L’enquêteur solitaire et la machination aéronautique  

Dans le cockpit du vol Dubaï - Paris. DR

Dans le cockpit du vol Dubaï – Paris. DR

A bord du vol Dubaï-Paris, les hôtesses commencent le service des boissons… Tout se passe bien, sinon que le commandant annonce que l’avion va traverser une zone de turbulences et demande aux passagers de rejoindre leurs sièges et d’attacher leurs ceintures. Pourtant, dans le cockpit, le pilote et le co-pilote constatent que les commandes ne répondent plus… Bientôt l’avion plonge et s’écrase dans le massif alpin, faisant près de 300 victimes.
Erreur de pilotage ? Défaillance technique ? Acte terroriste ?
Au siège du BEA au Bourget, dans la banlieue parisienne, c’est le branle-bas de combat. Technicien dans ce Bureau d’enquêtes et d’analyses pour la sécurité de l’aviation civile, Matthieu Vasseur vient justement de se prendre la tête à propos d’un dossier de crash d’hélicoptère, avec Victor Pollock, l’un de ses supérieurs. Et Pollock ne lui a pas envoyé dire : « Je n’ai pas le temps de gérer vos états d’âme ! » Pire, alors qu’il aurait dû intervenir sur le crash du Dubaï-Paris, Vasseur est mis sur la touche et prié de passer à l’un de ses collègues, le matériel à emporter sur les lieux de l’accident…
Le réalisateur Yann Gozlan a été remarqué dès son second film, Un homme idéal (2015), intéressant suspense autour d’un jeune écrivain qui n’arrive pas à être publié et dont le destin bascule lorsqu’il s’empare du manuscrit d’un vieil homme solitaire qui vient de mourir et décide de le signer de son nom…

Matthieu Vasseur (Pierre Niney), un enquêteur tenace... DR

Matthieu Vasseur (Pierre Niney),
un enquêteur tenace… DR

Pour Boîte noire, son cinquième long-métrage, le cinéaste explique que le film est né d’une double fascination :  « Fascination d’abord pour un monde très particulier, celui de l’aéronautique et de l’aviation civile. Cet univers, à mes yeux formidablement cinégénique, aux enjeux financiers colossaux, où se côtoient des intérêts divergents (…) me semblait être un cadre original et passionnant pour un film. Fascination ensuite pour la boîte noire, l’enregistreur de vol en lui-même – ces fameuses boîtes noires dont les journaux nous parlent sans cesse sans qu’on sache vraiment à quelle réalité elles correspondent. »
Alors même que ce milieu pouvait sembler un peu pointu avec son jargon touffu et ses enquêtes très techniques, Boîte noire fonctionne comme un thriller captivant. En effet, on s’attache facilement à Matthieu Vasseur, technicien apprécié mais personnage toujours un peu en marge…
En suivant cet acousticien émérite, on ne peut s’empêcher de penser au preneur de son (John Travolta) de l’excellent Blow Out (1981) de Brian de Palma et évidemment à celui incarné par François Civil dans Le chant du loup (2019). Antonin Baudry y suivait, cette fois dans un sous-marin de la Marine nationale, le premier maître Chanteraide, opérateur sonar et spécialiste de la guerre acoustique, lancé, au cœur d’un conflit en devenir, sur les traces d’un sous-marin nucléaire russe qui… n’existe plus.
Comme Chanteraide, Vasseur est une « oreille d’or » qui sait repérer, au milieu d’un magma de sons, celui qui fournit une indication capitale pour l’enquête. Mais justement, dans le cas du Dubaï-Paris et en analysant avec sa minutie coutumière, le contenu de la boîte noire, Vasseur a la sensation, de plus en plus forte, que quelque chose cloche. Et il se demande aussi pourquoi Victor Pollock, l’enquêteur en chef, a disparu sans laisser de traces…

Vasseur analyse les sons de la boîte noire... DR

Vasseur analyse les sons de la boîte noire… DR

Devenu alors enquêteur en chef sur le dossier du crash, Vasseur va subir la pression de Philippe Rénier, le patron du BEA (André Dussollier), pressé de pouvoir fournir des conclusions acceptables aux autorités et aux médias. Quant à son épouse Noémie (Lou de Laâge), parfaite working girl en costume Chanel et talons hauts, elle évolue dans les hautes sphères de l’industrie aéronautique et se retrouve très proche du patron de la société qui a conçu et produit l’appareil qui s’est écrasé dans les Alpes. Bientôt Noémie se demandera pourquoi Matthieu semble glisser dans la folie…
Dans un récit bien écrit, Gozlan embarque, avec aisance, le spectateur dans un thriller où s’affrontent en permanence, la quête de la vérité et la théorie du complot. Pour Vasseur, qui va jusqu’à se projeter dans la cabine de l’avion pour mieux comprendre, cette obsession de la vérité sera destructrice.
Dégageant une sorte de mélancolie sourde, Pierre Niney (déjà présent dans Un homme idéal) compose un Vasseur sec, nerveux, presque émacié, pris dans une spirale obsessionnelle, accusé d’être « un pilote frustré », écartelé entre la rigueur scientifique de sa formation et son intuition qui va le pousser à chercher la solution hors des sentiers battus. Quitte à devenir une sorte de « privé » solitaire, de plus en plus marginal et de plus en plus paranoïaque au fur et à mesure que le puzzle qu’il tente d’assembler, lui échappe…
Au-delà de l’histoire d’un enquêteur enfermé dans sa bulle jusqu’au malaise, le film évoque évidemment les énormes enjeux commerciaux de l’aviation civile.

Matthieu Vasseur, un homme traqué? DR

Matthieu Vasseur, un homme traqué? DR

Si, dans sa partie finale, le film prend alors un tour dénonciateur en évoquant une énorme conspiration, on peut observer, comme le fait Gozlan, que l’actualité a rattrapé la fiction. Ainsi, à propos de l’assistance au pilotage, illustrée dans Boîte noire, par l’intrigue du MHD, le cinéaste, alors qu’il bouclait son scénario et préparait le tournage, a appris que la plupart des pays avaient décidé – fait rarissime dans l’histoire de l’aviation – d’interdire leurs espaces aériens à tous les Boeing 737 Max. En effet, le système d’assistance au pilotage de cet appareil, en l’occurrence le logiciel anti-décrochage de l’avion, aurait pris le pas sur l’action des pilotes et serait la cause de deux crashs en moins de six mois, le premier en Indonésie, le second en Éthiopie…
Un bon divertissement inquiétant autour du vieux conflit de l’homme et de la machine.

BOITE NOIRE Drame (France – 2h09) de Yann Gozlan avec Pierre Niney, Lou De Laâge, André Dussollier , Sébastien Pouderoux, Olivier Rabourdin, Guillaume Marquet, Madhi Djaadi, Aurélien Recoing, André Marcon, Anne Azoulay, Marie Dompner, Grégori Derangère, Octave Boussuet. Dans les salles le 8 septembre.

Résistance sensuelle et fantasmes bourgeois  

"Une histoire...": Sami Outalbaji et Zbeida Belhajamor. DR

« Une histoire… »: Sami Outalbaji
et Zbeida Belhajamor. DR

SENTIMENTS.- « Il y a cent mots dans la langue arabe pour désigner les états amoureux ». C’est Anne Morel, une prof d’université qui enseigne la littérature comparée, qui parle ainsi à ses étudiants de la matière qu’ils vont étudier, en l’occurrence une littérature arabe sensuelle et érotique…
Jeune Français d’origine algérienne, Ahmed, 18 ans, quitte ce matin-là la banlieue parisienne où il a grandi, voyage en RER et arrive à la Sorbonne. Dans le hall, parmi les étudiants, Ahmed remarque d’emblée la ravissante Farah avec son visage poupin et sa grande crinière auburn frisée. Sur les bancs de l’amphi, il se retrouve tout à côté de cette jeune Tunisienne fraîchement débarquée dans la capitale… Avec cette jeune fille pleine d’énergie et d’envie de vivre, Ahmed va, peu à peu, connaître –tout en étudiant le dilemme dans la culture arabe entre amour pur et jouissance- des états de doute, de peur, de désirs évidents. Alors, bien que submergé de sentiments qui le bouleversent, Ahmed va tenter de résister…
Avec Une histoire d’amour et de désir (France – 1h42. Dans les salles le 1er septembre), la cinéaste Leyla Bouzid (née en 1984 à Tunis et venue, en 2003, étudier la littérature puis le cinéma à Paris) signe son second long-métrage après A peine, j’ouvre les yeux (2015). Le premier film évoquait le parcours d’une jeune fille de la jeunesse tunisienne branchée entrant en conflit avec sa famille, la société, le contexte politique pour défendre sa liberté. Avec son second film, Leyla Bouzid aborde cette fois un sujet très peu montré sur le grand écran, en l’occurrence la première expérience sexuelle d’un garçon… Dès son premier jour de fac, Ahmed, garçon timide et réservé, est submergé par un puissant sentiment amoureux et en même temps par une pulsion sexuelle cristallisés par la belle et libre Farah.

