Juste une image…

 

Sorry We Missed You

S’il est bien un cinéaste avec lequel on se sent depuis longtemps en phase, c’est bien le Britannique Ken Loach. Voilà des années que l’on apprécie la démarche d’un cinéaste engagé à gauche dont l’œuvre a toujours porté une attention, à la fois sensible et militante, aux petites gens, aux travailleurs, aux chômeurs, aux laissés-pour-compte de la société…
Cela valut à Loach de rentrer dans le cénacle restreint des doubles Palmés du Festival de Cannes. La Croisette le couronna en 2006 pour le volet historique de son travail avec Le vent se lève, chronique dans les années 20 de l’aventure des frères O’Donovan dans la guerre d’indépendance irlandaise… Et puis la Palme lui revint à nouveau, dix ans plus tard, pour Moi, Daniel Blake. Dans le Royaume-Uni des années 2010, Daniel Blake, 59 ans, souffrant de graves problèmes cardiaques, et Katie Morgan, une mère célibataire de deux enfants, sont malmenés par les services sociaux et essaient de s’entraider.
C’est cette même thématique sociale qui préside à Sorry We Missed You (sur les écrans le 23 octobre) qui faisait partie de la compétition officielle de Cannes cette année. Loach est revenu, cette fois, bredouille du Festival mais le réalisateur de 83 ans, toujours sur un scénario de son fidèle complice Paul Laverty, raconte à nouveau les tourments d’une famille dans un monde en crise. Ricky, Abby et leurs deux enfants vivent à Newcastle. Leur famille est soudée et les parents travaillent dur. Alors qu’Abby oeuvre avec dévouement pour des personnes âgées à domicile, Ricky enchaîne les jobs mal payés Et ils réalisent que jamais ils ne pourront devenir indépendants ni propriétaires de leur maison. C’est maintenant ou jamais ! Une réelle opportunité semble leur être offerte par la révolution numérique : Abby vend alors sa voiture pour que Ricky puisse acheter une camionnette afin de devenir chauffeur-livreur à son compte. Mais les dérives de ce nouveau monde moderne auront des répercussions majeures sur toute la famille…
« Ce système est-il viable ? s’interroge Ken Loach, Est-il viable de faire nos courses par l’intermédiaire d’un homme dans une camionnette, qui se tue à la tâche quatorze heures par jour ? Est-ce finalement un meilleur système que d’aller nous-mêmes dans un magasin et de parler au commerçant ? Veut-on vraiment un monde dans lequel les gens travaillent avec une telle pression, des répercussions sur leurs amis et leur famille, ainsi qu’un rétrécissement de leur vie ? Ce n’est pas l’échec de l’économie de marché, c’est au contraire une évolution logique du marché, induite par une concurrence sauvage visant à réduire les coûts et à optimiser les bénéfices. Le marché ne se préoccupe pas de notre qualité de vie. Ce qui l’intéresse, c’est de gagner de l’argent, et les deux ne sont pas compatibles. Les travailleurs à faibles revenus, comme Ricky et Abby, ainsi que leur famille, en paient le prix. »

© Photo Joss Barratt

La critique de film

Des copains fêtards et une belle chambre d’amour  

Matthias (Gabriel D'Almeida Freitas) et Maxime (Xavier Dolan).

Matthias (Gabriel D’Almeida Freitas)
et Maxime (Xavier Dolan).

