qui n’arrive pas à oublier complètement la route. Marion est incarnée par Sandra Hüller, actrice allemande chevronnée qui a été mise en pleine lumière lorsque Toni Erdmann est devenu le coup de cœur du Festival de Cannes 2016. Elle était Inès Conradi, un working girl efficace mais troublée par l’intrusion d’un père oublié et pathétiquement loufoque. Quant à Christian, le cinéaste l’a confié à Franz Rogowski, une vraie valeur montante. L’acteur, né à Fribourg-en-Brisgau en 1986, a déjà une belle carrière outre-Rhin mais on l’a vu aussi chez Michael Haneke (Happy End, 2017) ou chez Christian Petzold dans Transit, sorti dans les salles françaises au printemps, une parabole sur les réfugiés fuyant les régimes fascistes dont l’action se déroulait à Marseille… On le verra aussi dans Radegund, le prochain Terrence Malick…

Remarquée et récompensée à la Berlinale 2018 où elle était en compétition officielle, cette chronique intimiste d’un supermarché (découverte en avant-première, en avril dernier, aux Rencontres du cinéma de Gérardmer) s’ouvre sur un délicieux ballet de chariots élévateurs aux accents du Beau Danube bleu de Johann Strauss. Il ne faut pas rater cette Valse dans les allées magnifique de fine tendresse et de douce ironie !

UNE VALSE DANS LES ALLEES Comédie dramatique (Allemagne – 2h05) de Thomas Stuber avec Franz Rogowski, Sandra Hüller, Peter Kurth, Andreas Leupold, Michael Specht, Steffen Scheumann, Ramona Kunze-Libnow, Henning Peker, Gerdy Zint. Dans les salles le 15 août.

L’écrivain, son père et l’odeur de la terre  

Sinan (Aydin Dogu Demirkol) rêve d'être publié. DR

Sinan (Aydin Dogu Demirkol)
rêve d’être publié. DR

Il en va du cinéma de Nuri Bilge Ceylan comme de ceux de Woody Allen ou de Federico Fellini. On sait, à peu de choses près, ce qu’on va y trouver. C’est évidemment la marque des plus grands que de permettre au spectateur de se retrouver immédiatement en pays de connaissance. Avec le cinéaste turc de 59 ans, on sait qu’on va partir, au fil des saisons, dans la Turquie des villes et des champs. En 2002, il filmait Istanbul sous la neige dans Uzak puis, en 2006, le passage des saisons d’un amour dans Les climats. Dans Il était une fois en Anatolie (2011), un meurtrier trimballait (longuement) des policiers à travers les steppes d’Anatolie. Quant à Winter Sleep, couronné d’une Palme d’or cannoise en 2014, il contait les états d’âme d’un comédien à la retraite devenu hôtelier dans un village troglodyte de Cappadoce…

Avec Le poirier sauvage, présenté en compétition officielle à Cannes en mai dernier, Nuri Bilge Ceylan poursuit donc, sans surprise, une introspection qui repose, ici, sur une chronique familiale largement teintée de mélancolie. Dans un petit port, face à une mer plutôt grise, Sinan, un jeune type un peu voûté, marche avec son sac sur l’épaule. Jeune diplômé de l’université, il rentre dans sa famille. Sinan a écrit un livre et son souci est de trouver un éditeur pour le faire publier. Chez lui, il retrouve Idris, son père, instituteur, sa mère, une femme effacée et sa jeune soeur collée devant la télévision… Lorsqu’un bijoutier l’avait hélé sur son chemin pour lui demander de rappeler à son père un prêt d’argent toujours pas remboursé, Sinan a vite compris que son père avait des problèmes. Et le bijoutier d’ajouter qu’il oublierait le prêt en échange d’Arap, le chien de chasse d’Idris. Mais ça, Sinan sait bien qu’il ne faut pas y compter.

Idris (Murat Cemcir), le père de Sinan. DR

Idris (Murat Cemcir), le père de Sinan. DR

Le cinéma de Ceylan dresse, à chaque fois, un état des lieux de la Turquie contemporaine. Mais, même si le cinéaste n’est pas un partisan d’Erdogan, il n’y a pas, chez lui, un discours politique au sens partisan du terme mais essentiellement une quête sensible des rapports humains. On va donc suivre Sinan et Idris dans un lent processus de rapprochement. Ces deux-là se sont perdus de vue et se tournent autour, se mesurent, se reniflent presque, comme un père et un fils qui se connaissent évidemment depuis toujours. Sinan pensait probablement trouver, chez les siens, la somme qui lui permettrait de faire paraître son livre mais il constate d’emblée que la situation familiale est catastrophique tant Idris passe son temps et utilise tout le peu d’argent disponible pour satisfaire sa néfaste addiction au jeu…

