« Du moment que j’écris… »  

Paul Marquet (Bastien Bouillon), un homme qui s'interroge.

Paul Marquet (Bastien Bouillon),
un homme qui s’interroge.

Gros plan sur un papier peint à fleurs qui cède, peu à peu, sous des coups de masse. Derrière le mur, Paul Marquet s’affaire. A dos d’homme, il va encore falloir descendre de lourds sacs de gravats. « Ne les charge pas trop, suggère un autre travailleur, sinon tu vas te casser le dos… »
Autant dire que Paul, qui fut en d’autres temps, un photographe professionnel talentueux, apprend sur le tas. Cette homme de la quarantaine a laissé la photo pour devenir écrivain. « Mais rester écrivain a été un autre histoire ». Pourtant Paul Marquet en est déjà à son troisième ouvrage. Comme le remarque Alice Bosquet, son éditrice chez Gallimard, le livre est un vrai succès d’estime. La critique aime mais il faut se rendre à l’évidence, les ventes ne décollent pas. « Et puis écrire une histoire d’amour n’est pas une bonne idée. Les gens ont besoin d’énergie… » Paul, lui, observe qu’il est un peu à sec. Las, il a déjà obtenu une avance. « On attend ton grand roman, conclut Alice, et là on n’y est pas… »
Avec son huitième long-métrage, Valérie Donzelli suit, au plus près, le parcours d’un homme qui a abandonné un métier dans lequel il excellait pour se lancer dans l’écriture avant de tomber dans la précarité. Film qui dit la dureté de notre époque, A pied d’oeuvre est une adaptation de l’autobiographie éponyme de Franck Courtès, considéré comme l’un des meilleurs livres de la rentrée littéraire en 2023.
Remarquée pour ses scénarios originaux dont La reine des pommes (2009), Notre dame (2019) ou bien sûr le remarquable La guerre est déclarée (2010) dont l’imposant succès fera d’elle une cinéaste reconnue, Valérie Donzelli pioche, ici, pour la seconde fois après L’amour et les forêts (le roman d’Eric Reinhardt publié en 2014) dans le vivier de la littérature française contemporaine.
« La chose marrante, au bout du compte, dit la réalisatrice, c’est que mes derniers longs métrages, tous deux adaptés d’un livre, sont presque plus personnels que ceux, plus loufoques, que j’ai réalisés auparavant à partir d’un scénario original… L’adaptation me permet peut-être d’avoir un cadre plus défini, qui m’oblige à travailler différemment, en me concentrant davantage sur la mise en scène comme une forme d’écriture plus personnelle. »

Le temps des petits boulots...

Le temps des petits boulots…

Ici, c’est donc le récit intimiste, à la première personne et en voix off -une signature du style Donzelli- d’un écrivain confronté, peu à peu, mais d’une manière qui va en s’accélerant, à la pauvreté. Il vend rapidement son scooter, décide de quitter son bel appartement parisien, dans le même temps d’ailleurs, où son épouse le quitte pour aller vivre très loin avec leurs grands enfants, se retrouve dans un studio en sous-sol prêté par une copine et doit subir les réprimandes et l’incompréhension d’un père frustré, malheureux et résigné…
La cinéaste a trouvé un remarquable interprète pour incarner ce Paul Marquet, premier héros masculin au centre d’un de ses films. C’est Bastien Bouillon, déjà présent dans La guerre est déclarée, Main dans la main (2012) et Marguerite et Julien (2015), tous de Valérie Donzelli, qui endosse ce personnage déclassé, affaibli, isolé mais qui demeure néanmoins très déterminé tout du long.
Avec cet homme taiseux, qui dit qu’il n’est plus « quelqu’un de précis socialement », le comédien livre une performance toute en nuances, jouant sur une démarche, une manière de rentrer les épaules, de porter un bonnet ou de petites lunettes rondes, accessoire emblématique pour un ancien photographe et un écrivain qui passe son temps à observer, prendre des notes, écrire…

L'écriture, impérieuse nécessité.

L’écriture, impérieuse nécessité.

Bastien Bouillon a le vent en poupe ! Le flic torturé de La nuit du 12, le comte de Morcef dans Le comte de Monte Cristo, Pierre Roche dans Monsieur Aznavour, Raphaël dans Partir un jour, Christophe le hockeyeur en galère de Connemara ou Mattei, le flic «mevillien » de L’affaire Bojarski (toujours à l’affiche), c’est lui ! Pourtant Bastien Bouillon observe : « Ça, ça a résonné en moi. Car on n’est jamais arrivé dans la vie. Même si ça marche pour moi actuellement, je n’oublie pas que j’ai ramé, et qu’il m’a été difficile, parfois, de toucher le nombre de cachets nécessaires pour obtenir le statut d’intermittent. Pourtant, même à ce moment-là, même quand j’ai eu des doutes, je n’ai pas lâché. C’est en cela aussi que le rôle de Paul, et le film de Valérie, m’ont touché. »
Sans être un vademecum de la précarité, A pied d’œuvre raconte quand même, au plus près, la réalité d’un homme, au corps mis à rude épreuve, qui va sur Jobbing, plateforme qui met aux enchères des petits boulots et les attribue aux moins offrants, qui enchaîne des travaux de jardin, le montage d’une armoire, le démontage d’une (lourde) mezzanine, arrache des buis, fait le taxi, heurte un chevreuil et est frappé par la souffrance de la beauté condamnée tout en disant : « C’est aussi beaucoup de viande ! »

Alice (Virginie Ledoyen), l'éditrice de Paul. Photos Christine Tamalet

Alice (Virginie Ledoyen), l’éditrice de Paul.
Photos Christine Tamalet

En s’appuyant sur des couleurs froides et des lumières plutôt sombres, en parsemant cette chronique de quelques chansons (Jo le taxi de Vanessa Paradis, Le vieux couple de Reggiani, Foule sentimentale de Souchon), Valérie Donzelli trace le portrait d’un artiste qui refuse d’être là où on lui demande d’être. À savoir être un homme blanc, père de famille, qui gagne de l’argent. En cela Paul dérange. Ce film épatant fait parfois songer aux œuvres de Ken Loach et à ses travailleurs malmenés par la vie et la société britannique. Avec lucidité, élégance, voire courtoisie, Paul croise les autres et va son chemin. Dans son livre, Franck Courtès dit que les « écrivains sont prêts à se jeter dans la bataille », et qu’« ils sont inacessibles au découragement ». En cela, Paul Marquet est un écrivain. Précaire certes mais qui affirme, dans un ultime plan : « Je ne travaille pas le matin. Le matin j’écris… »

A PIED D’OEUVRE Comédie dramatique (France – 1h30) de et avec Valérie Donzelli et avec Bastien Bouillon, André Marcon, Virginie Ledoyen, Andrien Barazzone, Claude Perron, Oscar Tillette, Eve Oron, Marion Lecrivain, Christopher Thompson, Philippe Katerine. Dans les salles le 4 février.

De la singulière beauté du doute  

Mariano de Santis (Toni Servillo), un président en fin de mandat.

Mariano de Santis (Toni Servillo), un président
en fin de mandat.

Tandis qu’une escadrille de l’aviation italienne met du vert, du blanc et du rouge dans un ciel clair, le générique du nouveau film de Paolo Sorrentino déroule, en partant de l’unité nationale, la liste des prérogatives du chef de l’État transalpin. On a pourtant l’impression que quelque chose relève de l’ironie dans cette kyrielle… Impression cependant démentie par les premières images du président Mariano de Santis. Sur une galerie ouverte surplombant la ville, le n°1 regarde, l’air las, les toits en tirant sur sa cigarette. L’homme soupire : « Aurora, tu me manques… »
Avec La Grazia, le réalisateur de La grande bellezza (2013), Youth (2015), Silvio et les autres (2018) ou Parthenope (2024) livre une œuvre marquée par une certaine gravité, un film d’où la fantaisie semble absente, à l’inverse des réalisations d’avant. Mais le cinéaste napolitain de 55 ans parvient pourtant à bousculer l’austérité ambiante par des fulgurances aussi surprenantes que bienvenues.
Mais il est vrai que l’univers dans lequel évolue le président De Santis n’est pas des plus trépidants. Car cet homme veuf, juriste de grande réputation, profondément catholique, n’est pas ce qu’il est convenu d’appeler un joyeux drille. Mais demande-t-on nécessairement à un chef d’État d’être un boute-en-train ? Ou alors, il faut aller voir du côté de la Maison blanche. Mais ceci est une autre histoire.
Présenté en compétition officielle à la Mostra de Venise 2025, La Grazia est donc moins une plongée dans les arcanes du pouvoir qu’une descente dans la psyché d’un homme à la bascule de sa vie publique. Car De Santis, désormais âgé, arrive au terme de son mandat. Dans six mois, ce sera fini. Le président s’en trouve-t-il bien ou l’exercice du pouvoir qu’il s’apprête à quitter lui laisse-t-il un sentiment d’abandon…

Le président et Dorotea, sa fille...

