Terribles cicatrices de la mémoire  

Rabut (Jean-Pierre Darroussin) et Feu-de-Bois (Gérard Depardieu). Photo David Koskas

Rabut (Jean-Pierre Darroussin)
et Feu-de-Bois (Gérard Depardieu).
Photo David Koskas

« Ca, on ne peut pas le raconter. Y’a pas de mots pour le dire. On ne peut même pas l’imaginer. » Des hommes, récit de l’indicible, s’ouvre sur les images paisibles, le soir, d’un feu de cheminée. Le bois craque, des braises s’envolent. Feu-de-Bois, c’est l’un de ces hommes dont parle le nouveau film de Lucas Belvaux, est là. En vrai, il se prénomme Bernard et on le voit se préparer pour aller à l’anniversaire des 60 ans de sa sœur Solange. Au passage, après avoir serré sa cravate et enfilé sa veste, il saisit rapidement une petite boîte noire et la fourre dans sa poche. Lorsqu’il apparaît à la fête, c’est aussitôt un malaise qui s’installe comme si Feu-de-Bois n’était pas réellement le bienvenu. Mais ce type massif, voûté, avançant d’un pas lourd, presque hésitant, n’en a cure. Il vient pour offrir un cadeau à Solange, en l’occurrence un superbe bijou représentant un oiseau aux ailes déployées… Solange : « Il est fou… Il fallait pas… Elle est trop belle ». Mais, autour, les convives, tous des familiers, grondent. Parce que le bijou, Bernard l’a acheté, ils en sont certains, après avoir dépouillé sa vieille mère. Un salaud, en somme. Auquel quelqu’un lance : « Tout ce que tu as, c’est nous qui te l’avons donné ! »
Avec Des Hommes, le cinéaste belge adapte le roman éponyme de Laurent Mauvignier paru en 2009 aux éditions de Minuit. Il se souvient : « J’ai lu Des hommes dès sa sortie, il y a plus de dix ans. Je l’ai trouvé magnifique, étourdissant, émouvant, fort. En fait, j’aurais aimé l’avoir écrit. Il y a bien sûr le style, une écriture syncopée, haletante qui fait naître la tragédie de l’insignifiant, de l’ordinaire, du silence. Laurent Mauvignier est un grand auteur mais on n’adapte pas un style. On peut en revanche adapter un procédé. Ici, ce sont les flash-backs, les soliloques, le récit non chronologique au fil de la pensée. »
Feu-de-Bois est plutôt du genre taiseux qu’on ne vient pas emmerder. Parce qu’il est costaud comme un bœuf. Mais, là, arrivé au bout de sa rancœur, de sa haine, avec un passé traumatique qui revient toujours, lancinant, il est allé trop loin. A Saïd, il a balancé des insultes racistes. Plus tard, aviné, il pénètre au domicile de cet homme et s’en prend à la mère de famille. Saïd constate, tristement : « à force de vivre avec vous, on a cru qu’on était pareils… » On pense parfois, en suivant les péripéties pauvrement ordinaires de ces personnages, à ceux de Chez ces gens-là, la magnifique chanson de Jacques Brel.

Bernard (Yoann Zimmer), un troufion en Algérie. Photo David Koskas

Bernard (Yoann Zimmer), un troufion en Algérie.
Photo David Koskas

Et puis, par quelques flash-back, le cinéaste nous entraîne en Algérie. L’Algérie française où les troufions français font une guerre qui ne dit pas son nom. En ce temps, on disait « les événements »…
Enfin, alors que la nuit tombe sur la fermette aux murs lépreux (les scènes de campagne ont été tournées dans le Morvan), que Feu-de-Bois a glissé deux cartouches dans son fusil de chasse, qu’il sait, assis là dans son fauteuil, que les gendarmes viendront, on le retrouve, soldat de 20 ans, dans un camp, vaquant aux occupations de la troupe…
La grande force du film de Belvaux, c’est qu’il a choisi un récit en voix off porté par une véritable intimité, celle des lettres que Bernard (Gérard Depardieu), qui n’était pas encore une boule d’amertume rongée par l’alcool et le dégoût de la vie, envoyait régulièrement à Solange (Catherine Frot). Un récit où il est question de l’ennui, des jours et des nuits, des semaines et des mois perdus, du soleil, de la poussière, de la peur. Avec ces mots lancinants qui reviennent en boucle : « Je ne t’ai pas raconté… » C’est la chasse aux « fells », les rafles dans les douars « où l’on ne trouve jamais rien mais ça calme les nerfs ». Et il n’a pas raconté non plus le médecin militaire massacré, le village brûlé avec la fille violée et le gamin abattu ou encore le campement français attaqué alors que la moitié de la troupe était ailleurs. Les soldats trucidés, l’ingénieur harki et sa famille sauvagement tués. Des choses qu’on ne peut pas raconter. Et qui demeurent, à l’image, hors champ…

Solange, la soeur de Feu-de-Bois (Catherine Frot). DR

Solange, la soeur
de Feu-de-Bois (Catherine Frot). DR

Comédien pour Chabrol (Poulet au vinaigre, 1984), Assayas (Désordre, 1986), Carion (Joyeux Noël, 2005), Wargnier (Pars vite et reviens tard, 2006) ou Guediguian (L’armée du crime, 2009) sans oublier fréquemment ses propres films, Belvaux, à 59 ans, est à la tête, en tant que réalisateur, d’une douzaine de longs-métrages. Parmi lesquels, on avait aimé Rapt (2009), inspiré par l’enlèvement du baron Empain, Pas son genre (2014), une comédie douce-amère sur l’histoire d’amour d’un couple mal assorti, en l’occurrence une coiffeuse amatrice de karaoké et un prof de philo parisien muté dans un lycée d’Arras. Enfin, on retrouve le cinéaste moraliste, politique et engagé avec 38 témoins (2012) qui interroge l’indifférence des êtres humains aux souffrances les plus terribles de leurs semblables ou encore Chez nous (2017) où il traite de l’extrême droite française et de sa dédiabolisation.
En adaptant Mauvignier, Lucas Belvaux traite, à hauteur d’homme, loin de toute envolée héroïque, des questions qui, dit-il, le tarabustent depuis longtemps : la confrontation des destins individuels avec la grande Histoire, les souvenirs, la culpabilité et les marques indélébiles que la guerre laisse dans les consciences.
Feu-de-Bois et son vieux copain Rabut incarné par Jean-Pierre Darroussin (« On ne s’aimait pas mais on était toujours ensemble ») sont des survivants d’une guerre qui ne s’est jamais terminée parce qu’elle ne fut jamais nommée. Alors quand un soldat disait : « On pacifiait » et qu’un autre gamin en uniforme, pacifiste lui, interrogeait : « Oradour, c’est quoi la différence ? » à propos d’un massacre de villageois, on ressent intimement, toujours à cette hauteur d’homme perdu, les souvenirs, la souffrance, les cicatrices secrètes. Des hommes est un très beau film sur la mémoire.

DES HOMMES Drame (France/Belgique – 1h41) de Lucas Belvaux avec Gérard Depardieu, Catherine Fort, Jean-Pierre Darroussin, Yoann Zimmer, Félix Kysyl, Edouard Sulpice, Fleur Fitoussi, Ahmed Hamoud, Clotilde Mollet, Amelle Chahbi, Mohammed Elfaki, Farid Larbi. Dans les salles le 2 juin.

La troupe avance dans le djebel. Photo David Koskas

La troupe avance dans le djebel.
Photo David Koskas

La petite musique fantaisiste de Sophie  

Sophie Legal (Sara Forestier), une jeune dessinatrice pleine de fantaisie. DR

Sophie Legal (Sara Forestier), une jeune dessinatrice pleine de fantaisie. DR

Pourquoi ne fait-on pas plus attention aux affiches des films ? Enfin, je parle pour moi. Vous, peut-être, après tout… Tout cela pour dire que l’affiche de Playlist mérite d’être vue. Evidemment, elle colle à l’air du temps puisqu’il y est question du retour dans les salles obscures. Mais, dans son intégralité, le texte dit : « La comédie pour retourner au cinéma, danser dans les bars, retomber amoureux, dîner entre amis, revoir sa famille, donner des coups de boule ». Comme ça, du premier coup, ça ressemble presque à un sommaire. Et, d’une certaine manière, c’en est un. Pas vraiment surprenant, non plus, puisque la réalisatrice Nine Antico, dont c’est le premier long-métrage, vient de l’univers du livre et plus précisément de la bande dessinée…
De là à se demander si réaliser un premier film est une évolution logique pour une autrice de bande dessinée. A quoi, Nine Antico répond : « Je pense que l’on est aidé pour le sens du cadre ! En fait, j’ai appris à aimer le cinéma avant la bande dessinée. Je ne lisais pas tant de BD à l’époque alors que j’ai été cinéphile assez jeune, grâce à mon père qui avait une grande collection de cassettes vidéo qui allait du néoréalisme italien aux classiques américains. J’ai eu un premier choc à 16 ans en regardant Un tramway nommé désir ; le cinéma d’Elia Kazan a été une claque et m’a fait prendre conscience que le noir et blanc permettait la sensualité et la modernité… »

