Juste une image…

Celle que vous croyez

Et si désormais, les liaisons dangereuses se jouaient du côté des réseaux sociaux ?  Evoquant le personnage central de Claire Millaud dans Celle que vous croyez, son nouveau film qui sera sur les écrans le 27 février prochain, Safy Nebbou observe : « Claire est professeur de littérature comparée à l’université. Comment ne pas penser au texte de Choderlos de Laclos lorsque l’on décortique les jeux de pouvoir et de manipulation qui sont de mise aujourd’hui sur les réseaux sociaux? Sous couvert du virtuel, il est aisé de s’inventer une nouvelle identité et une nouvelle vie : celle que l’on aimerait vivre… Les réseaux sociaux offrent d’infinies possibilités pour favoriser, entretenir et attiser de multiples formes de ‘’liaisons dangereuses’’. Il est probable que ces nouvelles technologies feront aussi émerger de nouvelles pathologies… »
Avec Celle que vous croyez, Nebbou raconte l’histoire de Claire, la cinquantaine, qui, pour épier son amant Ludo, se crée un faux profil sur les réseaux sociaux et devient Clara, une magnifique jeune femme de 24 ans. Alex, le meilleur ami de Ludo, est immédiatement séduit. Dans l’engrenage, Claire tombe à son tour éperdument amoureuse de lui. Si tout se joue dans le virtuel, les sentiments sont bien réels.
Le réalisateur a découvert cette histoire vertigineuse où réalité et mensonge se confondent, dans le pitch du roman éponyme de Camille Laurens paru dans la lettre d’information éditée par Gallimard. « J’ai alors, dit-il, très vite émis le souhait de le lire, avant même qu’il ne soit publié. Et je l’ai dévoré d’une traite. Un véritable coup de cœur! En le lisant, j’ai tout de suite pensé à Rashomon d’Akira Kurosawa, où chacun, tour à tour, raconte sa version. J’ai également pensé à Vertigo d’Alfred Hitchcock, où James Stewart est amoureux de l’image d’une femme fantôme… »
Pour incarner Claire/Clara, cette femme qui repousse l’idée du temps qui passe, en ne renonçant pas à son désir, Safy Nebbou, auteur du Cou de la girafe (2004), L’empreinte de l’ange (2007), Enfances (2008), L’autre Dumas (2010), Comme un homme (2012) et Dans les forêts de Sibérie (2016), a écrit son scénario, en compagnie de Julie Peyr, en pensant à Juliette Binoche.
« Juliette a une vision de la narration à la fois globale et très aiguisée, dit le cinéaste. Elle était sans cesse dans la proposition. Je peux vraiment parler d’évidence entre nous, et de confiance. J’ai senti qu’il y avait quelque chose, au-delà de l’histoire et du rôle, qui lui parlait en tant que femme. Sur le plateau, c’est un Stradivarius, et tout ça avec une honnêteté et un courage rares ! Elle n’a rien perdu de la petite fille qui s’amusait à faire l’actrice. Elle est généreuse et n’a jamais peur de se mettre en danger ni de se mettre à nue. Elle se regarde en face dans son âge, c’est pourquoi elle rayonne et c’est aussi pour cela que j’ai eu un plaisir extraordinaire à la filmer… »

© Photo Diaphana Films

La critique de film

Cheney ou une inextinguible soif de pouvoir  

Dick Cheney (Christian Bale), plus co-président que vice-président.

Dick Cheney (Christian Bale), plus co-président que vice-président.

Alors que la classe politique française (mais pas qu’elle…) est actuellement mise à mal par le mouvement des gilets jaunes, vient de sortir Vice qui pourrait, à sa manière, apporter de l’eau au moulin de tous ceux qui professent le fameux « tous pourris » à l’encontre des hommes politiques. Il faut pas s’y méprendre, Vice ne désigne pas ici la disposition habituelle au mal ou le mauvais penchant que réprouve la morale sociale. Encore que… Vice (prononcez [vaɪs]) pour vice-président. Comme le fut, de janvier 2001 à janvier 2009, Dick Cheney, plus âme damnée que bras droit de George W. Bush.

Tandis que son épouse affirme que le poste de vice-président ne sert à rien, sinon à se tourner les pouces en attendant que le président meurt, Dick Cheney a déjà percé à jour un George W. faible et médiocre, « proie » parfaite pour satisfaire son appétit de pouvoir… « Je ne connaissais pas vraiment Dick Cheney, explique Adam McKay, mais en lisant des livres à son sujet, il a commencé à me fasciner, et je me suis passionné pour ses motivations et ses convictions. J’ai continué à me documenter, et j’ai été stupéfait par la méthode sidérante avec laquelle Cheney a conquis le pouvoir et estomaqué de voir à quel point il a redéfini la place actuelle des États-Unis dans le monde. »

Et pourtant, Cheney part de loin. A Casper, dans le Wyoming, où il grandit, il écope à deux reprises d’amende pour conduite sous l’empire d’un état alcoolique. Employé comme ouvrier sur des lignes électriques, il réussit à entrer à la prestigieuse université de Yale mais n’y fera pas de vieux os. Et il faudra toute l’énergie et la détermination de Lynne, sa jeune épouse, pour que Dick se reprenne. Exit le bon-à-rien. A partir de là et sous l’impulsion permanente de Lynne, il ne cessera d’aspirer à de plus en plus de pouvoir.