Le président et Dorotea, sa fille…

Pour l’heure, sa fille Dorotea, qui œuvre en permanence dans son ombre, a posé trois dossiers sur le bureau présidentiel. Deux portent sur la grâce demandée par une femme et un homme qui ont commis des crimes dans des circonstances pouvant être considérées comme atténuantes. Le troisième, un projet de loi sur l’euthanasie, amène De Santis à faire face à une décision cruciale qui l’oblige à affronter ses propres dilemmes moraux.
Dans de vastes décors au faste pesant, au coeur de bibliothèques, de bureaux ou de salles de travail éclairés d’une lumière rare, le président passe tel une ombre grise. On se met alors à penser à cet autre film -épatant au demeurant- de Sorrentino intitulé Il divo. Portrait sans fard de Giulio Andreotti, personnalité influente et sulfureuse de la Démocratie chrétienne et de la vie politique italienne pendant plusieurs décennies, ce film de 2008 comprenait une longue séquence où celui qui fut notamment surnommé Belzébuth ou l’Inoxydable, marchait dans une ville, la nuit. En projetant sur les façades une ombre digne de celle de Nosferatu, le vampire de Murnau.
Le président a aussi un surnom. Il l’apprend de la bouche d’un de ses proches qui le lui a longtemps tu. De Santis, c’est… Béton armé. Parce que cet homme-là ne laisse rien voir de ses pensées et de ses émotions. Justement La Grazia va quasiment décrypter comment ce politique souffre d’avoir perdu la femme qu’il aimait, cette Aurora qui le subjugua tout jeune et dont il n’arrive toujours à surmonter la perte. Même si cet amoureux connaît le doute et la jalousie. Car il est convaincu qu’Aurora l’a trompé. Et il ne supporte toujours pas de ne pas savoir qui est responsable de son infortune. Même sa vieille amie Coco Vallori le prévient : elle ne dira jamais rien.

Un homme politique qui doute...

Un homme politique qui doute…

Si La Grazia est un film sur l’amour (De Santis aime sa fille et son fils, tout comme il accepte le fossé générationnel qui les sépare. Il aime le droit pénal, qu’il a étudié toute sa vie), c’est aussi fondamentalement une réflexion sur la solitude, le doute et la nécessité de l’accepter, sur aussi la responsabilité, un devoir qui devrait définir celles et ceux qui nous gouvernent.
Entièrement fictif mais très réaliste, cet hôte du Quirinal auquel sa fille reproche de tout garder à l’intérieur, va « monter au front ». Sur les deux dossiers de grâce et sur la loi sur l’euthanasie. Un cheval agonisant dans une carrière fendra la rigide armure de ce juriste austère qui se dit dit « seul, vieux, fatigué et inutile ». Tout comme une visite en prison lui fera dire : « J’ai vu la vérité de près. Le droit ne nous l’a montrée que de loin. »
Si La Grazia se présente d’abord sous des dehors sévères (De Santis est un homme sage, prudent et responsable), la fantaisie, on l’a dit, va se glisser dans les plis de cette aventure intime. Il en va ainsi de la visite du président portugais sous une pluie battante ou celle, fascinante, d’une ravissante présidente balte en passant par la confession à un souverain pontife noir et… motocycliste ou la soirée avec des vétérans de l’armée de montagne chantant la bravoure alpine. Et que dire de la nouvelle appétance du président pour le rap !

Dorotea (Anna Ferzetti) dans les allées du Quirinal. Photos Andrea Pirrello

Dorotea (Anna Ferzetti)
dans les allées du Quirinal.
Photos Andrea Pirrello

« A qui appartiennent nos jours ? Tâchons de le savoir » interroge volontiers De Santis qui avoue s’endormir quand il prie et qui se navre de ne jamais rêver…
C’est un grand Toni Servillo qui se glisse dans la peau de ce type faussement ennuyeux et brillamment intelligent. Complice au long cours de Sorrentino (Andreotti dans Il divo, c’était déjà lui), le comédien italien parvient remarquablement à rendre proche ce personnage qui vit en apnée, dans un calme sous lequel tout s’agite.
Evoquant le pouvoir, Victor Hugo disait : « Pouvoir, vouloir, savoir, trois mots qui mènent le monde. » C’est aussi de cela dont parle Sorrentino.

LA GRAZIA Comédie dramatique (Italie – 2h12) de Paolo Sorrentino avec Toni Servillo, Anna Ferzetti, Orlando Cinque, Massomi Venturiello, Milva Marigliano, Giuseppe Gaiani, Giovanna Guida, Alessia Giuliani, Roberto Zibetti, Vasco Mirandola, Linda Messerklinger, Rufin Doh Zeyenouin. Dans les salles le 28 janvier.

Le Reichsmarshall hitlérien et le danseur mexicain  

"Nuremberg": Douglas Kelley (Rami Malek) et Hermann Göring (Russell Crowe). DR

« Nuremberg »: Douglas Kelley (Rami Malek)
et Hermann Göring (Russell Crowe). DR

MAL.- 7 mai 1945. Dernier jour de la guerre. Un GI’s pisse sur une croix gammée. Parmi les civils en déroute, une luxueuse voiture avance doucement. Les soldats américains la mettent en joue. Le chauffeur agite un chiffon blanc. Hermann Göring, le bras droit d’Hitler, sort du véhicule en grand uniforme. Le dignitaire nazi lance : « Mes bagages sont dans la voiture… » Très loin de là, répondant à ceux qui disent qu’il faut passer ces nazis par les armes, Robert H. Jackson, juge à la Cour suprême, favorable à un procès, estime : « Le monde doit savoir ce que ces hommes ont fait… » En Allemagne, le psychiatre américain Douglas Kelley est mandaté pour évaluer la santé mentale des hauts dignitaires nazis afin de déterminer s’ils sont aptes à être jugés pour leurs crimes de guerre…
Avec Nuremberg (USA – 2h28. Dans les salles le 28 janvier), l’Américain James Vanderbilt signe son second long-métrage après une belle carrière comme scénariste sur des films comme Zodiac, The Amazing Spider-Man, Murder Mystery, Bienvenue dans la jungle, The Losers, White House Down, La prophétie de l’horloge ou Suspiria. Dans ce film historique, il s’attache évidemment au fameux procès de Nuremberg (novembre 1945-octobre 1946) qu’il condense en deux heures mais en montrant notamment six minutes du documentaire Nazi Concentration Camps (présenté comme preuve par l’accusation américaine) qui bouleversa par sa révélation en images de la machine de mort nazie.
Pourtant ce qui intéresse, ici, au premier chef, le cinéaste, c’est bien l’affrontement, sur fond d’exploration psychiatrique, entre Douglas Kelley, le shrink new-yorkais et un Reichsmarschall emprisonné, comme d’autres dignitaires nazis (Ley, Streicher, Dönitz apparaissent brièvement) dans un hôtel de Bad-Mondorf d’où il pense bien sortir libre un jour.
Passablement « excité » à l’idée de rencontrer un « client » hors du commun, Kelley va rapidement se retrouver pris dans une bataille psychologique aussi fascinante que terrifiante. Car Göring, très sûr de son « génie », est un manipulateur hors de pair. Dissertant sur son « honneur de soldat », il sait qu’il joue très gros mais il est convaincu qu’il va prendre l’ascendant sur Kelley et surtout affronter victorieusement « Justice » Jackson, le procureur américain, convaincu même de trouver dans le procès, un tribune pour défendre ses idées. Face à un nazi matois qui affecte de ne pas comprendre l’anglais (« pour se donner le temps de peaufiner sa réponse », flaire Kelley), le psychiatre va d’abord essayer de comprendre ce qui distingue les nazis de nous. Et si ces monstres étaient aussi « normaux » que nous ?

"Nuremberg": les procureurs Maxwell-Fyfe (Richard E. Grant) et Jackson (Michael Shannon) avec le Dr Kelley. DR

« Nuremberg »: les procureurs Maxwell-Fyfe (Richard E. Grant) et Jackson (Michael Shannon) avec le Dr Kelley. DR

Tandis que Göring plastronne et réussit même à amadouer Kelley en lui faisant porter des lettres à sa femme et à sa fille, c’est une profonde colère qui s’empare de Kelley, contre Göring, contre lui-même, mais aussi contre un monde qui a pu laisser se produire de telles horreurs.
Pour porter ce face-à-face dans le décor d’une cellule, Vanderbilt se repose sur deux acteurs de talent. Russell Crowe (Oscar en 2000 pour Gladiator) est un Göring inquiétant par sa rondeur même. Rami Malek (Oscar en 2019 pour Bohemian Rhapsody) est un Kelley volontiers à fleur de peau. Enfin Michael Shannon incarne, avec sobriété, le procureur Jackson.
En étudiant Göring, Douglas Kelley (1912-1958) avait aussi l’idée de tirer un best-seller de cette rencontre. Le nazi le mouchera en lançant : « Je suis le livre. Vous n’êtes qu’une note en bas de page ».
Rentré dans son pays, le psy n’a eu de cesse d’alerter les Américains des risques qu’ils encouraient s’ils se laissent aller eux-mêmes à développer des idéologies comme le nazisme car il était convaincu que les dignitaires qu’il a côtoyés et examinés étaient des hommes comme les autres. Eprouvé par l’échec de son livre, Kelley sombra dans la dépression avant de mettre fin à ses jours. Comme Göring à la veille de sa pendaison. Une écriture bien conventionnelle mais un film nécessaire par ces temps sombres…

