Juste une image…

Billets cinéma

LE CONFINEMENT S’EST ACHEVE… DESORMAIS, DE NOUVEAUX COMPORTEMENTS SOCIAUX S’IMPOSENT… EN ATTENDANT DE RETROUVER, LE 22 JUIN, LE CHEMIN ET LE PLAISIR DES SALLES OBSCURES, VOICI UNE EVOCATION QUOTIDIENNE DE MOMENTS MARQUANTS DU CINEMA…

INDIANA JONES ET LES AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE.- La légende d’Hollywood veut que la fameuse saga soit née en 1977 sur une plage d’Hawaï où George Lucas parle à Steven Spielberg d’Indiana Smith, un archéologue américain qu’il imagine dans de fantaisistes aventures…

Indiana JonesLa dynamique séquence d’ouverture du film (1981) donne d’emblée le ton. Filmé en plan cravate, un homme en blouson de cuir et Fedora se tient à l’entrée d’une grotte. En contre-champ, une idole inca en or massif. Plan d’Indiana Jones au sourire ravi. Avec un pieu, il enfonce un orifice au sol. Aussi sec, une fléchette vient se planter dans le bois. Gros plans sur les pas prudents de Jones. Plan d’ensemble de la grotte. Travelling avant sur l’idole Chachapoyan. Indiana sort de son blouson un sac contenant du sable. Rapidement, il saisit la statue et bouche son socle avec le sac… Gagné ? Non, des pierres pleuvent autour de Jones en fuite. Un peu naïf, Jones lance l’idole au dernier porteur resté avec lui… et qui s’en va… Il lui faudra sauter par-dessus une fosse, saisir une liane qui se dérobe. Face à lui, une lourde dalle grise descend pour boucher le passage mais Jones réussit à se glisser dessous… Parmi les pièges, il devra échapper à une immense boule de pierre et à une troupe d’Indiens armés de lances et d’arcs… Pire, Jones sera dépouillé de l’idole et ne devra son salut qu’à un hydravion… L’épique thème musical de John Williams s’élève. L’aventure ne fait que commencer !

L’ARRIVEE D’UN TRAIN EN GARE DE LA CIOTAT.- S’il est un plan célèbre dans l’histoire du 7e art, c’est bien celui-là ! D’autant plus qu’il a alimenté la légende. Non, L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat ne figurait pas dans le programme de la fameuse séance du Salon indien du 28 décembre 1895, considérée comme l’acte de naissance du cinéma.

Arrivée Train La CiotatOn ne sait pas, avec plus de précision, si la scène donna lieu à des mouvements de panique chez les spectateurs qui la découvraient. On raconte, en effet, que l’illusion du cinéma était si parfaite que le public effrayé pensa que le convoi allait carrément sortir de l’écran pour l’écraser…
L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat, réalisé en 1895, dure 50 secondes et est composé d’un unique plan (on disait « vue » à l’époque) fixe. Louis Lumière, qui tient la caméra, met en œuvre son expérience de photographe en choisissant d’utiliser notamment la profondeur de champ qu’il est le premier à mettre en œuvre.
Le dispositif fait face aux rails avec, comme point de fuite, le fond droit du champ. Sur le quai, des voyageurs attendent. La locomotive apparaît, avance vers nous et sort du champ à gauche, laissant place aux wagons. Tandis que le train ralentit, le quai s’anime. A l’arrêt du train, les portes s’ouvrent. La foule emplit alors le quai (produisant une belle variété de cadrages), les voyageurs se mélangeant entre ceux qui descendent et ceux qui montent. Certains regardent même avec curiosité l’opérateur activant sa manivelle. Louis Lumière était, il est vrai, connu à La Ciotat…

M LE MAUDIT.- En 1931, Fritz Lang signe son premier film parlant et donne un chef d’œuvre du cinéma allemand qui, en pleine montée du nazisme, propose une interrogation dérangeante sur l’aspect criminel de la société…

Grand moment de cinéma, l’ouverture de M le maudit distille l’angoisse en ne montrant rien du crime. En plongée, une ronde d’enfants chantant une comptine où il est question d’un meurtrier… A l’étage, une mère crie de cesser avec cette maudite chanson. Midi, heure de la sortie de l’école. Le déjeuner est prêt. Le montage alterné de Lang montre successivement l’angoisse grandissante de Mme Beckmann et l’insouciance d’Elsie. Un travelling suit la fillette, jouant avec une balle. Gros plan sur une colonne Morris contre laquelle elle lance sa balle. On y lit « Wer ist der Mörder ? »

M_MauditUne ombre entre à droite dans le champ, sur l’affiche. « Quel joli ballon ! » dit une voix, puis interroge : « Comment t’appelles-tu ? » L’ombre s’est penchée sur l’enfant. Mme Beckmann est de plus en plus inquiète.  Plongée sur un marchand de ballons. L’homme est aveugle. Il fait face à un homme portant chapeau vu de dos et à Elsie de profil. On entend un air de Peer Gynt de Grieg sifflé par l’homme au chapeau. Elsie prend le ballon qu’on vient de lui offrir et sort du champ avec l’homme. Sur son palier, la mère crie le nom de la fillette. Plan moyen sur la balle d’Elsie roulant dans un terrain vague. Contre-plongée sur le ballon de la fillette qui s’est envolé… Le meurtre a été commis. La traque de M peut commencer…

IL FAUT SAUVER LE SOLDAT RYAN.- Elue « meilleure scène de bataille de tous les temps » par le magazine anglais Empire, le débarquement sur la plage d’Omaha Beach, le 6 juin 1944, est évidemment le temps fort de Saving Private Ryan que Steven Spielberg tourne, à partir de juin 1997 et pour quatre semaines, sur des plages… d’Irlande avec plus d’un millier de figurants et Tom Hanks dans le rôle principal du capitaine Miller. Ce capitaine d’une compagnie de Rangers se lance à l’assaut des blockhaus allemands en haut d’Omaha Beach dans un chaos de feu et de sang.

