Juste une image…

Umberto D
Pour Martin Scorsese, Umberto D. est la plus grande réussite de Vittorio de Sica: « Un grand film sur un héros du quotidien ». En 1951, le cinéaste italien, avec son fidèle Cesare Zavattini au scénario, met en scène l’un des chefs d’oeuvre du néoréalisme italien.
Modeste fonctionnaire à la retraite, Umberto Domenico Ferrari ne parvient plus à subvenir à ses besoins dans la Rome des années cinquante. N’ayant pour seul refuge qu’une pension en piteux état, le vieil homme occupe ses journées à trouver de quoi manger avec pour seul compagnon son chien Flyke. Lorsque sa propriétaire menace de l’expulser, Umberto n’a plus qu’à compter sur l’appui de Maria, la jeune femme de chambre qu’il a prise sous son aile…
Hospitalisé pour une fièvre persistante, le vieil homme fait semblant d’être pieux pour pouvoir être alité gratuitement plus longtemps à l’hôpital dont les infirmières sont des nonnes. De retour chez sa logeuse, il s’aperçoit qu’on a transformé sa chambre en salon et que son chien, gardé par Maria, a disparu.
Film préféré de son réalisateur, Umberto D. capte comme rarement la détresse d’un homme en proie à la solitude et à la misère sociale. Le cinéaste pensait que « l’histoire de ce vieux retraité […] et ses essais pathétiques et maladroits pour se réchauffer le cœur aurait une forme d’universalité propre à être comprise par tout un chacun. »
S’identifiant avec tendresse à ses héros, l’auteur du Voleur de bicylette (1948) observe le monde qui entoure Umberto D., sensible aux bruits, aux images, aux plus infimes détails de son environnement. Ce faisant, il emporte, s’appuyant sur une sublime dédramatisation, le spectateur dans ce que Zavattini définissait comme « le récit de la vie de quelqu’un à qui il n’arrive rien ».
De Sica a confié le personnage d’Umberto D. à Carlo Battisti, acteur non professionnel et professeur de linguistique à l’université de Florence, dont ce sera la seule apparition au cinéma. Il est admirable d’émotion contenue et de discrète fierté dans ce drame de la solitude, de la pauvreté et de la vieillesse. Une pierre d’angle du néoréalisme italien qui a une étonnante résonance contemporaine!
Umberto D.  est projeté le mardi 11 otobre à 19h30 au Palace, avenue de Colmar à Mulhouse. La séance est présentée et animée par Pierre-Louis Cereja.

© Photo DR

 

La critique de film

Quand les ultra-riches vomissent tripes et boyaux  

Yaya (Charlbi Dean) et Carl (Harris Dinckinson) sur le yacht.

Yaya (Charlbi Dean)
et Carl (Harris Dinckinson) sur le yacht. DR

Parce que le Festival de Cannes demeure un sommet du 7e art planétaire, on prête toujours une attention particulière à la récompense suprême décernée annuellement sur la Croisette. Cette année, donc, grâce au jury présidé par Vincent Lindon, le cinéaste suédois Ruben Östlund est entré, avec Sans filtre, dans le cercle très fermé des doubles Palmés. Cannes est un territoire où le réalisateur de 48 ans est déjà en pays de connaissance. On l’avait découvert, dans la section Un certain regard en 2014 avec Snow Therapy puis, en 2017, Östlund raflait tout bonnement la Palme avec The Square, satire corrosive des us et coutumes du monde de l’art contemporain…
Mais on le sait, pour avoir écumé le Festival pendant plus de trois décennies, les jurys cannois réservent volontiers d’étonnantes surprises. Excellente lorsque Milos Forman, en 1985, couronne Kusturica et son Papa est en voyage d’affaires au nez et à la barbe de Mishima, Pale Rider, Birdy ou Détective. Surprenante avec la Palme 92 au bien conventionnel Les meilleures intentions de Bille August. Bizarre lorsque Tim Burton choisit, en 2010, l’hermétique Oncle Boonmee du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul. Surfaite, l’an dernier, pour le furieux Titane de Julia Ducournau…
Dans ce contexte, Sans filtre tient quand même beaucoup, disons-le d’emblée, du pétard mouillé. Proclamé spécialiste du cinéma inconfortable voire dérangeant, le Suédois, pour son cinquième long-métrage, a choisi de raconter une histoire censée rentrer dans le lard du politiquement correct, en l’occurrence une charge violente contre les ultra-riches.

