Le Reichsmarshall hitlérien et le danseur mexicain

"Nuremberg": Douglas Kelley (Rami Malek) et Hermann Göring (Russell Crowe). DR

« Nuremberg »: Douglas Kelley (Rami Malek)
et Hermann Göring (Russell Crowe). DR

MAL.- 7 mai 1945. Dernier jour de la guerre. Un GI’s pisse sur une croix gammée. Parmi les civils en déroute, une luxueuse voiture avance doucement. Les soldats américains la mettent en joue. Le chauffeur agite un chiffon blanc. Hermann Göring, le bras droit d’Hitler, sort du véhicule en grand uniforme. Le dignitaire nazi lance : « Mes bagages sont dans la voiture… » Très loin de là, répondant à ceux qui disent qu’il faut passer ces nazis par les armes, Robert H. Jackson, juge à la Cour suprême, favorable à un procès, estime : « Le monde doit savoir ce que ces hommes ont fait… » En Allemagne, le psychiatre américain Douglas Kelley est mandaté pour évaluer la santé mentale des hauts dignitaires nazis afin de déterminer s’ils sont aptes à être jugés pour leurs crimes de guerre…
Avec Nuremberg (USA – 2h28. Dans les salles le 28 janvier), l’Américain James Vanderbilt signe son second long-métrage après une belle carrière comme scénariste sur des films comme Zodiac, The Amazing Spider-Man, Murder Mystery, Bienvenue dans la jungle, The Losers, White House Down, La prophétie de l’horloge ou Suspiria. Dans ce film historique, il s’attache évidemment au fameux procès de Nuremberg (novembre 1945-octobre 1946) qu’il condense en deux heures mais en montrant notamment six minutes du documentaire Nazi Concentration Camps (présenté comme preuve par l’accusation américaine) qui bouleversa par sa révélation en images de la machine de mort nazie.
Pourtant ce qui intéresse, ici, au premier chef, le cinéaste, c’est bien l’affrontement, sur fond d’exploration psychiatrique, entre Douglas Kelley, le shrink new-yorkais et un Reichsmarschall emprisonné, comme d’autres dignitaires nazis (Ley, Streicher, Dönitz apparaissent brièvement) dans un hôtel de Bad-Mondorf d’où il pense bien sortir libre un jour.
Passablement « excité » à l’idée de rencontrer un « client » hors du commun, Kelley va rapidement se retrouver pris dans une bataille psychologique aussi fascinante que terrifiante. Car Göring, très sûr de son « génie », est un manipulateur hors de pair. Dissertant sur son « honneur de soldat », il sait qu’il joue très gros mais il est convaincu qu’il va prendre l’ascendant sur Kelley et surtout affronter victorieusement « Justice » Jackson, le procureur américain, convaincu même de trouver dans le procès, un tribune pour défendre ses idées. Face à un nazi matois qui affecte de ne pas comprendre l’anglais (« pour se donner le temps de peaufiner sa réponse », flaire Kelley), le psychiatre va d’abord essayer de comprendre ce qui distingue les nazis de nous. Et si ces monstres étaient aussi « normaux » que nous ?

"Nuremberg": les procureurs Maxwell-Fyfe (Richard E. Grant) et Jackson (Michael Shannon) avec le Dr Kelley. DR

« Nuremberg »: les procureurs Maxwell-Fyfe (Richard E. Grant) et Jackson (Michael Shannon) avec le Dr Kelley. DR

Tandis que Göring plastronne et réussit même à amadouer Kelley en lui faisant porter des lettres à sa femme et à sa fille, c’est une profonde colère qui s’empare de Kelley, contre Göring, contre lui-même, mais aussi contre un monde qui a pu laisser se produire de telles horreurs.
Pour porter ce face-à-face dans le décor d’une cellule, Vanderbilt se repose sur deux acteurs de talent. Russell Crowe (Oscar en 2000 pour Gladiator) est un Göring inquiétant par sa rondeur même. Rami Malek (Oscar en 2019 pour Bohemian Rhapsody) est un Kelley volontiers à fleur de peau. Enfin Michael Shannon incarne, avec sobriété, le procureur Jackson.
En étudiant Göring, Douglas Kelley (1912-1958) avait aussi l’idée de tirer un best-seller de cette rencontre. Le nazi le mouchera en lançant : « Je suis le livre. Vous n’êtes qu’une note en bas de page ».
Rentré dans son pays, le psy n’a eu de cesse d’alerter les Américains des risques qu’ils encouraient s’ils se laissent aller eux-mêmes à développer des idéologies comme le nazisme car il était convaincu que les dignitaires qu’il a côtoyés et examinés étaient des hommes comme les autres. Eprouvé par l’échec de son livre, Kelley sombra dans la dépression avant de mettre fin à ses jours. Comme Göring à la veille de sa pendaison. Une écriture bien conventionnelle mais un film nécessaire par ces temps sombres…