Soldat Ryan Pour le cinéaste américain, il n’est plus possible, à la fin des années 90, de ne pas montrer la guerre telle qu’elle était réellement sur les plages du D-day. En s’inspirant des fameuses photos réalisée par Robert Capa sur ces mêmes plages, Spielberg met en scène le  débarquement en se tenant au plus près des soldats. La séquence s’ouvre et s’achève sur un gros plan de la main tremblante de Miller puis sur sa gourde qu’il porte à ses lèvres. Longue de plus de 20 minutes, la séquence de la plage est tournée à 90% en steadycam (caméra portée) et privilégie une succession de travellings ainsi que des gros plans sur des soldats tétanisés dans le bruit et la mitraille. Si le réalisme de la séquence est impressionnant, Spielberg n’oublie pas d’en faire du.. cinéma captivant tant par la qualité des interprètes, le rythme du montage, l’élaboration du son ou encore le traitement de l’image par une suppression importante de la couleur…

LA GRANDE ILLUSION.- Au-delà de son intrigue principale (l’évasion de soldats français prisonniers dans une forteresse allemande), le film de Jean Renoir (1937) traite de la lutte des classes. Si sa préférence va assurément à Maréchal (Jean Gabin), l’homme du peuple, le cinéaste réussit pourtant une remarquable séquence en filmant la rencontre entre Boëldieu (Pierre Fresnay) et Rauffenstein (Erich von Stroheim pour lequel Renoir avait une admiration sans bornes). Les deux officiers se sont retrouvés dans la chapelle de la forteresse puis s’installent devant une fenêtre à carreaux.

Grande IllusionEn anglais, langue commune d’aristocrates, ils devisent, avec élégance, de Blue Minnie que Rauffenstein monta au prix du prince de Galles…
Renoir a construit toute la scène en champ / contre champ pour saisir le dégoût de l’Allemand (il était officier de cavalerie, il est devenu… policier), ses malheurs (sa colonne vertébrale brisée le contraint à porter corset et minerve) et l’attention souriante et complice de Boëldieu. Ce dernier interroge d’ailleurs : « Pourquoi m’avez-vous reçu chez vous ? » Et l’Allemand de résumer : « Parce que vous appelez Boëldieu, officier de carrière dans l’armée française et moi, Rauffenstein, officier de carrière dans l’armée impériale d’Allemagne ». Ensemble, ils peuvent convenir : « La fin, quel qu’elle soit, sera la fin des Boëldieu et des Rauffenstein… » Le Français : « On n’a peut-être plus besoin de nous… » et l’Allemand : « Et vous ne trouvez pas que c’est dommage ? » Renoir peut alors réunir les deux officiers dans le même plan avant un rapide fondu au noir. Tout a été dit.

CITIZEN KANE.- Dans son antre de Xanadu, Charles Foster Kane s’éteint en prononçant l’énigmatique « Rosebud » et en lâchant une boule de neige… En 1941, Orson Welles n’a que 26 ans et il signe, pour le compte de la RKO, la plus petite des grands majors, un Citizen Kane qui va être considéré, avec le temps, comme le meilleur film de l’histoire du 7eart. Bien sûr, on peut douter de la validité des classements mais, assurément, cette chronique d’un homme tout-puissant, de ses excès et de ses angoisses, est une œuvre somptueuse. Elle l’est notamment parce qu’Orson Welles, pour sa première réalisation, a su, non pas inventer (ils existaient depuis les origines) mais assimiler et magnifier sans doute des procédés comme la photographie en clair-obscur, les décors plafonnés, les travellings démesurés, les recherches sonores et l’emploi quasi systématique de la profondeur de champ.

Citizen KanePlus bel exemple de la profondeur de champ, la séquence où Tchatcher, futur tuteur de Kane, se pose entre ses deux parents pour décider de son destin. Tandis que la mère signe, le jeune Kane reste à l’extérieur, jouant dans la neige avec sa luge. Cadré dans la fenêtre constamment présente au fond du plan, l’enfant demeure toujours présent, véritable enjeu (innocent) de la rude tractation qui se joue. Mécontent du sort réservé à l’enfant, le père va fermer la fenêtre comme pour isoler Kane. Aussitôt, la mère rouvre la fenêtre, ramenant l’enfant à sa destinée…

LE SECRET DE VERONIKA VOSS.- Lorsqu’il entreprend Le secret …, Rainer-Werner Fassbinder est arrivé au bout de son parcours… Le plus prolifique cinéaste allemand de l’après-guerre donne alors une Trilogie allemande avec trois personnages de femmes (Le mariage de Maria Braun et Lola, une femme allemande encadrent Veronika Voss) qui portent sur leurs épaules la reconstruction d’une Allemagne promise au miracle économique…

Star de cinéma déchue, Veronika Voss est réduite en esclavage par des médecins qui la gavent de morphine contre l’abandon de sa fortune.

