Juste une image…

© Olivier Fitoussi

Devenu cinéaste après des études d’architecture, Amos Gitai, 68 ans, observe depuis près de quarante ans le Moyen-Orient et la société israélienne, dans une œuvre protéiforme qui compte aussi bien des fictions et des documentaires que des installations et des performances… Son œuvre (à ce jour plus de 90 titres) a fait l’objet de plusieurs rétrospectives intégrales au Centre Pompidou de Paris, au Musée d’Art Moderne (MoMa) de New York, au Lincoln Center New York et au British Film Institute de Londres. Entre 1999 et 2018, la majorité de ses films ont été sélectionnés au Festival de Cannes et à la Mostra de Venise.
Avec Un tramway à Jérusalem (sur les écrans le 24 avril), Gitaï signe une comédie de situation qui juxtapose des histoires et des aventures humaines dans le contexte de la société israélo-palestinienne actuelle…. Le film décrit avec humour une série de brèves situations, des moments de la vie quotidienne de quelques passagers. « Pour nous, le cinéaste, le visiteur pendant ce voyage, précise Gitaï, la réalité humaine de Jérusalem est une juxtaposition de fragments de vie, des conflits et des réconciliations. Comme si nous voulions opposer la vie quotidienne et sa capacité d’inertie à la démagogie qui cherche à diffuser la haine. Il faut garder espoir… »
Le metteur en scène de Kadosh (1999), Kippour (2000), Kedma (2002) ou Tsili (2014) présente Un tramway… comme une métaphore optimiste et ironique de la division qui caractérise Jérusalem. « Nous essayons de simuler la façon dont l’existence peut se dérouler dans un microcosme tel qu’un tramway. Au-delà du conflit, de la violence actuelle, comment accepter l’existence de l’autre, les différences et les disputes, sans tuer ? »
Ce tramway est-il le signe qu’une coexistence pacifique est possible ? À Jérusalem, le tramway relie plusieurs quartiers, d’est en ouest, en enregistrant leur variété et leurs différences. Le film rassemble toute une mosaïque d’êtres humains dans cette ville, qui est aussi le centre spirituel des trois grandes religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et l’islam. Et Amos Gitaï (avec l’écharpe rouge sur le tournage, en compagnie du comédien italien Pippo Delbono) se penche sur la vie quotidienne de ce paysage humain, une série de rencontres qui se font et se défont sur le trajet de la ligne de tramway, depuis les quartiers palestiniens de Shuafat et de Beit Hanina, à Jérusalem-Est, jusqu’au mont Herzl, à Jérusalem-Ouest. « Ce sont tous ces fragments d’histoires et de mémoires qui constituent la réalité contemporaine d’Israël. Mais l’existence des hommes et des femmes n’y est pas différente de celle des autres pays, avec ses divisions, ses conflits amoureux, ses problèmes politiques, comme partout ailleurs. »
Un tramway à Jérusalem décrit une situation ironique, quasi utopique, dans laquelle la plupart des conflits seront maîtrisés et où cette belle ville, plusieurs fois millénaire, encouragera les gens à vivre côte à côte. C’est presque une fantasmagorie pleine de contradictions et d’ironie. Il est essentiel que l’art garde les frontières ouvertes et favorise le dialogue, estime le réalisateur. Cette conviction est au cœur d’Un tramway à Jérusalem : proposer une culture de la coexistence et du dialogue plutôt que la haine.

© Photo Olivier Fitoussi / Agav Films

La critique de film

Manille, le vélo, l’école publique et une belle sensuelle  

Le policier Moises Espino (Allen Dizon) en action. DR

Le policier Moises Espino (Allen Dizon)
en action. DR

DROGUE.- Flic en civil, Moises Espino traque les dealers dans les quartiers pauvres de Manille. Mais aux trafiquants qui sont pris la main dans le sac, en succèdent d’autres qui poursuivent, imperturbablement, le lucratif business. Avec Elijah, son indic qui travaille comme agent d’entretien au commissariat, Espino va participer à une grosse descente de police pour faire tomber Abel Bautista, un caïd de la drogue. S’il réussit d’abord à échapper par les toits aux policiers des sections d’intervention du SWAT, Abel tombera néanmoins sous les balles. Le sac à dos bourré de liasses de billets et de sachets de poudre qu’il emportait, va se retrouver entre les mains d’Elijah…

