Juste une image…

 

Fury

Annulée le 13 mars dernier à la suite d’un incident technique, la séance du Ciné-Cycles consacrée à Fury, le premier film américain de Fritz Lang, sera reprise le mardi 29 mai au Palace à Mulhouse.
Au début des années trente, Fritz Lang est une star du cinéma allemand. Il a signé un chef d’œuvre avec M le maudit (1931) son premier film parlant. Mais le cinéaste est inquiet de la montée du nazisme. Après un bref exil à Paris, il quitte, le 6 juin 1934, l’Europe à destination des Etats-Unis, suivant ainsi les traces de Murnau, Lubitsch, Sternberg ou Stroheim…
A Hollywood, David O. Selznick voudrait lui confier un remake du Docteur Mabuse mais c’est une autre personnalité du cinéma US qui va mettre le pied à l’étrier de Lang. Joseph Mankiewicz, alors producteur avant de devenir le metteur en scène de La comtesse aux pieds nus, insiste auprès de Louis B. Mayer pour que la réalisation de Fury soit confiée à Fritz Lang.
Pour son premier film hollywoodien, Lang raconte, en 1936, l’histoire de Joe Wilson, un simple ouvrier qui, en allant rejoindre sa fiancée Katherine (Sylvia Sidney), est arrêté sur une petite route. On le prend par erreur pour un criminel ayant kidnappé une fillette. Incarcéré, certaines coïncidences suffisent à établir sa culpabilité. La nouvelle se propage rapidement et une foule en colère se masse autour de la prison. Le shérif demande au gouverneur de faire envoyer la garde nationale pour prévenir un éventuel lynchage…
Le tournage fut difficile, le très exigeant Fritz Lang ayant un peu de mal à se plier aux règles syndicales américaines. Pour sa part, Spencer Tracy (qui incarne Joe Wilson, en photo) prit souvent le parti des techniciens et des acteurs contre lui. Mais Furie (en v.f ) est cependant une œuvre remarquablement puissante. Le cinéaste de Metropolis s’empare de deux thèmes forts : d’une part la violence collective de la foule et le populisme et d’autre part le désir de vengeance qui va transformer la victime qu’est Joe Wilson en bête sauvage.
Bien reçu par la critique, Fury ne rencontra que peu de succès auprès du public. Il est vrai que Lang décrit durement certains travers du comportement humain ! Avec le recul, cette noire comédie humaine fait écho à bien des questionnements contemporains autour de la violence collective devenant violence spectacle ou encore du rôle des médias et de la justice spectacle…
La séance au Palace à Mulhouse, le mardi 29 mai à 19h30 sera présentée et animée par Pierre-Louis Cereja.

Photo DR

 

La critique de film

Le chevalier à la triste figure fait… pâle figure  

Toby (Adam Driver) sur le tournage de son film.

Toby (Adam Driver) sur le tournage de son film.

Quelle aventure, mais quelle aventure! Au générique de début de L’homme qui tua Don Quichotte, on lit « Après 25 années de foire d’empoigne et de dure besogne… » Quelques mots laconiques qui ne résument que très imparfaitement ce que fut l’histoire de ce grand film malade qu’est le Don Quichotte de Terry Gilliam. Tout commence en 1990 lorsque Terry Gilliam contacte le producteur Jake Eberts et lui lance: « J’ai deux noms pour toi: Quichotte et Gilliam et j’ai besoin de 20 millions de dollars. » La légende veut que ce n’est qu’après avoir eu l’accord du producteur que le cinéaste lut le livre de Cervantès pour se rendre compte qu’il était infilmable. Qu’à cela ne tienne…

Gilliam trouvera son angle en mixant l’aventure de Quichotte avec l’idée de base du roman Un Yankee à la cour du roi Arthur de Mark Twain, adjoignant au chevalier à la triste figure un acolyte venu des temps modernes, histoire de mettre en exergue le décalage de Quichotte avec le monde qui l’entoure. En 1999, Gilliam court les producteurs pour tenter de trouver le financement du film. C’est le Français René Cleitman qui proposera un budget d’environ 30 millions de dollars… Le tournage débute en octobre 2000 près d’une base militaire au nord de Madrid. Tout d’abord, le vol des avions militaires empêche la prise de son direct. Dès le deuxième jour de tournage, des pluies diluviennes emportent une partie du matériel de tournage. L’ocre du désert… verdit et n’est plus utilisable pour la suite des décors. Triste cerise sur le gâteau, Jean Rochefort, l’interprète de Don Quichotte, souffre d’un violent mal de dos qui l’oblige à consulter son médecin à Paris, lequel diagnostique une double hernie discale qui empêche dès lors l’acteur de tenir physiquement son rôle… L’aventure s’arrêtera là. Il en reste un étonnant documentaire intitulé Lost in La Mancha. Initialement chargés du making of du film, Keith Fulton et Louis Pepe détaillent, dans ce film sorti en 2002, la manière dont un tournage perturbé devient une catastrophe industrielle.

Jonathan Pryce en cordonnier devenu chevalier.

Jonathan Pryce en cordonnier devenu chevalier.

