Juste une image…

 

Le dernier des hommes

« Tâchez d’inventer quelque chose de fou ! » Dans son Murnau, paru chez Eric Losfeld en 1964, la célèbre historienne de cinéma Lotte Eisner évoque, à propos du tournage du Dernier des hommes, cette adresse du célèbre producteur allemand Erich Pommer…
Friederich Wilhelm Murnau n’a pas besoin qu’on lui lance des défis. Le cinéaste est capable de se mettre lui-même la barre très haut…
En 1924, Murnau vient d’achever, sur les bords de l’Adriatique, une petite comédie (Les finances du grand duc) qui ne trouve pas grâce aux yeux de la critique. Il n’en ira pas de même avec son film suivant. Le dernier des hommes se place, en effet, par ses audaces et ses innovations visuelles, dans l’histoire du cinéma aux côtés du Citizen Kane d’Orson Welles, de Naissance d’une nation de Griffith ou du 2001, l’odyssée de l’espace de Kubrick. De là à parler d’un film-clé du 7eart, il n’y a qu’un pas…
Film centré sur le destin d’un individu, Der letzte Mann est l’héritier du Kammerspiel, genre intimiste que Murnau a souvent abordé mais il est situé ici dans des décors urbains reconstitués qui lui donnent une dimension plus réaliste. Tourné durant 180 jours dans les studios de Babelsberg, cette production UFA a bénéficié de moyens considérables et Pommer prévoit le succès du film qui sera une sorte de carte de visite aux portes d’Hollywood…
Le portier du Grand hôtel Atlantic est un homme important et admiré de tous (Emil Jannings, photo), ainsi qu’en atteste la magnifique livrée dont il est revêtu. Mais un jour, le directeur de l’hôtel décide que le vieux portier a fait son temps et lui annonce sans ménagement que le moment est venu pour lui de céder la place. Il le dépouille de la livrée qui est toute sa raison d’être et le relègue à l’entretien des toilettes. Abattu, humilié, le pauvre homme revient le soir même pour s’emparer en cachette du vêtement et s’en revêtir afin de ne pas paraître diminué devant les gens de son quartier. Mais une mégère qui a été témoin de la scène révèle l’imposture et tout le monde le tourne en ridicule. Encore plus humilié, il s’enfuit et se réfugie dans les toilettes de l’hôtel où il demeure prostré… « Mais, comme l’indique un intretitre, l’auteur a eu pitié de son héros et inventé un épilogue à peine croyable »
Survient un milliardaire qui s’effondre, victime d’une crise cardiaque. Pour le remercier de l’avoir accompagné dans ses derniers instants, ce dernier lègue toute sa fortune au vieil homme que la foule hypocrite et versatile admire à nouveau. Grâce à cette fortune, l’ancien portier invite à un somptueux dîner au restaurant de l’hôtel le veilleur de nuit de l’hôtel, la seule personne qui lui ait montré quelque compassion.
Pour Le dernier des hommes, Murnau invente un nouveau langage visuel et développe, avec son directeur de la photographie Karl Freund, la technique révolutionnaire de la « caméra déchaînée », sorte de caméra légère embarquée, sur harnais ou support mobile, permettant les mouvements les plus variés. Pour la première fois, dans un magnifique traitement de l’espace, la caméra se faufile partout, franchit les portes à tambours, monte les escaliers, entre par les fenêtres, etc. Et, par le jeu de plongées et de contre-plongées, Murnau nous montre la grandeur et la décadence du portier.
Allant à l’encontre de la tradition du cinéma muet qui veut que l’absence de dialogues soit comblée par des intertitres, le cinéaste choisit, pour ne pas briser le rythme de son œuvre, de ne raconter l’histoire que par les images, les gestes et les expressions des comédiens. C’est le « cinéma total » !
Dans le cadre du Ciné-Cycles du Palace à Mulhouse, Le dernier des hommes est projeté le mardi 11 décembre à 19h30. La séance est présentée et animée par Pierre-Louis Cereja.

© DR

La critique de film

Robert Tassen et son ennemi intérieur  

Robert Tassen (Gaspard Ulliel), un soldat en quête de vengeance. DR

Robert Tassen (Gaspard Ulliel), un soldat
en quête de vengeance. DR

Assis sur un banc, les mains croisées sur les genoux, un homme jeune regarde longuement devant lui, les yeux perdus dans le vide… Autour de lui, dans l’Indochine de 1945, la vie semble aller au ralenti. Car cet homme, Robert Tassen, est un survivant. C’est d’ailleurs d’un grand charnier qu’il s’extirpe au milieu des cadavres mêlés, ensanglantés, sur lequel un soldat vietminh, torche au poing dans la nuit, achève encore de tirer une rafale…
Avec Les confins du monde, Guillaume Nicloux signe ce qui, de prime abord, pourrait être un film de guerre sur le conflit en Indochine. Et on lui sait gré d’emblée de nous ramener dans cette période. Car, là où le cinéma américain, d’Apocalypse now (1979) à Voyage au bout de l’enfer (1978) en passant par Platoon (1986) a donné des œuvres majeures, le cinéma français a, lui, été beaucoup plus rare. Il faut s’en remettre à Pierre Schoendoerffer (qui, dans les rangs du Service cinématographique des armées, filma la chute de Dien Biên Phù et y fut fait prisonnier) pour retrouver des récits cinématographiques français sur cette période et Guillaume Nicloux cite volontiers La 317esection (1965) comme une référence forte dans l’aventure des Confins du monde par la façon, dit-il, de « faire ressentir le poids de l’attente mortifère et traduire visuellement l’absence de combat d’une manière aussi intense est unique ».
Mais le cinéaste s’échappe assez rapidement du film de guerre traditionnel pour entraîner le spectateur dans une sorte de cauchemar éveillé reposant sur la double quête obsessionnelle que va mener un Robert Tassen traumatisé d’avoir vu son frère se faire décapiter sous ses yeux alors que sa jeune épouse enceinte était éventrée et son bébé cousu sur sa poitrine. Depuis, ce soldat perdu, cet homme égaré par la douleur et la vengeance n’a plus qu’un désir : retrouver Vo Binh, lieutenant d’Ho Chi Minh, responsable de ces actes barbares…