Quand Sinan retrouve Hatice (Hazar Erguclu). DR

Quand Sinan retrouve Hatice (Hazar Erguclu). DR

Eloge de la lenteur, Le poirier sauvage entraîne le spectateur vers les bords du détroit des Dardanelles, dans la partie occidentale du pays, du côté de la mythique cité de Troie (terre natale du réalisateur), aujourd’hui Canakkale. De la ville à la campagne, Nuri Bilge Ceylan va enchaîner, de façon fluide et dans de grands plans-séquences, une série de rencontres avec des figures à la fois emblématiques et humaines. Dans une sublime lumière mordorée, Sinan retrouve ainsi, à un puits où elle est venue puiser de l’eau, la belle Hatice dont on devine qu’elle fut naguère son amoureuse. Autour d’un platane, les deux jeunes gens, jusqu’à un furtif mais profond baiser, incarnent un désir dont on comprend qu’il est sans issue, Hatice étant désormais promise à un autre… Sinan va aussi, dans une chaleureuse librairie et sous le regard de Kafka, Camus ou Virginia Woolf, croiser le chemin d’un écrivain local reconnu avec lequel il échange, parfois très vertement, autour des vertus et de la puissance d’écrire. Mais le maire de sa ville a déjà prévenu Sinan. Ah, s’il avait écrit un livre régionaliste et « touristique », on aurait, peut-être, pu lui trouver des moyens… Mais un ouvrage intimiste, presque poétique, là non… Sinan va aussi faire un bout de chemin avec deux imams, l’un plus libéral que l’autre et débattre, avec eux, de la foi, et de la religion, le cinéaste constatant:  « Le point de départ de ce film, c’est que je voulais montrer toutes les valeurs qui entourent un jeune homme. L’une des plus importantes est la religion. Tôt ou tard, il faudra s’y confronter, surtout dans un pays musulman. Vous n’êtes pas aussi libres d’en parler que des autres sujets. Il est quasiment impossible, à la campagne, de déclarer par exemple : je ne crois pas en Dieu… »

Sinan dans une campagne neigeuse. DR

Sinan dans une campagne neigeuse. DR

Avec Sinan qui ne cesse de contredire les autres pour affirmer son opposition, le cinéaste parle de la solitude et plus encore de l’isolement anxiogène d’un jeune homme qui veut se battre contre ce qu’il estime injuste. Et, dans cette lutte intérieure, c’est auprès de son père qu’il va trouver un apaisement à ses échappées incontrôlées. Il y a d’abord la belle scène des retrouvailles dans la salle de classe où Sinan surprend son père écrivant et cachant de sa main ce qu’il écrit puis, celle, à la campagne où Sinan, grâce à une coupure de presse, comprend tout…

Cinéaste brillant mais en marge du système à cause de la longueur de ses films, Nuri Bilge Ceylan donne à nouveau, avec Le poirier sauvage, une oeuvre très riche (il faudrait ainsi s’arrêter aussi sur quelques rêves comme le bébé aux fourmis, le puits de la fin ou la course-poursuite dans le cheval de Troie) et qui donne à réfléchir. Ce qui est quand même plus que pas mal! Et Dieu que c’est beau, la neige qui commence doucement à tomber sur les terres des Dardanelles et les souffrances des hommes…

LE POIRIER SAUVAGE Comédie dramatique (Turquie – 3h08) de Nuri Bilge Ceylan avec Aydin Dogu Demirkol, Murat Cemcir, Bennu Yildirimlar, Hazar Erguclu, Serkan Keskin, Tamer Levent. Akin Aksu, Oner Erkan, Ahmet Rifat Sungar, Kubilay Tuncer, Kadir Cermik, Ozay Fecht, Ercument Balakoglu, Asena Keskinci. Dans les salles le 8 août.

Perdre pied dans Los Angeles…  

Sam (Andrew Garfield) lancé dans une étrange enquête. DR

Sam (Andrew Garfield)
lancé dans une étrange enquête. DR

« Attention au tueur de chiens »… Une employée s’active avec un chiffon à tenter d’effacer cet avertissement sur la devanture d’un petit café… En attendant, en rentrant chez lui, c’est un gros écureuil, tombé de nulle part, qui s’écrase lourdement au sol devant les pieds de Sam… Un instant, on a même l’impression que la bestiole velue a fait un (ultime?) clin d’oeil à ce grand Duduche. A moins, évidemment, que Sam ait fumé de quoi voir… des écureuils morts!

Avec Under the Silver Lake, l’Américain David Robert Mitchell était, en mai dernier, en sélection officielle et en compétition au Festival de Cannes. Si on a souvent reproché à la Croisette de faire la part belle aux « fils de Cannes », Frémaux a, cette fois, trouvé un nouveau venu qui apparaît comme une valeur montante du cinéma « indé » d’outre-Atlantique. En tout cas, cette déambulation dans la Cité des anges a, au moins, le mérite de venir secouer le confort distillé par tant et tant de productions US sans goût, ni grâce.

