Juste une image…

 

Maison Mort

Fondé en 1912 par Carl Laemmlé (dont le Mulhousien William Wyler était le cousin), Universal a d’abord du mal à rivaliser avec les grandes « majors » comme la MGM ou la Fox. Mais, en 1929, alors que Carl Laemmlé Jr., 21 ans, vient de prendre les rênes de la production, Universal va entrer dans la cour des grands avec un fameux cycle de films d’horreur à petit budget. En 1931, Bela Lugosi est un Dracula mémorable et puis, en 1932, James Whale derrière la caméra et Boris Karloff devant, vont frapper un grand coup avec le mythique Frankenstein… Le film révolutionne le genre et le succès est colossal !
Suite à ce vrai triomphe, la même équipe se retrouve un an plus tard pour un nouveau chef-d’oeuvre de l’horreur, La Maison de la mort, également connu en France sous le titre Une soirée étrange. Troquant cette fois le fantastique pour le gothique, La Maison de la mort est un subtil mélange de drame, de frisson et d’humour noir, distillant tout du long une atmosphère d’angoisse, voire de folie.
Le film est adapté du roman Dans la nuit écrit par J.B. Priestley en 1928, auteur anglais aujourd’hui oublié, mais qui jouit jusque dans les années 1950 d’une relative notoriété. Pour transposer à l’écran ce récit de « maison hantée », Universal va, comme à son habitude, recruter ses meilleurs techniciens, ne choisissant que des pointures dans leur domaine : le directeur de la photographie Arthur Edeson (à qui l’on devra plus tard Casablanca ou Le Faucon maltais), le chef décorateur Charles D. Hall (Le Fantôme de l’opéra, À l’Ouest rien de nouveau) ou le fameux Jack Pierce, génie du maquillage (Dracula, Frankenstein). Côté casting, le film n’est pas en reste : l’inoubliable Boris Karloff côtoie les grands Melvyn Douglas (Ninotchka), Charles Laughton – dans sa première apparition américaine avant ses rôles dans La Vie privée d’Henry VIII ou Les Révoltés du Bounty ou encore l’actrice Gloria Stuart, rendue célèbre soixante-cinq ans plus tard pour son rôle de Rose âgée dans Titanic.
Point central de l’intrigue, cette « maison de la mort » est également le moteur des interactions entre les personnages, laissant libre court à toutes les déviances. Les invités se livreront pour certains à un marivaudage à la sauce macabre, le film a été tourné durant la période pré-Code, beaucoup plus souple en matière de censure. Quant aux hôtes de cette demeure, ce sont de véritables freaks avant l’heure, qui évoqueront chez le spectateur la famille de reclus de Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper ou les convives excentriques de The Rocky Horror Picture Show de Jim Sharman.
Près de quatre-vingt-dix ans plus tard, La Maison de la mort –qui sort prochainement au cinéma en version restaurée 4K- prouve son statut de modèle indétrônable du film d’épouvante !

© Photo DR -Carlotta

La critique de film

Roubaix, entre l’humain et l’inhumain  

Louis Cotterelle (Antoine Reinartz) et Yacoub Daoud (Roschdy Zem) sur le terrain. DR

Louis Cotterelle (Antoine Reinartz)
et Yacoub Daoud (Roschdy Zem) sur le terrain.

Nouveau venu au commissariat de Roubaix, le lieutenant Louis Cotterelle consigne, dans son journal intime, ses premières impressions vécues et les doutes qui assaillent d’emblée ce chrétien pratiquant taraudé dans sa foi et qui note que sa « vie s’est retrécie »…
On imagine volontiers qu’Arnaud Desplechin, natif de Roubaix, pourrait faire sienne les remarques de l’officier de police lorsqu’il constate : « Ici, tout est en faillite » et s’interroge : « Pourquoi les gens sont venus ici ? ». Dans cette commune, l’une des plus pauvres de France, où les hôtels particuliers sont à l’abandon, flotte comme « le souvenir blessé d’avoir compté et de n’être plus rien. »
C’est dans ce Roubaix de la misère, hélas quotidienne et banale, que le cinéaste de 58 ans a installé son onzième long-métrage de fiction mais aussi son premier… polar. Pour la première fois donc, Desplechin tourne le dos, dit-il, au romanesque qui a toujours habité son cinéma -de La sentinelle en 1992 aux Fantômes d’Ismaël en 2017 en passant par Esther Kahn (2000), Rois et reine (2004) ou Trois souvenirs de ma jeunesse (2015)- pour coller au réel, reprendre un matériau brut qui, par l’art de l’acteur, puisse s’enflammer. Si le réalisateur explique que sa source d’inspiration a été Le faux coupable réalisé en 1956 par le maître Hitchcock, c’est néanmoins d’autres images vues à la télévision qui le hantent depuis une dizaine d’années. Ce sont celles du documentaire Roubaix, commissariat central (2008) dans lequel Mosco Boucault a recueilli les stupéfiantes confessions de deux jeunes femmes toxicomanes qui avaient assassiné, en 2002, une dame âgée dans une courée du quartier des Piles…

Marie (Sara Forestier) et Claude (Léa Seydoux). DR

Marie (Sara Forestier) et Claude (Léa Seydoux).