"Une histoire...": des sentiments et les mots des livres... DR

« Une histoire… »: des sentiments
et les mots des livres… DR

En mettant au cœur de son propos les cours de littérature arabe du 12e siècle que suivent Ahmed et Farah, la cinéaste place son personnage masculin face à une culture arabe du Moyen-Age qui devient une manière de quête identitaire. Ahmed devra s’extirper des clichés de la banlieue véhiculés par ses copains (qui lui enjoignent notamment de mieux surveiller sa sœur un peu trop « libre »), de sa famille qui ne lui a pas transmis cet héritage littéraire et accepter d’aller au bout de lui-même. Une démarche que Leyla Bouzid résume joliment dans la séquence de l’exposé où Ahmed parle bien mais à voix basse, du sentiment amoureux et trouve ensuite la clé, à travers les mots, pour s’ouvrir à son aimée…
Pour incarner Ahmed et Farah, la cinéaste a trouvé deux jeunes comédiens de talent. Sami Outalbali (vu dans le rôle de Rahim dans la seconde saison de la série Sex Education sur Netflix) donne à son personnage, pris souvent dans son monde intérieur, une intéressante fragilité masculine. Quant à la Tunisienne Zbeida Belhajamor, elle apporte à Farah une belle fraîcheur et une grâce sensuelle…
Loin des images violentes que le cinéma donne volontiers de la banlieue, Leyla Bouzid montre aussi une famille normale et aimante avec notamment un père, ancien journaliste, qui a fui l’Algérie à cause de la répression pour rejoindre tristement les rangs garnis des chômeurs de France. Mais c’est évidemment sur Ahmed que la cinéaste se focalise… En s’appuyant toujours sur la littérature érotique arabe (seul, dans sa chambre, Ahmed se donne du plaisir mais il a remplacé l’écran du porno par la lecture du Jardin parfumé, manuel d’érotologie arabe du 16e siècle), Une histoire d’amour et de désir opère, par petites touches progressives, pour explorer l’intimité d’Ahmed, observer l’évolution de sa passion à travers la rencontre avec les textes et les mots et voir, in fine, comment sa résistance explose pour faire place à un accomplissement charnel et amoureux.

"Les fantasmes": Suzanne Clément et Denis Podalydès. DR

« Les fantasmes »: Suzanne Clément
et Denis Podalydès. DR

EXCITATIONS.- Tous les fantasmes sont dans la nature et nul ne saurait empêcher quelqu’un de les cultiver. Au prix, évidemment, du respect de la liberté de l’autre. Rien de philosophique cependant dans le nouveau film de David et Stéphane Foenkinos. Déjà auteurs, en 2012, de La délicatesse, joli histoire d’amour interprété par Audrey Tautou et François Damiens, les frères Foenkinos signent, ici, un divertissement léger autour de six couples qui, face à leurs fantasmes, tentent d’explorer les faces cachées de leur vie intime. Le cinéma plonge volontiers dans l’intimité amoureuse (voir ci-dessus comment Mlle Bouzid réussit son coup) et le questionnement, sur grand écran, de la manière d’accéder au plaisir peut même avoir quelque chose d’émoustillant. Le 7e art est, nul ne l’ignore, toujours voyeur. Mais pas tellement, ici. Hélas ?
Sur le vaste univers du fantasme, les frères Foenkinos ont quasiment agi en sociologues en se renseignant auprès de praticiens, en épluchant le net, listant ainsi près de 250 fantasmes. « Notre motivation principale, disent-ils, était de rester le plus réaliste possible. Aussi incongrues que soient les situations, l’identification doit toujours nous permettre d’appréhender ce que vivent nos personnages avec empathie. Que cela nous excite, nous dérange ou nous révulse. Une chose très importante à rappeler ici : tous les fantasmes évoqués dans le film existent vraiment ! »

"Les fantasmes": Monica Bellucci et Carole Bouquet. DR

« Les fantasmes »: Monica Bellucci
et Carole Bouquet. DR

Film à sketches (ah, la belle époque du cinéma transalpin et des Monstres, façon Risi ou Monicelli), Les fantasmes (France – 1h41. Dans les salles le 18 août) détaille donc la ludophilie (être excité par l’idée de jouer un rôle), la dacryphilie (être excité par les larmes), la sorophilie (être excité par la sœur de l’être aimé), la thanatophilie (être excité par la mort), l’hypophilie (être excité de ne plus faire l’amour) et l’autagonistophilie (être excité d’être regardé en faisant l’amour). Le souci, c’est que tout cela manque clairement de rythme. Pire, on se fiche assez rapidement des fantasmes de ces bourgeois torturés. Même si le casting du film est carrément luxe. Puisqu’on trouve, au rendez-vous, de ce questionnement mollasson sur le désir, Suzanne Clément et Denis Podalydès, Céline Sallette et Nicolas Bedos, Alice Taglioni, Joséphine de Meaux et Ramzy Bedia, Monica Bellucci et Carole Bouquet, Joséphine Japy et William Lebghil, Karin Viard et Jean-Paul Rouve… S’il fallait absolument sauver l’un des sketches, ce serait celui de la ludophilie où Vincent et Louise délirent gentiment dans des jeux de rôle…

France ou les lendemains qui déchantent  

France de Meurs (Léa Seydoux) en plateau. DR

France de Meurs (Léa Seydoux) en plateau. DR

A l’Elysée, le président Macron s’apprête à donner une conférence de presse… Au premier rang de la presse, la journaliste vedette France de Meurs est en bonne place. Car il s’agit, autant d’interroger le président, que de se faire voir. Et plus encore de retenir l’attention en posant une question suffisamment « percutante » pour être reprise instantanément par les réseaux sociaux. Ce petit jeu, France de Meurs le maîtrise parfaitement lorsqu’elle évoque « la situation insurrectionnelle qui menace notre pays ». Dans l’ombre, Lou, l’assistante/nounou/attachée de presse se régale. Comme elle le dit, élégamment, « tu lui mets sa race ! » en parlant d’un confrère pris de vitesse. Mieux encore, le président a joué le jeu et France, souriante, remarque : « Il a un peu craqué sur moi… » Lou peut alors résumer : « Tu es la plus grande journaliste de France, France ! »
C’est cette belle femme de la quarantaine, star du système médiatique, dont Bruno Dumont fait l’héroïne de France où elle œuvre aussi bien sur le plateau d’Un regard sur le monde, son émission sur la chaîne d’information continue i que sur le terrain, partout où la guerre fait rage…
A la fois portrait d’une femme, journaliste à la télévision, d’un pays, le nôtre, et d’un système, celui des médias, France, présenté en compétition à Cannes 2021 (où il fut hué), aurait pu être un pensum sur le journalisme, la presse, la défiance notoire du public à l’égard des médias, les fake news et le complotisme qu’elles génèrent, les dérives de la télévision, ses bassesses, ses petites misères et ses grandes collusions. Disons-le d’emblée, ça ne l’est pas. Pour deux raisons principales. Parce que Bruno Dumont est un vrai cinéaste qui a une véritable vision et un sens aigu de la mise en scène. Parce qu’ensuite, il y a, ici, un parti-pris de traiter le récit comme un… roman-photo du grand théâtre médiatique.

France de Meurs en reportage sur le terrain. DR

France de Meurs en reportage sur le terrain. DR

France s’impose alors comme une allégorie d’un Barnum, d’une machine à faire du bruit, du buzz. Désormais, à la télévision, la représentation d’un événement compte bien plus que l’événement lui-même et Dumont le détaille entre ironie et cruauté, notamment dans ces reportages que France de Meurs, son caméraman et son preneur de son mènent sur différents théâtres d’opération. La journaliste s’applique à être très présente à l’image, (élégamment) voilée dans le Sahel ou casquée sous une mitraille venue de nulle part. Plus encore, elle organise des mises en scène, amenant des combattants à bidonner des scènes de liesse ou d’inquiétude. Lorsqu’enfin, France de Meurs confie à son interprète-fixer que c’était « formidable », celui-ci objecte, surpris : « C’était formidable de ne pas mourir ? »
« L’emprise de la fiction, observe celui qui fut, à ses débuts, prof de philo, sur le quotidien (le réel) est à l’œuvre. La fiction est à l’œuvre via tous les écrans numériques où la narration naturelle des images et des sons, toujours découpés (découpage) du réel et montés (montage), réalisent irrémédiablement un monde parallèle. (…) Les lignes de démarcation de la réalité et de la fiction sont fracassées, entraînant une schizophrénie symptomatique du nouveau monde numérisé où nous sommes. La réalité devient une fiction, le réel, un monde parallèle. »

