La vie à travers un trou dans le mur  

Higinio Blanco (Antonio de la Torre) regarde le monde à travers un trou. DR

Higinio Blanco (Antonio de la Torre) regarde
le monde à travers un trou. DR

Dans un petit village d’Andalousie, en 1936, Higinio Blanco et son épouse Rosa dorment dans leur lit lorsque des coups violents sont frappés à la porte de leur maison. Higinio se précipite vers une cachette sous l’escalier… De là, il aperçoit des bottes qui entourent sa femme… Pour ce partisan républicain, pas de doute. Il faut filer au plus vite et aller se réfugier dans la sierra.
Mais sa fuite éperdue s’arrêtera rapidement. Capturé par les troupes franquistes, il rejoint, dans un camion, d’autres compagnons de lutte. A la faveur d’un incident, Higinio réussit à sauter du véhicule. Sous les balles, il détale et réussit à se cacher sous des branchages. De là, il va retrouver d’autres fuyards cachés au fond d’un puits. Ensemble, ils évoquent la nécessité de lutter même si Higinio pense que « ça ne se règlera pas par les armes ». Mais bientôt les armes vont à nouveau parler… Blessé à la jambe, Higinio s’extirpe du puits et, traversant la sierra en flammes, réussit à revenir chez lui… A Rosa, il lance : « Il faut partir dans la sierra » mais sa femme objecte que les franquistes sont partout dans le village, que la balle est encore dans sa jambe et elle propose : « Si tu restais, le temps de te soigner… »
Coincé dans sa petite planque, Higinio ignore encore qu’il restera caché là pendant une trentaine d’années !
C’est en visionnant, en 2012, au festival de San Sebastian, 30 ans d’obscurité, le documentaire de Manuel H. Martin, que les trois réalisateurs d’Une vie secrète, ont pris la mesure du drame des « taupes » pendant la Guerre civile espagnole et ont très vite décidé de tirer une fiction de ce sujet.

Higinio tente d'échapper à la troupe franquiste. DR

Higinio tente d’échapper
à la troupe franquiste. DR

En effet, pendant et après la guerre civile espagnole, la répression franquiste s’est appliquée aux anciens communistes, socialistes, syndicalistes, anarchistes, aux anciens responsables locaux de la République (qui était en place depuis 1931), aux anciens soldats républicains, aux athées, aux croyants qui refusaient de se confesser ou même à ceux qui n’avaient pas eu les « bons » amis… Pour éviter la détention, l’exécution sans jugement ou l’élimination directe, de nombreux Espagnols se sont cachés… Pour quelques jours, pensaient-ils. A l’instar, évidemment, d’Higinio…
En s’appuyant sur cette longue et sombre page d’histoire, Aitor Arregi, Jon Garano et José Maria Goenaga (un trio inhabituel mais efficace dans l’univers de la réalisation) ont mis en scène une remarquable tragédie intime en forme de huis-clos. Car le militant républicain (dont on ignore de bout en bout s’il a réellement commis des exactions) va accepter, doucement, de n’être plus qu’un captif volontaire planqué d’abord dans sa propre maison puis, des années plus tard, dans celle de son défunt père.
Pendant sa fuite au début du film, lors de scènes très mobiles dignes d’un film d’action, Higinio se retrouve, pour un rare plan général, face à un vaste espace naturel. Il pourrait alors décider de poursuivre sa course mais il va revenir sur ses pas. « Ce n’est pas tant, note Aitor Arregi, la peur de se faire arrêter ou tuer, toutefois bien réelle ici, que la peur de l’inconnu qui nous aliène et nous pousse à nous retrancher dans notre zone de confort. D’une certaine manière, il s’agit de la peur de la liberté. »

Rosa (Belen Cuesta), une épouse aimante. DR

Rosa (Belen Cuesta), une épouse aimante. DR

Ayant fait le choix de se cacher, Higinio va, petit à petit, se paralyser dans une peur de plus en plus obsédante et d’autant plus terrible que le monde continue sa marche. Une vie secrète va alors développer son thème central, celui de la peur. Une angoisse que l’on ressent aisément grâce à des cadres serrés qui s’appliquent à saisir, en gros plan, voire en très gros plan, le regard que notre homme pose sur le monde (étroit) qu’il aperçoit et perçoit à travers les trous de sa cachette.
Et puis ce film ponctué par des ellipses et articulé par une suite de chapitres d’inégale longueur (Raid, Cacher, Détention, Danger, Enfermer, Allié, Décennie, Ecarté, Changer, Franco, Déterrer, Amnistie, Sortir) repose aussi largement sur une relation de couple très particulière. En 1936, Higinio et Rosa sont de jeunes mariés amoureux dont le lien va évoluer au fil des années et, évidemment, en raison de la situation extrême dans laquelle le couple évolue. Tandis que le confinement d’Higinio déforme son point de vue sur la réalité, Rosa, qui, elle, peut aller au dehors et se retrouve dans des situations conflictuelles, qu’il s’agisse, avec Higinio, d’avoir un enfant ou encore de devoir « gérer » un soldat, client de son atelier de couture…

Terré dans sa cachette. DR

Terré dans sa cachette. DR

La belle Belen Cuesta incarne le personnage en action qu’est Rosa et il revient à Antonio de la Torre, l’une des plus grandes stars espagnoles, de donner chair à cet homme figé dans l’attente et plus encore dans une peur latente mais omniprésente.  Celui qu’on avait vu brillant en flic bègue dans Que dios nos perdone (2016) ou en politicien corrompu dans El Reino (2018) réussit une étonnante composition, donnant l’impression que, dans son odyssée, Higinio est peut-être un lâche, un mari jaloux ou, du moins, une version rabougrie de l’homme qu’il était.
Individu littéralement enterré (les plans sur la cachette sont claustrophobiques), Higinio parviendra, in fine, à se réconcilier avec lui-même lorsque, dans une hallucination, il entend un militaire lui dire : « A cause de ta peur, on ne te verra pas comme un héros. Tu n’en seras pas moins une victime ».
Enfin, en 1969, après plus de trente ans de réclusion, Higinio Blanco pourra sortir de son trou. Dans la lumière puissante qui baigne son village, il n’est qu’un simple promeneur. Lorsqu’enfin son chemin l’amène devant la demeure de Gonzalo, son voisin franquiste qui l’a toujours traqué, les cinéastes, par un beau champ/contre champ, filme Higinio désormais dehors alors que Gonzalo, derrière les barreaux de sa fenêtre, est passé dans l’ombre…

UNE VIE SECRETE Drame (Espagne – 2h27) d’Aitor Arregi, Jon Garano et José Maria Goenaga avec Antonio de la Torre, Belen Cuesta, Vicente Vergara, José Manuel Poga, Emilio Palacio. Dans les salles le 28 octobre.

Bienvenue chez les doux dingues !  

Jean-Baptiste Cuchas (Albert Dupontel) vient de rater son suicide. DR

Jean-Baptiste Cuchas (Albert Dupontel)
vient de rater son suicide. DR

Aux grands maux, les grands moyens ! Dans une tour d’une entreprise du CAC 40, un jeune type brillant mais totalement coincé se retrouve, dans un ascenseur bloqué au 13e étage, nez à nez avec la jeune fille qu’il aime en secret et à laquelle il adresse, depuis des mois, des poèmes et des fleurs mais sans jamais oser l’aborder… Lorsque le binoclé étriqué pousse le bouton de l’appel d’urgence, c’est pour entendre une voix douce lui glisser : « Faut pas avoir peur ! Je t’aime sont les mots les plus importants dans la vie ! » Cette séquence est l’un des nombreux bons moments qui jalonnent Adieu les cons, le septième long-métrage d’Albert Dupontel sous sa casquette de metteur en scène…
La dernière fois que Dupontel avait réalisé un film, c’était en 2017 et il signait Au revoir là-haut, la riche adaptation du roman éponyme de Pierre Lemaître, prix Goncourt 2013. Il y tenait d’ailleurs le rôle principal d’Albert Maillard, auteur, en compagnie d’un fils de famille défiguré pendant la Grande guerre, d’une belle escroquerie…
Après cette évocation historique enlevée (le film, César 2018 de la meilleure réalisation, avait réuni plus de deux millions de spectateurs), Albert Dupontel fait son retour avec une tragédie burlesque qui fait la part belle aux émotions, voire à un doux délire. Mais le cinéaste n’oublie pas de commenter, avec verve, le monde actuel comme il va ou ne va pas.
Coiffeuse de son état, Suze Trappet est bien malade (« Je meurs d’un excès de permanentes », dit-elle) même si, sur les radios que lui montre un médecin, elle a tendance à voir des cœurs et des fleurs, « peut-être un bouquet de soucis »… Alors, à 43 ans, Suze décide de retrouver l’enfant dont elle a accouché lorsqu’elle en avait quinze et qu’elle a abandonné sous X.

