Victor Hugo, Alfred Hitchcock et aussi des balles jaunes et orange
PERE.- Robert Zucchini a tout d’un homme ordinaire. D’ailleurs, il va, tous les matins, à la boulangerie de son quartier parisien pour s’acheter son petit pain. Mieux, il bavarde avec la boulangère et sa jeune stagiaire. Mais quand Zucchini franchit les portes du théâtre, c’est un autre personnage qui naît ! Un comédien habité par l’oeuvre de Victor Hugo. Chaque soir, il remplit la salle et comble les spectateurs en leur transmettant son amour des mots. Parlant de la perte de Léopoldine, la fille de 19 ans ou évoquant avec fougue Booz endormi… « Ruth songeait et Booz dormait ; l’herbe était noire ;
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;
Une immense bonté tombait du firmament ;
C’était l’heure tranquille où les lions vont boire. »
Pourtant l’acteur semble aussi traîner une douce mélancolie lorsqu’il n’est pas en scène. Un jour, il apprend la disparition de celle qui fut autrefois sa femme et la mère de Lisbeth, cette fille qu’il a complètement perdu de vue. Et si c’était enfin le moment de renouer le lien ? Et si, pour une fois, aimer valait mieux qu’admirer ?
Victor comme tout le monde (France – 1h28. Dans les salles le 11 mars), c’est de l’absolu sur-mesure pour Fabrice Luchini, présent constamment à l’image. Du personnage de Robert Zucchini, le réalisateur Pascal Bonitzer dit : « Ce n’est pas Fabrice. C’est un personnage issu d’un monde parallèle. À la fois complètement lui et pas du tout. Il faut d’ailleurs dire un mot sur le spectacle qu’interprète Zucchini. Parce que l’on pourrait croire que le scénario a été écrit à partir du spectacle que Fabrice fait sur Hugo. Alors que c’est le contraire. Au moment de l’écriture du scénario, ce spectacle d’ailleurs prodigieux n’existait pas encore…. » Mais, et ce serait dommage, le film ne se prive pas de se servir des représentations de Fabrice Lucchini au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Différentes soirées ont été enregistrées. Des moments spécifiques du spectacle, plus ou moins en rapport avec la fiction, ont été mêlés à des scènes écrites dans le scénario comme celle où Zucchini paraît sur le point de perdre la maîtrise de sa représentation, notamment à cause d’incidents comme la survenue de Lisbeth parmi les spectateurs.
Dans cette histoire écrite par Sophie Fillières avant sa disparition prématurée en 2023, Robert Zucchini est à la fois un petit peu Fabrice Lucchini et en même temps pas du tout lui puisqu’il s’agit bien d’une fiction. C’est justement ce jeu qui donne tout son charme à Victor comme tout le monde. Les fans de Fabrice Lucchini trouveront, ici, de quoi satisfaire leur passion et il en va probablement de même pour les amateurs de Victor Hugo. Auquel Zucchini/Lucchini rend un bel hommage quasiment lyrique.
Au final, voici un film en trompe-l’œil, un feuilleté temporel et imaginaire où les fictions s’interpénètrent. Entre Hugo et Zucchini, passé et présent, fantasmes et réalité, deux hommes perdus, chacun à leur manière, apparaissent drôles et mélancoliques, tendres et âpres. Et c’est touchant à souhait.
SUSPENSE.- François Tarnowski est écrivain et, dans son bel appartement parisien, il sort de son pyjama pour endosser les moustaches et les tenues 19e siècle de son personnage principal, le marquis de la Rose, qui croise le fer avec de sombres individus. Sa compagne, Colette Courreau, enseigne le cinéma à la Sorbonne et s’est imposée comme une spécialiste de l’oeuvre d’Alfred Hitchcock. Un jour, un nouveau voisin s’installe en face de chez eux, un étage en-dessous. Yann Kerbec est un acteur qui joue Shakespeare dans un théâtre du 13e arrondissement. Ils invitent ses nouveaux voisins à une représentation de son Hamlet. Colette est ravie. François ronchonne. Les choses vont prendre une inquiétante tournure lorsqu’à sa fenêtre sur cour, Colette voit Kerbec menacer et frapper sa femme…
Evidente déclaration d’amour au cinéma, Le crime du 3e étage (France – 1h44. Dans les salles le 11 mars) est un joyeux exercice de style. Avec ses fulgurances bienvenues et, évidemment, ses limites.