"Dreams": Jennifer McCarthy (Jessica Chastain). DR

« Dreams »: Jennifer McCarthy (Jessica Chastain). DR

VIOLENCE.- Quelque part aux Etats-Unis, un gros semi-remorque stationne au bord d’une route. La nuit tombe et, dans le noir, on entend de faibles cris. « Laissez-nous sortir ! » Lorsque les portes s’ouvrent, on aperçoit des corps couchés. Sortant du camion, un type fuit dans la campagne. Apercevant un diner, il se précipite sur un verre d’eau mais on le chasse sans ménagement. En stop, ce jeune homme rejoint San Francisco où il va sonner à la porte d’une belle demeure blanche. Il trouve les clés, entre, ouvre le frigo, dévore quelques myrtilles alors que la porte s’ouvre. Une belle jeune femme interroge : « T’es venu comment ? » avant de partager une forte étreinte avec lui…
Jennifer McCarthy promet : « Je veux m’occupez de toi ! » Mais ce n’est pas le même son de cloche qui règne du côté de la fondation McCarthy que préside le riche père de Jennifer. Ainsi Jake, le frère aîné, remarque : « On devrait financer des Américains… » Comme une réponse à sa sœur décidée à soutenir son jeune amant. Car Fernando Rodriguez, talentueux danseur de ballet originaire du Mexique, rêve de reconnaissance internationale et aussi d’une vie meilleure aux États-Unis.
Convaincu que sa maîtresse, Américaine mondaine et philanthrope influente, l’aidera à réaliser ses ambitions, il a quitté clandestinement son pays.
Pour Dreams (USA – 1h 38. Dans les salles le 28 janvier), son dixième film, le cinéaste mexicain Michel Franco, rendu célèbre en 2012 avec Despues de Lucia, souhaitait proposer une réflexion sur le pouvoir, la violence et la cruauté. Et il apparaît clairement que ce sujet est d’une vibrante actualité dans l’Amérique d’aujourd’hui. Les premières séquences du film sont d’ailleurs certainement représentatives de cette situation. Mais Dreams va ensuite prendre la forme d’un drame familial où s’affrontent Fernando et Jennifer. L’arrivée du jeune danseur bouleverse le monde soigneusement construit de Jennifer. Elle est prête à tout pour protéger leur avenir à tous deux, mais ne veut rien concéder de la vie qu’elle s’est construite. Quant à Fernando, s’il se trouve bien avec cette femme plus âgée que lui et s’il aime à partager des jeux érotiques, son désir de gravir les marches de la notoriété le pousse à se montrer, trouver des engagements à la scène et à sortir de l’ombre dans laquelle Jennifer voudrait le garder… « Tu as peur d’être vue avec moi ! » lance Fernando.

"Dreams": Fernando Rodriguez (Isaac Hernandez). DR

« Dreams »: Fernando Rodriguez
(Isaac Hernandez). DR

En développant les conflits intérieurs qui agitent ses deux personnages centraux, Michel Franco semble diluer son propos sur les inégalités sociales et le drame d’un immigrant même si, in fine, par un rebondissement qu’on se gardera de révéler ici, le couple sera terriblement secoué…
Dreams est le second film que Michel Franco a tourné avec Jessica Chastain après Memory en 2023. Avec énergie (elle a deux scènes de sexe explicite à jouer), la comédienne américaine, également productrice du film, incarne cette Jennifer à laquelle son père lance : « Que tu aides des immigrés, entendu mais il y a des limites ! ». Face à la rousse star américaine (Oscar 2013 pour Zero Dark Thirty), c’est le danseur de ballet mexicain, actuellement à l’American Ballet Theatre de New York, Isaac Hernandez qui joue Fernando dont l’existence passe par des motels où il fait le ménage et les scènes où il montre ses talents de soliste dans Le lac des cygnes de Tchaïkovski ou Roméo et Juliette de Prokofiev.
Même si la police de l’immigration est bien là en toile de fond, on attend encore le film sur l’ICE. Dreams avec un D comme décevant.

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