"Dreams": Jennifer McCarthy (Jessica Chastain). DR

« Dreams »: Jennifer McCarthy (Jessica Chastain). DR

VIOLENCE.- Quelque part aux Etats-Unis, un gros semi-remorque stationne au bord d’une route. La nuit tombe et, dans le noir, on entend de faibles cris. « Laissez-nous sortir ! » Lorsque les portes s’ouvrent, on aperçoit des corps couchés. Sortant du camion, un type fuit dans la campagne. Apercevant un diner, il se précipite sur un verre d’eau mais on le chasse sans ménagement. En stop, ce jeune homme rejoint San Francisco où il va sonner à la porte d’une belle demeure blanche. Il trouve les clés, entre, ouvre le frigo, dévore quelques myrtilles alors que la porte s’ouvre. Une belle jeune femme interroge : « T’es venu comment ? » avant de partager une forte étreinte avec lui…
Jennifer McCarthy promet : « Je veux m’occupez de toi ! » Mais ce n’est pas le même son de cloche qui règne du côté de la fondation McCarthy que préside le riche père de Jennifer. Ainsi Jake, le frère aîné, remarque : « On devrait financer des Américains… » Comme une réponse à sa sœur décidée à soutenir son jeune amant. Car Fernando Rodriguez, talentueux danseur de ballet originaire du Mexique, rêve de reconnaissance internationale et aussi d’une vie meilleure aux États-Unis.
Convaincu que sa maîtresse, Américaine mondaine et philanthrope influente, l’aidera à réaliser ses ambitions, il a quitté clandestinement son pays.
Pour Dreams (USA – 1h 38. Dans les salles le 28 janvier), son dixième film, le cinéaste mexicain Michel Franco, rendu célèbre en 2012 avec Despues de Lucia, souhaitait proposer une réflexion sur le pouvoir, la violence et la cruauté. Et il apparaît clairement que ce sujet est d’une vibrante actualité dans l’Amérique d’aujourd’hui. Les premières séquences du film sont d’ailleurs certainement représentatives de cette situation. Mais Dreams va ensuite prendre la forme d’un drame familial où s’affrontent Fernando et Jennifer. L’arrivée du jeune danseur bouleverse le monde soigneusement construit de Jennifer. Elle est prête à tout pour protéger leur avenir à tous deux, mais ne veut rien concéder de la vie qu’elle s’est construite. Quant à Fernando, s’il se trouve bien avec cette femme plus âgée que lui et s’il aime à partager des jeux érotiques, son désir de gravir les marches de la notoriété le pousse à se montrer, trouver des engagements à la scène et à sortir de l’ombre dans laquelle Jennifer voudrait le garder… « Tu as peur d’être vue avec moi ! » lance Fernando.

"Dreams": Fernando Rodriguez (Isaac Hernandez). DR

« Dreams »: Fernando Rodriguez
(Isaac Hernandez). DR

En développant les conflits intérieurs qui agitent ses deux personnages centraux, Michel Franco semble diluer son propos sur les inégalités sociales et le drame d’un immigrant même si, in fine, par un rebondissement qu’on se gardera de révéler ici, le couple sera terriblement secoué…
Dreams est le second film que Michel Franco a tourné avec Jessica Chastain après Memory en 2023. Avec énergie (elle a deux scènes de sexe explicite à jouer), la comédienne américaine, également productrice du film, incarne cette Jennifer à laquelle son père lance : « Que tu aides des immigrés, entendu mais il y a des limites ! ». Face à la rousse star américaine (Oscar 2013 pour Zero Dark Thirty), c’est le danseur de ballet mexicain, actuellement à l’American Ballet Theatre de New York, Isaac Hernandez qui joue Fernando dont l’existence passe par des motels où il fait le ménage et les scènes où il montre ses talents de soliste dans Le lac des cygnes de Tchaïkovski ou Roméo et Juliette de Prokofiev.
Même si la police de l’immigration est bien là en toile de fond, on attend encore le film sur l’ICE. Dreams avec un D comme décevant.

L’épouse de Will, les parents, les enfants, l’homme de l’ombre et la diva  

Petite séquence de rattrapage pour quelques films qui valent le détour…

"Hamnet": Agnès (Jessie Buckley, au centre).

« Hamnet »: Agnès (Jessie Buckley, au centre).

SHAKESPEARE.- Dans l’Angleterre de 1580, William Shakespeare n’est qu’un précepteur de latin désargenté, malmené par son artisan de père. Un jour, il abandonne brusquement ses élèves après avoir aperçu Agnes Hathaway en train de dresser un faucon. Une attirance immédiate naît entre eux. De retour chez lui, sa mère Mary l’avertit: on murmure depuis longtemps qu’Agnes, mystérieuse femme des bois, a des accointances avec la sorcellerie. Mais William ne peut plus se passer d’elle.
Dans la forêt, elle lui demande une histoire, et il lui raconte le mythe d’Orphée et Eurydice. Agnes lit ensuite les lignes de sa main et lui prédit une vie de réussite, ainsi que deux enfants présents à son chevet au moment de sa mort. Leur relation devient charnelle. Rejetée par sa famille, Agnès, enceinte, n’a d’autre choix que de s’installer avec William. Ils se marient, et leur fille Susanna naît en pleine nature, à l’écart des regards. Tandis que William part tenter sa chance comme dramaturge à Londres, Agnes assume, seule à Stratford-upon-Avon, les tâches domestiques. Lorsqu’un drame se produit, le couple, autrefois profondément uni, vacille…

"Hamnet": William Shakespeare (Paul Mescal) Photos Agata Grzybowska

« Hamnet »: William Shakespeare (Paul Mescal)
Photos Agata Grzybowska

Pour Hamnet (USA – 2h05. Dans les salles le 21 janvier), la cinéaste chinoise Chloé Zhao, Oscar de la meilleure réalisatrice pour Nomadland (2021), lui même oscarisé comme meilleur film, adapte le roman éponyme de Maggie O’Farrell, publié en 2020, qui explore, de manière fictive, le deuil d’Agnes et William Shakespeare, après la mort de leur fils Hamnet, âgé de 11 ans. De cette épreuve commune, naîtra l’inspiration du chef-d’œuvre universel de Shakespeare, Hamlet.
Dans une œuvre aux images superbes, la cinéaste fait la part belle à une femme et à la nature. Car le personnage principal de Hamnet est bien cet Agnes, brillamment incarnée par l’Irlandaise Jessie Buckley, qui fait corps, dans une grande liberté, avec la terre, les arbres, les grottes, un faucon pour guider William (Paul Mescal) dans une aventure d’amour et de mort. Ou comment, dans une histoire de métamorphose, deux expériences fondatrices de la condition humaine peuvent s’interpénétrer et se transformer l’une l’autre à travers l’art et la dramaturgie.
Hamnet se penche, avec une grande sensibilité, sur la complexité du sentiment amoureux et sur le pouvoir réparateur de l’art et de la création. En se rendant à la première, au théâtre du Globe, d’Hamlet, Agnes comprend soudain, en voyant William incarner le spectre du père d’Hamlet, que l’œuvre est un hommage à Hamnet. Poignant.

"Father...": Vicky Krieps, Cate Blanchett et Charlotte Rampling. Photo Yorick Le Saux

« Father… »: Vicky Krieps, Cate Blanchett
et Charlotte Rampling.
Photo Yorick Le Saux

SILENCES.- Dans une voiture qui traverse un paysage enneigée des Etats-Unis, Jeff et Emily se demandent comment ils vont trouver leur père. Ces frère et sœur ne l’ont pas revu depuis l’enterrement de leur mère. Dans sa maison, le vieil homme hirsute plante le décor pour recevoir sa progéniture. Un plaid négligemment jeté sur un canapé, ici un incongru panier avec une pelote de laine. Les retrouvailles sont plutôt « coincées ». On parle de tout et surtout de rien et on comble les vides en se demandant si on peut trinquer avec de l’eau. Oui, on peut, concluent-ils. Emily se demande si la Rolex au poignet de son père est une vraie…. Du côté de Dublin, cette fois, une mère, romancière de son état, attend ses deux grandes filles pour leur rendez-vous annuel autour d’une tasse de thé et d’un cortège de douceurs soigneusement présentées. Là encore, du côté de Lil et de Tim, on se demande comment ce moment va se passer. Dans la maison cossue, ce sont les silences qui occupent l’espace. Enfin, du côté de Paris, Skye et Billy, deux jumeaux, se retrouvent, pour une dernière visite après la disparition accidentelle de leurs parents, dans le bel appartement haussmanien qu’ils occupèrent…

"Father...":  Luka Sabbat et Indya Moore. Photo Carole Bethuel

« Father… »: Luka Sabbat et Indya Moore.
Photo Carole Bethuel

Couronné du prestigieux Lion d’or à la dernière Mostra de Venise, Father Mother Sister Brother (USA – 1h51. Dans les salles le 7 janvier) s’ouvre et s’achève sur le mélancolique Spooky chanté par Anika puis Dusty Springfield, un titre qui donne son atmosphère au quatorzième long-métrage de Jim Jarmush. Après une curieuse variation sur les zombies (The Dead don’t Die en 2019), l’Américain distille un triptyque qui parle, à travers trois histoires différentes, des relations entre des enfants adultes et des parent(s) avec lesquels une distance -impossible, désormais, à franchir- s’est installée.
Plus que de développer une intrigue autour d’un quelconque « Famille, je vous hais », cette chronique de la solitude s’attache, sans poser de jugement, à une suite de personnages auxquels une large brochette de comédiens (Tom Waits, Adam Driver, Mayim Bialik, Charlotte Rampling, Cate Blanchett, Vicky Krieps, Indya Moore et Luka Sabbat) apportent une belle émotion. Touchant !

"L'agent...": Marcelo (Walter Moura).

« L’agent… »: Marcelo (Walter Moura).

