Juste une image…

Forbans Nuit

Lorsqu’au milieu des années cinquante, Jules Dassin arrive à Londres, il est très amer et presque désespéré… Il vient en effet d’être contraint de quitter les Etats-Unis, son pays natal, sous la pression de la funeste « chasse aux sorcières » menée contre les artistes d’Hollywood suspectés d’être membres du Parti communiste. Dénoncé par son ancien ami, le cinéaste Edward Dmytryck à la tristement célèbre Commission des activités anti-américaines, Dassin suit le conseil (avisé) du mythique producteur Darryl F. Zanuck et s’envole donc pour la capitale britannique où il va mettre en scène, en 1950, ce classique du film noir qu’est Les forbans de la nuit.
Petit truand paranoïaque et mégalomane, plus ambitieux qu’intelligent, Harry Fabian œuvre comme rabatteur pour le compte de Phil Nosseross, patron du Silver Fox, une boîte de nuit du quartier de Soho, à Londres. Dans l’espoir de faire rapidement fortune, il décide d’organiser des combats de lutte gréco-romaine. Un vieux lutteur, le Grand Gregorius, et la femme de son patron, qui tous deux poursuivent leur propre chimère, l’aident à trouver des fonds. Mais Harry s’attaque au monopole de Kristo. Et celui-ci, qui se trouve être le père de Gregorius, n’entend pas que quelqu’un d’autre le concurrence sur ce terrain…
Pour Jules Dassin, Night and the City est un film-charnière dans une carrière qui comprend trois grands moments. Le premier, c’est la période américaine qui s’ouvre au début des années 40 et durant laquelle le cinéaste travaille pour des majors comme Metro Goldwyn Mayer, Universal ou la Fox et réalise des films « de commande » qui porte pourtant sa signature comme The Affairs of Martha (1942), Le fantôme de Canterville (1944) où il dirige Charles Laughton, Les démons de la liberté (1947) avec Burt Lancaster en tête d’affiche, La cité sans voiles (1948) ou Les bas-fonds de Frisco (1949).
Avec le thriller La cité sans voiles et le film social Les bas-fonds de Frisco, Jules Dassin brosse aussi le portrait sans fard de deux villes : New York et San Francisco. Il poursuivra dans cette voie en montrant, dans Les forbans de la nuit, un Londres sombre, froid, embrumé et peu aimable qui fit grincer les dents des autorités de la ville… Et Dassin poursuivra ce voyage dans les villes avec, à Paris en 1955, l’unique film de sa courte période française : Du rififi chez les hommes, archétype du polar « à la française » en vogue alors dans les salles de chez nous.
Enfin, la dernière partie de la carrière de Dassin se déroulera sous le soleil de la Grèce et de la Méditerranée et dans l’amour de Mélina Mercouri, son actrice, sa femme, son inspiratrice et son Aphrodite. Avec elle, il signera notamment Jamais le dimanche (1960) qui vaudra à la future ministre grecque de la Culture, un prix d’interprétation au festival de Cannes.
Avec Night and the City, Jules Dassin (1911-2008) réalise un authentique film noir dans la mesure où il développe autant les thèmes du genre (la ville, lieu du crime et de la corruption ou l’incertitude et la faiblesse du héros masculin) qu’une esthétique très caractéristique avec ses ombres et ses lumières, son montage nerveux ou ses cadrages claustrophobiques…
Pour servir son propos, le cinéaste peut aussi s’appuyer sur le prodigieux Richard Widmark (photo) qui compose, avec cet Harry Fabian apeuré et rusé, l’un de ses personnages névrosés les plus célèbres. A ses côtés, même si son rôle n’est pas immense, on remarque évidemment la magnifique Gene Tierney (photo), Herbert Lom (photo) en mafieux mais aussi, dans le rôle de Gregorius, Stanislaus Zbyszko (photo), un vrai catcheur qui apporte une authenticité remarquable à cette œuvre dure et violente, récit poignant de la fuite incessante et désespérée d’un paumé en quête d’une seconde chance…
Les forbans de la nuit, un film aujourd’hui rare sur les grands écrans, est une perle noire !
Dans le cadre du Ciné-Cycles du Palace, avenue de Colmar à Mulhouse, Les forbans de la nuit est projeté le mardi 26 novembre à 19h30. La séance sera présentée et animée par Pierre-Louis Cereja.