Voici donc l’histoire de Sam, un jeune trentenaire déjà un peu voûté et à l’air plutôt fatigué. De fait, Sam rêve de célébrité. Comme beaucoup de ceux qui vivent à Los Angeles. Mais, pour l’heure, le rêve américain l’a oublié. Alors Sam se promène dans la ville au volant de sa Mustang, elle aussi un peu fatiguée. Il n’a plus d’argent et on menace de l’expulser du petit appartement qu’il occupe dans une résidence un peu décatie mais construite autour d’une piscine. Avec ses jumelles, il mate la voisine baba cool que son âge n’empêche pas de vaquer sur son balcon, les seins nus. Sam répond aussi gentiment au téléphone à sa maman qui lui recommande de regarder, le soir même à la télé, un vieux film de 1927 interprété par Janet Gaynor que la brave dame adule plus que tout. Sam promet mais rappelle aussi à sa génitrice qu’il n’a pas la télé… Mais on sonne à la porte. C’est une copine aux cheveux blonds tressés et portant un dirndl bavarois qui débarque. On comprend que la tenue est due à un casting qu’elle a passé dans le coin. Comme ils n’ont pas grand’chose d’autre à faire, les deux amis copulent tranquillement… On arrête là mais, pendant deux heures et vingt minutes, Under the Silver Lake va enchaîner ainsi les épisodes, les péripéties, les rencontres de Sam dont l’existence va basculer dans une enquête aussi obsessionnelle que surréaliste à travers Los Angeles. Tout cela parce que Sarah, la jeune, énigmatique et blonde voisine qui se baignait dans la piscine, s’est brusquement volatilisée…

Sarah (Riley Keough) a disparu... DR

Sarah (Riley Keough) a disparu… DR

Marlowe, le fameux privé cher à Raymond Chandler, qui enquêtait dans les coins riches ou pourris de Californie passe, ici, le relais à un « détective » franchement traîne-patins qui voit des complots partout dans la célèbre société du spectacle. Pour Sam, tout est désormais indices, pistes voire preuves. Pour ses investigations, il s’appuie sur l’auteur d’un… fanzine (qui donne son titre au film) qui développe le thème: Mais qu’est-ce qu’ils cachent tous? et qui s’interroge: « Tu ne crois pas que les riches en savent plus que nous? » Ah, on le sait bien, il y a des signes cabalistiques ou des messages subliminaux partout, aussi bien dans les paquets de corn-flakes, les films, les chansons que dans les breaking news des chaînes télé…

Pour son troisième long-métrage après notamment le frissonnant et horrifique It follows (2015), Mitchell propose donc un thriller décalé qui a tout du pur exercice de style à la fois philosophique, ennuyeux et… cinéphile. Philosophique parce que le cinéaste de 44 ans développe tout un discours sur une culture pop jetable comme un kleenex et surtout enjeu de manipulation des foules. Une réflexion qui culmine dans un face-à-face musclé entre Sam et un vieux pianiste flétri qui ricane de joie à l’idée que les multiples chansons à succès qu’il a produites soient exactement celles que consomment les jeunes générations. Le drame, c’est qu’au cause de sa durée, le film finit, lui, par produire un ennui pesant.

Sam et les actrices-escort-girls. DR

Sam et les actrices-escort-girls. DR

Reste le cinéma et le jeu de piste imaginé par un metteur en scène nourri au (bon) lait de quatre maîtres: Cronenberg, De Palma, Lynch et Hitchcock. On verra donc, un peu partout, des références ou des hommages à Mullholland Drive (2001) ou à La fureur de vivre (1955) lorsque Sam passe du côté du Griffith Observatory. On croise aussi des nymphettes mi-actrices, mi-escorts qui n’auraient pas déparé dans un film de De Palma. Un coup de chapeau est rendu à l’icône de Murnau dans L’Aurore (1927), Janet Gaynor lorsque Sam, au terme d’un cauchemar, se réveille devant sa tombe… Quant à Sir Alfred, il a droit à sa pierre tombale et Sam, lorsqu’il empoigne ses jumelles, fait penser au James Stewart de Fenêtre sur cour (1955). On voit aussi un extrait de How to marry a millionaire (1953) avec Lauren Bacall, Betty Grable et Marilyn Monroe qui a, de plus, droit à la reproduction à l’identique (lorsque Sarah se baigne nue dans la piscine de la résidence) de la séquence mythique de l’inachevé Something’s Got to Give (1962)…

Sam dans la Cité des anges. DR

Sam dans la Cité des anges. DR

Côté distribution, le film a enfin le mérite de nous faire découvrir une galerie de comédiens dont les têtes sont peu connues, à l’exception de Riley Keough (Sarah), la petite fille d’Elvis Presley, vue dans la série télé The Girlfriend Experience et évidemment d’Andrew Garfield omniprésent à l’écran. Il a troqué ici le teint terreux du jésuite Sebastiao Rodrigues dans le Silence (2016) de Scorsese pour la mine de papier mâché de Sam, le hipster le plus déjanté de la Cité des anges… A Cannes, le film a largement divisé les festivaliers. Ce n’est pas surprenant.