Suze Trappet (Virginie Efira)  fait la rencontre de sa vie. DR

Suze Trappet (Virginie Efira) fait
la rencontre de sa vie. DR

Las, à l’agence de santé, c’est tout juste si le fonctionnaire ne lui rit pas au nez : « Donner, c’est donner ; reprendre, c’est voler »
Si Suze Trappet a le moral au plus bas, que dire de Jean-Baptiste Cuchas ! Voilà un serviteur de l’Etat aussi déférent que transparent. Ce pro de l’informatique est un spécialiste de la surveillance et il s’apprête à informer ses supérieurs de ses nouvelles trouvailles lorsqu’on lui signifie qu’on ne va plus avoir besoin de lui. A ses tourments, le malheureux ne voit qu’une solution et elle est définitive. Equipé d’un solide fusil de chasse, Jean-Baptiste organise sa sortie non sans avoir enregistré une vidéo : « C’est trop injuste ! Je ne comprends pas… » Mais le coup mortel part de travers, emporte une cloison, blesse le fonctionnaire qui se riait de Suze Trappet. Panique dans le service ! La police est déjà persuadée avoir affaire à un radicalisé… Passant la tête par la cloison défoncée, Suze voit instantanément en Jean-Baptiste l’homme qui pourrait lui apporter le nécessaire coup de main pour résoudre son drame…
Avec ces deux laissés-pour-compte de l’existence, Dupontel embarque le spectateur dans une aventure urbaine et souvent nocturne dont il règle avec brio la précise mécanique. Jouant d’abondants mais bienvenus effets spéciaux (le film est quasiment entièrement tourné en studio avec des décors poétisés), Dupontel réussit à maîtriser, de bout en bout, sa narration émotionnelle. Et si Adieu les cons échappe constamment au n’importe quoi, c’est que Dupontel sait se reposer sur de solides références. Le film est dédié au Monty Python Terry Jones, disparu en janvier dernier, auquel Dupontel voue une grande admiration. A propos des loufoques British, on remarque un caméo de Terry Gilliam (la pub pour les fusils de chasse) et surtout Adieu les cons -par exemple dans l’ubuesque séquence d’archives labyrinthiques- fait un clin d’œil évident à Brazil (réalisé en 1985 par Gilliam) et à son univers bureaucratique et totalitaire proche du 1984 de George Orwell. Et il n’échappera pas aux fans du très culte Brazil que trois personnages d’Adieu… portent les noms de Kurtzmann, Lint et Tuttle…

Jean-Baptiste, Suze et M. Blin (Nicolas Marié) mènent l'enquête. DR

Jean-Baptiste, Suze et M. Blin (Nicolas Marié) mènent l’enquête. DR

Alors, on se laisse, avec bonheur, aller à cette folle histoire qui devient une fable noire où un Dupontel mordant parvient quand même, en à peine 1h30, à aborder, sur un rythme qui ne faiblit pas, la violence du monde du travail, l’accouchement sous X, la maternité, la maladie d’Alzheimer, le handicap, le suicide, les imbroglios administratifs, l’aseptisation des villes nouvelles, l’addiction au portable et à l’informatique qui régit la vie de tous dans un monde connecté complètement déconnecté de sentiments purs…
Mieux encore, Dupontel campe remarquablement un inhibé dépressif qui reprend du poil de la bête au contact d’une Suze Trappet déterminée. La désormais incontournable Virginie Efira (on vient de la voir, excellente, dans Police d’Anne Fontaine et on l’attend dans Benedetta de Verhoeven) est parfaite en femme au bout du rouleau qui aura le bonheur de susurrer, à distance, dans la scène, citée plus haut, de l’ascenseur, un message d’amour à son fils retrouvé.
Quant à Nicolas Marié, complice de longue date de Dupontel, il est formidable de fantaisie dans le rôle de Serge Blin. Relégué aux archives à cause de sa cécité, Blin, que la police rend hystérique, va se révéler d’un grand secours pour ses deux compagnons de hasard… La séquence où Blin guide Suze à bord de sa voiture dans la ville est savoureuse et mélancolique à la fois. Car Blin se souvient, ici, d’une petite épicerie traditionnelle, là, d’un cinéma ou d’un square occupé par des boulistes alors qu’on ne voit que les mornes façades de grands magasins ou de garages…

Jean-Baptiste et Suze en mauvaise posture. DR

Jean-Baptiste et Suze en mauvaise posture. DR

Enfin Dupontel agrémente son récit de joyeuses petites apparitions. Jackie Berroyer est un vieux médecin malade, Michel Vuillermoz, un psy bien barré, Laurent Stocker, un directeur trouillard ou encore Grégoire Ludig et David Marsais, du Palmashow, des préposés pas fûtés…
Réflexion sur les déviances kafkaiennes du monde actuel, Adieu les cons (qui fait se rencontrer et s’aimer quelqu’un qui veut vivre mais qui ne peut pas et quelqu’un qui pourrait vivre mais qui ne veut pas) est aussi un épatant divertissement. A ne pas rater !

ADIEU LES CONS Comédie dramatique (France – 1h27) de et avec Albert Dupontel, Virginie Efira, Nicolas Marié, Jackie Berroyer, Philippe Uchan, Bastien Ughetto, Marilou Aussilloux, Catherine Davenier, Michel Vuillermoz, Laurent Stocker, Kyan Khojandi, Grégoire Ludig, David Marsais, Bouli Lanners. Dans les salles le 21 octobre.

Le calice jusqu’à l’hallali  

Tommy, Peter, Martin et Nikolaj dînent et décident de boire...

Tommy, Peter, Martin et Nikolaj dînent
et décident de boire…

Autour d’un plan d’eau sous le soleil, le paysage a tout pour être bucolique. Mais l’ambiance est plutôt à la joyeuse défonce. Des grappes de jeunes gens et de jeunes filles font la course en trimballant des caisses de bouteilles. Et ils s’arrêtent régulièrement pour vider ces bières. Une drôle de compétition, d’autant plus qu’un animateur annonce : « Vomissez tous ensemble ! Vous gagnerez une minute… » Après le tour du lac, la fiesta se poursuit en ville, dans les transports en commun où les fêtards s’amusent à menotter les contrôleurs…
Ceux qui fréquentaient le Festival de Cannes en 1998, se souviennent encore parfaitement du choc provoqué, dans la compétition officielle, par Festen, le second long-métrage d’un cinéaste danois trentenaire qui n’avait pas encore éclaté sur la scène internationale. Certes Thomas Vinterberg avait fondé, avec notamment Lars von Trier, de l’éphémère mouvement intitulé Dogme 95. Mais, à la fin de la fête cannoise, Vinterberg avait décroché (ex-aequo avec La classe de neige de Claude Miller) le prix du jury. Mais surtout la Croisette se racontait ce Festen qui commence comme un agréable repas de famille et s’achève dans un impressionnant jeu de massacre à cause d’Helge, un patriarche incestueux cloué au pilori par ses victimes…

Martin (Mads Mikkelsen), un prof d'histoire barbant?

Martin (Mads Mikkelsen),
un prof d’histoire barbant?

On retrouva le cinéaste à Cannes en 2012 où il était à nouveau en compétition, cette fois avec La chasse qui valut à Mads Mikkelsen le prix d’interprétation masculine. Mikkelsen incarnait un auxiliaire de jardin d’enfants récemment divorcé, accusé du jour au lendemain de pédophilie. La méfiance des habitants et de ses anciens amis laisse alors la place à une véritable chasse aux sorcières qui prend vite des allures de descente aux enfers…
Autant dire que le cinéma de Thomas Vinterberg est loin d’être confortable. On le mesure à nouveau dans Drunk qui met en scène quatre collègues professeurs de lycée qui décident, un soir au restaurant où ils fêtent l’anniversaire de l’un des leurs, de mettre en pratique la théorie de Finn Skarderud, un psychologue norvégien selon laquelle l’homme aurait, dès la naissance, un déficit d’alcool dans le sang. Ce qui a des allures de gag de fin de dîner, va tourner au défi. Avec une rigueur scientifique, chacun relève le défi. L’idée, c’est bien que la vie, sous l’effet du champagne, de la vodka, du bourgogne ou des cocktails explosifs, n’en sera que meilleure !
Car Tommy, le prof de sport, Nikolaj, le prof de psycho, Peter, le prof de musique et Martin, le prof d’histoire, sont de (vieux) quadras qui n’intéressent plus vraiment leurs élèves.

Tommy (Thomas Bo Larsen) et ses jeunes footballeurs.

Tommy (Thomas Bo Larsen)
et ses jeunes footballeurs.