Sophie dans un salon pour vendre son travail. DR

Sophie dans un salon pour vendre son travail. DR

Nine Antico fait même un an de fac de cinéma à Saint-Denis. Mais elle est frustrée parce qu’on ne propose pas aux étudiants de faire des films. Un serveur de Pizza Hut, où elle travaille aussi comme serveuse, la fait participer au tournage d’un court-métrage amateur. C’est la révélation du cinéma comme travail d’équipe. Mais Nine Antico ne se sent pas cinéaste, n’ayant, dit-elle, pas l’impression d’avoir des choses à raconter. Mais ça viendra à travers la bande dessinée.
S’ouvrant sur les visages tristes, fermés ou las de voyageurs dans le métro parisien, Playlist choisit, tout au contraire, de faire souffler un vent de fraîcheur et de grâce sur l’histoire de Sophie Legal, 28 ans, qui professe un goût manifeste pour la vie même si son désir d’être  dessinatrice (elle ne cesse de remplir activement ses carnets de dessins qui in fine deviendront livre) se heurte au fait qu’une formation en école d’art aurait été un plus…
Playlist est un film savoureux à bien des égards. D’abord parce que Sophie apparaît comme une cousine française de la Frances Ha incarnée par Greta Gerwig dans le film (2012) de Noah Baumbach. L’une à Paris, l’autre à New York ne sont pas du genre à baisser les bras. Sophie voudrait bien trouver l’amour mais ce serait évidemment plus facile s’il vous sautait aux yeux. La cinéaste suit donc la jeune femme dans une quête de l’Amour qui revient à prendre des coups, beaucoup, à en donner, un peu. Le tout scandé par une récurrente voix off (joliment timbrée) qui distille de marrantes « sagesses », du genre, à propos de l’amour toujours, « Qu’est-ce qui compte ? Le même humour, la même vision du monde, l’odeur de la peau ? Où s’arrête l’exigence ? Où commence l’utopie ? » Pour faire bonne mesure dans ce film joliment gorgé de musiques, Nine Antico appelle à la rescousse Daniel Johnston, le chanteur pop lo-fi américain. Il chante « True Love Will Find You in the End ». Qui tourne en boucle dans la tête de Sophie qui se demande s’il est bien vrai que l’amour véritable finit toujours par vous tomber dessus…

Sophie avec l'un des hommes qui jalonnent sa vie. DR

Sophie avec l’un des hommes
qui jalonnent sa vie. DR

Dans ce Playlist, porté par un beau noir et blanc, on s’accroche donc avec plaisir aux basques de Sophie devenue attachée de presse chez Nomaniak, une maison d’édition de bandes dessinées (« on dit roman graphique » précise son patron) dirigée par un zig amateur de karaoké, spécialement coléreux et mal embouché. Ce qui n’empêche pas –Nine Antico crayonne avec humour le petit monde de la BD- notre jeune héroïne de se bagarrer pour arriver. Sans écouter la voix off qui affirme : « Le vrai courage… S’arrêter avant d’être à bout de souffle… »
Sophie, c’est Sara Forestier, l’inoubliable Bahia Benmahmoud dans Le nom des gens (2010) et elle excelle une fois encore à transmettre la joie de vivre et la fantaisie débridée d’une jeune femme moderne et libre. Evidemment, les doutes et les interrogations sont toujours là, qu’il s’agisse du rapport au corps de cette femme, de l’avortement (« ce n’est pas la joie mais ce n’est pas non plus une tragédie » dit la cinéaste), de la vulnérabilité, de la nécessité d’être suffisamment à l’écoute de soi…

Sophie et son amie Julia (Laetitia Dosch) parlent de l'amour. DR

Sophie et son amie Julia (Laetitia Dosch)
parlent de l’amour. DR

Autour de Sophie, gravitent des personnages délectables et le plus souvent un peu barrés. Il en va ainsi d’un cuistot avec lequel Sophie a une liaison charnelle qui se passe pour l’essentiel dans les réserves du bistrot où elle est aussi serveuse ou encore d’un vendeur de matelas sans oublier une co-locataire inquiète des punaises de lit… On a gardé pour la bonne bouche, la copine Julia qui rêve de faire du cinéma et vient de tourner un premier court-métrage plutôt arty. Julia, c’est l’inimitable Laetitia Dosch. Avec son look à la Simone de Beauvoir, elle est simplement épatante. On se dit qu’il n’y a qu’elle pour parler de se « muscler la chatte tous les jours » en regrettant : « Je ne sais pas ce qu’est un orgasme ».
Alors, Playlist, un film féministe ? Pour la cinéaste, pas de doute : « Je suis une femme, je suis féministe, et j’ai fait un film. » Pour le spectateur, un délicieux plaisir en tout cas ! Et comme le dit encore cette chère voix off : « On ne sait jamais ce qui nous attend. On avance sans savoir et c’est pas plus mal. On est toujours surpris ».

PLAYLIST Comédie (France – 1h28) de Nine Antico avec Sara Forestier, Laetitia Dosch, Inas Chanti, Pierre Lottin, Andranic Manet, Mathieu Lescop, Grégoire Colin, Anne Steffens, Santagio Barban, Jackie Berroyer, Cyril Pedrosa, Bertrand Belin. Dans les salles le 2 juin.

Deux jeunes femmes dans de sales draps  

"Promising...": Carey Mulligan incarne Cassie. DR

« Promising… »: Carey Mulligan
incarne Cassie. DR

CASSIE.- D’entrée de jeu, on se dit que Cassandra Thomas, alias Cassie, n’est pas tout à fait nette. Quand on la découvre, affalée sur la banquette rouge d’une boîte de nuit, les jambes en équerre, dévoilant quasiment sa culotte, le regard dans le vague, on se dit que la pauvre n’en mène pas large. Mais Cassie sait parfaitement ce qu’elle fait. Ce sont les types, aguichés par sa « disponibilité », qui ne savent pas ce qu’ils font. Plus précisément, où ils mettent les pieds. Et là, on se comprend.
Jusque là en effet, tout le monde se disait que Cassandra était une jeune femme pleine d’avenir. Mais Cassie, étudiante brillante, a interrompu ses études de médecine à l’université Forrest et travaille maintenant dans un coffee shop tenu par sa copine Gail. Evidemment, les parents se désolent de savoir leur Cassie toujours à la maison à 30 ans. Et ils s’inquiètent de la voir trop souvent revenir au bout de la nuit. Evidemment, ils n’ont aucune idée des petites vengeances nocturnes de leur fille.
Pendant un bon moment, le personnage central de Promising Young Woman (USA – 1h48. Dans les salles le 26 mai) embarque le spectateur dans un univers tour à tour intrigant et angoissant. Car la frêle et séduisante Cassie, même si elle paraît maîtriser les plans tordus qu’elle monte, pourrait se retrouver en grave danger. Et, sous couvert d’une comédie sarcastique, on mesure aussi combien les comportements sexuels inappropriés pèsent sur le parcours de cette jeune femme, soudain symbolique de beaucoup d’autres victimes. De là à coller sur le film le label #metoo, il n’y qu’un pas…

"Promising...": Cassie et son  copain Ryan (Bo Burnham). DR

« Promising… »: Cassie
et son copain Ryan (Bo Burnham). DR

Cependant, au fur et à mesure que Promising Young Woman se développe, on lâche doucement prise. La mise en scène d’Emerald Fennell n’est pas en cause. Avec cette première réalisation pour le grand écran (elle a aussi travaillé sur la série Killing Eve), la cinéaste réussit à conserver un bon rythme à cette aventure intime. Mais, plus le récit avance, plus on glisse vers une farce presque macabre. On a rapidement compris que Cassie trimballe un souvenir traumatisant et qu’elle n’a plus vraiment de goût à la vie. La rencontre fortuite avec un ancien copain de fac devenu chirurgien pédiatrique, semble donner au film une tournure plus romantique. Et d’ailleurs Cassie n’a plus sa tête de déterrée pour nuits trop chahutées. La comédienne Carey Mulligan, qu’on reconnaît à peine au cours de ses  déboires nocturnes, retrouve alors le joli minois qui charmait, en 2011, le mécanicien taciturne (Ryan Gosling) du Drive de Nicolas Winding Refn. Mais là aussi, la réalisatrice (et comédienne puisqu’elle fut Camilla Shand, ex Parker-Bowles dans les saisons 3 et 4 de The Crown) joue le contre-pied. Bigre, les salauds sont partout. A la demande de la production, on taira, ici, la chute de ce thriller consacré au respect dû aux femmes mais on peut quand même dire que ça s’achève de manière aussi sauvage, délirante que tragique. Et qu’on demeure un peu sur sa faim.

"Slalom": Fred (Jérémie Renier), un coach qui exige des résultats. DR

« Slalom »: Fred (Jérémie Renier),
un coach qui exige des résultats. DR

LYZ.- Les premiers films sont fréquemment portés par l’histoire personnelle de leurs auteurs… C’est encore le cas, ici, avec les débuts dans le long-métrage de Charlène Favier qui explique : « Le cinéma, est un medium idéal pour écouter, regarder, deviner ce qui n’est jamais dit, révéler les dieux et les démons qui se cachent au fond de nos âmes. Après mon adolescence chaotique, c’est le cinéma qui m’a permis de plonger à l’intérieur de moi pour sublimer mes traumatismes. Sur les tournages, j’ai trouvé une famille et un territoire où je pouvais enfin être au monde. Faire du cinéma est pour moi un acte de résilience. »
Victime dans sa jeunesse de violences sexuelles dans le milieu du sport, la cinéaste ne signe pas une œuvre autobiographique mais clairement imprégnée d’un vécu douloureux. Jeune skieuse talentueuse, Lyz, 15 ans, intègre la prestigieuse section ski-études du lycée de Bourg-Saint-Maurice. Elle est prise en main par Fred, ex-champion et désormais entraîneur, qui décide de tout miser sur cette nouvelle et prometteuse recrue. Galvanisée par le soutien de Fred, même si celui-ci est constamment dans l’exigence, Lyz se pique au jeu et s’investit complètement dans cette aventure. Mais si le succès est au rendez-vous, la jeune championne va vivre une emprise de plus en plus forte de son coach…
Alors que les affaires de violences sexuelles dans le sport (patinage, tennis etc.) ont défrayé ces derniers temps la chronique, Slalom (France – 1h32. Dans les salles le 19 mai) brosse, dans le cadre superbe de la montagne qui amplifie encore un drame intime, le portrait d’une gamine autour de laquelle les choses semblent se dérober pour ne plus tendre qu’à un unique objectif : des performances, des victoires avec, à l’horizon, une participation aux Jeux olympiques.