UNDER THE SILVER LAKE Comédie dramatique (USA – 2h19) de David Robert Mitchell avec Andrew Garfield, Riley Keough, Topher Grace, Callie Fernandez, Don McManus, Jeremy Bobb, Riki Lindhome, Zosia Mamet, Patrick Fischler, Jimmi Simpson, Grace Van Patten, India Menuez. Dans les salles le 8 août.

 

La juge troublée et la famille bouleversée  

Emma Thompson incarne le juge Fiona Maye. DR

Emma Thompson incarne le juge Fiona Maye. DR

EMOTIONS.-Juge de la Haute-Cour à Londres, Fiona Maye est régulièrement obligée de rendre des jugements qui partagent l’opinion, déclenchent des polémiques médiatiques et provoquent le désarroi de familles. Ainsi la magistrat s’apprête à rendre son verdict dans une affaire de séparation de bébés siamois, dossier douloureux car il apparaît que si l’opération chirurgicale permettra de sauver un bébé, elle entraînera fatalement la mort de l’autre nourrisson… La vie privée de Fiona Maye manque, elle, singulièrement de saveur au point que Jack, son mari, lassée d’une femme éternellement occupée par ses jugements, annonce qu’il va vivre ouvertement une aventure extra-conjugale. Cependant, cette femme, en apparence, forte va devoir se confronter à un nouveau cas difficile. Faut-il obliger un adolescent (presque majeur) issu d’une famille de Témoins de Jehovah, à recevoir la transfusion sanguine qui pourrait le sauver ?  A la surprise générale et rompant avec les traditions les mieux ancrées de la justice britannique, Fiona Maye décide de lui rendre visite à l’hôpital, avant de trancher. Elle ignore que cette rencontre va bouleverser le cours des choses.

« Il y a quelques années, je me suis retrouvé à un dîner avec des juges, se souvient le cinéaste Ian McEwan. Ils abordaient différents sujets et à un moment, pour régler un point de dispute, notre hôte, Sir Alan Ward, un célèbre juge de cour d’appel, a sorti d’une étagère un ouvrage regroupant ses propres décisions. Plus tard, à l’heure du café, j’ai pu me plonger dans ce livre. Ces jugements se lisaient comme des nouvelles, avec en toile de fond des disputes, des dilemmes parfaitement résumés, des personnages très bien campés, des histoires présentées sous différents angles et, en conclusion, de la sympathie envers ceux que le jugement n’avait pas favorisé. Il ne s’agissait pas d’affaires criminelles où il faut décider si un homme est le coupable ou la victime. Rien d’aussi manichéen. C’était simplement des affaires de famille, des accidents du quotidien : des histoires d’amour, de mariage, des problèmes d’héritages mal répartis, d’enfants mal aimés, dont l’avenir faisait l’objet d’amères tractations… » Pas surprenant que le metteur en scène se soit dit qu’il tenait là une de ces histoires qui étaient de l’étoffe dont on fait les fictions.

Fiona Maye face au jeune Adam... DR

Fiona Maye face au jeune Adam… DR

Avec My Lady (Grande-Bretagne – 1h45. Dans les salles le 1er août), Ian McEwan, romancier et scénariste britannique reconnu, passe pour la première fois derrière la caméra. Il porte à l’écran un livre (paru en français en 2015 sous le titre L’intérêt de l’enfant) qui évoque une loi anglaise de 1989 qui a révolutionné le droit de l’enfance en plaçant l’intérêt de l’enfant au-dessus de toute considération, dans le cas d’un conflit familial. The Childern Act (en v.o.) va donc suivre la trajectoire de trois personnages, celle en creux de Jack, le mari (Stanley Tucci), de la juge et du jeune Adam, grand adolescent (Fionn Whitehead) qui découvre qu’il a été protégé de tout. Grâce à sa rencontre avec Fiona Maye, il reprend soudain vie, au propre comme au figuré. Et comme il est littéralement innocent et vulnérable, il ne sait pas contenir ses émotions. Loin du classique film de procès à l’américaine et ses débats de prétoire, My Lady se concentre sur le trouble grandissant qui envahit la juge… Le souci, c’est que My Lady glisse peu à peu vers un mélo qui pourrait être franchement lourd sans l’heureuse présence d’Emma Thompson. Grâce à sa capacité à faire affleurer les émotions sans jamais les verbaliser, la grande comédienne parvient à faire tenir My Lady jusqu’au bout. Ian McEwan a bien raison de dire que, sans Emma Thompson, le film ne se serait jamais fait.

