Juste une image…

Affiche Cannes 2018

Comme un frisson, la nouvelle s’est emparée du petit (grand ?) monde du cinéma : Godard pourrait bien venir à Cannes pour la 71e édition du Festival de Cannes qui s’ouvre le 8 mai prochain. En tout cas, Thierry Frémaux et les siens ont retenu, au sein de la compétition officielle, le dernier film de JLG : Le livre d’image. Mieux, l’affiche de l’édition 2018 rend hommage à l’une des œuvres les plus fameuses du pape de la Nouvelle vague. En effet, les festivaliers monteront, pendant onze jours, les célèbres marches rouges du palais sous le signe de Pierrot le fou (1965). Un homme, une femme et un baiser… de cinéma. Jean-Paul Belmondo pose ses lèvres sur celles d’Anna Karina sur une image de Georges Pierre (1927-2003), photographe de plateau du film. La photo a été retravaillée par la graphiste Flore Maquin qui s’inspire dans son travail de la pop culture.
S’il est bien sélectionné, Godard, 87 ans, viendra-t-il à Cannes ? On l’espère ! Car le cher Jean-Luc est un véritable régal quand il distille ses légendaires aphorismes. Souvenez-nous de « Ce n’est pas une image juste. C’est juste une image ». Mais les aventures cannoises du cinéaste du Mépris (auquel Cannes consacra son affiche 2016) ont connu des hauts et des bas. Tout commença d’ailleurs dans la fièvre de mai 68 lorsqu’il lança : « On vous parle solidarité avec les ouvriers et les étudiants, vous nous répondez travelling et gros plans : vous êtes des cons! » Plus près de nous –c’était en 2010- Cannes présentait Film Socialisme. On attendait Godard mais il adressa un mot à Frémaux qui disait : « Avec le Festival, j’irai jusqu’à la mort, mais je ne ferai pas un pas de plus » avant d’ajouter : « Wild Bunch, Vega Film, Alain Sarde, suite à des problèmes de type grec, je ne pourrai être votre obligé à Cannes. » On verra bien… Mais JLG a déjà le talent de faire parler de lui même quand il se dérobe…

Photo DR Festival de Cannes

La critique de film

Yonatan et la tragédie au poste-frontière  

Un poste frontière au milieu de nulle part. DR

Un poste frontière au milieu de nulle part. DR

« La démocratie, disait Henri Jeanson, c’est quand on sonne chez vous à six heures du matin… et que c’est le laitier. »  Lorsqu’un coup de sonnette retentit à la porte de leur bel et vaste appartement de Tel Aviv, Michael et Dafna Feldmann ont d’emblée un mauvais feeling. Qui se concrétise lorsqu’ils voient les visages fermés de quelques militaires. Ils sont venus leur annoncer que leur fils Yonatan, soldat de Tsahal, est tombé au champ d’honneur. Les parents sont complètement effondrés mais le choc sera peut-être encore plus fort lorsque les autorités militaires reviennent leur parler de tragique erreur…

Le cinéaste israélien Samuel Maoz avait fait, en 2009, une entrée très remarquée sur le grand écran avec Lebanon, film autobiographique, qui racontait le quotidien de quatre jeunes militaires israéliens qui se retrouvent en première ligne à bord d’un blindé pendant la guerre du Liban en juin 1982. Entièrement filmé du point de vue objectif des occupants d’un char de combat, Lebanon avait remporté le Lion d’or à la Mostra de Venise.

Avec son second long-métrage, le cinéaste est demeuré fidèle à Venise. Foxtrot (présenté également en avant-première aux Rencontres de Gérardmer, début d’avril) a, cette fois, remporté, du côté de la lagune, le Lion d’argent 2017. Samuel Maoz livre, ici, un film divisé en trois parties distinctes qui se distingue par une esthétique classique mais recherchée. Pour le cinéaste, la question esthétique est inscrite au coeur du film puisque Michael, le père, est architecte. « Je pense, dit Maoz, que l’un des problèmes historiques du cinéma israélien est de négliger l’aspect esthétique des films comme si le drame politique et humain qui caractérise cette région constituait une manière suffisante pour captiver le spectateur. »

L'appartement des Feldmann, territoire des douleurs et des blessures enfouies. DR

L’appartement des Feldmann, territoire
des douleurs et des blessures enfouies. DR