Bafouillant un cours sur l’industrialisation devant des lycéens qui regardent voler les mouches, Martin peut valablement se poser la question : « Je suis devenu barbant ? » Et que dire de la vie privée de ces profs… Alors, appliquer la théorie Skarderud donne, dans un premier temps, des résultats encourageants. Martin tient désormais ses élèves en haleine et les fait réfléchir habilement sur le point commun entre le général Grant, Ernest Hemingway et Winston Churchill qui disait : « Je ne bois jamais avant le petit-déjeuner ».
Evoquant le Premier ministre qui a largement contribué à la victoire contre l’Allemagne nazie lors de la Deuxième Guerre mondiale, tout en étant dans un état d’ébriété aussi important que permanent, le réalisateur de Drunk observe : « De grands intellectuels, artistes et écrivains, comme Tchaïkovsky ou Hemingway, ont également trouvé le courage et l’inspiration au fond d’un verre. Nous connaissons tous le sentiment de l’espace qui s’agrandit, de la conversation qui prend de l’ampleur, et des problèmes qui disparaissent à mesure que l’on boit de l’alcool… »
En semblant célébrer la magie de l’ivresse et le pouvoir libératoire de l’alcool, Vinterberg démonte, peu à peu, une mécanique morbide qui emporte les quatre quadras au bord de l’abîme tant leur situation devient rapidement hors de contrôle.
L’alcoolique est un personnage très répandu sur les grands écrans, depuis le duo Gabin/Belmondo dans Un singe en hiver (1962) jusqu’à Peter Mullan, buveur brutal dans Tyrannosaur (2011) en passant par Ray Milland assailli par les chauves-souris de son delirium tremens dans Le poison (1945). Ils sont rejoints par ce pathétique quatuor auquel le monde paraît de plus en plus morne et médiocre. La liberté, l’amour, la légèreté de leur jeunesse ne sont plus que d’amers souvenirs. L’alcool à forte dose va leur permettre –provisoirement- de redécouvrir ces sensations…

Martin boit à la réussite de ses lycéens. Photos Henrik Ohsten

Martin boit à la réussite de ses lycéens.
Photos Henrik Ohsten

Avec une caméra très attentive à ses personnages, Vinterberg brosse un portrait lucide mais plein d’empathie pour ces types dévastés qui n’arrivent même plus à donner le change… Appuyé sur une réalité crue et dépouillée, Drunk, porté par l’excellent Mads Mikkelsen (Martin), comédien emblématique de Vinterberg, est cependant voulu par son auteur comme un hommage à la vie. « Comme une reconquête, dit le cinéaste, de la sagesse irrationnelle libérée de toute logique anxieuse, qui recherche le désir même de vivre… avec des conséquences parfois tragiques. »
Sur un thème sérieux et grave, Vinterberg réussit même à distiller un peu d’humour. Et il peut même réussir à donner matière à réflexion au spectateur. Surtout si l’on songe que le monde est de plus en plus défini par une rhétorique puritaine alors que la consommation d’alcool est toujours élevée au niveau mondial…

DRUNK Comédie dramatique (Danemark – 1h55) de Thomas Vinterberg avec Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Lars Ranthe, Magnus Millang, Maria Bonnevie, Hélène Reinga Neumann. Dans les salles le 14 octobre.

Rayane, simple flic promis à la mort  

Rayane (Tarek Boudali), Stéphanie (Vanessa Guide) et Pierre (Julien Arruti) mènent l'enquête.

Rayane (Tarek Boudali), Stéphanie (Vanessa Guide) et Pierre (Julien Arruti) mènent l’enquête.

Para bailar la bamba se necesita / Una poca de gracia y otra cosita… On cite volontiers les premières lignes de La Bamba. Le fameux air traditionnel mexicain a été interprété par une kyrielle de chanteurs dont, en 1958, le rocker américain Ritchie Valens, premier Latino à placer un hit dans le top 50 des ventes de disques aux USA avec la dite Bamba
Si on évoque, ici, ce tube, c’est qu’on l’entend dans 30 jours max mais surtout, et à contrario, parce que la chanson parle « d’un peu de grâce ». Grâce qui, justement, fait cruellement défaut à cette comédie policière française.
Jeune gardien de la paix, Rayane est un type aussi trouillard que maladroit. Il n’est policier que pour honorer la mémoire de son père, flic tombé en service commandé. Tout à sa contemplation de sa collègue Stéphanie pour laquelle il se meurt d’un amour silencieux, il tarde à poursuivre un malfrat (on a cru reconnaître Jérôme Le Banner, ancien champion mondial de kick-boxing) qui vient de s’échapper de leur véhicule de service, non sans lui avoir demandé s’il avait « pécho » la belle… Parti à la poursuite de l’affreux, Rayane finit dans une benne à ordures où il se fait mordre par un rat. Un médecin (Philippe Duquesne) le soigne, lui ordonne des analyses et lui apprend, un peu plus tard, qu’il ne lui reste que trente jours à vivre.

Tony (Philippe Lacheau), un flic allumé.

Tony (Philippe Lacheau), un flic allumé.

Désormais, Rayane n’a plus rien à perdre. Décidé à saisir sa chance, il entend devenir le héros de son commissariat et surtout d’impressionner sa charmante collègue. Las, chargé d’une petite surveillance de rien du tout au cœur d’une grosse opération visant à prendre en flag’ un gros trafiquant, il la fait lamentablement capoter en aidant le caïd (José Garcia) à se sortir indemne du piège… Plus que jamais tricard parmi les siens, Rayane le boloss a du pain sur la planche, d’autant que deux flics des stupéfiants sont désormais dans ses pattes…
Diplômé d’un BTS en négociation relation client, Tarek Boudali est membre de La Bande à Fifi, troupe comique, formée en 2005 sous l’impulsion de Michel Denisot qui la recrute pour Le Grand Journal, sur Canal+, où ils jouent leurs sketches en direct. En 2007, La Bande à Fifi quitte Canal pour se consacrer au cinéma et au théâtre. En 2012, Tarek Boudali intègre le casting de la sitcom En famille sur M6 où il incarne Kader, un jeune père de famille.
Côté grand écran, on verra La Bande… à l’œuvre notamment dans Babysitting (2014) puis Babysitting 2 (2015) qui seront des succès publics avec respectivement 2,3 et 3,2 millions d’entrées dans les salles françaises. L’équipe, menée par Philippe Lacheau, Julien Arruti ou Tarek Boudali remettra le couvert, en 2017, avec Alibi.com (3,5 millions d’entrées) ou encore Epouse-moi, mon pote (2,4 millions d’entrées) déjà réalisé par Tarek Boudali.

Rayane en action...

Rayane en action…

Boudali remet donc le couvert, ici, avec cette comédie plutôt décousue qui part, dans tous les sens puisque son héros, convaincu que ses jours sont comptés, s’en donne à cœur-joie d’autant que la police lui a laissé une ultime chance de se racheter en faisant tomber le Rat, le redoutable dealer auquel il avait permis d’échapper à l’arrestation.
Se greffant à l’enquête menée par Tony et Pierre, les deux flics des Stups, l’un mal embouché, l’autre très lèche-bottes (Philippe Lacheau et Julien Arruti), Rayane va en voir de toutes les couleurs.
Si les comédiens sont too much, c’est que les péripéties le permettent… mais, bigre, que les séquences au cirque ou à l’ambassade du Mexique sont longues. Bien sûr, José Garcia en truand vociférant, est constamment en roue libre alors que Nicolas Marié, en commissaire hystérique et crétin, mérite mieux. Il devrait se rattraper, dès mercredi prochain dans Adieu les cons de Dupontel. Quant à Marie-Anne Chazel, en mamie saisie par le démon des réseaux sociaux, elle fait peine. Vanessa Guide (Stéphanie) n’a pas grand’chose à défendre et Reem Kherici, membre de La Bande à Fifi, en fait des tonnes en influenceuse.

José Garcia en malfrat teigneux. Photos David Koskas

José Garcia en malfrat teigneux.
Photos David Koskas

Sans être pisse-froid, le pire, dans cette aventure, c’est la vulgarité qui la traverse. On pense au jet de pus dans le cabinet médical, au jet d’urine de la boutonnière du clown (« Non, ce n’est pas de l’eau »), à la crotte qui éclabousse le visage de Rayane, au tutto de Mamie avec sa crème dépilatoire intime, au gag récurrent de Chantal Ladesou, prostituée en camionnette qui se retrouve à croupetons sur ses clients, le pompon revenant au pigeon qui « ken » la tête de Rayane dans un plan qui fait sans doute référence au gag du « gel dans les cheveux » de Mary à tout prix (1998). Quant à la « métamorphose » de Tony, elle est terriblement lourde. Opéré par erreur (dans un hôpital du monde d’avant où le masque n’est pas de rigueur), il se retrouve avec une jolie paire de seins que son coéquipier des Stups tripoterait volontiers. C’est fin, ça se mange sans faim, comme auraient dit d’autres comiques…
A la fin, Rayane peut conclure : « J’ai appris à surmonter mes peurs ». On est content pour lui. Beaucoup beaucoup moins pour nous.