Fred de Meurs (Benjamin Biolay), un mari sur la touche. DR

Fred de Meurs (Benjamin Biolay),
un mari sur la touche. DR

C’est dans cet univers qu’évolue France de Meurs, véritable héroïne de cinéma, émoustillée jusqu’à l’inconséquence par la cinégénie télévisuelle qu’elle produit. Un jour pourtant, un (non-)événement, d’une particulière banalité (en conduisant son fils à l’école, la journaliste renverse un cyclomotoriste et le blesse sans gravité) va bousculer toute son existence. Voilà désormais, France de Meurs venant financièrement au secours des parents du jeune blessé mais craquant et s’enfuyant en pleurs lorsque, dans un talk-show, on lui parle de ce fait-divers… La lumineuse France de Meurs va alors glisser dans la pente. Les selfies avec ses fans lui deviennent insupportables et, dit-elle à un psy, « je voudrais être transparente, anonyme. Le regard des gens me glace ». A Baptiste, le jeune cyclo blessé, qui lui dit : « C’est bien d’être connue », elle glisse : « Non, pas toujours ».
Dans un récit allègre, Bruno Dumont va porter d’autres coups à sa tragique héroïne. Lorsqu’elle prépare en plateau, un reportage sur des migrants fuyant la misère sur des bateaux de fortune, un micro reste ouvert, diffusant les mots rigolards de Lou : « Prochaine étape : tu sauves des baleines ! » Et puis, dans une clinique installée dans de beaux paysages de montagne, où elle tente de se reconstruire, elle tombe amoureuse d’un beau prof de latin…

Lou (Blanche Gardin), une assistante futée mais inquiétante. DR

Lou (Blanche Gardin), une assistante
futée mais inquiétante. DR

Sur France de Meurs, archétype de l’inconséquence, du plus rien ne compte, plus rien n’est grave, le cinéaste pose longuement son regard. Si le cinéma est bien une affaire de regards (de mystification du réel aussi mais dans un pacte tacite avec un spectateur éclairé), Dumont, maître en formalisme, sonde, dans des gros plans très longs, le visage de Léa Seydoux, magnifique interprète, dont les yeux reflètent des abîmes de doutes, de souffrance et de malheur. Au côté de Léa Seydoux, Benjamin Biolay incarne un mari « châtré » et l’épatante Blanche Gardin, un Lou à la fois intelligente et grotesque, affirmant qu’en matière de télévision, « le pire, c’est le mieux ».
France s’achève dans le Nord de la France, dont Dumont est natif. C’est là que France de Meurs se confronte lucidement à un présent dont le superficiel est évacué. Dans un entretien avec Danielle, épouse d’un violeur ou dans un arrêt devant l’endroit où une fillette fut assassinée, le cinéaste retrouve la radicalité magnifique des œuvres qui le révèlerent à Cannes : La vie de Jésus (1996), L’humanité (1999), Flandres (2006) et, plus tard, le ravageur mais désopilant Ma Loute (2016).
Danielle dira, face caméra : « C’est pas parce qu’on a fait du mal qu’on va en enfer, toujours. Tout le monde peut changer… »

FRANCE Comédie dramatique (2h14) de Bruno Dumont avec Léa Seydoux, Blanche Gardin, Benjamin Biolay, Emanuele Arioli, Juliane Köhler, Gaëtan Amiel, Jawad Zemmar, Marc Bettinelli, Lucile Roche. Dans les salles le 25 août.

Trois flics face à la cité enragée  

Greg Cerva (Gilles Lellouche), un flic au bout du rouleau. DR

Greg Cerva (Gilles Lellouche), un flic
au bout du rouleau. DR

« Y a plus de police, y’a plus de politiques, y’a plus personne… » Amel, la petite indic, n’a plus d’illusions sur la situation des cités des quartiers nord de Marseille lorsqu’Antoine, un policier de la BAC, lui soutire des renseignements sur le trafic de drogue.
Les mots d’Amel résonnent aussi tristement que ceux de Greg Cerva, vieux routier de la Brigade anti-criminalité, lorsqu’il constate, amer : « Tous les jours, on me traite de fils de pute… Tu sais quoi. On ne sert à rien. Bientôt, il sera trop tard ! »
En s’inspirant d’une affaire qui a fait couler beaucoup d’encre dans la métropole phocéenne, Cédric Jimenez filme une plongée en apnée dans le quotidien d’un équipage de la BAC. Autour de Greg, briscard chevronné, on trouve Antoine, solitaire qui vit avec son chien et ne lésine pas sur la fumette, et Yass, dont la compagne Gina, elle-même policière en uniforme, va prochainement accoucher…
En 2012, éclate à Marseille un gros scandale de corruption au sein des forces de l’ordre. Dix-huit membres de la Brigade anti-criminalité de la ville sont inculpés de racket et de trafic de drogue en bande organisée et déférés devant les tribunaux. En avril dernier, alors que les charges avaient été largement réduites, onze prévenus avaient été condamnés à des peines de prison avec sursis et sept relaxés…

Yass (Karim Leklou) et Antoine (François Civil) en surveillance. DR

Yass (Karim Leklou) et Antoine (François Civil)
en surveillance. DR

Dans un carton au début du film, il est indiqué que le film n’entend pas « porter d’appréciation sur l’affaire judiciaire » mais Bac Nord n’a pas tardé à faire polémique, des voix s’élevant pour dire que le film faisait le lit de l’extrême-droite en prenant la défense des policiers…
Si l’on constate effectivement que le cinéaste a choisi le camp des policiers, force est quand même de remarquer que la situation décrite dans Bac Nord a de quoi faire frémir sur l’état de non-droit qui règne notamment dans les quartiers nord de la cité phocéenne. On se souvient qu’en son temps, avec Les misérables (2019) acclamé à Cannes, Ladj Ly faisait déjà un constat similaire à propos de certains coins de la banlieue parisienne…

En filature dans les cités. DR

En filature dans les cités. DR

Bac Nord va, on peut le penser d’ores et déjà, rencontrer le succès. D’abord, et certainement avant tout, parce qu’il s’agit d’un bon divertissement d’action. Jimenez connaît son métier et il sait trousser de solides scènes policières même s’il conviendrait plus de parler de scènes de guerre, tant les interventions de la Bac dans les quartiers « sensibles » tiennent du combat de rue, façon Bagdad. Même si on a lu tant et tant d’articles sur la question, on se demande en voyant des bandes cagoulées façon ninja de la mort interdire l’accès de leur cité aux forces de l’ordre, si on n’a pas la berlue. Bien sûr, on pourrait objecter qu’il ne s’agit que de cinéma. Mais, ici la réalité dépasse l’affliction.
Connu pour La French (2014), un polar enlevé ou HHhH (2017), adaptation réussie du roman de Laurent Binet sur l’opération qui mena à la mort du nazi Heydrich à Prague, Cédric Jimenez trouve le bon équilibre entre l’action, les temps de respiration (un déjeuner de soleil au domicile de Yass dont la compagne asticote le trio en les traitant d’affranchis ou les relations amicales entre les trois flics), les scènes de travail « ordinaire » comme l’interpellation, sur un marché aux puces, de vendeurs de tortue…

Un instant de répit dans la vie de trois flics de la Bac. DR

Un instant de répit dans la vie
de trois flics de la Bac. DR

L’opération menée dans la cité de la Castellane, dans le 15e arrondissement de Marseille (la scène a été, en réalité, tourné dans une autre cité hors de Marseille) par la Bac pour démanteler un réseau de trafiquants de drogue est assurément le morceau de bravoure du film. Avec une tension très palpable, Jimenez capte au plus près l’affrontement, presque sauvage, entre des types violents, excités et prêts à en découdre. En face, les flics, armés, les tiennent à distance. Des toits pleuvent des objets ménagers. Les insultes pleuvent aussi tandis que Greg et ses collègues montent dans les étages pour trouver l’appartement du réseau… Lorsqu’enfin, la Bac parvient à interpeller les dealers, il s’agit encore de les sortir de la cité alors que les tirs d’armes lourdes claquent sourdement…
Dans sa dernière partie, Bac Nord bascule dans le film de prison. Salement lâchés par leur hiérarchie (alors même que celle-ci leur demandait « des chiffres et de la qualité »), Greg, Antoine et Yass se retrouvent d’abord aux prises avec un col blanc de l’IGPN qui feint de ne pas savoir comment se passent les choses sur le terrain avant de se retrouver derrière les hauts murs. Tandis qu’Antoine et Yass tentent de tenir le coup, Greg sombre, assommé notamment par l’administration de médicaments à haute dose… Ecoeuré d’avoir été jeté aux chiens mais surtout frustré de ne pouvoir faire bien son métier, ce vieux flic ne comprend plus rien. Et Jimenez intègre des actualités montrant Valls, alors ministre de l’Intérieur, accablant ces fonctionnaires (que personne, évidemment, ne saurait trouver angéliques) qui « salissent la police et la République ». Alors, on l’admet, on grince un peu des dents.
Enfin Bac Nord, parce que Jimenez est natif de Marseille, s’applique à toujours éviter la jolie carte postale avec la Bonne mère en fond de plan.
Le film repose aussi sur un excellent trio d’acteurs. Gilles Lellouche (Greg), François Civil (Antoine) et Karim Leklou (Yass) nous font vraiment croire à des personnages en mouvement mais bien las. Surtout lorsque l’objectif se résume à « Faut qu’on rentre avec quelque chose ». On regrette de ne pas voir autant qu’on l’aurait aimé, Adèle Exarchopoulos (la compagne de Yass) ou Kenza Fortas (Amel, la jeune indic) découverte naguère dans Shehérazade (2018).
« Quand le procureur a abandonné les charges principales, observe le cinéaste, il n’y a pas eu un mot dans les médias alors que leur arrestation avait fait la une pendant plusieurs jours. Du coup, ils étaient heureux d’être écoutés et de raconter comment ils en étaient arrivés là. Ils ont fait des conneries, c’est indiscutable mais l’ampleur médiatique que ça a pris était disproportionnée ». A sa manière, Bac Nord apporte une réponse. Pas toutes les réponses mais assurément un éclairage.

