Luchaire, père et fille, dans la boue de la collaboration 
Une jeune femme à la mine souffreteuse couvre sa tête d’un foulard et chausse des lunettes sombres. Nous sommes à Paris en 1948 et cette mère d’une petite Brigitte sort de son immeuble pour rejoindre un parc où sa fillette joue dans un bac à sable. Deux hommes qui la guettaient, la suivent et la molestent, la jetant à terre tout en l’insultant. Elle n’aura la vie sauve que grâce à l’intervention d’une voisine et d’un agent de police. « Il faut aller porter plainte ! » Mais la jeune femme ne veut pas entendre parler de la police… Sa voisine, récemment émigrée du Chili avec son mari, lui confie le magnétophone dont elle se sert pour ses consultations d’orthophoniste.
Dans une certaine confusion de sa mémoire, Corinne Luchaire va alors tenter, dans une suite de flash-backs, de retrouver le fil des événements d’une sinistre odyssée vécue, dans la France occupée, au côté de son père…
Si le cinéma français s’est souvent penché sur la période de l’Occupation et largement sur la place de la Résistance, il s’est beaucoup moins attaché à la collaboration. Il faut ainsi remonter à 1974 et à Lacombe Lucien pour avoir une œuvre forte sur le sujet. Le film fit du bruit. En questionnant l’héroïsme de l’engagement au regard du hasard des circonstances, Louis Malle provoqua une imposante polémique qui l’amena, d’ailleurs, à quitter la France pour aller travailler, dix ans durant, à Hollywood.
Réalisateur de productions populaires comme Quand j’étais chanteur (2006) ou Marguerite (2015) mais aussi de films d’auteur comme A l’origine (2009) ou L’apparition (2018), Xavier Giannoli a signé, en 2021, avec Illusions perdues, une belle adaptation de Balzac. On y croisait l’ambitieux Lucien de Rubempré qui constate que « tout s’achète et se vend, la littérature comme la presse, la politique comme les sentiments, les réputations comme les âmes… »
Avec cette fresque historique dans la France sous la botte allemande qu’est Les rayons et les ombres (le titre fait référence au recueil éponyme de poèmes de Victor Hugo), le cinéaste pourrait aisément reprendre certains traits de Rubempré pour les appliquer à Jean Luchaire. Giannoli a fait le choix de raconter l’aventure de Jean Luchaire à travers le regard et les souvenirs de sa fille Corinne.
Né en 1901 dans une famille bourgeoise, Jean Luchaire se consacre, après avoir assisté à la montée du fascisme en Italie, au journalisme en France. Il s’oppose au traité de Versailles qu’il juge injuste pour l’Allemagne. Humaniste et homme de gauche, Luchaire se fait, dès les années 1920, le promoteur d’un rapprochement entre la France et l’Allemagne. C’est dans cette perspective qu’il soutient la politique extérieure de pacification européenne d’Aristide Briand. A cette époque, Luchaire, devenu ami avec l’Allemand Otto Abetz, oeuvre pour l’amitié franco-allemande. Aucun d’eux n’a alors d’attirance pour le nazisme. Mais l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne en 1933 va progressivement faire d’eux des complices objectifs du nouveau régime.
Luchaire est convaincu que l’établissement d’une paix définitive passe par une politique de conciliation entre les deux pays. En mars 1933 : il écrit « Européens, nous devons traiter avec les gouvernements européens quels qu’ils soient. (…) Stresemann nous était plus sympathique qu’Hitler mais Hitler, c’est l’Allemagne. (…) Au surplus, ce qui compte essentiellement à nos yeux, c’est la paix. La liberté n’est le plus précieux des biens qu’à condition de vivre. »
En 1937, Otto Abetz est expulsé de France. Il va réapparaitre, sous l’uniforme nazi, comme ambassadeur d’Allemagne à Paris (alors que le gouvernement français se trouve à Vichy), chargé d’une politique de collaboration entre le Troisième Reich et la France vaincue. Jean Luchaire fonde alors Les Nouveaux temps, organe de presse visant à soutenir la politique d’Abetz.
De son côté, Corinne, la fille aînée de Jean Luchaire, va faire parler d’elle sur la scène artistique. Remarquée au théâtre en 1937 dans Altitude 3200, une pièce écrite par son grand-père, elle est engagée à 17 ans par le réalisateur Léonide Moguy qui lui offre le premier rôle de Prison sans barreaux (1938). Fascinée par les ors du spectacle (elle admire Greta Garbo), elle tourne six films en deux ans, notamment avec Pierre Chenal ou Raymond Bernard. Mais la tuberculose, probablement héritée de son père, va mettre un terme à sa carrière.
A ce couple parfois étrange dans sa proximité, s’ajoute donc le personnage d’Otto Abetz, l’ami allemand et francophile de Luchaire aux heures exaltantes du pacifisme européen. Abetz rejoindra le NSDAP. Nommé à Paris, Abetz accolera son prénom à la Liste Otto des ouvrages interdits par la censure allemande. Il organise aussi l’expropriation des biens privés appartenant à des familles juives et fait main basse sur de prestigieuses collections d’art appartenant à de fortunés amateurs juifs…
Avec aisance (on ne voit pas passer les 195 minutes du film), Xavier Giannoli nous embarque dans l’histoire d’un duo fusionnel père-fille qui plonge dans la boue noire de la collaboration. Tandis que les nazis oeuvrent méthodiquement à leur projet, qu’une élite parisienne fréquente les fêtes gourmandes de l’ambassade allemande et que Céline se livre à ses délires, on suit ainsi Luchaire à la tête de son journal Les Nouveaux temps, jonglant avec les prises de position collaborationnistes et les problèmes d’argent. Flambeur, Luchaire est un séducteur, amateur de fêtes et collectionneur de femmes (on lui prête des liaisons avec de nombreuses comédiennes comme Marie Bell ou Mireille Balin) qui va aller au bout d’une trajectoire sordide qui lui vaudra d’être fusillé en février 1946 au fort de Châtillon.
Avec une image qui donne la prime aux couleurs froides sauf dans les lieux de débauche où Luchaire et Corinne se divertissent entre sexe, alcool et drogues, Les rayons et les ombres raconte une France nauséabonde, longtemps majoritairement acquises à l’État français de Pétain, ne l’oublions pas, où ces ignobles tristes sires semblent complètement hors-sol (même si Luchaire rend « de petits services » à de malheureuses familles juives) par rapport à une Occupation brutale et antisémite tandis que la tragique ombre de la Shoah s’élève sur l’Europe.
A la fin de la guerre, Luchaire et sa fille fileront vers Sigmaringen, côtoyant une ultime fois Pétain ou Céline avant d’être arrêtés sur une route de Forêt-Noire en mai 1945. La malheureuse Corinne, elle, aura eu l’occasion de passer par un sanatorium où l’on lui inflige de douloureux pneumo-thorax avant d’être condamnée à dix ans d’indignité nationale.
Les rayons et les ombres dresse le terrible tableau de Français qui ont choisi, en toute connaissance de cause, le mauvais camp et qui s’y sont complu, se vautrant autant dans le stupre que dans la corruption. Mais Luchaire représente, lui, une forme d’élite intellectuelle, plus condamnable encore que les lamentables margoulins du marché noir. On entend le procureur au procès du journaliste affirmer « que les mots des salauds arment le bras des imbéciles ». Un propos qui a quelque chose de singulièrement contemporain !
Incarnant un Luchaire charmeur, matois et inquiétant, Jean Dujardin est remarquable. Tout comme le comédien allemand August Diehl, vu récemment dans La disparition de Josef Mengele, dans le rôle d’Abetz. La révélation du film, c’est Nastya Golubeva, 22 ans, la fille de Léos Carax, qui fait de Corinne Luchaire une femme-enfant comme en lévitation dans le chaos de l’Occupation.
Dans le Paris d’après-guerre, évidemment en butte à l’hostilité générale, la recluse Corinne (elle mourra en 1950 à 28 ans) voit un jour Léonide Moguy frapper à sa porte. Le cinéaste juif originaire d’Ukraine, lui dit : « Je ne te condamne pas, mais est-ce que tu as cherché à savoir ? » Devant le silence de Corinne, il ajoutera un très romanesque « Il nous reste le cinéma… »
LES RAYONS ET LES OMBRES Drame (France – 3h15) de Xavier Giannoli avec Jean Dujardin, Auguste Diehl, Nastya Golubeva, André Marcon, Chloé Astor, Lucie Vignolle, Olivier Chantreau, Anna Prochniak, Valeriu Andriuta, Philippe Torreton, Vincent Colombe, Maria Cavalier-Bazan, François de Brauer, Meherio Patoux, Elina Löwensohn. Dans les salles le 18 mars.
Des yaourts bio et des flics bas du front 
NÉGOCIATION.- « Trente minutes, les gars ! » Chez Derval, un centre commercial de province, c’est l’heure matinale où le personnel achève de charger les rayonnages. Audrey Dumont, cheffe de rayon, travaille aux yaourts… Elle suit aussi de près le travail de son frère Ronan qui, avec les 72 vaches de sa ferme, produit des yaourts bio… Et voilà qu’Audrey se retrouve propulsée à la centrale d’achat de son enseigne afin d’y défendre la filière bio et locale. Alors qu’elle fait équipe avec Bruno Fournier, un négociateur aux méthodes redoutables, Audrey, forte de ses convictions et prête à se battre pour elles, découvre un système impitoyable.
Assurément, Anthony Déchaux, dont La guerre des prix (France – 1h36. Dans les salles le 18 mars) est le premier long-métrage, apprécie le cinéma de Stéphane Brizé, le réalisateur de la « trilogie » La loi du marché (2015), En guerre (2018) et Un autre monde (2021). Et sans doute aussi, y a-t-il une source d’inspiration du côté d’un film comme Petit paysan (2017)… Car voici un film qui mêle, dans une veine très réaliste, les enjeux contemporains de la paysannerie française et, ceux, aussi méconnus que complexes, des grands groupes de l’agro-alimentaire.
