Les angoisses de Maxine et le retour d’un fameux flic
TRAJECTOIRES.- A l’heure de la Fashion Week, Maxine Walker, une réalisatrice américaine indépendante, débarque à Charles de Gaulle. On l’attend pour mettre en scène un spectacle vidéo, sur fond de femme vampire, qui sera diffusé lors de l’ouverture d’un défilé. La cinéaste reçoit l’appel de son médecin qui l’informe que les résultats de sa biopsie ne sont pas bons et lui demande de passer rapidement à son cabinet. Maxine étant à Paris, le praticien lui trouve d’urgence un rendez-vous chez un confrère parisien. Mais Maxine tient à se concentrer sur son film d’autant que le directeur d’image de la maison de couture trouve qu’il y a beaucoup de sang, que les dents de la femme sont trop pointues et que le cri final est un peu trop violent. Maxine va croiser le chemin d’Ada, une jeune mannequin sud-soudanaise ayant quitté son pays, et Angèle, une maquilleuse française aspirant, à travers l’écriture, à une autre vie.
Avec Coutures (France – 1h43. Dans les salles le 18 février), Alice Winocour suit les trajectoires de trois femmes aux horizons bien différents entre lesquelles va se tisser une solidarité insoupçonnée. Car, sous le vernis très glamour de la Fashion Week (interrogée sur la mode, la cinéaste répond qu’elle est « inutile et nécessaire »), Maxine, Ada et Angèle portent, toutes les trois, une révolte silencieuse, celle de femmes qui recousent, chacune à leur manière, les fils de leur propre histoire.
« Tous mes films naissent, dit Alice Winocour, d’expériences intimes que je projette dans un monde lointain et le plus souvent totalement inconnu. Et celui-là peut- être un peu plus que les autres. Je ne connaissais rien à la mode, mais j’ai vécu moi-même le parcours de Maxine Walker, le chemin d’une réalisatrice à qui on annonce qu’elle a un cancer. Ce parcours est vraiment le point de départ. »
Découverte en 2012 avec Augustine qui s’inspirait de la relation, en 1885, entre le professeur Jean-Martin Charcot et sa patiente Augustine atteinte d’hystérie, Alice Winocour a ensuite tourné, avant Coutures, trois longs-métrages dont le dernier, Revoir Paris (2022) évoquait l’errance d’une femme traumatisée qui, entrée un soir dans un restaurant parisien, vit son existence basculer à la suite d’une attaque terroriste.
Autour du thème de la solidarité féminine, la cinéaste mêle les histoires de Maxine, d’Ada, jeune mannequin débutante, qui entre dans ce métier parce qu’elle est une « Risk-taker », d’Angèle, maquilleuse et précaire intermittente du spectacle qui prend des notes sur son vécu pour écrire un livre… même si un potentiel éditeur lui fait observer que « tout ce qui est vrai n’est pas forcément intéressant ». Mais Alice Winocour suit, quand même, le plus souvent, la réalisatrice américaine contrainte de revoir sa vie de fond en comble. Car le professeur Hansen, convaincu qu’il peut la sauver de son cancer du sein, lui demande de mettre sa vie professionnelle de côté pour se concentre sur elle-même. Bouleversée et loin de ses bases, Maxine va devoir trouver les ressources pour faire face à sa maladie et trouver aussi la force d’en parler.
Allant avec aisance d’un plateau de cinéma à un atelier de couture où la petite Christine travaille d’arrache-pied sur la robe que portera Ada en ouverture du défilé en passant par un couloir d’hôtel où les mannequins répètent leurs pas ou une chambre dans laquelle Maxine entraîne Anton, son assistant, Coutures raconte une effervescence qui contraste singulièrement avec les doutes et les angoisses de trois femmes qui tentent de survivre dans une tourmente intime. « Tu crois qu’on est responsable de ce qui nous arrive… » interroge Maxine.
Enfin Alice Winocour peut compter, ici, sur des comédiens de talent comme Anyer Anei (Ada), Ella Rumpf (Angèle), Garance Marillier (Christine), Vincent Lindon (Hansen), Louis Garrel (Anton) et évidemment Angelina Jolie qui a trouvé un lien fort avec Coutures puisqu’elle-même avait connu cette histoire dans sa chair. Quelques plans du corps «couturé» de Maxine renforce le sentiment d’angoisse qui s’empare de la cinéaste.