Paolo (Stefano Accorsi), Sara (Sabrina Impacciatore) et Carlo (Pierfrancesco Favino. DR

Paolo (Stefano Accorsi), Sara (Sabrina Impacciatore) et Carlo (Pierfrancesco Favino). DR

EXISTENCES.- Pour célébrer les noces d’or de Pietro et Alba, leurs aînés, une famille italienne se réunit sur une petite île. Lorsqu’une tempête inattendue les surprend et empêche toute circulation des ferrys, tous les membres de la famille sont contraints de cohabiter pendant deux jours et deux nuits. Une cohabitation forcée qui va bientôt raviver les disputes oubliées, les vieilles rancoeurs et les conflits de tout poil. L’île paradisiaque va se transformer en véritable labyrinthe des passions.

Ils sont venus, ils sont tous là, même -probablement- ceux du sud de l’Italie… Et ils sont joyeux ou, tout du moins, font semblant de l’être. Car, sans doute, pour la plupart d’entre eux, ce déplacement est un pensum. L’un, Carlo, revient vers sa famille après avoir vécu comme un aventurier à travers le monde et avoir acquis une certaine notoriété avec des livres. Chez ses parents, Paolo est accueilli comme une « star » et surtout il va retrouver Isabelle, un amour de jeunesse, mal mariée… Carlo, l’autre fils, resté à oeuvrer dans le florissant restaurant familial, lui, se retrouve pris au piège entre son épouse très jalouse et son ex… Quant à Diego, le mari de Sara, la fille de Pietro et Alba, qui travaille elle aussi à la taverne des parents, il cache à son épouse qu’il a rendez-vous à Paris avec sa jeune maîtresse… On n’a pas de peine alors à imaginer les tensions grandissantes qui animent ce petit monde… Celui qui fait le plus pitié, c’est Riccardo, le fils de Maria, la soeur de Pietro. Luana, la jeune compagne de Riccardo, est largement enceinte et Riccardo est venu à la fête avec le secret espoir de retrouver à la taverne paternelle le petit boulot dont on l’avait naguère viré…

Quand l'heure est aux chansons... DR

Quand l’heure est aux chansons… DR

Si l’île sur laquelle se déroule Une famille italienne (Italie – 1h48. Dans les salles le 1er août) est imaginaire, le film a été entièrement tourné à Ischia, au large de Naples. Autour de la complexité de l’âme humaine, Gabiele Muccino voulait faire une sorte de sondage pour extraire et représenter les phases successives de l’existence, une réflexion sur la façon dont nous pouvons tous faire semblant d’être meilleurs que nous le sommes et obéir à des règles de bonne conduite qui restreignent notre champ d’action, mais seulement pendant un temps limité. Si le temps en question se prolonge et que l’imprévu survient, on entre inévitablement dans une zone sans filet où les dynamiques de façade sautent et où se révèlent des comportements relevant de notre vraie nature… Auteur en 2001 de Juste un baiser qui fut un gros succès en Italie, le cinéaste romain était parti, pendant une douzaine d’années, travailler à Hollwyood, tournant notamment A la recherche du bonheur et Sept vies avec Will Smith qui l’avait personnellement choisi après avoir vu L’ultimo bacio… De retour en Italie, Muccino retrouve nombre de comédiens avec lesquels il avait déjà tourné (Stefania Sandrelli, Stefano Accorsi, Pierfrancesco Favino, Sabrina Impacciatore) pour un film choral où l’on crie (beaucoup), où l’on pleure (pas mal), où l’on s’engueule (régulièrement) et où l’on entonne en famille des succès italiens qui réunissent, l’espace d’une chanson, tous ceux qui se prenaient la tête l’instant d’avant… Côté famille, on est loin évidemment de Affreux, sales et méchants (1976) de Scola et, côté constats d’échecs sentimentaux ou professionnels, on reverra avec bonheur La terrasse (1980) du même Scola. Mais, en ces temps de chaleur, les salles sont fraîches…

Dans la fraîcheur des salles estivales…  

DOGMAN.- Dans une banlieue italienne déshéritée, Marcello, toiletteur pour chiens discret et apprécié de tous, voit revenir de prison son ami Simoncino, un ancien boxeur accro à la cocaïne qui, très vite, rackette et brutalise le quartier. D’abord confiant, Marcello se laisse entrainer malgré lui dans une spirale criminelle. Il fait alors l’apprentissage de la trahison et de l’abandon, avant d’imaginer une vengeance féroce…
Dogman

