Luchaire, père et fille, dans la boue de la collaboration
Une jeune femme à la mine souffreteuse couvre sa tête d’un foulard et chausse des lunettes sombres. Nous sommes à Paris en 1948 et cette mère d’une petite Brigitte sort de son immeuble pour rejoindre un parc où sa fillette joue dans un bac à sable. Deux hommes qui la guettaient, la suivent et la molestent, la jetant à terre tout en l’insultant. Elle n’aura la vie sauve que grâce à l’intervention d’une voisine et d’un agent de police. « Il faut aller porter plainte ! » Mais la jeune femme ne veut pas entendre parler de la police… Sa voisine, récemment émigrée du Chili avec son mari, lui confie le magnétophone dont elle se sert pour ses consultations d’orthophoniste.
Dans une certaine confusion de sa mémoire, Corinne Luchaire va alors tenter, dans une suite de flash-backs, de retrouver le fil des événements d’une sinistre odyssée vécue, dans la France occupée, au côté de son père…
Si le cinéma français s’est souvent penché sur la période de l’Occupation et largement sur la place de la Résistance, il s’est beaucoup moins attaché à la collaboration. Il faut ainsi remonter à 1974 et à Lacombe Lucien pour avoir une œuvre forte sur le sujet. Le film fit du bruit. En questionnant l’héroïsme de l’engagement au regard du hasard des circonstances, Louis Malle provoqua une imposante polémique qui l’amena, d’ailleurs, à quitter la France pour aller travailler, dix ans durant, à Hollywood.
Réalisateur de productions populaires comme Quand j’étais chanteur (2006) ou Marguerite (2015) mais aussi de films d’auteur comme A l’origine (2009) ou L’apparition (2018), Xavier Giannoli a signé, en 2021, avec Illusions perdues, une belle adaptation de Balzac. On y croisait l’ambitieux Lucien de Rubempré qui constate que « tout s’achète et se vend, la littérature comme la presse, la politique comme les sentiments, les réputations comme les âmes… »
Avec cette fresque historique dans la France sous la botte allemande qu’est Les rayons et les ombres (le titre fait référence au recueil éponyme de poèmes de Victor Hugo), le cinéaste pourrait aisément reprendre certains traits de Rubempré pour les appliquer à Jean Luchaire. Giannoli a fait le choix de raconter l’aventure de Jean Luchaire à travers le regard et les souvenirs de sa fille Corinne.
Né en 1901 dans une famille bourgeoise, Jean Luchaire se consacre, après avoir assisté à la montée du fascisme en Italie, au journalisme en France. Il s’oppose au traité de Versailles qu’il juge injuste pour l’Allemagne. Humaniste et homme de gauche, Luchaire se fait, dès les années 1920, le promoteur d’un rapprochement entre la France et l’Allemagne. C’est dans cette perspective qu’il soutient la politique extérieure de pacification européenne d’Aristide Briand. A cette époque, Luchaire, devenu ami avec l’Allemand Otto Abetz, oeuvre pour l’amitié franco-allemande. Aucun d’eux n’a alors d’attirance pour le nazisme. Mais l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne en 1933 va progressivement faire d’eux des complices objectifs du nouveau régime.
Luchaire est convaincu que l’établissement d’une paix définitive passe par une politique de conciliation entre les deux pays. En mars 1933 : il écrit « Européens, nous devons traiter avec les gouvernements européens quels qu’ils soient. (…) Stresemann nous était plus sympathique qu’Hitler mais Hitler, c’est l’Allemagne. (…) Au surplus, ce qui compte essentiellement à nos yeux, c’est la paix. La liberté n’est le plus précieux des biens qu’à condition de vivre. »
En 1937, Otto Abetz est expulsé de France. Il va réapparaitre, sous l’uniforme nazi, comme ambassadeur d’Allemagne à Paris (alors que le gouvernement français se trouve à Vichy), chargé d’une politique de collaboration entre le Troisième Reich et la France vaincue. Jean Luchaire fonde alors Les Nouveaux temps, organe de presse visant à soutenir la politique d’Abetz.
De son côté, Corinne, la fille aînée de Jean Luchaire, va faire parler d’elle sur la scène artistique. Remarquée au théâtre en 1937 dans Altitude 3200, une pièce écrite par son grand-père, elle est engagée à 17 ans par le réalisateur Léonide Moguy qui lui offre le premier rôle de Prison sans barreaux (1938). Fascinée par les ors du spectacle (elle admire Greta Garbo), elle tourne six films en deux ans, notamment avec Pierre Chenal ou Raymond Bernard. Mais la tuberculose, probablement héritée de son père, va mettre un terme à sa carrière.
