Juste une image…

 

Voyage Prince

« Toute ressemblance entre les hommes et les singes de mon film serait purement fortuite. » Evidemment, on s’empressa de ne pas croire Jean-François Laguionie. En compagnie de Xavier Picard, le cinéaste originaire de Besançon signe Le voyage du Prince, un film d’animation qui reprend le personnage central du Château des singes (1999) et prouve que les « petits mickeys » ne sont pas –forcément- des amuseries pour gamins. A l’heure où les salles obscures sont quasiment contraintes, fêtes de fin d’année oblige, de mettre des films « pour enfants » à l’affiche (la suite de la Reine des neiges y est depuis le 20 novembre), voici une œuvre (« un film tout court » dit son auteur) qui, au-delà de la beauté de ses images, pose des questions philosophiques, mais oui, comme la communication, la relation entre les villes et la nature, l’homme et le singe, la découverte de l’autre, l’organisation sociale…
Un vieux Prince échoue sur un rivage inconnu. Blessé et perdu, il est retrouvé par le jeune Tom et recueilli par ses parents, deux chercheurs dissidents qui ont osé croire à l’existence d’autres peuples… Le Prince, guidé par son ami Tom, découvre, avec enthousiasme et fascination, cette société pourtant figée et sclérosée. Pendant ce temps, le couple de chercheurs rêve de convaincre l’Académie de la véracité de leur thèse auparavant rejetée…
« Dans ce conte, dit le cinéaste, apparaissent, sous forme de journal de voyage, d’une part le récit du Prince, d’autre part ce que nous découvrons par nous-mêmes… Les regards ne sont pas les mêmes et peuvent être par moments contradictoires. Le Prince s’émerveillant par exemple d’une situation que nous analysons autrement, comme un élément de modernité des années 1900 ou la déclaration d’un éminent académicien. Les ingénuités sont également partagées. Celle du Prince, devant un monde qu’il admire, et celle des Nioukos concernant leur civilisation. Une forme de récit empruntée à la fable classique. Dans ce monde nouveau, nous avons pensé, Anik Le Ray et moi, qu’il serait plus amusant de ne pas donner le pouvoir à une autorité militaire ou politique, mais à l’Académie des Sciences, laquelle aurait pris dans cette histoire une position définitive sur les rapports du Singe et de la Nature. »
Si Le Voyage du Prince (dans les salles le 4 décembre) fait songer tour à tour à Gustave Doré, à Honoré Daumier ou à Fritz Lang, ce conte a une résonance contemporaine… Jean-François Laguionie : « En découvrant, ému, la première planche du singe sur la plage, comment ne pas penser à toutes les personnes qui traversent la Méditerranée et s’échouent sur nos rivages ? Comme elles, notre singe, le Prince Laankos, va recevoir un accueil glacial et être mis à l’écart. Lui, grand amateur d’arts, épicurien, Prince de la Renaissance italienne, est précipité dans un monde moderne où le pouvoir est détenu par une Académie de scientifiques imbus de leurs personnes. Un monde qui se croit unique, qui nie l’existence de l’étranger, qui cultive la peur de l’autre, où les certitudes et la supériorité scientifique priment sur la nature : comme l’écrivait Tourgueniev : « – Oui, oui, cher monsieur ce que nous chérissons, ce sont les fruits de la civilisation. Et vous n’allez pas me dire qu’ils ne valent rien. »

© Photo DR – Gebeka

La critique de film

Comme un grand puzzle dans la tête  

Laura Rose (Gugu Mbatha-Raw) et Lionel Essrog (Edward Norton). DR

Laura Rose (Gugu Mbatha-Raw)
et Lionel Essrog (Edward Norton). DR

Sans qu’il ait franchement disparu des écrans (on l’a vu naguère dans The Grand Budapest Hotel ou Birdman), Edward Norton n’était quand même plus totalement dans la lumière… Rien à voir en tout cas avec les films de la seconde moitié des années 90 lorsqu’il s’imposait à Hollywood avec ses personnages inquiétants ou franchement barrés. Que l’on songe ainsi à Peur primale (1996) où son fragile Aaron Stampler était accusé d’avoir sauvagement assassiné un archevêque ou encore à American History X (1998) où il était Derek Vinyard, un partisan de la suprématie blanche avide de vengeance meurtrière… Et l’on se souvient aussi de ses interprétations dans Fight Club (1999) ou, plus tard, dans L’incroyable Hulk (2007).
Eh bien, Edward Norton, 50 ans, est de retour sur le devant de la scène avec une superbe variation sur le film noir tel qu’il fleurissait à la grande époque du genre dans les années cinquante. On songe évidemment à des œuvres comme Gun Crazy de Joseph H. Lewis, Quand la ville dort de John Huston, Mystery Street de John Sturges, Sunset Boulevard de Billy Wilder, D.O.A. de Rudolph Maté, Dark City de William Dierterlé ou Mark Dixon, détective d’Otto Preminger… Autant de films qui ont en commun les décors de l’univers urbain, des « héros » ambigus, une fatalité omniprésente, des morts violentes et des destins quasiment toujours tragiques, souvent racontés en voix off…
Dans le New York des années 1950, Lionel Essrog est détective privé à l’agence L & L que dirige son mentor et unique ami Frank Minna. Un jour, alors qu’il est en couverture de Minna lors d’une rencontre avec d’inquiétants commanditaires, son patron est mortellement blessé. Désormais, pour Essrog, qui souffre du syndrome de Tourette, il s’agit de démêler les fils qui s’enchevêtrent dans sa tête, pour sauver l’honneur de celui qui le protégeait depuis l’orphelinat, à l’époque où les sœurs pensaient guérir Lionel par des coups. Avec de maigres indices (Minna a murmuré « Formosa » avant de mourir) mais grâce à son esprit obsessionnel, le privé va mettre à jour une énorme machination soutenue par les autorités municipales et mise en place par un bâtisseur sans scrupules qui affirme : « Je ne suis pas au-dessus de la loi. Je la devance… »