L’italien Matteo Garrone avait fait forte impression en 2008 à Cannes avec Gomorra qui lui valut le Grand prix du jury sur la Croisette. Il était revenu ensuite, avec Reality (2012) qui lui rapporta un second Grand prix du jury. Enfin, cette année, c’est Marcello Fonte qui incarne le toiletteur pour chiens, qui a remporté le prix d’interprétation cannois.
De son film, le cinéaste dit qu’il n’est pas seulement « un film de vengeance (mais il vaudrait mieux appeler cela une délivrance) » mais « une variation sur le thème (éternel) de la lutte entre le faible et le fort » et « une histoire ‘extrême’ qui nous place devant quelque chose qui nous concerne tous : les conséquences des choix que nous faisons quotidiennement pour survivre… » (11 juillet)

SKYSCRAPER.- Ancien leader de l’équipe de libération d’otages du FBI, ancien vétéran de guerre et maintenant responsable de la sécurité des gratte-ciels, Will Ford est affecté en Chine. Il découvre le bâtiment le plus grand et le plus sûr du monde soudainement en feu et est accusé de l’avoir déclenché. Désormais considéré comme un fugitif, Will doit trouver les coupables, rétablir sa réputation et sauver sa famille emprisonnée à l’intérieur du bâtiment…au-dessus de la ligne de feu.
Skyscraper

Ancien catcheur professionnel sous le nom de The Rock, Dwayne Johnson a les épaules pour jouer les héros d’action sur grand écran. C’est précisément ce qui lui propose Rawson Marshall Thuber qui l’avait déjà fait joué dans la comédie Agents presque secrets (2016). Evidemment il ne faut pas chercher un scénario spécialement brillant ici, ni des situations très réalistes mais bien du divertissement d’action au cœur duquel tous les coups sont permis tout en sachant qu’on ne se fait jamais trop de mouron pour le brave Will Ford. Du pur cinéma d’été. (11 juillet)

ANT-MAN ET LA GUEPE.- Après les événements survenus dans Captain America : Civil War, Scott Lang a bien du mal à concilier sa vie de super-héros et ses responsabilités de père. Mais ses réflexions sur les conséquences de ses choix tournent court lorsque Hope van Dyne et le Dr Hank Pym lui confient une nouvelle mission urgente… Scott va devoir renfiler son costume et apprendre à se battre aux côtés de La Guêpe afin de faire la lumière sur des secrets enfouis de longue date…
Ant-Man et la guepe

Le Marvel de l’été en forme de trépidante comédie d’action qui s’applique à donner autant de place aux combats superhéroïques qu’aux relations psychologiques entre les personnages. Après un Ant-Man n°1 en 2016, voici donc une suite toujours mise en scène par Peyton Reed et dans laquelle on retrouve Paul Rudd, Evangeline Lilly, Michael Peña ou Michael Douglas rejoints par Laurence Fishburne ou Michelle Pfeiffer qui incarne la Guêpe originale perdue depuis trente ans dans le monde subatomique du Quantum Realm. Scott Lang est-il le seul à pouvoir la secourir ? Petit conseil : rester jusqu’au bout du générique de fin. (18 juillet)

MA REUM.- Tout va pour le mieux dans la vie sans histoires de Fanny… jusqu’au jour où elle découvre que son fils chéri, Arthur, 9 ans, est le bouc émissaire de trois garçons de son école. Fanny ne laissera pas seul son fils face à ses petits bourreaux : elle va rendre à ces sales gosses la monnaie de leur pièce…
Ma Reum

Un an après Sales Gosses, où un moniteur de colo cherchait à se venger d’un groupe de retraités « sales gosses » lui menant la vie dure, Frédéric Quiring signe un second long-métrage sur le thème Œil pour œil, dent pour dent du côté des cours de récré. Pour écrire son film, le cinéaste s’est demandé jusqu’où pourrait aller une maman par amour pour son enfant. Si, quand on parle de harcèlement scolaire, la menace vient souvent des pères (dans les cours de récré, on peut entendre « si tu me touches, tu verras ce que mon père va te faire »), Quiring a inversé la tendance. C’est Fanny (la tonique Audrey Lamy) qui a choisi de faire de sa famille sa priorité. (18 juillet)

THE GUILTY.- Dans la nuit d’un commissariat du Danemark, le 112 sonne. Au bout de la ligne d’urgence, une femme, victime d’un kidnapping, contacte la police. La ligne est coupée brutalement. Pour retrouver Iben Ostergard dont il a vu le nom et le numéro s’afficher sur son écran, le policier Asger Holm ne peut compter que sur son intuition, son imagination et son téléphone.
The Guilty

Prix de la critique au dernier Festival du film policier de Beaune, ce premier long-métrage du cinéaste danois Gustav Möller apparaît comme un petit bijou de polar. Avec ce qu’il faut de mystère, de suspense haletant, de montée d’adrénaline. D’autant que jusqu’au bout, rien n’est jamais acquis… Mais Asger Holm (Jakob Cedergren, vu dans la mini-série suédoise Meurtres à Sandhamm) n’est pas du genre à lâcher prise : « J’ai promis, dit-il, à une fillette de 6 ans que sa maman rentrerait à la maison… » (18 juillet)