« Comme dans tous les films qui mélangent plusieurs genres, dit le cinéaste, la complexité de ce projet a été surtout de bien doser l’humour, le suspense et la comédie romantique, ne pas privilégier un genre plus qu’un autre et trouver les bonnes transitions. Je me suis toujours senti plutôt à l’aise dans la tragi-comédie, j’aime désamorcer le drame par l’humour, passer du chaud au froid, mais là, la difficulté était d’y ajouter en plus une dose de suspense à la Hitchcock. »
De fait, le huitième long-métrage de Rémi Bezançon après de jolis moments de cinéma (Ma vie en l’air en 2005, Le premier jour du reste de ma vie en 2008 ou Le mystère Henri Pick en 2019), se veut un jeu de piste qui repose sur le fameux Fenêtre sur cour (1954). Un film-culte dans lequel Sir Alfred (on le voit passer dans le film comme dans ses propres rituelles apparitions) décide de ne jamais déplacer la caméra hors de l’appartement de Jeff (James Stewart), un reporter-photographe immobilisé dans un fauteuil roulant à la suite d’un accident. Tout comme Colette Courreau, Jeff voit ou croit voir un meurtre commis dans un appartement de l’autre côté de la cour. Le crime… est donc l’occasion de multiples hommages et clins d’oeil à Hitch.
Gilles Lellouche en écrivain quelque part entre Vidocq et Agatha Christie et Laetitia Casta en enquêtrice amateure se font manifestement plaisir. Hitch disait qu’il fallait filmer les scènes d’amour comme des scènes de meurtre et inversement. Ici, l’enquête menée par François et Colette va leur permettre de sortir de leur routine quotidienne et de donner un nouvel élan à leur couple.
Hitch, toujours lui, affirmait que plus le méchant est réussi, plus le film est bon. Guillaume Gallienne se charge donc de faire de son Kerbec un type suffisamment inquiétant. Quant au moment où François s’en va visiter l’appartement de Kerbec, c’est une séquence palpitante en forme de précis sur la manière dont Hitchcock considérait le suspense… Sympa.
PERIPLE.- A treize ans, Felice Milella, est un gamin qui tape durement dans la balle de tennis. Mieux (ou pire…), il porte aussi sur ses épaules les espoirs de Pietro, son père, ingénieur des télécoms, qui a tout imaginé pour que son fils devienne une star de la terre battue. Après des années d’entraînement intensif et de discipline stricte, l’heure est venue pour Felice de participer à des tournois nationaux de tennis. Pour maximiser les chances du gamin, son père le confie à Raul Gatti, qui se présente comme un ancien champion qui a tutoyé autrefois les sommets des compétitions nationales.
Nous sommes à la fin des années 80 (la b.o. aligne des titres eighties), c’est l’été et le temps des tournois. Quittant le cocon familial, « Feli » part sur les routes avec son nouveau coach. Pietro Milella, qui a mis tous ses moyens dans la rétribution de Gatti, tambourinait toujours : « Pas de risque, du jeu simple » tout en alignant les codes pour toutes les situations de jeu. « Les gosses de riches, c’est joli. Nous, c’est efficace… » Raul Gatti, lui, voit les choses de manière beaucoup plus libre. « Tu t’éclates comme ça ? » demande-t-il à un Felice très appliqué. Et puis si, avant de jouer au tennis, le gamin devait d’abord goûter aux bonnes choses de l’existence ? Raul ne répète-t-il pas : « La vie nous sourit ».