Evoquant la naissance de son projet, le cinéaste se souvient : « En tant que comédien, je fais régulièrement des interventions de théâtre en entreprise pour y jouer des saynètes et animer des débats avec les salariés. Un jour, je me suis retrouvé à participer au séminaire annuel des acheteurs d’une enseigne de grande distribution. J’ai encore mot pour mot la formule d’introduction du directeur : « si on est réunis aujourd’hui dans cette salle, c’est pour savoir qui sont les requins et qui sont les requins-tueurs. Et nous, les requins, on n’en veut pas, ce qu’on cherche, ce sont les requins-tueurs ». Les interventions se sont enchainées tout au long de la journée dans la même veine. J’étais abasourdi par ce ton aussi décomplexé : « on veut du sang » ; « si un fournisseur sort content de sa négo, c’est que vous n’avez pas fait votre boulot » ; « le win-win, ça n’existe pas » … Il y avait là des centaines de personnes, et personne ne réagissait. Je suis sorti en me demandant ce que pouvaient bien penser tous ces gens : est-ce qu’ils sont tous ok avec cette logique, est-ce qu’ils ont le choix, est-ce que ça fait partie du folklore ? Le monde de l’entreprise, je le connais, j’ai évolué dedans pendant un temps, je sais qu’il peut être dur et violent. Mais là, c’était tout autre chose, je n’avais jamais entendu de tels discours… »
En s’appuyant sur les codes du thriller, ce sont donc ces méthodes que raconte La guerre des prix. Avec, au coeur du propos, cette fille d’agriculteurs passée dans la grande distribution parce qu’elle n’avait pas envie de vivre ce qu’avaient enduré ses parents. Et que son frère vit encore. Mais l’univers de la centrale parisienne n’a rien, non plus, d’un long fleuve tranquille… Loin s’en faut.
Anthony Déchaux dit que son film n’est pas « un documentaire mais une fiction documentée ». De fait, même si on saisit pas tout dans ces négociations entre distributeur et fournisseurs, on mesure aisément que tous les coups sont permis. Et qu’il s’agit de frapper fort. Pour dire le vrai, on a parfois l’impression de voir s’affronter des mafieux de la meilleure eau. Quant à la box étanche dans laquelle se mènent les tractations, elle a tout des salles d’interrogatoire du FBI. Mais sans la glace sans tain. Quant au « code noir » (la menace de déréférencement complet), il a de singulières allures de racket.
Avec une belle énergie même si son personnage finit par douter, Ana Girardot se glisse avec aisance dans la peau d’Audrey Dumont. A ses côtés, l’excellent Olivier Gourmet compose, avec Bruno Fournier, un négociateur sans états d’âme qui lâche un « A la fin, c’est toujours une question d’argent » qui résume le fond du problème. En sortant de la salle, on a des frissons à l’idée d’aller dans une grande surface… A voir !
EIGHTIES.- Johnny Lansky est tombé. Mais ce n’est pas au champ d’honneur de la police nationale. Flic, Lansky l’était assurément mais c’était aussi une parfaite crapule qui en croquait allègrement avec les dealers qu’il devait traquer. Mais voilà, le mythique Lansky à force de pousser le bouchon trop loin, s’est fait fumer. Fin de parcours sur le marbre d’une morgue. Où son fidèle copain Yvon Kastendeuch pleure toutes les larmes de son corps. Tout en décidant de faire payer les auteurs du crime. Car Lansky, comme il est dit dans son oraison funèbre, était un vrai flic. Il buvait, fumait et roulait vite…
Cependant, pour contrer les méthodes « à l’ancienne » d’Yvon, son supérieur le propulse à la tête de Police Flash 80, une « unité d’élite » où il devra faire équipe avec Guilaine Roblot-Bernard, major de sa promo à l’école de police et… mère surmenée, Marfoud, un geek du minitel et Roberto, l’infiltré à la coupe mulet. Ensemble, ils vont tenter de démanteler un trafic de drogue qui se cache derrière les activités culturelles d’une MJC dirigée par le sémillant mais un peu trop charmant Luc Le Timal…
Avec Police Flash 80 (France – 1h21. Dans les salles le 18 mars), Jean-Baptiste Saurel signe une comédie policière vintage qui se déroule au mitan des années 80 alors que le trafic de drogue prend une réelle ampleur dans la capitale. Il lorgne pour cela du côté des films que Belmondo et Delon tournaient à cette époque-là. Un temps où les poulets avaient le calibre bien coincé dans la ceinture du jeans…
En racontant les aventures d’une brigade très improbable, le cinéaste s’amuse évidemment à faire des digressions sur notre époque. « Vous verrez, dit un flic, un jour, il y aura des guetteurs sur le toit des barres pour prévenir les dealers au bas des immeubles de l’arrivée de la police… »
Tout cela supposait un gros travail de reconstitution. Les décorateurs, les costumiers, les accessoiristes, le maquillage, les coiffeurs avaient du pain sur la planche et ils s’en sortent à leur avantage. Evidemment, la bande-son du film est au diapason avec Nuit sauvage (« La nuit est chaude… ») des Avions, Paris Latino de Bandolero, Kolé Séré de Philippe Lavil, Etienne Etienne de Guesch Patti, Pas toi de Jean-Jacques Goldman ou Le lac du Connemara de Michel Sardou, le chanteur préféré d’Yvon Kastendeuch…
A propos de ce film allègre et marrant, Thomas Ngijol, père de l’idée originale, co-scénariste et interprète de Luc Le Timal, explique : « Ce projet, c’est une espèce de fantasme de jeunesse. J’ai toujours voulu créer un film de flics qui chassent un grand méchant et veulent éradiquer le fléau de la drogue. C’était le grand sujet des années 80, les intrigues terroristes n’existaient pas. »
Le grand plaisir de ce film jubilatoirement rétro, c’est évidemment de voir le brillantissime François Damiens en beauf complet, flic pourri et inconscient qui, à propos de son usage du code de déontologie, affirme qu’il « se torche avec… » Au grand dam de Guilaine (Audrey Lamy), Roberto (Xavier Lacaille) et Mafoud (Brahim Bouhlel) sans oublier Philippe Rebbot en commissaire bien ripou… Joyeusement ringard et pas mal nostalgique !
Victor Hugo, Alfred Hitchcock et aussi des balles jaunes et orange 
PERE.- Robert Zucchini a tout d’un homme ordinaire. D’ailleurs, il va, tous les matins, à la boulangerie de son quartier parisien pour s’acheter son petit pain. Mieux, il bavarde avec la boulangère et sa jeune stagiaire. Mais quand Zucchini franchit les portes du théâtre, c’est un autre personnage qui naît ! Un comédien habité par l’oeuvre de Victor Hugo. Chaque soir, il remplit la salle et comble les spectateurs en leur transmettant son amour des mots. Parlant de la perte de Léopoldine, la fille de 19 ans ou évoquant avec fougue Booz endormi… « Ruth songeait et Booz dormait ; l’herbe était noire ;
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;
Une immense bonté tombait du firmament ;
C’était l’heure tranquille où les lions vont boire. »
Pourtant l’acteur semble aussi traîner une douce mélancolie lorsqu’il n’est pas en scène. Un jour, il apprend la disparition de celle qui fut autrefois sa femme et la mère de Lisbeth, cette fille qu’il a complètement perdu de vue. Et si c’était enfin le moment de renouer le lien ? Et si, pour une fois, aimer valait mieux qu’admirer ?
Victor comme tout le monde (France – 1h28. Dans les salles le 11 mars), c’est de l’absolu sur-mesure pour Fabrice Luchini, présent constamment à l’image. Du personnage de Robert Zucchini, le réalisateur Pascal Bonitzer dit : « Ce n’est pas Fabrice. C’est un personnage issu d’un monde parallèle. À la fois complètement lui et pas du tout. Il faut d’ailleurs dire un mot sur le spectacle qu’interprète Zucchini. Parce que l’on pourrait croire que le scénario a été écrit à partir du spectacle que Fabrice fait sur Hugo. Alors que c’est le contraire. Au moment de l’écriture du scénario, ce spectacle d’ailleurs prodigieux n’existait pas encore…. » Mais, et ce serait dommage, le film ne se prive pas de se servir des représentations de Fabrice Lucchini au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Différentes soirées ont été enregistrées. Des moments spécifiques du spectacle, plus ou moins en rapport avec la fiction, ont été mêlés à des scènes écrites dans le scénario comme celle où Zucchini paraît sur le point de perdre la maîtrise de sa représentation, notamment à cause d’incidents comme la survenue de Lisbeth parmi les spectateurs.
Dans cette histoire écrite par Sophie Fillières avant sa disparition prématurée en 2023, Robert Zucchini est à la fois un petit peu Fabrice Lucchini et en même temps pas du tout lui puisqu’il s’agit bien d’une fiction. C’est justement ce jeu qui donne tout son charme à Victor comme tout le monde. Les fans de Fabrice Lucchini trouveront, ici, de quoi satisfaire leur passion et il en va probablement de même pour les amateurs de Victor Hugo. Auquel Zucchini/Lucchini rend un bel hommage quasiment lyrique.
Au final, voici un film en trompe-l’œil, un feuilleté temporel et imaginaire où les fictions s’interpénètrent. Entre Hugo et Zucchini, passé et présent, fantasmes et réalité, deux hommes perdus, chacun à leur manière, apparaissent drôles et mélancoliques, tendres et âpres. Et c’est touchant à souhait.