VIERGES.- À Kiryat Yam, petite station balnéaire au nord d’Israël, tout semble  s’être arrêté. Lana, 16 ans, s’est jurée de lutter contre l’immobilisme et la résignation. Elle est loin d’imaginer que la rumeur d’une sirène va réveiller sa ville de sa torpeur et lui permettre enfin de vivre.
Vierges

Le cinéma israélien a donné récemment de remarquables films comme Foxtrot ou The Cakemaker. Pour son premier long-métrage, Keren Ben Rafael, qui vit entre Paris et Tel Aviv, est partie d’un fait divers qui était dans tous les journaux israéliens. Le maire de Kiryat Yam avait réellement proposé un million de dollars à qui apporterait une preuve de l’existence de cette sirène. Film sur le passage de la parole, cette histoire surnaturelle place le fantasme au même niveau que la vie et finit par en faire partie. Enfin le thème de la virginité est central dans le film. En hébreu, sirène se dit littéralement ‘vierge de la mer’. Lana est presque dans une course contre la montre pour perdre sa virginité et devenir adulte. La virginité pose la question de la métamorphose, du devenir femme, et quel genre de femme, avec quel rapport au monde et aux hommes… Pour Keren Ben Rafael, il était très important que ses héroïnes soient des femmes fortes. (25 juillet)

MAMMA MIA 2 : HERE WE GO AGAIN.- Sur l’île paradisiaque de Kalokairi, Sophie, qui rencontre divers soucis dans l’ouverture de son hôtel, va trouver du réconfort auprès des amies de sa mère Donna qui vont lui conseiller de prendre exemple sur le parcours de cette dernière.
Mamma Mia 2

Dix ans après un Mamma Mia qui avait été un succès mondial (et avait relancé accessoirement les ventes des disques d’Abba), revoilà un n°2, entre présent et passé, qui permet d’en apprendre plus sur la jeunesse des personnages mythiques mais aussi sur les questionnements des jeunes adultes d’aujourd’hui. Le réalisateur Ol Parker a donc imaginé une suite aux aventures de Sophie (Amanda Seyfried) et sa mère Donna incarnée par la starissime Meryl Streep. Un gros casting (Colin Firth, Pierce Brosnan, Lily James et même Cher) et les rythmes entêtants d’Abba, soit un succès promis ? (25 juillet)

HOTEL ARTEMIS.- Dans le Los Angeles de 2028, l’hôtel Artemis est un refuge où les criminels peuvent trouver soins et repos. Dirigé par Jean Thomas, surnommée l’infirmière, cet établissement secret est régi par des règles strictes qui assurent sa réputation dans le monde des truands : Pas d’armes. Pas de flics. Et surtout, on ne tue pas les autres patients…
Hotel Artemis

Le retour en tête d’affiche de Jodie Foster qu’on n’avait plus vu comme actrice depuis Carnage (2011) de Polanski et comme réalisatrice depuis Money Monster (2016) avec George Clooney. Blouse blanche avachie et raie de côté, elle est l’héroïne d’un thriller de science-fiction sur fond de ville déchirée par les émeutes et sur le point de basculer dans la guerre civile. Car son discret hôtel va être rattrapé par le chaos extérieur lorsque des truands tentent d’y entrer de force pour y rattraper un braqueur qui s’y est réfugié après une attaque de banque qui a mal tourné. Pour ceux qui aiment les nuits d’épouvante… sur grand écran. (25 juillet)

LE GENDARME DE SAINT TROPEZ.- Grâce aux loyaux services rendus à une commune des Alpes-Maritimes où il était jusqu’ici en poste, le gendarme Ludovic Cruchot est nommé maréchal des logis-chef et muté à Saint-Tropez. Cruchot va participer aux vaines et répétitives chasses aux nudistes organisées par son supérieur, l’adjudant Gerber. Pour sa part, Nicole, la fille unique du gendarme, est éblouie par le luxe de St Trop. N’arrivant pas à se faire accepter par les jeunes bourgeois du cru, elle s’invente un père fictif richissime…
Gendarme St Tropez

Sorti en salles le 9 septembre 1964, Le Gendarme de Saint-Tropez rencontre à la surprise générale un succès considérable, arrivant en tête du box-office français de 1964 avec plus de 7,8 millions d’entrées. L’accueil critique est partagé mais Louis de Funès, installé pour la première fois en haut du box-office, voit sa carrière et sa célébrité définitivement lancées. Le film ressort dans une version restaurée et permettra aux fans de De Funès de retrouver son couard mais fulminant personnage sur grand écran. (1er août)