© Photo DR

La critique de film

Le rude combat d’un militaire épris de justice  

Jean Dujardin, très sobre en colonel Picquart. DR

Jean Dujardin, très sobre en colonel Picquart. DR

En ce sinistre jour de 1895, le ciel est bas sur Paris et c’est une lumière grise qui se reflète dans les flaques d’eau de la cour de l’Ecole militaire… Dans un vaste plan d’ensemble, la caméra de Pavel Edelman, directeur de la photo de longue date de Roman Polanski, panoramique lentement sur les troupes alignées. De loin, une escouade avance, entourant le capitaine Alfred Dreyfus. Bientôt, il s’entendra accuser de haute trahison, condamné à la déportation à Cayenne. Tandis qu’on dégrade Dreyfus, que ses galons jonchent le sol, au loin, dans l’assistance, un officier avec ses jumelles observe. C’est Marie-Georges Picquart. Et il commente la scène pour ses collègues, y voyant « un tailleur juif qui pleure tout son or qui va à la poubelle… » Alors que, derrière les grilles, la foule haineuse aboie contre Dreyfus, celui-ci lance : « Soldats, on dégrade un innocent ! »
Avec cette séquence puissante qui ouvre J’accuse en réunissant d’emblée les deux figures centrales de ce drame historique, Roman Polanski plonge le spectateur dans ce qui apparaît rapidement comme un palpitant thriller. Pour écrire son film, Polanski s’est appuyé sur le livre D. – An Officer and a Spy que l’auteur britannique Robert Harris a consacré, en 2013, à l’affaire Dreyfus. Or, c’est Robert Harris, qui a collaboré au scénario de J’accuse, qui a également écrit celui de The Ghost Writer (2010). Et on ne peut s’empêcher de songer à ce thriller anglais dans la manière dont Polanski mène, ici, son récit.
Car c’est bien Georges-Marie Picquart qui est le personnage principal de J’accuse. C’est lui qui va, peu à peu, à l’instar du prête-plume (incarné par Ewan McGregor) dans The Ghost Writer, tirer, avec bien des difficultés, les fils d’une « sale affaire ». D’emblée, on se passionne pour l’enquête menée par ce limier qui n’avait strictement aucune raison de vouloir blanchir Dreyfus…

Alfred Dreyfus (Louis Garrel) devant ses juges. DR

Alfred Dreyfus (Louis Garrel)
devant ses juges. DR

Le portrait de Marie-Georges Picquart (1854-1914) est loin d’être hagiographique. Avec ses airs d’Hercule Poirot de province quand il se met en bourgeois, Picquart n’est pas un personnage spécialement attachant. Né à Strasbourg et d’origine lorraine, cet ardent catholique était aussi profondément antisémite. A Dreyfus, son élève à l’école militaire, qui l’interpelle à propos de sa notation, Picquart lâche qu’il n’aime pas les juifs mais certifie qu’il ne laisse jamais ses « sentiments affecter son jugement ». De fait, c’est au fil de sa minutieuse enquête, à partir du fameux « bordereau », que Picquart, nommé à la tête des Renseignements militaires, s’avisera que Dreyfus est innocent et qu’Esterhazy est le traître…
Certains historiens, comme Vincent Duclert, l’un des grands spécialistes de l’affaire Dreyfus, contestent l’image que Polanski donne du colonel Picquart, notamment parce que l’héroïsation de Picquart relègue Dreyfus à un état de « simple » victime… Or l’historien constate que Dreyfus fit montre, comme en attestent ses correspondances avec sa femme Lucie et son frère Mathieu, d’un courage manifeste d’officier républicain et d’une grande capacité de résistance…
Polanski prend sans doute des libertés avec l’histoire pour mener à bien une œuvre qui, à l’évidence, transpire son ADN. Car le jeune Roman connut les ghettos de Pologne, l’extermination nazie et, plus généralement, les affres de l’antisémitisme. On comprend donc assez aisément ce qu’il peut partager avec Dreyfus…