30 JOURS MAX Comédie (France – 1h27) de et avec Tarek Boudali et Philippe Lacheau, Julien Arruti, Vanessa Guide, José Garcia, Marie-Anne Chazel, Reem Kherici, Nicolas Marié, Philippe Duquesne, Chantal Ladesou. Dans les salles le 14 octobre.

 

Comme un lancinant désir d’enfant  

Patricia (Louise Bourgoin) et François (Jalil Lespert) dans une nature apaisée.

Patricia (Louise Bourgoin) et François
(Jalil Lespert) dans une nature apaisée.

« L’enfant dont vous rêvez, n’existe pas ! » Et pourtant François et Noémie Receveur en rêvent effectivement de ce bébé qu’ils n’arrivent pas à avoir malgré les efforts répétés de la PMA, les injections dans le ventre, l’espoir toujours et les résultats du laboratoire qui tombent comme un couperet et les renvoient à leur profonde tristesse de couple qui n’aura pas d’enfant.
C’est sur de larges et amples plans aériens que s’ouvre Un enfant rêvé mis en scène par Raphaël Jacoulot, cinéaste originaire de Besançon, qui filme avec une manifeste passion les vastes forêts de Franche-Comté.
François Receveur, secondé par son épouse Noémie, dirige une grande scierie familiale. Il a repris l’entreprise de son père et bataille durement pour faire tourner son entreprise malgré la difficulté de décrocher des contrats, le poids des emprunts, le chiffre d’affaires qui n’est pas à la hauteur et le prix du bois qui grimpe…
C’est d’abord par cette approche quasiment documentaire que l’on entre dans le quatrième long-métrage de Jacoulot. Dans les lumineux plans du début, passe un gros semi-remorque rouge qui transporte des arbres vers la scierie où ils seront tractés vers de puissantes machines qui les débiteront en planches… Tout ce labeur, le cinéaste le filme avec précision mais c’est évidemment parce que le motif de l’arbre, enraciné ou déraciné, parcourt entièrement le film et raconte l’histoire de François. Le trajet de l’arbre, c’est aussi le parcours tragique du personnage. Dès lors, on pressent le drame à venir, une sorte de danger latent. Et l’apparition d’une belle jeune femme au milieu de l’entrepôt de planches contient la promesse du récit à venir : un homme et une femme vont se rencontrer… Car Patricia voudrait faire réaliser une terrasse pour leur maison et elle vient choisir du bois. Pin sylvestre, Douglas ou mélèze ? Noémie sourit et glisse à son mari : « Pas mal, la snob qui aime le bois ! » mais François, lui, est profondément, instantanément, troublé. Lors de l’inauguration de la terrasse, en fin de soirée, les deux deviennent amants…

La fulgurance d'une passion...

La fulgurance d’une passion…

« La présence de la nature, dit le réalisateur, vient de mon enfance. J’ai grandi dans un univers où la nature est domestiquée et transformée, c’était le travail de mes parents. Dans le film, les plans de nature expriment le ressenti de François, ce qu’il n’arrive pas à exprimer. »
On l’a dit, Jacoulot s’attache à tracer, avec François, le portrait d’un homme qui ne se sent vraiment bien que lorsqu’il est en forêt (« Tu connais la forêt par cœur » lui dit Patricia) et c’est évidemment là où il retrouve Patricia pour leurs rendez-vous amoureux, dans cette cabane perdue au fond des bois, ancien repaire de contrebandiers, qui fait songer au havre dans lequel se rejoignaient Constance et Mellors, les protagonistes de L’amant de lady Chatterley, notamment dans la belle adaptation de Lawrence signée, en 2006, par Pascale Ferran.
Lorsque François y déambule comme un promeneur, selon les cas, amoureux ou attentif et professionnel (« Tu n’es pas un aventurier, toi » lui dit encore Patricia), la forêt devient un lieu magique et mystérieux, majestueux et inquiétant, traversé par la lumière et le vent…

Patricia et Noémie (Mélanie Doutey) dans la scierie.

Patricia et Noémie (Mélanie Doutey)
dans la scierie.

Portée par de beaux thèmes au violoncelle signés André Dziezuk, l’image, travaillée par la directrice de la photo Céline Bozon, privilégie, au-delà de quelques gros plans sur des écorces ou une toile d’araignée vibrant dans la lumière, des plans d’ensemble dont l’atmosphère s’assombrit progressivement à l’instar des saisons et du drame de cet homme pris entre deux femmes…
C’est donc dans ce cadre que Jacoulot développe une romance amoureuse entre François et cette jeune femme qui vient d’ailleurs. Patricia a vécu à Lyon et lorsqu’elle est partie à Metz, elle a eu l’impression d’être dans un bled. « Alors, ici… » dit-elle. Dans ce pays de nature, du côté de Maîche où, comme le lui dit Noémie : « Les gens sont bourrus mais loyaux ». Attirée par la sensualité mystérieuse de François, Patricia cède rapidement à l’attraction des corps. Et François, le tourmenté, connaît alors une manière d’apaisement. Il oublie presque l’obsession de son couple à avoir un enfant. Lorsque Patricia se retrouve enceinte, François est heureux et il sourit comme un… enfant. Mais, dans le même temps, l’aventure amoureuse et sexuelle tourne au drame…

François avec son fils dans la forêt. Photos Michael Crotto

François avec son fils dans la forêt.
Photos Michael Crotto

Indispensable au fonctionnement romanesque du film, la passion amoureuse n’en est pas le sujet central. Au cœur du récit, figure la question du désir d’enfant. Lasse des échecs de la PMA, Noémie a choisi d’entrer dans les (lourdes) procédures de l’adoption. Et François l’y suit même si c’est à contre-cœur. La grossesse de Patricia (« C’est moi, le père ? » dit-il, ému aux larmes) va précipiter la tragédie.
Si la tension du film chute parfois, Raphaël Jacoulot peut cependant compter sur un beau trio de comédiens. Louise Bourgoin est une Patricia solaire et Mélanie Doutey une épouse silencieusement douloureuse et inquiète. La seule vue d’une famille heureuse lui donne, dit-elle, des envies de tuer. Quant à Jalil Lespert, il apporte une émotion impressionnante à un personnage complexe et torturé conformé dans un rôle qu’il occupe tant bien que mal. Le comédien et metteur en scène fait alors brillamment de François un père en train de perdre la raison…

UN ENFANT REVE Drame (France – 1h47) de Raphaël Jacoulot avec Jalil Lespert, Louise Bourgoin, Mélanie Doutey, Jean-Marie Winling, Nathan Willcocks, Rio Vega, Garance Clavel, Jean-Michel Fête, Michèle Goddet. Dans les salles le 7 octobre.

Le PDG et le boulet partis en voyage d’affaires  

Pierre et Adrien Pastié (Vincent Lindon et François Damiens), deux cousins très dissemblables. DR

Pierre et Adrien Pastié (Vincent Lindon
et François Damiens), deux cousins
très dissemblables. DR

« Il signe et c’est terminé… » PDG d’un grand groupe international, Pierre Pastié est un homme qui n’a pas de temps à perdre. Alors, le passage chez son notaire pour obtenir la signature d’un parent (qui détient une partie des parts de la société familiale) ne doit être qu’une formalité. Las, le parent, en l’occurrence le cousin Adrien en décidera autrement…
Parce que Vincent Lindon est un comédien bankable et aussi un citoyen qui n’a pas sa langue dans la poche, on l’a bien entendu dans les médias et la bande-annonce de Mon cousin a été largement diffusée. Comme cette b.a. donnait du dernier film de Jan Kounen une bonne impression de comédie et comme Lindon en parlait comme d’un parfait feel-good movie, les éléments semblaient réunis pour passer un bon moment de plus dans les salles obscures après les tourments nocturnes des flics du Police d’Anne Fontaine, les affres des beaux amoureux des Choses qu’on dit, les choses qu’on fait d’Emmanuel Mouret ou encore les tribulations drolatiques d’Antoinette dans les Cévennes filmées par Caroline Signal…
Las, Mon cousin laisse une drôle d’impression. Mitigée, l’impression. Parce qu’on ne rit pas vraiment et parce qu’on est finalement assez mal à l’aise avec cet homme pressé et son fragile et fantasque cousin. Avant, évidemment de s’apaiser dans son fauteuil parce que tous ces tracas familiaux sont quand même promis à une paisible et saine résolution.

