Juste une image…

Redford

« La retraite, faut la prendre jeune. Faut surtout la prendre vivant. C’est pas dans les moyens de tout le monde », disait Michel Audiard… Après soixante années de carrière, Robert Redford a annoncé, dans un entretien avec le magazine américain Entertainment Weekly, que The Old Man & The Gun serait son dernier film…

C’est donc avec l’histoire (vraie) de Forrest Tucker, un braqueur de banques âgé de 78 ans qui n’a toujours pas renoncé à sa passion pour les hold-ups, que le comédien américain va tirer sa révérence. On ne connaît pas encore la date de sortie sur les écrans français du polar de David Lowery (également interprété par Sissy Spacek et Casey Affleck) mais l’acteur a expliqué : « Pour moi, c’était un personnage formidable à jouer à ce moment de ma vie. Ce qui m’a le plus plu à son sujet – et j’espère que le film le montre -, c’est qu’il a braqué 17 banques et qu’il a été arrêté et incarcéré 17 fois. Mais il s’est également échappé 17 fois. Alors je me suis demandé s’il n’acceptait pas de se faire avoir juste pour pouvoir profiter de ce qui l’excitait vraiment : pouvoir s’échapper ? »

Né à Santa Monica, en Californie, le 18 août 1936, Robert Redford, après des études de peinture à l’Université du Colorado, de comédie à l’American academy of dramatics arts de New York et un séjour en Europe (dont Paris) entame une carrière professionnelle au théâtre dans les années 1950. Au début des années 1960, il commence à jouer pour différentes séries télé américaines et joue en 1963 à Broadway la pièce de Neil Simon Barefoot in the park. C’est tout naturellement qu’il passe au cinéma en tant qu’acteur. Du début des années 1960 jusqu’à la fin des années 1970, Redford joue principalement pour le cinéma. Le film La Poursuite impitoyable (1966) d’Arthur Penn le révèle au grand public. En 1980, il réalise Des gens comme les autres qui lui vaudra un Oscar de meilleur réalisateur et qui lance sa carrière de metteur en scène. Il a signé, à ce jour, neuf films dont Milagro (1988), Et au milieu coule une rivière (1992), Quiz Show (1994) ou L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux (1998). Sa dernière réalisation (Sous surveillance) date de 2013 et Redford n’a, semble-t-il, pas dit son dernier mot, côté réalisation…

Mais si le grand Bob va rester dans les mémoires comme acteur, c’est évidemment pour ses beaux rôles de séducteur qui firent vibrer tant et tant de spectatrices. On songe aux westerniens Butch Cassidy et le Kid (1969) et Jeremiah Johnson (1972), à Nos plus belles années (1973), à Gatsby le magnifique (1974), à son personnage de Bob Woodward dans Les hommes du président (1976) et évidemment à cette cerise sur le gâteau du parfait charme sur grand écran qu’était Out of Africa (1985). Car son Denys Finch Hatton, chasseur farouche épris d’aventures n’a pas fait que fondre la Karen Blixen incarnée par Meryl Streep (en photo).

Robert Redford ou la pure magie du glamour hollywoodien mâtiné d’une bonne pincée d’engagement politique…

Photo DR

 

La critique de film

L’écrivain, son père et l’odeur de la terre  

Sinan (Aydin Dogu Demirkol) rêve d'être publié. DR

Sinan (Aydin Dogu Demirkol)
rêve d’être publié. DR

Il en va du cinéma de Nuri Bilge Ceylan comme de ceux de Woody Allen ou de Federico Fellini. On sait, à peu de choses près, ce qu’on va y trouver. C’est évidemment la marque des plus grands que de permettre au spectateur de se retrouver immédiatement en pays de connaissance. Avec le cinéaste turc de 59 ans, on sait qu’on va partir, au fil des saisons, dans la Turquie des villes et des champs. En 2002, il filmait Istanbul sous la neige dans Uzak puis, en 2006, le passage des saisons d’un amour dans Les climats. Dans Il était une fois en Anatolie (2011), un meurtrier trimballait (longuement) des policiers à travers les steppes d’Anatolie. Quant à Winter Sleep, couronné d’une Palme d’or cannoise en 2014, il contait les états d’âme d’un comédien à la retraite devenu hôtelier dans un village troglodyte de Cappadoce…

Avec Le poirier sauvage, présenté en compétition officielle à Cannes en mai dernier, Nuri Bilge Ceylan poursuit donc, sans surprise, une introspection qui repose, ici, sur une chronique familiale largement teintée de mélancolie. Dans un petit port, face à une mer plutôt grise, Sinan, un jeune type un peu voûté, marche avec son sac sur l’épaule. Jeune diplômé de l’université, il rentre dans sa famille. Sinan a écrit un livre et son souci est de trouver un éditeur pour le faire publier. Chez lui, il retrouve Idris, son père, instituteur, sa mère, une femme effacée et sa jeune soeur collée devant la télévision… Lorsqu’un bijoutier l’avait hélé sur son chemin pour lui demander de rappeler à son père un prêt d’argent toujours pas remboursé, Sinan a vite compris que son père avait des problèmes. Et le bijoutier d’ajouter qu’il oublierait le prêt en échange d’Arap, le chien de chasse d’Idris. Mais ça, Sinan sait bien qu’il ne faut pas y compter.