BRESIL.- Quelque part, au milieu de nulle part, dans une campagne indistincte, une Volkswagen jaune arrive en vue d’une station-service. Arrivé à hauteur des pompes, le chauffeur avise un corps couvert de quelques journaux. Alors qu’il s’apprête à rapidement poursuivre sa route, le pompiste déboule. Eh oui, le cadavre est là depuis quelques jours. Il a été abattu par des inconnus. On attend la police pour savoir quoi en faire. Justement, un véhicule de police survient. Mais les deux fonctionnaires n’ont que faire du corps que les oiseaux commencent à approcher d’un peu trop près. L’un des flics s’approche du conducteur, réclame ses papiers, lui pose des questions et finit par tenter de le racketter mais le conducteur n’a que des cigarettes à offrir…
Dans le Brésil de 1977, Marcelo vient d’avoir chaud. Mais rien, dans son attitude, ne l’a laissé paraître. Cet homme de la quarantaine, qui a l’air de fuir un passé trouble, arrive dans la ville de Recife où le carnaval bat son plein. Il vient retrouver son jeune fils et espère y construire une nouvelle vie. C’est sans compter sur les menaces de mort qui rôdent et planent au-dessus de sa tête…

"L'agent...": autour de Marcello, des gens en danger. Photos Victor Juca

« L’agent… »: autour de Marcello,
des gens en danger.
Photos Victor Juca

Récompensé au dernier festival de Cannes du prix de la mise en scène pour Kleber Mendonça Filho et du prix d’interprétation masculine pour Wagner Moura, l’interprète de Marcelo, L’agent secret (Brésil – 2h38. Dans les salles le 17 décembre) est un thriller néo-noir (c’est-à-dire qui reprend les codes des films noirs classiques pour les subvertir) qui plonge dans une époque où le Brésil avait volontiers des allures de pays sans foi, ni loi.
« A chaque fois, rapporte le cinéaste, que je disais que le film se passerait en 1977, le premier mot qui ressortait était dictature… » Mais l’enjeu était de se pencher sur la logique de l’époque tout en jouant pleinement la carte de l’atmosphère, de l’émanation. De fait, même si on a parfois du mal à saisir les tenants et aboutissants de l’intrigue, Kleber Mendonça Filho, connu pour Aquarius (2016) et Bacurau (2019), réussit, avec des allures aussi bien de western que de satire politique et dans un déplacement du passé au présent, à nous faire saisir l’étrangeté de l’époque, l’inquiétude quasi-permanente, la violence explosive, la corruption des autorités ou la nécessité aussi de documenter ce temps… Etouffant et angoissant.

'Eleonora Duse": Valeria Bruni Tedesci.

‘Eleonora Duse »: Valeria Bruni Tedesci.

THEATRE.- A la fin de la Première Guerre mondiale, la grande Eleonora Duse est en visite dans un campement de l’armée italienne. On l’accueille comme une diva mais la comédienne sait qu’elle arrive au terme d’une carrière légendaire. Mais, malgré son âge et une santé fragile, celle que beaucoup considèrent comme la plus grande actrice de son époque, brûle toujours de remonter sur les planches. La pièce d’un jeune auteur va lui en donner l’occasion. Las, la pièce, médiocre et mal écrite, est un four. Criblée de dettes, la Duse cherche comment s’en sortir sous le regard de son assistante Desirée et dans les récriminations d’Enrichetta Marchetti, sa fille. « La divine » tente de trouver soutien et réconfort chez le grand poète Gabriele D’Annunzio, éternellement amoureux d’elle. Mais c’est aussi Mussolini, arrivant au pouvoir, qui va tenter de s’attirer les faveurs de la Duse…
Réalisateur de documentaires avant de passer à la fiction avec Martin Eden (2019) et L’envol (2022), l’Italien Pietro Marcello donne, avec Eleonora Duse (Italie – 2h03. Dans les salles le 14 janvier) une œuvre biographique qui s’attache aux dernières années de l’une des plus grandes comédiennes de son temps. La Duse (1858-1924) fut la grande rivale de Sarah Bernhardt et le film montre une pionnière dans l’art de jouer, admirée par Tchekhov, Pirandello, Bernard Shaw, Rilke, Stanislavski, Lee Strasberg ou… Charlie Chaplin.

"Eleonora Duse": la diva et sa fille (Noémie Merlant). Photos Erika Kuenka

« Eleonora Duse »: la diva
et sa fille (Noémie Merlant).
Photos Erika Kuenka

Tandis que défilent les images d’archives du train qui traverse l’Italie et qui transporte le Soldat inconnu vers Rome, le cinéaste filme une femme toujours sur le départ, dans une quête perpétuelle. Comme un train qui ne s’arrêterait jamais.
Seul choix du cinéaste (« J’ai retrouvé ce feu de la création chez elle, cette force intérieure que je recherchais ») pour incarner sa Duse, Valeria Bruni Tedeschi porte cette aventure de fièvre et de création, avec la fougue et ce grain d’ « hystérie » qu’on lui connaît. Elle est entourée de Noémie Merlant, Mimmo Borelli, Fausto Russo Alesi, Noémie Lvovsky ou Fanni Wrochna. Un peu conventionnel.

 

Le Tsar et son âme damnée  

Vadim Baranov (Paul Dano) au coeur du pouvoir.

Vadim Baranov (Paul Dano) au coeur du pouvoir.

« La confiance d’un dirigeant n’est pas un privilège mais une condamnation… » Vadim Baranov sait de quoi il parle. Lui qui, dans la Russie des années 1990, devient le conseiller officieux d’un certain Vladimir Poutine.
Dans une belle datcha aux murs couverts de livres, Baranov, désormais retiré des affaires, reçoit un certain Rowland, universitaire américain, avec lequel il devise de littérature russe. Tandis que la neige recouvre le paysage et que la fillette de Baranov joue à proximité, les deux hommes vont évoquer comment Baranov, jeune homme à l’intelligence redoutable, va tracer sa voie alors que l’URSS s’effondre.
En avril 2022, paraît aux éditions Gallimard, le roman éponyme de Giuliano da Empoli. L’auteur italo-suisse de 52 ans relate sa rencontre imaginée, une nuit à Moscou, avec l’énigmatique Vadim Baranov, éminence grise de Vladimir Poutine. Retiré des affaires au moment du récit et assigné à résidence dans sa villa, Baranov raconte sa jeunesse, sa vie dans les années 1990 en Russie, son apport à l’ascension politique du « Tsar » à partir de 1999 et son expérience du pouvoir, thématique centrale de l’ouvrage. Pour cette méditation sur le pouvoir (vendue à 800 000 exemplaires et couronnée du Grand prix du roman de l’Académie française) Da Empoli s’est inspiré, pour son Baranov, de Vladislav Sourkov, homme d’affaires et homme politique fondateur de concepts-clés dans l’idéologie du Kremlin comme la « démocratie souveraine » ou la « verticale du pouvoir».
Séduit par le roman d’un auteur… qui est aussi son voisin en Toscane, Olivier Assayas doute pourtant de sa capacité à l’adapter pour le cinéma : « Trop abstrait, trop construit sur les dialogues, dit-il, beaucoup de choses qui allaient de soi dans le roman, réflexions sur le pouvoir, sur l’histoire moderne de la Russie, me semblaient plus épineuses au cinéma. »

Baranov au côté du "Tsar" (Jude Law)

Baranov au côté du « Tsar » (Jude Law)

Fort heureusement, le cinéaste apprend que l’écrivain Emmanuel Carrère, enthousiasmé lui aussi par le livre, pouvait collaborer au scénario. « Emmanuel m’apportait, dit Assayas, à la fois sa culture, familiale de l’histoire russe et une connaissance bien plus poussée que la mienne de la Russie contemporaine. Non seulement il parle la langue, mais il a mené un travail de terrain et d’investigation sur la Russie post-soviétique ».
La préparation de ce projet coûteux (un budget de 23 millions d’euros) n’était pas encore au bout de ses peines. Comme le rapporte, en longueur, Le Monde du 22 janvier dernier, le tournage (en langue anglaise) en Lettonie s’est heurté à des obstacles financiers mais aussi à des réticences de l’agence d’investissement lettone estimant que « le film pourrait servir d’excellent outil de propagande russe plutôt que d’oeuvre d’art ». Le tournage s’est achevé sans financement public de Riga. Le film a été présenté à la Mostra de Venise avec des commentaires de journalistes russes d’opposition circonspects parlant de « visite guidée pas très professionnelle » du Kremlin. Certaines voix ont aussi reproché au livre de « brouiller la frontière entre fiction et analyse politique » tandis que le New York Times s’est dit gêné par « le portrait sympathique de Poutine ».
Cela dit, Le mage du Kremlin mérite d’être vu. Parce qu’Olivier Assayas, clairement fasciné par la question du pouvoir (il s’y était intéressé aussi en 2010 avec le portrait du terroriste Carlos dans Le prix du chacal) maîtrise parfaitement son art et livre un solide thriller qui n’est pas sans faire parfois penser à des films comme La maison Russie (1990) ou L’affaire Farewell (2009) pour l’atmosphère pesante, voire angoissante qui s’en dégage.

L'oligarque Boris Berezovsky (Will Keen) reçu au Kremlin.

L’oligarque Boris Berezovsky (Will Keen)
reçu au Kremlin.

Dans un récit ponctué de multiples flash-back et utilisant des images d’archives parfois reconstituées, on se glisse sans peine dans le tumulte d’un pays en reconstruction où Vadim Baranov, artiste, metteur en scène puis producteur de télé, va, au siège de la Loubianka, approcher, par l’entremise de l’oligarque Boris Berezovsky, un ancien agent du KGB devenu lieutenant-colonel du FSB et promis à un pouvoir absolu d’abord comme premier ministre puis comme président de la Fédération de Russie. Dans l’ombre du futur « Tsar », Baranov, devenu un rouage central de la nouvelle Russie, façonne les discours, les images, les perceptions. L’Union soviétique s’est effondrée, provoquant une promesse de liberté mais aussi de chaos, générant une demande d’autorité de la part de la population. « Les Russes avaient grandi dans une patrie et se retrouvaient soudain dans un supermarché », constate Baranov. Poutine, lui, mène sa quête du pouvoir en répondant par la seconde guerre de Tchétchénie ou la gestion du naufrage du sous-marin Koursk.
Mise au pas des oligarques (Berezovsky doit partir en exil avant de disparaître dans des circonstances douteuses), combat contre la révolution orange en Ukraine, annexion de la Crimée… Sans états d’âme, Baranov met son talent dans le domaine médiatique au service de l’omnipotent Poutine. Evoquant ce Berezovsky dont il fut le protégé, Baranov dit : « L’intelligence ne protège de rien, même pas de la stupidité ». Quant à la stratégie numérique du Kremlin à l’international, il considère : « Il n’y a rien de plus sage que de miser sur la folie des hommes ».