Secret Veronika VossPour RWF, Veronika Voss (inspirée de Sybille Schmitz, véritable actrice du temps de Goebbels) n’existe que par l’image que le cinéma a produit d’elle. Alors, dans une lumière très blanche, Veronika Voss (la remarquable Rosel Zech) apparaît d’emblée comme un fantôme… Die Shensucht der Veronika Voss est probablement le plus beau film de Fassbinder. Et le plus brillant dans sa mise en scène. La scène où la star, poings sur les hanches, chante le standard américain Memories are Made of This, repose sur un grand travelling circulaire qui enferme Veronika Voss dans un intérieur surchargé, éclairé aux bougies. De plus, les spectateurs qui l’écoutent, sont, souvent, filmés dans des cadres de fenêtres. D’une atmosphère étouffante et d’une caméra qui vampirise Veronika, émane une douloureuse nostalgie…

VACANCES ROMAINES.- Lorsqu’il tourne Roman Holiday, William Wyler n’a plus fait de comédies depuis 20 ans… Mais son casting lui indique qu’il tient le bon bout. Car voici une ravissante et fine inconnue de 23 ans venue de la danse et de la scène. Elle se nomme Audrey Hepburn et raflera d’entrée l’Oscar de la meilleure actrice pour cette parfaite comédie romantique dont les extérieurs sont tournés à Rome…

Vacances Romaines

Echappant au protocole, Ann, une princesse en visite à Rome, part à l’aventure dans la Ville éternelle et trouve, en Joe Bradley (Gregory Peck), un guide d’autant plus attentionné et bientôt amoureux qu’il est journaliste et qu’il sait tenir un gros scoop. Vacances romaines s’achève par une séquence de pure émotion. La folle journée d’Ann est finie. Redevenue l’héritière coincée dans les fastes princiers, son Altesse royale va répondre aux questions de la presse internationale. Au premier rang, Joe Bradley. Le sourire de circonstance d’Ann glisse sur la foule. Ses traits se figent furtivement en le voyant. Désormais elle répond automatiquement aux questions et Wyler filme l’échange de regards muets entre la princesse et le reporter. Faisant fi du protocole, Ann se fait présenter les journalistes. « So happy, Mr Bradley ! » La poignée de main est un peu plus longue qu’avec les autres… Ann retourne sur son trône. Gros plan sur son visage aux yeux mouillés. Tout le monde se retire. Joe s’éloigne, ému et songeur. Il se retourne une dernière fois. Travelling arrière en contre-plongée. The End.

CAT PEOPLE.- Dans l’une des rares interviews qui existent de Jacques Tourneur, celui-ci se souvient que son Cat People était sorti, en 1942, dans les salles américaines la semaine suivant la sortie de… Citizen Kane. Le « petit » film de la RKO resta à l’affiche treize semaines contre douze au plus grand film de l’histoire du 7e art, lui aussi un produit RKO… Tourneur en jubile encore. Avec La féline (en v.f.), le Français d’Hollywood (1904-1977) raconte l’aventure d’Irena Dubrovna, jeune dessinatrice de mode qui pense être la descendante d’une race de monstres slaves. En visite au zoo, elle rencontre Oliver Reed qui s’éprend d’elle et l’épouse. Mais Irena (Simone Simon, la tentatrice de Gabin dans La bête humaine) est effrayée à l’idée de consommer le mariage. Selon une légende de Serbie, son pays natal, un baiser la transformerait en fauve…

Cat PeopleLorsqu’il entame l’aventure de Cat People, le cinéaste n’a encore jamais fait peur à son public. Il va y parvenir magnifiquement en intégrant le fantastique dans un réalisme du quotidien et en oeuvrant constamment dans une (efficace) suggestion. Dans la plus belle scène du film, Alice (Jane Randolph) nage, un soir, seule dans la piscine d’un hôtel. Lorsqu’elle entend des feulements, elle prend peur… Tourneur fait grimper l’angoisse uniquement par les ombres qui passent sur les murs de la piscine… Enfin, apparaît Irena, qui considère Alice comme sa rivale. Irena n’a rien d’une panthère. Mais lorsqu’Alice revient au vestiaire, l’état de son peignoir la fait à nouveau frissonner d’angoisse…

CINEMA PARADISO.- Giuseppe Tornatore est un prometteur trentenaire quand il signe, en 1988, Cinema Paradiso qui est considéré comme son chef d’œuvre et qui obtiendra tour à tour le Grand prix du jury au Festival de Cannes et l’Oscar du meilleur film étranger à Hollywood. Au cœur d’un touchant portrait de l’Italie des années 50 à 80, le cinéaste sicilien raconte la rencontre du petit Toto et d’Alfredo, le projectionniste du cinéma Paradiso…