SUSPENSE.- François Tarnowski est écrivain et, dans son bel appartement parisien, il sort de son pyjama pour endosser les moustaches et les tenues 19e siècle de son personnage principal, le marquis de la Rose, qui croise le fer avec de sombres individus. Sa compagne, Colette Courreau, enseigne le cinéma à la Sorbonne et s’est imposée comme une spécialiste de l’oeuvre d’Alfred Hitchcock. Un jour, un nouveau voisin s’installe en face de chez eux, un étage en-dessous. Yann Kerbec est un acteur qui joue Shakespeare dans un théâtre du 13e arrondissement. Ils invitent ses nouveaux voisins à une représentation de son Hamlet. Colette est ravie. François ronchonne. Les choses vont prendre une inquiétante tournure lorsqu’à sa fenêtre sur cour, Colette voit Kerbec menacer et frapper sa femme…
Evidente déclaration d’amour au cinéma, Le crime du 3e étage (France – 1h44. Dans les salles le 11 mars) est un joyeux exercice de style. Avec ses fulgurances bienvenues et, évidemment, ses limites.
« Comme dans tous les films qui mélangent plusieurs genres, dit le cinéaste, la complexité de ce projet a été surtout de bien doser l’humour, le suspense et la comédie romantique, ne pas privilégier un genre plus qu’un autre et trouver les bonnes transitions. Je me suis toujours senti plutôt à l’aise dans la tragi-comédie, j’aime désamorcer le drame par l’humour, passer du chaud au froid, mais là, la difficulté était d’y ajouter en plus une dose de suspense à la Hitchcock. »
De fait, le huitième long-métrage de Rémi Bezançon après de jolis moments de cinéma (Ma vie en l’air en 2005, Le premier jour du reste de ma vie en 2008 ou Le mystère Henri Pick en 2019), se veut un jeu de piste qui repose sur le fameux Fenêtre sur cour (1954). Un film-culte dans lequel Sir Alfred (on le voit passer dans le film comme dans ses propres rituelles apparitions) décide de ne jamais déplacer la caméra hors de l’appartement de Jeff (James Stewart), un reporter-photographe immobilisé dans un fauteuil roulant à la suite d’un accident. Tout comme Colette Courreau, Jeff voit ou croit voir un meurtre commis dans un appartement de l’autre côté de la cour. Le crime… est donc l’occasion de multiples hommages et clins d’oeil à Hitch.
Gilles Lellouche en écrivain quelque part entre Vidocq et Agatha Christie et Laetitia Casta en enquêtrice amateure se font manifestement plaisir. Hitch disait qu’il fallait filmer les scènes d’amour comme des scènes de meurtre et inversement. Ici, l’enquête menée par François et Colette va leur permettre de sortir de leur routine quotidienne et de donner un nouvel élan à leur couple.
Hitch, toujours lui, affirmait que plus le méchant est réussi, plus le film est bon. Guillaume Gallienne se charge donc de faire de son Kerbec un type suffisamment inquiétant. Quant au moment où François s’en va visiter l’appartement de Kerbec, c’est une séquence palpitante en forme de précis sur la manière dont Hitchcock considérait le suspense… Sympa.
PERIPLE.- A treize ans, Felice Milella, est un gamin qui tape durement dans la balle de tennis. Mieux (ou pire…), il porte aussi sur ses épaules les espoirs de Pietro, son père, ingénieur des télécoms, qui a tout imaginé pour que son fils devienne une star de la terre battue. Après des années d’entraînement intensif et de discipline stricte, l’heure est venue pour Felice de participer à des tournois nationaux de tennis. Pour maximiser les chances du gamin, son père le confie à Raul Gatti, qui se présente comme un ancien champion qui a tutoyé autrefois les sommets des compétitions nationales.
Nous sommes à la fin des années 80 (la b.o. aligne des titres eighties), c’est l’été et le temps des tournois. Quittant le cocon familial, « Feli » part sur les routes avec son nouveau coach. Pietro Milella, qui a mis tous ses moyens dans la rétribution de Gatti, tambourinait toujours : « Pas de risque, du jeu simple » tout en alignant les codes pour toutes les situations de jeu. « Les gosses de riches, c’est joli. Nous, c’est efficace… » Raul Gatti, lui, voit les choses de manière beaucoup plus libre. « Tu t’éclates comme ça ? » demande-t-il à un Felice très appliqué. Et puis si, avant de jouer au tennis, le gamin devait d’abord goûter aux bonnes choses de l’existence ? Raul ne répète-t-il pas : « La vie nous sourit ».
Avec Il maestro (Italie – 2h05. Dans les salles le 11 mars), le réalisateur Andrea Di Stefano voulait, dit-il, « célébrer les mentors imparfaits, des figures marquées par des passés douloureux, mais avec un grand cœur, capables de nous ouvrir les yeux et de changer nos vies… »
A la suite de « Feli » et de Gatti, le cinéaste italien, pour sa quatrième réalisation (après Paradise Lost en 2014, The Informer en 2019 et Dernière nuit à Milan en 2023) a donc imaginé une comédie « à l’italienne » dans la mesure où elle fait parfois songer aux Vitelloni felliniens (1953) ou plus évidemment encore au Fanfaron (1962) de Dino Risi. De fait, Raul Gatti, hâbleur aussi paumé que dépressif, a parfois les traits du Cortona incarné par Vittorio Gassman. Comme lui, Gatti est un dragueur joli coeur qui a tout raté. Pierfrancesco Favino, vu dans Romanzo criminale mais aussi dans Le comte de Monte Cristo, lui apporte une fragilité pathétique bienvenue.
Cependant Il maestro oscille entre le film de sport avec les sacrifices et la difficile ascension d’un jeune talent (Tiziano Menichelli) et le portrait d’un individu quasiment au bout du rouleau qui va croiser, sur son chemin, des personnages, et notamment des femmes (son ex-entraîneure, ses ex-compagnes), qu’il a clairement déçues… Même s’il y a de jolis moments dans ce périple, on reste pourtant sur notre faim.
BASKET.- Personne n’aurait parié sur Jérémy Medjana, coincé derrière le comptoir d’un vidéo club à Amiens, ou sur Bouna Ndiaye, lorsqu’il faisait des ménages à l’aéroport d’Orly. Sans contacts, sans argent et avec un niveau d’anglais plutôt approximatif, rien ne les prédestinait à devenir des agents qui comptent dans la NBA, la prestigieuse ligue américaine de basket-ball professionnel. Et pourtant ! Les deux amis croient à leur bonne étoile et plus encore à leur rêve américain. Malgré les obstacles, multiples et de taille, ces deux-là s’accrochent. Bien sûr, personne ne les attend outre-Atlantique. Et les agents de joueurs du cru sont plus enclins à les arnaquer qu’à leur faciliter la tâche. Mais le tandem a des atouts dans ses manches, y compris des joueurs français de talent. Reste maintenant à leur faire passer les fameuses « Drafts », ces moments annuels tant attendus où les franchises NBA sélectionnent des jeunes joueurs universitaires ou étrangers pour renforcer leurs effectifs…
Le rêve américain (France – 2h01. Dans les salles le 18 février) raconte une histoire vraie, celle de Bouna Ndiaye et Jérémy Medjana, deux agents de basket partis de rien et devenus en une quinzaine d’années, avec leur société Comsport, les premiers pourvoyeurs de talents français pour la NBA.
Connu pour des films comme Les gamins (2013), Robin des Bois, la véritable histoire (2015) et Play (2019), Anthony Marciano s’est donc emparé de cette belle histoire de réussite pour donner ce qui est, de toute évidence, un pur feel good movie doublé d’un joyeux buddie-movie. Le film fait en effet la part belle à deux personnages qui passent par tous les stades de la dépression (ils installent leur « bureau » à l’arrière d’un pressing chinois) comme de l’optimisme dans la poursuite d’un plan qui consiste tout bonnement à « exister » dans l’univers et le business (qu’on sent féroce) de la NBA.
Pour cela, le cinéaste peut s’appuyer sur deux comédiens qui se donnent comme… des basketteurs sur un plateau de NBA. On a nommé Jean-Pascal Zadi et Raphaël Quenard qui portent Bouna et Jérémy avec verve tant dans leurs moments de grande naïveté que de belle exaltation. Les films sur ou autour du sport ne sont pas toujours de longs fleuves tranquilles. Si Marty Supreme est un succès, le Mercato avec Jamel Debbouze fut un rude échec…
On prend plaisir à suivre cette histoire dans laquelle on croise Nicolas Batum ou Rudy Gobert (enfin, les acteurs qui les incarnent) et où l’on aperçoit in fine l’ombre d’une star surnommée Wendy. Un success-story française ! Parce que «le bambou qui flanche est plus fort que le chêne qui résiste», non ?
Des fiancés monstrueux et si émouvants 
Du fond des ténèbres de l’au-delà, les mânes de Mary Shelley sont en colère. Bien sûr, elle a écrit le fameux Frankenstein ou le Prométhée moderne mais elle n’a pas pu écrire tout ce qu’elle voulait encore dire, emportée à 53 ans par une tumeur cérébrale. « Depuis des siècles, hurle-t-elle, j’essaye de faire sortir cette tumeur de ma tête… » Une histoire d’horreur, une histoire d’amour ? Quelque chose se fissure en elle. Il y a deux esprits au lieu d’un… Et la femme de lettres britannique (1797-1851) prévient : « Si Frankenstein vous a effrayé, ma prochaine histoire vous fera crier : à l’aide ! »
C’est par une séquence en noir et blanc qui n’a rien à envier au grand cinéma expressionniste allemand, pas plus d’ailleurs qu’aux premières œuvres de David Lynch, que s’ouvre The Bride ! D’emblée, Maggie Gyllenhaal va planter le décor d’une aventure horrifique qui relève du manifeste féministe sous le signe de « J’aimerai autant pas ».
C’est dans le Chicago des années trente, au fond d’un grand bar, que l’on fait la connaissance de la blonde et tonitruante Ida. Mais cette jeune femme-là, à laquelle un homme tente de faire avaler une huître, va la vomir avant d’être prise de convulsions. Cela ne l’empêche pas de se montrer menaçante envers un gros type en costumé rayé. Malheureusement pour la désobéissante Ida, Lupino est un ponte de la mafia. Autant dire que la blonde finira au bas d’un escalier, la nuque et le corps cassés de partout.