Ksenia (Alicia Vikander), la femme dans l'ombre de Baranov. Photos Carole Bethuel

Ksenia (Alicia Vikander),
la femme dans l’ombre de Baranov.
Photos Carole Bethuel

Si Baranov est un personnage fictif, il est entouré de figures bien réelles comme, outre Boris Berezovsky, Igor Setchine, Boris Eltsine, le joueur d’échecs et opposant Garry Kasparov, l’idéologue Édouard Limonov ou le commandant de guerre Evgueni Prigojine. L’autre personnage fictif et unique figure féminine du film, c’est l’ insaisissable Ksenia (Alicia Vikander), possible échappée pour Baranov hors des logiques d’influence et de domination.
Si on entre volontiers dans Le mage du Kremlin, c’est évidemment à cause de la vraie actualité qui, quasiment jour après jour, met Poutine sur le devant de la scène. Comme si la fiction allait nous en apprendre plus sur ce « Tsar » dont s’empare avec brio (et retenue) l’excellent Jude Law. Sans jamais jouer l’imitation, le Britannique réinvente un Poutine crédible. Quant à Paul Dano, il est un intrigant Baranov. Jouant de sa bouille ronde de bébé, l’acteur américain vu dans Little Miss Sunshine (2006), There Will Be Blood (2007) ou The Fabelmans (2022), incarne un type aussi lisse que finement manipulateur. « J’avais mauvaise conscience mais je finissais par m’habituer ». Une définition du pouvoir ?
On ignore si le maître du Kremlin a vu le film. Mais il ne doit probablement rien avoir à en faire.

LE MAGE DU KREMLIN Drame (France – 2h25) d’Olivier Assayas avec Paul Dano, Jude Law, Alicia Vikander, Tom Sturridge, Will Keen, Jeffrey Wright, Andrei Zayats, Kaspars Kambala, Andris Keiss. Dans les salles le 21 janvier.

Un artiste pas comme les autres  

Jan Bojarski (Reda Kateb) à l'oeuvre.

Jan Bojarski (Reda Kateb) à l’oeuvre.

Dans les ventes aux enchères consacrées à la numastique, il se vend de précieuses pièces de monnaie. Et parfois, on y trouve de… faux billets. Rien d’inquiétant ou d’illicite ! Les commissaires priseurs qui ont, ainsi, vendu en 2008, un faux 100 Nouveaux Francs Bonaparte, proposaient, ni plus ni moins qu’une œuvre d’art. Une coupure adjugée à plus de 5500 euros, œuvre de Czesław Bojarski, un contrefacteur de billets de banque surnommé le « Cézanne de la fausse monnaie ».
Admettons que cet homme discret était un illustre inconnu pour la plupart des spectateurs de L’affaire Bojarski ! Et pourtant, il y a, dans la vie de ce faussaire de génie, de quoi alimenter le scénario d’une bonne reconstitution d’époque sur la beauté de l’art du faux. C’est donc chose faite avec le film de Jean-Paul Salomé qui nous embarque dans l’existence d’un type couleur de muraille qui va se révéler être un brillant faussaire qui donna, pendant de longues années, la migraine aux responsables de la Banque de France. Il est vrai que les banquiers avaient affaire à un maître. Au point, évènement rarissime, que la Banque de France accepta de rembourser les quasi-parfaites contrefaçons de Bojarski aux porteurs !
La vie du singulier Bojarski ne fut pas un long fleuve tranquille même s’il s’appliqua à toujours passer pour un brave père de famille vivant, chichement, dans la région parisienne avec sa femme Suzanne et ses deux enfants. « A quoi, tu rêves ? » demande-t-on à Bojarsky.
« Le projet initial, explique Jean-Paul Salomé, était basé sur des rapports père fils, d’après une idée de Marie-France Huster, mais ce que j’avais lu sur internet à propos du personnage de Bojarsky me paraissait bien plus intéressant. (…) Je sentais qu’il y avait matière à une histoire forte… »

Suzanne (Sara Giraudeau) rencontre Jan.

Suzanne (Sara Giraudeau) rencontre Jan.

Pour les besoins de l’écriture, Salomé et le scénariste Bastien Daret rencontrent un journaliste suisse passionné de Bojarski. Grâce à l’imposante documentation accumulée par ce Jacques Briod, les deux auteurs ont pu fabriquer un récit dense et construire une aventure souvent palpitante. Car Jan Bojarski joue quand même constamment au chat et à la souris avec les autorités, notamment le commissaire Mattei, un flic volontiers « médiatique », pour lequel la traque du faussaire va devenir une redoutable obsession.
Ainsi, en suivant les périples de Bojarski à travers la France où il va de buraliste en buraliste pour acheter le papier à cigarettes OCB indispensable à ses « créations », le cinéaste installe une atmosphère à la Simenon. Le tout en jouant avec les codes du film noir, à l’instar de cette séquence nocturne à Vichy où Bojarski, sans doute poussé par une soif de reconnaissance, va, pendant une conversation au bar d’un hôtel, « défier » le policier qui le traque depuis des mois et des années…
L’affaire Bojarski nous entraîne dans une aventure originale autour d’un artiste talentueux taraudé par le désir de voir reconnaître son génie. Au risque évident de se mettre en danger. Bojarski marquait sciemment ses faux billets grâce à de minuscules différences qui sont autant de signatures. D’ailleurs ses billets étaient plus beaux que les billets de la Banque de France. Il y passait un temps fou. Et chaque fois que la Banque de France changeait de motif pour contrer les contrefaçons, il recommençait tout à zéro. Il lui fallait un an pour graver de nouvelles plaques. C’était un travail colossal dans lequel il se fatiguait les yeux, la nuque tout en s’épuisant ensuite à sillonner le pays pour disperser ses faux billets et ne pas être repéré…

Le commissaire Mattei (Bastien Bouillon) et un Bonaparte contrefait.

Le commissaire Mattei (Bastien Bouillon)
et un Bonaparte contrefait.

Tout en donnant à voir avec précision les étapes du travail de faussaire avec son atelier caché dans un cabanon au fond de son jardin, ses plaques gravées, ses presses, son papier, ses encres, Jean-Paul Salomé s’attache tout autant à la personnalité d’un artiste que l’excellent Reda Kateb fait vibrer avec brio dans ses creux, ses doutes, ses silences et évidemment dans l’immense solitude qui habitait Bojarski.
Voici donc une histoire éclatée où l’on voit un violent braquage en forêt de Rambouillet en 1951 (Bojarski travailla un temps avec le gang des tractions avant) jusqu’aux années soixante où Bojarski s’attelle à la réalisation de son joyau que fut le Bonaparte en passant par ses liens avec son ami Anton Dow, parfaite tête brûlée… Le réalisateur de Belphégor, le fantôme du Louvre (2001), Les femmes de l’ombre (2008), La daronne (2019) ou La syndicaliste (2023) s’intéresse tout autant à l’inventeur qu’au faussaire mais également à l’émigré que fut le Polonais Jan Bojarski. Venu en France pendant la Seconde Guerre mondiale où il aida des Juifs en fabriquant de faux papiers, Bojarski connut le rejet et le mépris. Ce qui explique aussi comment il s’appliqua à « recycler » son génie. « La France ne voulait pas de nous, rigole Dow (Pierre Lottin), alors tu t’en es pris à son pognon ! »
Quant aux inventions de Bojarski évoquées dans le film, Salomé affirme qu’elles sont toutes vraies à l’exception de la brosse à dents électrique. Et on sourit à l’évocation d’une machine à café à dose unique lorsque quelqu’un affirme que ce n’est pas très économique, l’inventeur répondant que « c’est pratique et très bon » !

Jan Bojarski, un homme discret... Photos Guy Ferrandis

Jan Bojarski, un homme discret…
Photos Guy Ferrandis

Enfin, cette histoire authentique mais au fort potentiel romanesque, repose sur deux couples. Celui, amoureux, de Bojarski et de sa femme Suzanne (Sara Giraudeau) qui tremble toujours à l’idée que son mari puisse se faire prendre et sur celui (même si on ignore s’ils se sont vraiment rencontrés) constitué par le faussaire et le flic qui le traque. Bojarski trouve, dans le « melvillien » Mattei (Bastien Bouillon épatant avec sa diction à la Paul Meurisse), l’écho d’une fascination qui l’inquiète tout en le confortant dans la reconnaissance de son art. La célébrité viendra avec un article de Paris Match qui écrit « On dira un Bojanski comme on dit un Cézanne ».
Ne quittez pas la salle aux premières lignes du générique ! Grâce à Jacques Briod, le cinéaste peut en effet présenter des images du vrai Bojarski au travail. On voit un petit homme maigre travailler avec minutie à son grand œuvre.

L’AFFAIRE BOJARSKI Drame (France – 2h08) de Jean-Paul Salomé avec Reda Kateb, Sara Giraudeau, Bastien Bouillon, Pierre Lottin, Quentin Dolmaire, Victor Poirier, Olivier Lousteau, Lolita Chammah, Camille Japy, Arthur Teboul. Dans les salles le 14 janvier.