"Slalom": Lyz (Noée Abita), une jeune champion talentueuse. DR

« Slalom »: Lyz (Noée Abita),
une jeune champion talentueuse. DR

Même si ce premier film n’est pas exempt de scories, la cinéaste œuvre dans une sorte de minimalisme qui met en exergue aussi bien la fragilité de l’adolescente que le poids toujours plus important que prend l’entraîneur dans son existence. Alors même qu’autour d’elle, les autres disparaissent (le personnage de la mère est de plus en plus absent, celui de la jeune copine de classe s’efface alors que Lyz connaît la réussite), la petite championne à l’air sombre se retrouve, de plus en plus, sous la coupe de Fred. L’entraîneur est omniprésent. Sur les pistes évidemment mais aussi dans les locaux (pour mieux s’occuper d’elle, il installe Lyz dans son appartement, provoquant le doute et le départ de sa compagne) ou dans les vestiaires, allant jusqu’à « gérer » l’intimité physique de sa championne en herbe… Evidemment, la trouble situation dérape tandis que Lyz fantasme une romance amoureuse avec un coach qu’elle imagine quasiment prince charmant.
Servi par le toujours excellent Jérémie Rénier et par la jeune Noée Abita (découverte, en 2016 dans Ava) dont la cinéaste capte l’équilibre et le déséquilibre dans ses postures, Slalom fait, in fine, le choix de l’apaisement. Lyz comprend qu’elle peut dire non. Et ce faisant, après la rage ou la joie, elle trouvera une paix intérieure. Et ce sera une autre forme de victoire…

Le vieil homme emporté dans la confusion de sa mémoire  

Anne (Olivia Colman) et Anthony (Anthony Hopkins). DR

Anne (Olivia Colman)
et Anthony (Anthony Hopkins). DR

Allez donc sur le net et tapez « citations vieillesse ». Bigre, qu’on peut en lire de propos sur les passions, le temps, l’espérance, l’absence d’illusions, la grâce et la témérité, l’âge et les âges, la quiétude, l’amnésie, les regrets, l’ivresse ou encore la fameuse infamie cornélienne. La mort, évidemment.
Pour mesurer ce naufrage qu’évoquait le général de Gaulle, on peut s’installer dans un fauteuil de cinéma et voir The Father. Il faudrait dire, se laisser happer par le film de Florian Zeller. Les Oscars étant passés par là, on sait tout de cette aventure cinématographique vécue par celui que le britannique Guardian n’a pas hésité à qualifier d’« auteur de théâtre le plus passionnant de notre époque ». Dramaturge reconnu, Zeller est à la tête d’une douzaine de pièces déjà dont Le père, créé en 2012 au théâtre Hébertot avec Robert Hirsch dans le rôle principal et dans une mise en scène de Ladislas Chollat, qui décrochera plusieurs Molières dont celui de la meilleure pièce en 2014.
« A l’origine, explique Florian Zeller, je viens du théâtre. J’ai une passion pour ce qui se passe sur une scène et pour le travail vivant des comédiens. Mais c’est vrai que je réfléchis depuis longtemps à ce premier film. Je n’avais pas le désir abstrait de faire « un film », mais celui, plus concret, de faire ce film- là, en particulier. Même s’il est adapté d’une de mes pièces, mon intention n’était pas de filmer du théâtre. C’était au contraire de tenter de faire ce que seul le cinéma permet de faire… »
Probablement parce qu’inconsciemment, l’âge venant, on craint de se projeter dans le personnage de The Father, on est allé voir ce film un peu à reculons. Mais la magie du cinéma, une fois encore, opère à plein. Le « ce que seul le cinéma permet de faire » de Zeller nous éclate d’emblée à la figure. Par, évidemment, le génie d’acteur d’Anthony Hopkins mais aussi par une mise en scène qui, très rapidement, dilue les repères et, comme le vieil Anthony, nous amène à perdre pied…

Anne (Olivia Colman), une fille bouleversée par la régression de son père. DR

Anne (Olivia Colman), une fille bouleversée
par la régression de son père. DR

A 81 ans, Anthony porte encore beau et cet élégant ingénieur à la retraite sait, par quelques pas de claquettes, séduire la jeune Laura (Imogen Poots) qui vient d’être engagée pour lui servir d’aide à domicile. Mais l’homme présente cependant les signes d’une maladie proche d’Alzheimer. Face à une situation qui se dégrade, Anne, sa fille, préoccupée par le bien-être de son père, tente tout ce qu’elle peut pour soutenir Anthony qui s’avance de plus en plus dans un labyrinthe de questions sans réponses…
Ce labyrinthe, le cinéaste l’installe, à l’écran, en utilisant les portes, les couloirs, la profondeur du décor d’un vaste appartement cossu (le film a été entièrement tourné en studio à Londres) pour composer ses cadres. Mieux encore, les cadres dans les cadres participent à l’impression d’enfermement, de répétition et de boucle qui correspondent à la manière dont Anthony perçoit son environnement et vit son rapport aux autres.
Porté par une narration non linéaire, The Father procède alors comme un puzzle mental où tout, des scènes aux dialogues, se décale légèrement, de façon à ce que le spectateur ne soit jamais sûr qu’il s’agisse de la réalité ou d’un fantasme du père et/ou de sa fille. Ainsi la brève scène dans la chambre à coucher d’Anthony où Anne pose ses mains sur le cou de l’homme endormi semble renvoyer, dans une autre situation certes, à Amour de Haneke. Mais c’est aussi, par exemple, le cas dans la cuisine avec des sacs de course bleus où la superposition des scènes provoque un contre-sens dans l’espace et la temporalité…

Anthony (Anthony Hopkins), un homme qui perd ses repères. DR

Anthony (Anthony Hopkins), un homme
qui perd ses repères. DR

« Je me débrouille tout seul », décrète Anthony qui s’énerve en disant qu’il ne quittera jamais son appartement. Mais, à cet instant, est-il encore chez lui ou habite-t-il déjà chez Anne qui a préféré le prendre avec elle pour mieux s’occuper de lui ? Tout le film de Zeller progresse ainsi par petits fragments d’existence qui semblent de plus en plus se dérober dans l’entendement d’Anthony. Pour incarner cet émouvant personnage, le cinéaste a trouvé en Anthony Hopkins un comédien exceptionnel. Dans ses moments de colère, de rage, d’ironie cruelle par rapport à Anne, Hopkins est formidable. Il l’est tout autant dans ses silences, lorsque soudain ses yeux bleus semblent littéralement se vider… Trente ans après l’Oscar remporté pour le terrifiant Hannibal Lecter dans Le silence des agneaux, Hopkins récidive avec ce père qui voit la perte de sa mémoire tout faire disparaître autour de lui.
Si Hopkins porte indéniablement The Father, il joue à merveille avec la grande Olivia Colman. Découverte dans le passionnant Tyranossaur (2011), l’actrice anglaise est connue pour avoir été la reine Elizabeth II dans les saisons 3 et 4 de la série The Crown. Mais c’est  avec une autre reine d’Angleterre, celle de Yorgos Lanthimos dans La favorite (2018) qu’Olivia Colman remporta l’Oscar de la meilleure actrice à Hollywood. Ici, son Anne est au bord de la chute, fracassée et impuissante devant les derniers moments de lucidité d’Anthony. Lorsque son père dit simplement « Merci pour tout », elle rayonne instantanément. Avant de céder aux larmes lorsqu’il la malmène rudement…
Enfin, il faut citer Olivia Williams, qu’on avait beaucoup aimé en épouse toxique du premier ministre anglais dans The Ghost Writer (2010) de Polanski, qui est, ici, une nurse sublime dans la pathétique dernière scène du film.

Anthony, Anne et Laura (Imogen Poots), l'aide-soignante. DR

Anthony, Anne
et Laura (Imogen Poots), l’aide-soignante. DR

Récompensé aussi par l’Oscar du meilleur scénario adapté pour Zeller et Christopher Hampton, le scénariste anglais, notamment, de Stephen Frears (Les liaisons dangereuses, Mary Reilly ou Chéri) mais aussi d’Anne Fontaine (Coco avant Chanel et Perfect Mothers), The Father est une œuvre puissante et constamment sous tension. Sur laquelle la musique originale de Ludovico Einaudi se pose avec une belle et discrète fragilité. Son casque sur la tête, Anthony s’abîme paisiblement dans la musique de Purcell et de Bellini. Avec lui, l’admirable « Je crois entendre encore » de l’aria des Pêcheurs de perles de Bizet nous trotte désormais dans la tête…

THE FATHER Drame (France – Grande-Bretagn– 1h37- de Florian Zeller avec Anthony Hopkins, Olivia Colman, Mark Gatiss, Imogen Potts, Rufus Sewell, Olivia Williams, Ayesha Dharker, Roman Zeller. Dans les salles le 26 mai.