C’est aussi à Chicago que surgit de nulle part, un certain Frank, robuste gaillard qui cache son visage sous un large chapeau et une écharpe noire. Rongé par la solitude mais aussi un désir puissant pour une hypothétique compagne, cet homme vient frapper à la porte du docteur Cornelia Euphronious, une scientifique visionnaire. Si elle prend d’abord peur devant ce type qui lui explique qu’il voudrait avoir… un rapport, la toubib va accéder à la demande de Frank : lui créer une compagne.
Ensemble, dans un cimetière, ils récupèrent le corps martyrisé d’Ida et le docteur Euphronious, par un mélange de connections électriques, va ressusciter la jeune femme. Revenue, sans le savoir, d’entre les morts, la fiancée de Frank va goûter une nouvelle existence. Cette seconde vie va la propulser dans un maelström d’événements qui dépassent tout ce que le jeune couple aurait pu imaginer…
Pour sa seconde réalisation après The Lost Daughter (2021), un drame avec Olivia Colman en tête d’affiche, adapté du roman Poupée volée d’Elena Ferrante, Maggie Gyllenhaal met ici les petits plats dans les grands avec une production au solide budget de 80 millions de dollars.
Sur fond de meurtres et d’incessantes cavales façon Bonnie and Clyde, un couple hors-la-loi tente de vivre une histoire d’amour passionnelle et tumultueuse alors que tout s’oppose à leur idylle, y compris la détermination de la fiancée à faire tomber un mafieux qui a largement abusé (et tué) d’innocentes proies féminines. On ne sait si la cinéaste avait une petite idée (contemporaine) derrière la tête en écrivant son scénario. Mais clairement Maggie Gyllenhaal propose, ici, une relecture d’un grand mythe de la littérature puis du grand écran et en ciblant plus précisément La fiancée de Frankenstein que James Whale réalise en 1935. Mais si la fiancée de 1935, incarnée par Elsa Lanchester, n’a finalement qu’un rôle assez minime dans ce fleuron des Universal Monsters, il n’en va pas de même ici. On peut le constater dès le titre… d’où Frankenstein disparaît au profit d’un point d’exclamation qui n’a rien d’anodin. Pour la cinéaste, il symbolise l’explosion de la voix de cette femme qui, plus qu’une simple création monstrueuse, revient avec des désirs et des intentions propres. Ni Ida, ni Penny jolie, ni la fiancée de Frankenstein, elle est juste la fiancée. Et surtout elle est une meneuse qui n’entre pas dans les cadres qu’on voudrait, y compris son amoureux transi de Frank, lui assigner.
La fiancée mène le bal et devient l’égérie d’un mouvement social aussi radical que débridé, dans lequel, au cri de « Attaque cérébrale », les femmes se font sa tête. Crinière blonde, sourcils décolorés, teint pâle, lèvres noires et tatouage sombre au coin de la bouche.
Révélée au grand public en 2002 avec La secrétaire, histoire d’une secrétaire dans un petit cabinet d’avocat qui découvre, avec une certaine volupté, les plaisirs de la fessée, Maggie Gyllenhaal alterne une carrière majoritairement arty avec quelques échappées plus grand public comme Chassé-croisé à Manhattan (2006), World Trade Center (2006) ou en reprenant au pied levé le rôle de Rachel Dawes dans The Dark Night (2008).
Comme cinéaste, elle offre, avec The Bride !, une œuvre très foisonnante (qui semble certes partir parfois dans tous les sens) mais qui a le mérite de ne jamais ralentir. La photographie de Lawrence Sher (responsable des images des deux Joker et couronné d’un Oscar de la meilleure photo pour le premier) est impressionnante. Quant à l’histoire, elle fait la part belle au cinéma d’antan et au musical siglé Busby Berkeley, avec des clins d’oeil aussi à Cabaret ou à L’ange bleu, la fiancée donnant une version personnelle de Falling in Love Again sans oublier les films de gangsters comme les aime Scorsese.
L’interprétation emporte l’adhésion. Christian Bale est un Frankenstein torturé et couturé de toutes parts, Peter Sarsgaard (mari de la cinéaste à la ville) un flic paumé et Jake Gyllenhaal apparaît comme un lointain cousin de Fred Astaire. Enfin Maggie Gyllenhaal apporte un soin tout particulier à trois personnages féminins majeurs. Il en va ainsi du docteur Euphronious (Annette Benning) qui rend la vie à la fiancée, de l’inspecteur Myrna Mallow (Penelope Cruz) qui joue une carte très perso dans le dénouement et évidemment de la volcanique fiancée portée par la tonique Jessie Buckley. La comédienne irlandaise, toujours à l’affiche dans Hamnet en épouse de Shakespeare, est en train de s’imposer complètement sur le devant de la scène hollywoodienne, donc mondiale !
« Je t’aime jusqu’à la fin des temps, se disent-ils. Parce que nous sommes morts depuis le début ».
THE BRIDE ! Epouvante/Horreur (USA – 2h07) de Maggie Gyllenhaal avec Jessie Buckley, Christian Bale, Annette Bening, Peter Sarsgaard, Penelope Cruz, Julianne Hough, John Magaro, Jeannie Berlin, Zlatko Buric, Jake Gyllenhaal. Dans les salles le 4 mars.
Les énormes ambitions de Marty, la fripouille 
Pour du battage, il y aura eu du battage. Celui ou celle qui ne sait pas que Timothée Chalamet incarne Marty Mauser dans Marty Supreme, ne doit pas savoir non plus ce que sont les réseaux sociaux, les médias papier, les radios et que sais-je encore. Autant dire qu’il y avait une certaine attente pour le film de Josh Safdie. Disons-le d’emblée, le pari est plutôt bien tenu !
En 1952, Marty Mauser vend des chaussures dans la boutique new-yorkaise de son oncle dans le Lower East Side. C’est plutôt un vendeur habile mais il n’a aucune intention de végéter au milieu des cartons. Même si la réserve du magasin lui permet quand même d’allègrement batifoler avec la tonique Rachel, une voisine de l’immeuble. L’amusant générique du film avec son ballet de spermatozoïdes s’introduisant dans une ovule en forme de balle de ping-pong , ne laisse guère de doute sur le futur état de Rachel…
Marty Mauser a un rêve. Enfin, plusieurs. Créer une balle de tennis de ping-pong personnalisée, avoir sa tête sur des boîtes de corn-flakes et incarner le tennis de table aux Etats-Unis. Alors, menacer un collègue de travail avec une arme de poing, c’est une broutille. Pour Marty, il s’agit de récupérer ce qu’on lui doit, en l’occurrence 700 dollars, afin de pouvoir prendre un billet pour Londres et disputer un championnat international. Dans la capitale anglaise, Marty passe les tours avec aisance mais il va tomber sur un gros bec nommé Koto Endo. Le compétiteur japonais est une pointure qui joue, en plus, avec une raquette innovante qui lui permet d’enquiller les points face à un Marty médusé et vaincu…
Pour Marty Mauser, l’ambition aidant, toutes les occasions sont bonnes à saisir. Ainsi, à Londres, il décide de s’installer au Ritz. Parce qu’il n’y aucune raison que les gros pardessus de la Fédération internationale de tennis de table séjournent dans le prestigieux hôtel et pas lui. Et voilà que l’occasion se présente pour ce baratineur-né de croiser la route de Kay Stone, une actrice iconique qu’il arrivera à culbuter avant de lui déposer un ticket pour qu’elle vienne le voir jouer. Mais ce n’est là que le début des aventures, parfois ubuesques, d’un grand frimeur doublé d’une jolie fripouille.
Josh Safdie s’est très tôt passionné pour le tennis de table, en écoutant les anecdotes de son oncle sur les célèbres marginaux new-yorkais qui, au XXe siècle, étaient attirés par cette discipline. Un jour, chez un brocanteur, la femme du cinéaste tomba sur un ouvrage écrit par un certain Marty Reisman, prodige du tennis de table juif new-yorkais. Safdie découvrit ainsi un univers étrange et exaltant. Il réclama à son oncle qu’il lui raconte des anecdotes sur le Lawrence’s Table Tennis Club, le mythique cœur battant du tennis de table new-yorkais. Il n’en fallut pas plus pour que Josh Safdie et sa femme Sara Rossein (productrice exécutive et documentaliste) se plongent immersion totale dans l’univers du tennis de table…
De fait, dans le New York des années 1950, le tennis de table a fait naître une véritable sous-culture peuplée de magouilleurs, de génies, de marginaux et de types sans scrupules. On pratiquait cette discipline dans des salles clandestines enfumées, au cours de fêtes organisées sur les terrasses des immeubles, dans les auberges de jeunesse, les dortoirs de prestigieuses universités de la côte Est du pays, et les immeubles du sud de la ville. C’était un jeu rapide, intense, et largement négligé par le grand public. De quoi ouvrir, pour Safdie et Ronald et Bronstein, son co-scénariste, un nouveau territoire pour laisser libre cours à leur passion pour les personnages faillibles et les univers interlopes.
Reposant sur une mise en images inventive, nerveuse, spectaculaire et efficace qui laisse, au bout de 2h30, le spectateur complètement épuisé (mais ravi!), Marty Supreme réussit, tout à la fois, à rendre compte de l’air du temps (dans les années 50, les Japonais n’étaient pas « appréciés » aux Etats-Unis) et d’une réalité sociale (la vie d’une famille juive dans le quartier défavorisé de Manhattan) tout en brossant le portrait enlevé d’un sacré loustic.
« Marty, dit son interprète, est un jeune homme ambitieux qui veut être salué comme le plus grand joueur de tennis de table au monde . Et s’il est peut-être le meilleur du monde, il se trouve qu’il est aussi, en raison des circonstances de la vie, un type insignifiant qui habite le Lower East Side de Manhattan, au début des années 50… »
C’est donc dans les pas d’un jeune rêveur doublé d’un absolu romantique et d’un optimiste invétéré que Josh Safdie a imaginé un récit initiatique où Marty Mauser va découvrir sa vraie nature, voire même en changer.