Cinema ParadisoCet hymne à l’amour du cinéma s’achève par une séquence magnifique. Devenu cinéaste de renom, Salvatore Di Vita revient à Giancaldo pour assister aux funérailles d’Alfredo. Son ami lui a laissé un merveilleux cadeau. Toto rentre en effet à Rome avec une boîte métallique de film remise à son intention par la veuve d’Alfredo… Salvatore s’installe, seul, dans une salle aux fauteuils rouges. Le projectionniste envoie la lumière. Petit travelling avant sur Jacques Perrin, l’interprète de Salvatore. D’abord surpris, puis ébahi et ému, il voit défiler sur l’écran un montage de toutes les séquences coupées autrefois par la censure de Don Adelfio, le curé du village… Et c’est alors un florilège de baisers de cinéma qui envahit l’écran devant les yeux mouillés de larmes de Salvatore… Jane Russell, Greta Garbo, Martine Carol, Errol Flynn, Marcello Mastroianni, Gary Grant, Clara Bow, Rudolph Valentino, Toto et Charlot sont au rendez-vous du souvenir. L’ultime clin d’Alfredo à Toto est la plus belle image de l’immortalité du 7e art.

LE DICTATEUR.- En 1940, après avoir beaucoup résisté, Charlie Chaplin passe au parlant. Il va le faire avec un film qui sera son plus grand succès commercial. Alors que les Etats-Unis ne sont pas encore entrés en guerre contre l’Allemagne nazie, Chaplin fait du Dictateur une œuvre qui présente le nazisme comme un danger mortel pour les communautés juives d’Europe, pour l’humanité entière et pour la démocratie. Le cinéaste développe sa satire dans un pays imaginaire, la Tomanie, un régime dictatorial et fasciste dirigé par Adenoïd Hynkel dont un petit barbier juif est le sosie parfait. A la suite d’une méprise, le barbier se retrouve contraint d’improviser un discours devant une foule immense…

Dictateur

L’avant-dernière séquence du Dictateur est entrée au panthéon de l’espoir, de la liberté et de la paix. « Je suis désolé, mais je ne veux pas être empereur, ce n’est pas mon affaire. Je ne veux ni conquérir, ni diriger personne. Je voudrais aider tout le monde dans la mesure du possible, juifs, chrétiens, païens, blancs et noirs. Nous voudrions tous nous aider, les êtres humains sont ainsi. Nous voulons donner le bonheur à notre prochain, pas le malheur… » En moins de quatre minutes, les trois plans sont d’une simplicité biblique. Un plan-cravate fixe, un regard caméra de Charlie Chaplin, un court insert sur Hannah pleurant, puis un plan légèrement plus large et un travelling avant sur le barbier emporté par sa fougue humaniste. Ce beau et puissant discours est, aujourd’hui encore, d’actualité.

LE PIGEON.- En 1958, Mario Monicelli ouvre brillamment la voie de la comédie dite « à l’italienne » avec Le pigeon, une comédie mêlant film noir et néoréalisme et qui réunit une distribution de luxe avec Vittorio Gassman, Marcello Mastroianni, Toto, Renato Salvatore et une débutante de 20 ans, Claudia Cardinale. D’après une histoire du duo Age et Scarpelli, le réalisateur romain raconte l’aventure d’une bande de bras cassés qui projettent de voler le coffre-fort du mont-de-pieté…

Le PigeonAyant réussi à pénétrer dans l’appartement mitoyen, les cambrioleurs utilisent des meubles et des objets avec lesquels ils forment une colonne entre deux parois, puis ils placent un cric au milieu et le déploient jusqu’à ce que la pression fasse éclater le mur.
Par un plan d’ensemble puis des détails, Monicelli prend soin de décrire le caractère absurde et burlesque de l’installation qui a aussi une forme de révolte sociale puisqu’elle utilise des éléments représentatifs du goût bourgeois. Il pointe enfin le catastrophique amateurisme des voleurs par un plan qui indique qu’il aurait suffi au personnage de Capannelle de passer par la porte de droite pour arriver de l’autre côté du mur.
Quand le mur tombe, les cambrioleurs se retrouvent dans une cuisine où, en guise de seul butin, ils trouvent un plat de pâtes qu’ils dégusteront… Avant de se disperser au petit matin et de retrouver la foule anonyme des travailleurs…

LAST CHANCE FOR LOVE.- Mauvaise journée pour Harvey Shine ! Cet Américain divorcé, créateur de jingles pour la pub, est venu à Londres pour le mariage de sa fille. Mais celle-ci a préféré demander à son beau-père de la conduire à l’autel. Harvey vient aussi d’apprendre qu’il était licencié et enfin il a raté l’avion qui devait le ramener à New York. Dans un bar sans joie de l’aéroport d’Heathrow, Harvey rumine et avale trois scotchs. Et il casse les pieds à Kate Walker assise là et qui tente péniblement de lire son bouquin. « J’ai eu une journée de merde ! » Kate : « Bienvenue au club ». L’Américain déroule alors sa journée et l’Anglaise constate : « D’accord, vous avez gagné ! » Il ne reste plus à Harvey à inviter Kate à déjeuner. Elle refuse lorsque son téléphone sonne. Harvey lance : « Si c’est pour moi, je suis sous la douche ! ». Kate sourit et Harvey pousse son avantage : « Dois-je y voir un signe d’espoir ? » lorsqu’un employé passe un bruyant aspirateur… Une savoureuse scène de séduction qui s’achève sur un petit cours so british de lèvres pincées…

Last Chance For LoveTourné en 2008 à Londres, Last Chance for Love n’est pas le film du siècle. Mais cette comédie romantique distille un petit charme bien agréable. Joel Hopkins filme deux personnages bien dessinés, en l’occurrence deux adultes matures et solitaires qui se demandent s’il est encore temps de prévoir un avenir à deux. Pour incarner Harvey et Kate, Dustin Hoffman et Emma Thompson sont simplement parfaits d’émotion discrète.