On le sait, Xavier Dolan est un surdoué du cinéma. Enfant acteur dès l’âge de 4 ans, le Québecois, aujourd’hui âgé de 30 ans, est entré par la grande porte dans le gotha du 7e art en 2009 lorsqu’il présente à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes, J’ai tué ma mère, son premier long-métrage qu’il écrit, met en scène, autoproduit et interprète. Par la suite, Dolan signera, entre 2010 et 2019, sept longs-métrages dont les remarquables Les amours imaginaires ou Laurence Anyways. En 2014 et en compétition officielle à Cannes, Mommy remporte, ex-aequo, le prix du jury. Deux ans plus tard, toujours sur la Croisette, Juste la fin du monde, adaptation de la pièce de Jean-Luc Lagarce, remporte le Grand prix du jury. Autant dire que le trentenaire semble inévitablement promis à une Palme d’or…
Pourtant, Xavier Dolan nous a depuis laissé gravement sur notre faim avec, l’an dernier, Ma vie avec John F. Donovan, son premier film en anglais, une languissante évocation des souvenirs d’un jeune acteur qui avait entretenu, par le passé, une correspondance avec une vedette de la télévision américaine, prématurément disparue…
On attendait donc le nouveau Dolan en se disant qu’il allait forcément se refaire la cerise. Disons-le clairement : c’est raté ! Matthias et Maxime (Québec – 1h59. Dans les salles le 16 octobre) raconte les aventures d’une bande de copains, redoutables et bruyants fêtards qui ne craignent ni les alcools forts, ni les substances stupéfiantes. Parmi eux, Matthias (Gabriel D’Almeida Freitas) et Maxime sont des amis d’enfance. Un jour, lors d’une nouvelle soirée, ils acceptent de jouer une courte scène dans le court-métrage amateur que prépare la jeune Erika Rivette. Ce qu’ils ignorent, c’est que l’inénarrable réalisatrice va leur demander d’échanger un baiser… A la suite de ce kiss d’apparence anodine, un doute récurrent va s’installer entre les deux amis, confrontant les deux garçons à leurs préférences, bouleversant aussi l’équilibre de leur cercle social et, in fine, leurs existences.

La mère (Anne Dorval). Photos Shayne Laverdière

La mère (Anne Dorval).
Photos Shayne Laverdière

Aucun doute, Xavier Dolan (qui incarne aussi un Maxime portant une large tache de vin sur le visage) sait filmer. Il réussit, ici et là, des plans et des séquences de toute beauté (la « fuite » à la nage de Matthias dans un immense lac) mais son film donne aussi un double tournis. Celui d’abord de la langue québécoise puisqu’on ne comprend pas un traître mot ou presque (que l’on se rassure, le film est sous-titré) aux abondantes palabres des copains festifs. Celui ensuite d’une caméra extrêmement mobile qui semble s’ingénier à donner le mal de mer au spectateur.
Longtemps solitaire, Dolan affirme avoir vu, depuis quelques années, quelques personnes, se trouvant au bon endroit, au bon moment, devenir pour lui des phares. « J’ai donc pu, dit le cinéaste, ces derniers temps, découvrir ou redécouvrir des humains avec qui, avant d’être réalisateur ou scénariste, j’ai pu être moi-même. Ce que j’ai donné et parfois perdu en amour, avec eux je l’ai retrouvé. Je crois qu’au fond, davantage que de faire des films, dans la deuxième moitié de ma vingtaine, je me suis fait des amis. »
Présenté en compétition officielle à Cannes cette année, Matthias et Maxime parle de ces amitiés et évidemment aussi d’une histoire d’amour naissante entre deux garçons. Dommage que le film ait l’air, tour à tour, d’un brouillon et d’une comédie romantique qui n’ose pas dire son nom. Reste, cependant, un personnage dont Dolan sait à merveille tirer l’essence dramatique et douloureuse. C’est celui de la mère de Maxime à laquelle Anne Dorval, « spécialiste » des rôles de mère chez Dolan, apporte une magnifique et terrible présence.

Le jeune Richard (Vincent Lacoste) et Maria (Chiara Mastroianni).

Le jeune Richard (Vincent Lacoste)
et Maria (Chiara Mastroianni).