Ce qui impressionne dans Marty Supreme, c’est l’abondance des histoires qui s’entremêlent et le nombre de personnages qui s’y croisent. Avec un scénario pareil, il y avait de quoi faire trois films. Mais Safdie n’en fait qu’un et il est épatant. D’abord parce que Timothée Chalamet tient, ici, un personnage en or qu’il habite avec une fièvre permanente. Ensuite parce que le film nous promène d’une salle enfumée new-yorkaise à un match-exhibition de ping-pong au Japon en passant par l’appartement modeste de la bruyante (et très allénienne) famille de Marty, Auschwitz (la séquence du miel est complètement inattendue), les suites royales d’hôtels de luxe ou la salle de bain instable d’un hôtel pourri, la scène d’un théâtre, les tractations commerciales d’un patron d’une entreprise de stylos, le spectacle des Harlem Globe Trotters (où Marty et son partenaire Kletzki font les clowns de l’entracte) sans oublier des démêlés avec un mafieux (Abel Ferrara) qui a perdu Moïse, son chien… Toujours fauché, Marty est prêt à partir à la recherche du chien, moyennant une poignée de dollars ou encore à barboter un collier à Kay Stone (Gwyneth Paltrow). La recherche du chien finit par un bain de sang chez un fermier… Il faut ensuite à Marty amener d’urgence Rachel Mizler à la maternité avant de s’envoler pour le pays du Soleil levant où l’attendent Koto Endo… et un gros cochon noir…
Comme le lui a soufflé Ezra Mishkin, le propriétaire de Moïse : « T’es un Mensch, fils ! » Après, tout Marty, malgré tous ses défauts, va peut-être arriver à être ce Mensch.
MARTY SUPREME Comédie dramatique (USA – 2h30) de Josh Safdie avec Timothée Chalamet, Odessa A’zion, Tyler Okonma, Luke Manley, Fran Drescher, Koto Kawaguchi, Kevin O’Leary, Gwyneth Paltrow, Abel Ferrara. Dans les salles le 18 février.
Les angoisses de Maxine et le retour d’un fameux flic 
TRAJECTOIRES.- A l’heure de la Fashion Week, Maxine Walker, une réalisatrice américaine indépendante, débarque à Charles de Gaulle. On l’attend pour mettre en scène un spectacle vidéo, sur fond de femme vampire, qui sera diffusé lors de l’ouverture d’un défilé. La cinéaste reçoit l’appel de son médecin qui l’informe que les résultats de sa biopsie ne sont pas bons et lui demande de passer rapidement à son cabinet. Maxine étant à Paris, le praticien lui trouve d’urgence un rendez-vous chez un confrère parisien. Mais Maxine tient à se concentrer sur son film d’autant que le directeur d’image de la maison de couture trouve qu’il y a beaucoup de sang, que les dents de la femme sont trop pointues et que le cri final est un peu trop violent. Maxine va croiser le chemin d’Ada, une jeune mannequin sud-soudanaise ayant quitté son pays, et Angèle, une maquilleuse française aspirant, à travers l’écriture, à une autre vie.
Avec Coutures (France – 1h43. Dans les salles le 18 février), Alice Winocour suit les trajectoires de trois femmes aux horizons bien différents entre lesquelles va se tisser une solidarité insoupçonnée. Car, sous le vernis très glamour de la Fashion Week (interrogée sur la mode, la cinéaste répond qu’elle est « inutile et nécessaire »), Maxine, Ada et Angèle portent, toutes les trois, une révolte silencieuse, celle de femmes qui recousent, chacune à leur manière, les fils de leur propre histoire.
« Tous mes films naissent, dit Alice Winocour, d’expériences intimes que je projette dans un monde lointain et le plus souvent totalement inconnu. Et celui-là peut- être un peu plus que les autres. Je ne connaissais rien à la mode, mais j’ai vécu moi-même le parcours de Maxine Walker, le chemin d’une réalisatrice à qui on annonce qu’elle a un cancer. Ce parcours est vraiment le point de départ. »
Découverte en 2012 avec Augustine qui s’inspirait de la relation, en 1885, entre le professeur Jean-Martin Charcot et sa patiente Augustine atteinte d’hystérie, Alice Winocour a ensuite tourné, avant Coutures, trois longs-métrages dont le dernier, Revoir Paris (2022) évoquait l’errance d’une femme traumatisée qui, entrée un soir dans un restaurant parisien, vit son existence basculer à la suite d’une attaque terroriste.
Autour du thème de la solidarité féminine, la cinéaste mêle les histoires de Maxine, d’Ada, jeune mannequin débutante, qui entre dans ce métier parce qu’elle est une « Risk-taker », d’Angèle, maquilleuse et précaire intermittente du spectacle qui prend des notes sur son vécu pour écrire un livre… même si un potentiel éditeur lui fait observer que « tout ce qui est vrai n’est pas forcément intéressant ». Mais Alice Winocour suit, quand même, le plus souvent, la réalisatrice américaine contrainte de revoir sa vie de fond en comble. Car le professeur Hansen, convaincu qu’il peut la sauver de son cancer du sein, lui demande de mettre sa vie professionnelle de côté pour se concentre sur elle-même. Bouleversée et loin de ses bases, Maxine va devoir trouver les ressources pour faire face à sa maladie et trouver aussi la force d’en parler.
Allant avec aisance d’un plateau de cinéma à un atelier de couture où la petite Christine travaille d’arrache-pied sur la robe que portera Ada en ouverture du défilé en passant par un couloir d’hôtel où les mannequins répètent leurs pas ou une chambre dans laquelle Maxine entraîne Anton, son assistant, Coutures raconte une effervescence qui contraste singulièrement avec les doutes et les angoisses de trois femmes qui tentent de survivre dans une tourmente intime. « Tu crois qu’on est responsable de ce qui nous arrive… » interroge Maxine.
Enfin Alice Winocour peut compter, ici, sur des comédiens de talent comme Anyer Anei (Ada), Ella Rumpf (Angèle), Garance Marillier (Christine), Vincent Lindon (Hansen), Louis Garrel (Anton) et évidemment Angelina Jolie qui a trouvé un lien fort avec Coutures puisqu’elle-même avait connu cette histoire dans sa chair. Quelques plans du corps «couturé» de Maxine renforce le sentiment d’angoisse qui s’empare de la cinéaste.
C’est une belle séquence (on songe à l’ouverture de Melancolia de Lars von Trier) de tornade qui clôt Coutures. Une mini-apocalypse qui bouscule l’ordre établi, une destruction finale qui évoque la mutation vers une vie nouvelle.
ENQUETE.- De son air toujours placide, Jules Maigret cure soigneusement sa pipe. Janvier, son adjoint s’inquiète : « Qu’est-ce qui se passe? Je n’aime pas ce faux rythme… » Il n’aura pas le temps de s’inquiéter longtemps. Le Quai d’Orsay réclame une « personne habilitée » pour une affaire sensible.
Au Quai, on pratique la périphrase mais l’évidence est là. L’ancien ambassadeur Berthier-Lagès a été retrouvé à son domicile parisien avec une balle dans la tête et quatre dans le corps. Mlle Larrieux, dite Jacotte, la domestique du diplomate, n’ est pas du genre causant. Elle va vite agacer Maigret en répondant à ses questions par des questions. Et elle se cabre lorsqu’on relève ses empreintes. Est-elle suspecte ? « Personne n’est suspect. Tout le monde l’est » lâche le commissaire. Et puis une armoire pleine de liasses de lettres achève de donner à cette enquête criminelle un tour étrange. Maigret découvre ainsi que Berthier-Lagès entretenait, depuis cinquante ans, une correspondance amoureuse avec la princesse de Vuynes, dont le mari, étrange coïncidence, vient de décéder. D’autant plus étrange que le défunt avait lâché un jour: « On ne nous laissera pas faire… »
En signant Maigret et le mort amoureux (France – 1h20. Dans les salles le 18 février), Pascal Bonitzer s’attache, à son tour, au fameux policier imaginé par Georges Simenon dès 1929. Il adapte, ici Maigret et les vieillards que le romancier belge publia en 1960 au sortir d’une crise existentielle, le livre l’aidant à exorciser la question de l’âge. A son tour, le cinéaste se penche sur des personnages âgés et cependant pleins d’énergie…
Maigret pour le seul cinéma français, c’est une kyrielle de réalisateurs (Renoir, Duvivier, Tourneur, Verneuil, Delannoy, Grangier ou Leconte) et de comédiens comme Pierre Renoir, Harry Baur, Albert Préjean, Michel Simon, Jean Gabin, Gérard Depardieu, liste à laquelle s’ajoute désormais Denis Polydalès qui incarne un commissaire des années 2000 aux prises avec les débuts d’internet et du téléphone portable… qu’il s’applique à ne pas n’utiliser.
Ici, le réalisateur du Tableau volé (2024) et du prochain Victor comme tout le monde (voir ci-dessus) situe son action au début des années 2000 et fait évoluer son enquêteur dans un milieu très conservateur, pour ne pas dire très réac, en plein cœur du 7e arrondissement parisien. Des aristocrates catholiques qui ignorent ou méprisent l’époque dans laquelle ils vivent. Comme le dit Bonitzer : « Simenon est un homme du XXe siècle. Son héros l’est aussi, avec les préjugés de son temps. Cela m’intéressait de le confronter au XXIe siècle. Maigret est un policier qui n’aime pas les figures d’autorité à l’ancienne, mais qui est aussi assez réfractaire à la modernité. Avec sa pipe, son alcoolisme discret, son épouse au foyer, il est un survivant face à la robotisation accélérée de notre monde… » Et c’est probablement pour cela que ce flic est attachant.