PAPY FAIT DE LA RESISTANCE.- Lorsque le film de Jean-Marie Poiré sort sur les écrans en octobre 1983, le public vient rire de bon cœur aux gags imaginés, d’abord au théâtre puis au cinéma par le tandem Martin Lamotte / Christian Clavier. Plus de 4 millions de spectateurs seront au rendez-vous.

Papy RésistanceAlors que le récit s’achève, un travelling arrière révèle un moniteur. L’histoire était un film qui fait place à un débat télévisé contemporain. Une incrustation défile sur l’écran (Pour obtenir SVP, composer pour Paris 787 11 11…) tandis qu’on entend le générique resté célèbre des Dossiers de l’écran. C’est d’ailleurs Alain Jérôme, le vrai présentateur de l’émission, qui est en plateau, entourés de certains protagonistes de l’aventure, maintenant âgés. Bernadette Bourdelle (Dominique Lavanant), le général Spontz (Roland Giraud), Michel Taupin (Christian Clavier) devenu ministre des Anciens combattants, Guy-Hubert Bourdelle (Martin Lamotte) et le fils d’Adolfo Ramirez, venu spécialement de Bolivie… Tous les invités conviennent que le film est un pur navet… Le fils Ramirez affirme que son père n’a fait qu’infiltrer la Gestapo… Le ton monte, Bernadette Bourdelle donne du « Sale Bougnoule ! » à Ramirez et quitte le plateau avec un « Ah, vous faites un beau métier ! » à Jérôme. Sur le plateau, Taupin, Guy-Hubert et Ramirez en viennent aux mains. Les noms d’oiseaux fusent. « C’est le mot de la fin » pour Alain Jérôme qui a du mal à garder son sérieux en rendant l’antenne…

MARIAGE ROYAL.- En janvier 1933, un jeune acteur de Broadway tourne un bout d’essai pour la RKO. Commentaire d’un responsable du studio : « Ne sait pas jouer. Légèrement chauve. Danse à l’occasion ». Habillé pour l’hiver, le bon Fred Astaire (1899-1987)! Mais, au début des années cinquante, le comédien-danseur est au sommet de sa carrière dans la comédie musicale.

Royal WeddingOn dit que le partenaire de Ginger Rogers ou d’Eleanor Powell pourrait danser avec n’importe qui, même avec un porte-manteau ! Pari tenu. Dans Royal Wedding, en 1951, le personnage de Tom Bowen entre dans un gymnase, jette un coup d’œil dans une pièce voisine, pose la main presque par inadvertance sur un porte-manteau. Et soudain, il l’embarque dans des pas virevoltants. Il le suit, le poursuit, le précède, l’enlace et le soulève, le prend sur ses épaules et le balance du bout de la chaussure. Stanley Donen filme le tout en plan moyen, le plan classique du musical… L’élégant Astaire joue avec des barres parallèles, un cheval d’arçon, un punching-ball, jongle avec des masses et revient au porte-manteau qui finira, renversé dans ses bras, comme toutes ses partenaires !
Sunday Jumps, ce solo éblouissant sur une musique de Burton Lane et Albert Sendrey, figure dans toutes les anthologies de la comédie musicale. Dans ses mémoires, Fred Astaire en attribue la paternité au chorégraphe Hermes Pan: « Ce numéro était on ne peut plus difficile à exécuter. Le tout était d’apprendre à manipuler l’objet, son poids n’était pas évident… » 

DEUX HOMMES DANS LA VILLE.- Intérieur, nuit. A pas feutrés, un groupe en costume sombre avance dans une prison. On allume brusquement la lumière dans la cellule de Gino Strabliggi. Réveillé en sursaut, il a compris. En silence, le rituel macabre se déploie. Dans une suite de travellings arrière, entrecoupée de quelques gros plans (le col de chemise découpé, les pieds et les poings liés, le verre d’alcool, la cigarette), le condamné à mort marche vers la guillotine. A Germain Cazeneuve, son éducateur, Gino murmure : « J’ai peur ». Très gros plans sur le regard embué de l’un, terrifié de l’autre. Ultime travelling arrière : le meurtrier d’un policier bascule sur la planche. Le couperet tombe. Noir. Résonne enfin la voix off de Jean Gabin : « Et puis derrière tout ça, y’a une chose que j’ai vue : une machine qui tue… »

Deux Hommes VilleEn 1973, José Giovanni tourne Deux hommes dans la ville. L’histoire d’un ancien braqueur (Alain Delon) qui a purgé dix ans de prison et qui, grâce à l’aide d’un éducateur, réussit à se réintégrer. Mais c’est sans compter sur la traque menée par un flic obsédé par l’idée « truand un jour, truand toujours »… Le cinéaste sait de quoi il parle, lui-même, au sortir de la guerre, a été condamné à la peine capitale pour des faits graves de droit commun avant d’être gracié en 1956 après onze années de travaux forcés. Reconverti avec succès dans le cinéma, Giovanni a, ici, huit ans d’avance dans son plaidoyer cinématographique sur Robert Badinter qui fera abolir la peine de mort en septembre 1981.