La mouche géante, Thomas, son copain et les errances de Margaux  

"Mandibules": Jean-Gab (David Marsais) et Manu (Grégoire Ludig). DR

« Mandibules »: Jean-Gab (David Marsais)
et Manu (Grégoire Ludig). DR

MISSION.- Le n’importe quoi érigé en système, c’est la marque de fabrique de Quentin Dupieux. Mais, gare, s’emparer du n’importe quoi n’est pas une mince affaire. Et, pour en tirer la matière d’un film, il faut du talent. Ce talent, le cinéaste en dispose assurément. On l’a vérifié depuis la révélation cannoise de Rubber (2010), histoire d’un pneu tueur puis avec Réalité (2014), délirant labyrinthe autour du cinéma d’horreur et du meilleur gémissement de l’histoire du 7e art. En 2018, Au poste ! mettait en scène un long interrogatoire de police complètement foutraque. Enfin, en 2019, dans Le daim, Jean Dujardin craquait pour un blouson en daim qui allait lui valoir une foule d’ennuis… Depuis Mandibules, Dupieux a déjà tourné Incroyable mais vrai, nouveau long-métrage dont la sortie est prévue cette année.
Si les films ci-dessus sont des comédies fortement tourmentées par la mort, Mandibules (France – 1h17. Dans les salles le 19 mai) tourne cette fois le dos à cette obsession pour proposer une comédie sincère sur l’amitié, au premier degré et au présent. Mais qu’on se rassure, les réalités déformées, les rapports humains tordus à l’infini, les portraits surréalistes de la société sont toujours au rendez-vous…
Un film de Dupieux ne se raconte pas. Disons simplement que Mandibules évoque les aventures de deux copains, Manu et Jean-Gab, toujours à la recherche d’un peu d’argent. Pas vraiment fut-fut, ils acceptent une mission qui consiste à récupérer une valise, à la placer dans le coffre d’une voiture et d’aller la déposer quelque part pour toucher un billet de 500. Las, les deux zèbres n’ont pas de… voiture. Ils piquent donc une vieille Mercédès pourrie. Quand ils ouvrent le coffre, ils découvrent une mouche géante. Commence alors une histoire très improbable où l’imagination très fertile et le sens complet de l’absurde de Dupieux font merveille. Et comme Manu et Jean-Gab se disent, très cool, que « dans la vie, rien n’est vraiment très grave », on se laisse doucement embarquer et on finit même par croire qu’ils vont dresser la mouche, prénommée Dominique, qui leur permettra de réussir de gros coups…

"Mandibules": Adèle Exarchopoulos. DR

« Mandibules »: Adèle Exarchopoulos. DR

Pour porter ses délires, le cinéaste peut compter sur des comédiens qui adhèrent totalement à son projet. Dans les rôles de Manu et Jean-Gab, ils retrouvent respectivement Grégoire Ludig et David Marsais, les piliers du Palma Show, déjà présents dans Au poste ! Autour d’eux, en occupants d’une villa avec piscine sur la Côte, on trouve India Hair, Roméo Elvis, Coralie Russier et Adèle Exarchopoulos qui compose, dans un bon registre de comédie, une Agnès handicapée à la suite d’un accident et qui hurle dès qu’elle parle…
Si vous ne connaissez pas le cinéma de Quentin Dupieux, n’hésitez pas à faire un tour dans son univers loufoque !

"Envoie-moi": Thomas (Victor Belmondo) et Marcus (Yoann Eloundou). Photo Julien Pani

« Envoie-moi »: Thomas (Victor Belmondo)
et Marcus (Yoann Eloundou).
Photo Julien Pani

PARTAGE.- Ah, il a la belle vie, le beau Thomas Reinhard! Il passe ses nuits dans les discothèques (c’était dans la vie d’avant) à se défoncer la tête à coup de musique et d’alcool fort. Mais au bout d’une nuit au cours de laquelle il a défoncé le portail de la maison familiale, démoli le garage avant d’immerger son luxueux coupé dans la piscine; son père, éminent chirurgien (Gérard Lanvin), siffle la fin de la récré… En ce temps de retour dans les salles, on observe, avec Envole-moi (France – 1h31. Dans les salles le 19 mai), un autre retour, celui de Christophe Barratier. Devenu célèbre avec Les choristes (2004) et ses 8,5 millions de spectateurs en France, le cinéaste en était resté à L’outsider (2016), évocation de l’aventure financière de Jérôme Kerviel au sein de la Société générale. En s’inspirant d’une histoire vraie, le cinéaste entrecroise, ici, deux destins, celui d’un jeune nanti qui, incapable de trouver sa place dans la vie, fuit constamment la réalité et celui de Marcus qu’un handicap empêche de mener la vie normale d’un gamin de 13 ans. Contraint et forcé, Thomas va devoir faire un bout de chemin avec Marcus, au risque de perdre tous ses repères et toutes ses certitudes. Même si son handicap limite ses capacités d’action, Marcus a de la joie de vivre à revendre. Et il la partagera avec Thomas qui, interrogé par la mère de Marcus sur son expérience en matière d’accompagnement de handicapés, avoue : « J’étais un enfant et je le suis toujours. Ca fait 25 ans d’expérience… »

"Envole-moi": deux amis qui s'amusent... Photo David Koskas

« Envole-moi »: deux amis qui s’amusent…
Photo David Koskas

Avec Envole-moi, dont le titre renvoie à la chanson de Jean-Jacques Goldman, écrite en 1984, Barratier signe un film charmant dont on devine sans difficulté l’issue tant Marcus et Thomas sont faits pour s’entendre. Alors, on suit du coin de l’œil cette mignonne histoire avec ses gentils rebondissements–même si le risque est toujours là, de voir Marcus s’étouffer par manque d’oxygène- où le cinéaste, dans un mélange de tendresse et d’humour, prône les fortes vertus du partage. Si les comédiens sont bons (le jeune Yoann Eloundou est parfait dans le rôle de Marcus), le film bénéficie de la présence de Victor Belmondo, 27 ans, fils de Paul et petit-fils du grand Jean-Paul. Indéniablement, dans la gouaille mais aussi dans les émotions, Victor a certains traits du cher Bebel et c’est évidemment un argument en faveur d’Envole-moi. Avec ce vrai premier grand rôle, Victor Belmondo impose une belle personnalité. On attend de le retrouver dans un registre plus ambitieux. Depuis Envole-moi, Barratier a tourné Le temps des secrets, adaptation du troisième tome des Souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol. Le film est annoncé pour le 23 mars 2022.

"L'étreinte": Margaux (Emmanuelle Béart) sur les bancs de la fac. DR

« L’étreinte »: Margaux (Emmanuelle Béart)
sur les bancs de la fac. DR

SOLITUDE.- Un train qui avance dans un beau paysage avec la mer en fond… Ce train arrive à Paris où Margaux Hartmann a choisi de refaire sa vie. C’est encore un train qui boucle la boucle et achève le périple parisien de cette femme de la cinquantaine qui, désormais, a choisi d’aller (re-)faire sa vie ailleurs… Evoquant son désir de raconter la trajectoire de cette femme, Ludovic Bergery, dont c’est le premier long-métrage, remarque :  « Le point de départ de L’Étreinte était de parler de la solitude et de comment se réapproprier la vie, en tout cas de la ressentir, au sens littéral du terme : en passant par le corps, la sensualité et bien évidemment par les sentiments. »
L’étreinte (France – 1h40. Dans les salles le 19 mai) apparaît comme une somme d’impressions qui finit par composer un visage, un personnage. En s’installant chez sa sœur, du côté de Neauphle-le-Château, dans les Yvelines, Margaux, qui a perdu son mari six mois plus tôt, va tenter de se reconnecter à l’existence. Pour celle qui rêvait d’être traductrice, cela passe par un retour sur les bancs de l’université où elle s’inscrit en maîtrise d’allemand. Tout en se frottant à Goethe et à Kleist, Margaux mesure rapidement la distance avec les étudiants qui l’observent avec un brin de curiosité tout en l’intégrant à leurs aventures, qu’elles soient festives (Margaux accepte d’aller à une soirée même si elle note « qu’elle a passé l’âge des boums ») ou sentimentales… Ainsi cette intrusion nocturne dans une piscine pour un « bain de minuit » où, dans l’ombre des douches, Margaux observe les ébats de jeunes corps…
Ludovic Bergery s’attache à capter tous les moments qui composent la nouvelle existence d’une Margaux qui semble toujours en décalage avec le réel. La façon de procéder du cinéaste implique des temps où il ne se passe « rien » et cela contraint le spectateur à une plus grande attention.

"L'étreinte": Emmanuelle Béart et Vincent Dedienne. DR

« L’étreinte »: Emmanuelle Béart
et Vincent Dedienne. DR

Sans doute taraudée par ce qu’elle n’a pas vécu au sein de son couple, Margaux recherche des rencontres sentimentales et physiques qui passent par la fréquentation de sites de rencontres. Autant dire qu’il n’a rien de vraiment joyeux là-dedans et les moments de sexe passés avec un tromboniste de l’Opéra de Paris s’inscrivent ainsi dans le plus pur mensonge. Quant à la belle liaison qui semblait pouvoir se profiler avec Till (le comédien belge Tibo Vandeborre), un prof allemand de la fac, elle tourne court sans que l’on sache vraiment pourquoi…
Le charme de L’étreinte repose sur Emmanuelle Béart qui fait planer sur Margaux des ombres, des mystères, des déséquilibres, des gouffres peut-être. La comédienne affirme : « L’abandon que j’ai pu offrir à Ludovic pendant le tournage est en totale adéquation avec la femme que je suis devenue (…) Pour moi, le voyage est presque terminé, les choix, je les ai faits. Je peux juste recommencer, de manière beaucoup plus étonnante et libre. » Mission accomplie.

