Juste une image…

DEADLINE USA
Respecté rédacteur en chef du quotidien The Day, Ed Hutcheson apprend, par une dépêche, que son journal doit être vendu sous 48 heures au propriétaire d’un tabloïd. Las, celui-ci n’a d’autre but que d’éliminer un concurrent. Au même moment, le patron de presse apprend qu’une jeune femme, Sally Gardiner, a été assassinée et que le parrain de la ville, Tomas Rienzi, semble mêlé à ce meurtre. Les révélations de The Day retournent Margaret Garrison, la propriétaire du journal, qui songe désormais à annuler la vente. De son côté, Rienzi, fou de rage, veut faire taire le quotidien par tous les moyens…
Le frère de Sally vient au journal et explique ce qui s’est passé mais il est enlevé et abattu par de faux policiers au service de Rienzi sans avoir pu signer son témoignage. Les audiences de justice sont l’occasion d’un plaidoyer de Hutcheson pour une presse indépendante et plurielle, mais ne peuvent annuler la vente, le contrat étant régulier. Hutcheson revient au journal pour boucler la dernière édition, et y trouve la mère de Sally qui lui remet le journal écrit par sa fille, qui démontre la culpabilité de Rienzi. La dernière une du Day accusera Rienzi en citant ce document. À Rienzi qui le menace de mort s’il publie cet article, Hutcheson répond en lui faisant entendre le bruit des rotatives qui roulent. Pour la dernière fois mais pour une juste cause.
Avec Deadline USA (en v.o.) qu’il réalise en 1952, Richard Brooks (1912-1992), cinéaste « de gauche », est en terrain connu puisqu’il commença sa carrière comme journaliste. Signant le scénario et les dialogues de son film, Brooks donne, en pleine période du maccarthysme, une diatribe sincère et courageuse contre la corruption et la censure. Au passage, le cinéaste américain truffe son œuvre (qui ne craint pas quelques incursions du côté du film noir) de punchlines comme « A free press is like a free life. It’s always in danger » (Une presse libre est comme une vie libre. Elle est toujours en danger)
Dans le cadre de la saison de Ciné-Ried à Riedisheim, consacrée à des stars de légende, Bas les masques fait la part belle à Humphrey Bogart qui incarne Hutcheson, un homme intègre au service d’une grande cause puisqu’il en va, tout bonnement, de la liberté de la presse et donc, de la démocratie.
Débit sec et nasillard, noeud papillon bien en place, Bogie est, au début des années cinquante, au sommet de sa carrière. Avec Ted Hutcheson, lauréat de deux prix Pulitzer, Humphrey Bogart joue un héros comme Brooks les aime, au service d’une juste cause, avec comme arme principale son intégrité.
Bogart vient de tourner The African Queen avec son vieil ami John Huston et le rôle de Charlie Allnut, baroudeur canadien, lui vaudra l’Oscar du meilleur acteur. Après Deadline USA, il retrouve à nouveau Richard Brooks pour Le cirque infernal où il incarne un chirurgien dans un hôpital de campagne pendant la guerre de Corée. Bogie va poursuivre avec Ouragan sur le Caine  d’Edward Dmytryk, Sabrina de Billy Wilder et La comtesse aux pieds nus de Joseph L. Mankiewicz. En 1999, l’American Film Institute a classé Humphrey Bogart comme étant la plus grande vedette masculine du cinéma hollywoodien de tous les temps.
De son interprète principal, Richard Brooks a dit : « C’était un romantique, un mélange de tendresse, d’amertume et de tragique. (…) Un romantisme qui n’a pas besoin de s’exhiber, qui se dissimule au contraire sous un humour agressif. Il y avait chez Bogart une lucidité extraordinaire. Il comprenait qu’une cause allait être perdue, mais il ne refusait jamais de se battre. »

Bas les masques, le mardi 20 janvier 2026 à 19h30 à La grange, avenue du Mal Foch à Riedisheim. La séance est présentée et animée par Pierre-Louis Cereja.

© DR

 

La critique de film

Vers un ailleurs libérateur  

Victoire et André de Boisvaillant, un couple bourgeois. DR

Victoire et André de Boisvaillant,
un couple bourgeois. DR

Un bougeoir dans la nuit d’une demeure cossue de la France provinciale. Une main éteint soigneusement les bougies une par une. L’obscurité est complète. Le premier plan de La condition semble indiquer qu’une histoire est promise à l’obscurité, voire aux ténèbres. Mais, peut-être que les apparences sont trompeuses. Car, chez ces gens-là que chantait le grand Jacques, on ne montre rien. La « façade » est lisse et on tait tout ce qui pourrait ressembler à des turpitudes.
Nous sommes en avril 1908, dans la grande maison de Me André de Boisvaillant, notaire dans le Cher. L’homme est entouré de femmes. La sienne, Victoire. Sa mère, Mathilde, une femme acariâtre, clouée dans son lit depuis deux accidents vasculaires successifs. Enfin Huguette, l’aînée et Céleste, les deux bonnes chargées de la maisonnée. A l’une de ses bonnes, Victoire demande de serrer fortement les lacets de son corset : « J’ai besoin d’être maintenue », dit-elle avant de faire un léger malaise. Victoire est une jeune bourgeoise qui fait de la flûte traversière et affirme : « Rien ne me fatigue vraiment ».
Dans son bureau notarial installé au coeur de la demeure familiale, Me de Boisvaillant tempête. Sa mère frappe le sol avec sa canne et fait du tintamarre : « Faites taire ma mère ! » Une mère qui communique en lui présentant une ardoise avec « Quand est-ce que tu fais un enfant ? » C’est justement là que le bât blesse. Victoire n’a pour les choses de l’amour qu’un goût très relatif. André tente bien de l’attirer dans le lit conjugal, lui qui dort, depuis longtemps déjà, sur un lit de camp dans son bureau. « Tu ne m’aimes pas complètement » reproche-t-il à son épouse. « C’est suffisant » répond-elle. André, qui n’en peut plus d’attendre, lance: « J’ai le droit d’être méchant » à une Victoire qui demande, glaciale, « Et moi, le devoir d’être gentille ? »