Si dans Matthias et Maxime, on entend brièvement Serge Reggiani chanter « Il suffirait de presque rien », ce sont d’autres belles chansons françaises qui rythment Chambre 212 (France – 1h27. Dans les salles le 9 octobre). Christophe Honoré (qui avait signé, en 2007, Les chansons d’amour) convoque, dans cette comédie tendre et loufoque, Charles Aznavour et son fameux Désormais qui laissait un cœur sous les décombres ou Jean Ferrat et Nous dormirons ensemble qui dit « Que ce soit dimanche ou lundi, Soir ou matin, minuit, midi, Dans l’enfer ou le paradis, Les amours aux amours ressemblent… »
Chambre 212 raconte l’histoire de Maria, séduisante professeur de droit dans une université parisienne, qui apprécie beaucoup les beaux jeunes gens. En dernier, elle a flashé sur un beau brun parce qu’il portait le patronyme d’Asdrubal Electorat. Un ténébreux gaillard qui lui laisse des messages enflammés et sans équivoque sur son portable. De retour au domicile conjugal, Maria décide de prendre une douche et Richard, son mari, propose de faire une machine avec ses vêtements. Il n’en faut pas plus pour que le portable de Maria tombe entre les mains de Richard. Alors, après vingt ans de mariage, Maria décide de partir. Ce soir-là, elle s’installe dans la chambre 212 de l’hôtel d’en face. De là, Maria a une vue plongeante sur son appartement, son mari, son mariage. Bientôt, Maria se demande si elle a pris la bonne décision. Beaucoup de personnages de sa vie ont une idée sur la question et ils comptent bien le lui faire savoir. Maria aimerait bien profiter de la chambre 212 pour réfléchir à ce qu’a été sa vie jusque là. Mais, en guise de solitude hôtelière, c’est à un groupe volubile de ceux qui prétendent avoir souffert d’elle, de sa liberté, de ses désirs que Maria va devoir se confronter… Et parmi ces protagonistes bien décidés à parler à sa place, il y a Richard mais à l’âge de 20 ans, bientôt rejoint par Irène Haffner, sa prof de piano et son premier amour… Maria, dont tous connaissent la liste des écarts, n’a qu’à bien se tenir. Heureusement que sa conscience, avec un faux look d’Aznavour et une veste panthère, vole à son secours…

Richard (Benjamin Biolay) et Irène Haffner (Camille Cottin). Photos Jean-Louis Fernandez

Richard (Benjamin Biolay)
et Irène Haffner (Camille Cottin).
Photos Jean-Louis Fernandez

Joyeux tourbillon, Chambre 212 fait parfois songer au cinéma de Bertrand Blier, quand, par exemple, dans Notre histoire (1984), il s’amusait à mélanger les tranches de vie d’un garagiste (Alain Delon) au bout du rouleau… Il y a en effet une pure fantaisie, une vraie drôlerie et un allègre délire dans cette histoire de couple et d’amour(s) rattrapée par le temps, la routine… « Depuis quand ta sexualité est devenue une activité extraconjugale ?» interroge un Richard déconfit. « C’est la loi de tous les couples qui durent ! » rétorque Maria.
Alors même que l’on reproche au dernier Dolan un côté très brouillon, on admire, ici, avec un matériau complexe, la manière élégante avec laquelle Christophe Honoré maîtrise son récit qui semble parfois partir dans tous les sens mais que le cinéaste ramène toujours à l’essentiel, en l’occurrence le bonheur de faire du cinéma, de jongler avec les décors ou de faire tomber des cendres noires dans une chambre immaculée. « J’ai souhaité, dit le metteur en scène, que Chambre 212 exprime d’une manière sentimentale et têtue, mon attachement à un cinéma de fiction, où le « faisons comme si » a plus de valeur que le « faisons comme c’est ». La fiction, je l’entends ici au sens de l’enchantement. Je me suis laissé entraîner par elle dans une danse de pas oubliés, charmé par ses sortilèges. Et peu à peu, il m’est apparu que ce n’était pas rien de revendiquer aujourd’hui les outils précieux du jeu, de la métaphore, de privilégier la magie des coulisses, de l’artifice, dans le travail qui vise à faire advenir la vie au cœur d’un film. »
Benjamin Biolay (Richard à 40 ans), Vincent Lacoste (Richard à 20 ans), Camille Cottin (Irène à 40 ans) et Carole Bouquet (Irène à 60 ans) sont tous excellents dans cette comédie que Thierry Frémaux à Cannes (le film était présenté à Un Certain regard) a inscrit dans le sillage de Sacha Guitry et de Leo McCarey. Enfin, la lumineuse Chiara Mastroianni, aux adorables fossettes, est simplement magnifique dans cette femme qui, comme un astre fixe, attire autour d’elle des satellites qui ne cessent de se multiplier pour nourrir une délicieuse et bouleversante conversation conjugale…

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