BAC NORD Drame (France – 1h44) de Cédric Jimenez avec Gilles Lellouche, Karim Leklou, François Civil, Adèle Exarchopoulos, Kenza Fortas, Michaël Abiteboul, Cyril Lecomte, Idir Azougli, Vincent Darmuzey, Jean-Yves Berteloot. Dans les salles le 18 août.

Le désir entre l’extase et l’attente  

Hélène Auguste (Laetitia Dosch). Photos Julien Roche

Hélène Auguste (Laetitia Dosch).
Photos Julien Roche

C’est une histoire simple. Celle d’une femme qui met de côté tout ce qui, dans son existence, n’a pas trait à la passion qui la rattache à un homme. Cet homme, c’est Alexandre et Hélène l’attend. Elle attend l’instant où son téléphone sonne, l’instant où la voix dit : « On se voit ». Alors, à cet instant, la vie de la femme s’accélère. Pour elle qui aspirait au désoeuvrement complet, désormais toutes les minutes comptent. Pour choisir ses vêtements (jamais les mêmes !), parfaire sa tenue, ranger l’appartement, sortir des boissons, préparer le lit… Pour l’instant suprême où l’homme arrive. Où elle entend sa voiture dans le jardin, où il sonne à la porte et où ils se retrouvent, avec un minimum de mots prononcés, dans un échange charnel intense…
Cette femme, nous la croisons aux premières images de Passion simple, filmée superbement par Danielle Arbid. La caméra portée approche Hélène au plus près, la saisit dans de très gros plans éclairés par son sourire limpide. Et nous n’allons plus la quitter. Car le cinquième film de la cinéaste franco-libanaise (après notamment Dans les champs de bataille en 2004 et Un homme perdu en 2007 qui décrivait déjà une relation charnelle torride) se concentre complètement sous la forme d’une observation quasi entomologique, sur le portrait d’une femme entièrement vouée à une exquise extase au péril de l’insoutenable attente… Car, avant l’attendu « On se voit », se multiplie les questions, ainsi « Qu’est-ce qui m’assure que ce n’est pas la dernière fois ? »

Alexandre et Hélène après l'amour... DR

Alexandre et Hélène après l’amour… DR

En 1992, Annie Ernaux écrit Passion simple, un court texte de 77 pages dans la collection folio (n°2545) qui, à peine sorti, déclenche une violente polémique dans les journaux (on imagine, avec des frissons, ce qui se serait passé avec les réseaux sociaux d’aujourd’hui) et devient très vite, avec rapidement plus de 200.000 lecteurs(trices) un fait de société. Ce qui fait scandale ou, à l’inverse, est reçu comme une libération, c’est le récit sans culpabilité et sans honte, sans plainte et sans lyrisme non plus, par une femme de sa passion sexuelle (mais pas seulement) pour un homme.
Le film de Danielle Arbid provoquera-t-il autant de débats ? Peut-être, surtout si on estime que le personnage d’Hélène est complètement soumis à un homme et que cette dépendance n’est pas très féministe. Mais ce serait aussi faire fi de la réalité d’une passion avec son caractère inexplicable, fou, absolu et de tout ce à quoi elle donne accès…
Avec Passion simple, la cinéaste entraîne le spectateur d’un extrême à un autre, dans un grand écart entre les tourbillons de l’extase et de la petite mort et les tourments presque intolérables de l’absence où, soudain, la vie d’Hélène se résume à prendre le métro au risque de rater sa station, de faire des courses dans un supermarché avec la tête ailleurs, de s’occuper de son fils mais de rater son match de foot, toujours l’esprit occupé par son unique obsession. Ailleurs, en l’occurrence dans l’attente d’Alexandre, cet homme dont elle ne sait rien. Il est russe, peut-être homme d’affaires, peut-être espion. Il est marié, aime les costumes Dior, les grosses voitures qu’il conduit vite, les séries télé et… Poutine. Alexandre qui lui interdit de lui téléphoner ou de lui écrire mais auquel elle glisse, dans la main, un billet plié en quatre avec « Je pense à toi tous les jours »…

Lorsqu'Alexandre sonne...

Lorsqu’Alexandre sonne…

Passion simple est construit comme un collage de fragments, de souvenirs, de sensations, de gestes, de pensées (en voix off), de flash-back… Mais rien de tragique, ici, Danielle Arbid a le souci de composer un film solaire où l’essentiel, ce sont justement les parenthèses heureuses dans l’accomplissement charnel (les diverses scènes de sexe ne sont jamais obscènes) et non point les vides entre ces parenthèses. Si la chose était déjà évoquée dans le livre, la cinéaste utilise astucieusement une série de chansons pour habiller et soutenir ces moments de grâce et de plaisir entre Hélène et Alexandre. Elle a ainsi recours au nostalgique La La La distillé par la voix grave et cassée d’Ingrid Caven, le  I Want You de Bob Dylan, The Stranger Song de Léonard Cohen ou Only You des Flying Pickets qui dit bien : All I Needed Was The Love You Gave…
Pour porter son propos, Danielle Arbid a eu l’excellente idée de confier le rôle d’Hélène à Laetitia Dosch. On avait déjà remarqué la comédienne dans de nombreux films depuis La bataille de Solférino (2013) puis La belle saison (2015). Plus récemment elle fut la fausse petite amie dans Gaspard va au mariage (2018), la maîtresse un peu barrée d’un chef d’orchestre dans Les apparences (2020) ou la bonne copine de Sara Forestier dans le savoureux Playlist (2021).

Hélène dans l'attente... Photo Magali Bragard

Hélène dans l’attente…
Photo Magali Bragard

Celle qui aurait pu être une interprète parfaite du cinéma de François Truffaut est épatante, rayonnante de bout en bout, exaltée lorsqu’elle goûte les voluptés du désir dans les bras tatoués d’Alexandre ou bouleversante lorsqu’elle se rend, pour quelques heures à Moscou, découvrir la rue Tverskaïa et humer l’air que respirait son amant ou encore lorsqu’elle pleure dans une église de Florence. Et que dire de ces minutes où, retrouvant longtemps après , l’homme qui rythmait sa vie, elle l’entend enfin murmurer à son oreille : « Mon amour ». Alors même qu’elle sait que l’histoire est finie.
Danielle Arbid boucle alors la boucle dans une séquence presque identique à celle qui ouvrait Passion simple. Dans la nuit de Paris, la caméra glisse autour d’Hélène dont le visage en gros plan est baigné de larmes…
Car on ne se remet pas aisément d’une telle passion. « A partir du mois de septembre, dit-elle, l’année dernière, je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi. Tout de lui m’a été précieux, ses yeux, sa bouche, son sexe, ses souvenirs d’enfant, sa voix… »

PASSION SIMPLE Drame (France – 1h39) de Danielle Arbid avec Laetitia Dosch, Sergei Polunin, Lou-Teymour Thion, Caroline Ducey, Gregoire Colin, Slimane Dazi. Dans les salles le 11 août.

Alexia, Hubert Bonisseur de la Bath, Henry, Ann et Arthur Pendragon  

Séance de rattrapage pour beaux jours d’été lorsque les salles obscures ne font pas le plein mais demeurent bien agréables avec une climatisation soigneusement reglée…

"Titane": Agathe Rousselle.

« Titane »: Agathe Rousselle.

PALME.- On peut épiloguer à perte de vue sur les (bonnes ?) raisons qui poussent le jury de Cannes à attribuer la Palme d’or à tel film plutôt qu’à tel autre. Et on ne compte plus les festivals où tout le monde (ou presque) était d’accord pour dire que la récompense suprême devait aller au film qui avait emballer toute la Croisette. A l’arrivée, c’était un autre qui raflait la mise.
Avec Titane (France – 1h48. Dans les salles le 14 juillet), le président Spike Lee a frappé doublement. D’abord en couronnant un film de genre (ce qui n’est pas tellement la tasse de thé de Cannes) et ensuite en primant la cinéaste Julia Ducournau, première Française à obtenir la Palme et seulement seconde femme après le succès de Jane Campion avec La leçon de piano. C’était en 1993.
La rumeur cannoise, toujours prompte à faire monter la pression, promettait des malaises, des crises de nerfs, des vomissements, des évanouissements même. A notre connaissance, il n’y en eu point. Sans doute quelques festivaliers ont-ils quitté la salle. Mais cela arrive tout le temps. Car Julia Ducournau était précédée par une petite réputation. Son Grave (2016) mettait en scène une jeune fille végétarienne, intégrant une grande école vétérinaire et se confrontant au… cannibalisme.