MARY SHELLEY.- En 1814, Mary Wollstonecraft Godwin, 16 ans, entame une relation passionnée et scandaleuse avec le poète Percy Shelley et s’enfuit avec lui. Condamné par les bienpensants, leur amour tumultueux se nourrit de leurs idées progressistes. En 1816, le couple est invité à passer l’été à Genève dans la demeure de Lord Byron. Lors d’une nuit d’orage, à la faveur d’un pari, Mary a l’idée du personnage de Frankenstein.
Mary Shelley

Venue sur le devant de la scène avec Wajda (2012), le premier film de fiction tourné en Arabie saoudite, la réalisatrice saoudienne Haifa Al-Mansour passe du côté d’Hollywood avec une fresque historique dont « elle pensait qu’elle lui serait complètement étrangère… » Mais, à la lecture de l’histoire de cette jeune femme qui, à 18 ans, allait révolutionner la littérature et marquer la culture populaire à tout jamais, la cinéaste a reconnu en Mary Shelley (incarnée par Elle Fanning) une âme soeur. « Mary Shelley, dit-elle, est l’incroyable histoire vraie d’une femme qui s’est dressée contre les contraintes sociales de son époque en créant une histoire qui a dépassé en renommée les écrits de ses contemporains – y compris ceux de ses talentueux parents et mari – et qui a influencé des générations d’artistes et de rêveurs à travers un genre nouveau : la science-fiction. L’histoire de la romancière nous semble étrangement familière, car une grande partie transparaît de façon allégorique dans Frankenstein. Nous connaissons tous les grandes lignes de son histoire, mais la richesse et la densité philosophique de son parcours nous aident à mieux comprendre l’attrait de son roman. » (8 août)

A BRIGHTER SUMMER BAY.- Taïwan, début des années 1960. Le jeune Xiao Si’r entre au lycée aux cours du soir, au grand dam de son père qui espérait que son fils intègre un établissement plus prestigieux. Il se lie d’amitié avec Cat, Airplane et Tiger, avec qui il fait les quatre cents coups. Autour d’eux s’affrontent deux bandes rivales, mais Xiao Si’r se tient éloigné de leurs agissements, jusqu’au jour où il fait la connaissance de Ming, dont il tombe amoureux. Or celle-ci est la petite amie de Honey, leader d’un des deux gangs…
Brighter Summer Day

Quatrième long-métrage du réalisateur Edward Yang, pionnier de la Nouvelle Vague taïwanaise avec son compatriote Hou Hsiao-hsien, A Brighter Summer Day (1991) conjugue avec génie la grande et la petite histoire. Pour la première fois de sa carrière, le cinéaste de Taipei Story aborde de front le passé trouble de Taïwan en prenant pour point de départ un fait divers datant des années 1960. Le jeune héros de A Brighter Summer Day appartient à la première génération d’immigrés, celle qui a fui la Chine après l’arrivée au pouvoir de Mao – comme ce fut le cas d’Edward Yang. Face à un futur incertain et au désarroi de leurs parents – qui ne savent pas s’il faut s’adapter à cette nouvelle société ou s’y extraire pour faciliter un éventuel retour « au pays » –, les jeunes trouvent une forme de sécurité et d’identité en intégrant les gangs. En montrant le quotidien de Xiao Si’r et de son entourage, Edward Yang s’inspire à la fois de La Fureur de vivre (pour les amours et les rivalités propres à l’adolescence), de Mean Streets (pour la violence inhérente à ces gangs de rue) que des drames familiaux à la Ozu. Pour la première fois en version restaurée 4K au cinéma. (8 août)

VALSE DANS LES ALLEES.- Le timide et solitaire Christian est embauché dans un supermarché. Bruno, chef de rayon, le prend sous son aile pour lui apprendre le métier. Dans l’allée des confiseries, il rencontre Marion, dont il tombe immédiatement amoureux. Chaque pause-café est l’occasion de mieux se connaître. Peu à peu, Christian devient un membre de la grande famille du supermarché. Bientôt, ses journées passées à conduire un chariot élévateur et à remplir des rayonnages comptent bien plus pour lui qu’il n’aurait pu l’imaginer…
IN DEN GÄNGEN

C’est en découvrant In the Aisles, la nouvelle de Clemens Meyer que le cinéaste allemand Thomas Stuber a eu, immédiatement envie de la porter au cinéma : « L’idée de cet homme solitaire qui se fond dans les allées d’un supermarché ne me quittait pas. » Passionné de l’œuvre de Roy Andersson et d’Aki Kaurismaki, Stuber utilise la voix off pour un procédé dans le style « Laissez-moi vous raconter une histoire qui m’est arrivée » afin de distiller, dans un univers industrialo-commercial, une ambiance doucement mélancolique où se mêlent l’amour et la solitude. Le cinéaste a enfin trouvé avec Franz Rogowski (vu dans Happy End de Michael Haneke) et Sandra Hüller, épatante dans Toni Erdmann de Maren Ade, deux magnifiques comédiens… Une belle réussite ! (15 août)