Mais Terry Gilliam continuera à se battre après avoir récupéré, en 2008, les droits de son scénario. Il y aura, entre 2010 et 2016 et au fil de réécritures successives, des projets avec les tandems Robert Duvall/Ewan McGregor, Duvall/Owen Wilson, John Hurt/Jack O’Connell, Michael Palin/Adam Driver avant que les choses ne se concrétisent avec le duo Jonathan Pryce/Adam Driver. Il restera encore à Terry Gilliam à durement batailler sur le plan juridique avec Paulo Branco, le producteur venu dans l’aventure en février 2016. Finalement, le 9 mai dernier, le tribunal de grande instance de Paris donne raison aux producteurs du film et au Festival de Cannes (qui a retenu le film en sélection officielle) contre Paulo Branco et autorisent la projection du film en clôture du festival de Cannes. Le lendemain, au vu de cette décision, le Centre National du Cinéma estime que plus rien ne s’oppose à la sortie du film dans les salles françaises, et lui attribue un visa d’exploitation « tout public ». On comprend donc mieux les rires presque hystériques de l’ancien Monty Python sur les marches de Cannes, au dernier jour de l’édition 2018.

Angelica (Joana Ribeiro) ou... Dulcinée?

Angelica (Joana Ribeiro) ou… Dulcinée?

Film longtemps « maudit » (et dédié à la mémoire de Jean Rochefort et John Hurt), L’homme qui tua Don Quichotte nous met en présence d’un certain Toby, réalisateur désabusé qui a fait ses armes dans la pub. Aussi inconséquent qu’imprévisible et, pour tout dire, plutôt péteux, ce Toby est à la tête d’un tournage en Espagne. Parfois assailli par des images qui font référence au fameux Don Quichotte, le cinéaste voit surtout son tournage battre gravement de l’aile. Et son producteur n’arrange pas les choses lorsqu’il confie sa blonde et coquine épouse à Toby. Mais tout bascule lorsqu’un gitan de rencontre lui vend une copie pirate du film de jeunesse — une adaptation lyrique de l’histoire de Don Quichotte — que Toby avait réalisé dans la région il y a quelques années. Bouleversé par cette redécouverte, Toby chevauche une moto et part à la recherche de Los Suenos, le petit village perché où il avait tourné son film de fin d’études. Le voilà alors aux prises avec ses souvenirs. Et, dans une roulotte, il retrouve Javier Sanchez, le vieux cordonnier auquel il confia le personnage de Quichotte. Le temps a passé mais le vieil homme est plus que jamais convaincu qu’il est le fier et courageux chevalier. Mieux, le vieil homme voit, en Toby, son fidèle écuyer Sancho Pança! Commencent alors des aventures qui vont virer, forcément, à la catastrophe.

Parfois considéré comme le cinéaste le plus malchanceux de l’histoire du cinéma, Terry Gilliam a participé à la fameuse aventure des Monty Python. Seul Américain de la bande, il créa en 1969, avec Graham Chapman, Eric Idle, John Cleese, Michael Palin et Terry Jones, cette ébouriffante entreprise de burlesque absurde qui connut ses heures de gloire sur le grand écran avec Sacré Graal! (1974), La vie de Brian (1979) ou Le sens de la vie (1982). En solo, c’est dans les années 80-90, que Terry Gilliam réalisa le meilleur de son cinéma avec des oeuvres comme Brazil (1985), Fisher King (1991), L’armée des douze singes (1995) ou Las Vegas Parano (1996). Dans L’homme…, il demeure, ici et là, quelques fulgurances dignes de cette époque. Mais, au total, ce film trop long donne le sentiment de ne jamais trouver son rythme ou, pire, de souvent tomber à plat. C’est notamment le cas dans la dernière demi-heure où, dans un décor de château médiéval espagnol, à mi-chemin entre Disney et Medrano, le malheureux Toby tente de rattraper Angelica/Dulcinée tandis qu’un oligarque russe et aviné lui met des bâtons dans les roues… On décroche assez vite et on finit par se demander ce que tout cela veut bien dire…

Sancho Panza et Don Quichotte. Photos Diego Lopez Calvin

Sancho Panza et Don Quichotte.
Photos Diego Lopez Calvin

Auparavant, on aura donc fait un bout de chemin avec celui qui voulait restaurer l’âge d’or de la chevalerie, venir en aide à sa Dulcinée aimée et combattre les géants… même s’il ne s’agit que de moulins à vent. Jonathan Pryce, complice de longue date de Gilliam (il connut la célébrité avec Sam Lowry, le doux rêveur pathétique de Brazil) incarne un Don Quichotte auquel il parvient à apporter parfois un petit grain de folie. Ce qui n’est pas le cas d’Adam Driver (il était le père Garupe dans Silence de Scorsese en 2016) qui semble le plus souvent se demander ce qu’il fait là.

« Je ne vis que dans mes rêves » dit Don Quichotte. A 77 ans, Terry Gilliam a, enfin, atteint le sien avec L’homme qui tua… Dommage alors que ce film nous emballe si peu.

L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE Aventure fantastique (USA – 2h12) de Terry Gilliam avec Jonathan Pryce, Adam Driver, Stellan Skarsgard, Olga Kurylenko, Joana Ribeiro, Oscar Jaenada, Jason Watkins, Jordi Molla, Sergi Lopez, Rossy de Palma. Dans les salles le 19 mai.

Laisser une réponse