A ce couple parfois étrange dans sa proximité, s’ajoute donc le personnage d’Otto Abetz, l’ami allemand et francophile de Luchaire aux heures exaltantes du pacifisme européen. Abetz rejoindra le NSDAP. Nommé à Paris, Abetz accolera son prénom à la Liste Otto des ouvrages interdits par la censure allemande. Il organise aussi l’expropriation des biens privés appartenant à des familles juives et fait main basse sur de prestigieuses collections d’art appartenant à de fortunés amateurs juifs…
Avec aisance (on ne voit pas passer les 195 minutes du film), Xavier Giannoli nous embarque dans l’histoire d’un duo fusionnel père-fille qui plonge dans la boue noire de la collaboration. Tandis que les nazis oeuvrent méthodiquement à leur projet, qu’une élite parisienne fréquente les fêtes gourmandes de l’ambassade allemande et que Céline se livre à ses délires, on suit ainsi Luchaire à la tête de son journal Les Nouveaux temps, jonglant avec les prises de position collaborationnistes et les problèmes d’argent. Flambeur, Luchaire est un séducteur, amateur de fêtes et collectionneur de femmes (on lui prête des liaisons avec de nombreuses comédiennes comme Marie Bell ou Mireille Balin) qui va aller au bout d’une trajectoire sordide qui lui vaudra d’être fusillé en février 1946 au fort de Châtillon.
Avec une image qui donne la prime aux couleurs froides sauf dans les lieux de débauche où Luchaire et Corinne se divertissent entre sexe, alcool et drogues, Les rayons et les ombres raconte une France nauséabonde, longtemps majoritairement acquises à l’État français de Pétain, ne l’oublions pas, où ces ignobles tristes sires semblent complètement hors-sol (même si Luchaire rend « de petits services » à de malheureuses familles juives) par rapport à une Occupation brutale et antisémite tandis que la tragique ombre de la Shoah s’élève sur l’Europe.
A la fin de la guerre, Luchaire et sa fille fileront vers Sigmaringen, côtoyant une ultime fois Pétain ou Céline avant d’être arrêtés sur une route de Forêt-Noire en mai 1945. La malheureuse Corinne, elle, aura eu l’occasion de passer par un sanatorium où l’on lui inflige de douloureux pneumo-thorax avant d’être condamnée à dix ans d’indignité nationale.
Les rayons et les ombres dresse le terrible tableau de Français qui ont choisi, en toute connaissance de cause, le mauvais camp et qui s’y sont complu, se vautrant autant dans le stupre que dans la corruption. Mais Luchaire représente, lui, une forme d’élite intellectuelle, plus condamnable encore que les lamentables margoulins du marché noir. On entend le procureur au procès du journaliste affirmer « que les mots des salauds arment le bras des imbéciles ». Un propos qui a quelque chose de singulièrement contemporain !
Incarnant un Luchaire charmeur, matois et inquiétant, Jean Dujardin est remarquable. Tout comme le comédien allemand August Diehl, vu récemment dans La disparition de Josef Mengele, dans le rôle d’Abetz. La révélation du film, c’est Nastya Golubeva, 22 ans, la fille de Léos Carax, qui fait de Corinne Luchaire une femme-enfant comme en lévitation dans le chaos de l’Occupation.
Dans le Paris d’après-guerre, évidemment en butte à l’hostilité générale, la recluse Corinne (elle mourra en 1950 à 28 ans) voit un jour Léonide Moguy frapper à sa porte. Le cinéaste juif originaire d’Ukraine, lui dit : « Je ne te condamne pas, mais est-ce que tu as cherché à savoir ? » Devant le silence de Corinne, il ajoutera un très romanesque « Il nous reste le cinéma… »
LES RAYONS ET LES OMBRES Drame (France – 3h15) de Xavier Giannoli avec Jean Dujardin, Auguste Diehl, Nastya Golubeva, André Marcon, Chloé Astor, Lucie Vignolle, Olivier Chantreau, Anna Prochniak, Valeriu Andriuta, Philippe Torreton, Vincent Colombe, Maria Cavalier-Bazan, François de Brauer, Meherio Patoux, Elina Löwensohn. Dans les salles le 18 mars.