John, son père et la mémoire qui s’enfuit  

Willis Peterson (Sverrir Gudnason) jeune et sa épouse Gwen (Hannah Gross). DR

Willis Peterson (Sverrir Gudnason) jeune
et sa épouse Gwen (Hannah Gross). DR

Quelque part dans la campagne américaine profonde, un jeune couple rentre chez lui avec son bébé. L’enfant a sali sa couche et Willis, le père, se désole de l’odeur tandis que Gwen, la mère, monte à l’étage pour prendre de quoi changer le nourrisson. Seul avec le petit John, le père se penche sur lui et murmure : « Pardonne-moi de t’avoir mis au monde. Pour que tu meures… »
Dans un avion qui fait route, de nuit, vers la Californie, les passagers ont cédé au sommeil. Assis à côté de son fils John endormi, Willis Peterson, désormais âgé de 75 ans, s’est réveillé et râle vulgairement parce qu’il ne trouve pas le chemin des toilettes. Alerté par les vociférations, John accompagne son père, tente de le calmer tandis qu’une hôtesse s’inquiète…
Ce sont ce père et ce fils que Viggo Mortensen réunit au centre d’un drame qui, pour être la plupart du temps, feutré, n’en pas moins dérangeant à cause de la cruauté verbale d’un vieil homme aigri et malheureux et également douloureux par le souci constant de John de ne pas entrer en conflit ouvert avec Willis. Quitte à devoir avaler des couleuvres quant à son orientation sexuelle et au couple qu’il forme avec son mari Eric, infirmier dans un hôpital.
C’est alors qu’il survolait l’Atlantique après l’enterrement de sa mère et qu’il n’arrivait pas à dormir que Viggo Mortensen a conçu les prémices de Falling. Si cette histoire père-fils dans une famille fictive n’est pas entièrement autobiographique, elle est largement habitée par des souvenirs d’enfance du comédien. « Mon esprit était envahi d’innombrables souvenirs de ma mère et de notre famille à différentes étapes de notre vie. » Mortensen note des pensées, des bribes de dialogue : « Plus j’écrivais sur ma mère, plus je pensais à mon père. Au moment où nous avons atterri, les impressions couchées sur le papier avaient évolué pour devenir une histoire composée de conversations et de moments parfois rêvés, un ensemble de lignes parallèles et divergentes qui, sans être forcément réelles, semblaient pourtant justes et élargissaient ma perspective sur les véritables souvenirs que j’avais de notre famille. Paradoxalement, ces séquences inventées me permettaient d’être plus proche de la vérité de mes sentiments pour ma mère et mon père qu’une énumération factuelle de souvenirs spécifiques… »

Willis, un vieux père (Lance Henriksen) et son fils (Viggo Mortensen). DR

Willis, un vieux père (Lance Henriksen)
et son fils (Viggo Mortensen). DR

Dans un travail de mise en scène fin et minutieux, presque minimaliste (Mortensen évoque l’approche visuelle d’un Ozu) qui glisse régulièrement d’une époque révolue à nos jours pour illustrer un vécu familial complexe mais pas forcément sinistre (la partie de chasse au canard entre Willis et John enfant est un moment chaleureux de partage), Viggo Mortensen choisit de centrer son propos sur la venue de Willis âgé en Californie. C’est là que John, ancien de l’Air Force devenu pilote de ligne de l’aviation commerciale, vit avec Eric et Monica, leur fille adoptive, loin de la vie rurale conservatrice qu’il a sans doute fui voilà des années. Sentant que l’esprit de son père décline, John, ainsi que sa sœur Sarah, voudrait qu’il vienne vivre dans un foyer plus proche de chez eux. Mais toutes leurs généreuses intentions vont se heurter au refus absolu, buté et violent de Willis, qui n’entend rien changer à son mode de vie…

John Peterson (Viggo Mortensen) et Eric (Terry Chen). DR

John Peterson (Viggo Mortensen)
et Eric (Terry Chen). DR

Marqué, de son propre aveu, par la présence écrasante de son père dans la vie de sa mère et de leur famille, le cinéaste américano-danois réussit à merveille à brosser le portrait de Willis Peterson à deux âges de sa vie. Il montre ainsi Willis en jeune fermier (incarné par Sverrir Gudnason) un peu hors du monde et peu doué pour comprendre les sentiments d’autrui. Quant à Willis âgé, c’est le vétéran hollywoodien Lance Henriksen qui l’habite avec talent. Souvent interprète de méchants, Henriksen, vu aussi dans Un après-midi de chien ou Network – Main basse sur la télévision, compose un personnage dont la démence lui fait proférer des horreurs mais qui apparaît constamment pathétique même si ses obsessions sexuelles sont pitoyables.
Falling doit, évidemment, beaucoup à Viggo Mortensen qui a longuement porté un projet qui fut difficile à monter. Vig a d’ailleurs accepté de jouer John adulte afin que le film puisse se financer sur son nom. Et il l’a mené à bon port, endossant les casquettes de scénariste, réalisateur, producteur et même compositeur, interprétant lui-même la b.o. au piano… Tout en nuances, en retenue poignante (lorsque Willis lui balance des insanités sur son homosexualité) ou en silences crispés et affligés, Mortensen est superbe en fils aimant qui n’arrive pas à haïr son géniteur. Même s’il craque une fois…

Le vieil homme et sa petite-fille Monica (Gabby Velis). DR

Le vieil homme et sa petite-fille
Monica (Gabby Velis). DR

Dans ce film d’hommes, le cinéaste n’a pas oublié de dessiner, en creux, quelques beaux personnages de femmes, qu’il s’agisse de Gwen, la mère du jeune John, Jill, sa belle-mère ou encore Sarah, sa sœur incarnée par une Laura Linney qui maîtrise à la perfection l’art de faire affleurer les larmes dans les yeux et la voix.
Enfin, dans cette distribution, Mortensen adresse aussi un salut clairement amical à David Cronenberg (dans le court rôle du Dr Klausner) qui lui a offert des rôles puissants dans A History of Violence (2005), Les promesses de l’ombre (2007) ou A Dangerous Method (2011) et qu’il a retrouvé, cette année, pour Crimes of the Future dont la date de sortie n’est pas encore fixée.
Si le film n’est pas exempt de quelques longueurs, Falling est cependant un excellent moment de cinéma qui touche forcément parce qu’il y est question du temps qui passe, de la mémoire qui s’enfuit, de l’âge qui vient et meurtrit…

FALLING Drame (USA – 1h52) de et avec Viggo Mortensen et Lance Henricksen, Terry Chen, Sverrir Gudnason, Hannah Gross, Laura Linney, Gabby Velis, Bracken Burns, Paul Gross, Henry Mortensen. Dans les salles le 19 mai.

Joyeux retour chez les doux dingues!  

RETOUR DANS LES SALLES OBSCURES ! UN PUR PLAISIR… SURTOUT QUAND ON PEUT Y DEGUSTER ADIEU LES CONS… LE FILM D’ALBERT DUPONTEL ETAIT SORTI SUR LES ECRANS LE MERCREDI 21 OCTOBRE 2020. ET IL LES QUITTAIT A PEINE UNE POIGNEE DE JOURS PLUS TARD, LE 29 OCTOBRE AVEC L’INSTAURATION DU RECONFINEMENT ET LA FERMETURE DES CINEMAS.
LE 12 MARS 2021, POUR LA 46e CEREMONIE DES CESAR (DONT ON S’EST EMPRESSE D’OUBLIER L’ATMOSPHERE SCATO-NAUSEEUSE) LE FILM RAFLAIT PAS MOINS DE SEPT COMPRESSIONS DONT CELLES DE MEILLEUR FILM ET DE MEILLEUR REALISATEUR.
REVOICI CI-DESSOUS LA CRITIQUE PARUE ICI EN OCTOBRE 2020. IL N’Y A PAS UNE VIRGULE A CHANGER…

Jean-Baptiste Cuchas (Albert Dupontel) vient de rater son suicide. DR

Jean-Baptiste Cuchas (Albert Dupontel) vient de rater son suicide. DR

Aux grands maux, les grands moyens ! Dans une tour d’une entreprise du CAC 40, un jeune type brillant mais totalement coincé se retrouve, dans un ascenseur bloqué au 13e étage, nez à nez avec la jeune fille qu’il aime en secret et à laquelle il adresse, depuis des mois, des poèmes et des fleurs mais sans jamais oser l’aborder… Lorsque le binoclé étriqué pousse le bouton de l’appel d’urgence, c’est pour entendre une voix douce lui glisser : « Faut pas avoir peur ! Je t’aime sont les mots les plus importants dans la vie ! » Cette séquence est l’un des nombreux bons moments qui jalonnent Adieu les cons, le septième long-métrage d’Albert Dupontel sous sa casquette de metteur en scène…
La dernière fois que Dupontel avait réalisé un film, c’était en 2017 et il signait Au revoir là-haut, la riche adaptation du roman éponyme de Pierre Lemaître, prix Goncourt 2013. Il y tenait d’ailleurs le rôle principal d’Albert Maillard, auteur, en compagnie d’un fils de famille défiguré pendant la Grande guerre, d’une belle escroquerie…
Après cette évocation historique enlevée (le film, César 2018 de la meilleure réalisation, avait réuni plus de deux millions de spectateurs), Albert Dupontel fait son retour avec une tragédie burlesque qui fait la part belle aux émotions, voire à un doux délire. Mais le cinéaste n’oublie pas de commenter, avec verve, le monde actuel comme il va ou ne va pas.
Coiffeuse de son état, Suze Trappet est bien malade (« Je meurs d’un excès de permanentes », dit-elle) même si, sur les radios que lui montre un médecin, elle a tendance à voir des cœurs et des fleurs, « peut-être un bouquet de soucis »… Alors, à 43 ans, Suze décide de retrouver l’enfant dont elle a accouché lorsqu’elle en avait quinze et qu’elle a abandonné sous X.