Tassen (Gaspard Ulliel) et Saintonge (Gérard Depardieu). DR

Tassen (Gaspard Ulliel)
et Saintonge (Gérard Depardieu). DR

Cependant Nicloux plante, de manière factuelle et authentique, le décor, en 1945 et 1946, des premiers temps du conflit : « Ce sont, dit le cinéaste, deux années assez opaques, empreintes de zones d’ombre, peu photographiées et filmées. Si l’on admet qu’il n’existe pas de vérité historique objective mais seulement des interprétations, alors c’est une période très stimulante, propice à l’imaginaire.» Le film fait référence au coup de force du 9 mars 1945. Lorsque de Gaulle a voulu récupérer l’Indochine, le Japon qui occupait le Tonkin, a violemment riposté. Attaquant les garnisons françaises le même jour à la même heure, ils ont massacré des milliers de soldats, de femmes et d’enfants, afin d’affirmer leur emprise. Malgré ces attaques, de Gaulle a maintenu ses positions et envoyé des troupes en renfort. Coup du sort, les Japonais ont subi Hiroshima et se sont retirés. Les Français ont essayé de reprendre la main, mais les indépendantistes vietnamiens ont entretemps gagné en confiance et se sont lancés dans la reconquête de leur pays.
Robert Tassen est un rescapé de ces massacres mais le bon soldat qu’il a sans doute été s’est dissous dans une sorte de zombie imperméable aux sarcasmes des autres soldats et qui n’a plus rien à faire de la rigueur militaire. Un officier a beau lui lancer : « Vous êtes là pour servir la France, pas pour régler vos comptes », Tassen, qui n’en peut plus de voir des têtes coupées autour de lui, est déjà bien trop loin dans sa muette mais douloureuse quête existentielle…

Robert Tassen et Cavagna (Guillaume Gouix) face à la jungle. DR

Robert Tassen et Cavagna (Guillaume Gouix)
face à la jungle. DR

Remarqué pour un triptyque de films très noirs, voire brillamment glauques (Une affaire privée, 2002, Cette femme-là, 2003 et La clef, 2007), Guillaume Nicloux s’est essayé aussi à la comédie décalée ou à l’adaptation littéraire de Diderot avec une version forte de La religieuse (2013). Plus près de nous enfin, il a ouvert un cycle de l’intime dans lequel on trouve Valley of Love (2015) et The End (2016), tous deux interprétés par Gérard Depardieu. Avec Les confins du monde, le cinéaste de 52 ans s’inscrit aussi dans une telle approche en réussissant à rendre envoûtant le parcours d’un Tassen aux prises avec son chaos intime. Incarné par un Depardieu massif mais toujours sensible, Saintonge, un écrivain amoureux du Vietnam, sera une sorte de père de substitution du caporal Tassen. Se sentant lui-même « coupable d’être vivant », cet homme ambigu et apaisant qui a perdu tous les siens, donne à lire à Tassen les Confessions de Saint-Augustin et le confronte à son drame : « Il y a un ennemi contre lequel on ne peut pas lutter, c’est votre ennemi intérieur… »

Maï (Lang-Khê Tran). DR

Maï (Lang-Khê Tran). DR

Libéré de toute autorité, Tassen va essayer d’organiser un commando en recrutant des prisonniers vietminhs avec lesquels il va se lancer à travers la jungle pour affronter un adversaire qui frappe mais demeure toujours hors de portée… Pour tenter de demeurer « connecté » à la vie, Tassen cultivera une romance amoureuse mais sans issue avec Maï, une jeune prostituée mais sa vengeance le ramène toujours dans la jungle…
Sombre, dense, immense, moite, balayée par de torrentielles pluies tropicales, la jungle est, ici, un personnage à part entière des Confins du monde, œuvre alors fantastique et onirique. C’est là qu’un soldat voit une sangsue se glisser dans son sexe, c’est là que le soldat Cavagna, seul « ami » de Tassen, meurt en un instant, mordu par un serpent. C’est là, surtout que Tassen, qui a connu la spirale opiacée, se confronte à la peur, à l’indécision, à la désolation, à la sidération, à l’attente et à la solitude…
Pour Tassen, Guillaume Nicloux a trouvé en Gaspard Ulliel un interprète intense et magnétique, juste et troublant. Le comédien (que Nicloux va retrouver dans son prochain projet, Il était une seconde fois) distille, ici, une grâce et un mystère qui servent pleinement le film.
Les confins du monde s’achève comme il a commencé, par le même plan fixe, à cette nuance près que des fantômes y traversent l’image. Tassen est-il un mort encore vivant ou un vivant presque mort ? La réponse est peut-être dans Du bist die Ruh, le superbe lied de Schubert chanté par Gundula Janowitz, qui s’élève alors…

LES CONFINS DU MONDE Drame (France – 1h43) de Guillaume Nicloux avec Gaspard Ulliel, Gérard Depardieu, Lang-Khê Tran, Guillaume Gouix, Jonathan Couzinié, Kevin Janssens, Anthony Paliotti, François Négret. Dans les salles le 5 décembre.

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