Juste une image…

 

Tombe les Filles

On peut dire, sans crainte de se tromper, que Woody Allen est dans une belle panade. Aux Etats-Unis, il est désormais « tricard ». D’ailleurs, il attend toujours de voir A Rainy Day in New York, son dernier film, sortir sur les écrans d’outre-Atlantique. Et même ses interprètes, Timothée Chalamet et Rebecca Hall, le lâchent en rase campagne, annonçant qu’ils reverseraient leur salaire à des associations venant en aide aux victimes de violences sexuelles. Si, jusque là, l’auteur de Manhattan et Annie Hall semblait plutôt épargné par les répercussions de l’affaire Weinstein et le mouvement #MeToo, les accusations de sa fille adoptive Dylan Farrow jettent le cinéaste dans la cage aux lions. En effet, l’Américaine de 32 ans affirme que Woody Allen l’a agressée sexuellement lorsqu’elle avait 7 ans…
Si la justice aura à se pencher sur le dossier et à déterminer les responsabilités, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur cette « justice » médiatico-sociétale qui, aux USA, tranche les têtes, il faut bien le dire, avec une certaine aisance. Des comédiennes qui ont joué dans des films d’Allen versent aujourd’hui la poubelle sur lui, parlant de honte et de regrets. Peut-être sont-elles tout bonnement inquiètes de passer dans la grande lessiveuse hollywoodienne qui lave plus blanc que blanc?
Admettons qu’Allen, 83 ans, ne soit pas un parangon de vertu. Est-ce pour autant que son cinéma devient médiocre, voire immonde ? Alors, on ose dire, ici, que Woody Allen nous a beaucoup fait rire, rêver, songer, réfléchir, vibrer avec ses films. D’ailleurs, on a bien envie de revoir Tombe les filles et tais-toi réalisé en 1972 (par Herbert Ross sur un scénario d’Allen) et qui sort, en version restaurée, le 19 juin.
Woody Allen y incarne Allan Felix qui vient juste de divorcer. Linda (Diane Keaton) et Dick (Tony Roberts), ses amis, essaient de le convaincre de trouver quelqu’un avec qui sortir. Allan est d’accord et reçoit des conseils dans ce sens de la part du fantôme de Humphrey Bogart qu’il est seul à voir et à entendre. Dans Play It Again Sam (en v.o.), on entend des répliques comme « On dit que le viol est le rêve secret d’une femme ! » (Allan Felix) — « Ça doit dépendre du violeur, je suppose. » (Linda)… Admettons aussi que ce sont des dialogues simplement inimaginables aujourd’hui !
Ah, dernière (bonne) nouvelle : Un jour de pluie à New York, distribué chez nous par Mars Films, sera sur les écrans français le 18 septembre prochain.

© Photo DR

La critique de film

Destination Zgierz, un voyage drôle et triste  

Adam (Arthur Igual) et Anna (Judith Chemla), un couple parisien en partance... DR

Adam (Arthur Igual) et Anna (Judith Chemla),
un couple parisien en partance… DR

Un proverbe polonais affirme : « Si tu vas en guerre, prie une fois ; si tu vas en mer, prie deux fois ; si tu vas en mariage, prie trois fois ». Combien de fois, Anna avait-elle prévu de prier en partant à la recherche de ses racines en Pologne ?
Même s’ils ont bien du mal à « couper le cordon » avec leur tout jeune fils et sans doute encore plus de mal à le confier à ses grands-parents (la liste des consignes est déjà un bel élément de comédie), Anna et Adam, jeune couple de Parisiens aux origines juives polonaises, partent pour la première fois de leur vie en Pologne. Ils ont été invités à la commémoration du 75e anniversaire de la destruction de la communauté du village de naissance du grand-père d’Adam. Si Adam n’est pas vraiment emballé par ce voyage, Anna, elle, est surexcitée à l’idée de découvrir la terre qui est aussi celle de sa grand-mère. Enfin… d’après le peu qu’elle en connaît.
Lune de miel va donc raconter, sur le ton d’une fantaisie mâtinée de gravité, un voyage à la recherche des origines d’un jeune couple qui, s’il a bien décidé de partir, n’est pas tout à fait d’accord sur la marche à suivre. Pour cette première mise en scène, Elise Otzenberger s’est appuyée sur du vécu. Car le voyage en Pologne a bien eu lieu en 2009. Dans la même petite ville près de Lodz, avec le même cimetière et le même rabbin pour diriger la cérémonie. La cinéaste et son mari avaient posté des messages sur des sites de recherche mettant en relation des descendants de certains shtetls… C’est là qu’ils ont été contactés par une Polonaise, non-juive, de Zgierz. Elle s’était passionnée pour l’histoire de la communauté juive de son village et s’était mise en tête d’organiser cette commémoration…