Suze Trappet (Virginie Efira)  fait la rencontre de sa vie. DR

Suze Trappet (Virginie Efira) fait la rencontre de sa vie. DR

Las, à l’agence de santé, c’est tout juste si le fonctionnaire ne lui rit pas au nez : « Donner, c’est donner ; reprendre, c’est voler »
Si Suze Trappet a le moral au plus bas, que dire de Jean-Baptiste Cuchas ! Voilà un serviteur de l’Etat aussi déférent que transparent. Ce pro de l’informatique est un spécialiste de la surveillance et il s’apprête à informer ses supérieurs de ses nouvelles trouvailles lorsqu’on lui signifie qu’on ne va plus avoir besoin de lui. A ses tourments, le malheureux ne voit qu’une solution et elle est définitive. Equipé d’un solide fusil de chasse, Jean-Baptiste organise sa sortie non sans avoir enregistré une vidéo : « C’est trop injuste ! Je ne comprends pas… » Mais le coup mortel part de travers, emporte une cloison, blesse le fonctionnaire qui se riait de Suze Trappet. Panique dans le service ! La police est déjà persuadée avoir affaire à un radicalisé… Passant la tête par la cloison défoncée, Suze voit instantanément en Jean-Baptiste l’homme qui pourrait lui apporter le nécessaire coup de main pour résoudre son drame…
Avec ces deux laissés-pour-compte de l’existence, Dupontel embarque le spectateur dans une aventure urbaine et souvent nocturne dont il règle avec brio la précise mécanique. Jouant d’abondants mais bienvenus effets spéciaux (le film est quasiment entièrement tourné en studio avec des décors poétisés), Dupontel réussit à maîtriser, de bout en bout, sa narration émotionnelle. Et si Adieu les cons échappe constamment au n’importe quoi, c’est que Dupontel sait se reposer sur de solides références. Le film est dédié au Monty Python Terry Jones, disparu en janvier dernier, auquel Dupontel voue une grande admiration. A propos des loufoques British, on remarque un caméo de Terry Gilliam (la pub pour les fusils de chasse) et surtout Adieu les cons -par exemple dans l’ubuesque séquence d’archives labyrinthiques- fait un clin d’œil évident à Brazil (réalisé en 1985 par Gilliam) et à son univers bureaucratique et totalitaire proche du 1984 de George Orwell. Et il n’échappera pas aux fans du très culte Brazil que trois personnages d’Adieu… portent les noms de Kurtzmann, Lint et Tuttle…

Jean-Baptiste, Suze et M. Blin (Nicolas Marié) mènent l'enquête. DR

Jean-Baptiste, Suze et M. Blin (Nicolas Marié) mènent l’enquête. DR

Alors, on se laisse, avec bonheur, aller à cette folle histoire qui devient une fable noire où un Dupontel mordant parvient quand même, en à peine 1h30, à aborder, sur un rythme qui ne faiblit pas, la violence du monde du travail, l’accouchement sous X, la maternité, la maladie d’Alzheimer, le handicap, le suicide, les imbroglios administratifs, l’aseptisation des villes nouvelles, l’addiction au portable et à l’informatique qui régit la vie de tous dans un monde connecté complètement déconnecté de sentiments purs…
Mieux encore, Dupontel campe remarquablement un inhibé dépressif qui reprend du poil de la bête au contact d’une Suze Trappet déterminée. La désormais incontournable Virginie Efira (on vient de la voir, excellente, dans Police d’Anne Fontaine et on l’attend dans Benedetta de Verhoeven) est parfaite en femme au bout du rouleau qui aura le bonheur de susurrer, à distance, dans la scène, citée plus haut, de l’ascenseur, un message d’amour à son fils retrouvé.
Quant à Nicolas Marié, complice de longue date de Dupontel, il est formidable de fantaisie dans le rôle de Serge Blin. Relégué aux archives à cause de sa cécité, Blin, que la police rend hystérique, va se révéler d’un grand secours pour ses deux compagnons de hasard… La séquence où Blin guide Suze à bord de sa voiture dans la ville est savoureuse et mélancolique à la fois. Car Blin se souvient, ici, d’une petite épicerie traditionnelle, là, d’un cinéma ou d’un square occupé par des boulistes alors qu’on ne voit que les mornes façades de grands magasins ou de garages…

Jean-Baptiste et Suze en mauvaise posture. DR

Jean-Baptiste et Suze en mauvaise posture. DR

Enfin Dupontel agrémente son récit de joyeuses petites apparitions. Jackie Berroyer est un vieux médecin malade, Michel Vuillermoz, un psy bien barré, Laurent Stocker, un directeur trouillard ou encore Grégoire Ludig et David Marsais, du Palmashow, des préposés pas fûtés…
Réflexion sur les déviances kafkaiennes du monde actuel, Adieu les cons (qui fait se rencontrer et s’aimer quelqu’un qui veut vivre mais qui ne peut pas et quelqu’un qui pourrait vivre mais qui ne veut pas) est aussi un épatant divertissement. A ne pas rater !

ADIEU LES CONS Comédie dramatique (France – 1h27) de et avec Albert Dupontel, Virginie Efira, Nicolas Marié, Jackie Berroyer, Philippe Uchan, Bastien Ughetto, Marilou Aussilloux, Catherine Davenier, Michel Vuillermoz, Laurent Stocker, Kyan Khojandi, Grégoire Ludig, David Marsais, Bouli Lanners. De retour dans les salles le 19 mai.

La clocharde magnifique, Alex l’androgyne, le petit suceur de sang et son ami  

"Sous les étoiles...": Christine (Catherine Frot) dans son antre.

« Sous les étoiles… »: Christine (Catherine Frot) dans son antre.

HUMANITE.- Sur les bords de la Seine, à l’abri d’un pont, une lourde silhouette sombre pousse discrètement une lourde grille de fer et s’éloigne pour aller satisfaire un besoin naturel… De retour dans son abri, cette personne allume une bougie, se lave sommairement avec une bouteille d’eau minérale, emballe un pied dans une grosse bande et puis, sa capuche à bordure de fourrure sur la tête, elle s’éloigne dans le petit jour qui se lève sur la capitale. On la retrouve dans un asile de jour où elle mange une tartine à la confiture et emporte quelques Babybel. Plus tard, avec ses gros sacs à portée de main, elle est assise sur un banc et siffle les oiseaux…
Sous les étoiles de Paris (France – 1h26. Dans les salles le 28 octobre) s’ouvre d’une manière quasi-documentaire. Les tribulations de cette sans-abri renvoient directement au documentaire Au bord du monde (2013) dans lequel Claus Drexel décrivait le quotidien d’une dizaine de sans-abri à Paris. Mais, cette fois, le cinéaste originaire de Bavière mais installé depuis très longtemps en France, fait basculer son récit dans l’univers du conte. Car voilà qu’une fine neige se met à tomber sur Paris. Et, dans ce décor féérique (du côté de Notre-Dame, la capitale est belle avec ses multiples lumières), surgit un gamin aux yeux ronds. Lui aussi pousse la grille de l’antre de la clocharde. Lui aussi veut se mettre à l’abri, au chaud. « Fous le camp. Y’a personne ici ! » grogne la femme de sa voix rauque… Mais Suli ne partira plus… Virée de sa tanière par un employé de la voirie qui voulait bien qu’elle se cache là… mais pas avec un migrant noir, celle dont on découvrira qu’elle se prénomme Christine va entreprendre une odyssée dans la ville. Car Suli cherche sa mère. Il n’a d’elle qu’une photo et son arrêté d’expulsion…

"Sous les étoiles...": Christine et Suli dans la ville. Photos Carole Bethuel

« Sous les étoiles… »: Christine
et Suli dans la ville.
Photos Carole Bethuel

Alors qu’il traite d’un sujet dur, en l’occurrence le drame d’une sans-abri qui s’est prise d’affection pour un môme perdu (Mahamadou Yaffa) mais également, plus globalement, la tragédie de ces migrants entassés dans des tentes sous les ponts d’autoroute, Claus Drexel parvient toujours à conserver un ton qui confine à la poésie. Point de mièvrerie cependant dans ce récit mais une attitude de généreuse attention humaniste. Avec parfois une échappée au cœur des songes. Ainsi, cette scène de nuit magique où Suli croit voir une mère chimérique tandis que s’élèvent les accents bouleversants du Leiermann, le sublime Lied de Schubert qui parle de misère, d’errance et de mort…
Pour porter cette traversée de Paris, Drexel se repose pleinement sur Catherine Frot. La pétulante interprète des Saveurs du palais (2012) ou de Marguerite (2015) incarne une Christine (brisée par une perte terrible) devenue mendiante. La comédienne emporte son personnage du côté d’Eugène Sue et des Mystères de Paris. C’est toujours juste et maîtrisé…

"Miss": Alex (Alexandre Wetter) dans les coulisses du concours. DR

« Miss »: Alex (Alexandre Wetter)
dans les coulisses du concours. DR

IDENTITE.- Comme dans toutes les classes, vient un moment où les enfants sont appelés au tableau pour évoquer ce qu’ils voudraient être plus tard. Et on a droit à la fillette qui veut réparer des poupées cassées, celle qui se rêve boulangère ou les garçons qui se voient boxeur ou président de la République. Avec sa gueule d’ange, Alex annonce qu’elle sera Miss France. Et le fond des rangs ricane. Pas possible, c’est un garçon !
Auteur en 2013 d’un premier long-métrage teinté d’autobiographie (La cage dorée était un hommage à ses parents, Portugais immigrés en France), Ruben Alvès signe avec Miss (France – 1h 47. Dans les salles le 21 octobre) une comédie sur le courage qu’il faut pour changer d’identité. C’est en découvrant Alexandre Wetter qui était alors mannequin (notamment pour Jean-Paul Gaultier) que le cinéaste voit son projet se concrétiser : «J’ai été frappé par la façon dont il passait avec simplicité et naturel d’un physique assez masculin à une féminité assumée. Je l’ai questionné sur lui, sur la façon qu’il avait de se mettre en scène en femme sur son compte Instagram, je lui ai demandé s’il «envisageait une transition. Ce n’était pas le cas. Il se sent juste ‘’plus fort en femme’’… »
Evidemment, comme le souligne Yolande, la mère d’adoption d’Alex, le concours Miss France, « c’est quand même le temple de l’asservissement de la femme ».  Mais Ruben Alvès se défend d’avoir fait un film sur Miss France même si l’essentiel de l’action se déroule dans les coulisses et sur la scène du concours. De fait, Miss est avant tout une réflexion sur la femme et le courage qu’il lui faut pour grandir et s’affirmer dans une société patriarcale. Et c’est encore plus complexe lorsque cette femme est un homme.

