Juste une image…

Mood Love
En 2000, le Festival de Cannes programmait, dans sa compétition officielle, notamment Michael Haneke, Ken Loach, James Ivory, Nagisa Oshima, Olivier Assayas, les frères Coen, Lars von Trier, James Gray….  Pourtant, c’est le cinéaste chinois Wong Kar-wai qui fait le buzz. On annonce que son film, qui n’est pas encore achevé, sera un pur ravissement cinéphilique et une histoire d’amour parfaitement romantique…  Comme In the Mood For Love est présenté en toute fin de festival, on lui promettait le même sort que le Rosetta des frères Dardenne, dernier film de la sélection cannoise de 1999, couronné, dans la foulée, Palme d’or. En fait, il n’en sera rien et le jury présidé par Luc Besson couronnera Dancer in the Dark de Lars von Trier. Cependant le film de WKW est bien présent au palmarès avec le prix d’interprétation masculin attribué à Tony Leung et le Grand prix de la commission supérieur technique qui salue la sublime photographie du chef-opérateur Christopher Doyle…

L’an dernier, pour l’anniversaire de ses vingt ans, In the Mood for Love devait ressortir dans les salles dans une version restaurée. Mais le Covid et la fermeture des salles obscures sont passés par là…
Le mardi 14 décembre, le Ciné-Club du Palace a choisi de programmer In the Mood for Love , septième réalisation de Wong Kar-wai, pour se replonger, comme le disait l’affiche, dans « le film romantique ultime ».
Hong Kong,1962. Journaliste, M. Chow emménage avec sa femme dans un nouveau logement d’un immeuble habité par la communauté shangaiaise. Il y rencontre Mme Chan, ravissante jeune femme, secrétaire dans une société, qui vient, elle aussi, d’emménager avec son époux. Celui-ci, représentant d’une société japonaise, est régulièrement absent. Lui-même souvent seul, Chow (Tony Leung) passe de plus en plus de temps avec Chan (Maggie Cheung), jusqu’au jour ou les deux découvrent que leurs époux respectifs sont amants… Dès lors Chan et Chow essaient de comprendre comment cette histoire d’A (comme adultère) a pu commencer. A ce petit jeu, ils tomberont, eux aussi, amoureux l’un de l’autre.
Reprenant ses thèmes de prédilection – l’histoire d’amour avortée, la solitude, la difficulté d’exprimer ses sentiments, le temps qui passe et les souvenirs qui restent- Wong Kar-wai distille une mise en scène subtile et sensuelle où les corps s’aimantent et se séparent. Avec des couleurs saturées et des cadrages serrés qui rendent visibles une tension sensuelle latente, le film, sur une bande-son admirable, est un échange de regards furtifs et de désirs tus…
« Je savais, dira le cinéaste, que le film devait être comme une valse : deux personnes qui dansent ensemble, lentement… » Le spectateur, lui, n’a aucun mal à entrer dans la danse !
In the Mood for Love , le mardi 14 décembre à 19h30 au Palace, avenue de Colmar à Mulhouse. La séance sera présentée et animée par Pierre-Louis Cereja.

© Photos DR

La critique de film

Tout sur les mères  

Ana (Milena Smit) et Janis (Penélope Cruz) à la maternité. DR

Ana (Milena Smit) et Janis (Penélope Cruz)
à la maternité. DR

Pedro Almodovar est un maître. A quoi le reconnaît-on ? Au fait qu’on entre, dès les premiers instants, dans un univers qui nous semble, pour ses personnages, pour ses thèmes, pour ses couleurs, pour sa nationalité même, être familier. On est en pays de connaissance et on ne demande alors qu’à voir où le cinéaste veut nous entraîner.
Hiver 2016 à Madrid, Janis, photographe professionnelle, est en train de réaliser un shooting pour un magazine qui va consacrer un sujet à Arturo, anthropologue judiciaire. Janis et Arturo sympathisent et la photographe en profite pour évoquer une affaire qui lui tient à cœur. Un certain nombre de ses parents et de leurs amis ont été assassinés durant les heures noires du Franquisme et Janis sait, de bonne source, que les corps ont été ensevelis dans une fosse commune… C’est sur l’oreiller que Janis et Arturo poursuivent leur discussion sur la loi Mémoire historique, Arturo promettant de tout mettre en œuvre pour que des fouilles puissent être menées à bien et les corps des suppliciés rendus aux familles.
C’est ensuite une Janis enceinte et sur le point d’accoucher que l’on retrouve dans une maternité. Comme elle, une toute jeune fille, Ana, est en train de donner naissance à un enfant. Aux prises avec les douleurs de l’enfantement, les deux parturientes se soutiennent mutuellement. Janis : « C’était un accident mais je suis contente. Je ne regrette rien ». Et Ana de rétorquer : « Moi, si ».