Un type qui mijote, pour sa femme et lui, de bons petits plats et les accompagne d’un Saint-Julien de chez Guigal, ne peut pas être mauvais. Si, comme il dit au procureur, il va à son rythme, Maigret ne lâche jamais son os. Et il « traque » cette Jacotte qui semble cependant lui échapper.
Chapeau, pipe et imperméable, Denis Podalydès, en jouant sur l’intériorité du policier, s’inscrit dans la bonne tradition de Maigret. A ses côtés, on retrouve avec bonheur, dans le rôle de l’énigmatique Jacotte, la magnifique Anne Alvaro. On se souvient toujours de sa prestation en tragédienne/prof d’anglais, en 2000, dans Le goût des autres au côté de Jean-Pierre Bacri ! Autour d’eux, on remarque Dominique Reymond (Izi de Vuynes), Laurent Poitrenaud, Micha Lescot, Julia Faure, Hugues Quester ou Noël Simsolo…
Si le film parle beaucoup, ce Maigret et le mort amoureux, certes conventionnel, est pourtant souvent savoureux et se regarde agréablement.
La quête de Lamia et la vocation d’Ainara 
IRAK.- En 1990, à cause des sanctions internationales faisant suite aux exactions guerrières de l’Irak, une grave crise alimentaire frappe le pays. Mais cela n’empêche en rien Saddam Hussein d’exiger que tous les Irakiens fêtent son anniversaire. Nous sommes le 26 avril, soit deux jours avant la date d’anniversaire du raïs et la vie est dure pour Bibi, une grand-mère qui s’occupe, seule, de sa petite-fille âgée de 9 ans. On fait la queue pour un jerrycam d’eau et on sait que le sucre est rare et que chaque œuf coûte.
Tandis que les gamins des écoles scandent « On ne cédera pas ! » et crie : « Par notre sang, par notre âme, longue vie à notre chef », l’instituteur de la classe de Lamia procède à un tirage au sort. Pour savoir qui apportera des boissons, des fruits, des fleurs pour l’anniversaire et surtout qui aura le « privilège » de fabriquer le gâteau du président. C’est Lamia qui est élue. Charge à elle maintenant de trouver le sucre, les œufs, la farine et la crème (parce que l’instituteur exige un délicieux fourrage !) pour célébrer le tout-puissant maître de l’Irak.
Le gâteau du président (Irak/Qatar – 1h42. Dans les salles le 4 février) repose sur un souvenir d’enfance du réalisateur Hasan Hadi qui raconte : « Une année, c’est moi qui ai été désigné pour apporter les fleurs. Je crois que j’ai encore quelque part dans ma bibliothèque une photo de moi tenant le bouquet, et je me souviens du soulagement de ma famille : je n’avais que les fleurs à trouver. Bien entendu, à l’époque, à force de sanctions, la corruption était devenue omniprésente. Il suffisait de rendre un service à l’enseignant – réparer son vélo, lui couper les cheveux – pour échapper au tirage au sort. Et alors, on survivait. Mais si ce n’était pas possible, vos chances s’amenuisaient. »
Tourné en Irak, en décors réels, notamment dans les marais mésopotamiens, que l’on considère comme le berceau de la civilisation, et celui de l’épopée de Gilgamesh, Le gâteau… est une aventure qui tient, évidemment, de la fable (les séquences lacustres sont belles) mais qui conserve une part de réalisme dans le récit, ainsi ces avions de combat qui passent régulièrement dans le ciel ou ces plans d’hôpital où s’alignent des blessés de guerre.
Bientôt rejointe par Saeed, un gamin déluré et un peu voleur à la tire, Lamia va entreprendre sa quête des ingrédients. En trimballant partout son coq Hindi, la fillette, dans ses tribulations alimentaires, va croiser un certain nombre d’adultes, dont la plupart, ne sont pas reluisants. Certes, il y a un chaleureux facteur-chauffeur de taxi qui va tout mettre en œuvre pour aider une Bibi malade et une gamine perdue dans la ville mais que penser des autres ! L’instituteur vole une pomme dans le cartable de Lamia, un boucher amadoue l’enfant pour tenter de l’entraîner dans l’obscurité inquiétante d’un cinéma. Quant aux policiers, ils n’ont rien à faire de ces « paysans ». Inlassablement, Lamia cherche ses œufs et son sucre parce qu’elle sait qu’il en va d’une certaine forme de survie. « Si on le fait pas, nos vies sont foutues ».
Au travers de cette histoire qui fait parfois penser, à cause du regard triste de Baneen Ahmed Navyef, la magnifique interprète non-professionnelle de Lamia, au Voleur de bicyclette de De Sica, Hasan Hadi montre aussi l’omniprésence d’un dictateur qui semble observer chacun des gestes de son peuple, tantôt avec un sourire, tantôt avec un regard sévère.
Au prix de multiples péripéties, Lamia trouvera les œufs « pour la fertilité », la farine « pour la vie » et le sucre « pour rendre la vie plus douce ». Le gâteau sera goûteux mais la guerre frappera…
Le gâteau du président prend une belle place dans le genre des films de l’enfance. Et, au générique de fin, les vraies images de Saddam Hussein soufflant les bougies de son gâteau, apparaissent comme celles d’un ogre qui a longuement traumatisé son peuple.
FOI.- Dans une chambre plongée dans une semi-obscurité, des jeunes filles jouent et bavardent. Elles rient comme des bécasses en se racontant des vannes sur l’une de leurs enseignantes, une religieuse tellement aigrie qu’elle a un besoin impérieux de faire l’amour… Parmi ces grandes adolescentes, se trouve Ainara qui pouffe, elle aussi. Elève dans un lycée catholique, elle a 17 ans, et s’apprête à passer son bac et s’interroge sur son futur parcours universitaire. On la retrouve dans un cloître où elle assiste, derrière une clôture, à un office où des sœurs prient et chantent. L’une d’elles adresse un petit sourire à Ainara. A la surprise générale, cette brillante jeune fille annonce à sa famille qu’elle souhaite participer à une période d’intégration dans un couvent afin d’embrasser la vie de religieuse. La nouvelle prend tout le monde au dépourvu. Inaki, le père d’Ainara, est surpris mais semble vouloir se laisser convaincre par les aspirations de son aînée. Par contre, Maité, la tante de la jeune fille, s’insurge contre cette vocation inattendue. Lors d’un déjeuner en famille après la communion solennelle de sa petite sœur, Ainara montre à Maité, la médaille qu’elle porte au cou. Elle lui a été offerte par sa mère trop tôt disparue qui lui expliqua que la Vierge lui tiendrait ainsi toujours compagnie…
Avec Les dimanches (Espagne – 1h58. Dans les salles le 11 février), la réalisatrice basque espagnole Alauda Ruiz de Azua signe son troisième long-métrage après le drame Lullaby (2022) et la comédie romantique Ce sera toi (2023). Elle s’appuie, ici, sur l’histoire d’une jeune fille qui voulait entrer dans les ordres, entendue lorsqu’elle avait l’âge de son personnage : « En tant que personne non croyante, élevée dans la laïcité, j’ai été très frappée par une renonciation aussi radicale : laisser derrière soi l’université, les voyages, de nouvelles amitiés, tout ce qui, pour nous, commençait avec la vie adulte. J’avais du mal à comprendre qu’une fille de mon âge prenne une telle décision, et c’est là qu’est née ma curiosité pour la vocation religieuse. »
En se documentant abondamment (« Toutes les conversations religieuses du film reposent sur des cas vécus », dit-elle), la cinéaste interroge le rôle de l’humain dans la construction d’une vocation, que ce soit la famille, l’éducation, les figures de référence, l’adolescence… Car, si la vocation d’Ainara est le point de départ du récit, ce film se concentre sur la parcours de la famille et sur la fragilité de cette institution. Ou comment prendre en compte des manques affectifs, de la négligence, un manque de communication, la vulnérabilité aussi de l’adolescente qui peut ainsi être poussée vers un endroit aussi extrême qu’un couvent… Mais Ainara, sans être illuminée, évoque sa peur des débuts avant de confier un amour tellement beau qu’on s’y soumet facilement. « Au couvent, je suis heureuse », dit-elle.
Multi-récompensé dans des festivals internationaux (dont la Coquille d’or au Festival de San Sebastian), Les dimanches observe, avec acuité, sobriété et une retenue bienvenue, la manière dont une famille va réagir à une vocation précoce en tentant d’imposer à Ainara (la débutante Blanca Soroa) leurs propres opinions. Qui vont, chez son père, d’un respect (hypocrite?) de son libre arbitre aux mises en garde, par sa tante (remarquable Patricia Lopez Arnaiz), d’une éventuelle manipulation par un mielleux directeur spirituel ou une sœur supérieure qui lui suggère de « ne plus être contente de soi mais de contenter Dieu ».
Tandis qu’elle avance vers sa vocation et devient novice, le film pose une question sur la motivation d’Ainara. S’agit-il de foi ou d’endoctrinement ?
« Du moment que j’écris… » 
Gros plan sur un papier peint à fleurs qui cède, peu à peu, sous des coups de masse. Derrière le mur, Paul Marquet s’affaire. A dos d’homme, il va encore falloir descendre de lourds sacs de gravats. « Ne les charge pas trop, suggère un autre travailleur, sinon tu vas te casser le dos… »
Autant dire que Paul, qui fut en d’autres temps, un photographe professionnel talentueux, apprend sur le tas. Cette homme de la quarantaine a laissé la photo pour devenir écrivain. « Mais rester écrivain a été un autre histoire ». Pourtant Paul Marquet en est déjà à son troisième ouvrage. Comme le remarque Alice Bosquet, son éditrice chez Gallimard, le livre est un vrai succès d’estime. La critique aime mais il faut se rendre à l’évidence, les ventes ne décollent pas. « Et puis écrire une histoire d’amour n’est pas une bonne idée. Les gens ont besoin d’énergie… » Paul, lui, observe qu’il est un peu à sec. Las, il a déjà obtenu une avance. « On attend ton grand roman, conclut Alice, et là on n’y est pas… »
Avec son huitième long-métrage, Valérie Donzelli suit, au plus près, le parcours d’un homme qui a abandonné un métier dans lequel il excellait pour se lancer dans l’écriture avant de tomber dans la précarité. Film qui dit la dureté de notre époque, A pied d’oeuvre est une adaptation de l’autobiographie éponyme de Franck Courtès, considéré comme l’un des meilleurs livres de la rentrée littéraire en 2023.