L'indic (Elijah Filamor) en plein trafic. DR

L’indic (Elijah Filamor) en plein trafic. DR

Réalisateur philippin de 58 ans, Brillante Ma. Mendoza a été, à plusieurs reprises, remarqué dans de grands festivals. Ainsi, à Cannes, il a été dans les sélections officielles notamment avec Serbis (2008), Kinatay, prix de la mise en scène en 2009 ou encore avec Ma’Rosa (2016) qui valut à la comédienne Jaclyn Jose le prix d’interprétation féminine. En compilant une série d’histoires recueillies auprès de personnes impliquées dans le trafic de drogue aux Philippines, Mendoza a écrit le scénario de Alpha – The right to kill (Philipines – 1h34. Dans les salles le 17 avril) qui plonge, avec une précision quasiment documentaire, dans les parcours d’un policier et de son indic, les deux partageant bien des points communs, notamment dans leur vie de famille, dans leurs faiblesses coupables et évidemment dans leur volonté de s’en sortir. Le style du « cinéma-vérité » avec ses caméras portées suivant au plus près des personnages souvent filmés en gros plan, convient parfaitement à ce récit très violent où tous les coups sont permis et où la mort rôde en permanence… La guerre contre la drogue menée aux Philippines repose sur la manière forte et les petits trafiquants comme les consommateurs sont exécutés dans les rues. Sans que, pour autant, les gros trafiquants semblent en souffrir. Dans le vacarme incessant de Manille, Alpha le montre avec une impressionnante acuité !

Raoul Taburin (Benoît Poelvoorde) et son ami Hervé (Edouard Baer). DR

Raoul Taburin (Benoît Poelvoorde)
et son ami Hervé (Edouard Baer). DR

IMPOSTURE.- Depuis son plus jeune âge, Raoul Taburin n’a jamais réussi à tenir en équilibre plus de trois secondes sur un vélo. Totalement humiliant pour le fils d’un facteur qui aimerait bien voir le rejeton prendre sa succession. L’existence du petit Raoul va consister à trouver des subterfuges afin qu’on ne démasque pas son douloureux secret… Pour donner le change, Taburin va devenir une référence du… vélo. Dans son garage de Saint Céron, il n’a pas son égal pour tout ce qui a trait aux pignons, aux chambres à air, aux dérailleurs… Raoul Taburin voudrait bien faire savoir qu’il ne sait pas rouler à vélo mais les mots s’étranglent dans sa gorge. Lorsque la belle Madeleine – qui l’avait vue, écolière, s’envoler dans les airs sur son vélo et tomber dans un lac- lui fait jurer, en l’épousant, de ne jamais monter sur un vélo, Raoul consent immédiatement. L’arrivée, dans le village, du photographe Hervé Figougne va perturber un peu plus la vie de Raoul…

Raoul et sa femme Madeleine (Suzanne Clément). DR

Raoul et sa femme
Madeleine (Suzanne Clément). DR

Père du très célèbre Petit Nicolas, Jean-Jacques Sempé est, on le sait, un grand amateur de petite reine et son album Raoul Taburin a un secret, publié en 1995 chez Denoël, est une douce évocation de cette passion. Le dessinateur, tout en pensant que l’aventure d’un film était risquée, était aussi emballé par l’idée… C’est Pierre Godeau qui, sur un scénario de Guillaume Laurant, met donc en scène ce Raoul Taburin (France – 1h30. Dans les salles le 17 avril) auquel il a donné une tournure délicate, poétique et drôle, s’abstenant de retournements de situations et de grosses ficelles narratives pour rester fidèle à l’élégance tendre du récit dessiné de Sempé. Tournée à Venterol dans la Drôme et le plus souvent racontée en voix off, l’aventure intime de Raoul Taburin, vieil enfant persuadé d’être un imposteur, distille un charme certain. Le vélo de Raoul, qui a sa vie et sa respiration propres, confère une petite touche fantastique à une histoire solaire et chaleureuse. Enfin, Raoul Taburin séduit aussi par un bon duo de comédiens au diapason. Bobo parisien dans La lutte des classes, Edouard Baer cultive, ici, plus de nuances avec cet Hervé qui conquiert Raoul par le fait qu’il ne sait pas rouler à vélo. Quant à Benoît Poelvoorde, libraire allumé dans Blanche comme neige, il porte la salopette de Raoul et lui apporte une touchante fragilité d’autant plus pathétique qu’elle est muette… Un beau moment de cinéma !

