Juste une image…

 

Benedetta

A travers ses différentes carrières, hollandaise puis hollywoodienne et enfin européenne, Paul Verhoeven a traité les thèmes récurrents du sexe, de la violence et de la religion, les considérant comme « les trois principaux éléments sur Terre ». Fidèle à sa naissance batave, le cinéaste se pose en observateur froid et lucide, quitte à choquer pour mieux montrer la réalité. C’est alors le temps de Turkisch Délices (1973), sulfureuse histoire d’amour sur fond de libération sexuelle et de remise en cause, à la manière de la Nouvelle Vague française, de la bienséance bourgeoise…

Introduit dans le milieu d’Hollywood par Steven Spielberg, le cinéaste néerlandais y connaîtra une carrière prolifique avec des succès comme Robocop (1987), Total Recall (1990) ou Starship Troopers (1997) mais c’est évidemment, en 1992, Basic Instinct qui frappera le plus les esprits. Présenté en ouverture du Festival de Cannes, ce thriller provoquera un solide scandale pour son héroïne ambivalente, ses scènes d’amour explicites et sa fameuse séquence d’interrogatoire où Catherine Tramell (Sharon Stone) décroise les jambes et révèle son absence de sous-vêtement. Sharon Stone affirmera s’être fait piéger par Verhoeven. Mais Basic Instinct lui permettra d’accéder du jour au lendemain à la célébrité…
Le retour en Europe, à l’orée des années 2000, de celui qu’Hollywood surnommait « Le Hollandais violent » lui permettra de retrouver son indépendance et de s’atteler à des projets plus personnels. Ainsi, en 2015, avec Elle, incarné en tête d’affiche par Isabelle Huppert, Verhoeven se joue encore du politiquement correct.
Et il devrait en aller de même avec Benedetta (dont la sortie est prévue par Pathé cette année en France) que le cinéaste de 80 ans adapte de Immodest Acts, le livre de l’historienne américaine Judith C. Brown paru en 1986. Tourné en français, le film est interprété par Virginie Efira, déjà présente dans Elle. La comédienne franco-belge incarne Benedetta Carlini, une religieuse catholique italienne du 17e siècle, mystique et lesbienne. Alors que la peste se propage en Italie, la très jeune Benedetta rejoint le couvent de Pescia en Toscane. Dès son plus jeune âge, Benedetta est capable de faire des miracles et sa présence au sein de sa nouvelle communauté va changer bien des choses dans la vie des soeurs. Pour avoir entretenu une relation avec une autre sœur, la nonne, sur le point d’être béatifiée, sera tenue à l’écart de tout contact durant quarante ans.
L’histoire de Benedetta Carlini constitue l’un des premiers cas documentés d’homosexualité féminine en Europe occidentale. Les extérieurs ont été tournés, l’été dernier, à Montepulciano en Toscane ainsi que dans le Val d’Orcia alors que les intérieurs l’ont été en France, dans la plus grande discrétion, dans les abbayes de Silvacane et du Thoronet…
Chez les professionnels de la profession, il se murmure que Benedetta pourrait être retenu pour le prochain Festival de Cannes… 27 ans après Basic Instinct

© Photo Guy Ferrandis

La critique de film

Les intellectuels et les monstres  

Selena (Juliette Binoche) et Alain (Guillaume Canet). DR

Selena (Juliette Binoche)
et Alain (Guillaume Canet). DR

SOCIETE.- La quarantaine grisonnante et cultivée, Alain dirige une célèbre et vénérable maison d’édition parisienne où il publie notamment les romans de son ami Léonard, écrivain bohème. Justement Alain a rendez-vous au restaurant avec l’auteur auquel il s’apprête à refuser son nouveau manuscrit intitulé Point final. Séléna, la femme d’Alain, est la star de Collusion, une série télé populaire dans laquelle elle incarne, depuis trois saisons déjà, une femme-flic. Mais Séléna préfère dire que son personnage est une experte en comportement de crise. Quant à Valérie, la compagne de Leonard, elle est assistante parlementaire d’un homme politique dont la vie privée ne lui facilite pas la tâche… Par ailleurs, Alain n’est pas insensible au charme de Laure, nouvelle venue dans la maison et chargée de mesurer les enjeux de l’édition numérique. Par ailleurs, malgré ses airs de chien battu, Léonard est un séducteur qui a cependant le tort de nourrir ses romans de ses aventures sentimentales et sexuelles…