Remarquée pour ses scénarios originaux dont La reine des pommes (2009), Notre dame (2019) ou bien sûr le remarquable La guerre est déclarée (2010) dont l’imposant succès fera d’elle une cinéaste reconnue, Valérie Donzelli pioche, ici, pour la seconde fois après L’amour et les forêts (le roman d’Eric Reinhardt publié en 2014) dans le vivier de la littérature française contemporaine.
« La chose marrante, au bout du compte, dit la réalisatrice, c’est que mes derniers longs métrages, tous deux adaptés d’un livre, sont presque plus personnels que ceux, plus loufoques, que j’ai réalisés auparavant à partir d’un scénario original… L’adaptation me permet peut-être d’avoir un cadre plus défini, qui m’oblige à travailler différemment, en me concentrant davantage sur la mise en scène comme une forme d’écriture plus personnelle. »
Ici, c’est donc le récit intimiste, à la première personne et en voix off -une signature du style Donzelli- d’un écrivain confronté, peu à peu, mais d’une manière qui va en s’accélerant, à la pauvreté. Il vend rapidement son scooter, décide de quitter son bel appartement parisien, dans le même temps d’ailleurs, où son épouse le quitte pour aller vivre très loin avec leurs grands enfants, se retrouve dans un studio en sous-sol prêté par une copine et doit subir les réprimandes et l’incompréhension d’un père frustré, malheureux et résigné…
La cinéaste a trouvé un remarquable interprète pour incarner ce Paul Marquet, premier héros masculin au centre d’un de ses films. C’est Bastien Bouillon, déjà présent dans La guerre est déclarée, Main dans la main (2012) et Marguerite et Julien (2015), tous de Valérie Donzelli, qui endosse ce personnage déclassé, affaibli, isolé mais qui demeure néanmoins très déterminé tout du long.
Avec cet homme taiseux, qui dit qu’il n’est plus « quelqu’un de précis socialement », le comédien livre une performance toute en nuances, jouant sur une démarche, une manière de rentrer les épaules, de porter un bonnet ou de petites lunettes rondes, accessoire emblématique pour un ancien photographe et un écrivain qui passe son temps à observer, prendre des notes, écrire…
Bastien Bouillon a le vent en poupe ! Le flic torturé de La nuit du 12, le comte de Morcef dans Le comte de Monte Cristo, Pierre Roche dans Monsieur Aznavour, Raphaël dans Partir un jour, Christophe le hockeyeur en galère de Connemara ou Mattei, le flic «mevillien » de L’affaire Bojarski (toujours à l’affiche), c’est lui ! Pourtant Bastien Bouillon observe : « Ça, ça a résonné en moi. Car on n’est jamais arrivé dans la vie. Même si ça marche pour moi actuellement, je n’oublie pas que j’ai ramé, et qu’il m’a été difficile, parfois, de toucher le nombre de cachets nécessaires pour obtenir le statut d’intermittent. Pourtant, même à ce moment-là, même quand j’ai eu des doutes, je n’ai pas lâché. C’est en cela aussi que le rôle de Paul, et le film de Valérie, m’ont touché. »
Sans être un vademecum de la précarité, A pied d’œuvre raconte quand même, au plus près, la réalité d’un homme, au corps mis à rude épreuve, qui va sur Jobbing, plateforme qui met aux enchères des petits boulots et les attribue aux moins offrants, qui enchaîne des travaux de jardin, le montage d’une armoire, le démontage d’une (lourde) mezzanine, arrache des buis, fait le taxi, heurte un chevreuil et est frappé par la souffrance de la beauté condamnée tout en disant : « C’est aussi beaucoup de viande ! »
En s’appuyant sur des couleurs froides et des lumières plutôt sombres, en parsemant cette chronique de quelques chansons (Jo le taxi de Vanessa Paradis, Le vieux couple de Reggiani, Foule sentimentale de Souchon), Valérie Donzelli trace le portrait d’un artiste qui refuse d’être là où on lui demande d’être. À savoir être un homme blanc, père de famille, qui gagne de l’argent. En cela Paul dérange. Ce film épatant fait parfois songer aux œuvres de Ken Loach et à ses travailleurs malmenés par la vie et la société britannique. Avec lucidité, élégance, voire courtoisie, Paul croise les autres et va son chemin. Dans son livre, Franck Courtès dit que les « écrivains sont prêts à se jeter dans la bataille », et qu’« ils sont inacessibles au découragement ». En cela, Paul Marquet est un écrivain. Précaire certes mais qui affirme, dans un ultime plan : « Je ne travaille pas le matin. Le matin j’écris… »
A PIED D’OEUVRE Comédie dramatique (France – 1h30) de et avec Valérie Donzelli et avec Bastien Bouillon, André Marcon, Virginie Ledoyen, Andrien Barazzone, Claude Perron, Oscar Tillette, Eve Oron, Marion Lecrivain, Christopher Thompson, Philippe Katerine. Dans les salles le 4 février.
De la singulière beauté du doute 
Tandis qu’une escadrille de l’aviation italienne met du vert, du blanc et du rouge dans un ciel clair, le générique du nouveau film de Paolo Sorrentino déroule, en partant de l’unité nationale, la liste des prérogatives du chef de l’État transalpin. On a pourtant l’impression que quelque chose relève de l’ironie dans cette kyrielle… Impression cependant démentie par les premières images du président Mariano de Santis. Sur une galerie ouverte surplombant la ville, le n°1 regarde, l’air las, les toits en tirant sur sa cigarette. L’homme soupire : « Aurora, tu me manques… »
Avec La Grazia, le réalisateur de La grande bellezza (2013), Youth (2015), Silvio et les autres (2018) ou Parthenope (2024) livre une œuvre marquée par une certaine gravité, un film d’où la fantaisie semble absente, à l’inverse des réalisations d’avant. Mais le cinéaste napolitain de 55 ans parvient pourtant à bousculer l’austérité ambiante par des fulgurances aussi surprenantes que bienvenues.
Mais il est vrai que l’univers dans lequel évolue le président De Santis n’est pas des plus trépidants. Car cet homme veuf, juriste de grande réputation, profondément catholique, n’est pas ce qu’il est convenu d’appeler un joyeux drille. Mais demande-t-on nécessairement à un chef d’État d’être un boute-en-train ? Ou alors, il faut aller voir du côté de la Maison blanche. Mais ceci est une autre histoire.
Présenté en compétition officielle à la Mostra de Venise 2025, La Grazia est donc moins une plongée dans les arcanes du pouvoir qu’une descente dans la psyché d’un homme à la bascule de sa vie publique. Car De Santis, désormais âgé, arrive au terme de son mandat. Dans six mois, ce sera fini. Le président s’en trouve-t-il bien ou l’exercice du pouvoir qu’il s’apprête à quitter lui laisse-t-il un sentiment d’abandon…
Pour l’heure, sa fille Dorotea, qui œuvre en permanence dans son ombre, a posé trois dossiers sur le bureau présidentiel. Deux portent sur la grâce demandée par une femme et un homme qui ont commis des crimes dans des circonstances pouvant être considérées comme atténuantes. Le troisième, un projet de loi sur l’euthanasie, amène De Santis à faire face à une décision cruciale qui l’oblige à affronter ses propres dilemmes moraux.
Dans de vastes décors au faste pesant, au coeur de bibliothèques, de bureaux ou de salles de travail éclairés d’une lumière rare, le président passe tel une ombre grise. On se met alors à penser à cet autre film -épatant au demeurant- de Sorrentino intitulé Il divo. Portrait sans fard de Giulio Andreotti, personnalité influente et sulfureuse de la Démocratie chrétienne et de la vie politique italienne pendant plusieurs décennies, ce film de 2008 comprenait une longue séquence où celui qui fut notamment surnommé Belzébuth ou l’Inoxydable, marchait dans une ville, la nuit. En projetant sur les façades une ombre digne de celle de Nosferatu, le vampire de Murnau.
Le président a aussi un surnom. Il l’apprend de la bouche d’un de ses proches qui le lui a longtemps tu. De Santis, c’est… Béton armé. Parce que cet homme-là ne laisse rien voir de ses pensées et de ses émotions. Justement La Grazia va quasiment décrypter comment ce politique souffre d’avoir perdu la femme qu’il aimait, cette Aurora qui le subjugua tout jeune et dont il n’arrive toujours à surmonter la perte. Même si cet amoureux connaît le doute et la jalousie. Car il est convaincu qu’Aurora l’a trompé. Et il ne supporte toujours pas de ne pas savoir qui est responsable de son infortune. Même sa vieille amie Coco Vallori le prévient : elle ne dira jamais rien.
Si La Grazia est un film sur l’amour (De Santis aime sa fille et son fils, tout comme il accepte le fossé générationnel qui les sépare. Il aime le droit pénal, qu’il a étudié toute sa vie), c’est aussi fondamentalement une réflexion sur la solitude, le doute et la nécessité de l’accepter, sur aussi la responsabilité, un devoir qui devrait définir celles et ceux qui nous gouvernent.
