Juste une image…

 

AAAFilms2019

Dans le monde du cinéma, on a toujours tendance à se projeter en avant… Même si, évidemment, les professionnels sont (très) attentifs aux résultats réalisés par les films à l’affiche, force est de constater que leur sort est bien entre les mains ou sous les yeux du public. Qui décidera toujours, en dernier lieu, du succès… ou pas de ces productions.
Alors le cinéma regarde vers ce qui est à venir. Qu’en sera-t-il de tel ou tel projet, parfois coûteux ? Quel « petit » film créera la surprise ?
A notre tour de jeter un coup d’œil sur le cinéma de 2019… Catherine Deneuve sera de retour sur le grand écran le 6 février devant la caméra de Julie Bertuccelli dans La dernière folie de Claire Darling. Aux côtés de Chiara Mastroianni, elle incarne une femme qui, au premier jour de l’été, se réveille persuadée de vivre son dernier et décide alors de vider sa maison, bradant tous les objets tant aimés, écho de sa vie tragique et flamboyante.
Avec Le château de Cagliostro, on aura, le 23 janvier, retrouvé le vétéran japonais de l’animation Hayao Miyazaki, 77 ans. L’auteur de Princesse Mononoké, Mon voisin Totoro, Le château ambulant (dont certains décors ont été inspiré par sa visite à… Colmar), Le voyage de Chihiro avait tourné en 1979, cette aventure de Lupin et de fausse monnaie. Une reprise pour se replonger dans la magie du génie nippon…
Le Grec Yorgos Lanthimos est certainement le plus déroutant et le plus extravagant des cinéastes contemporains. Avec La favorite (6 février), il évoque, dans un film en costumes, le règne, au début du 18esiècle, de la reine Anne d’Angleterre au cours duquel les femmes de la cour entrent en rivalité dans la course au pouvoir. Pour le plaisir de la découverte et de voir trois belles actrices : Emma Stone, Rachel Weisz et Olivia Colman.
Le 6 février également, on guettera My Beautiful Boy, le nouveau film du réalisateur flamand Felix van Groeningen qui avait séduit avec La mertitude des choses (2009) et Alabama Monroe (2012). Il raconte, ici, l’histoire d’un père (Steve Carell) pour lequel la vie de son fils Nicolas était toute tracée vers un brillant avenir universitaire. Mais Nic a commencé, en secret, dès ses 12 ans, à s’adonner à la drogue. Dans le rôle de Nic, on verra le jeune Franco-Américain Timothée Chalamet, 22 ans nouvelle coqueluche d’Hollywood, vu naguère dans Call Me By Your Name (2017).
Oscar 2016 du meilleur scénario pour The Big Short : Le casse du siècle, l’Américain Adam McKay met en scène, dans Vice (13 février), une figure très controversée de la politique US en la personne de Dick Cheney, vice-président (2001-2009) de George W. Bush. C’est Christian Bale (American Psycho et la saga Batman) qui se métamorphose complètement pour incarner ce redoutable politicien, « très à droite », selon ses propres dires, mêlé à différents retentissants scandales…
Parce qu’ils ont bercé notre jeunesse de fameux éclats de rire, on attend avec curiosité Stan Laurel et Oliver Hardy dans Stan & Ollie (6 mars). Laurel (Steve Coogan) et Hardy (John C. Reilly) se rendent compte, lors d’une tournée en Angleterre en 1953, que désormais vieillissants et oubliés des plus jeunes, ils peinent à faire salle comble. Même si le spectre du passé et de nouvelles épreuves ébranlent la solidité de leur duo, cette tournée est l’occasion unique de réaliser à quel point, humainement, ils comptent l’un pour l’autre…
Enfin, on a déjà un œil sur l’été avec le grand retour du Roi Lion (17 juillet). Dans une production en animation 3D et en version live, Walt Disney retourne dans la savane de Simba, Mufasa, Pumbaa, Rafiki and co pour une adaptation du blockbuster de 1994 réalisée en performance-capture et réalité virtuelle…
On guettera le retour de Quentin Tarantino, silencieux depuis Les huit salopards (2015). Avec une affiche « deluxe » (Leonardo DiCaprio, Brad Pitt, Al Pacino, Dakota Fanning), Once Upon A Time In Hollywood (14 août) évoque la fin des années soixante, l’apogée du mouvement hippie, la guerre du Vietnam, l’émergence du Nouvel Hollywood et un fait-divers barbare : l’assassinat de Sharon Tate par les disciples du gourou Charles Manson.

