Juste une image…

 

The House With A Clock In Its WallSi Eric Kripke est connu pour être le créateur en 2005 de la série Supernatural où il a imaginé les aventures des frères Winchester, chasseur de créatures surnaturelles, on sait moins que la vocation du scénariste américain est née de la lecture de la série mythique de John Bellairs (1938-1991) qui mettant en scène les péripéties de l’existence de Lewis Barnavelt.

Kripke a suivi avec enthousiasme les aventures de ce jeune orphelin, très précoce pour son âge, qui ne semble pas très à l’aise de prime abord dans sa famille adoptive. Toujours bouleversé par la mort soudaine de ses parents, ce garçon timide et introverti se retrouve catapulté dans un monde de magiciens et de sorcières. Le voici désormais apprenti de son oncle pour le moins excentrique dans un monde à l’opposé du cocon familial dont il vient d’être arraché… Car dans la vieille demeure de son oncle Jonathan, les murs résonnent d’un mystérieux tic-tac. Lorsque Lewis (Owen Vaccaro) réveille par erreur les morts, c’est tout un monde secret de mages et de sorcières qui se déchaîne subitement dans cette ville de New Zebedee en apparence tranquille…

Comme sa demeure, l’oncle Jonathan (Jack Black) semble appartenir à un autre âge… De fait, son accoutrement, pour le moins anachronique, avec son fez et ses robes de mage, s’inscrit parfaitement dans le cadre étrange de cette demeure américaine des années 50 dont il se plaît à entretenir la bizarrerie. Florence Zimmerman, sa voisine et meilleure amie (Cate Blanchett), vit elle aussi, dans un temps qui n’est plus : celui de l’époque révolue de son bonheur passé avant qu’une terrible tragédie ne brise son cœur et ses pouvoirs magiques. Pour apaiser sa douleur, elle s’entoure de pourpre, de la couleur de sa maison à celle de ses robes, la seule couleur qu’elle tolère.

Pour le studio Amblin, une tête brûlée dans le style d’Eli Roth semblait garante du souffle de jeunesse et d’irrespect dont La prophétie de l’horloge (sur les écrans le 26 septembre) pouvait avoir besoin. Mais c’est surtout l’univers du réalisateur ainsi que ses références cinématographiques qui ont fait la différence. Depuis toujours, il est passionné par ce que l’humanité peut receler de pire et de meilleur, et surtout de la manière dont elle se comporte dans l’adversité… « Cette histoire, explique le réalisateur des terrifiants Cabin Fever (2002), Hostel (2005) et The Green Inferno (2013), raconte des choses terribles et interroge principalement votre capacité à surmonter des tragédies. Et puis je me suis toujours un peu identifié à Lewis… même si je ne suis pas orphelin, je me suis toujours senti exclu, étranger à mon entourage. Et Steven Spielberg m’a donné un conseil en or : « n’en fais pas des caisses avec les décors, laisse la place à l’imaginaire des spectateurs, laisse les faire une partie du travail afin qu’ils se l’approprient. » C’est exactement ce que j’ai voulu faire. »

Photo Universal Pictures 

La critique de film

Des frères en chemin vers l’humanité  

Charlie (Joaquin Phoenix) et Eli (John C. Reilly), les frères Sisters. DR

Charlie (Joaquin Phoenix) et Eli (John C. Reilly), les frères Sisters. DR

Le western est mort ! Combien de fois les amateurs du plus américain des genres, ont-ils entendu cette antienne ? Bien sûr, les grands maîtres que furent John Ford, Howard Hawks, Raoul Walsh ou Anthony Mann appartiennent désormais à l’âge d’or d’Hollywood et on se régale de leurs œuvres en… dvd. Mais le western est-il défunt pour autant ? A d’autres périodes, Sergio Leone ou Clint Eastwood ont réveillé la magie des grands espaces. Mais on affirme aussi souvent que c’est le public qui n’a plus envie de western. A ceux-là, il faut simplement suggérer d’aller sans délai voir Les frères Sisters.

Dans l’Oregon de 1851, Charlie, le plus jeune des frères Sisters, et Eli, son aîné, vivent dans un monde sauvage et hostile. Tueurs à gages, ils ont du sang sur les mains, celui de criminels comme certainement celui d’innocents. Ils n’éprouvent aucun état d’âme à tuer. Mais si le cadet semble né pour cela, Eli, lui, aspire de plus en plus à une vie normale. Ils sont, une fois encore, engagés par le Commodore pour rechercher et tuer un homme. Ce dernier, Hermann Kermit Warm, chimiste de son état, a découvert un procédé qui devrait permettre de satisfaire pleinement la fièvre de l’or qui agite alors l’Amérique. Un détective nommé John Morris est également sur les traces de Warm. De l’Oregon jusqu’en Californie, une traque implacable commence. Mais, pour les frères Sisters, ce sera aussi un parcours initiatique qui va éprouver le lien fraternel qui les unit…

Warm (Riz Ahmed) et Morris (Jake Gyllenhaal) vont s'associer. DR

Warm (Riz Ahmed) et Morris (Jake Gyllenhaal) vont s’associer. DR

A l’inverse de tous ses films précédents, Les frères Sisters ne repose pas, pour Audiard, sur un projet personnel. L’aventure est née d’une rencontre, en 2012 à Toronto (où il était venu présenter De rouille et d’os) avec le comédien John C. Reilly et Alison Dickey, son épouse productrice. Le couple lui a proposé de lire le roman éponyme (paru en 2011) de l’écrivain canadien Patrick deWitt dont ils détenaient les droits. Et c’est ainsi que le cinéaste français est entré dans l’univers du western.