Picquart et le commandant Henry (Gregory Gadebois). DR

Marie-Georges Picquart
et le commandant Henry (Gregory Gadebois). DR

Si, pendant les douze années qu’elle dura, l’affaire Dreyfus déchira profondément la France, provoquant ce qui fut sans doute le plus grand scandale de la fin du 19e siècle, le J’accuse de Polanski a choisi, à l’image du jeu remarquable de Jean Dujardin, la sobriété. Point ici d’actions percutantes mais bien la solide (et angoissante !) routine de l’Armée. Lorsque Picquart quitte les sombres bureaux (beau travail de décoration) d’un service où s’activent des gratte-papiers inquiétants et qu’il tente lentement (et au péril de sa carrière, voire de son existence) de convaincre la hiérarchie militaire de la forfaiture frappant Dreyfus, il se heurte à de vieilles badernes déterminées à étouffer toute volonté de rouvrir le dossier du juif Dreyfus, injustement condamné. Avec un petit sourire condescendant, le général Gonse traite Picquart de « sentimental » et s’étonne : « Qu’est-ce que ça peut vous faire qu’un juif soit coincé sur un îlot ? » Et Polanski nous met face à ce qui apparaît alors comme le pire de l’ignominie et de l’injustice !
Pour servir son propos, ce dinosaure de Polanski (86 ans) peut s’appuyer sur une fameuse et impressionnante galerie de comédiens qu’il faudrait tous citer. On a déjà dit que Dujardin en Picquart est à son meilleur niveau dans J’accuse et on apprécie aussi la superbe prestation de Grégory Gadebois qui fait du commandant Henry un homme dévoué totalement à la cause militaire au point de commettre une monstruosité.
Quant à Alfred Dreyfus, le fils de Mulhouse où il est né le 9 octobre 1859, il est vrai qu’il n’apparaît pas longtemps dans le film. Mais ses comparutions devant le Conseil de guerre sont pathétiques quand il tente d’étouffer des sanglots. Porté par un Louis Garrel, méconnaissable mais habité, Dreyfus apparaît comme un solitaire perdu face à l’implacable antisémitisme de l’état-major. Mais Polanski lui offre pourtant une scène sublime, peut-être le plus beau plan du film. Tandis qu’on passe les fers aux pieds de Dreyfus dans sa hutte de l’île du Diable, le cinéaste réalise un travelling sur un gisant (Pasolini fit le même dans Mamma Roma) qui renvoie à La lamentation sur le Christ mort, le célèbre tableau d’Andrea Mantegna…

Quand Emile Zola lance son fameux cri dans "L'Aurore". DR

Quand Emile Zola lance son fameux cri
dans « L’Aurore ». DR

Même s’il ne fut jamais dreyfusard et même s’il n’a jamais rencontré Emile Zola (comme le filme cependant Polanski), Picquart, épris de vérité, pourrait partager néanmoins les mots de l’écrivain à la fin de son célèbre article dans L’Aurore du 13 janvier 1898: « Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour ! »
Aimer ce J’accuse (primé à la Mostra de Venise) ne revient pas à exonérer son réalisateur des dossiers dont il doit répondre, ni valider les violences sexuelles faites aux femmes, pas plus que le maccarthysme néo-féministe actuel.
Mais ce drame remarquablement mis en scène qui mérite absolument d’être vu, est une œuvre salubre qui, en dénonçant l’antisémitisme, évoque aussi clairement le temps présent. Et il n’est toujours pas vain de dire aujourd’hui encore qu’Alfred Dreyfus est un héros juif.

J’ACCUSE Drame (France – 2h13) de Roman Polanski avec Jean Dujardin, Louis Garrel, Grégory Gadebois, Emmanuelle Seigner, Hervé Pierre, Wladimir Yordanoff, Didier Sandre, Melville Poupaud, Eric Ruf, Mathieu Amalric, Laurent Stocker, Vincent Perez, Michel Vuillermoz, Vincent Grass, Denis Podalydès, Damien Bonnard, Laurent Natrella, Bruno Raffaelli, André Marcon. Dans les salles le 13 novembre.

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