Vers un ailleurs libérateur  

Victoire et André de Boisvaillant, un couple bourgeois. DR

Victoire et André de Boisvaillant,
un couple bourgeois. DR

Un bougeoir dans la nuit d’une demeure cossue de la France provinciale. Une main éteint soigneusement les bougies une par une. L’obscurité est complète. Le premier plan de La condition semble indiquer qu’une histoire est promise à l’obscurité, voire aux ténèbres. Mais, peut-être que les apparences sont trompeuses. Car, chez ces gens-là que chantait le grand Jacques, on ne montre rien. La « façade » est lisse et on tait tout ce qui pourrait ressembler à des turpitudes.
Nous sommes en avril 1908, dans la grande maison de Me André de Boisvaillant, notaire dans le Cher. L’homme est entouré de femmes. La sienne, Victoire. Sa mère, Mathilde, une femme acariâtre, clouée dans son lit depuis deux accidents vasculaires successifs. Enfin Huguette, l’aînée et Céleste, les deux bonnes chargées de la maisonnée. A l’une de ses bonnes, Victoire demande de serrer fortement les lacets de son corset : « J’ai besoin d’être maintenue », dit-elle avant de faire un léger malaise. Victoire est une jeune bourgeoise qui fait de la flûte traversière et affirme : « Rien ne me fatigue vraiment ».
Dans son bureau notarial installé au coeur de la demeure familiale, Me de Boisvaillant tempête. Sa mère frappe le sol avec sa canne et fait du tintamarre : « Faites taire ma mère ! » Une mère qui communique en lui présentant une ardoise avec « Quand est-ce que tu fais un enfant ? » C’est justement là que le bât blesse. Victoire n’a pour les choses de l’amour qu’un goût très relatif. André tente bien de l’attirer dans le lit conjugal, lui qui dort, depuis longtemps déjà, sur un lit de camp dans son bureau. « Tu ne m’aimes pas complètement » reproche-t-il à son épouse. « C’est suffisant » répond-elle. André, qui n’en peut plus d’attendre, lance: « J’ai le droit d’être méchant » à une Victoire qui demande, glaciale, « Et moi, le devoir d’être gentille ? »

Quand André (Swann Arlaud) appelle Céleste (Galatéa Bellugi) dans son lit. DR

Quand André (Swann Arlaud) appelle Céleste
(Galatéa Bellugi) dans son lit. DR

Huitième long-métrage de Jérôme Bonnell, La condition est adapté du roman Amours, paru en 2015 aux éditions Sabine Wespieser et prix des Libraires cette année-là. Léonor de Récondo y brosse, d’une écriture fine et délicate, un éveil à la sensualité sur fond de douleurs contenues chez deux femmes de classes sociales différentes mais réunies dans une quête de maternité.
Connu pour des films attachants (et marqués par un travail d’équipe avec des comédiens récurrents) comme J’attends quelqu’un (2007) autour de la solitude et du manque de relations affectives,  A trois, on y va (2015) sur le vertige amoureux ou encore Chère Léa (2021) sur un amoureux éconduit qui décide, dans un café, d’écrire à son aimée et bouleverse ainsi sa journée de travail, le cinéaste donne, ici, son premier film en costumes. Il plonge dans un début de 20e siècle avec un récit qui ressemble d’abord à une chronique des mœurs bourgeoises. André est un homme de son époque et sa pratique des femmes fait de lui un macho avant l’heure…
Comme Victoire se refuse à lui ou accepte vaguement (« J’aime mieux quand ça ne dure pas trop longtemps ») André a pris l’habitude de trousser une Céleste qui n’a d’autre choix, pour garder son emploi, que de se laisser faire, le regard dans le vague. Las, un jour, en se regardant dans un miroir, la petite bonne comprend son infortune. Son ventre s’est arrondi et Madame, bouleversée, considère que cette grossesse déshonore la maison. Alors que c’est la porte qui guette pour la bonne, André et Victoire décident de garder le bébé pour eux. A condition, dit Victoire, « que tu ne t’approches plus jamais de mon lit »

Victoire et Céleste avec leur bébé. Photo Lise Nieszawer

Victoire et Céleste avec leur bébé.
Photo Lise Nieszawer

Comme Céleste reste finalement à leur service, le film va glisser d’une étude d’amours ancillaires, qui aurait pu être de peu d’interêt, à une belle aventure qu’on ose qualifier de féministe ! Tandis qu’André, traumatisé par le fait de ne pas savoir qui fut son vrai père et torturé par sa mère qui le promène par le bout du nez en lui faisant la sélection de ses amants, s’enfonce dans un mal-être augmenté par la solitude et l’alcool, Victoire et Céleste vont aller l’une vers l’autre, autour de leur petit Félix. Tous les soirs, porte close, les deux femmes se retrouvent dans le même lit, savourent un bonheur simple et se livrent sans fard. Céleste raconte ses origines alsaciennes (Huguette lui dira : « Alors, t’es une Boche ! ») tandis que Victoire évoque son déjà lointain demi-amant, les deux amies constatant : « C’est très doux et rare de voir la fragilité de quelqu’un ! »
En travaillant de beaux éclairages à la bougie ou à la lampe à pétrole, Jérôme Bonnell sillonne des intérieurs étouffants dans les pas de ses personnages. Voilà des couloirs, des portes, une cuisine, des chambres, des passages que traversent des bonnes furtives, un André qui professe que « l’harmonie, c’est mieux que le bonheur » ou une Victoire oisive qui se sent, à 24 ans, déjà vieille…

Victoire (Louise Chevillotte) et Félix. DR

Victoire (Louise Chevillotte) et Félix. DR

Pour porter ce propos intime, Bonnell peut compter sur trois nouveaux venus dans son cinéma. Swann Arlaud est un André, membre du sexe fort, d’abord sûr de lui puis fiévreux et brisé. Louise Chevillotte, découverte dans L’amant d’un jour (2017) puis étonnante en strip-teaseuse dans A mon seul désir (2022), est une Victoire fragile, engoncée dans ses robes et qui va connaître un éveil sensuel avec Céleste à laquelle Galatéa Bellugi (remarquable dans L’apparition en 2018 ou Chien de la casse en 2023) apporte son charme douloureux. Enfin Emmanuelle Devos, déjà présente par le passé dans le cinéma de Jérôme Bonnell, est une mère aussi méchante que pathétique.
Se retrouvant sur une certaine forme de solitude et d’innocence, Victoire et Céleste vont faire craquer des vies corsetées pour s’imaginer un ailleurs libérateur. La sororité est à l’oeuvre. Les conventions sociales n’ont peut-être pas encore explosées mais Céleste et Victoire ont entrepris de les laisser derrière elles. Et la lumière brille maintenant sur leur chemin…

LA CONDITION Drame (France – 1h43) de Jerôme Bonnell avec Swan Arlaud, Galatéa Bellugi, Louise Chevillotte, Emmanuelle Devos, Aymeline Alix, François Chattot, Camille Rutherford, Jonathan Couzinié. Dans les salles le 10 décembre.

Le dernier été sétois d’Amin  

Jack, le producteur (André Jacobs) et Amin (Shaïn Boumedine). DR

Jack, le producteur (André Jacobs)
et Amin (Shaïn Boumedine). DR

Appareil à la main, Amin tourne autour d’une jeune femme et fait des photos. Caméra portée et mobile. Elle tourne autour d’Amin, revient au modèle dans une petite chambre aux murs clairs. Amin sourit : « Tu peux parler… Raconte-moi quelque chose… » La jeune femme lui parle de l’histoire de Richard qui rêve de devenir un grand avocat et de son ami Etienne. A la suite d’un drame, Richard sera amené à défendre Etienne…
Très actif dans les années 2000, Abdelattif Kechiche réalisa, coup sur coup, La faute à Voltaire (2000) sur un jeune Tunisien, immigré clandestin en France puis L’esquive (2004) autour de l’amour et de l’adolescence, de la banlieue et du langage. Si le film remporte quatre César dont ceux de meilleur film et de meilleur réalisateur, c’est avec La graine et le mulet (2007) que Kechiche rencontre le grand public. On se souvient encore de Slimane Beiji, 61 ans, qui travaille sur un chantier naval de Sète, se retrouve au chômage et décide d’ouvrir un restaurant sur un vieux bateau . On se souvient évidemment de Rym, la fille de Slimane, lancée jusqu’à l’épuisement dans une danse du ventre destinée à faire patienter les clients… Là encore, les prix sont au rendez-vous, à la Mostra de Venise comme aux César. Partout Hafsia Herzi, l’interprète de Rym, est primée. Suivront Vénus noire (2010) et La vie d’Adèle (2013) au tournage si difficile qu’il provoque une polémique. Mais la Palme d’or cannoise viendra couronner l’aventure d’Emma et Adèle.
Et puis le temps passa. Quatre années entre La vie d’Adèle et Mektoub, my Love : canto uno, premier volet de ce qui allait devenir la trilogie sétoise.
Le second volet (Mektoub, my Love : intermezzo) n’eut qu’une existence météorique avec une unique projection le 23 mai 2019 au Festival de Cannes. Le film d’une durée de 3h27 suscite alors la controverse puis la polémique. Des festivaliers quittent la salle, notamment à cause de la longueur de certaines scènes très crues et érotiques, voire pornographiques dont une scène de cunnilingus non simulée de près d’un quart d’heure dans les toilettes d’une discothèque… Le film n’est pas sorti en salles à ce jour. Et il semble peu probable que la chose se fasse un jour, en particulier à cause du coût élevé des droits d’auteurs (la société de Kechiche a entre-temps, fait faillite) pour l’utilisation des nombreuses chansons composant la bande-son.