C’est une belle séquence (on songe à l’ouverture de Melancolia de Lars von Trier) de tornade qui clôt Coutures. Une mini-apocalypse qui bouscule l’ordre établi, une destruction finale qui évoque la mutation vers une vie nouvelle.
ENQUETE.- De son air toujours placide, Jules Maigret cure soigneusement sa pipe. Janvier, son adjoint s’inquiète : « Qu’est-ce qui se passe? Je n’aime pas ce faux rythme… » Il n’aura pas le temps de s’inquiéter longtemps. Le Quai d’Orsay réclame une « personne habilitée » pour une affaire sensible.
Au Quai, on pratique la périphrase mais l’évidence est là. L’ancien ambassadeur Berthier-Lagès a été retrouvé à son domicile parisien avec une balle dans la tête et quatre dans le corps. Mlle Larrieux, dite Jacotte, la domestique du diplomate, n’ est pas du genre causant. Elle va vite agacer Maigret en répondant à ses questions par des questions. Et elle se cabre lorsqu’on relève ses empreintes. Est-elle suspecte ? « Personne n’est suspect. Tout le monde l’est » lâche le commissaire. Et puis une armoire pleine de liasses de lettres achève de donner à cette enquête criminelle un tour étrange. Maigret découvre ainsi que Berthier-Lagès entretenait, depuis cinquante ans, une correspondance amoureuse avec la princesse de Vuynes, dont le mari, étrange coïncidence, vient de décéder. D’autant plus étrange que le défunt avait lâché un jour: « On ne nous laissera pas faire… »
En signant Maigret et le mort amoureux (France – 1h20. Dans les salles le 18 février), Pascal Bonitzer s’attache, à son tour, au fameux policier imaginé par Georges Simenon dès 1929. Il adapte, ici Maigret et les vieillards que le romancier belge publia en 1960 au sortir d’une crise existentielle, le livre l’aidant à exorciser la question de l’âge. A son tour, le cinéaste se penche sur des personnages âgés et cependant pleins d’énergie…
Maigret pour le seul cinéma français, c’est une kyrielle de réalisateurs (Renoir, Duvivier, Tourneur, Verneuil, Delannoy, Grangier ou Leconte) et de comédiens comme Pierre Renoir, Harry Baur, Albert Préjean, Michel Simon, Jean Gabin, Gérard Depardieu, liste à laquelle s’ajoute désormais Denis Polydalès qui incarne un commissaire des années 2000 aux prises avec les débuts d’internet et du téléphone portable… qu’il s’applique à ne pas n’utiliser.
Ici, le réalisateur du Tableau volé (2024) et du prochain Victor comme tout le monde (voir ci-dessus) situe son action au début des années 2000 et fait évoluer son enquêteur dans un milieu très conservateur, pour ne pas dire très réac, en plein cœur du 7e arrondissement parisien. Des aristocrates catholiques qui ignorent ou méprisent l’époque dans laquelle ils vivent. Comme le dit Bonitzer : « Simenon est un homme du XXe siècle. Son héros l’est aussi, avec les préjugés de son temps. Cela m’intéressait de le confronter au XXIe siècle. Maigret est un policier qui n’aime pas les figures d’autorité à l’ancienne, mais qui est aussi assez réfractaire à la modernité. Avec sa pipe, son alcoolisme discret, son épouse au foyer, il est un survivant face à la robotisation accélérée de notre monde… » Et c’est probablement pour cela que ce flic est attachant.
Un type qui mijote, pour sa femme et lui, de bons petits plats et les accompagne d’un Saint-Julien de chez Guigal, ne peut pas être mauvais. Si, comme il dit au procureur, il va à son rythme, Maigret ne lâche jamais son os. Et il « traque » cette Jacotte qui semble cependant lui échapper.
Chapeau, pipe et imperméable, Denis Podalydès, en jouant sur l’intériorité du policier, s’inscrit dans la bonne tradition de Maigret. A ses côtés, on retrouve avec bonheur, dans le rôle de l’énigmatique Jacotte, la magnifique Anne Alvaro. On se souvient toujours de sa prestation en tragédienne/prof d’anglais, en 2000, dans Le goût des autres au côté de Jean-Pierre Bacri ! Autour d’eux, on remarque Dominique Reymond (Izi de Vuynes), Laurent Poitrenaud, Micha Lescot, Julia Faure, Hugues Quester ou Noël Simsolo…
Si le film parle beaucoup, ce Maigret et le mort amoureux, certes conventionnel, est pourtant souvent savoureux et se regarde agréablement.