Foxtrot se rapproche de la structure d’une tragédie grecque classique en trois actes et, de fait, cette aventure est  un drame contemporain qui entre en résonance avec des éléments mythiques comme le destin et le hasard. Ensuite chacune des trois parties place, en son centre, un personnage en reflétant stylistiquement sa structure émotionnelle et sa psychologie. Enfin, Maoz souhaitait que le spectateur fasse l’expérience d’une transformation émotionnelle au cours du film. Le réalisateur voulait ainsi que la première partie le déstabilise, que la seconde l’hypnotise et que la troisième l’émeuve… Fort heureusement, Foxtrot ne se contente pas d’intentions filmiques. Car le film décrit, avec une puissance expressive remarquable, la descente aux enfers de Michael, Dafna et Yonatan auxquels Maoz consacre, chaque fois, un lieu. Au père, les grandes pièces d’un bel appartement d’architecte où il essaye de faire bonne figure alors que ses faiblesses deviennent de plus en plus visibles et qu’affleure désormais le souvenir enfoui d’une blessure profonde. La mère, alors que les masques sont tombés, séjourne dans la cuisine, lieu moins formel, où le prestige apparent cède la place à une intimité retrouvée entre Michael (Lior Ashkenazi, grande star en Israël) et Dafna (Sarah Adler qu’on verra aussi, le 6 juin prochain, dans l’excellent The Cakemaker).

Yonatan (Yonatan Shiray, à droite) et ses camarades... DR

Yonatan (Yonatan Shiray, à droite)
et ses camarades… DR

Et puis, entre la première partie (les pièces de réception) et la troisième (la cuisine de l’appartement) traitées dans un style réaliste, le cinéaste a inscrit une partie centrale qui se distingue par une esthétique onirique, proche du surréalisme. Nous sommes alors en compagnie de Yonatan, jeune soldat de l’armée israélienne chargé, avec quelques autres jeunes types comme lui, de tenir un poste-frontière quelque part, au milieu de nulle part dans le désert. Une incongrue camionnette verte décorée d’une souriante pin-up, un réservoir déglingué bardé de hauts-parleurs complètent le décor. Les voitures qui se présentent devant la barrière gardée par Yonatan et ses camarades sont très rares et c’est plus souvent devant un placide dromadaire qu’elle se relève. Dans la nuit, la pluie d’orage qui détrempe le sol, s’applique, ici, un rituel qui semble faire sortir ce poste d’un film inconnu de David Lynch. Entre la cuisine et les jeux vidéo, sous des bâches sales, le poste frémit d’une poussée d’hystérie devant une voiture qui s’approche et s’immobilise dans la lumière blafarde d’un phare. Contrôle des papiers et attente, sur l’écran d’ordinateur, d’un « Clear » qui tarde à apparaître. C’est à l’occasion d’un autre passage de voiture que la tragédie se joue. Dans l’auto, quatre jeunes Palestiniens. Plus inquiets qu’inquiétants. Pour une robe coincée dans la portière, tout se précipite… Plus tard, tandis qu’un bulldozer « transforme » le paysage en faisant disparaître la voiture, arrivent des gradés. « Yonatan Feldmann? » Il lève la main. « Tu rentres. » Comme le dira un officier: « En temps de guerre, il y a des dossiers qui sont bouclés avant d’être ouverts ».

Michael (Lior Ashkenazi) et Dafna (Sarah Adler). DR

Michael (Lior Ashkenazi)
et Dafna (Sarah Adler). DR

Foxtrot (dont le titre fait référence à la seule danse, dit le réalisateur, où les danseurs tournent en ronde, dans un cercle fermé et vicieux qui se répète à l’infini) est d’abord une tragédie guerrière où Maoz filme souvent ses personnages en plongée comme des pions sur un échiquier conditionnés par des forces plus fortes qu’eux et qui les hantent tout au long du film. Mais cette oeuvre est aussi une réflexion politique qui parle de la réalité de l’occupation tout comme du souvenir de la Shoah (rescapée des camps, la mère de Michael perd doucement la mémoire) et des thèmes de la culpabilité et du sacrifice: la culpabilité de la génération des fondateurs de l’Etat qui n’ont rien d’autre à offrir à leurs descendants que le sacrifice permanent… La culpabilité aussi de Michael qui, adolescent, a échangé une Torah héritée de son grand-père, mort à Auschwitz, contre un numéro de Playboy. Maoz: « Son choix me semble être l’acte le plus sain qu’un adolescent puisse faire pour se débarrasser du poids du passé et choisir de célébrer la vie plutôt que la mort ».

En Israël, Foxtrot a été au coeur, l’an dernier, d’une imposante polémique. Apparemment sans avoir vu le film, la ministre de la Culture a déclaré qu’il salissait l’image de l’armée. Paradoxalement, la polémique a aidé le film en assurant sa promotion dans les médias. Foxtrot est devenu un succès commercial en Israël. Succès qu’il mérite de rencontrer aussi sur les écrans français.

FOXTROT Drame (Israël – 1h53) de Samuel Maoz avec Lior Ashkenazi, Sarah Adler, Yonathan Shiray, Shira Haas, Karin Ugowski, Yehuda Almagor, Dekel Adin, Shaul Amir, Gegen Barkai, Ran Buxenbaum. Dans les salles le 25 avril.

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