"Miss": Alex en piste pour devenir miss. DR

« Miss »: Alex en piste pour devenir miss. DR

A l’évidence, Miss est un film qui tient debout d’abord à cause d’Alexandre Wetter qui parvient avec brio à magnifier sa part de féminin et qui a fait dévier le traitement de Miss de la transidentité à l’androgynie. Et puis, Ruben Alvès réussit aussi trois autres beaux portraits de femmes. Yolande (Isabelle Nanty) est une battante qui fèdère et trouve son oxygène dans le lien social. C’est elle qui lance à Alex : « Ne laisse jamais déterminer ta valeur ! » Avec Amanda, l’exigeante directrice du concours Miss France, Pascale Arbillot apparaît comme une « seconde mère » qu’Alex amène à préférer le fond à la forme. Enfin, Lola, prostituée travestie au Bois de Boulogne, offre à Thibault de Montalembert l’occasion de composer un personnage haut en couleurs mais foncièrement pathétique…
Alex voulait devenir Miss France pour « être quelqu’un ». Miss permet de croire à ce rêve.

"Petit Vampire": Michel, Petit Vampire et leurs amis. DR

« Petit Vampire »: Michel, Petit Vampire
et leurs amis. DR

DIFFERENCE.- Romancier, auteur de bande dessinée, illustrateur, Joann Sfar est aussi un réalisateur qui s’est fait remarquer, en 2010, avec le surprenant Gainsbourg, vie héroïque puis, en 2011, avec Le chat du rabbin, adaptation en animation pour le grand écran de sa série de BD. En 2015, Sfar signait La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil, une commande autour du roman éponyme de Sébastien Japrisot… réputé inadaptable.
Avec Le petit vampire (France – 1h 21. Dans les salles le 21 octobre), Joann Sfar revient à ses fondamentaux en adaptant à nouveau l’une de ses bandes dessinées qui existent depuis trente ans. Une aventure largement autobiographique, puisqu’orphelin à quatre ans de sa mère, « il a grandi, dit-il, dans un imaginaire dans lequel le fait que les morts puissent parler était une bonne chose : c’était une manière de continuer à nous donner de leurs nouvelles. » Et puis à l’heure d’aller à l’école, le petit Joann a imaginé qu’un petit bonhomme venait faire ses devoirs à sa place dans la salle de classe… Et si l’on sait encore que son grand-père qui ne croyait pas aux différences entre les récits pour enfants et les histoires pour les adultes, l’emmenait, dès l’âge de 12 ou 13 ans, voir des films d’épouvante destinés aux grandes personnes, on mesure combien ce film est personnel.
Dans le beau décor du Cap d’Antibes, Petit Vampire vit dans une maison hantée avec une joyeuse bande de monstres. Mais il s’ennuie terriblement… Cela fait maintenant 300 ans qu’il a dix ans et son rêve, c’est d’aller à l’école pour se faire des copains humains. Mais ses parents ne l’entendent pas de cette oreille, le monde extérieur est bien trop dangereux. Mais rien n’y fait. Accompagné de Fantomate, son fidèle bouledogue rouge qui parle avec l’accent du Midi, Petit Vampire s’échappe en cachette du manoir. Bientôt il se lie d’amitié avec Michel, un gamin aussi malin qu’attachant. Hélas, leur belle amitié va attirer l’attention du terrifiant Gibbous, un vieil ennemi qui pistait depuis longtemps Petit Vampire et sa famille…

"Petit Vampire": Pandora et le Capitaine des morts. DR

« Petit Vampire »: Pandora
et le Capitaine des morts. DR

Avec un beau graphisme 2D coloré, ce film d’animation joue allègrement la carte de l’humour et des références cinématographiques, notamment à la période classique des Universal Monsters avec, par exemple, Frankenstein ou Dracula mais aussi La créature du lac noir
Si les plus jeunes spectateurs apprécieront la « troupe » extravagante (Ophtalmo, le savant fou et le crocodile crétin sont des musts) qui entoure le petit suceur de sang ou encore les combats de bateaux de pirates dans le ciel, les grands aussi trouveront clairement leur plaisir avec cette belle animation pleine de tendresse sur la différence, l’envie de grandir et de cultiver une forte amitié.

La vie à travers un trou dans le mur  

Higinio Blanco (Antonio de la Torre) regarde le monde à travers un trou. DR

Higinio Blanco (Antonio de la Torre) regarde
le monde à travers un trou. DR

Dans un petit village d’Andalousie, en 1936, Higinio Blanco et son épouse Rosa dorment dans leur lit lorsque des coups violents sont frappés à la porte de leur maison. Higinio se précipite vers une cachette sous l’escalier… De là, il aperçoit des bottes qui entourent sa femme… Pour ce partisan républicain, pas de doute. Il faut filer au plus vite et aller se réfugier dans la sierra.
Mais sa fuite éperdue s’arrêtera rapidement. Capturé par les troupes franquistes, il rejoint, dans un camion, d’autres compagnons de lutte. A la faveur d’un incident, Higinio réussit à sauter du véhicule. Sous les balles, il détale et réussit à se cacher sous des branchages. De là, il va retrouver d’autres fuyards cachés au fond d’un puits. Ensemble, ils évoquent la nécessité de lutter même si Higinio pense que « ça ne se règlera pas par les armes ». Mais bientôt les armes vont à nouveau parler… Blessé à la jambe, Higinio s’extirpe du puits et, traversant la sierra en flammes, réussit à revenir chez lui… A Rosa, il lance : « Il faut partir dans la sierra » mais sa femme objecte que les franquistes sont partout dans le village, que la balle est encore dans sa jambe et elle propose : « Si tu restais, le temps de te soigner… »
Coincé dans sa petite planque, Higinio ignore encore qu’il restera caché là pendant une trentaine d’années !
C’est en visionnant, en 2012, au festival de San Sebastian, 30 ans d’obscurité, le documentaire de Manuel H. Martin, que les trois réalisateurs d’Une vie secrète, ont pris la mesure du drame des « taupes » pendant la Guerre civile espagnole et ont très vite décidé de tirer une fiction de ce sujet.

Higinio tente d'échapper à la troupe franquiste. DR

Higinio tente d’échapper
à la troupe franquiste. DR

En effet, pendant et après la guerre civile espagnole, la répression franquiste s’est appliquée aux anciens communistes, socialistes, syndicalistes, anarchistes, aux anciens responsables locaux de la République (qui était en place depuis 1931), aux anciens soldats républicains, aux athées, aux croyants qui refusaient de se confesser ou même à ceux qui n’avaient pas eu les « bons » amis… Pour éviter la détention, l’exécution sans jugement ou l’élimination directe, de nombreux Espagnols se sont cachés… Pour quelques jours, pensaient-ils. A l’instar, évidemment, d’Higinio…
En s’appuyant sur cette longue et sombre page d’histoire, Aitor Arregi, Jon Garano et José Maria Goenaga (un trio inhabituel mais efficace dans l’univers de la réalisation) ont mis en scène une remarquable tragédie intime en forme de huis-clos. Car le militant républicain (dont on ignore de bout en bout s’il a réellement commis des exactions) va accepter, doucement, de n’être plus qu’un captif volontaire planqué d’abord dans sa propre maison puis, des années plus tard, dans celle de son défunt père.
Pendant sa fuite au début du film, lors de scènes très mobiles dignes d’un film d’action, Higinio se retrouve, pour un rare plan général, face à un vaste espace naturel. Il pourrait alors décider de poursuivre sa course mais il va revenir sur ses pas. « Ce n’est pas tant, note Aitor Arregi, la peur de se faire arrêter ou tuer, toutefois bien réelle ici, que la peur de l’inconnu qui nous aliène et nous pousse à nous retrancher dans notre zone de confort. D’une certaine manière, il s’agit de la peur de la liberté. »

Rosa (Belen Cuesta), une épouse aimante. DR

Rosa (Belen Cuesta), une épouse aimante. DR

Ayant fait le choix de se cacher, Higinio va, petit à petit, se paralyser dans une peur de plus en plus obsédante et d’autant plus terrible que le monde continue sa marche. Une vie secrète va alors développer son thème central, celui de la peur. Une angoisse que l’on ressent aisément grâce à des cadres serrés qui s’appliquent à saisir, en gros plan, voire en très gros plan, le regard que notre homme pose sur le monde (étroit) qu’il aperçoit et perçoit à travers les trous de sa cachette.
Et puis ce film ponctué par des ellipses et articulé par une suite de chapitres d’inégale longueur (Raid, Cacher, Détention, Danger, Enfermer, Allié, Décennie, Ecarté, Changer, Franco, Déterrer, Amnistie, Sortir) repose aussi largement sur une relation de couple très particulière. En 1936, Higinio et Rosa sont de jeunes mariés amoureux dont le lien va évoluer au fil des années et, évidemment, en raison de la situation extrême dans laquelle le couple évolue. Tandis que le confinement d’Higinio déforme son point de vue sur la réalité, Rosa, qui, elle, peut aller au dehors et se retrouve dans des situations conflictuelles, qu’il s’agisse, avec Higinio, d’avoir un enfant ou encore de devoir « gérer » un soldat, client de son atelier de couture…