"Titane": Vincent Lindon. Photos Carole Bethuel

« Titane »: Vincent Lindon.
Photos Carole Bethuel

La chair est encore au cœur de Titane qui s’ouvre sur un accident de voiture qui occasionne de sévères blessures à une fillette à laquelle les chirurgiens seront contraints de placer une plaque de métal (le titane du titre) dans le crâne. On devine aisément qu’Alexia ne sera plus jamais la même. On la retrouve, jeune adulte, s’exhibant dans des shows (on songe évidemment au Crash de Cronenberg) où elle se frotte lascivement à de rutilantes carrosseries. Mais Alexia est aussi une serial-killer qui assassine ceux et celles qui croisent sa route et son « lit ». Au récit de cette descente aux enfers (on constate que le ventre d’Alexia s’arrondit anormalement) s’en greffe une seconde. Celle d’un commandant de sapeurs-pompiers (Vincent Lindon) traumatisé depuis que son fils a disparu. Cela fait des années et il ne s’en remet pas. Lorsqu’il croise le chemin d’Alexia, il se persuade qu’elle n’est autre que… Adrien, son fils. Au thème de la maternité, s’ajoute celui de l’identité de genre. Julia Ducournau ne lésine pas sur les effets mais elle les maitrise plutôt bien même si on frôle parfois l’esbroufe. Quant à la scène de la réanimation au rythme de la Macarena, elle vaut le coup. Enfin Titane offre un beau premier rôle à Agathe Rousselle, un mannequin de 33 ans. Celle qui a indiqué sur France Inter être une « femme cis hétéro » campe, ici un être perdu, en proie à tous les doutes et qui martyrise tragiquement son corps…

"OSS117":  Pierre Niney et Jean Dujardin. DR

« OSS117″: Pierre Niney et Jean Dujardin. DR

AFRIQUE.- Tourné entre novembre 2019 et février 2020, OSS 117 : Alerte rouge en Afrique noire (France – 1h56. Dans les salles le 4 août) est une « victime » du Covid 19 puisque ses dates de sortie ont été repoussées pas moins de trois fois avant de faire la clôture du dernier Festival de Cannes… Pour ce troisième opus de la saga parodique (rappelons qu’Hubert Bonisseur a connu une première vie sur les grands écrans entre 1957 et 1970 avec une dizaine d’aventures), Michel Hazanavicius a passé la main après deux premiers volets qui ont remporté de jolis succès.
En 2006, OSS 117 : Le Caire nid d’espions réunit 2,3 millions de spectateurs puis, en 2009, OSS 117 : Rio ne répond plus fait mieux, avec 2,5 millions d’entrées. Autant dire que la marche était haute pour Nicolas Bedos qui réalise ce n°3 après deux premiers films, comme réalisateur, intimistes et plutôt plaisants : Monsieur et Madame Adelman (2017) et La belle époque (2019).
Cette fois, Bedos a un cahier des charges précis et lourd dans le créneau « cinéma de divertissement populaire d’aventures ». Car Hubert Bonisseur de La Bath, alias OSS 117, est un gros machiste, raciste, xénophobe et clairement crétin. Il faut donc faire sourire le public avec un type auquel on aurait évidemment de mettre constamment des claques. Mais voilà, on retrouve avec plaisir OSS 117 parce qu’il est, encore une fois, incarné par un Jean Dujardin, jamais aussi à l’aise que lorsqu’il peut prendre la pose.

"OSS 117":  Fatou N'Diaye et le brave Hubert. DR

« OSS 117″: Fatou N’Diaye et le brave Hubert. DR

Nous sommes en 1981. VGE est au pouvoir mais ses amis africains sont à la peine entre élections bidonnées et contestation intérieure. Le SDECE charge donc OSS 117 de régler les problèmes, non sans lui mettre dans les pattes 0SS 1001 (Pierre Niney), un espion nouvelle génération plutôt fûté. Hormis les références à 007 (le générique est amusant), le scénario fonctionne, ici, sur un motif unique : comment faire avec la Françafrique post-coloniale ?
Du coup, on remarque bien les nombreuses chutes de rythme du film et on se désintéresse un peu du tout. Comme le constate Zéphyrine Bamba, épouse du dictateur et… leader de la rébellion, à propos de OSS 117 : « Tu es un con ! » On le savait mais on aurait aimé que l’espion français nous le prouve mieux.

"Annette": Adam Driver et Marion Cotillard. DR

« Annette »: Adam Driver et Marion Cotillard. DR

FILLETTE.- Depuis toujours, de son propre aveu, Léos Carax aime les comédies musicales. Il avait même imaginé que Les amants du Pont-Neuf entrerait dans ce registre… Mais le grand regret du cinéaste, c’est qu’il ne peut pas composer lui-même de musique. C’est lorsqu’il a 13-14 ans, quelques années après sa découverte de Bowie, que Carax rencontre la musique pop des Sparks à travers leurs albums Propaganda puis Indiscreet. Dans Holy Motors, le personnage de Denis Lavant écoutait une chanson des Sparks dans sa voiture. Quelque temps plus tard, Ron et Russell Mael ont contacté Carax pour un projet musical et c’est ainsi qu’est né le sixième long-métrage du cinéaste, choisi par Cannes pour faire l’ouverture de la compétition…
Annette (France – 2h20. Dans les salles le 6 juillet) s’ouvre un écran noir et et une annonce vocale de Leos Carax demandant au public de ne faire aucun bruit durant l’histoire qui va se dérouler. Les Sparks lancent alors le morceau So May We Start. Dans un beau plan séquence, on suit les acteurs principaux (Marion Cotillard, Adam Driver et Simon Helberg) qui chantent avec les Sparks. La chanson terminée et les acteurs costumés dans leurs personnages, l’histoire commence… Nous sommes à Los Angeles de nos jours. Henry McHenry est une star américaine du stand-up qui pratique un humour féroce. Il vit en couple avec Ann Desfranoux, une cantatrice lyrique de renommée internationale. Ils forment un couple épanoui et glamour, constamment sous le feu des paparazzis. Ensemble, ils décident d’avoir un enfant. C’est ainsi que naît la petite Annette, fillette mystérieuse au destin exceptionnel.

"Annette": un univers féérique... DR

« Annette »: un univers féérique… DR

« J’aime, dit Carax, filmer la nature, les villes, un flingue, des engins, des feux d’artifices ou des explosions. Mais j’ai besoin avant tout d’un visage, du corps humain. La peau, les yeux — et que les émotions s’y reflètent. »  Et c’est sans doute là qu’Annette est un bon Carax. Le cinéaste pose sur Henry et Ann un regard attentif, aimant et aussi désespéré puisque ces deux-là foncent vers la tragédie. Pour le reste, il y a de magnifiques fulgurances dans l’écriture (notamment une critique acerbe de la société du spectacle) et la mise en scène et également des passages à vide… Mais Marion Cotillard et Adam Driver se hissent, avec une belle aisance, à la hauteur d’une aventure filmique ambitieuse…

"Kaamelott": Alexandre Astier. DR

« Kaamelott »: Alexandre Astier. DR

FANTASY.- La quête du Graal est une rude affaire et Arthur Pendragon n’en a pas fini, tant avec ses alliés (passablement incompétents) qu’avec ses adversaires (spécialement bas du front) alors même qu’il réapparait après une longue absence…
Tout commence en 2003 lorsqu’Alexandre Astier écrit, dialogue et réalise le court-métrage Dies Irae. Il joue Arthur, roi de Bretagne dans une relecture décalée de la geste arthurienne, mêlant fantasy et fantaisie. Cette comédie montre, au Ve siècle, les Chevaliers de la Table ronde sous un jour inattendu, dépourvus de leur traditionnelle aura héroïque et plutôt grotesque, s’emmêlant dans les tracas du quotidien ou des arguties sans fin. Si cette bande de bras cassés ne conquiert pas le Graal, elle emporte l’adhésion des jurys et des publics dans les festivals. On connaît la suite. Le court-métrage tape dans l’œil du petit écran. Entre janvier 2005 et octobre 2009, M6 diffuse, en six saisons, 458 épisodes de Kaamelott. On passe du format shortcom de trois minutes trente avec une tonalité franchement burlesque et joyeusement loufoque dans les trois premières saisons à des formats plus longs (45 minutes dans la sixième et dernière saison) pour des tournures plus dramatiques. Mais toujours avec un solide succès d’audience.