Avec Il maestro (Italie – 2h05. Dans les salles le 11 mars), le réalisateur Andrea Di Stefano voulait, dit-il, « célébrer les mentors imparfaits, des figures marquées par des passés douloureux, mais avec un grand cœur, capables de nous ouvrir les yeux et de changer nos vies… »
A la suite de « Feli » et de Gatti, le cinéaste italien, pour sa quatrième réalisation (après Paradise Lost en 2014, The Informer en 2019 et Dernière nuit à Milan en 2023) a donc imaginé une comédie « à l’italienne » dans la mesure où elle fait parfois songer aux Vitelloni felliniens (1953) ou plus évidemment encore au Fanfaron (1962) de Dino Risi. De fait, Raul Gatti, hâbleur aussi paumé que dépressif, a parfois les traits du Cortona incarné par Vittorio Gassman. Comme lui, Gatti est un dragueur joli coeur qui a tout raté. Pierfrancesco Favino, vu dans Romanzo criminale mais aussi dans Le comte de Monte Cristo, lui apporte une fragilité pathétique bienvenue.
Cependant Il maestro oscille entre le film de sport avec les sacrifices et la difficile ascension d’un jeune talent (Tiziano Menichelli) et le portrait d’un individu quasiment au bout du rouleau qui va croiser, sur son chemin, des personnages, et notamment des femmes (son ex-entraîneure, ses ex-compagnes), qu’il a clairement déçues… Même s’il y a de jolis moments dans ce périple, on reste pourtant sur notre faim.
BASKET.- Personne n’aurait parié sur Jérémy Medjana, coincé derrière le comptoir d’un vidéo club à Amiens, ou sur Bouna Ndiaye, lorsqu’il faisait des ménages à l’aéroport d’Orly. Sans contacts, sans argent et avec un niveau d’anglais plutôt approximatif, rien ne les prédestinait à devenir des agents qui comptent dans la NBA, la prestigieuse ligue américaine de basket-ball professionnel. Et pourtant ! Les deux amis croient à leur bonne étoile et plus encore à leur rêve américain. Malgré les obstacles, multiples et de taille, ces deux-là s’accrochent. Bien sûr, personne ne les attend outre-Atlantique. Et les agents de joueurs du cru sont plus enclins à les arnaquer qu’à leur faciliter la tâche. Mais le tandem a des atouts dans ses manches, y compris des joueurs français de talent. Reste maintenant à leur faire passer les fameuses « Drafts », ces moments annuels tant attendus où les franchises NBA sélectionnent des jeunes joueurs universitaires ou étrangers pour renforcer leurs effectifs…
Le rêve américain (France – 2h01. Dans les salles le 18 février) raconte une histoire vraie, celle de Bouna Ndiaye et Jérémy Medjana, deux agents de basket partis de rien et devenus en une quinzaine d’années, avec leur société Comsport, les premiers pourvoyeurs de talents français pour la NBA.
Connu pour des films comme Les gamins (2013), Robin des Bois, la véritable histoire (2015) et Play (2019), Anthony Marciano s’est donc emparé de cette belle histoire de réussite pour donner ce qui est, de toute évidence, un pur feel good movie doublé d’un joyeux buddie-movie. Le film fait en effet la part belle à deux personnages qui passent par tous les stades de la dépression (ils installent leur « bureau » à l’arrière d’un pressing chinois) comme de l’optimisme dans la poursuite d’un plan qui consiste tout bonnement à « exister » dans l’univers et le business (qu’on sent féroce) de la NBA.
Pour cela, le cinéaste peut s’appuyer sur deux comédiens qui se donnent comme… des basketteurs sur un plateau de NBA. On a nommé Jean-Pascal Zadi et Raphaël Quenard qui portent Bouna et Jérémy avec verve tant dans leurs moments de grande naïveté que de belle exaltation. Les films sur ou autour du sport ne sont pas toujours de longs fleuves tranquilles. Si Marty Supreme est un succès, le Mercato avec Jamel Debbouze fut un rude échec…
On prend plaisir à suivre cette histoire dans laquelle on croise Nicolas Batum ou Rudy Gobert (enfin, les acteurs qui les incarnent) et où l’on aperçoit in fine l’ombre d’une star surnommée Wendy. Un success-story française ! Parce que «le bambou qui flanche est plus fort que le chêne qui résiste», non ?