Lynne Cheney (Amy Adams), premier soutien de son mari.

Lynne Cheney (Amy Adams),
premier soutien de son mari.

Avec Vice, Adam McKay ne se contente pas de réaliser un nième biopic sur une personnalité américaine. D’ailleurs, le film s’ouvre sur un exergue qui donne le ton. Elle affirme que Dick Cheney est l’un des hommes politiques les plus secrets d’Amérique et précise : « Mais putain, on a bossé ». De fait, Vice se présente plus comme un conte politique que comme le classique biopic. A cela, une première explication, en l’occurrence le ton à la fois sérieux et documenté mais aussi… quasiment comique que le cinéaste, qui se dit « accro » à la politique, applique à son récit. Il confie d’ailleurs la narration à un certain Kurt (Jesse Plemons vu dans Le pont des espions de Spielberg)) qui se présente comme un parent lointain de Cheney et, à ce titre, assez au fait du parcours de son prestigieux mais imprévisible et machiavélique cousin… On peut voir aussi dans ce narrateur une figure métaphorique incarnant le spectateur… Une narration « éclatée » qui saute de l’inconséquence d’un grand adolescent presque mutique de 1963 aux heures graves du 11 septembre 2001 où, dans le cabinet de crise, un Cheney, en apparence accablé, mesure déjà l’opportunité de la situation… Bientôt, en manipulant notamment un Colin Powell contraint à un discours complètement « fake » devant les Nations Unies, les manœuvres de Cheney mèneront à l’attaque contre l’Irak et à un Saddam accusé de disposer d’armes de destruction massive mais aussi, selon McKay, à l’émergence de l’Etat islamique…

Sam Rockwell incarne George W. Bush.

Sam Rockwell incarne George W. Bush.

A cette aventure politique au centre de laquelle se tient un Dick Cheney tour à tour drôle, méthodique, impitoyable, patient et effrayant, le réalisateur du brillant Big Short : le casse du siècle (2015), oscarisé en 2016 meilleur scénario adapté, imprime un rythme soutenu et même trépidant qui fait passer certaines péripéties qui filent au-dessus de la tête du spectateur de ce côté-ci de l’Atlantique. Mais ce qui ne saurait nous échapper, c’est, par exemple, l’extravagante « théorie de l’exécutif unitaire » qui affirme, en somme, que tout ce que fait le président est légal… parce qu’il est le président. Et Cheney, plus co-président que vice-président, saura faire le « meilleur » usage de cette inquiétante théorie, tant en politique que dans le milieu des affaires puisqu’il sera, pendant une petite dizaine d’années, pdg de l’entreprise pétrolière Halliburton…

Dans cette fresque qui mêle, avec un humour parfois surréaliste, images d’archives, conversation (en vers !) sur l’oreiller conjugal et dialogues ciselés (« Dans cette salle, la moitié des gens nous envient, l’autre moitié nous craint »), McKay montre aussi la place occupée par Lynn Cheney (Amy Adams, remarquable) dans la métamorphose et l’ascension de son Dick et dans sa propre accession au pouvoir par procuration.  Malgré son tempérament ambitieux, Lynn Cheney avait conscience qu’en tant que femme, certaines portes lui seraient fermées. A défaut de pouvoir mettre elle-même la main sur les manettes du pouvoir, elle savait faire en sorte qu’un autre les actionne à sa place…

Dick Cheney et Donald Rumsfeld (Steve Carell). Photos Matt Kennedy

Dick Cheney et Donald Rumsfeld (Steve Carell).
Photos Matt Kennedy

Enfin, parmi des acteurs chevronnés (Steve Carell, une nouvelle fois, parfait en Donald Rumsfeld), on ne peut qu’admirer l’épatante composition de Christian Bale qui s’est glissé dans la démarche et la gestuelle de Cheney, empruntant son élocution et adoptant ses formes opulentes. Le comédien a passé ainsi des heures entre les mains du maquilleur Greg Cannom (titulaire de trois Oscars pour Dracula, Madame Doubtfire et L’étrange histoire de Benjamin Button) pour se transformer en Cheney, modeste serviteur du pouvoir devenu charismatique et puissant homme d’influence maîtrisant à merveille les rouages de la politique. Une performance qui place, en bonne position, le comédien dans la prochaine course à l’Oscar du meilleur acteur.

« En Amérique, note encore Adam McKay, on est passé du statut de pays fondé sur l’ambition et l’importance de pourvoir à sa famille, à une nation qui vénère le pouvoir et la réussite. La réussite est une fin en soi. Il n’est question que de l’individu. À un moment donné, l’Amérique s’est tournée vers l’individualisme le plus total. Il s’agit de gagner. Tout tourne autour de soi, de sa petite vie, son petit pré carré. Et je pense que c’est là que ça a dérapé ». Vice le montre avec brio.

VICE Comédie dramatique (USA – 2h12) d’Adam McKay avec Christian Bale, Amy Adams, Steve Carell, Sam Rockwell, Alison Pill, Eddie Marsan, Justin Kirk, Lisagay Hamilton, Jesse Plemons, Lily Rabe, Tyler Perry. Dans les salles le 13 février.

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