Tout l’espace dans une lucarne

Jack (Jacob Tremblay) et sa mère (Brie Larson) dans la chambre. DR

Jack (Jacob Tremblay) et sa mère (Brie Larson) dans la chambre. DR

« Bonjour lampe, bonjour plante, bonjour armoire, bonjour télé, bonjour serpent d’oeufs, bonjour lavabo… » Ce pourrait être une comptine enfantine mais le réveil de Jack a quelque chose d’infiniment plus tragique et de plus macabre. Dès les premières images de Room, dès les premières respirations sur l’écran noir du générique, dès les premiers gros plans sur les visages, on mesure que c’est un drame qui se joue… Pourtant, on pourrait d’emblée se dire que le gamin qui fête, ce jour-là, ses cinq ans et qui se prépare avec sa mère à confectionner un gâteau d’anniversaire, n’est pas si malheureux que cela. Et d’ailleurs l’est-il?

Alors qu’il vient de sortir en France, le film du Dublinois Lenny Abrahamson a soudain été exposé en pleine lumière grâce à l’Oscar de la meilleure actrice remporté à Hollywood par Brie Larson. Une statuette enlevée au nez et à la barbe de belles pointures puisque Jennifer Lawrence (en lice pour Joy) et Cate Blanchett (pour Carol) avaient, toutes deux, déjà remporté un Oscar de la meilleure actrice…

Mais la performance de Brie Larson (découverte, en 2013, en responsable d’un centre d’adolescents en difficulté dans States of Grace) est de celles qu’apprécient plus que tout les Oscars. Son personnage est, en effet, un pur concentré de tragédie. La jeune Joy, à qui sa mère disait toujours d’être bien gentille avec tout le monde, a ainsi suivi, un jour, un homme promenant son chien… Un inconnu, surnommé Old Nick, qui la kidnappa et l’enferma dans une cabane de jardin seulement éclairée par une lucarne dans le toit. Enfermée pendant sept années, Joy, régulièrement violée par Old Nick, donnera naissance à Jack, un petit garçon qui ne connaîtra de la vie que l’espace clos de quatre murs.

La mère, son enfant et la liberté retrouvée. DR

La mère, son enfant et la liberté retrouvée. DR

Pour Room, Lenny Abrahamson s’est emparé du best-seller éponyme publié en 2010 par sa compatriote Emma Donoghue. Une fiction, certes mais qui repose, semble-t-il sur l’épouvantable réalité de fait-divers qui ont défrayé la chronique et qui avaient pour cadre l’Autriche, ainsi les affaires Elisabeth Fritzl ou Natascha Kampusch. L’Autriche qui avait d’ailleurs donné, en 2011, Michael, un film absolument glaçant, signé Markus Schleinzer, mettant en scène cinq mois de vie commune entre un pédophile et sa victime…

Joan Allen, William M. Macy et Brie Larson. DR

Joan Allen, William M. Macy et Brie Larson. DR

Avec Room, le cinéaste se concentre sur la relation entre le jeune Jack et sa mère. Ensemble, ils affrontent une même captivité, à cette énorme différence près que la mère a connu, avant son enlèvement, la « vraie vie » alors que Jack ne connaît rien de l’existence hors de sa prison. Il voit le ciel à travers une lucarne sur laquelle vient parfois tomber une feuille morte. Si sa mère lui lit des contes, ces récits viennent se superposer, voire prendre la place du réel. Et il faut des trésors d’intelligence à Joy pour faire, par exemple, comprendre à Jack que la télévision peut bien montrer des êtres vivants sur son petit écran (« Ils sont plats et multicolores ») mais qu’elle est aussi un pur vecteur de fantaisie. Situation que Jack résumera dans un « Dora, elle est vivante? »

Pendant une petite heure, en serrant ses cadres tout en jouant sur la mobilité de sa caméra qui paraît, par instants, s’adosser aux parois de la « geôle », Abrahamson excelle à nous plonger dans cette captivité qui n’est, selon Emma Donughue, qu’une « version extrême de l’ordinaire ». Car la mère joue le jeu d’une vie quotidienne qui ne serait pas différente de celle que tous deux vivraient ailleurs. Ainsi Jack fait de la gym, ne regarde pas la télé toute la journée, apprend à lire, écoute sa mère lui raconter des fables, joue avec une voiture électrique, cadeau de Vilain Nick et ferait bien d’une souris de passage sa meilleure amie… Mais, évidemment, il manque à Jack la notion du temps, celle de l’espace. De ses quatre murs, cet « enfant sauvage » ne voit pas, dit-il, « le côté du dehors »

Brie Larson et Jacob Tremblay. DR

Brie Larson et Jacob Tremblay. DR

Et puis, lorsque la mère prépare l' »exfiltration » de Jack (le jeune Jacob Tremblay est étonnant de présence), le film bascule dans une veine plus convenue. On a l’impression, alors, de suivre un téléfilm avec ses classiques interventions de la police (attentive), des médecins (prévenants), des médias (envahissants) ou encore des grands-parents (perturbés mais aimants) de Jack sans oublier un petit chien et un premier copain. La dimension terrifiante de Room se dissout dans une bande-son insipide. Le charme noir du film est rompu et il faut attendre un bon moment le petit rebond de l’intrigue qui  apportera une chute intéressante sous le signe de « Adieu table, adieu armoire, adieu lavabo… »

ROOM Drame (Canada/Irlande – 1h58) de Lenny Abrahamson avec Brie Larson, Jacob Tremblay, Sean Bridgers, Joan Allen, WIlliam M. Macy, Tom McCamus. Dans les salles le 9 mars.

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