Dans une nuit de Noël, tandis que les lumières scintillent, le commissaire Yacoub Daoud sillonne Roubaix. Il passe à hauteur d’une voiture en feu et demande, par radio, l’intervention des pompiers mais aussi l’identification du propriétaire du véhicule… Au générique, le cinéaste indique : « Ici, tous les crimes, dérisoires ou tragiques, sont vrais ». Roubaix, une lumière (qui était en compétition officielle à Cannes en mai dernier mais est revenu bredouille de la Croisette) va s’attacher d’abord à l’ordinaire du travail de la police. Ici, un homme titubant qui vient porter plainte parce que des « maghrébins en djellabah et turban » l’ont brûlé au visage pour lui voler sa voiture, là des parents qui viennent déclarer la disparition de Sophie, leur fille de 17 ans, une habituée des fugues ou encore une altercation familiale, un braquage de boulangerie (« Vous avez vu des bijoux ici ? » demande le patron) et un viol sur une gamine de 13 ans commise dans le métro… Au commissariat, Daoud confie à Cotterelle le dossier d’un incendie criminel dans une courée. Bientôt les deux flics auront à faire face au meurtre de Lucette, 83 ans. Deux jeunes voisines sont interrogées, Claude et Marie. Elles sont démunies, alcooliques, amantes…
D’entrée, Roubaix, une lumière impressionne par son atmosphère nocturne, par le réalisme des situations mais surtout par une mise en scène nerveuse mais également stylisée qui fait la part belle à une caméra très mobile tout en privilégiant les très gros plans de visages et notamment le masque ténébreux du commissaire Daoud. On conçoit volontiers que ce policier qui regarde Roubaix, la nuit, depuis une terrasse sur le toit d’un immeuble, est un double de Desplechin. En disant « Ici, c’est toute mon enfance », Daoud évoque la Belgique d’un côté, Tourcoing de l’autre, Lille au loin mais aussi son école au pied des cheminées dans laquelle il a appris le français en arrivant à l’âge de sept ans. A Cotterelle (Antoine Reinartz, découvert dans 120 battements par minute) qui lui demande s’il sait toujours si un suspect est coupable ou innocent, le commissaire répond : « Oui, parce que j’essaye de penser comme eux ».

Roschdy Zem, un policier solitaire. DR

Roschdy Zem, un policier solitaire.

Tandis que le rythme du film s’apaise peu à peu, le cinéaste va se concentrer sur Claude et Marie et les observer longuement au fil des interrogatoires menés par Daoud et ses hommes. Tandis que se dessine une affaire criminelle d’autant plus sordide qu’elle relève directement du quart-monde, apparaît aussi la pure misère sociale et morale. Si ses fonctionnaires hurlent parfois pour provoquer les gardées à vue (« Faut que ça sorte… ») et obtenir les aveux, Daoud va, lui, littéralement ausculter Claude et Marie et faire affleurer, d’un côté, la jolie princesse admirée par ses parents et, de l’autre, la fille rebelle du fond de la classe, qui se sent moche et qui rencontre une belle qui la fera souffrir. Dans des séquences d’interrogatoire qui sont beaucoup plus détaillées que dans les polars classiques, Desplechin fait la part belle aux mots bruts, à leur trivialité ou leur mystère, à leur pure poésie aussi.

Léa Seydoux, criminelle paumée. Photos Shanna Besson

Léa Seydoux, criminelle paumée.
Photos Shanna Besson

Œuvrant entre le réel et la fiction, traquant l’humain et l’inhumain, ne jugeant jamais ses personnages, se penchant sur la culpabilité et la pitié, le cinéaste donne à voir, de manière certes lacunaire, un portrait de la condition féminine aujourd’hui tout en s’intéressant aux pires tourments de l’âme. Pour cela, il a trouvé en Roschdy Zem un formidable interprète. Le comédien incarne, avec une humanité magnifique, ce Daoud solitaire, étranger dans sa propre ville. Un policier dont tous les siens sont retournés au bled, qui va voir en prison un neveu qui le hait et refuse de croiser son regard, qui n’a pour seule passion qu’un cheval de course mais qui a parfois de vrais accents de tendresse quand il parle de sa ville et, à fortiori, de ses habitants, dont Claude et Marie, pathétiques criminelles encore au seuil de l’enfance. Léa Seydoux et Sara Forestier leur prêtent un jeu vibrant et puissant.
A Roubaix, le violeur du métro a été arrêté. Grâce à Daoud, Sophie a croisé ses parents dans un café. Cotterelle a, sans doute, compris qu’il ne serait pas noté sur ses résolutions de cas mais sur le maintien de l’ordre. Sur l’hippodrome des Flandres à Marcq-en-Baroeul, Daoud regarde son cheval courir. La vie continue.

ROUBAIX, UNE LUMIERE Thriller (France – 1h59) d’Arnaud Desplechin avec Roschdy Zem, Léa Seydoux, Sara Forestier, Antoine Reinartz, Chloé Simoneau, Betty Cartoux, Jérémy Brunet, Stéphane Duquenoy, Philippe Duquesne. Dans les salles le 21 août.

 

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