"Kaamelott": Jean-Robert Lombard, Antoine de Caunes, Christian Clavier, François Rollin. DR

« Kaamelott »: Jean-Robert Lombard, Antoine de Caunes, Christian Clavier, François Rollin. DR

Dix ans après la fin de la série, Alexandre Astier est donc de retour avec Kaamelott – Premier volet (France – 2h. Dans les salles le 21 juillet) où l’on constate que le royaume de Logres, en 484 après J.-C., est devenu un état dictatorial mené par un Lancelot du Lac plutôt à côté de ses pompes, entouré de tarés, dans un bain de collaboration et de résistance, les Saxons, mercenaires à la solde de Lancelot, menés par Horsa (Sting) et Wulfstan (Jehnny Beth) se chargeant de faire régner la peur dans les populations…
N’étant qu’un téléspectateur très très épisodique de la série sur M6, je n’attendais pas spécialement le passage de Kaamelott au grand écran. Force est de constater qu’il y a de l’argent sur l’écran et que le réalisateur a réuni un imposant casting où l’on retrouve évidemment, d’Arthur à la Dame du lac en passant par Léogadan, Perceval, Karadoc, Guenièvre ou Merlin, tous les personnages principaux de la série télé… A cela s’ajoutent des apparitions, plus ou moins longues, de comédiens comme Christian Clavier, Clovis Cornillac, Guillaume Gallienne, Alain Chabat, Géraldine Nakache ou François Morel.
Les fans de la série sont sans doute à la fête. Et le film a fait un bon démarrage dans les salles. Mais si la photo est belle, le film manque souvent de rythme. Ainsi le flash-back sur les amours du jeune Arthur avec la charmante Shedda est bien languissant… Et ce n’est pas une surprise, Arthur réussit sans peine à retirer Excalibur du rocher…

Le calvaire d’un innocent dans les geôles de Guantanamo  

Mohamedou Ould Slahi (Tahar Rahim) à Guantanamo. DR

Mohamedou Ould Slahi (Tahar Rahim)
à Guantanamo. DR

En novembre 2001, quelques semaines après les attentats du 11/9, en Mauritanie, on célèbre, dans une belle ambiance, un mariage. Parmi les convives, un homme souriant et manifestement à l’aise. C’est Mohamedou Ould Slahi. Alors que la fête bat joyeusement son plein, l’existence de Slahi va brutalement basculer. Un policier et des soldats l’informent que les autorités américaines veulent lui poser des questions. Si Slahi s’empresse de supprimer tous les contacts de son téléphone, il accepte néanmoins, sous le regard désespéré de sa mère, d’obtempérer…
En février 2005, très loin de la Mauritanie, Nancy Hollander travaille comme avocat à Albuquerque, au Nouveau-Mexique. Si elle s’occupe de gros dossiers de sociétés, cette femme s’est fait une spécialité de militer pour les droits civiques et de prendre en charge bénévolement des dossiers difficiles… C’est un confrère français, qui travaille aux USA (Denis Ménochet) qui va évoquer, pour la première fois devant Nancy Hollander, le nom de Slahi. L’homme a disparu depuis trois ans sans laisser de traces mais le grand magazine allemand Der Spiegel affirme qu’il serait l’un des organisateurs des attentats du 11 septembre…
C’est l’histoire vraie de Mohamedou Ould Slahi et de Nancy Hollander que Kevin Macdonald raconte par le menu dans Désigné coupable.

Nancy Hollander (Jodie Foster) et Teri Duncan (Shailene Woodley), les avocates de Slahi. DR

Nancy Hollander (Jodie Foster) et Teri Duncan (Shailene Woodley), les avocates de Slahi. DR

Né en décembre 1970 dans le sud du pays, Mohamedou Ould Slahi est un citoyen mauritanien, qui a combattu aux côtés d’hommes qui allaient rejoindre Al-Qaida pendant l’insurrection afghane des années 1980, mais a renoncé au groupe dans les années 1990. Lorsqu’il est accusé par le gouvernement américain d’être largement impliqué dans la tragédie du 11/9, iI va transiter par des centres de détention en Jordanie puis sur la base aérienne de Bagram en Afghanistan avant de se retrouver illégitimement détenu, sous le simple numéro 760, au camp de Guantánamo. Il y passera de longues années d’enfermement entre août 2002 et octobre 2016.
Encouragé par ses avocates, Nancy Hollander secondée par Teri Duncan, Slahi va écrire, en prison, ses Carnets de Guantanamo, terrible récit autobiographique et best-seller international (paru en France en janvier 2015 chez Michel Lafon) aussi accablant pour ses tortionnaires que rédempteur pour son auteur. A ses conseils, Slahi lance, non sans humour : « Vous me demandez de vous écrire tout ce que j’ai dit à mes interrogateurs. Vous avez perdu la tête ! Comment puis-je rendre un interrogatoire ininterrompu qui dure depuis 7 ans ? C’est comme demander à Charlie Sheen combien de femmes il a fréquentées. »
Choisi par les producteurs du film en raison de la qualité de ses œuvres précédentes (Le dernier roi d’Ecosse en 2006 ou Jeux de pouvoir en 2009), le cinéaste écossais Kevin Macdonald s’empare évidemment, ici, d’un très riche matériau dont il tire un solide récit, certes très classique dans sa mise en scène mais tout à fait efficace !

Le colonel Stuart Couch (Benedict Cumberbatch), procureur militaire... DR

Le colonel Stuart Couch (Benedict Cumberbatch), procureur militaire… DR

Macdonald entremêle, dans The Mauritanian (en v.o.) trois parcours. Celui de Slahi, évidemment, pivot de ce récit puissant où il apparaît, pour les Américains, comme « le Forrest Gump d’Al-Qaida », ce type qu’on voit partout dès qu’il est question de groupe terroriste… Autour de cet homme qui crie avec constance son innocence, le cinéaste articule les chemins de Nancy Hollander et de sa jeune collaboratrice Teri Duncan, bien décidées à prouver que Slahi est innocent mais qui choisissent ensuite de modifier leur stratégie de défense en jouant la carte de l’habeas corpus, notion juridique qui énonce une liberté fondamentale, celle de ne pas être emprisonné sans jugement. Enfin, troisième voie, celle de Stuart Couch, le procureur militaire américain auquel on donne, à mots à peine voilés, l’ordre d’envoyer Slahi à la chaise électrique.
Documentariste de talent, récompensé de l’Oscar pour Un jour en septembre (1999) sur la prise d’otages aux Jeux Olympiques de Munich en 1972, Macdonald parvient à montrer les rouages complexes de Guantanamo et la manière dont les Américains, dans une époque de paranoïa terroriste, s’ingénient à casser leurs prisonniers, y compris un Slahi qui répète : « Je ne suis pas coupable de quelque chose. Je suis juste coupable. » La longue séquence de terreur et de torture infligée à Slahi est spécialement éprouvante.

Slahi dans sa cour de promenade... DR

Slahi dans sa cour de promenade… DR

En mars 2010,un juge fédéral ordonnera la libération du prisonnier, aucune charge contre n’ayant pu être retenue contre lui. Mais, l’administration Obama/Biden fera appel de la décision et Slahi ne sera libéré, après un second procès, qu’en 2016.
L’aventure de Mohamedou Ould Slahi est enfin une triple affaire de foi. Celle du prisonnier (magnifiquement incarné par Tahar Rahim) qui dit qu’en arabe, liberté et pardon sont le même mot. Celle de Couch, catholique et croyant (Benedict Cumberbatch), qui se refuse à poursuivre lorsqu’il comprend que Slahi n’a rien à se reprocher. Celle enfin de deux femmes (Jodie Foster et Shailene Woodley) éprises de justice…
Avec Désigné coupable (qui nous montre le vrai et souriant Slahi dans le générique de fin), on est partagé entre une légitime indignation et une véritable admiration pour un homme admirable dans sa capacité de pardon.

DESIGNÉ COUPABLE Drame (USA – 2h09) de Kevin Macdonald avec Tahar Rahim, Jodie Foster, Shailene Woodley, Benedict Cumberbatch, Zachary Levi, Saamer Usmani, Denis Ménochet, Pope Jerrod, Corey Johnson. Dans les salles le 14 juillet.

Un irrépressible appel de la chair  

Benedetta Carlini (Virginie Efira), une nonne amoureuse.

Benedetta Carlini (Virginie Efira),
une nonne amoureuse.

Avec sa réputation de cinéaste sulfureux, Paul Verhoeven a le chic pour « affoler » une Croisette qui n’aime rien tant qu’un brin de « scandale » pour donner du grain à moudre aux gazettes. Ce fut le cas en 1992 lorsque Basic Instinct fit l’ouverture du 45e Festival et consacra en une soirée, pour un passement de (belles) jambes, Sharon Stone star internationale.
A 82 ans, semble-t-il bon pied bon œil, le cinéaste batave a donc fait son retour sur le tapis rouge, amenant sur l’écran de la compétition officielle, sa Benedetta Carlini, nonne italienne du 17e siècle devenue abbesse d’un couvent de Toscane. L’histoire de cette religieuse catholique constitue l’un des premiers cas documentés d’homosexualité féminine en Europe occidentale.
Après le succès d’Elle (2016), le producteur franco-tunisien Saïd Ben Saïd avait apporté différents projets à Verhoeven. Celui-ci travailla sur une adaptation pour la télévision du Bel-Ami de Maupassant puis sur un film centré sur Jean Moulin et un autre sur Jésus de Nazareth avant de se tourner vers un drame inspiré d’un fait-divers « post médiéval » situé dans un couvent toscan. Ce sera donc Benedetta pour lequel le réalisateur et son scénariste David Birke (déjà auteur de Elle) s’appuient sur l’ouvrage Sœur Benedetta, entre sainte et lesbienne, publié en France en 1987 par l’Américaine Judith C. Brown, historienne à l’université de Stanford qui retrouva le verbatim du procès de la nonne dans des archives de Florence.

Bartolomea (Daphné Patakia) et Benedetta, les amantes.

Bartolomea (Daphné Patakia)
et Benedetta, les amantes.