© Photos DR

La critique de film

Les petites débrouilles de la famille Shibata  

Rare moment de détente en bord de mer... DR

Petit moment de détente en bord de mer… DR

Avec la sortie hivernale d’Une affaire de famille, ce sont des souvenirs des beaux jours qui ressurgissent dans la mesure où Hirokazu Kore-eda est le dernier en date des titulaires de la fameuse Palme d’or cannoise. Et, disons-le d’entrée, c’est une bien belle Palme qu’a choisi le jury du 71eFestival présidé par Cate Blanchett…
Car il faut bien constater que l’attribution de la principale récompense cannoise a fait passer, au fil des années, les festivaliers par tous les états. Plaisir cocoricesque quand Cantet l’emporte pour Entre les murs (2008), surprise quand Kechiche gagne avec La vie d’Adèle (2013), bonheur lorsque Haneke triomphe avec Amour (2012), ahurissement devant Oncle Boomee (2010), confusion pour Les meilleures intentions (1992), amusement avec Pulp fiction (1994), ravissement pour Papa est en voyage d’affaires (1985), stupéfaction devant Tree of Life (2011), embarras devant Le goût de la cerise (1997), émotion devant 4 mois, 3 semaines et 2 jours (2007), joie avec Paris Texas (1984)…
Avec Kore-eda, on est en pays de connaissance et on ouvre tout de suite l’œil lorsque le Japonais de 56 ans est derrière la caméra. On se souvient ainsi de l’étonnante aventure, dans Air Doll (2009), de Nozomi, la poupée gonflable qui, dotée d’une âme, s’éveille à la vie avec des yeux d’enfant pour faire l’apprentissage de la vie des humains tout comme de l’échappée, sur fond de thriller sinistre, dans l’univers de l’éthique et de la justice mis en scène dans The Third Murder (2017).
Cependant Kore-eda s’est surtout imposé comme un grand peintre et un fin analyste de la famille. Ses films, qu’il s’agisse de Nobody Knows (2004), Tel père, tel fils (2013) ou de Notre petite sœur (2015) traitent souvent de mère célibataire encombrée de gamins, de fratrie d’occasion ou encore d’échange d’enfant qui contraint deux familles à complètement se remettre en cause…