Chez le redoutable Moses Randolph (Alec Baldwin). DR

Chez le redoutable Moses Randolph
(Alec Baldwin). DR

Réalisateur jusqu’alors d’un seul film (la comédie romantique Au nom d’Anna en 2000), Edward Norton avait depuis, près de vingt ans, le projet de porter au cinéma le roman Motherless Brooklyn (publié chez nous en 2003 sous le titre Les orphelins de Brooklyn aux éditions de L’Olivier) écrit en 1999 par le New-yorkais Jonathan Lethem. Quasiment inconnu de ce côté de l’Atlantique, Lethem est un auteur très en vue aux Etats-Unis. Norton s’est donc emparé d’un solide récit qui ne craint pas les échappées fantastiques pour signer un remarquable néo-polar autour d’un très beau personnage de privé. Comme dans le film noir classique, on a, au départ, un peu de mal à comprendre les tenants et les aboutissants de l’intrigue mais c’est sans importance puisque l’essentiel se situe surtout du côté de l’atmosphère et de péripéties qui entretiennent le suspense.
Avec son directeur de la photo, le Britannique Dick Pope (chef-op attitré de Mike Leigh), Edward Norton peaufine en effet (avec des images qui font parfois songer à Edward Hopper mais aussi à… Doisneau pour une simple flaque) un film qui fait la part belle aux clubs de jazz de Harlem et aux taudis de Brooklyn, aux rues de New York et aux grosses limousines, le tout dans une ambiance jazzy souvent nocturne qui ajoute un charme supplémentaire à cette aventure où, toujours dans la tradition, le privé est passé à tabac plus souvent qu’à son tour…

Bruce Willis incarne Frank Minna. DR

Bruce Willis incarne Frank Minna. DR

Au-delà de la magouille qui se dessine (vider les taudis de Brooklyn et surtout en chasser la population pauvre et noire pour réaliser de rentables opérations immobilières), Norton apporte un soin particulier à ses personnages, qu’ils soient simplement des silhouettes (le nervi géant, le trompettiste de jazz, les associés de Lionel à l’agence et bien sûr le toujours brillant Willem Dafoe en frère paria) ou alors Moses Randolph, entrepreneur tonitruant doublé d’un prédateur vulgaire (Alec Baldwin est excellent) qui n’est pas sans faire penser à un certain haut responsable politique américain. Ce qui ne dérange sans doute pas le cinéaste qui soutint naguère Barack Obama.
Et puis il y a, bien sûr, LA femme. La charmante Laura Rose (l’Anglaise Gugu Mbatha-Raw, vue dans la série d’espionnage Undercovers), moins fatale que mystérieuse que Lionel Essrog file dans les manifestations sociales, les rues et le métro avant de tomber (forcément !) sous son charme. Norton a aussi confié un beau personnage au cher Bruce Willis. Coiffé d’un feutre mou et l’œil plus pétillant que jamais, le héros de Die Hard est Frank Minna, détective dur à cuire doublé d’un sage.

Le privé et Paul (Willem Dafoe). DR

Le privé et Paul (Willem Dafoe). DR

Si le rôle est court, la performance de Bruce Willis est mémorable d’autant que la figure de Minna continue de planer sur tout Brooklyn Affairs.
Souvent interprète de personnages « dérangés », Edward Norton a gardé pour lui ce Lionel Essrog qui explique : « Tant que ça ne sonne pas juste dans ma tête, je ne peux pas m’arrêter » et avoue : « Une partie de mon cerveau vit sa vie ». Passant pour une bête de foire à cause de ce handicap qui lui permet de se souvenir de tout et l’amène à se surpasser, Lionel Essrog débite des formules incompréhensibles (« Frankie, Franchise, Franco » ou « Hôpital, Hospice, Hermétique »), des lapsus grossiers et ne contrôle pas toujours ses gestes… Solitaire mais pas victime, tourmenté mais intelligent, presque plus philosophe que détective, cet Essrog qui dit avoir un puzzle dans sa tête, est un loser idéaliste. Comme Harry Fabian, l’antihéros des Forbans de la nuit de Jules Dassin, il rêve d’une vie « Easy and plenty », plus facile simplement… Il la trouvera peut-être aux côtés de Laura Rose, celle qui, à l’instar de la mère de Lionel, a su poser sur sa nuque une main apaisante… Magnifique !

BROOKLYN AFFAIRS Film noir (USA – 2h24) de et avec Edward Norton et Bruce Willis, Gugu Mbatha-Raw, Alec Baldwin, Willem Dafoe, Bonny Cannavale, Cherry Jones, Michael K. Williams, Leslie Mann. Dans les salles le 4 décembre.

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