Léonard (Vincent Macaigne)  et Valérie (Nora Hamzawi). DR

Léonard (Vincent Macaigne)
et Valérie (Nora Hamzawi). DR

Avec Doubles vies (France – 1h46. Dans les salles le 16 janvier), Olivier Assayas invente le concept du « film-dîner en ville » Et ce n’est même pas un reproche dans la mesure où les dîners en ville peuvent être de très bons moments lorsqu’on apprécie ceux qui composent le tour de table. En matière de cinéma, il en va un peu de même dans la mesure où l’on a le libre choix de choisir, sinon sa table, du moins son fauteuil et son écran. Sans même un générique, on entre directement dans une comédie qui a le mérite d’annoncer la couleur. Nous sommes entre intellectuels (Assayas dit assumer la chose), entre bobos aussi, qui se posent une foule de questions sur la société contemporaine, sur l’information, sur la désinformation, sur l’écriture, sur les livres, sur les e-books, sur le rôle prescripteur de la critique littéraire, sur internet, sur les algorythmes, sur les blogs, sur les mots des tweets, sur l’obsession de l’argent et du corps, sur les fournisseurs, d’accès, sur la gratuité des contenus, sur les livres de coloriage pour adultes… Bref, on a compris que le film d’Assayas parle beaucoup. Alors, on dresse l’oreille et on essaye, dans le flot, de capter des choses. Pas nécessairement pour les replacer dans les dîners en ville. Il y a ainsi des phrases comme « On écrit plus qu’avant et c’est internet qui a libéré la parole » ou « Tout est conçu pour que les gens ne sortent plus de chez eux. Lugubre ! » mais aussi : « Dans le couple, le désir, ce n’est pas le début et la fin de tout ». De Guillaume Canet (Alain) à Christa Théret (Laure) en passant par Juliette Binoche (Séléna), Vincent Macaigne (Léonard) et Nora Hamzawi (Valérie), les comédiens tiennent joliment la rampe. Alors on s’accroche un peu d’autant que la fin du film vous vaut une charmante petite bouffée de tendresse amoureuse. « C’est quoi, les gens ? T’en penses quoi, toi ? » dit un personnage. Et l’autre de répondre : « Moi, rien ! J’observe… » On est d’accord.

Vore (Eero Milonoff) et Tina  (Eva Melander). DR

Vore (Eero Milonoff) et Tina (Eva Melander). DR

IDENTITE.- Douanière en poste à l’arrivée des ferrys quelque part en Suède, Tina est une fonctionnaire d’une efficacité redoutable. Avec son odorat extraordinaire, c’est comme si elle pouvait flairer la culpabilité d’un individu. D’ailleurs, elle renifle quelque chose qui ne va pas chez un cadre cravaté présentant bien. Si les bagages du passager ne révèlent rien de suspect, Tina ne lâche pas prise. Dans le téléphone portable du type, elle « sent » une carte-mémoire contenant des images pédophiles… Mais lorsque Vore, un homme d’apparence suspecte, passe devant elle, ses capacités sont mises à l’épreuve pour la première fois. Troublée, Tina sait que Vore cache quelque chose, mais n’arrive pas à identifier quoi. Pire encore, elle ressent une étrange attirance pour lui… Tina passe sa vie dans une maison perdue au milieu des bois en compagnie de Roland, un homme plus jeune qu’elle, qui s’intéresse surtout à ses chiens. Comme elle a indiqué à Vore l’adresse d’une auberge de jeunesse proche de chez elle, elle n’aura aucun mal à le retrouver. Bientôt, elle lui propose de s’installer dans le petit chalet à deux pas de sa maison…

Un sombre univers de légende... Photo Henrik Petit

Un sombre univers de légende…
Photo Henrik Petit

A des années-lumière du film d’Assayas (à moins que non, puisqu’il s’agit là aussi d’une humanité souffrante et en quête de réponses), voilà Border (Suède – 1h48. Dans les salles le 9 janvier), film fantastique mis en scène par Ali Abbassi, un cinéaste né en Iran en 1981 et venu s’installer à Stockholm pour y étudier l’architecture. Mais c’est vers le cinéma qu’Abbasi va finalement se tourner. Après Shelley, un premier long-métrage réalisé en 2016, le réalisateur adapte une nouvelle, inédite en France, de l’écrivain John Ajvide Lindqvist qui œuvre, ici, comme co-scénariste. Admirateur de Luis Bunuel, de Federico Fellini comme de Chantal Ackerman, Abbasi se dit fasciné par la capacité du cinéma à repousser les limites… Avec Border, film étonnamment bizarre, il regarde la société à travers le prisme d’un univers parallèle. Car Tina comme Vore ne sont pas comme « nous ». Ces trolls qui aiment se baigner, nus, dans des étangs sous la pluie, au milieu de nulle part, tentent de se faire une (petite) place dans la société humaine. Avec son boulot de douanière, Tina s’est adaptée au monde humain et joue le jeu des « autres ». Elle ne veut de mal à personne et mène consciencieusement, grâce à son flair, l’enquête dans les milieux pédophiles… Vore, lui, est dans une stratégie de vengeance. Victime par le passé d’expériences et de tortures, il est persuadé que le genre humain est une maladie et entend bien le faire souffrir…
Avec Border, Ali Abbasi signe une œuvre étrange et mystérieuse autour d’une personne qui a la possibilité de choisir sa propre identité. Qui sont donc Tina et Vore, ces créatures aux gueules néanderthaliennes et au sexe indistinct? Dans un retour à un état de nature, leur romance amoureuse a des éclats à la fois tragiques et bestiaux. La comédienne suédoise Eva Melander et l’acteur finlandais Eero Milonoff incarnent, avec de lourds masques en silicone, ces « monstres » inquiétants et vulnérables qui semblent sortir d’un monde légendaire et magique… Le voyage en compagnie de ces mangeurs d’insectes est une expérience étrange et radicale. Et parfois émouvante.

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