Pierre Pastié, un PDG sous tension. DR

Pierre Pastié, un PDG sous tension. DR

« Je pèse un milliard, je dirige quarante-cinq sociétés, j’emploie 9000 personnes et je suis dans la main d’un fou ! » Sur le point de signer l’affaire du siècle, Pierre Pastié n’imaginait pas une seconde devoir se coltiner les états d’âme d’un cousin perdu de vue depuis 35 ans. Pire, Adrien est tellement heureux de retrouver son Pierrot, qu’il veut passer du temps avec lui pour renouer des liens distendus depuis trop longtemps. Et l’on découvrira qu’un drame avait rapproché, dans leur jeune adolescence, Pierre et Adrien. Mais, pour l’heure, Adrien pourrit la vie de Pierrot en retardant son indispensable signature.
On aimait beaucoup le cinéma de Jan Kounen quand il s’amusait à dézinguer le système au lance-flammes. On le découvrait ainsi en 1997 avec un excentrique Dobermann qui mettait aux prises, dans un déferlement de violence, des braqueurs de banque et un flic psychopathe et sadique. Ensuite, il embarquait un cow-boy de légende dans un trip chamanique. Après ce Blueberry, l’expérience secrète (2004), Kounen déchirait l’univers de la pub dans les pas d’Octave Parango, un concepteur-rédacteur cynique, égoïste, débauché et constamment défoncé à la coke. C’était 99 francs en 2007 avec un Jean Dujardin survolté. Depuis, on avait perdu de vue le cinéaste de 56 ans malgré, en 2009, un Coco Chanel et Igor Stravinsky plutôt conventionnel…

Adrien, un cousin fragile et envahissant. DR

Adrien, un cousin fragile et envahissant. DR

Kounen raconte être arrivé « par accident » sur Mon cousin alors qu’il travaillait depuis un an sur un scénario de film fantastique. « Je sursaute un peu, explique le réalisateur : il y a dix ans que je suis absent du grand écran, et je me vois plutôt faire mon retour avec un film de science-fiction, ou un polar ou un film social, ou je ne sais quoi d’autre, mais en tout cas, pas avec une comédie sentimentale, qui est un genre dans lequel, en tant que cinéaste, je ne me projette absolument pas. À l’époque, j’en suis même très loin, puisque je suis plongé dans la réalité virtuelle. Mais la distribution me fascine – Vincent Lindon est l’acteur français qui, en ce moment enflamme le plus ma curiosité et je rêve depuis longtemps de tourner avec François Damiens… » Dans le scénario que lui adresse le producteur Richard Grandpierre, Kounen affirme trouver alors les fondements de ce qu’est, pour lui, une comédie « à la française » : une histoire bâtie autour de deux types qui ne se supportent pas mais qui doivent être ensemble, jouée par deux grands acteurs très différents l’un de l’autre.
Ce sont donc ces deux types fort dissemblables qui vont s’embarquer dans un voyage d’affaires plus que mouvementé où la patience du patron sera mise à rude épreuve et où l’on verra qu’Adrien dispose, malgré sa fantaisie et ses lubies, de réelles capacité pour les… affaires.

Quand l'effarement s'empare de Diane (Alix Poisson), le bras droit de Pastié... DR

Quand l’effarement s’empare de Diane
(Alix Poisson), le bras droit de Pastié… DR

Si les séquences d’action (un jet privé en perdition et un hélicoptère qui massacre des étourneaux) sont bien menées, d’autres moments sont plus plan-plan. Et plus on avance, plus le sentimentalisme fait son œuvre. Même si la scène du dîner au château est agréablement tournée.
Alors, depuis La chèvre (1981) ou L’emmerdeur (1973) avec les tandems respectifs Depardieu-Richard et Ventura-Brel, on sait que les comédies ont besoin de reposer sur de solides personnages capables de composer un duo explosif.
Ici, il revient donc à Vincent Lindon de se glisser dans la peau serrée d’un dirigeant qui navigue à cent à l’heure dans son univers, se fiche de l’image qu’il donne de lui ou des dégâts qu’il peut provoquer dans son entourage. Mais Pierre n’est ni cynique, ni méchant, simplement « enfermé ». En face de lui, François Damiens incarne le doux-dingue, sorti pour un temps de sa « maison de repos » (que Kounen caricature rapidement mais gravement !), ami des plantes et parfait boulet. On a compris que c’est le lunaire qui va s’ingénier à apporter du soleil dans l’existence du coincé. Les deux comédiens font le job et se tirent joyeusement la bourre, même si, selon les dires de Vincent Lindon, ils ont mis un peu de temps à s’apprivoiser. A l’arrivée, ce sont leurs démêlés, certes prévisibles, qui donnent un peu de sel à cette aventure intime.

MON COUSIN Comédie dramatique (France – 1h44) de Jan Kounen avec Vincent Lindon, François Damiens, Pascale Arbillot, Alix Poisson, Nicolas Audebaud, Dominique Bettenfeld, Catherine Davenier, Olivia Gotanègre, Jean Reynès, Séverine Vasselin, Lumina Wang. Dans les salles le 30 septembre.

Tordues valses de Vienne  

Les Montlibert (Benjamin Biolay et Karin Viard), un couple de la communauté française de Vienne. DR

Les Montlibert (Benjamin Biolay et Karin Viard),
un couple de la communauté française
de Vienne. DR

A la façon dont Eve Montlibert cloue le bec à sa mère, on se dit d’emblée que cette femme-là ne gagne pas forcément à être fréquentée. C’est vrai que la maman d’Evelyne (« Non, maman, c’est Eve ») est plutôt du genre peuple. Mais de là, à lui faire comprendre, tout en la poussant dans l’avion du retour, qu’elle n’est qu’une grosse plouc, il n’y a qu’un pas.
Eh oui, dans la belle capitale viennoise, avec son Ring, ses calèches et ses Apfelstrudel, les Montlibert sont la coqueluche de la petite communauté française. Car Henri Montlibert n’est autre que le brillant et réputé chef d’orchestre du Konzerthaus
Et on comprend alors sans peine que la première question de la journaliste venue interviewer Eve pour un fanzine, soit : « Comment faites-vous pour gérer tant de bonheur ? » Entre ses amies qui cancanent (Pascale Arbillot est brillante dans le genre tête à claques) ou délirent de joie devant les gougères au fromage de la Konditorei du coin de la rue, son Henri qui lui donne du « ma diva » et les soirées entre soi où l’on débat de la viande française et des qualités respectives de la Salers ou de l’Aubrac, Eve n’en peut plus de rayonner… Mais cette lumineuse félicité va prendre un sévère coup de moins bien. Car, un soir où ses amis sont à la maison, Eve surprend Henri au téléphone… Et le doute s’installe rapidement dans son esprit. Elle franchit alors le pas, trouve le mot de passe de la messagerie de son mari et se met à fouiller. Il ne lui faut guère de temps pour découvrir des mails énamourés ou obscènes d’une certaine Tina Brunner.

Eve et ses amies... DR

Eve et ses amies… DR

Après la sortie de La vie d’artiste, son premier long-métrage en 2007, la productrice Christine Gozlan avait demandé à Marc Fitoussi s’il était intéressé par l’idée d’adapter un roman : « À ce stade, j’avais d’abord envie d’écrire d’autres histoires originales, mais j’avais dit à Christine que si je me lançais dans une adaptation, ce serait plutôt dans le domaine du polar, notamment avec une auteure que j’aimais beaucoup, Patricia Highsmith. Mais tous les droits de Highsmith étant détenus par Sydney Pollack… » Poursuivant ses recherches, la productrice a déniché Trahie, un polar suédois de Karin Alvtegen que le cinéaste adapte, librement, transposant ici l’action du roman de Stockholm à Vienne et y ajoutant le microcosme de la communauté d’expatriés français dont le côté « notables » l’attirait à cause de son ambiance « vase clos ».
Quant on évoque la bourgeoisie et ses petits mystères bien gardés, on a tôt fait d’appeler l’éminent Claude Chabrol à la rescousse. On pourrait convoquer aussi le cher Hitchcock. Mais contentons-nous de l’auteur des Noces rouges ou de La cérémonie qui a posé sa marque sur ce sous-genre longtemps bien représenté dans le cinéma français qu’est le drame « bourgeois de province ». Bien sûr, dans Les apparences, l’histoire a pour cadre une capitale huppée et un milieu culturel haut de gamme mais cela ne change rien aux petites turpitudes… Car Eve Montlibert, plutôt que d’exploser de colère et de dépit, va organiser un piège qu’elle pense pouvoir maîtriser et qui devrait lui ramener le volage Henri. Mais le détournement d’un mail de Tina à son amant envoyé à tous les parents d’élèves du Lycée français de Vienne va provoquer des tourmentes en cascade…