CASABLANCA.- Dans le brouillard de l’aérodrome de Casablanca, champ/contre champ mythique entre Rick Blaine et Ilsa Lund aux yeux mouillés. Une belle histoire d’amour impossible s’achève dans le bruit des hélices. Rick coupe court : « Vous allez rater votre avion ! » Tandis que le chef de la résistance tchèque et Ilsa s’éloignent, le capitaine Louis Renault lance à l’Américain : « J’avais raison. Vous êtes un sentimental !» Le policier de Vichy n’arrêtera pas Blaine. Le major nazi Strasser arrive sur le tarmac. Laszlo lui a échappé. Furieux, il n’aura pas le temps de téléphoner pour demander de l’aide. Rick l’abat. Alors que les hommes de Renault déboulent, Rick et le policier échangent, en champ contre-champ, des regards quasiment complices.

CasablancaRenault : « Arrêtez les suspects habituels ». On emporte le corps de Strasser. Renault (Claude Rains) et Blaine sont désormais réunis dans le même cadre. Renault : « Vous n’êtes pas seulement un sentimental, vous êtes un patriote ! »  Et de suggérer à Blaine de ne pas rester plus longtemps à Casablanca. Les Forces françaises libres les attendent à Brazzaville. A leur tour, les deux hommes s’éloignent dans la nuit. Tandis que les accents de la Marseillaise s’élèvent, Rick lâche : « Louis, je pense que c’est le début d’une belle amitié »The End pour Casablanca (1942), immense film-culte de Michael Curtiz. Humphrey Bogart, en trench/feutre ou smoking blanc et Ingrid Bergman radieuse y sont totalement et définitivement romantiques…

LES AVENTURES DE RABBI JACOB.- « Rabbi Jacob, elle va danser ! » C’est ainsi que s’ouvre la séquence la plus célèbre des Aventures de Rabbi Jacob. Dans la rue des Rosiers, au cœur du vieux quartier juif de Paris (la rue sera reconstituée à Saint-Denis), Rabbi Jacob prend un grand bain de foule au milieu d’une population en liesse venue accueillir le vénérable tzaddik… Las, à la suite d’une rocambolesque méprise, c’est Victor Pivert, un industriel français, bourgeois, raciste et chauvin, qui s’est glissé dans le caftan du vrai rabbin venu de New York pour célébrer la Bar mitzva de David, un jeune parent… Cependant Pivert n’a nulle échappatoire… Coiffé d’un chapeau noir, portant caftan et des papillotes, il se lance, d’abord maladroitement puis allègrement, dans une danse hassidique endiablée…

Rabbi Jacob

Grand succès de l’année 1973 avec plus de 7,2 millions de spectateurs, Les aventures de Rabbi Jacob est souvent réduit à cette fameuse danse endiablée imaginée par le chorégraphe franco-israélien Ilan Zaoui sur une musique de Vladimir Cosma inspirée du genre klezmer. Fondateur de la compagnie Kol Aviv, Zaoui (qui a plusieurs fois retravaillé avec Gérard Oury par la suite) s’est appuyé, en les modifiant largement, sur des danses d’inspiration hassidique qui étaient au répertoire de sa troupe. Au départ, la scène de danse ne figurait pas dans le scénario. Oury voulait simplement qu’il y ait un moment traditionnel et, dans une première idée, voyait Pivert/Rabbi Jacob jouer du violon comme un virtuose…

SOMETHING’S GOT TO GIVE.- Ce n’est pas un film… Juste quelques scènes. Rares, donc chères. Surtout au cœur de tous les fans de Marilyn Monroe. Dont je suis…
A la suite de la disparition de son épouse, Nick s’est remarié. Mais Ellen réapparaît. Elle revient au domicile conjugal, rencontre ses enfants qui ne la reconnaissent pas. Pour pouvoir demeurer dans la maison, Ellen se fait passer pour la nounou suédoise des gamins. Un soir, elle prend un bain de minuit dans la piscine. Plan moyen: elle sort de l’onde, (brièvement) nue et superbe… Ultime et précieuse image de Marilyn Monroe, magnifique et éternelle.

Marilyn SomethingC’était en 1962 et George Cukor mettait en scène Marilyn Monroe dans Something’s Got to Give, deux ans après l’avoir dirigée dans Le Milliardaire. L’expérience s’était alors mal passée et le cinéaste n’avait accepté qu’à contre-cœur cette nouvelle mission. Qui se révéla catastrophique. La star est absente ou constamment en retard, prétextant divers malaises. Dans le même temps, la Fox se débat avec le budget du Cléopâtre de Liz Taylor dont les coûts explosent. Le studio ne peut mener de front les deux productions. Le 8 juin, Marilyn est virée et le tournage arrêté. La comédienne va mener une campagne médiatique pour prouver qu’elle est en pleine forme et capable d’achever le film. Dean Martin, son partenaire, déclare qu’il ne tournera avec personne d’autre que Marilyn. La Fox lui propose un nouveau contrat et lui offre le plus gros salaire qu’elle n’ait jamais touché. Quatre jours plus tard, elle meurt dans la nuit du 4 au 5 août 1962.

