Juste une image…

Tous en salle
Le retour dans les salles de cinéma après des semaines et des mois de disette a, on le comprend sans peine, été un bonheur pour les cinéphiles. Et comme les étagères des distributeurs croulent sous les films, c’est l’embarras du choix qui primait et prime encore. De quoi en prendre plein les yeux. Ainsi, précédé d’une réputation rapidement acquise pendant les quelque jours de sa première exploitation puis soutenu par une brassée de César, Adieu les cons a déjà fait joliment consensus…
Pour célébrer la réouverture des salles obscures de la région, Les cinémas du Grand Est lancent un week-end Tous en salle ! Comme un avant-goût de la Fête du cinéma, dont la 36e édition nationale se tiendra du mercredi 30 juin au dimanche 4 juillet.
L’opération est organisée par le Réseau Est Cinéma Image et Transmission (RECIT), Pôle d’éducation aux images régional, grâce à un partenariat exceptionnel entre l’ACIEST (l’Association des Cinémas Indépendants de l’Est), le Syndicat des directeurs de cinémas de Rhin-et-Moselle, et les pôles régionaux d’éducation aux images, Blackmaria et Image’Est.
C’est donc un événement festif aussi fédérateur que joyeux qui se déroulera autour du seul mot d’ordre : Tous en salle !
Les vendredi 25, samedi 26 et dimanche 27 juin, les cinémas participants, du plus petit indépendant au plus grand multiplexe, vont ainsi proposer de nombreuses animations, jeux, ateliers, projections, débats, avant-premières…. « À la façon de journées portes ouvertes, le public est invité à prendre part aux animations pour renouer le contact avec son cinéma préféré », précise le RECIT, ajoutant qu’il y en aura « pour tous les âges et tous les goûts ! »
Pour l’Alsace, les cinémas participants sont le Rex (Benfeld), la MAC (Bischwiller), le Trèfle (Dorlisheim), l’Amitié (Erstein), le Rohan (Mutzig), l’Adalric (Obernai), la Castine (Reichshoffen), le CSC (Sarre-Union), le Ciné Cublic (Saverne), le Select (Sélestat), le Star, le Star Saint-Ex, l’Odyssée et le Vox (tous à Strasbourg) dans le Bas-Rhin et le Méga CGR (Colmar), le Bel-Air, le Palace, le Kinepolis (tous à Mulhouse), le Florival (Guebwiller), la Passerelle (Rixheim) et la salle Gérard Philipe (Wittenheim) pour le Haut-Rhin.
Qu’on se le dise !

© Photo DR

La critique de film

Fern, fière nomade des temps modernes  

Fern (Frances McDormand) dans la nuit qui tombe... DR

Fern (Frances McDormand)
dans la nuit qui tombe… DR

C’est l’histoire d’une ville américaine moyenne nommée Empire. Cette cité ouvrière du Nevada a littéralement disparu de la carte (même son code postal a été supprimé !) à la suite de la crise économique et financière de 2008. C’est là que vivaient Fern et son mari Bo. Lorsque tout s’est arrêté, Bo, qui n’aimait rien tant que son boulot, en est mort.
Nomadland, c’est l’histoire de Fern, qui aimait Bo, et qui a choisi de partir. Parce qu’Empire, c’était le temps béni d’un couple heureux et qu’il n’était plus possible désormais de demeurer dans cette ville-fantôme. Alors Fern a fait ses cartons. Elle a emporté ce qui s’assimilait surtout à des souvenirs et a offert le reste. Fern est alors montée à bord de son van et a pris la route.
C’est certainement parce qu’elle apparaît comme une « spécialiste » des laissés-pour-compte que Chloé Zhao a été choisie par la production (Frances McDormand est l’une des productrices) pour mener à bien l’aventure de Fern. En 2015, son premier long-métrage Les chansons que mes frères m’ont apprises évoque l’itinéraire de Johnny qui s’apprête avec sa petite amie à quitter la réserve indienne de Pine Ridge pour partir chercher du travail à Los Angeles. Mais la mort soudaine de son père vient bousculer ses projets. Deux ans plus tard, The Rider raconte l’histoire d’un ex-étoile montante du rodéo qui essaye de trouver un nouveau sens à sa vie après un accident…