Une famille réunie dans une petite maison étroite... DR

Une famille réunie
dans une petite maison étroite… DR

Dans un petit supermarché, un adulte et un gamin semblent faire des courses mais on devine rapidement, à leur manège, qu’ils sont en train de commettre, avec une certaine efficacité, des vols à l’étalage… Après quoi, dans la nuit tombée, ils rentrent tranquillement non sans s’offrir de délicieuses croquettes. En passant, ils remarquent que la petite Juri, 5 ans, est seule chez elle et décident de l’emmener chez eux pour lui offrir à dîner.
Avec un ton magnifiquement humaniste, sans jamais juger ses personnages, Hirokazu Kore-eda nous entraîne alors au cœur d’une famille qui n’en est pas vraiment une mais où les liens sont néanmoins très forts. On songe parfois, parce qu’il est question de précarité, à Affreux, sales et méchants (1976) mais, ici, l’autorité tyrannique d’un patriarche avare et violent cède la place à la bonhomie d’Hatsue, la grand’mère pas vraiment dupe, dont la pension de retraite permet à tous de survivre. Certes, les adultes travaillent bien, qui sur un chantier de construction, qui dans un atelier de repassage, voire dans un peep-show rose bonbon mais on mesure vite qu’ils sont exploités, pas forcément ardents à l’oeuvre et, de toute façon, soumis à une économie qui les jette sans états d’âme…
Avec un superbe sens de l’image (signée Ryuto Kondo, collaborateur de longue date de Kore-eda), dans une écriture volontiers minimaliste, le cinéaste s’ingénie à serrer son cadre –comme s’il les prenait dans ses bras- sur six personnages attachants qui s’empilent dans la toute petite maison d’Hatsue (Kiki Kilin, vue naguère en femme atteinte de la lèpre dans Les délices de Tokyo de Noami Kawase). Et quand ils aspirent leurs nouilles, le bol de soupe sous le nez (c’est fou d’ailleurs le temps qu’ils passent à manger), on se demande si Jacques Brel n’aurait pas un peu écrit Ces gens-là pour eux tant ils font de grands sluuurpppsss… Ainsi, au fil des saisons, entre la torpeur de l’été et le froid de l’hiver, la vie s’écoule, presque paisiblement, pour cette bande de pieds-nickelés qui a choisi de composer une famille de hasard autour de modestes rapines. Lorsqu’ils s’interrogent sur le vol, Osamu Shibata, le « père » observe que « ce qui est dans le magasin n’appartient à personne » alors qu’Nobuyo, la « mère » constate : « du moment que le magasin ne fait pas faillite »

Juri (Sasaki Miyu) et Shota, son "grand frère" (Jyo Kairi). DR

Juri (Sasaki Miyu)
et Shota, son « grand frère » (Jyo Kairi). DR

Et puis, ce scénario né, dans l’esprit de Kore-eda, d’une phrase (« Seul le crime nous a réunis ») et appuyé sur l’observation de ces familles qui touchent illégalement la pension de retraite de leurs parents morts depuis longtemps, vire doucement au voyage initiatique. Le cinéaste s’attache plus spécialement au trajet du jeune Shota, gamin silencieux au large dans un jogging informe, qui apprend à la jeune Juri (qui se remet lentement de son passé d’enfant battue) comment voler dans les magasins. Jusqu’au jour où, à l’occasion d’un nième larcin, tout ce système bascule. Alors qu’Une affaire de famille semblait devoir se poursuivre autour d’une communauté dysfonctionnelle liée par des délits et qui avait choisi ainsi sa manière intime pour ne pas s’effondrer, c’est la colère de Kore-eda qui désormais impressionne. Car la fable poétique et bienveillante, portée par de bons comédiens, se mue en accusation contre une société qui broie, avec méthode, des laissés pour compte. Chacun, alors, ira de son côté mais tous auront expérimenté de puissants et rares liens familiaux.
Au Japon, Manbiki kazoku (en v.o., littéralement La famille des vols à l’étalage) n’a pas vraiment plu. On a reproché à Kore-eda de donner une image négative du pays à travers cette description sans fards de la précarité et accessoirement de cracher dans la soupe en prenant de l’argent nippon pour sa production. Il est vrai que le Pays du soleil levant n’est ici, ni propre sur lui, ni high-tech mais l’est-il d’ailleurs tant que cela quand on voit comment, à l’occasion de l’affaire Ghosn, fonctionne son système judiciaire…  Il n’en reste pas moins qu’Une affaire de famille est un excellent film qu’il faut découvrir sans attendre.

UNE AFFAIRE DE FAMILLE Comédie dramatique (Japon – 2h01) de Hirokazu Kore-eda avec Lily Franky, Ando Sakura, Matsuoka Mayu, Kiki Kilin, Jyo Kairi, Sasaki Miyu. Dans les salles le 12 décembre.

Photo promotionnelle. DR

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