TAXI POUR TOBROUK.- Les années cinquante- soixante sont une période florissante pour Michel Audiard… Il est au sommet de son art et cisèle des dialogues pour des réalisateurs comme Grangier, Delannoy, Decoin ou Verneuil. Le dialoguiste qui avait de la tendresse pour les chauffeurs de taxi, a l’occasion de développer sa verve en 1961 pour Denys de la Patellière qui tourne un film sur l’absurdité de la guerre dans la Lybie occupée par les nazis en 1942. Le taxi de Taxi pour Tobrouk est en fait une véhicule militaire allemand pris à l’ennemi par un commando perdu. Ils sont quatre soldats français qui vont hériter, en prime, d’un capitaine allemand.

Taxi TobroukC’est l’affrontement verbal entre ces militaires qui va faire le sel et le succès du film. A l’évocation par Von Stegel, l’officier allemand (Hardy Kruger) de son séjour rue Monsieur-le-Prince et du côté du parc Montsouris, le brigadier Dumas (Lino Ventura) constate : « La rive gauche en dehors du Vel’Hiv, c’est que dalle ! » Et comme l’évocation de la capitale se prolonge, le brigadier balance : « Le couplet sur Paris, ça fait deux ans qu’on en croque. Ca revient comme du chou… (…) Dans cinq minutes, y’en a un qui va sortir un ticket de métro ou des photos de la Foire du Trône… » Alors Goldman (Charles Aznavour) rétorque : « Seriez-vous insensible à la nostalgie, brigadier Dudu ? » Et Jonsac (Maurice Biraud) de renchérir : « Grattez un boxeur, un philosophe apparaît. Y’a chez Dudu, un Platon qui sommeille ! » De l’Audiard pur jus !

LES LUMIERES DE LA VILLE.- Lorsque Charlie Chaplin entreprend, au début de 1929, le tournage des Lumières de la ville, il est pris d’une angoisse inhabituelle. Le cinéaste s’inquiète du fait qu’un film muet peut alors paraître anachronique… Du coup, il accepte quelques concessions, en l’occurrence de la musique et des effets sonores. Et il va réussir une comédie lyrique d’un humour et d’une beauté intemporels.

Comme il voulait aussi offrir à Charlot une dimension plus romantique, il va inscrire le vagabond dans une œuvre d’une limpide simplicité : Charlot s’amourache d’une fleuriste aveugle qui le prend pour un homme riche… Pour incarner la fleuriste, le cinéaste a jeté son dévolu sur Virginia Cherrill, une débutante choisie pour sa… myopie. Elle était la seule, selon lui, à pouvoir « paraître aveugle sans être choquante ou repoussante ». Le tournage de la scène de la première rencontre entre Charlot et la fleuriste demanda des semaines de travail.
Lumières de la villeCréateur d’une absolue exigence, Chaplin estimait que Virginia n’était pas jamais assez concentrée. De plus, c’était la première fois qu’il travaillait avec une comédienne pour laquelle il n’avait aucune attirance. La scène figure toujours au Guinness des records pour avoir fait l’objet du plus grand nombre de prises, 342 en l’occurrence !

Mais, trois ans après l’apparition du parlant, Chaplin avait réussi l’impossible : donner un film muet (qui devait clore ce soir la saison du Ciné-Cycles au Palace de Mulhouse) qui rencontrera un immense succès dans le monde entier.

© Photos PLC – DR

LE JOURNAL DU CONFINEMENT EST A RETROUVER SOUS L’ONGLET ACTU-CINE

La critique de film

Du bordel à la cité, la solidarité des filles  

Axelle (Sara Forestier), une mère paumée. DR

Axelle (Sara Forestier), une mère paumée. DR

« Pute oui, mais pas sale pute ! » Dominique s’emporte ainsi contre un client qui l’insulte… Simplement, parce qu’avec ses copines Axelle et Conso, elles estiment qu’elles font un boulot et qu’elles n’ont pas à être invectivées pour cela…
Tous les matins, en effet, les trois femmes se retrouvent, sous les interpellations sexuellement crapuleuses de petites racailles, sur le parking de leur cité pour prendre la route de la Belgique dans la voiture de Do, passer la frontière et retrouver une maison close où elles deviennent Athéna, Circé et Héra.
C’est en lisant un article dans la presse sur la double vie que mènent certaines femmes que la scénariste et co-réalisatrice Anne Paulicevich a eu l’idée de cette histoire où trois femmes qui vaquent normalement à une existence aussi courante que difficile, partent se prostituer, à quelques kilomètres de chez elles, dans un pays où les bordels sont légaux.
La scénariste tenait alors la trame du film mais, dit-elle, « j’étais incapable d’aller plus loin si je ne rentrais pas moi-même dans un de ces bordels. Ça me semblait aussi incorrect narrativement que peu respectueux humainement. J’ai donc essayé de rentrer dans des bordels ; impossible. Un soir, j’en parle à une amie qui m’apprend que son cousin est le neveu de Dodo la Saumure ! Elle nous présente et, grâce à lui, je rencontre Dodo dans un café de Bruxelles. Deux jours plus tard, il m’emmenait visiter ses bordels. Dans les deux premiers, le contact était compliqué, mais au troisième, la connexion avec les filles a été immédiate. Je me suis installée sur un fauteuil et c’était parti. » Pendant neuf mois, Anne Paulicevich se rend dans cette maison deux à trois fois par semaine. Sans prendre de notes, sans même poser de questions, la scénariste recueille des histoires, des récits de vie quotidienne. « Ces femmes, dit-elle encore, à cause de leur double vie, doivent passer leur temps à mentir à leurs clients comme à leur famille. Là, elles avaient quelqu’un qui les écoutait, à qui elles pouvaient tout dire. Le soir, j’avais à mon tour besoin d’en parler à Fred, pour me décharger un peu de cette violence, de cette tristesse sous-jacente qui constitue, tout de même, leur vie. »