Idris (Murat Cemcir), le père de Sinan. DR

Idris (Murat Cemcir), le père de Sinan. DR

Le cinéma de Ceylan dresse, à chaque fois, un état des lieux de la Turquie contemporaine. Mais, même si le cinéaste n’est pas un partisan d’Erdogan, il n’y a pas, chez lui, un discours politique au sens partisan du terme mais essentiellement une quête sensible des rapports humains. On va donc suivre Sinan et Idris dans un lent processus de rapprochement. Ces deux-là se sont perdus de vue et se tournent autour, se mesurent, se reniflent presque, comme un père et un fils qui se connaissent évidemment depuis toujours. Sinan pensait probablement trouver, chez les siens, la somme qui lui permettrait de faire paraître son livre mais il constate d’emblée que la situation familiale est catastrophique tant Idris passe son temps et utilise tout le peu d’argent disponible pour satisfaire sa néfaste addiction au jeu…

Quand Sinan retrouve Hatice (Hazar Erguclu). DR

Quand Sinan retrouve Hatice (Hazar Erguclu). DR

Eloge de la lenteur, Le poirier sauvage entraîne le spectateur vers les bords du détroit des Dardanelles, dans la partie occidentale du pays, du côté de la mythique cité de Troie (terre natale du réalisateur), aujourd’hui Canakkale. De la ville à la campagne, Nuri Bilge Ceylan va enchaîner, de façon fluide et dans de grands plans-séquences, une série de rencontres avec des figures à la fois emblématiques et humaines. Dans une sublime lumière mordorée, Sinan retrouve ainsi, à un puits où elle est venue puiser de l’eau, la belle Hatice dont on devine qu’elle fut naguère son amoureuse. Autour d’un platane, les deux jeunes gens, jusqu’à un furtif mais profond baiser, incarnent un désir dont on comprend qu’il est sans issue, Hatice étant désormais promise à un autre… Sinan va aussi, dans une chaleureuse librairie et sous le regard de Kafka, Camus ou Virginia Woolf, croiser le chemin d’un écrivain local reconnu avec lequel il échange, parfois très vertement, autour des vertus et de la puissance d’écrire. Mais le maire de sa ville a déjà prévenu Sinan. Ah, s’il avait écrit un livre régionaliste et « touristique », on aurait, peut-être, pu lui trouver des moyens… Mais un ouvrage intimiste, presque poétique, là non… Sinan va aussi faire un bout de chemin avec deux imams, l’un plus libéral que l’autre et débattre, avec eux, de la foi, et de la religion, le cinéaste constatant:  « Le point de départ de ce film, c’est que je voulais montrer toutes les valeurs qui entourent un jeune homme. L’une des plus importantes est la religion. Tôt ou tard, il faudra s’y confronter, surtout dans un pays musulman. Vous n’êtes pas aussi libres d’en parler que des autres sujets. Il est quasiment impossible, à la campagne, de déclarer par exemple : je ne crois pas en Dieu… »

Sinan dans une campagne neigeuse. DR

Sinan dans une campagne neigeuse. DR

Avec Sinan qui ne cesse de contredire les autres pour affirmer son opposition, le cinéaste parle de la solitude et plus encore de l’isolement anxiogène d’un jeune homme qui veut se battre contre ce qu’il estime injuste. Et, dans cette lutte intérieure, c’est auprès de son père qu’il va trouver un apaisement à ses échappées incontrôlées. Il y a d’abord la belle scène des retrouvailles dans la salle de classe où Sinan surprend son père écrivant et cachant de sa main ce qu’il écrit puis, celle, à la campagne où Sinan, grâce à une coupure de presse, comprend tout…

Cinéaste brillant mais en marge du système à cause de la longueur de ses films, Nuri Bilge Ceylan donne à nouveau, avec Le poirier sauvage, une oeuvre très riche (il faudrait ainsi s’arrêter aussi sur quelques rêves comme le bébé aux fourmis, le puits de la fin ou la course-poursuite dans le cheval de Troie) et qui donne à réfléchir. Ce qui est quand même plus que pas mal! Et Dieu que c’est beau, la neige qui commence doucement à tomber sur les terres des Dardanelles et les souffrances des hommes…

LE POIRIER SAUVAGE Comédie dramatique (Turquie – 3h08) de Nuri Bilge Ceylan avec Aydin Dogu Demirkol, Murat Cemcir, Bennu Yildirimlar, Hazar Erguclu, Serkan Keskin, Tamer Levent. Akin Aksu, Oner Erkan, Ahmet Rifat Sungar, Kubilay Tuncer, Kadir Cermik, Ozay Fecht, Ercument Balakoglu, Asena Keskinci. Dans les salles le 8 août.

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