Terré dans sa cachette. DR

Terré dans sa cachette. DR

La belle Belen Cuesta incarne le personnage en action qu’est Rosa et il revient à Antonio de la Torre, l’une des plus grandes stars espagnoles, de donner chair à cet homme figé dans l’attente et plus encore dans une peur latente mais omniprésente.  Celui qu’on avait vu brillant en flic bègue dans Que dios nos perdone (2016) ou en politicien corrompu dans El Reino (2018) réussit une étonnante composition, donnant l’impression que, dans son odyssée, Higinio est peut-être un lâche, un mari jaloux ou, du moins, une version rabougrie de l’homme qu’il était.
Individu littéralement enterré (les plans sur la cachette sont claustrophobiques), Higinio parviendra, in fine, à se réconcilier avec lui-même lorsque, dans une hallucination, il entend un militaire lui dire : « A cause de ta peur, on ne te verra pas comme un héros. Tu n’en seras pas moins une victime ».
Enfin, en 1969, après plus de trente ans de réclusion, Higinio Blanco pourra sortir de son trou. Dans la lumière puissante qui baigne son village, il n’est qu’un simple promeneur. Lorsqu’enfin son chemin l’amène devant la demeure de Gonzalo, son voisin franquiste qui l’a toujours traqué, les cinéastes, par un beau champ/contre champ, filme Higinio désormais dehors alors que Gonzalo, derrière les barreaux de sa fenêtre, est passé dans l’ombre…

UNE VIE SECRETE Drame (Espagne – 2h27) d’Aitor Arregi, Jon Garano et José Maria Goenaga avec Antonio de la Torre, Belen Cuesta, Vicente Vergara, José Manuel Poga, Emilio Palacio. Dans les salles le 28 octobre.

Bienvenue chez les doux dingues !  

Jean-Baptiste Cuchas (Albert Dupontel) vient de rater son suicide. DR

Jean-Baptiste Cuchas (Albert Dupontel)
vient de rater son suicide. DR

Aux grands maux, les grands moyens ! Dans une tour d’une entreprise du CAC 40, un jeune type brillant mais totalement coincé se retrouve, dans un ascenseur bloqué au 13e étage, nez à nez avec la jeune fille qu’il aime en secret et à laquelle il adresse, depuis des mois, des poèmes et des fleurs mais sans jamais oser l’aborder… Lorsque le binoclé étriqué pousse le bouton de l’appel d’urgence, c’est pour entendre une voix douce lui glisser : « Faut pas avoir peur ! Je t’aime sont les mots les plus importants dans la vie ! » Cette séquence est l’un des nombreux bons moments qui jalonnent Adieu les cons, le septième long-métrage d’Albert Dupontel sous sa casquette de metteur en scène…
La dernière fois que Dupontel avait réalisé un film, c’était en 2017 et il signait Au revoir là-haut, la riche adaptation du roman éponyme de Pierre Lemaître, prix Goncourt 2013. Il y tenait d’ailleurs le rôle principal d’Albert Maillard, auteur, en compagnie d’un fils de famille défiguré pendant la Grande guerre, d’une belle escroquerie…
Après cette évocation historique enlevée (le film, César 2018 de la meilleure réalisation, avait réuni plus de deux millions de spectateurs), Albert Dupontel fait son retour avec une tragédie burlesque qui fait la part belle aux émotions, voire à un doux délire. Mais le cinéaste n’oublie pas de commenter, avec verve, le monde actuel comme il va ou ne va pas.
Coiffeuse de son état, Suze Trappet est bien malade (« Je meurs d’un excès de permanentes », dit-elle) même si, sur les radios que lui montre un médecin, elle a tendance à voir des cœurs et des fleurs, « peut-être un bouquet de soucis »… Alors, à 43 ans, Suze décide de retrouver l’enfant dont elle a accouché lorsqu’elle en avait quinze et qu’elle a abandonné sous X.

Suze Trappet (Virginie Efira)  fait la rencontre de sa vie. DR

Suze Trappet (Virginie Efira) fait
la rencontre de sa vie. DR

Las, à l’agence de santé, c’est tout juste si le fonctionnaire ne lui rit pas au nez : « Donner, c’est donner ; reprendre, c’est voler »
Si Suze Trappet a le moral au plus bas, que dire de Jean-Baptiste Cuchas ! Voilà un serviteur de l’Etat aussi déférent que transparent. Ce pro de l’informatique est un spécialiste de la surveillance et il s’apprête à informer ses supérieurs de ses nouvelles trouvailles lorsqu’on lui signifie qu’on ne va plus avoir besoin de lui. A ses tourments, le malheureux ne voit qu’une solution et elle est définitive. Equipé d’un solide fusil de chasse, Jean-Baptiste organise sa sortie non sans avoir enregistré une vidéo : « C’est trop injuste ! Je ne comprends pas… » Mais le coup mortel part de travers, emporte une cloison, blesse le fonctionnaire qui se riait de Suze Trappet. Panique dans le service ! La police est déjà persuadée avoir affaire à un radicalisé… Passant la tête par la cloison défoncée, Suze voit instantanément en Jean-Baptiste l’homme qui pourrait lui apporter le nécessaire coup de main pour résoudre son drame…
Avec ces deux laissés-pour-compte de l’existence, Dupontel embarque le spectateur dans une aventure urbaine et souvent nocturne dont il règle avec brio la précise mécanique. Jouant d’abondants mais bienvenus effets spéciaux (le film est quasiment entièrement tourné en studio avec des décors poétisés), Dupontel réussit à maîtriser, de bout en bout, sa narration émotionnelle. Et si Adieu les cons échappe constamment au n’importe quoi, c’est que Dupontel sait se reposer sur de solides références. Le film est dédié au Monty Python Terry Jones, disparu en janvier dernier, auquel Dupontel voue une grande admiration. A propos des loufoques British, on remarque un caméo de Terry Gilliam (la pub pour les fusils de chasse) et surtout Adieu les cons -par exemple dans l’ubuesque séquence d’archives labyrinthiques- fait un clin d’œil évident à Brazil (réalisé en 1985 par Gilliam) et à son univers bureaucratique et totalitaire proche du 1984 de George Orwell. Et il n’échappera pas aux fans du très culte Brazil que trois personnages d’Adieu… portent les noms de Kurtzmann, Lint et Tuttle…

Jean-Baptiste, Suze et M. Blin (Nicolas Marié) mènent l'enquête. DR

Jean-Baptiste, Suze et M. Blin (Nicolas Marié) mènent l’enquête. DR

Alors, on se laisse, avec bonheur, aller à cette folle histoire qui devient une fable noire où un Dupontel mordant parvient quand même, en à peine 1h30, à aborder, sur un rythme qui ne faiblit pas, la violence du monde du travail, l’accouchement sous X, la maternité, la maladie d’Alzheimer, le handicap, le suicide, les imbroglios administratifs, l’aseptisation des villes nouvelles, l’addiction au portable et à l’informatique qui régit la vie de tous dans un monde connecté complètement déconnecté de sentiments purs…
Mieux encore, Dupontel campe remarquablement un inhibé dépressif qui reprend du poil de la bête au contact d’une Suze Trappet déterminée. La désormais incontournable Virginie Efira (on vient de la voir, excellente, dans Police d’Anne Fontaine et on l’attend dans Benedetta de Verhoeven) est parfaite en femme au bout du rouleau qui aura le bonheur de susurrer, à distance, dans la scène, citée plus haut, de l’ascenseur, un message d’amour à son fils retrouvé.
Quant à Nicolas Marié, complice de longue date de Dupontel, il est formidable de fantaisie dans le rôle de Serge Blin. Relégué aux archives à cause de sa cécité, Blin, que la police rend hystérique, va se révéler d’un grand secours pour ses deux compagnons de hasard… La séquence où Blin guide Suze à bord de sa voiture dans la ville est savoureuse et mélancolique à la fois. Car Blin se souvient, ici, d’une petite épicerie traditionnelle, là, d’un cinéma ou d’un square occupé par des boulistes alors qu’on ne voit que les mornes façades de grands magasins ou de garages…

Jean-Baptiste et Suze en mauvaise posture. DR

Jean-Baptiste et Suze en mauvaise posture. DR

Enfin Dupontel agrémente son récit de joyeuses petites apparitions. Jackie Berroyer est un vieux médecin malade, Michel Vuillermoz, un psy bien barré, Laurent Stocker, un directeur trouillard ou encore Grégoire Ludig et David Marsais, du Palmashow, des préposés pas fûtés…
Réflexion sur les déviances kafkaiennes du monde actuel, Adieu les cons (qui fait se rencontrer et s’aimer quelqu’un qui veut vivre mais qui ne peut pas et quelqu’un qui pourrait vivre mais qui ne veut pas) est aussi un épatant divertissement. A ne pas rater !

ADIEU LES CONS Comédie dramatique (France – 1h27) de et avec Albert Dupontel, Virginie Efira, Nicolas Marié, Jackie Berroyer, Philippe Uchan, Bastien Ughetto, Marilou Aussilloux, Catherine Davenier, Michel Vuillermoz, Laurent Stocker, Kyan Khojandi, Grégoire Ludig, David Marsais, Bouli Lanners. Dans les salles le 21 octobre.