Jonas (Lucas Englander) et Eve se croisent... DR

Jonas (Lucas Englander) et Eve se croisent… DR

D’autant que, pour apaiser sa rancœur, Eve va boire un verre dans un café. Où elle est abordée par Jonas, un jeune Autrichien avec lequel elle va finir la nuit. Las, Jonas, amoureux transi, est gravement barré. Accro au foulard oublié par Eve, il n’aura de cesse de vouloir partager sa flamme avec une Eve qui ne sait plus comment se débarrasser de cet importun dont elle a remarqué les chaussettes trouées mais pas le bracelet électronique à la cheville…
Si l’on s’amuse un peu avec la description, volontiers caricaturale, des « expats » français de Vienne, on prend longtemps son mal en patience avant de voir ce drame conjugal prendre réellement du rythme. D’autant que le scénario s’ingénie à accumuler des péripéties de plus en plus surprenantes. Ainsi, mais on n’en dira pas plus, Tina Brunner n’étant, par exemple, pas celle que l’on croyait…
C’est grâce au personnage d’Eve que Les apparences va finalement décoller et faire valser quelques bonnes séquences un rien perverses et des dialogues grinçants sur le couple, le paraître… « Le prestige, les apparences, il n’y a que ça qui t’intéresse ? » lui lance Henri. Karin Viard excelle dans le rôle. Elle est tour à tour parfaitement agaçante en « bourgeoise », pathétique en femme trompée, inquiétante en manipulatrice et, in fine, quasiment hallucinée…

Henri Montlibert, un chef réputé. DR

Henri Montlibert, un chef réputé. DR

Bon directeur d’acteurs, Fitoussi a déjà mis en scène Sandrine Kiberlain et Emilie Dequenne dans La vie d’artiste, Isabelle Huppert dans Copacabana (2010) et La ritournelle (2014) et à nouveau Sandrine Kiberlain, cette fois avec Audrey Lamy, dans Pauline détective (2012). Dans Les apparences, c’est Karin Viard qui tient clairement la baraque. Même s’il ne faut pas oublier, loin s’en faut, un Benjamin Biolay parfait en chef d’orchestre presque mutique qui cache ses secrets sous un masque élégant et lisse. Enfin, dans le rôle de Tina Brunner, on aime beaucoup Laetitia Dosch, délicieusement fêlée dans Gaspard va au mariage (2018) et, ici, dans un registre plus « criminel »…  Alors, finalement, Les apparences parvient à divertir.

LES APPARENCES Comédie dramatique (France – 1h50) de Marc Fitoussi avec Karin Viard, Benjamin Biolay, Lucas Englander, Laetitia Dosch, Pascale Arbillot, Evelyne Buyle, Louise Coldefy, Philippe Dusseau, Alexandra Schmidt, Laetitia Spigarelli, Hélène de Saint-Père. Dans les salles le 23 septembre.

Antoinette et Patrick, une drôle de relation dans les Cévennes  

Antoinette (Laure Calamy) débarque dans les Cévennes.

Antoinette (Laure Calamy) débarque
dans les Cévennes.

« La maîtresse en maillot de bain… » On connaît la comptine de fin d’année. Mais là, Mademoiselle Lapouge est carrément en robe du soir façon sirène pour interpréter, avec sa classe de CM2A, Amoureuse de Véronique Sanson dans une kermesse scolaire comme on n’en fait plus depuis le covid. L’institutrice peut cependant faire sienne « Une nuit, je m’endors avec lui mais je sais qu’on nous l’interdit… » Car elle est sacrément accro au père d’Alice, élève dans sa classe. Las, le charmant Vladimir lui annonce que la petite semaine amoro-buissonnière qu’ils devaient partager en ce début de grandes vacances, tombe à l’eau. Parce que l’épouse de Vlad a décidé de partir, avec mari et fille, marcher sur le chemin de Stevenson. Amante dépitée et n’ayant « plus toute sa tête », Antoinette Lapouge décide, à son tour, de partir dans les Cévennes…
Depuis Lao-Tseu, les sages savent que l’important n’est pas le but mais le chemin. Lâchée quelque part entre Chasseradès et Saint-Jean du Gard, Antoinette est certaine de son but : retrouver un beau ténébreux qui obsède son esprit et ses nuits… Mais le chemin sera malaisée.
Pour sa seconde réalisation, longtemps après Les autres filles (2000), Caroline Vignal a imaginé les aventures picaresques d’une institutrice parisienne qui se retrouve dans l’univers de la randonnée. Débarquant avec sa grosse valise rouge au milieu de marcheurs à brodequins et sacs à dos, Antoinette a l’allure burlesque d’un Tati au féminin. Lors de la première soirée autour d’une table d’hôte, Antoinette découvre que l’âne est seulement une option pour la « rando ». Mais, il est désormais trop tard. « Feuille de route, carte IGN, sacs poubelle », il ne lui reste plus qu’à rencontrer Patrick, un âne plutôt récalcitrant. La marche peut commencer et Antoinette ne sait pas encore à quelles épreuves, elle va se confronter. Mais qu’importe puisque c’est pour retrouver Vlad et tant pis s’il est avec sa femme et leur fille…

Antoinette et Vlad (Benjamin Lavernhe), un amour caché.

Antoinette et Vlad (Benjamin Lavernhe),
un amour caché.

Si l’on osait, on dirait que le covid n’a pas que des désagréments. Du fait de l’absence quasi-complète des productions américaines, les écrans exposent mieux les films français… Et comme cela profite, ici, à ce joyeux moment de cinéma, on ne peut que s’en réjouir. Car au-delà de son délicieux parfum de vacances à la campagne, Antoinette dans les Cévennes est un épatant portrait de femme.
« Ce qui m’intéressait beaucoup, dit Caroline Vignal, c’était d’explorer ce truc un peu pathétique chez elle – chez nous, j’ai envie de dire, nous, les amoureuses, celles qui préfèreront toujours le mec qui ne veut pas d’elle à celui qui a toutes les qualités du monde… »  Alors Antoinette, un peu ridicule et larguée, toujours en mouvement, est parfaitement touchante par sa détermination et, finalement, son courage…

Rencontre avec Patrick, l'âne.

Rencontre avec Patrick, l’âne.

Dans les chaudes lumières de l’été, en prenant le temps de nous faire goûter la lenteur de la marche en randonnée, en usant d’un format scope qui apporte du lyrisme au film, en croquant rapidement de charmants personnages secondaires (le marathonien qui voyage ultra-léger, la « bonne fée » d’Antoinette, la rebouteuse à cheval ou les motards), Antoinette dans les Cévennes s’impose comme une comédie éminemment romantique. Qui prend un relief particulier avec la « relation » inédite entre Antoinette et Patrick. Au début, ça ne colle pas du tout entre eux mais peu à peu ils s’apprivoisent et quand vient le temps de se séparer, c’est un déchirement. Encore que…
Cette réussite repose évidemment sur une Laure Calamy tour à tour pétulante et colérique, effondrée et amoureuse, pulpeuse et sensuelle. Drolatique aussi quand elle se décrit poisseuse avec ses aventures sans lendemain, ici un garçon rencontré dans un cimetière, la un militant Lute ouvrière qui ne veut pas de famille pour qu’on ne puisse pas faire pression sur lui lorsque la Révolution arrivera ! Et désormais Vlad qui lui fait si bien l’amour mais qui ne quittera jamais son épouse. Au total, on se régale en compagnie de cette magnifique femme libre !

Quand la randonnée tourne mal...

Quand la randonnée tourne mal…

Voilà longtemps déjà que Laure Calamy est présente sur les planches du théâtre comme sur les grands écrans. Au cinéma, on la remarque, dès 2009, dans Bancs publics de Bruno Podalydès  et on la suit, entre autres, dans Sous les jupes des filles (2014), Victoria (2016), Rester vertical (2016), Aurore et Ava (2017), Mademoiselle de Joncquières (2018), Sibyl, Le dindon (2019) ou Une belle équipe (2020) où son charme, son sourire et ce grain de folie qu’elle prête à ses personnages font merveille. On sait donc gré à Caroline Vignal de lui offrir enfin un vrai premier rôle, la cinéaste avouant que le nom de la comédienne de 45 ans s’est imposé très tôt à elle : « Je savais à quel point son registre était étendu. Elle est incroyablement drôle – et émouvante ! Et puis elle a un truc vraiment populaire, pas si répandu chez les acteurs français, qui me touche. »
Un film qui s’achève, sur des images de nature radieuse, aux accents de la ballade westernienne My Rifle, my Pony and me (chantée par Dean Martin et Ricky Nelson dans Rio Bravo de Howard Hawks), ça ne peut que nous emporter. Et l’on sort de la salle avec le pas léger comme si on allait à notre tour, attaquer allègrement les sentes cévenoles.