Jessica (Jessica Pennington), l'actrice américaine. DR

Jessica (Jessica Pennington),
l’actrice américaine. DR

Il aura fallu près de six ans pour découvrir enfin le dernier volet de cette trilogie. Nous sommes à Sète en septembre 1994, précisément dans la même temporalité que Canto uno. A la suite de ses deux premiers films, Amin a mis un terme à ses études de médecine. Il est décidé à se lancer dans le cinéma. De retour à Sète, il retrouve, dans la ferme où elle élève ses moutons, son amie Ophélie, tiraillée entre Clément, militaire dans les commandos de marine avec qui elle doit se marier, et Tony, le sémillant cousin d’Amin, dont elle porte l’enfant…
Un soir, débarquant d’une belle Ferrari rouge, un couple d’Américains se présente à la porte du restaurant tenu par la mère d’Amin. La porte est close, le service est terminé mais le couple insiste pour dîner. Ils sont déjà venus et ils apprécient l’excellent couscous au poisson, spécialité du lieu. Jack est producteur à Hollywood et son épouse Jessica est comédienne. Ils sont dans le coin à cause du tournage d’une série. La famille accepte finalement de les servir, à la condition que Jack lise le dernier scénario d’Amin. Comme Jessica veut absolument manger, Jack se laisse convaincre. « It’s a deal ! »
Avec ce Canto due, on est complètement en pays de connaissance. On reprend l’histoire d’Amin, d’Ophélie, de Tony et de leurs ami(e)s là où on les avait laissés. Rien de vraiment étonnant à cela puisque toute la trilogie a été mise en boîte à l’été 2016, lors d’un tournage fleuve. Des milliers d’heures de rushes filmés alors, Abdellatif Kechiche a donc tiré la matière de ce troisième et ultime opus.
« Revenir aujourd’hui avec Canto due, dit le cinéaste, c’est retrouver des visages aimés, des corps, des voix. Les mêmes, et pourtant quelque chose a changé. Je ne les avais jamais vraiment quittés, mais ce retour est pour moi aussi une forme de retrouvailles où je réalise que le regard, lui, s’est laissé traverser. »

Ophélie (Ophélie Bau) sur la plage. DR

Ophélie (Ophélie Bau) sur la plage. DR

En pays de connaissance donc, parce qu’il y la belle lumière du Midi, les pique-nique sur le plage et l’insouciance quasiment intacte des protagonistes de cette chronique sétoise. Bien sûr, le destin (mektoub en arabe) a fait son œuvre. Ophélie envisage de faire un court voyage à Paris pour s’acheter sa robe de mariée, en réalité pour avorter. Si Tony fait le fier, c’est bien Amin, l’ami et amoureux muet, qui doit l’accompagner dans la capitale. Ce même Amin va aussi se frotter aux pratiques managériales d’Hollywood. Car Jack aime beaucoup le scénario d’Amin intitulé Les principes essentiels de l’existence universelle mais il a des exigences. Déjà le titre est trop long. Robot Love, t’en penses quoi ? Et puis Jessica serait parfaite pour le principal personnage féminin…
On peut aller vers ce dernier et solaire Mektoub, my Love avec l’esprit libre d’un départ en vacances. Pour retrouver des corps qui dansent, des rires qui résonnent, des visages qui rayonnent, de la musique (de Zina par Raïna Rai à Bach) qui monte. Mais il y a une certaine mélancolie à l’oeuvre comme si le récit se tordait pour laisser s’infiltrer le réel, comme si l’innocence s’évanouissait lentement. Alors la tension affleure pour ouvrir des brèches de liberté.
Ce dernier Mektoub n’est pas une œuvre apaisée mais Kechiche, souvent accusé de réduire les femmes à des objets de désir, y a mis moins d’ébats sexuels, moins de corps voluptueux et désormais ce sont les femmes, de Jessica, l’actrice volontiers capricieuse et presque boulimique à la belle Ophélie, qui mènent le jeu.

Une famille qui aime la fête. DR

Une famille qui aime la fête. DR

En filmant avec grâce Ophélie Bau (Ophélie), Salim Kechiouche (Tony), Jessica Pennington (Jessica) ou l’excellent Shaïn Boumedine (Amin), Kechiche laisse même pointer un brin d’humour. Le repas chez le producteur est un jeu de pouvoir mâtiné d’imitations truculentes de Joe Pesci et De Niro dans Raging Bull ou… d’Aldo Maccione sautant dans la piscine. Le film s’achève sur une longue et savoureusement taquine séquence dans une clinique sétoise où Tony et Amin ont conduit le producteur blessé au bas-ventre par un coup de feu malheureux. Jessica est en pleine crise de nerfs et permet aux patients du lieu de s’en donner à coeur-joie sur les mœurs du show-biz (« Dans d’autres circonstances, dit une dame, j’aurai demandé un autographe ! »). Pendant ce temps, Amin est reparti en ville. Sa voiture est en panne. Personne ne répond au téléphone. Alors il se met à courir dans la nuit. Comme Slimane dans La graine et le mulet. Fondu au noir.

MEKTOUB MY LOVE – CANTO DUE Comédie dramatique (France – 2h19) d’Abdellatif Kechiche avec Shaïn Boumedine, Jessica Pennington, Salim Kechiouche, André Jacobs, Ophélie Bau, Dany Martial, Delinda Kechiche, Alexia Chardard, Hafsia Herzi, Lou Luttiau, Marie Bernard, Meleinda Elasfour, Roméo de Lacour, Kamel Saadi. Dans les salles le 3 décembre.

L’executive woman et les deux cinglés  

Michelle Fuller (Emma Stone) dirige un grand groupe pharmaceutique.

Michelle Fuller (Emma Stone) dirige
un grand groupe pharmaceutique.

« Tout commence par quelque chose de magnifique… » dit une voix aux premières superbes images de Bugonia. De fait, on nous montre, en gros plan, une abeille qui butine une fleur… Mais, tout cela paraît d’emblée bien trop beau. On vient nous rappeler que les abeilles sont en péril. Elles souffrent du Syndrome d’effondrement des colonies, un phénomène qui n’a pas surgi dans l’imagination bouillonnante d’un scénariste mais bien dans la réalité… Comme Teddy Gantz et son cousin Don sont des apiculteurs amateurs, ils sont forcément inquiets de constater la disparition soudaine des abeilles ouvrières liée à des maladies, des parasites, l’exposition aux pesticides, des facteurs génétiques et on en passe…
Amateurs de cinéma de fiction, rassurez-vous ! Yorgos Lanthimos ne signe pas, avec Bugonia, un documentaire sur les risques (réels) d’extinction des abeilles. Bien, au contraire, dans le droit fil de ces films précédents, le cinéaste grec emporte le spectateur dans un univers bien foutraque…D’emblée, on se rend compte que Teddy et Don ne sont pas très bien dans leurs têtes. Le premier évoque le gouvernement de la planète aux mains des multinationales de l’agroalimentaire et décrète qu’ils ne se laisseront pas foutre en cage ou carrément empoisonner. Tout en sachant, comme le dit Teddy : « C’est pas nous qui sommes aux commandes! »
Alors, cet improbable mais inquiétant duo se prépare au combat. Ils sont persuadés que « la terre entière se fout de nous » et convaincus, face à un jeu évidemment faussé, qu’il faut développer un niveau de vigilance maximale, quitte à tuer leurs pulsions, à déconnecter leurs neurones, même au prix d’une castration chimique. Le puceau Don a beau dire qu’il aurait bien aimé connaître une gentille jeune fille, c’est déjà trop tard, Teddy lui a planté une seringue dans la cuisse.
A des années-lumière de la vieille bâtisse qu’on dirait sortie du Delivrance de Boorman, Michelle Fuller s’entraîne, dans sa somptueuse villa, aux sports de combat avec son coach privé. Avant de partir retrouver Auxolith, la grosse entreprise de bio-ingénerie pharmaceutique dont elle est le pdg. Costume sombre et chaussée d’indispensables Louboutin, cette executive woman mène sa barque, donne ses ordres, enregistre des vidéos aux propos creux et décide cyniquement que son personnel peut désormais quitter le boulot à 17h30 mais qu’il peut rester aussi pour avancer dans son boulot.

Don (Aidan Belbis) et Teddy (Jesse Plemons) dans leur maison.

Don (Aidan Belbis) et Teddy (Jesse Plemons) dans leur maison.

Pour les deux bas-du-front, Michelle Fuller est la cible idéale. Ils décident donc de la kidnapper. Ce qui n’ira pas sans mal car la boss sait se battre. Là voilà pourtant aux mains des deux zinzins persuadés que Miss Fuller est… une extra-terrestre. Qu’il importe de tondre sans délai. « Tant qu’elle dispose de ses cheveux, « ils » peuvent nous suivre… » Pour faire bonne mesure, ils la recouvrent de crème antihistaminique afin d’amoindrir ses capacités d’alien.
 « Comment tu sais qu’elle est une extra-terrestre ? » interroge Don. Teddy de lui expliquer que lorsqu’on cuisine un steak pour la première fois, on ne sait pas s’il va être saignant. Mais lorsqu’on répète régulièrement l’opération, on réussit la cuisson sans même y penser !
Dixième long-métrage de Lanthimos, Bugonia doit son titre à un rituel sacrificiel attribué aux anciens Égyptiens et fondé sur la croyance que les abeilles peuvent naitre du cadavre d’un bovin. Au départ du film, le scénariste Will Tracy a visionné Save the Green Planet! (2003) du cinéaste sud-coréen Jang Joon-hwan et a conçu, dans le contexte sidérant du confinement, un récit à la fois délirant et angoissant qui a permis à Lanthimos de construire une de ces aventures déjantées dont il a le secret.
« Dans le monde actuel, dit le réalisateur, chacun vit dans une bulle de plus en plus perfectionnée grâce aux nouvelles technologies. Les idées que l’on se fait des gens sont plus ou moins confortées selon les bulles dans lesquelles on vit, ce qui creuse un immense fossé entre les gens. Je voulais bousculer le spectateur sur ses certitudes et sur ses préjugés à l’égard de certaines catégories de la population. C’est, à mes yeux, un portrait de notre société et des conflits qui déchirent notre monde contemporain. »

Michelle captive dans le sous-sol de la maison Gantz.