Paul (Edouard Baer), Corentin (Tom Levy) et Sofia (Leïla Bekhti). DR

Paul (Edouard Baer), Corentin (Tom Levy)
et Sofia (Leïla Bekhti). DR

MIXITE.- Quittant leur appartement parisien avec une confortable plus-value, Sofia, brillante avocate d’origine maghrébine et Paul, batteur professionnel dans un groupe de punk-rock et anar dans l’âme, s’installent dans une petite maison de Bagnolet, à deux pas de la cité où Sofia a vécu enfant. Leur fils Corentin va aller à Jean Jaurès, l’école primaire du quartier. Mais lorsque, petit à petit, tous les copains du gamin désertent l’école publique pour aller dans une institution privée catholique, Coco se sent bien seul. Mais tant Paul que Sofia sont attachés à des principes de laïcité, de brassage et de mixité sociale. Lorsque Paul observe : « Il est le seul de la classe… », Sofia rétorque : « Le seul quoi ? ». Et Paul, un peu gêné : « Le seul Blanc… »

Mlle Delamarre (Baya Kasmi) et le directeur de l'école (Ramzy Bedia). DR

Mlle Delamarre (Baya Kasmi) et le directeur
de l’école (Ramzy Bedia). DR

Le grand public a découvert Michel Leclerc en 2010 avec Le nom des gens, son second long-métrage co-écrit avec sa partenaire Baya Kasmi (qui incarne, ici, une enseignante au bord de la crise de nerfs), où Sara Forestier et Jacques Gamblin étaient désopilants. On avait aimé aussi, en 2015, Jean-Pierre Bacri dans La vie privée de Monsieur Sim. Cependant, avec La lutte des classes (France – 1h44. Dans les salles le 3 avril), le cinéaste, en se reposant sur des expériences vécues, retrouve un ton proche de celui du Nom des gens pour une comédie sociale à l’humour malicieux tournant autour de la question « Comment rester fidèle à l’école républicaine quand votre enfant ne veut plus y mettre les pieds? » Sans vraiment les moquer, Leclerc passe les parents de Corentin à la moulinette de leurs contradictions sur fond de voile ou de harcèlement scolaire. Car, si Paul et Sofia, bobos qui peinent à se l’avouer, cultivent un idéal de mixité, au fond le mélange n’a jamais vraiment lieu… La lumineuse Leïla Bekhti campe une Sofia qui s’agace de sa promotion dans son cabinet parce qu’elle représente la diversité. En vieux punk à blouson de cuir, le désormais incontournable Edouard Baer est savoureux. Dommage seulement que la fin soit ratée…

Claire (Lou de Laâge) et Maud (Isabelle Huppert). DR

Claire (Lou de Laâge)
et Maud (Isabelle Huppert). DR

DESIRS.- Jeune femme d’une grande beauté et d’une grande pâleur, Claire promène son spleen dans un luxueux spa sur les hauteurs de Lyon tenue par Maud, sa belle-mère qui supporte mal de voir Bernard, son compagnon, tourner autour de la jouvencelle. De là à ourdir un sale coup, fondé sur une irrépressible jalousie, il n’y a qu’un pas. Mais, à deux doigts de la mort, la belle sera sauvée in extremis par un homme mystérieux qui la recueille dans sa ferme au milieu des montagnes… D’abord angoissée, Claire se sent de mieux en mieux dans ce coin isolé. Elle décide de rester dans le proche petit village. Bientôt, elle va faire bouillir les sens des mâles alentour. Un, deux, et bientôt sept hommes vont tomber sous son charme ! Mais Maud n’a pas dit son dernier mot…

Les hommes qui gravitent autour de Claire. DR

Les hommes qui gravitent autour de Claire. DR

Depuis quelques années, à l’exception de Marvin ou la belle éducation (2017), Anne Fontaine a construit un cycle sur des personnages féminins forts avec Perfect Mothers (2013), Gemma Bovery (2014) ou Les innocentes (2015) auxquels on adjoindra donc Blanche comme neige (France – 1h52. Dans les salles le 10 avril), variation sur un conte de fées où l’on retrouve les pommes rouges, la forêt, les animaux et même sept personnages masculins qui peuvent faire penser aux sept nains des frères Grimm. Mais la ressemblance s’arrête rapidement dans la mesure où la réalisatrice a choisi d’insuffler un ton jubilatoire à l’histoire de cette Claire qui, ayant échappé à la mort, vit le début d’une émancipation radicale, à la fois charnelle et sentimentale… Ecrit en trois chapitres (Claire, Maud et Blanche-Neige), le film met en scène un nouveau personnage féminin qui aborde la sensualité sans notion moralisatrice ou mortifère. Vue dans Jappeloup (2013), Respire (2014) et déjà devant la caméra d’Anne Fontaine dans Les innocentes, Lou de Laâge est une Claire, tour à tour languide et partageuse, affirmant son désir et un appétit empli de joie de vivre. A ses côtés, Isabelle Huppert surprend moins en marâtre vénéneuse. Quant aux sept hommes, Benoît Poelvoorde, Vincent Macaigne, Damien Bonnard, Jonathan Cohen, Pablo Pauly en tête, ils sont les jouets consentants d’une Blanche-Neige plutôt rock’n roll.

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