ANTOINETTE DANS LES CEVENNES Comédie dramatique (France – 1h35) de Caroline Vignal avec Laure Calamy, Benjamin Lavernhe, Olivia Côte, Marc Fraize, Jean-Pierre Martins, Louise Vidal, Lucia Sanchez, Maxence Tual, Marie Rivière, François Caron, Ludivine de Chastenet, Bertrand Combe, Pierre Laur. Dans les salles le 16 septembre.

LE CHEMIN DE STEVENSON

Robert Louis Stevenson est aujourd’hui connu du grand public grâce à de nombreux ouvrages dont les plus célèbres sont L’île au trésor (1883) et Docteur Jekyll et Mister Hyde (1886). Mais en 1878, l’auteur n’a presque rien publié. Il a 28 ans, rêve d’être écrivain, est de santé fragile et a une vie personnelle assez compliquée. Iissu d’un milieu aisé, il est financièrement dépendant de son père, Thomas, un calviniste fervent qui voit d’un mauvais œil la vie de bohème de son fils. En pleine époque victorienne, Robert fréquente une femme mariée et mère de deux enfants, Fanny Osbourne, qu’il a rencontrée en France alors qu’elle venait se former à la peinture auprès des impressionnistes de Barbizon.
C’est le grand amour… Mais en août 1878 Fanny repart en Californie, et Robert sombre dans la déprime. C’est dans l’espoir d’oublier Fanny – et de satisfaire sa curiosité pour les Camisards – que le 22 septembre 1878, le jeune Ecossais part marcher dans les Cévennes. Au Monastier-sur-Gazeille (HauteLoire), il achète une petite ânesse, Modestine, qui l’accompagnera dans son voyage. 12 jours, 220 km et beaucoup d’aventures plus tard, il arrive à Saint-Jean-du-Gard.
Il rédige alors une chronique de ce voyage, qui sera publiée en 1879, sous le titre Voyage avec un âne dans les Cévennes. L’argent qu’il retire de cette publication lui permettra de rejoindre Fanny aux Etats-Unis, et, celle-ci ayant obtenu le divorce, de finalement l’épouser.
Le récit de voyage de Stevenson est peu à peu devenu culte pour les randonneurs du monde entier et a inspiré bien des envies de voyage. Connu sous le nom de Chemin de Stevenson, le GR®70 attire désormais plus de 10000 randonneurs par an venus marcher sur les traces de cet aventurier écossais amoureux de la France…

Photos Julien Panié.

Photos Julien Panié.

Les arcanes subtils et cruels de l’art d’aimer  

Daphné (Camélia Jordana) dans les bras de Maxime (Niels Schneider). DR

Daphné (Camélia Jordana) dans les bras
de Maxime (Niels Schneider). DR

« Moi, les histoires d’amour des autres, j’adore ça ! Je trouve ça toujours passionnant. Ca rappelle les siennes, celles qu’on a vécues, celles qu’on n’a pas vécues… » C’est Daphné, l’un des personnages des Choses qu’on dit, les choses qu’on fait qui parle de la sorte. On a envie d’ajouter que les histoires des autres nous intéressent franchement quand c’est Emmanuel Mouret qui s’est chargé d’écrire et de mettre en scène cette épatante comédie des sentiments.
Nous avions laissé le cinéaste marseillais de 49 ans, à l’air d’éternel adolescent, en 2018 avec le beau et vénéneux Mademoiselle de Joncquières, superbe exercice de style dans la lignée de Diderot. Dans la France du XVIIe siècle, Madame de La Pommeraye, jeune et jolie veuve (Cécile de France) qui n’a jamais été amoureuse, cède aux avances du marquis des Arcis (Edouard Baer). Mais, au fil des ans, le marquis s’est lassé et La Pommeraye, brisée et blessée dans son orgueil, entreprend de se venger en humiliant le libertin…
C’est une autre tonalité littéraire qui préside au nouveau Mouret. Il semble, cette fois, avoir troqué l’auteur de Jacques le fataliste pour les arabesques amoureuses d’un Marivaux. De là à parler de marivaudage, il n’y a évidemment qu’un pas. Mais l’aventure, cette fois, se déroule de nos jours. Mais bien dans le « monde d’avant » puisqu’on s’y embrasse et qu’on s’y étreint ardemment.
Enceinte de trois mois, Daphné, monteuse de cinéma et de télévision, est en vacances à la campagne. Son compagnon François a été obligé de s’absenter pour son travail et lui confie de prendre le plus grand soin de Maxime, un cousin qu’elle n’avait jamais rencontré. C’est donc seule, pendant trois-quatre jours, en attendant le retour de François, que Daphné et Maxime font petit à petit connaissance et se confient des récits de plus en plus intimes sur leurs histoires d’amour présentes et passées..

Victoire (Julia Piaton), Maxime et Sandra (Jenna Thiam). DR

Victoire (Julia Piaton), Maxime
et Sandra (Jenna Thiam). DR

Elégance, c’est le mot qui vient à l’esprit quand on songe au cinéma d’Emmanuel Mouret. Par le passé, avec des films comme Venus et Fleur (2003), Un baiser s’il vous plaît (2007), L’art d’aimer (2011) ou Caprice (2015), l’élégance était déjà présente mais elle se teintait ici d’extravagance, là de fantaisie ou de malice. Avec ce dixième long-métrage, labellisé Cannes 2020, le cinéaste, parfois traité de Woody Allen français, poursuit sa quête de l’art d’aimer.
Mais l’élégance n’est jamais creuse ou superficielle. Elle vient au service d’une réflexion, de plus en plus mature et touchant même à une authentique gravité. En restant fidèle à sa manière d’imbriquer les récits, le cinéaste cultive toujours ce plaisir du verbe et ce goût des mots qui devient une véritable musique…
Ce qui caractérise aussi Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait –titre qui s’entend avec un sourire aux lèvres et une tendre ironie dans l’œil- c’est le monde lumineux, quasiment apaisé, qui sert de décor à cette délicate fresque sentimentale.
« À une époque, dit Mouret, où nous sommes constamment, sévèrement, appelés à être cohérents, à mettre en rapport nos paroles et nos actes, je prends le parti de la douceur et de l’indulgence plutôt que celui de l’accusation. Ce n’est pas une position idéologique, c’est mon tempérament, et je dois avouer que je me contredis si souvent que je n’oserais en faire le reproche à mes semblables. ‘’Nous n’allons pas : on nous emporte. Nous flottons entre divers avis, nous ne voulons rien librement, rien absolument, rien constamment’’, je ne saurais rien retrancher à ces mots de Montaigne. »
Les personnages de Mouret refusent presque tous l’affrontement mais cela n’enlève rien à la violence des sentiments, voire à la cruauté lorsque les désirs sont inaccordables. Le désir et le plaisir sont centraux dans cette œuvre qui s’organise, dans une suite de flash-back, autour de chassés-croisés qui emportent Daphné, Maxime, François, Victoire et les autres.
« Si tu veux coucher avec moi, dit l’une, faut arrêter de me dire que tu m’aimes » et une autre : « Quel mal y a-t-il à ce que deux corps s’entendent bien et prennent plaisir de la compagnie de l’autre ? » Le plaisir peut-il être comme une simple « récré » sans vouloir tomber amoureux ?  Peut-on se sentir bien sans ressentir de l’attirance ? Et si le véritable drame, c’était d’être « civilisé » et de devoir contraindre ses pulsions ? Voilà de quoi animer largement les amoureux (ou pas) des Choses…

Maxime et son ami Gaspard (Guillaume Gouix). DR

Maxime et son ami Gaspard (Guillaume Gouix). DR

La verve des mots est portée aussi par une musique agréablement présente, Mouret composant sa b.o. en puisant chez Chopin, Schubert, Debussy, Vivaldi, Haydn, Mozart, Granados, Purcell, Satie ou Poulenc. Et l’on vibre encore mieux à ces aventures intimes portées par la Barcarole des Contes d’Hoffman d’Offenbach ou le « E lucevan le stelle » de la Tosca de Puccini.
Alors que le cinéaste (qui adresse des saluts déférents à Cary Grant, Pasolini ou Persona) appelle à la rescousse la philosophie et notamment René Girard et sa théorie du désir mimétique avec « Je désire le désir de l’autre », on pourrait convoquer aussi Rohmer et Guitry. Le premier pour le côté « Contes moraux », le second pour la direction d’acteurs. Mouret qui a souvent joué dans ses films, aime clairement les comédiens et les magnifie. Camélia Jordana (Daphné) trouve, ici, son rôle le plus remarquable tout en retenue et en intensité. Niels Schneider (Maxime), malgré sa beauté fière, est un Maxime attendrissant dans sa maladresse même et dans son souci de connaître enfin « la grande blessure sentimentale » qui fera de lui un écrivain. Autour d’eux, Vincent Macaigne, parfait en éternel maladroit, Guillaume Gouix, Julia Piaton ou Jenna Thiam sont tous au diapason.

