Un artiste pas comme les autres
Dans les ventes aux enchères consacrées à la numastique, il se vend de précieuses pièces de monnaie. Et parfois, on y trouve de… faux billets. Rien d’inquiétant ou d’illicite ! Les commissaires priseurs qui ont, ainsi, vendu en 2008, un faux 100 Nouveaux Francs Bonaparte, proposaient, ni plus ni moins qu’une œuvre d’art. Une coupure adjugée à plus de 5500 euros, œuvre de Czesław Bojarski, un contrefacteur de billets de banque surnommé le « Cézanne de la fausse monnaie ».
Admettons que cet homme discret était un illustre inconnu pour la plupart des spectateurs de L’affaire Bojarski ! Et pourtant, il y a, dans la vie de ce faussaire de génie, de quoi alimenter le scénario d’une bonne reconstitution d’époque sur la beauté de l’art du faux. C’est donc chose faite avec le film de Jean-Paul Salomé qui nous embarque dans l’existence d’un type couleur de muraille qui va se révéler être un brillant faussaire qui donna, pendant de longues années, la migraine aux responsables de la Banque de France. Il est vrai que les banquiers avaient affaire à un maître. Au point, évènement rarissime, que la Banque de France accepta de rembourser les quasi-parfaites contrefaçons de Bojarski aux porteurs !
La vie du singulier Bojarski ne fut pas un long fleuve tranquille même s’il s’appliqua à toujours passer pour un brave père de famille vivant, chichement, dans la région parisienne avec sa femme Suzanne et ses deux enfants. « A quoi, tu rêves ? » demande-t-on à Bojarsky.
« Le projet initial, explique Jean-Paul Salomé, était basé sur des rapports père fils, d’après une idée de Marie-France Huster, mais ce que j’avais lu sur internet à propos du personnage de Bojarsky me paraissait bien plus intéressant. (…) Je sentais qu’il y avait matière à une histoire forte… »
Pour les besoins de l’écriture, Salomé et le scénariste Bastien Daret rencontrent un journaliste suisse passionné de Bojarski. Grâce à l’imposante documentation accumulée par ce Jacques Briod, les deux auteurs ont pu fabriquer un récit dense et construire une aventure souvent palpitante. Car Jan Bojarski joue quand même constamment au chat et à la souris avec les autorités, notamment le commissaire Mattei, un flic volontiers « médiatique », pour lequel la traque du faussaire va devenir une redoutable obsession.
Ainsi, en suivant les périples de Bojarski à travers la France où il va de buraliste en buraliste pour acheter le papier à cigarettes OCB indispensable à ses « créations », le cinéaste installe une atmosphère à la Simenon. Le tout en jouant avec les codes du film noir, à l’instar de cette séquence nocturne à Vichy où Bojarski, sans doute poussé par une soif de reconnaissance, va, pendant une conversation au bar d’un hôtel, « défier » le policier qui le traque depuis des mois et des années…
L’affaire Bojarski nous entraîne dans une aventure originale autour d’un artiste talentueux taraudé par le désir de voir reconnaître son génie. Au risque évident de se mettre en danger. Bojarski marquait sciemment ses faux billets grâce à de minuscules différences qui sont autant de signatures. D’ailleurs ses billets étaient plus beaux que les billets de la Banque de France. Il y passait un temps fou. Et chaque fois que la Banque de France changeait de motif pour contrer les contrefaçons, il recommençait tout à zéro. Il lui fallait un an pour graver de nouvelles plaques. C’était un travail colossal dans lequel il se fatiguait les yeux, la nuque tout en s’épuisant ensuite à sillonner le pays pour disperser ses faux billets et ne pas être repéré…
Tout en donnant à voir avec précision les étapes du travail de faussaire avec son atelier caché dans un cabanon au fond de son jardin, ses plaques gravées, ses presses, son papier, ses encres, Jean-Paul Salomé s’attache tout autant à la personnalité d’un artiste que l’excellent Reda Kateb fait vibrer avec brio dans ses creux, ses doutes, ses silences et évidemment dans l’immense solitude qui habitait Bojarski.
Voici donc une histoire éclatée où l’on voit un violent braquage en forêt de Rambouillet en 1951 (Bojarski travailla un temps avec le gang des tractions avant) jusqu’aux années soixante où Bojarski s’attelle à la réalisation de son joyau que fut le Bonaparte en passant par ses liens avec son ami Anton Dow, parfaite tête brûlée… Le réalisateur de Belphégor, le fantôme du Louvre (2001), Les femmes de l’ombre (2008), La daronne (2019) ou La syndicaliste (2023) s’intéresse tout autant à l’inventeur qu’au faussaire mais également à l’émigré que fut le Polonais Jan Bojarski. Venu en France pendant la Seconde Guerre mondiale où il aida des Juifs en fabriquant de faux papiers, Bojarski connut le rejet et le mépris. Ce qui explique aussi comment il s’appliqua à « recycler » son génie. « La France ne voulait pas de nous, rigole Dow (Pierre Lottin), alors tu t’en es pris à son pognon ! »
Quant aux inventions de Bojarski évoquées dans le film, Salomé affirme qu’elles sont toutes vraies à l’exception de la brosse à dents électrique. Et on sourit à l’évocation d’une machine à café à dose unique lorsque quelqu’un affirme que ce n’est pas très économique, l’inventeur répondant que « c’est pratique et très bon » !
Enfin, cette histoire authentique mais au fort potentiel romanesque, repose sur deux couples. Celui, amoureux, de Bojarski et de sa femme Suzanne (Sara Giraudeau) qui tremble toujours à l’idée que son mari puisse se faire prendre et sur celui (même si on ignore s’ils se sont vraiment rencontrés) constitué par le faussaire et le flic qui le traque. Bojarski trouve, dans le « melvillien » Mattei (Bastien Bouillon épatant avec sa diction à la Paul Meurisse), l’écho d’une fascination qui l’inquiète tout en le confortant dans la reconnaissance de son art. La célébrité viendra avec un article de Paris Match qui écrit « On dira un Bojanski comme on dit un Cézanne ».
Ne quittez pas la salle aux premières lignes du générique ! Grâce à Jacques Briod, le cinéaste peut en effet présenter des images du vrai Bojarski au travail. On voit un petit homme maigre travailler avec minutie à son grand œuvre.
L’AFFAIRE BOJARSKI Drame (France – 2h08) de Jean-Paul Salomé avec Reda Kateb, Sara Giraudeau, Bastien Bouillon, Pierre Lottin, Quentin Dolmaire, Victor Poirier, Olivier Lousteau, Lolita Chammah, Camille Japy, Arthur Teboul. Dans les salles le 14 janvier.