Conso (Annabelle Lengronne) rêve du grand amour. DR

Conso (Annabelle Lengronne)
rêve du grand amour. DR

Le film qui devait initialement s’intituler La frontière, a donc vu le jour et il livre une réalité brutale. Aucun sourire, aucun répit dans ces existences sinon, presqu’étrangement, lorsque ces femmes, en tutus roses et fleurettes dans les cheveux, attendent le client dans la maison close et rient ou plaisantent d’expériences souvent extrêmes et livrent une version personnelle, avec les mots qu’il faut, des gémissements orgasmiques de Quand Harry rencontre Sally
Filles de joie s’attache d’abord à Axelle, mère de famille à la dérive, confiant à sa mère le soin de garder trois gamins bien turbulents. On découvre aussi Conso, belle grande bringue black qui affecte de se moquer de tout mais qui rêve de connaître le grand amour. Peut-être avec le beau Jean-Fi qui lui offre un petit diamant mais finira par lui montrer, sur son téléphone, la photo de son nouveau-né… Quant à Dominique, elle jongle entre ses services de nuit dans un établissement de soins, son emploi de « maman » au bordel (la scène la plus touchante, la plus tendre du film se déroule dans une baignoire avec un monsieur âgé) et sa vie de famille. Son mari (Sergi Lopez) est singulièrement éteint et ses deux grands enfants, pour lesquels elle ne cessent de trembler, sont simplement odieux jusqu’à ce que Do craque, leur lance de l’argent en hurlant : « Tu veux vraiment savoir ce que je suis ? »

Dominique (Noémie Lvovsky), une "maman" au bordel. DR

Dominique (Noémie Lvovsky),
une « maman » au bordel. DR

Dans cette aventure de la survie et du courage, le drame va surgir brutalement, emportant Axelle et mettant en œuvre la solidarité de ses amies. Une séquence violente qui éclaire alors celle, évidemment énigmatique, du pré-générique…
Filles de joie s’inscrit évidemment dans un vaste florilège qui a fait de la prostituée une figure récurrente du grand écran depuis l’emblématique Loulou de Pabst (1929) jusqu’à la Pretty Woman (1990) avec Julia Roberts en passant par Simone Signoret dans Casque d’or (1952), Shirley MacLaire dans Irma la Douce ou Catherine Deneuve dans Belle de jour (1967). Cependant l’approche du tandem Fonteyne-Paulicevich ancre beaucoup plus le film du côté du Godard de 2 ou trois choses que je sais d’elle (1967) qui faisait de Marina Vlady une mère de famille vivant dans une cité de la banlieue parisienne et contrainte à la prostitution pour survivre.
On songe aussi à la Jeanne Dielman (1973) de Chantal Ackerman pour le côté tristement banal du métier mais la référence qui vient d’emblée, c’est Party Girl (2014) qui valut au trio Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis une belle Caméra d’or à Cannes. On y pense évidemment parce que le personnage d’Angélique passait la frontière de la Moselle pour aller travailler comme entraineuse dans des cabarets allemands…

Quand les filles attendent le client. DR

Quand les filles attendent le client. DR

Porté par l’énergie puissante qui émane des trois personnages centraux et la verve de leurs mots, le film, qui privilégie des atmosphères sombres, distille une dynamique amplifiée par une caméra mobile et fréquemment au plus près des femmes. Co-réalisateur de Filles de joie, Frédéric Fonteyne (remarqué en 1999 pour Une liaison pornographique) capte, avec beaucoup de vérité, le chaos qui préside à de doubles vies qui finissent par tragiquement se fissurer. Il peut pour ce faire s’appuyer sur des comédiennes qui ont pleinement pris Axelle, Do et Conso à bras-le-corps alors même que certaines scènes étaient quand même borderline. On sent que la trop rare Sara Forestier (vue récemment dans Roubaix, une lumière), Noémie Lvovsky (qui était encore une religieuse naguère dans La bonne épouse) et Annabelle Lengronne adhèrent pleinement au propos. Et si leurs filles de joie ne sont pas des oies blanches, elles sont cependant bouleversantes… Un sacré film, une bonne claque !

FILLES DE JOIE Drame (Belgique/France – 1h30) de Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich avec Sara Forestier, Noémie Lvovsky, Annabelle Lengronne, Nicolas Cazalé, Jonas Bloquet, Sergi Lopez, François-Xavier Willems, Els Deceukeur, Barbara Sarafian, Charlotte Brihier. Dans les salles le 18 mars. Donc prochainement…

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