Juste une image…

 

Bacurau

En 2015, au Festival de Cannes, en compétition officielle, le réalisateur brésilien Kleber Mendonça Filho séduisait la Croisette avec son second long-métrage Aquarius sur lequel Juliano Dornelles occupait le poste de chef décorateur… Cette année, le duo Mendonça Filho/Dornelles, ensemble à la réalisation, était de retour dans la compétition avec Bacurau
Mot polysémique en portugais, Bacurau, explique le cinéaste, « c’est la dernière chance de rentrer chez soi… (…) C’est un mot court et fort qui m’évoque le mystère de quelque chose qui est là, vivant, dans le noir, mais que personne ne voit. Il ne sera remarqué que s’il a lui-même envie d’apparaître. Le village de Bacurau se porte ainsi, il est intime du noir, il sait se cacher et attendre, et préfère même ne pas être aperçu…. »
Bacurau (sur les écrans français le 25 septembre) se déroule dans un futur proche ou l’archaïque et l’hypermoderne alternent et se mélangent, comme si on était en dehors du temps… Le village de Bacurau dans le Sertão brésilien, fait le deuil de sa matriarche Carmelita qui s’est éteinte à 94 ans. Quelques jours plus tard, les habitants remarquent que Bacurau a disparu de la carte.
Porté notamment par Sonia Braga, l’icône du cinéma brésilien (en photo, avec les lunettes), le film se présente comme un film de genre. Mais plusieurs genres semblent être au rendez-vous : la science fiction, le western, le slasher movie sans oublier le genre typiquement brésilien du film de cangaço, très lié à l’imaginaire cinématographique du Sertão. Le cangaço a été une forme de banditisme social dans le Nordeste de la fin du XIXe et début du XXe siècle, et a été beaucoup exploré par le cinéma brésilien des années 1950 et 1960.
Ville imaginaire à l’aura mythique, Bacurau est en même temps un foyer de résistance, où différents leaders guident la communauté, une manière de refuge qui réunit les derniers braves du monde dans tous les domaines.
« L’aspect délicat de cette idée, dit Mendonça Filho, est de rendre cet endroit intéressant et confortable d’une certaine manière, en tant que communauté humaine, isolée et tranquille, mais consciente de ce qu’elle est et de son emplacement. Et si petit qu’il serait facile d’imaginer que quelqu’un pourrait essayer de jouer avec. Il est intriguant de penser à des étrangers ayant le pouvoir de désactiver une région d’un radar, des cartes ou du GPS. C’est une démonstration de puissance, ça arrive probablement tout le temps … J’ai déjà disparu du système d’un hôtel, mais personne ne m’a demandé de partir. Je n’étais plus dans le registre de l’hôtel, mais en même temps, ma chambre semblait avoir été payée et occupée par quelqu’un. Techniquement, je n’étais pas à l’hôtel, même si j’y étais bien sûr alors même que j’essayais d’expliquer que j’étais vraiment là. C’était une sorte d’erreur du système, mais parfois, les papiers, la bureaucratie, sont utilisés contre quelqu’un. Il s’agit en définitive de quelqu’un qui montre ses dents et qui utilise le pouvoir pour détruire quelque chose… »

© Photos DR – SBS Productions

La critique de film

Woody Allen, tellement sentimental et romantique  

Au bout de la nuit, Ashleigh (Elle Fanning) et Gatsby (Timothée Chalamet). DR

Au bout de la nuit, Ashleigh (Elle Fanning)
et Gatsby (Timothée Chalamet). DR

Il y a parfois de charmants bonheurs dans la salle obscure… Les retrouvailles avec le… générique d’une œuvre de Woody Allen est assurément de ceux-là. On n’a pas encore vu la première image du film que déjà, on savoure l’atmosphère. Les caractères blancs, toujours dans une graphie identique, qui se suivent sur des cartons où l’on reconnaît d’emblée des noms connus souvent depuis belle lurette dans l’univers allénien. Vittorio Storaro à l’image, Santo Loquasto aux décors, Alisa Lepselter au montage, Letty Aronson à la production… Le tout habillé d’un tempo bien jazzy…
Ce qu’il y a de formidable avec Un jour de pluie à New York, c’est que le charme opère d’emblée. Parce que vous êtes un (pur) fan d’Allen, me dit une petite voix qui est sans doute celle de la vox populi. Alors, oui, je m’incline. Les films d’Allen, même les plus mineurs, m’ont toujours procuré un bonheur de cinéphile. Le bonheur de celui qui se retrouve en pays de connaissance, du côté de Big Apple quand il est question des mères juives ou des balades d’Irving Berlin et de Cole Porter, du bon vieux cinoche classique, de Shakespeare et de Virginia Woolf, aussi bien que de la quête de l’amour ou de la quête d’un possible être suprême qui préside à nos destinées… Avec lequel le cher Woody prend de bienvenues libertés quand il le renvoie à ses contradictions. Ou aux nôtres. Et on avoue qu’on a dégusté le clin d’œil à la jeune personne si délurée qu’elle était capable de pratiquer des fellations lors de Bar Mitzva, ce mécréant d’Allen suggérant même que la chose devrait figurer désormais dans les rituels juifs. Et que ça ferait un joli cadeau à Hanouka…

