Une psy au bord de la crise de nerfs
Il fait plutôt frisquet, en ce début de soirée, dans le cabinet du docteur Lilian Steiner, installé dans un superbe appartement parisien. Le praticien installe une feuille de papier sur le bord d’un divan. Psychiatre de longue date et reconnue dans sa profession, le médecin attend son prochain client. « Shit ! » dit Mme Steiner dans sa langue natale. Il est vrai que le voisin du dessus fait un sacré boucan. Pas idéal pour travailler. Elle monte le lui signifier mais le jeune type lui claque la porte au nez. Lorsqu’elle redescend, elle tombe sur un type recroquevillé dans l’escalier. C’est un client, il n’a pas rendez-vous mais insiste pour parler à sa psy. Il lui confie qu’il est allé consulter une hypnotiseuse qui a réussi, en une seule séance, à le débarrasser de son addiction au tabac. « Je me sens libéré de quelque chose, dit-il, … De vous ! » Et de lui balancer à la figure que ses séances au long cours lui auront coûté 32 000 euros. Sans oublier les 8000 euros de cigarettes. Non, assurément, l’existence d’un psychiatre n’est pas toujours un long fleuve tranquille.
Lilian Steiner se préoccupe aussi d’une cliente qui n’a pas honoré son troisième rendez-vous de suite. Tout va complètement se déglinguer lorsque Valérie, la fille de cette cliente nommée Paula Cohen-Solal, l’informe que sa mère vient de se suicider.
Découverte en 2010 avec Belle épine, Rebecca Zlotowski a ensuite signé Grand central (2013), Planetarium (2016) et Les enfants des autres qui donnait du personnage de la belle-mère, traditionnellement connue comme méchante, une image belle et bouleversante.
Avec Vie privée, titre emprunté au beau film sans rapport de Louis Malle (1962), la cinéaste s’embarque dans les pas d’une thérapeute lancée dans une véritable enquête, persuadée que Paula Cohen-Solal a été assassinée. Mais, tandis qu’elle appelle à la rescousse Gabriel, son ex-mari, d’abord bien dubidatif puis émoustillé par cette étrange histoire, la réalité semble se dérober sous ses pas. Simon Cohen-Solal, le mari de Paula, la vire, avec perte et fracas, de son domicile où la famille et les amis veillent la défunte. Il est vrai que Lilian Steiner a eu la mauvaise idée de retirer le voile couvrant une photo de Paula, au risque de libérer le dibbouk qui ira tourmenter l’âme de la malheureuse… Mais c’est lorsque la thérapeute se souvient de l’hypnotiseuse consultée par son client fumeur, que l’aventure va prendre une tournure franchement fantastique ! Car la voilà, sans même s’allonger sur le fameux divan, qui remonte dans ses souvenirs, emprunte un escalier rouge digne de l’univers lynchien et pousse une porte… Soudain, elle est en smoking dans une fosse d’orchestre, jouant du violoncelle en compagnie de Paula, musicienne elle aussi… Nous sommes dans les années noires de l’Occupation. Les nazis sont dans la salle de spectacle et la sinistre Milice française s’apprête à arrêter une Paula promise à un avenir funèbre !
A cet instant de l’aventure, par la force des choses, on se demande sur quoi ou qui enquête vraiment Lilian Steiner? Sur un crime ou plus probablement sur elle-même ? Trop solide, trop cartésienne, cette femme bourgeoise est taraudée par la déception d’avoir failli ? A moins qu’elle se sente responsable de la mort de Paula. La psychiatre voudrait bien écouter l’enregistrement de l’ultime séance de Paula mais la cassette a été dérobée dans un cambriolage !
Ecoutons Rebecca Zlotowski donner sa version : « Je me suis identifiée à Lilian Steiner qui reconnait sa limite dans son travail et doit s’amender. Elle est débordée non pas, comme il est coutume de montrer les femmes quand on les dit complexes, par les tourments d’une désaxée, d’une irrationnelle, d’une alcoolique etc. (…) mais bien l’inverse : par sa trop grande rationalité, sa trop grande solidité qui comme chacun sait n’est jamais qu’une façade. »
Le Shrink hante souvent les films de Woody Allen, client tout trouvé pour le divan et le psychiatre est un personnage que l’on croise volontiers sur le grand écran. On se souvient, par exemple, de Robin Williams dans Will Hunting, de Meryl Streep dans Petites confidences (à ma psy), de Billy Crystal dans Mafia Blues ou de Jeanne Tripplehorn dans Basic Instinct. Mais il ne faut pas oublier que c’est la télévision et Arte qui a donné, avec le docteur Dayan (incarné par l’excellent Frédéric Pierrot) de la série En thérapie, l’un des plus passionnants « psys » de l’écran.
En oscillant entre une crise personnelle douloureuse et une… comédie du remariage vécue comme un pari, Rebecca Zlotowski ne parvient jamais vraiment à nous imposer cette histoire plutôt abracadabrante…
Au milieu d’une galerie de personnages plus ou moins épais (Daniel Auteuil en ex ou Vincent Lacoste en fils mal-aimé), le docteur Steiner joue donc les détectives privés, façon Prudence Beresford mais en plus « angoissant ». Du nanan pour Jodie Foster qui, après trois apparitions (modestes) dans des films français (Moi, fleur bleue en 1977, Le sang des autres en 1984 et Un long dimanche de fiançailles en 2004) tient enfin un gros premier rôle. La cinéaste lui rend d’ailleurs hommage : « Avec Vie privée, je sentais que sa connaissance parfaite du français, associé à son horizon américain rendraient riches les déplacements de parole dans le film : ce qu’on a entendu, ce qui nous a échappé… Je ne connais pas d’autre actrice qui rende le trajet d’une pensée et d’une révélation aussi lisibles sur un visage : la caméra filme son intelligence en route, à grande vitesse, vertigineuse. »
Dommage seulement que ce faux polar qui s’ouvre et se ferme sur deux belles chansons (Psycho Killer de Talking Heads et Don’t Go To Strangers de JJ Cale), nous laisse quand même assez froid. Faudrait-il que je m’allonge sur le divan ?
VIE PRIVÉE Drame (France – 1h43) de Rebeca Zlotowski avec Jodie Foster, Daniel Auteuil, Virginie Efira, Mathieu Amalric, Vincent Lacoste, Luana Bajrami, Noam Morgensztern, Sophie Guillemin, Frederick Wiseman, Aurore Clément, Irène Jacob, Ji-Min Park, Jean Chevalier. Dans les salles le 26 novembre.