Fern et Linda May s'offrent un petit instant spa... DR

Fern et Linda May s’offrent
un petit instant spa… DR

Pour son troisième long-métrage, la cinéaste s’est appuyée sur le livre (publié en 2017) Nomadland: Surviving America in the Twenty-First Century dans lequel la journaliste Jessica Bruder a suivi, sur une longue période, plusieurs seniors devenus précaires à la suite de la crise des subprimes et ayant décidé de partir à la recherche de petits boulots, à bord de mini-vans. Ce faisant, Jessica Bruder s’inscrit dans la lignée des Hobos, trimardeurs célébrés par Jack London, Jack Kerouac ou John Lee Hooker et mythiques représentants de l’identité nomade américaine. Si les chemineaux des années 20 grimpaient en douce dans les trains, leurs héritiers du 21e siècle, les Van Dwellers, font la route avec leurs camping-cars. Ainsi, à la gamine d’une ancienne voisine qui lui demande si elle est « homeless », Fern répond qu’en fait, elle est « houseless ». Car, avec ce véhicule miteux qu’elle surnomme Vanguard, Fern dispose bel et bien d’une « maison ». Rustiquement mais habilement aménagée, c’est là qu’elle passe ses journées au volant ou ses nuits sous les couvertures quand le froid du Nevada pique rudement. Mais Fern a beau essayer les lits confortables de vraies maisons, c’est bien dans son van qu’elle se sent bien…
Alors, sur une superbe bande originale du compositeur italien Ludovico Einaudi, Chloé Zhao embarque le spectateur dans un grand voyage à travers l’Amérique. Un périple dans des paysages sublimes sous des ciels immenses mais aussi dans des âmes qui ne le sont pas moins…

En route vers les Badlands. DR

En route vers les Badlands. DR

Les images du directeur de la photo Joshua James Richards, compagnon de la cinéaste, sont souvent belles à couper le souffle, qu’il s’agisse d’une mer agitée vers laquelle se dirige Fern, des buttes et des flèches érodées à l’infini dans le parc national des Badlands (Dakota du Sud) ou des immenses espaces industriels désaffectés de l’usine USG d’Empire.
Mais à ces plans très larges –qui n’ont cependant rien de touristique- répondent d’émouvants gros plans qui captent l’humanité, les sourires aussi, de personnes qui n’ont rien de clochards mais qui n’ont simplement pas les moyens de vivre autrement que dans des vans…
Avec la souriante Linda May, Fern partage des moments de drôlerie (le spa improvisé) tandis que la ronde Swankie, avec ses cheveux blancs courts, lui confie qu’elle va vers sa fin mais qu’elle emporte les merveilleuses images du vol de milliers d’hirondelles. Enfin Bob Wells est une manière de doux gourou qui dénonce la tyrannie du dollar et affirme : « Le Titanic coule. Il est temps de sortir les canots de sauvetage pour le plus de monde possible… »
Au milieu de cette communauté, de cette tribu qui sait, comme le dit encore Wells, qu’on se « reverra sur la route », Fern est une femme solitaire mais indépendante et courageuse. « J’aime travailler », dit-elle et elle aligne les boulots saisonniers dans un centre d’Amazon, dans un restaurant Wall Drug, dans un camping ou une coopérative agricole. Mais elle est souvent rattrapée par des flots d’émotions devant des photos de son passé.
Au milieu de non-professionnels qui jouent leur propre rôle, Frances McDormand se glisse, avec une stupéfiante aisance et une impressionnante authenticité, dans le personnage de Fern. Engoncée dans une grosse veste, les cheveux courts, gras et hirsutes, Fern refuse toujours de se laisser aller. Son itinérance (dans laquelle Chloé Zhao a aussi pu voir la sienne propre entre la Chine, l’Angleterre et la Californie) est une manière de demeurer debout. Et fière.

Fern et son ami Dave (David Strathairn) dans l'immensité américaine. DR

Fern et son ami Dave (David Strathairn)
dans l’immensité américaine. DR

Couronné de trois Oscars majeurs (meilleur film, meilleure réalisatrice et meilleure comédienne) et d’un Lion d’or à la Mostra de Venise, Nomadland truste les distinctions (le site imdb recense 229 récompenses et 137 nominations !) mais ce n’est évidemment pas cette brochette de médailles qui importe même si elle dit bien des choses de l’accueil du film par ses spectateurs.
Nomadland est une brillante chronique, faite de petites touches, le plus souvent douces-amères, sur des nomades contraints qui vivent cependant pleinement une vraie liberté.
Pour le reste, on glisse volontiers sur la polémique qui a suivi la remise des Oscars. On sait que la Chine a ignoré ou minimisé les récompenses attribuées à Chloé Zhao qui, il est vrai, n’est pas en odeur de sainteté à Pékin. La cinéaste, née en Chine en 1982, a quitté son pays à l’âge de quinze ans pour aller étudier en Grande-Bretagne avant de s’installer aux Etats-Unis. A un magazine de cinéma américain, la réalisatrice de 39 ans avait naguère confié qu’en Chine, « le mensonge est partout ». Forcément, ça ne peut pas plaire dans l’Empire du milieu où Zhao est souvent qualifiée de « traîtresse ».
Gageons que Eternals, le quatrième « long » de Chloé Zhao dont la sortie est prévue en novembre aux USA, dérangera moins. Il s’agit du 26e film de l’univers cinématographique Marvel qui met aux prises l’ancienne race des Eternels et les Déviants, l’ennemi le plus ancien de la race humaine…

NOMADLAND Drame (USA – 1h47) de Chloé Zhao avec Frances McDormand, David Strathairn, Gay DeForest, Patricia Grier, Linda May, Angela Reyes, Carl R. Hughes, Douglas G. Soul, Ryan Aquino, Teresa Buchanan. Dans les salles le 9 juin.

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