Ashleigh avec Pollard (Liev Schreiber) et son scénariste (Jude Law). DR

Ashleigh avec Pollard (Liev Schreiber)
et son scénariste (Jude Law). DR

Sur le campus champêtre de la tranquille université de Yardley, Gatsby Welles et sa petite amie Ashleigh décident d’aller passer un week-end en amoureux à New York. Au programme, un chouette hôtel avec vue sur Central Park, une belle table chez Pierre, une visite de l’expo Weegee au MoMA et une soirée dans un piano-bar old New York. Pour Gatsby, il s’agit aussi d’éviter à toute force la soirée de bienfaisance de sa mère (Cherry Jones, épatante dans une scène d’aveu très singulière)…
Mais les choses ne vont pas se passer comme les tourtereaux le prévoyaient… Car Ashleigh écrit pour la gazette de la fac et elle a réussit à obtenir une interview avec Roland Pollard (Liev Schreiber), célèbre cinéaste, auteur de Winter Memories, et qu’elle n’hésite pas à situer entre Renoir et De Sica… Mais Rollie a le blues. Il est persuadé que sa dernière œuvre est une « diarrhée existentielle encore fumante »… Gentille étourdie à jupette plissée et pull rose, Ashleigh (Elle Fanning) va tenter de le tirer de son désert créatif et en oublie son rendez-vous avec Gatsby… Amoureux de sa ville, celui-ci y déambule et tombe sur le tournage d’un film de fin d’études d’un ancien copain de collège. Pour lui rendre service, Gatsby accepte une courte figuration dans un plan de voiture. Et là, il se retrouve assis à côté de la sœur de son ex-petite amie. La séduisante Chan (Selena Gomez) est une parfaite chipie avec laquelle Gatsby est prié d’échanger un baiser de cinéma. Engagé avec Ashleigh, Gatsby n’est pas bon. Jusqu’à la troisième prise. Coupez, elle est dans la boîte ! Et dire que Un jour de pluie à New York n’a alors commencé que depuis un gros quart d’heure….

Gatsby et Chan (Selena Gomez) sortent du Met. DR

Gatsby et Chan (Selena Gomez)
sortent du Met. DR

Autant dire que le réalisateur d’Annie Hall et de Manhattan n’a pas perdu la main. Son 48elong-métrage est un petit bijou. Une fois de plus, Allen, 83 ans, célèbre sa ville favorite et il le fait dans un récit fluide et rythmé où les séquences s’enchaînent avec élégance et sans temps morts, multipliant les péripéties drolatiques, les punchlines (« Mes châteaux en Espagne sont tous à vendre » ou « Sans monoxyde de carbone, je meurs ») tout en distillant un délicieux parfum de comédie tout ce qu’il y a de sentimental et de romantique…
Ah, il peut s’en passer des choses pendant un week-end à New York, même (surtout ?) lorsqu’il pleut. Ce qui ne fut pas le cas sur le tournage. Où l’équipe technique arrosa largement le décor pour obtenir cette atmosphère de New York sous la pluie et la brume qui fait tellement partie de l’ADN de Gatsby. Un presqu’adolescent qui se sent, pourtant, le type le plus poissard de la terre, comme il le chante, au piano, dans Everything Happens to Me, un vieux standard des années 40. Car Ashleigh est entrée dans l’univers tourbillonnant du cinéma aux côtés de Pollard, de son scénariste préféré (Jude Law) mais aussi d’un acteur très sexy (Diego Luna)… Alors Gatsby imagine une scène de film dans Central Park, du côté de l’horloge musicale Delacorte, où il échangerait une baiser, un vrai, avec Chan…
Un jour de pluie… est un film où Woody Allen évoque largement sa cinéphilie (il y est question de Norma Desmond ou de Out of the Past (1947) avec Robert Mitchum et Jane Greer) mais aussi sans doute de choses plus personnelles lorsqu’il glisse : « Pourquoi les hommes mûrs attirent-ils les jeunes femmes ? »

Ashleigh sous le charme d'un acteur sexy (Diego Luna). DR

Ashleigh sous le charme
d’un acteur sexy (Diego Luna). DR

Finalement, nous avons bien de la chance de pouvoir voir, sur nos écrans, ce Jour de pluie à New York. Tourné en pleine tourmente de l’affaire Weinstein, le nouveau Allen (alors même que le cinéaste a obtenu des non-lieux dans les dossiers judiciaires avec sa belle-fille) n’est toujours pas dans les salles américaines, Amazon Studios refusant de le sortir.
Quant à Timothée Chalamet, qui, au demeurant, interprète avec brio Gatsby Welles, il a attendu la fin du tournage pour la jouer « Si j’avais su, j’aurai pas venu ». Ah, dans ce beau pays où l’on peut (presque) impunément massacrer la moitié d’un collège, il ne fait pas bon jouer chez Woody Allen. Enfin, on verra bien si Chalamet va rayer Un jour de pluie… de sa (jeune) filmographie.
Alors, quand le cinéaste fait dire à l’un de ses personnages : « Laisse la vraie vie à ceux qui ne trouvent pas mieux », le propos résonne d’une manière bien particulière…

UN JOUR DE PLUIE A NEW YORK Comédie dramatique (USA – 1h32) de Woody Allen avec Timothée Chalamet, Elle Fanning, Selena Gomez, Jude Law, Diego Luna, Liev Schreiber, Annaleigh Ashford, Rebecca Hall, Cherry Jones, Will Rogers, Kelly Rohrbach. Dans les salles le 18 septembre.

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