Juste une image…

Kursk

Le 10 août 2000, le Kursk, sous-marin nucléaire de deux fois la taille d’un Boeing 747 et d’une surface égale à celle d’un terrain de football, fleuron « insubmersible » de la flotte du Nord russe, appareille pour prendre part à des manœuvres en mer. Celles-ci, d’une ampleur sans précédent depuis dix ans, réunissent trente navires de surface et trois sous-marins. Deux jours plus tard, deux explosions internes, si puissantes qu’elles sont enregistrées par des sismographes jusqu’en Alaska, envoient le Kursk au fin fond des eaux arctiques de la mer de Barents. Au moins vingt-trois des cent dix- huit hommes d’équipage réchappent aux flammes. C’est le début d’une incroyable course contre la montre…
Durant les neuf jours qui suivent, le monde entier est en émoi tandis que les opérations de sauvetage échouent et que l’aide internationale est écartée. Le sort des marins survivants réunis dans le neuvième compartiment à l’arrière du sous-marin, est en jeu.
Dans A Time to Die: The Untold Story of the Kursk Tragedy paru en 2002, le journaliste Robert Moore (qui fut notamment correspondant à Moscou de la télévision britannique durant la chute de l’Union soviétique) dissèque scrupuleusement les différentes expertises scientifiques ainsi que chaque instant des dernières heures déchirantes des sous-mariniers condamnés.
« Je ne connaissais que très superficiellement la tragédie du Kursk, se souvient Thomas Vinterberg, le réalisateur.Mais la chose qui m’était restée de la couverture médiatique, c’était ces coups frappés contre la coque du Kursk. Ces appels au secours. Cofondateur du mouvement danois Dogme 95 et réalisateur de Festen (1998) ou La Chasse (2012), Vinterberg initie généralement ses projets et signe lui-même ses scénarios. « Kursk était une invitation de son interprète principal, Matthias Schoenaerts, avec qui j’avais travaillé sur Loin de la foule déchaînée (2015). Il m’a demandé de lire le scénario et, l’imaginant dans le rôle principal, ça m’a semblé tout à fait cohérent. »
« Le scénario de Robert Rodat était brillant en soi, poursuit le cinéaste, et faisait écho au thème universel du temps qui vient à manquer, (auquel nous sommes tous confrontés un jour ou l’autre. Le film touche évidemment à des questions politiques et contient une belle histoire d’amour. Mais c’était surtout une occasion essentielle de parler du temps qui s’enfuit. Il y a de la bravoure dans la façon dont ces gens font face au fait de devoir dire adieu. J’ai trouvé ça déchirant et magnifiquement dépeint dans le scénario. Après l’avoir lu, je n’ai jamais douté. »
Racontée de trois points de vue distincts : celui des militaires, des autorités gouvernementales et des civils, l’histoire du Kursk réunit, en tête d’affiche, le Belge Mathias Schoenaerts, la Française Léa Seydoux, l’Anglais Colin Firth, l’Autrichien Peter Simonischek (qui tenait le rôle-titre de Toni Erdmann en 2016) et le Suédois Max von Sydow. Kursk, qui renoue avec le genre du film-catastrophe, distribué par EuropaCorp, sera sur les écrans le 7 novembre.

© Photo Mika Cotellon

La critique de film

Zain et ses beaux rêves d’ailleurs  

Zain (Zain Al Rafeea), un gamin qui ne veut pas s'en laisser compter. DR

Zain (Zain Al Rafeea), un gamin
qui ne veut pas s’en laisser compter. DR

Menotté, regard noir et visage sombre, un gamin marche, entre des policiers en tenue camouflée, vers la salle d’audience d’un tribunal. Zain El Hajj, douze ans, attaque Selim et Souad, ses parents, en justice, leur reprochant de l’avoir mis au monde. Au président qui lui demande pourquoi il est détenu à la prison pour mineurs de Roumieh, Zain répond qu’il purge une peine de cinq ans de prison pour des « enfantillages »

Avec Capharnaum, présenté en compétition officielle au dernier Festival de Cannes, la réalisatrice libanaise Nadine Labaki signe le portrait souvent terrifiant d’un gamin qui vit la plupart de son temps dans les rues de Beyrouth. Très vite, on est persuadé que ce petit garçon va gagner l’une des  belles places dans la grande galerie des enfants au cinéma où il rejoindra le pathétique Kid (1921) de Chaplin, Antoine Doinel, le mal-aimé des 400 coups (1959) de Truffaut, Billy Casper, autre mal-aimé dans Kes (1969) de Loach ou encore les petits cireurs de chaussures du Sciuscia (1946) de De Sica…

Révélée en 2007 par Caramel, belle évocation, autour d’un salon de coiffure de Beyrouth, des amours et des désirs d’un petit groupe de femmes, Nadine Labaki, pour son troisième long-métrage, revient donc dans sa ville natale qu’elle filme, d’entrée, par une imposante plongée sur les quartiers populaires de la capitale libanaise. Une plongée qui a valeur métaphorique puisque c’est là, tout au fond de la cité, que Zain se débat avec la rudesse du monde. Un monde où d’ailleurs la guerre n’est pas loin, notamment dans les jeux des enfants qui se poursuivent et s’affrontent avec des AK47 en bois. Mais Zain n’a guère le temps de s’amuser. Alors que le bus de ramassage scolaire passe régulièrement à côté de lui, Zain travaille comme livreur pour Assaad, trimballant de lourdes bouteilles de gaz ou des bidons d’eau ou trafiquant du « jus de chaussettes », en l’occurrence du Tramadol, un antalgique dérivé des opiacés, dilué dans de l’eau et vendu, par gorgée, aux passants…