Entièrement fictif mais très réaliste, cet hôte du Quirinal auquel sa fille reproche de tout garder à l’intérieur, va « monter au front ». Sur les deux dossiers de grâce et sur la loi sur l’euthanasie. Un cheval agonisant dans une carrière fendra la rigide armure de ce juriste austère qui se dit dit « seul, vieux, fatigué et inutile ». Tout comme une visite en prison lui fera dire : « J’ai vu la vérité de près. Le droit ne nous l’a montrée que de loin. »
Si La Grazia se présente d’abord sous des dehors sévères (De Santis est un homme sage, prudent et responsable), la fantaisie, on l’a dit, va se glisser dans les plis de cette aventure intime. Il en va ainsi de la visite du président portugais sous une pluie battante ou celle, fascinante, d’une ravissante présidente balte en passant par la confession à un souverain pontife noir et… motocycliste ou la soirée avec des vétérans de l’armée de montagne chantant la bravoure alpine. Et que dire de la nouvelle appétance du président pour le rap !
« A qui appartiennent nos jours ? Tâchons de le savoir » interroge volontiers De Santis qui avoue s’endormir quand il prie et qui se navre de ne jamais rêver…
C’est un grand Toni Servillo qui se glisse dans la peau de ce type faussement ennuyeux et brillamment intelligent. Complice au long cours de Sorrentino (Andreotti dans Il divo, c’était déjà lui), le comédien italien parvient remarquablement à rendre proche ce personnage qui vit en apnée, dans un calme sous lequel tout s’agite.
Evoquant le pouvoir, Victor Hugo disait : « Pouvoir, vouloir, savoir, trois mots qui mènent le monde. » C’est aussi de cela dont parle Sorrentino.
LA GRAZIA Comédie dramatique (Italie – 2h12) de Paolo Sorrentino avec Toni Servillo, Anna Ferzetti, Orlando Cinque, Massomi Venturiello, Milva Marigliano, Giuseppe Gaiani, Giovanna Guida, Alessia Giuliani, Roberto Zibetti, Vasco Mirandola, Linda Messerklinger, Rufin Doh Zeyenouin. Dans les salles le 28 janvier.
Le Reichsmarshall hitlérien et le danseur mexicain 
MAL.- 7 mai 1945. Dernier jour de la guerre. Un GI’s pisse sur une croix gammée. Parmi les civils en déroute, une luxueuse voiture avance doucement. Les soldats américains la mettent en joue. Le chauffeur agite un chiffon blanc. Hermann Göring, le bras droit d’Hitler, sort du véhicule en grand uniforme. Le dignitaire nazi lance : « Mes bagages sont dans la voiture… » Très loin de là, répondant à ceux qui disent qu’il faut passer ces nazis par les armes, Robert H. Jackson, juge à la Cour suprême, favorable à un procès, estime : « Le monde doit savoir ce que ces hommes ont fait… » En Allemagne, le psychiatre américain Douglas Kelley est mandaté pour évaluer la santé mentale des hauts dignitaires nazis afin de déterminer s’ils sont aptes à être jugés pour leurs crimes de guerre…
Avec Nuremberg (USA – 2h28. Dans les salles le 28 janvier), l’Américain James Vanderbilt signe son second long-métrage après une belle carrière comme scénariste sur des films comme Zodiac, The Amazing Spider-Man, Murder Mystery, Bienvenue dans la jungle, The Losers, White House Down, La prophétie de l’horloge ou Suspiria. Dans ce film historique, il s’attache évidemment au fameux procès de Nuremberg (novembre 1945-octobre 1946) qu’il condense en deux heures mais en montrant notamment six minutes du documentaire Nazi Concentration Camps (présenté comme preuve par l’accusation américaine) qui bouleversa par sa révélation en images de la machine de mort nazie.
Pourtant ce qui intéresse, ici, au premier chef, le cinéaste, c’est bien l’affrontement, sur fond d’exploration psychiatrique, entre Douglas Kelley, le shrink new-yorkais et un Reichsmarschall emprisonné, comme d’autres dignitaires nazis (Ley, Streicher, Dönitz apparaissent brièvement) dans un hôtel de Bad-Mondorf d’où il pense bien sortir libre un jour.
Passablement « excité » à l’idée de rencontrer un « client » hors du commun, Kelley va rapidement se retrouver pris dans une bataille psychologique aussi fascinante que terrifiante. Car Göring, très sûr de son « génie », est un manipulateur hors de pair. Dissertant sur son « honneur de soldat », il sait qu’il joue très gros mais il est convaincu qu’il va prendre l’ascendant sur Kelley et surtout affronter victorieusement « Justice » Jackson, le procureur américain, convaincu même de trouver dans le procès, un tribune pour défendre ses idées. Face à un nazi matois qui affecte de ne pas comprendre l’anglais (« pour se donner le temps de peaufiner sa réponse », flaire Kelley), le psychiatre va d’abord essayer de comprendre ce qui distingue les nazis de nous. Et si ces monstres étaient aussi « normaux » que nous ?

« Nuremberg »: les procureurs Maxwell-Fyfe (Richard E. Grant) et Jackson (Michael Shannon) avec le Dr Kelley. DR
Tandis que Göring plastronne et réussit même à amadouer Kelley en lui faisant porter des lettres à sa femme et à sa fille, c’est une profonde colère qui s’empare de Kelley, contre Göring, contre lui-même, mais aussi contre un monde qui a pu laisser se produire de telles horreurs.
Pour porter ce face-à-face dans le décor d’une cellule, Vanderbilt se repose sur deux acteurs de talent. Russell Crowe (Oscar en 2000 pour Gladiator) est un Göring inquiétant par sa rondeur même. Rami Malek (Oscar en 2019 pour Bohemian Rhapsody) est un Kelley volontiers à fleur de peau. Enfin Michael Shannon incarne, avec sobriété, le procureur Jackson.
En étudiant Göring, Douglas Kelley (1912-1958) avait aussi l’idée de tirer un best-seller de cette rencontre. Le nazi le mouchera en lançant : « Je suis le livre. Vous n’êtes qu’une note en bas de page ».
Rentré dans son pays, le psy n’a eu de cesse d’alerter les Américains des risques qu’ils encouraient s’ils se laissent aller eux-mêmes à développer des idéologies comme le nazisme car il était convaincu que les dignitaires qu’il a côtoyés et examinés étaient des hommes comme les autres. Eprouvé par l’échec de son livre, Kelley sombra dans la dépression avant de mettre fin à ses jours. Comme Göring à la veille de sa pendaison. Une écriture bien conventionnelle mais un film nécessaire par ces temps sombres…
VIOLENCE.- Quelque part aux Etats-Unis, un gros semi-remorque stationne au bord d’une route. La nuit tombe et, dans le noir, on entend de faibles cris. « Laissez-nous sortir ! » Lorsque les portes s’ouvrent, on aperçoit des corps couchés. Sortant du camion, un type fuit dans la campagne. Apercevant un diner, il se précipite sur un verre d’eau mais on le chasse sans ménagement. En stop, ce jeune homme rejoint San Francisco où il va sonner à la porte d’une belle demeure blanche. Il trouve les clés, entre, ouvre le frigo, dévore quelques myrtilles alors que la porte s’ouvre. Une belle jeune femme interroge : « T’es venu comment ? » avant de partager une forte étreinte avec lui…
Jennifer McCarthy promet : « Je veux m’occupez de toi ! » Mais ce n’est pas le même son de cloche qui règne du côté de la fondation McCarthy que préside le riche père de Jennifer. Ainsi Jake, le frère aîné, remarque : « On devrait financer des Américains… » Comme une réponse à sa sœur décidée à soutenir son jeune amant. Car Fernando Rodriguez, talentueux danseur de ballet originaire du Mexique, rêve de reconnaissance internationale et aussi d’une vie meilleure aux États-Unis.
Convaincu que sa maîtresse, Américaine mondaine et philanthrope influente, l’aidera à réaliser ses ambitions, il a quitté clandestinement son pays.
Pour Dreams (USA – 1h 38. Dans les salles le 28 janvier), son dixième film, le cinéaste mexicain Michel Franco, rendu célèbre en 2012 avec Despues de Lucia, souhaitait proposer une réflexion sur le pouvoir, la violence et la cruauté. Et il apparaît clairement que ce sujet est d’une vibrante actualité dans l’Amérique d’aujourd’hui. Les premières séquences du film sont d’ailleurs certainement représentatives de cette situation. Mais Dreams va ensuite prendre la forme d’un drame familial où s’affrontent Fernando et Jennifer. L’arrivée du jeune danseur bouleverse le monde soigneusement construit de Jennifer. Elle est prête à tout pour protéger leur avenir à tous deux, mais ne veut rien concéder de la vie qu’elle s’est construite. Quant à Fernando, s’il se trouve bien avec cette femme plus âgée que lui et s’il aime à partager des jeux érotiques, son désir de gravir les marches de la notoriété le pousse à se montrer, trouver des engagements à la scène et à sortir de l’ombre dans laquelle Jennifer voudrait le garder… « Tu as peur d’être vue avec moi ! » lance Fernando.
En développant les conflits intérieurs qui agitent ses deux personnages centraux, Michel Franco semble diluer son propos sur les inégalités sociales et le drame d’un immigrant même si, in fine, par un rebondissement qu’on se gardera de révéler ici, le couple sera terriblement secoué…
Dreams est le second film que Michel Franco a tourné avec Jessica Chastain après Memory en 2023. Avec énergie (elle a deux scènes de sexe explicite à jouer), la comédienne américaine, également productrice du film, incarne cette Jennifer à laquelle son père lance : « Que tu aides des immigrés, entendu mais il y a des limites ! ». Face à la rousse star américaine (Oscar 2013 pour Zero Dark Thirty), c’est le danseur de ballet mexicain, actuellement à l’American Ballet Theatre de New York, Isaac Hernandez qui joue Fernando dont l’existence passe par des motels où il fait le ménage et les scènes où il montre ses talents de soliste dans Le lac des cygnes de Tchaïkovski ou Roméo et Juliette de Prokofiev.
Même si la police de l’immigration est bien là en toile de fond, on attend encore le film sur l’ICE. Dreams avec un D comme décevant.











































