Juste une image…
« Il pleut sur la ville. Sur les toits qui dégoulinent et sur les jardins inondés. La province frissonne et se ferme sous l’orage. Aujourd’hui, tout s’éteint sous la pluie glacée», dit la voix pénétrante de Pierre Fresnay. La caméra panote sur une ville, de nuit. Ici, elle passe sur l’enseigne d’un chapelier, là sur celle d’une boucherie chevaline. Et puis, voici la maison des Loursat. Pas plus animée que la ville endormie. A table, Nicole et son père, Hector Loursat de Saint-Mars, se font face, mangeant la soupe sans piper mot.
Maître Loursat est avocat in partibus. Il a renoncé au barreau, le jour où, il y a 18 ans, sa femme l’a quitté et il a renoncé à vivre par la même occasion. Retiré dans sa vaste demeure, il a sombré dans l’alcoolisme. Il ne s’est jamais occupé de sa fille, Nicole, qui a été élevée par Fine, la servante de la maison. Une nuit, une détonation retentit dans la maison. Me Loursat découvre le cadavre d’un homme dans son grenier. La victime est un repris de justice du nom de Gros-Louis. Nicole et les jeunes gens qu’elle fréquente sont interrogés par les enquêteurs…
Dans le cadre de Ciné-Ried, La dernière séance rend hommage à Jules Auguste César Muraire (1883-1946) plus connu sous son pseudonyme de Raimu. Vedette du music-hall à ses débuts, Raimu devint, notamment grâce à Sacha Guitry, l’un des « monstres sacrés » du cinéma français des années 1930 et de la première moitié des années 1940. Il faut l’interprète fétiche de Marcel Pagnol en incarnant César dans la « trilogie marseillaise » ou Amable Castanier, le mari trompé dans La femme du boulanger.
Dans Les inconnus dans la maison, réalisé en 1942 pour le compte de la Continental, la société de production française à capitaux allemands dirigée par Alfred Greven, le réalisateur, Henri Decoin adapte le « roman dur » éponyme de Georges Simenon, écrit en 1939 et paru en 1940, et offre à Raimu l’une de ses plus fortes interprétations. Loursat est un homme au bout du rouleau, qui noie sa solitude dans l’alcool jusqu’au moment où un drame l’amène à se relever et à endosser, longtemps après, sa robe d’avocat pour défendre (dans une séquence de plaidoirie fameuse) la jeunesse face au rejet de la société et l’indifférence des parents.
Pour le rôle principal, il semble que la production ait hésité entre Raimu et Charles Vanel. A l’instigation semble-t-il de Simenon lui-même, c’est Raimu qui a été choisi. Et c’est une chance tant Raimu s’empare avec brio de ce personnage éblouissant de cynisme et trimballant vingt années de picole !
Si Henri Decoin est derrière la caméra, c’est Henri-Georges Clouzot qui signe l’adaptation, le scénario et les dialogues. A cette époque, Clouzot est, depuis un moment déjà, l’homme à tout faire du cinéma français et… allemand. Tout comme Decoin, il a travaillé à Berlin. Clouzot a attendu son heure. Après les dialogues du Dernier des six (1941) de Georges Lacombe et Les Inconnus dans la maison, il va mettre en scène ses deux premiers films, respectivement en 1942 et en 1943 : L’assassin habite au 21 (1942) et Le corbeau (1973), terrible chronique d’une petite ville française aigrie, mesquine, prompte à la dénonciation.
Tout comme Le corbeau ou La vie de plaisir d’Albert Valentin, Les inconnus dans la maison sera interdit à la Libération. D’après les historiens du cinéma, il faut chercher, sans doute, l’interdiction du film de Decoin dans le fait qu’en première partie des Inconnus, était projeté Les corrupteurs de Pierre Amelot (1942), un film antisémite composé de trois sketches montrant l’influence néfaste de la communauté juive sur la nation française.
La distribution des Inconnus permet de retrouver un beau nombre de magnifiques seconds rôles du cinéma français des années quarante avec Jean Tissier, Jacques Baumer, Noël Roquevert, Gabrielle Fontan, Héléna Manson ou Raymond Cordy mais c’est évidemment Raimu qui domine. Sur le tournage, on sait que la star a imposé sa volonté, pour ce qui le concernait, à Decoin. Mais, bon sang, quel talent !
Les inconnus dans la maison, mardi 17 février à 19h30 à La Grange, avenue Foch à Riedisheim. La soirée est présentée et animée par Pierre-Louis Cereja .
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