C’est donc peu de dire qu’on attendait ce Benedetta qui devait primitivement sortir en salles en 2019 avant de voir sa sortie repoussée à cause de l’état de santé de son réalisateur puis de connaître le sort de tous les films décalés à cause de la crise du Covid et de la fermeture des cinémas.
« J’ai été attiré, explique Verhoeven, par l’audace et l’unicité de cette histoire, par le mélange entre christianisme et sexualité lesbienne. Le personnage m’intéressait, avec la question de savoir si on peut manipuler les gens sans se rendre compte qu’on les manipule. D’autre part, j’ai toujours été intrigué par Jésus, j’ai même écrit un livre sur lui. Ce film montre mon intérêt pour les religions, mais aussi mes doutes sur les réalités religieuses. »
Sur Florence, la peste, des femmes réunies par hasard dans une église presque déserte, on avait apprécié en son temps la manière joyeuse dont Boccace évoquait la galanterie amoureuse dans Le Décaméron et dont les cinéastes italiens en rendaient allègrement compte. Dans Benedetta, le ton est sombre, la vision de la vie quotidienne au couvent certainement réaliste et Verhoeven trouve le bon équilibre entre l’évocation de la religion, la sexualité et les manigances politiques des gens d’Eglise soucieux de tirer profit des miracles générés par la nonne qui, elle-même, se servait habilement des stigmates de Jésus crucifié qu’elle s’infligeait…
S’ouvrant sur le voyage (durant lequel elle met en déroute une bande de soudards en les menaçant de la sainte Vierge) d’une ravissante fillette conduite par ses riches parents au couvent de Pescia, Benedetta met en scène une enfant intelligente qui, venue, de nuit, prier devant la statue de la Vierge, verra cette statue tomber sur elle sans la blesser… 18 ans plus tard, Benedetta est une belle jeune femme blonde (Virginie Efira, séduisante et juste) qui continue à « rencontrer » Jésus et le raconte à ses soeurs: « Il est venu à moi. Je suis son épouse, n’est-ce pas ? »

Le nonce (Lambert Wilson) venu juger Benedetta.

Le nonce (Lambert Wilson)
venu juger Benedetta.

Lorsque la jeune Bartoloméa force la porte du couvent pour échapper à un père violent et incestueux, l’existence de Benedetta bascule… La sauvageonne inculte et illettrée (excellente Daphné Patakia) la trouble au plus haut point. Bientôt, les deux femmes ne pourront résister ni aux étreintes, ni aux plaisirs saphiques qui les emportent dans les bras l’une de l’autre, Benedetta s’inventant un Jésus qui l’autorise à la jouissance érotique. Verhoeven signe alors quelques scènes de sexe plutôt bien menées, jusqu’à cette statuette en bois de la Vierge qui a accompagné Benedetta depuis l’enfance et dont Bartolomea va sculpter l’extrémité en oslibos pour offrir des orgasmes inédits à son amante… Pour Bartolomea, ce sextoy n’est qu’un objet. Pour Benedetta, il a valeur symbolique mais elle l’abandonne dans son parcours vers l’amour.
Las, un judas dans le mur de la (large) cellule de Benedetta décidera du sort funeste des deux femmes.
Très bien photographié (avec des influences venues notamment du Septième sceau de Bergman) par la chef opératrice Jeanne Lapoirie qui privilégie à la fois les lumières naturelles et les caméras portées, le film de Verhoeven prend évidemment une dimension féministe lorsqu’il traite de la manière dont une femme prend le pouvoir dans son couvent (elle réussit à écarter la mère abbesse en poste) et plus encore comment elle va aller au bout de ses désirs sexuels, quitte évidemment à devoir affronter les foudres de la religion. Même si le prévôt (Olivier Rabourdin) considère que la luxure entre femmes est chose impossible, le nonce florentin (Lambert Wilson), venu à Pescia pour juger Benedetta des actes de blasphème, hérésie et bestialité, estime, lui, qu’il y a bien « inversion sacrilège »

Benedetta en route pour le bûcher. Photos Guy Ferrandis

Benedetta en route pour le bûcher.
Photos Guy Ferrandis

Benedetta mystique, menteuse, manipulatrice ? Verhoeven se garde, ici, de trancher, ni d’ailleurs de s’en prendre à la religion même s’il en pointe les hypocrisies. Sa Benedetta est une femme « moderne » arrivée dans une époque et une société totalement dominées par les hommes où l’appel de la chair et le plaisir physique étaient inconcevables pour les femmes.
Même s’il ne provoquera probablement pas de scandale, Benedetta est un récit d’époque enlevé qui se regarde avec intérêt.

BENEDETTA Drame (France – 2h06) de Paul Verhoeven avec Virginie Efira, Charlotte Rampling, Daphné Patakia, Lambert Wilson, Olivier Rabourdin, Louise Chevillotte, Hervé Pierre, Clotilde Courau, David Clavel, Guilaine Londez, Jonathan Couzinié. Interdit aux moins de 12 ans. Dans les salles le 9 juillet.

Nicolas et François partent à la campagne  

François (Gregory Gabedois) et Nicolas (Jean Dujardin) posent pour la photo. DR

François (Gregory Gabedois) et Nicolas
(Jean Dujardin) posent pour la photo. DR

Les anciens présidents de la République sont plutôt rares dans la vraie vie et encore plus sur les écrans de la fiction. Alors, lorsqu’Anne Fontaine s’empare du sujet, on dresse l’oreille, on affûte le regard et on se réjouit d’une comédie qui sort du lot (rien à voir, par exemple, avec Un tour chez ma fille) puisqu’elle a le double intérêt de nous divertir mais aussi de proposer une réflexion sur l’après, sur le moment où l’on n’est plus au pouvoir.
Ancien président de la République, Nicolas supporte mal l’arrêt de sa vie politique. Bien sûr, il a, en Nathalie, une femme charmante, chanteuse lyrique réputée et puis Sugus, un petit chien avec lequel il traîne sur le canapé à regarder la télé. Et puis Nicolas s’occupe en passant l’aspirateur dans son bel appartement parisien. C’est évidemment un peu court et prosaïque pour donner un sens à son existence. Pire, sa faille dépressive s’ouvre un peu plus encore lorsqu’une librairie organise une dédicace de son dernier ouvrage, La France pour toujours. Et c’est le flop total. Alors Nicolas rumine. Et il se dit que les circonstances, avec la montée du péril fasciste, pourraient bien lui permettre d’espérer un retour sur le devant de la scène politique. Et là, idée lumineuse : il lui faut un allié. Et pourquoi pas l’ermite de Saint-Bonnet ? Accompagné de son officier de sécurité, Nicolas prend donc le train pour les profondeurs campagnardes du côté d’Uzerche. Objectif : convaincre François, un autre ancien Président, de faire équipe avec lui. Mais François a tiré un trait définitif sur la vie politique. Il préfère les vraies valeurs, la vraie vie dans les verts paysages de Corrèze, entre les troupeaux de vaches et son rûcher… « Je suis un autre homme, explique François. J’ai même l’impression que mes cheveux repoussent… »

Nathalie (Doria Tillier) sous le charme de François. DR

Nathalie (Doria Tillier) sous le charme
de François. DR

Touche à tout (sans aucune connotation négative) du cinéma français, Anne Fontaine s’est frottée à bien des genres. Si l’on plonge dans sa solide filmographie, on y trouve du drame social (Nettoyage à sec, Marvin ou la belle éducation, Police), du thriller (Comment j’ai tué mon père, Entre ses mains) une aventure sentimentale noire (Mon pire cauchemar), un drame historique (Les innocentes) ou des productions teintées d’érotisme (Nathalie…, La fille de Monaco, Gemma Bovery, Perfect Mothers). Et voilà donc la cinéaste qui se lance dans la comédie politique ! Le genre n’est que rarement traité sur les grands écrans nationaux. Et il est d’autant plus savoureux car Anne Fontaine (qui signe aussi le scénario et les dialogues) peaufine deux plaisants portraits d’hommes politiques qui semblent avoir leur avenir dans le dos. Ainsi François prête une oreille attentive aux propositions de Nicolas tout en observant : « C’est intéressant mais je ne suis pas intéressé ». Alors pour que François se pique au jeu, Nicolas n’hésite pas à employer les grands moyens, évoquant la peste brune qui menace la France et appelant à la rescousse les chemises noires, les stades, la Nuit de cristal ou l’incendie du Reichstag… Bref, il convient de faire l’union sacrée dans un Front républicain. On a déjà entendu ça dans un passé récent mais c’est bien plus goûteux dans cette comédie qui évoque, sur un ton plein de touchante fantaisie, la politique à laquelle les Français tournent actuellement le dos. Si Nicolas n’a jamais complètement abandonné l’idée de revenir sur le ring, François la joue au-dessus de la mêlée. Mais il suffit que Nicolas prononce le mot magique : « Macron, ça ne vous fait plus rien ? Les trahisons… » pour que l’ermite se mue en tornade. Dans sa bibliothèque, il explose, fracasse, éructe. Et Isabelle, sa femme, d’interroger : « Ne me dis pas que vous avez parlé de Macron ? »