A la découverte d'un pays... DR

A la découverte d’un pays… DR

Si Lune de miel repose donc sur des éléments autobiographiques forts et précis et si, au départ, la réalisatrice était encombrée par la volonté d’être fidèle à ce voyage, elle a cependant fait le pari de la fiction, notamment en intégrant dans le récit le personnage de la mère d’Anna, délicieusement incarnée par Brigitte Roüan. Et, tout en jouant le jeu de la fiction, Elise Otzenberger s’est s’appliquée à conserver son cap, en l’occurrence parler de l’absence, du fait de ne pas vraiment trouver ce qu’on est venu chercher…
Ce voyage dans « les sensations des ancêtres », comme s’écrie Anna, s’articule autour de deux grands temps. La première partie, colorée et portée par les Polonaises de Chopin, repose sur les fantasmes d’Anna sur la Pologne. On goûte cette déambulation, composée de savoureuses notations, dans Cracovie lorsqu’Adam et Anna entrent dans un magasin de lingerie, qu’il est question de saucisses de porc ou que, dans un restaurant, le ton monte autour de la recette du bortsch… Lorsqu’Adam et Anna prennent la route en voiture pour ce village dont ils ne savent rien, le voyage devient une expédition. Sur laquelle, de jeunes autochtones, très amateurs de vodka, posent un regard rigolard…
Lune de miel joue alors sur plusieurs registres d’émotions, allant de la drôlerie au pur malaise, notamment avec la « disneylandisation de la Shoah » et son petit business comme dans ce marché où l’on remarque des poupées de rabbin tenant des billets de banque, où se côtoient ménorah et croix gammée !

Quand la famille débarque en Pologne... DR

Quand la famille débarque en Pologne… DR

Si les images de la chef-op Jordane Chouzenoux sont d’abord foisonnantes et chaudes, elles virent à des tonalités plus grises lorsque le film, aux accents du standard Hava Naguila, aborde sa seconde partie. C’est alors le temps des prières dans le cimetière tandis que le kantor entreprend la litanie des camps, faisant se lever les ombres terribles d’Auschwitz, Dachau, Maidanek, Treblinka. Un cimetière où manquent nombre de pierres tombales. Elles ont servi -sic- à réaliser la terrasse de la maison polonaise juste en face… Et puis, l’émotion est encore au rendez-vous tant avec la séquence où une guide explique la Shoah à des écoliers dans le cimetière de Cracovie. Pour ce moment, Elise Otzenberger a renoncé à employer une comédienne, confiant le « rôle » à Evelyn Askolovich, une authentique rescapée des camps de la mort, déportée enfant à Bergen Belsen. Enfin, il y a le face-à-face entre Anna et sa mère autour des douloureux silences sur le passé et le souci de pouvoir enfin se projeter dans une histoire commune. Une douleur encore plus prégnante lorsque mère et fille arrivent à l’adresse de la maison de leur babouchka…

Après la cérémonie au cimetière... DR

Après la cérémonie au cimetière… DR

Auteur du scénario, de l’adaptation, des dialogues et de la réalisation, Elise Otzenberger donne, avec Lune de miel, une comédie où la question de la mémoire distille une délicate mélancolie. La cinéaste a trouvé avec Arthur Igual et Judith Chemla, deux comédiens attachants pour incarner ce couple qui, parfois, s’engueule. « Putain, j’ai épousé un Juif antisémite ! » lance Anna tandis qu’Adam rétorque : « Moi, j’ai épousé Rabbi Jacob… », les deux convenant in fine : « On est quand même plus Juifs que polonais ! »

LUNE DE MIEL Comédie dramatique (France – 1h28) d’Elise Otzenberger avec Judith Chemla, Arthur Igual, Brigitte Roüan, Isabelle Candelier, Antoine Chappey, André Wilms. Dans les salles le 12 juin.

RENCONTRE Elise Otzenberger : « Le défi, c’était de parler de l’absence »

Elise Otzenberger« A la base, le film est très proche de ce qui m’est arrivé dans la vraie vie… » Dans l’agréable restaurant des Jardins de Sophie qui accueillait le dîner de clôture des Rencontres du cinéma de Gérardmer, Elise Otzenberger savourait le bel accueil réservé à son premier film lors de la dernière projection des Rencontres 2019. La cinéaste a fait ses débuts au théâtre classique avant d’aller des pièces du répertoire vers le Café de la Gare où elle monta, en 2007, son spectacle/monologue Mon Hollywood… Cher Monsieur Spielberg. Au cinéma, elle débuta chez Jugnot dans Meilleur espoir féminin avant de jouer chez Salvadori, Chatilliez, Eleonore Faucher ou Lou Ye. Mais, aujourd’hui, ce sont les projets de réalisation qui occupent Elise Otzenberger : « J’ai toujours écrit mais j’ai mis du temps à rendre cette activité aussi professionnelle que le jeu. Et puis le souvenir de ce voyage à Zgierz m’est apparu comme une évidence : c’est cela qu’il fallait raconter ! » Le voyage a duré trois semaines : « C’était juste quelques semaines après notre mariage. Donc, c’était une lune de miel… Mais, je vous rassure, on est allé ailleurs après ! »
Avec un large sourire, la réalisatrice confie : « Je me sens superpolonaise. Il y a des trucs, des images, les sensations de mes ancêtres qui remontent. Je retrouve en fait la Polonaise qui est en moi… » A travers son film, la jeune femme évoque des obsessions familiales : « Mes parents étaient complètement athées. La religion n’était pas une préoccupation. Mais quand même avec une transmission forte de l’identité juive, très axée sur la Shoah. » « Le défi du film, souligne la cinéaste, c’était de parler de l’absence. Tout en ayant de la fantaisie là où on l’attend pas forcément. » Grâce à Judith Chemla, le personnage d’Anna développe un côté « complètement au taquet » bienvenu… Elise Otzenberger : « C’est de voir Judith dans Camille redouble qui a déclenché mon envie. C’est une comédienne qui a beaucoup de naturel et de sincérité. Elle a un tempérament comique très fort et en même temps un visage très émouvant ».

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