François (Vincent Macaigne) et sa femme Louise (Emilie Dequenne). DR

François (Vincent Macaigne) et sa femme Louise (Emilie Dequenne). DR

On a cependant un coup de cœur pour Emilie Dequenne ! La petite Rosetta (qui valut aux frères Dardenne la Palme d’or, à l’unanimité, à Cannes 1999) est devenue une femme à la quarantaine éclatante. Elle incarne le fascinant personnage de Louise, l’épouse de François qui, découvrant son infortune conjugale, imagine, après mûre réflexion et un sens certain de la manipulation, un subterfuge amoureux. Choisissant la patience, refusant la jalousie, tentant d’atteindre la paix avec elle-même, Louise va privilégier l’amour désintéressé à l’amour « de propriétaire » parce que, comme le suggère le philosophe, « le véritable amour ne s’intéresse qu’au bonheur de l’autre ». C’est beau, émouvant, bouleversant.
On aime tout autant le ballet, sans paroles mais pas sans arrière-pensées, orchestré par Mouret qui voit Daphné et Maxime se promener dans la belle campagne du Vaucluse, lire, jouer à s’éclabousser, manger des pâtisseries à la crème, visiter un cloître roman et regarder in fine dans la même direction. Ce qui est, dit-on, la définition de l’amour. La caméra de Mouret glisse de l’un à l’autre, capte les regards comme les imperceptibles mais évidents mouvements intimes de ces deux êtres chavirés par l’envoutement des sens.
Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait est l’un des plus remarquables films français de cette rentrée. Il ne faut absolument pas le rater.

LES CHOSES QU’ON DIT, LES CHOSES QU’ON FAIT Comédie dramatique (France – 2h02) d’Emmanuel Mouret avec Camélia Jordana, Niels Schneider, Vincent Macaigne, Emilie Dequenne, Jenna Thiam, Guillaume Gouix, Julia Piaton, Jean-Baptiste Anoumon, Louis-Do de Lencquesaing, Claude Pommereau. Dans les salles le 16 septembre.

La fin de la galérance pour Patience  

Patience Portefeux (Isabelle Huppert), interprète au service de la police. DR

Patience Portefeux (Isabelle Huppert),
interprète au service de la police. DR

Elle fait un drôle de métier, Patience Portefeux… Sur le terrain, quand des policiers casqués et armés défoncent un appartement pour arrêter des dealers, elle est là, bardée d’un gilet pare-balles, pour traduire les questions, énoncer leurs droits à ceux qui vont être placés en garde à vue. Et, de retour dans les bureaux de la brigade des Stups, cette interprète judiciaire franco-arabe spécialisée dans les écoutes téléphoniques, coiffe son casque pour écouter les conversations en arabe des trafiquants…
Cette femme menue, discrète, presque effacée tombe des nues lorsqu’au hasard d’une écoute, elle découvre que l’un des trafiquants n’est autre que le fils de Khadidja, l’infirmière dévouée qui, à l’Ehpad des Amandiers, se charge de faire manger la dinde et la macédoine de légumes à la mère mal embouchée de Patience. Celle-ci va alors faire le choix de basculer du côté obscur…
C’est en lisant le roman éponyme (élu meilleur polar 2017 par le magazine Lire) d’Hannelore Cayre que le réalisateur Jean-Paul Salomé est tombé sous le charme de Patience Portefeux. Et surtout qu’il y a vu une belle occasion de brosser un portrait, à la fois drôle et mélancolique, de femme… Mais, dans un premier temps, La daronne apparaît d’abord comme une comédie policière. Se trouvant soudain à la tête d’une tonne et demi de shit, l’interprète, titulaire d’un doctorat de langue, va se muer en patronne d’une fructueuse petite start-up. Du côté de Barbès, entre Tati et le cinéma Louxor, elle fait turbiner Scotch et Chocapic, deux petites frappes, qui alimentent le marché, lui versent de grosses sommes en liquide et mettent en colère les frères Cherkaoui qui voient le business leur échapper…

Scotch (Rachid Guellaz) et la daronne. DR

Scotch (Rachid Guellaz) et la daronne. DR

Alors que, la semaine dernière, Anne Fontaine se penchait, avec Police (voir la critique sur ce site), sur les états d’âme et les affres existentiels d’un trio de gardiens de la paix confrontés à la reconduite à la frontière d’un Tadjik probablement promis à la mort dans son pays, Salomé livre une comédie au scénario astucieux mais où les agissements de la police ne semblent avoir que de lointains rapports avec la réalité…
Il va de soi que ce n’est pas là l’essentiel puisque le réalisateur des Femmes de l’ombre (2008), un drame sur des résistantes courageuses pendant la Seconde Guerre mondiale, se propose surtout de nous embarquer dans la vie, pas si simple, de Patience Portefeux. On rencontre ainsi une femme solitaire qui a connu un deuil brutal (elle le raconte joliment, voire crument, dans une scène avec Philippe, le commandant de police nouvellement promu (Hippolyte Girardot qu’on se plaît à retrouver ici) avec lequel elle partage, de temps en temps, des moments d’intimité. Depuis ce deuil, Patience continue d’éponger les dettes de son défunt mari, un escroc notable, et élève seule ses deux filles tout en s’occupant d’une mère, rescapée des camps de la mort, qu’elle voit lentement s’éloigner… Alors quand une manne inattendue lui tombe dessus, Patience ne se pose pas beaucoup de questions. Elle se jette dans l’aventure et tant pis si elle est amorale puisqu’elle lui procure à la fois des moyens, des frissons et probablement la perspective de renouer avec une magnificence envolée à l’image du hors-bord Riva qu’elle pilote sur les eaux du sultanat d’Oman…

Le commandant de police (Hippolyte Girardot) en filature... DR

Le commandant de police (Hippolyte Girardot) en filature… DR

La daronne commence comme un polar, s’engage dans la comédie avant de quêter l’émotion au fur et à mesure que le personnage se libère de ce qui l’entrave, se défait de tout ce qui lui pèse depuis des années… Scotch résume la situation à sa manière : « La galérance, c’est fini, là ! » Exit donc un boulot stable mais pas très rémunérateur lorsque la belle occasion se présente pour l’interprète. Comme le dit Salomé, « Patience, c’est un peu Thelma et Louise, sauf qu’elle ne saute pas… »
Même si, sur la fin, le film semble traîner un peu, le réalisateur réussit de beaux moments de cinéma comme ce mariage chinois auquel Patience et ses filles sont invitées et qui tourne au jeu de massacre, le tout commenté par la secrète Madame Fo, syndic de l’immeuble dans lequel vit Patience : « Nous réglons les problèmes tout seuls entre honnêtes gens ». Ou encore cette séquence où Patience et ses filles dispersent les cendres de leur mère et mamie dans les rayons favoris de cette dernière aux Galeries Lafayette !

Patience et Madame Fo (Jade Nadja Nguyen). DR

Patience et Madame Fo (Jade Nadja Nguyen). DR

Enfin La daronne est un film qui repose complètement sur les épaules d’Isabelle Huppert. On sait depuis Loulou de Pialat, Une affaire de femmes de Chabrol, La pianiste d’Haneke, Huit femmes d’Ozon, Villa Amalia de Jacquot ou Elle de Verhoeven que la comédienne sait tout jouer. Dans La daronne, elle est omniprésente à l’écran (entourée de ces deux femmes fortes que sont Khadidja et Madame Fo) et campe une « petite souris », faussement effacée dans un monde d’hommes. Huppert joue, avec brio, la force à partir de la fragilité, la fourberie à partir de la candeur et s’amuse à incarner une super-héroïne à partir d’une Patience qui n’en a pas vraiment l’air ! Et c’est tout à fait amusant. A l’une de ses filles qui lui dit : « Tu pourrais refaire ta vie », elle répond : « Et si j’ai décidé de me morfondre ? » On n’est pas obligé de croire cette Patience qui jubile à distiller de savoureux mensonges.

LA DARONNE Comédie dramatique (France – 1h46) de Jean-Paul Salomé avec Isabelle Huppert, Hippolyte Girardot, Farida Ouchani, Liliane Rovère, Jade Nadja Nguyen, Rachid Guellaz, Mourad Boudaoud, Iris Bry, Rebecca Marder, Youssef Sahraoui, Kamel Guenfoud. Dans les salles le 9 septembre.