Janis en pleine séance photo avec Arturo (Israel Elejalde). DR

Janis en pleine séance photo
avec Arturo (Israel Elejalde). DR

Avec Madres paralelas, Almodovar fait clairement le choix du mélodrame mais en construisant néanmoins un drame tendu autour de deux figures de mères dont les destins vont tragiquement se croiser. Janis, la quarantaine, affronte avec énergie, mais en solitaire, sa première maternité. Comme elle a toujours voulu être mère, elle décide de ne pas laisser passer cette opportunité. Plus encore, en femme libre, elle affranchit Arturo (qui se défile de toute manière par un « Je veux bien avoir un enfant mais là, ce n’est pas le bon moment ») de toute responsabilité face à l’enfant à venir…  A seulement 17 ans, Ana est, elle, démunie, apeurée et traumatisée face à cette future naissance. Pire, Teresa, la mère d’Ana, comédienne plus très jeune et qui va peut-être pouvoir décrocher le grand rôle de sa vie, ne lui est d’aucun secours. Face à cette mère imparfaite, sans instinct maternel, Ana se sent plus orpheline que jamais…
Dans la chambre d’hôpital, l’une et l’autre, la mère par vocation et la mère inopinée, vont se soutenir, Janis s’appliquant à transmettre sa joie et son enthousiasme à Ana. Quelques heures après l’accouchement, les deux nouvelles-nées sont placées en observation : celle de Janis à cause d’une insuffisance respiratoire extra-utérine et celle d’Ana à cause d’un faible taux de sucre dans le sang.

Ana et Janis entourent Cecilia. DR

Ana et Janis entourent Cecilia. DR

La chose peut sembler sans importance. Pourtant, elle bouleversera totalement les existences de Janis et d’Ana confrontées à la mort subite du nourrisson, aux analyses ADN pour déterminer qui est la mère biologique de l’enfant et surtout à la douleur de la perte, au silence et au mensonge, enfin au tourbillon d’émotions qui submergent Ana et surtout Janis placée face au vertige de la culpabilité et à la peur du vide.
Avec une photographie lumineuse de José Luis Alcaine, des décors d’intérieur aux couleurs fraîches, une bonne bande musicale d’Alberto Iglesias, Madres paralelas s’ajoute aux belles pages de l’univers almodovarien. Même si le côté foutraque, barré ou baroque de la période « Movida » appartient, lui, au passé. Le cinéaste peut aussi compter sur une belle interprétation avec la jeune Milena Smit (Ana), Israel Elejalde (Arturo) et Aitana Sanchez-Gijon (Teresa) mais c’est évidemment Penélope Cruz, dans sa petite cinquantaine rayonnante, qui porte Madres… sur ses épaules.
De En chair et en os (1997) à Douleur et gloire (2019) dans lequel elle jouait déjà une mère en passant par Tout sur ma mère (1999), Volver (2006) ou Etreintes brisées (2009), Penélope Cruz s’est installée, avec grâce et aisance, dans le cinéma d’Almodovar. Ici, l’Espagnol lui confie assurément, avec Janis, l’un de ses personnages les plus complexes. « Je crois, dit le cinéaste, que c’est la situation la plus difficile dans laquelle j’ai mis un personnage jusqu’à présent (avec celle du personnage d’Elena Anaya dans La Piel que habito). De par l’originalité et la noirceur des péripéties du personnage, ce n’était pas évident de donner à Penélope Cruz des références tirées de la vraie vie. La diriger a été un processus minutieux pendant lequel j’avais besoin qu’elle se donne à moi comme dans un état d’hypnose. »

Des femmes marchant vers un lieu de mémoire. DR

Des femmes marchant
vers un lieu de mémoire. DR

Evoquée au début du film lors de la première rencontre entre Janis et Arturo, l’histoire des charniers franquistes et de la loi Mémoire historique était, de l’aveu d’Almodovar, beaucoup plus présente dans les premières versions du scénario. Mais le réalisateur a craint que ce drame ne phagocyte le reste de Madres paralelas. Du coup, on ne retrouve cette tragédie historique qu’à la fin du film lorsque l’ONG pour laquelle travaille Arturo, entreprend les fouilles pour mettre au jour la fosse commune et permettre ainsi aux familles des victimes de pouvoir donner une sépulture digne aux disparus et d’avoir des pierres tombales pour y inscrire les noms des êtres chers… Aujourd’hui, constate le réalisateur, le côté tragique du passé espagnol -la guerre civile- entre dans une zone d’apaisement et d’émotion. Il montre cependant les parents des victimes s’allongeant au fond de la fosse commune vidée et adoptant la posture dans laquelle ont été retrouvés les corps, comme un hommage des vivants aux morts. Parmi les proches restés au bord du charnier, se trouve Ana, Janis et la petite Cecilia. C’est un plan de la fillette regardant vers le fond de la fosse qui termine le film. Un regard vers l’avenir pour ne pas oublier la barbarie…

MADRES PARALELAS Drame (Espagne – 2h) de Pedro Almodovar avec Penélope Cruz, Milena Smit, Aitana Sanchez-Gijon, Israel Elejalde, Rossy de Palma, Daniela Santiago, Julieta Serrano, Ainhoa Santamaria. Dans les salles le 1erdécembre.

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