Isabelle (Pascale Arbillot), une vétérinaire promise à un bel avenir. DR

Isabelle (Pascale Arbillot), une vétérinaire promise à un bel avenir. DR

Gérant avec finesse le mélange complexe du rire et de la vérité, Anne Fontaine organise brillamment le parcours de Nicolas et François, deux « bêtes » politiques, qui possèdent une part aveugle qui va les entraîner dans un endroit inconnu d’eux, comme une expérience initiatique. Et on finit par croire à cet aigle à deux têtes dont l’alliance au départ semble improbable mais qui s’avère, petit à petit, possible…
C’est d’autant réussi qu’Anne Fontaine multiplie les bonnes séquences comme la partie de tennis qui ressemble à un meeting, celle où Nicolas n’arrive pas à prononcer correctement Europe Ecologie Les Verts ou celle encore où l’officier de sécurité de Nicolas lit le magazine Bushido et observe que la voie du samouraï, avec des valeurs comme la loyauté, l’honneur, le respect, le courage ou l’honnêteté, est difficilement accessible à l’homme politique. Homme politique qui saura cependant recycler ces valeurs dans son discours fondateur…
Si Présidents est un excellent moment de cinéma, c’est aussi parce que la réalisatrice a trouvé en Jean Dujardin et Gregory Gadebois des interprètes magnifiques. Ni l’un, ni l’autre ne sont dans la caricature, ni dans l’imitation mais bien dans l’évocation. Dujardin est parfait lorsqu’il joue, avec justesse, des tics de S., lorsqu’il cite : « Quand le Mal a toutes les audaces, le Bien doit avoir tous les courages » ou lorsqu’il s’avise que le bonheur n’est peut-être pas là où il croyait…

François et Nicolas en meeting. DR

François et Nicolas en meeting. DR

Quant à ce merveilleux comédien qu’est Gadebois, on se délecte de le voir jouer du saxo dans une fête de village en Corrèze puis d’entendre, le visage fermé, un sénateur de gauche le ranger dans « la masse anonyme et agricole » pour conclure en estimant que sa présidence a peut-être été une parenthèse malencontreuse. Avant de le voir craquer : « Il n’y a pas de mots pour dire combien je m‘emmerde ».
Nicolas et François décident donc de retourner au front sous le regard, tendre, amusé ou agacé, de leurs compagnes respectives. Là encore, Anne Fontaine touche juste avec Doria Tillier (Nathalie) et Pascale Arbillot qui campe avec grâce et assurance une Isabelle, vétérinaire de son état, promise à une belle aventure. Car Nicolas et François vont découvrir que la femme est l’avenir de l’homme politique.
Ah, pour le reste, Anne Fontaine note que Nicolas mesure 1,82m et que François ne fait jamais de colère. Donc, toute ressemblance serait purement etc.  Par contre, ce qui est certain, c’est que Présidents, comme il est dit sur l’affiche, c’est UNIQUEMENT au cinéma. Et ça, ici, on aime aussi.

PRESIDENTS Comédie (France – 1h40) d’Anne Fontaine avec Jean Dujardin, Gregory Gadebois, Doria Tillier, Pascale Arbillot, Jean-Charles Clichet, Jean-Michel Lahmi, Pierre Lottin, Roxane Bret, Cyril Couton, Denis Podalydès. Dans les salles le 30 juin.

Une fable horticole qui fleure bon la rose  

Eve Vernet (Catherine Frot), une créatrice de roses. DR

Eve Vernet (Catherine Frot),
une créatrice de roses. DR

« La vie sans beauté, c’est quoi ? » Pour Eve Vernet, fameuse créatrice de roses artisanales, c’est une question qui n’appelle pas de réponse. Et pourtant, Madame Vernet a bien des soucis. Sa petite entreprise est au bord de la faillite et un concurrent puissant fait tout pour la racheter. Fidèle secrétaire à tout faire, Véra pense avoir trouvé une solution en engageant trois employés en insertion. S’ils ne demandent pas mieux que de bosser pour échapper à la galère, Fred, Samir et Nadège n’ont strictement aucune compétence horticole… Cependant, le trio, appuyé par Véra (Olivia Côte), va se lancer de concert dans une drôle d’aventure pour sauver le rêve d’Eve et la société Vernet.
Avec La fine fleur, Pierre Pinaud signe son second long-métrage après Parlez-moi de vous (2012) et invite à se glisser dans une jolie fable. Tournée du côté de Montagny (Loire), dans la côte roannaise, cette comédie dramatique nous entraîne d’abord dans les beaux paysages de la France rurale, là où s’étendent, entre prés et bois, les cultures d’Eve Vernet. Cette impression de paix campagnarde est encore renforcée par les images de la belle maison dans laquelle vit, en solitaire, Eve Vernet. Là, tout n’est que canapés, fauteuils, tentures, boiseries, peintures florales, livres en abondance. C’est dans cet agréable fouillis aux lumières tamisées que, le soir venu, Eve tire sur sa bouffarde sous le portrait d’un père bien aimé qui lui légua sa société (« et les emmerdes qui vont avec » grince-t-elle) et plus encore son amour des roses. Alors, pas question de brader le rêve paternel, surtout lorsque c’est Lamarzelle, entrepreneur très content de lui (Vincent Dedienne) et créateur industriel qui veut mettre le grappin sur les roses Vernet.

Lamarzelle (Vincent Dedienne) et Eve Vernet. DR

Lamarzelle (Vincent Dedienne)
et Eve Vernet. DR

Mais, avec ses trois laissés pour compte plus malchanceux que manchots, Eve Vernet va trouver une équipe de choc qui se pique au jeu de la culture des roses. Utilisant les « talents » de Fred qui s’y connaît en cambriole, Eve ira jusqu’à monter une opération commando pour « récupérer » une rose ancienne quasiment tombée dans le domaine public que Lamarzelle n’entend pas partager comme le veut la tradition des créateurs…
En songeant, dit-il, pendant l’écriture du scénario, à La part des anges (2012) dans lequel le Britannique Ken Loach brosse le portrait de petits délinquants dans une région déglinguée par la misère et parvient à montrer, entre autres, ce que le monde du whisky a de merveilleux, Pierre Pinaud a imaginé ce beau personnage d’obtentrice. Mais le cinéaste s’intéresse à cette créatrice de roses à un moment-charnière de son existence, celui où, au bord du gouffre financier, elle va devoir faire des choix aussi déchirants que cruciaux.

Eve Vernet et son équipe de choc vendent des roses à la... Toussaint. DR

Eve Vernet et son équipe de choc vendent
des roses à la… Toussaint. DR

Pour incarner Eve Vernet, Pinaud a eu la bonne idée de choisir Catherine Frot qui l’avait séduit dans Les saveurs du palais (2012). Mêlant finesse et fantaisie, élégance et gouaille, la comédienne fait de son Eve Vernet une femme forte, solitaire, déterminée et volontiers transportée par ses émotions. Si elle a certes sale caractère, elle finit cependant par reconnaître que ses employés en insertion ont de vraies qualités humaines même si, comme elle, ils n’ont pas eu la chance de naître avec une cuillère d’argent dans la bouche. Pour les incarner, le cinéaste a trouvé des visages encore peu connus avec Marie Petiot (Nadège), Melan Omerta (Fred) et Fatsah Bouyahmed (Samir) qui fut, quand même en 2016, Fatah, le modeste paysan algérien, joyeux et optimiste de cette savoureuse comédie qu’était La vache.
Dans La fine fleur, le profane en apprend un peu sur l’univers des créateurs de roses puisqu’il y est question de l’hybridation, des pollens, des semis, du « mariage », du déshabillage de la rose, du pistil à dégager, de la sélection des meilleurs « père » et « mère », de la floraison, le tout dans le passage des saisons… Alors, on ne posera plus la question de Nadège : « C’est quand qu’on fait les bouquets ? », de crainte d’entendre Eve Vernet lâcher, glaciale, « On n’est pas des fleuristes ».
Pour la dimension romanesque, Pinaud a mis en place une relation privilégiée entre Eve Vernet et Fred qui fait montre d’une sensibilité olfactive exceptionnelle au point qu’Eve lui ouvre ses précieuses boîtes de bois précieux remplies de fioles en verre conservant des parfums de roses… Et si Fred, que ses parents ne veulent plus voir, pouvait, dans les serres Vernet, prendre un nouveau départ ?

Fred (Melan Omerta) se découvre un don olfactif rare. DR

Fred (Melan Omerta) se découvre
un don olfactif rare. DR

Dans La fine fleur, on note aussi une agréable b.o. qui, au générique de fin, fait la part belle à La rose et l’amure, la chanson d’Antoine Elie qui dit : «Elle a la couleur de l’amour, bien que je n’l’aie jamais croisé – Bien qu’à la lumière du jour les fleurs sont toutes belles à crever. Alors j’ai mis la route en pause. A ses côtés, me suis posé. Puisque cette rose semblait morose d’être seule au jour achevé. »
Pierre Pinaud rêve qu’on sorte de son film en se disant que la quête de beauté peut justifier qu’on lui consacre sa vie. « Si j’avais dû mettre une phrase en exergue de mon film, ç’aurait été celle-ci, du créateur de roses belge Louis Lens : « Quiconque s’adonne à la passion de la beauté ne gâchera jamais sa vie ».

LA FINE FLEUR Comédie dramatique (France – 1h34) de Pierre Pinaud avec Catherine Frot, Melan Omerta, Fatsah Bouyahmed, Olivia Côte, Martie Petiot, Vincent Dedienne, Serpentine Teyssier, Pasquale d’Inca. Dans les salles le 30 juin.