Michelle captive
dans le sous-sol de la maison Gantz.

Bienvenue, donc, dans la maison de la famille Gantz promue QG de la résistance humaine. Sous le regard d’un Don de plus en plus affolé, Teddy va demander à sa captive de rédiger un message à destination de l’empereur des Andromédiens afin que ceux-ci profitent de la prochaine éclipse de lune pour quitter définitivement notre bonne vieille Terre… Mais Michelle Fuller jure qu’elle n’est pas une extra-terrestre avant d’entrer dans le jeu de Teddy et de reconnaître enfin qu’elle est bien une Andromédienne…
Dans un sinistre sous-sol, le cinéaste installe l’atmosphère oppressante d’un huis-clos où la folie est constamment à l’oeuvre, Teddy allant jusqu’à torturer la captive en lui faisant écouter à fond Basket Case de Green Day. Forte de ses certitudes de femme de pouvoir, Michelle Fuller tente de faire entendre raison à ses ravisseurs mais ceux-ci sont installés dans l’infernale spirale de la théorie du complot, finissant par se convaincre de leurs propres obsessions…
Le metteur en scène de The Lobster (2015), La favorite (2018) ou Pauvres créatures (2023) retrouve, ici, pour la quatrième fois, Emma Stone en leader qui tente constamment de reprendre le contrôle.

De la crème pour atténuer les pouvoirs de l'extra-terrestre... Photos Atsushi Nishijima

De la crème pour atténuer
les pouvoirs de l’extra-terrestre…
Photos Atsushi Nishijima

A ses côtés, on découvre un nouveau-venu, Aidan Delbis, ce Don qui demande « Si vous êtes une extraterrestre, vous m’emmènerez dans votre vaisseau spatial ? » et, dans le rôle de Teddy, le formidable Jesse Plemons, couronné du prix d’interprétation à Cannes 2024 pour son triple rôle dans Kinds of Kindness, déjà avec Lanthimos.
Tour à tour thriller, comédie noire, slasher digne de Massacre à la tronçonneuse, film de SF et évocation d’une apocalypse nourrie d’Instagram et de YouTube, Bugonia est un film très barré (on ne dit rien, ici, des séquences finales) mais qui parle cependant avec lucidité, d’une société -la nôtre- qui ne va pas très bien dans sa tête.
Aux dernières images, on entend Marlène Dietrich chanter le fameux Where Have All the Flowers Gone qui interroge : « Quand apprendront-ils un jour? »

BUGONIA Drame (Irlande/Canada/USA/Corée du Sud – 1h58) de Yorgos Lanthimos avec Emma Stone, Jesse Plemons, Aidan Belbis, Stravos Chalkias, Alicia Silverstone, Vanessa Eng. Dans les salles le 26 novembre.

Une psy au bord de la crise de nerfs  

Le docteur Steiner (Jodie Foster) et sa patiente Paula (Virginie Efira). Photo Jérôme Prébois

Le docteur Steiner (Jodie Foster)
et sa patiente Paula (Virginie Efira).
Photo Jérôme Prébois

Il fait plutôt frisquet, en ce début de soirée, dans le cabinet du docteur Lilian Steiner, installé dans un superbe appartement parisien. Le praticien installe une feuille de papier sur le bord d’un divan. Psychiatre de longue date et reconnue dans sa profession, le médecin attend son prochain client. « Shit ! » dit Mme Steiner dans sa langue natale. Il est vrai que le voisin du dessus fait un sacré boucan. Pas idéal pour travailler. Elle monte le lui signifier mais le jeune type lui claque la porte au nez. Lorsqu’elle redescend, elle tombe sur un type recroquevillé dans l’escalier. C’est un client, il n’a pas rendez-vous mais insiste pour parler à sa psy. Il lui confie qu’il est allé consulter une hypnotiseuse qui a réussi, en une seule séance, à le débarrasser de son addiction au tabac. « Je me sens libéré de quelque chose, dit-il, … De vous ! » Et de lui balancer à la figure que ses séances au long cours lui auront coûté 32 000 euros. Sans oublier les 8000 euros de cigarettes. Non, assurément, l’existence d’un psychiatre n’est pas toujours un long fleuve tranquille.
Lilian Steiner se préoccupe aussi d’une cliente qui n’a pas honoré son troisième rendez-vous de suite. Tout va complètement se déglinguer lorsque Valérie, la fille de cette cliente nommée Paula Cohen-Solal, l’informe que sa mère vient de se suicider.
Découverte en 2010 avec Belle épine, Rebecca Zlotowski a ensuite signé Grand central (2013), Planetarium (2016) et Les enfants des autres qui donnait du personnage de la belle-mère, traditionnellement connue comme méchante, une image belle et bouleversante.
Avec Vie privée, titre emprunté au beau film sans rapport de Louis Malle (1962), la cinéaste s’embarque dans les pas d’une thérapeute lancée dans une véritable enquête, persuadée que Paula Cohen-Solal a été assassinée. Mais, tandis qu’elle appelle à la rescousse Gabriel, son ex-mari, d’abord bien dubidatif puis émoustillé par cette étrange histoire, la réalité semble se dérober sous ses pas. Simon Cohen-Solal, le mari de Paula, la vire, avec perte et fracas, de son domicile où la famille et les amis veillent la défunte. Il est vrai que Lilian Steiner a eu la mauvaise idée de retirer le voile couvrant une photo de Paula, au risque de libérer le dibbouk qui ira tourmenter l’âme de la malheureuse… Mais c’est lorsque la thérapeute se souvient de l’hypnotiseuse consultée par son client fumeur, que l’aventure va prendre une tournure franchement fantastique ! Car la voilà, sans même s’allonger sur le fameux divan, qui remonte dans ses souvenirs, emprunte un escalier rouge digne de l’univers lynchien et pousse une porte… Soudain, elle est en smoking dans une fosse d’orchestre, jouant du violoncelle en compagnie de Paula, musicienne elle aussi… Nous sommes dans les années noires de l’Occupation. Les nazis sont dans la salle de spectacle et la sinistre Milice française s’apprête à arrêter une Paula promise à un avenir funèbre !

La psychiatre mène l'enquête... Photo George Lechapois

La psychiatre mène l’enquête…
Photo George Lechapois

A cet instant de l’aventure, par la force des choses, on se demande sur quoi ou qui enquête vraiment Lilian Steiner? Sur un crime ou plus probablement sur elle-même ? Trop solide, trop cartésienne, cette femme bourgeoise est taraudée par la déception d’avoir failli ? A moins qu’elle se sente responsable de la mort de Paula. La psychiatre voudrait bien écouter l’enregistrement de l’ultime séance de Paula mais la cassette a été dérobée dans un cambriolage !
Ecoutons Rebecca Zlotowski donner sa version : «  Je me suis identifiée à Lilian Steiner qui reconnait sa limite dans son travail et doit s’amender. Elle est débordée non pas, comme il est coutume de montrer les femmes quand on les dit complexes, par les tourments d’une désaxée, d’une irrationnelle, d’une alcoolique etc. (…) mais bien l’inverse : par sa trop grande rationalité, sa trop grande solidité qui comme chacun sait n’est jamais qu’une façade. »
Le Shrink hante souvent les films de Woody Allen, client tout trouvé pour le divan et le psychiatre est un personnage que l’on croise volontiers sur le grand écran. On se souvient, par exemple, de Robin Williams dans Will Hunting, de Meryl Streep dans Petites confidences (à ma psy), de Billy Crystal dans Mafia Blues ou de Jeanne Tripplehorn dans Basic Instinct. Mais il ne faut pas oublier que c’est la télévision et Arte qui a donné, avec le docteur Dayan (incarné par l’excellent Frédéric Pierrot) de la série En thérapie, l’un des plus passionnants « psys » de l’écran.
En oscillant entre une crise personnelle douloureuse et une… comédie du remariage vécue comme un pari, Rebecca Zlotowski ne parvient jamais vraiment à nous imposer cette histoire plutôt abracadabrante…

Lilian Steiner et Gabriel, son ex-époux (Daniel Auteuil). Photo George Lechapois

Lilian Steiner
et Gabriel, son ex-époux (Daniel Auteuil).
Photo George Lechapois

Au milieu d’une galerie de personnages plus ou moins épais (Daniel Auteuil en ex ou Vincent Lacoste en fils mal-aimé), le docteur Steiner joue donc les détectives privés, façon Prudence Beresford mais en plus « angoissant ». Du nanan pour Jodie Foster qui, après trois apparitions (modestes) dans des films français (Moi, fleur bleue en 1977, Le sang des autres en 1984 et Un long dimanche de fiançailles en 2004) tient enfin un gros premier rôle. La cinéaste lui rend d’ailleurs hommage : « Avec Vie privée, je sentais que sa connaissance parfaite du français, associé à son horizon américain rendraient riches les déplacements de parole dans le film : ce qu’on a entendu, ce qui nous a échappé… Je ne connais pas d’autre actrice qui rende le trajet d’une pensée et d’une révélation aussi lisibles sur un visage : la caméra filme son intelligence en route, à grande vitesse, vertigineuse. »
Dommage seulement que ce faux polar qui s’ouvre et se ferme sur deux belles chansons (Psycho Killer de Talking Heads et Don’t Go To Strangers de JJ Cale), nous laisse quand même assez froid. Faudrait-il que je m’allonge sur le divan ?

VIE PRIVÉE Drame (France – 1h43) de Rebeca Zlotowski avec Jodie Foster, Daniel Auteuil, Virginie Efira, Mathieu Amalric, Vincent Lacoste, Luana Bajrami, Noam Morgensztern, Sophie Guillemin, Frederick Wiseman, Aurore Clément, Irène Jacob, Ji-Min Park, Jean Chevalier. Dans les salles le 26 novembre.