Quand André (Swann Arlaud) appelle Céleste (Galatéa Bellugi) dans son lit. DR

Quand André (Swann Arlaud) appelle Céleste
(Galatéa Bellugi) dans son lit. DR

Huitième long-métrage de Jérôme Bonnell, La condition est adapté du roman Amours, paru en 2015 aux éditions Sabine Wespieser et prix des Libraires cette année-là. Léonor de Récondo y brosse, d’une écriture fine et délicate, un éveil à la sensualité sur fond de douleurs contenues chez deux femmes de classes sociales différentes mais réunies dans une quête de maternité.
Connu pour des films attachants (et marqués par un travail d’équipe avec des comédiens récurrents) comme J’attends quelqu’un (2007) autour de la solitude et du manque de relations affectives,  A trois, on y va (2015) sur le vertige amoureux ou encore Chère Léa (2021) sur un amoureux éconduit qui décide, dans un café, d’écrire à son aimée et bouleverse ainsi sa journée de travail, le cinéaste donne, ici, son premier film en costumes. Il plonge dans un début de 20e siècle avec un récit qui ressemble d’abord à une chronique des mœurs bourgeoises. André est un homme de son époque et sa pratique des femmes fait de lui un macho avant l’heure…
Comme Victoire se refuse à lui ou accepte vaguement (« J’aime mieux quand ça ne dure pas trop longtemps ») André a pris l’habitude de trousser une Céleste qui n’a d’autre choix, pour garder son emploi, que de se laisser faire, le regard dans le vague. Las, un jour, en se regardant dans un miroir, la petite bonne comprend son infortune. Son ventre s’est arrondi et Madame, bouleversée, considère que cette grossesse déshonore la maison. Alors que c’est la porte qui guette pour la bonne, André et Victoire décident de garder le bébé pour eux. A condition, dit Victoire, « que tu ne t’approches plus jamais de mon lit »

Victoire et Céleste avec leur bébé. Photo Lise Nieszawer

Victoire et Céleste avec leur bébé.
Photo Lise Nieszawer

Comme Céleste reste finalement à leur service, le film va glisser d’une étude d’amours ancillaires, qui aurait pu être de peu d’interêt, à une belle aventure qu’on ose qualifier de féministe ! Tandis qu’André, traumatisé par le fait de ne pas savoir qui fut son vrai père et torturé par sa mère qui le promène par le bout du nez en lui faisant la sélection de ses amants, s’enfonce dans un mal-être augmenté par la solitude et l’alcool, Victoire et Céleste vont aller l’une vers l’autre, autour de leur petit Félix. Tous les soirs, porte close, les deux femmes se retrouvent dans le même lit, savourent un bonheur simple et se livrent sans fard. Céleste raconte ses origines alsaciennes (Huguette lui dira : « Alors, t’es une Boche ! ») tandis que Victoire évoque son déjà lointain demi-amant, les deux amies constatant : « C’est très doux et rare de voir la fragilité de quelqu’un ! »
En travaillant de beaux éclairages à la bougie ou à la lampe à pétrole, Jérôme Bonnell sillonne des intérieurs étouffants dans les pas de ses personnages. Voilà des couloirs, des portes, une cuisine, des chambres, des passages que traversent des bonnes furtives, un André qui professe que « l’harmonie, c’est mieux que le bonheur » ou une Victoire oisive qui se sent, à 24 ans, déjà vieille…

Victoire (Louise Chevillotte) et Félix. DR

Victoire (Louise Chevillotte) et Félix. DR

Pour porter ce propos intime, Bonnell peut compter sur trois nouveaux venus dans son cinéma. Swann Arlaud est un André, membre du sexe fort, d’abord sûr de lui puis fiévreux et brisé. Louise Chevillotte, découverte dans L’amant d’un jour (2017) puis étonnante en strip-teaseuse dans A mon seul désir (2022), est une Victoire fragile, engoncée dans ses robes et qui va connaître un éveil sensuel avec Céleste à laquelle Galatéa Bellugi (remarquable dans L’apparition en 2018 ou Chien de la casse en 2023) apporte son charme douloureux. Enfin Emmanuelle Devos, déjà présente par le passé dans le cinéma de Jérôme Bonnell, est une mère aussi méchante que pathétique.
Se retrouvant sur une certaine forme de solitude et d’innocence, Victoire et Céleste vont faire craquer des vies corsetées pour s’imaginer un ailleurs libérateur. La sororité est à l’oeuvre. Les conventions sociales n’ont peut-être pas encore explosées mais Céleste et Victoire ont entrepris de les laisser derrière elles. Et la lumière brille maintenant sur leur chemin…

LA CONDITION Drame (France – 1h43) de Jerôme Bonnell avec Swan Arlaud, Galatéa Bellugi, Louise Chevillotte, Emmanuelle Devos, Aymeline Alix, François Chattot, Camille Rutherford, Jonathan Couzinié. Dans les salles le 10 décembre.

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