Le capitaine (Woody Harrelson) et son second (Arvin Kananian). DR

Le capitaine (Woody Harrelson)
et son second (Arvin Kananian). DR

Dans ce long film divisé en trois chapitres de durée inégale, tout commence dans les coulisses d’une Fashion Week. Un reporter télé interroge des mannequins hommes et leur fait successivement prendre la tête triste des images Balenciaga et celle joyeuse des images H&M. Parmi ces mannequins, se trouve Carl, solide gaillard blond, qui s’en va passer un casting… On retrouve ensuite Carl et son amie Yaya en train de finir de dîner dans un luxueux restaurant. Lorsque la facture est sur la table, les deux jeunes gens en viennent à se disputer pour savoir qui va payer, Carl notant qu’il a déjà réglé plusieurs fois les soirs précédents. Yaya, elle, observe que ce n’est pas « sexy de parler d’argent »
Dans le chapitre 2 intitulé Le yacht, on retrouve Carl et Yaya sur un yacht de luxe. Östlund a tourné sur le Christina O qui fut la propriété du milliardaire grec Aristote Onassis entre 1947 et 1975 et qui est désormais proposé à la location à partir de 620 000 euros la semaine par l’agence Morley Yachts. Si Carl et Yaya sont là, c’est parce qu’ils sont, outre des mannequins, des influenceurs (sans doute le « métier » le plus inepte du monde actuel!) et qu’ils ont gagné une croisière de rêve. A cet instant, on s’amuse enfin, le cinéaste détaillant avec une ironie mordante comment le conséquent personnel du bateau se met aux petits soins pour des clients pleins aux as…
« Je m’intéresse, dit le réalisateur, à nos réactions lorsque nous sommes gâtés. Par exemple, lorsque je prends l’avion, je me conduis différemment selon que je suis en classe affaires ou en classe économique. En classe affaires, je me pose, je lis plus lentement et je bois plus lentement tout en regardant les passagers qui se dirigent vers la classe éco. Il est presque impossible de ne pas être influencé par les privilèges dont on bénéficie. »

Quand les riches s'amusent: Dimitri (Zlatko Buric) et sa femme (Hanna Oldenburg). DR

Quand les riches s’amusent: Dimitri (Zlatko Buric) et sa femme (Hanna Oldenburg). DR

On touche ensuite au délire lorsque l’épouse d’un riche Russe ordonne que tous les employés du bateau vont aller se baigner en mer… Mais voilà que le capitaine (Woody Harrelson) refuse de sortir de sa cabine alors que le fameux « dîner du capitaine » approche. Et la météo ne va pas arranger les choses. La tempête va transformer le dîner de gala en festival de… vomissements ! Manière de mettre à mal des personnages à la richesse obscène ?
Mais les Monty Python avec Le sens de la vie (1983), William Friedkin avec L’exorciste (1973) ou Marco Ferreri avec La grande bouffe (1973) ont déjà tout dit sur ce qu’il faut retenir du vomissement sur grand écran. Et on ne prend même pas en pitié ces individus aux prises avec leurs tripes et leurs boyaux. Quant enfin les toilettes de bord libèrent des torrents de merde, on se dit que c’est assez. Et ce n’est pas le concours de citations de Marx, Lénine ou… Reagan entre le capitaine marxiste et le Russe capitaliste qui va nous faire changer d’avis.
Las, nous ne sommes pas au bout de nos peines ! Car, secoué par la tempête et attaqué par des… pirates, le yacht passe par le fond. C’est le début du chapitre 3 -Une île- où une poignée de rescapés (dont Carl, Yaya et Dimitri l’homme d’affaires russe) vont passer par la case Robinson Crusoë. Comme les ultra-riches ne sont pas foutus de se prendre en main, c’est Abigail, une employée responsable des toilettes du yacht, qui va prendre les rênes. La voilà promue capitaine. C’est elle qui décide qui fait quoi et surtout qui… mange.

Abigail (Dolly de Leon) sur l'île en compagnie de Paula (Vicki Berlin) et Charlbi Dean. DR

Abigail (Dolly de Leon) sur l’île en compagnie
de Paula (Vicki Berlin) et Charlbi Dean. DR

Östlund a raison de dire que le cinéma est intéressant lorsqu’il interpelle. Mais Sans filtre, dont la mise en scène n’offre guère de surprises, nous laisse plutôt de marbre. Qui sont d’ailleurs les ultra-riches ? Il y a bien le Russe qui affirme qu’il vend de la merde et un Anglais BCBG marchand d’armes qui regrette que les recommandations de l’ONU sur les explosifs individuels lui aient fait perdre 25 % de son chiffre d’affaires. Tous entourés de mémères hystériques ou ramollos. On reste sur sa faim, c’est le cas de le dire.
Le titre original du film, Triangle of Sadness, fait référence à un terme de chirurgie esthétique qui définit une ride entre les yeux. Comme celle qui s’est creusée sous mes lunettes au long du dernier Östlund. Il paraît, dit le film, que ça se soigne aisément avec du Botox…

SANS FILTRE Comédie dramatique (Suède – 2h29) de Ruben Östlund avec Harris Dickinson, Charlbi Dean, Woody Harrelson, Vicki Berlin, Henrik Dorsin, Zlatko Buric, Jean-Christophe Folly, Iris Berben, Dolly De Leon, Sunnyi Melles, Amanda Walker, Oliver Ford Davies, Arvin Kananian, Carolina Gynning, Ralph Schicha. Dans les salles le 28 septembre.

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