Les parents de Zain devant le tribunal. DR

Les parents de Zain devant le tribunal. DR

A la maison, c’est aussi le capharnaum qui règne. Selim et Souad ont bien du mal à gérer et à nourrir leur demi-douzaine de marmots qui, la nuit, se serrent sur des matelas posés au sol. Dans cette promiscuité, Zain, prématurément adulte, suit avec anxiété, l’évolution de sa sœur Sahar. Une tache de sang sur le drap et voilà Zain qui va tout faire pour cacher que Sahar est désormais une femme car il sait trop bien que ses parents l’offriront immédiatement en mariage à Assaad pour s’assurer de la bienveillance de leur loueur. « Au moins, dit le père, elle dormira dans un grand lit. Et avec une couverture… »

Si Capharnaum dépeint une réalité crue et dérangeante, on peut cependant trouver que l’action en justice de Zain contre ses géniteurs semble, elle, assez irréelle. « La plainte de Zain contre ses parents, explique la cinéaste, représente un geste symbolique au nom de tous les enfants qui, n’ayant pas choisi de naître, devraient pouvoir réclamer à leurs parents un minimum de droits, au moins celui de l’amour. J’ai tout de même tenu à ce que le procès soit crédible, à travers l’intervention des télés et des médias qui permettent à Zain d’arriver à ce tribunal. »

Nadine Labaki aborde, ici, de multiples thèmes : les immigrés clandestins, l’enfance maltraitée, les travailleurs immigrés, la notion de frontières et leur absurdité, la nécessité d’avoir un papier pour prouver son existence, le racisme, la peur de l’autre… Fort heureusement, en s’appuyant sur un récit rythmé (sauf peut-être pendant une quinzaine de minutes dans la seconde partie du film) et une caméra mobile, la réalisatrice se concentre toujours sur le périple de Zain.

Zain et la petite Yonas (Treasure Bankolé). DR

Zain et la petite Yonas (Treasure Bankolé). DR

Croisant, dans un bus, l’étonnant et un peu minable Cafardman, très lointain « cousin » de Spiderman, Zain le suit dans un Luna Park. Il va y croiser Rahil, une sans-papiers éthiopienne, qui survit comme dame-pipi dans des toilettes où elle cache, en journée, Yonas, son bébé. Dans un éternel besoin de survie, Zain va se rapprocher d’eux, devenir une manière de second enfant de Rahil et surtout le grand frère de la petite Yonas qu’il va complètement prendre en charge alors que sa mère sera arrêtée par la police…

« Tu t’en sers pour mendier ? » demande la jeune Mayssoun à propos du bébé… C’est cette même jeune mendiante, prête à lui laisser son business, qui instillera dans l’esprit de Zain son rêve merveilleux, celui de partir en Suède sur un bateau avec de jolies lumières. « En plus, là-bas, explique Mayssoun, les enfants meurent de mort naturelle ». Zain fera sienne cette chimère, ajoutant: « Tu peux même pisser du balcon. Personne ne dit rien! »

Au cœur de cette fiction qui a, par bien des aspects, une dimension documentaire, émerge évidemment le jeune Zain Al Rafeea qui impose, avec sincérité et une énergie mêlée de tristesse et de lassitude, un personnage de gamin des rues à la langue bien pendue. Il donne du « fils de pute » à tour de bras mais il est vrai aussi que sa mère le traite d’ordure et de bâtard…

Rahil (Yordanos Shiferaw), la maman de Yonas. DR

Rahil (Yordanos Shiferaw),
la maman de Yonas. DR

Diversement apprécié par la presse à Cannes (Libération avait titré « L’indécence plombée de Capharnaum » en reprochant à Labaki de dépeindre grossièrement la souffrance des gosses des rues de Beyrouth), Capharnaum, récompensé d’un prix du jury, reste cependant une œuvre forte. On pourrait, à la rigueur, lui reprocher le côté happy ending du « Smile » demandé à Zain par un photographe hors champ qui lui tire le portrait pour son passeport. Un vrai sourire, le seul assurément de Zain, que la cinéaste gardera, en ultime image fixe, à l’écran.

Dans une récente interview sur France Inter, Nadine Labaki racontait que Zain Al Rafeea allait très certainement partir vivre en Norvège, réalisant ainsi le rêve suédois de son personnage… Comme un happy end.

CAPHARNAUM Drame (Liban – 2h03) de Nadine Labaki avec Zain Al Rafeea, Yordanos Shiferaw, Boluwatife Treasure Bankolé, Kawthar Al Haddad, Fadi Kamel Youssef, Cedra Izam, Alaa Chouchnieh, Nadine Labaki. Dans les salles le 17 octobre.

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