Avec le film d’Audiard, on peut s’interroger sur ce qu’est devenu le western,  aujourd’hui. Le réalisateur d’Un prophète distingue  deux  tendances.  D’un côté, un versant néo-classique avec des films comme Appaloosa ou Open Range, en l’occurrence des films qui ont pour principe de réactiver une mythologie, avec une certaine révérence envers les  archétypes, les  paysages  etc.  De l’autre,  l’approche d’un Quentin Tarantino qui, entre ironie et  ultra‐violence,  applique les  codes de violence du cinéma contemporain au western.

Audiard, qui ne revendique pas un rapport érudit au genre même s’il a un faible pour Little Big Man (1970), Rio Bravo (1959) ou L’homme qui tua Liberty Valance (1962), a choisi, ici, une troisième voie: le  western  apaisé. Même si Les frères Sisters s’ouvre, dans une séquence de nuit, par des détonations et un incendie qui ravage une grange et met le feu à un cheval tandis qu’on entend Eli s’inquiéter : « Je ne rentre pas à pied ».

Dans ce film tourné en Espagne et en Roumanie, Audiard respecte de grands motifs du western comme le saloon, le « store », les grands espaces (y compris la découverte du Pacifique), la ruée vers l’or avec ses cantines (ou l’on goûte le bortsch) ou ses trappeurs mais le propos est toujours de nourrir un portrait sensible des frères Sisters. Car l’intrigue prend peu à peu les allures d’un conte macabre où deux enfants perdus dans la forêt, s’avancent vers quelque chose qui serait de l’ordre de la rédemption.

Un grand frère qui materne son cadet… DR

Un grand frère qui materne son cadet… DR

Bien sûr le cinéaste de Dheepan (inattendue Palme d’or à Cannes 2015) prend manifestement plaisir à détailler des séquences comme celle du saloon, propriété de Mayfield, une femme aussi masculine qu’inquiétante, celle où le chimiste Warm évoque son rêve utopiste de créer, au Texas, un phalanstère humaniste où la démocratie régnerait dans une société idéale ou encore celle où Charlie et Eli découvrent, dans un hôtel de San Francisco avec WC moderne et douche d’eau chaude, un monde qui change et auquel ils semblent soudain ne plus appartenir.

Clairement, ce qui passionne Audiard, c’est de creuser en profondeur deux personnages qui vivent la main sur le Colt et savent que si leur existence ressemble à un barillet vide, elle ne s’arrête jamais pour des tueurs. Charlie, tête brûlée hantée par un terrible drame familial, fait mine de ne pas vouloir regarder les choses en face alors que Charlie voudrait bien du passé faire table rase.

Si Audiard n’a pas tourné aux USA parce qu’il trouvait que les décors y étaient… trop impeccables, il a tourné en anglais et a tenu à embaucher d’admirables (et indispensables) comédiens américains. Joaquin Phoenix campe Charlie le tourmenté et le formidable John C. Reilly, un Eli qui se sent toujours en charge de son frère cadet. Riz Ahmed est Warm l’idéaliste et Jake Gyllenhaal Morris le dandy au sourire rassurant.

Morris, un détective de l'Ouest… DR

Morris, un détective de l’Ouest… DR

« Depuis combien de jours, on n’a pas essayé de nous flinguer ? » se demandent les frères Sisters. Cow-boys usés, ils vont alors devoir se parler et se dire enfin des choses tues depuis l’enfance. Au risque de mettre en danger leur liberté absolue mais dangereuse dans un Far West où la brosse à dents et le dentifrice acquis par Eli attestent aussi que le monde évolue…

Tandis qu’Eli pleure à chaudes larmes la mort de son cheval tout en étreignant une étole rouge cadeau d’une (mythique ?) dame de cœur, Audiard amène ces vieux gamins à l’abandon d’une violence originelle… Un tournant qui passera par un retour au bercail dans une ultime séquence qui permet aussi à Jacques Audiard de rendre hommage au western de la grande époque avec un plan qui renvoie directement au dernier plan de l’admirable Prisonnière du désert (1956) de John Ford…

Une œuvre magnifique à ne pas rater !

LES FRERES SISTERS Western (France – 1h57) de Jacques Audiard avec Jon C.Reilly, Joaquin Phoenix, Jake Gyllenhaal, Riz Ahmed, Rebecca Root, Allison Tolman, Rutger Hauer, Carol Kane. Dans les salles le 19 septembre.

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