Des yaourts bio et des flics bas du front
NÉGOCIATION.- « Trente minutes, les gars ! » Chez Derval, un centre commercial de province, c’est l’heure matinale où le personnel achève de charger les rayonnages. Audrey Dumont, cheffe de rayon, travaille aux yaourts… Elle suit aussi de près le travail de son frère Ronan qui, avec les 72 vaches de sa ferme, produit des yaourts bio… Et voilà qu’Audrey se retrouve propulsée à la centrale d’achat de son enseigne afin d’y défendre la filière bio et locale. Alors qu’elle fait équipe avec Bruno Fournier, un négociateur aux méthodes redoutables, Audrey, forte de ses convictions et prête à se battre pour elles, découvre un système impitoyable.
Assurément, Anthony Déchaux, dont La guerre des prix (France – 1h36. Dans les salles le 18 mars) est le premier long-métrage, apprécie le cinéma de Stéphane Brizé, le réalisateur de la « trilogie » La loi du marché (2015), En guerre (2018) et Un autre monde (2021). Et sans doute aussi, y a-t-il une source d’inspiration du côté d’un film comme Petit paysan (2017)… Car voici un film qui mêle, dans une veine très réaliste, les enjeux contemporains de la paysannerie française et, ceux, aussi méconnus que complexes, des grands groupes de l’agro-alimentaire.
Evoquant la naissance de son projet, le cinéaste se souvient : « En tant que comédien, je fais régulièrement des interventions de théâtre en entreprise pour y jouer des saynètes et animer des débats avec les salariés. Un jour, je me suis retrouvé à participer au séminaire annuel des acheteurs d’une enseigne de grande distribution. J’ai encore mot pour mot la formule d’introduction du directeur : « si on est réunis aujourd’hui dans cette salle, c’est pour savoir qui sont les requins et qui sont les requins-tueurs. Et nous, les requins, on n’en veut pas, ce qu’on cherche, ce sont les requins-tueurs ». Les interventions se sont enchainées tout au long de la journée dans la même veine. J’étais abasourdi par ce ton aussi décomplexé : « on veut du sang » ; « si un fournisseur sort content de sa négo, c’est que vous n’avez pas fait votre boulot » ; « le win-win, ça n’existe pas » … Il y avait là des centaines de personnes, et personne ne réagissait. Je suis sorti en me demandant ce que pouvaient bien penser tous ces gens : est-ce qu’ils sont tous ok avec cette logique, est-ce qu’ils ont le choix, est-ce que ça fait partie du folklore ? Le monde de l’entreprise, je le connais, j’ai évolué dedans pendant un temps, je sais qu’il peut être dur et violent. Mais là, c’était tout autre chose, je n’avais jamais entendu de tels discours… »
En s’appuyant sur les codes du thriller, ce sont donc ces méthodes que raconte La guerre des prix. Avec, au coeur du propos, cette fille d’agriculteurs passée dans la grande distribution parce qu’elle n’avait pas envie de vivre ce qu’avaient enduré ses parents. Et que son frère vit encore. Mais l’univers de la centrale parisienne n’a rien, non plus, d’un long fleuve tranquille… Loin s’en faut.
Anthony Déchaux dit que son film n’est pas « un documentaire mais une fiction documentée ». De fait, même si on saisit pas tout dans ces négociations entre distributeur et fournisseurs, on mesure aisément que tous les coups sont permis. Et qu’il s’agit de frapper fort. Pour dire le vrai, on a parfois l’impression de voir s’affronter des mafieux de la meilleure eau. Quant à la box étanche dans laquelle se mènent les tractations, elle a tout des salles d’interrogatoire du FBI. Mais sans la glace sans tain. Quant au « code noir » (la menace de déréférencement complet), il a de singulières allures de racket.
Avec une belle énergie même si son personnage finit par douter, Ana Girardot se glisse avec aisance dans la peau d’Audrey Dumont. A ses côtés, l’excellent Olivier Gourmet compose, avec Bruno Fournier, un négociateur sans états d’âme qui lâche un « A la fin, c’est toujours une question d’argent » qui résume le fond du problème. En sortant de la salle, on a des frissons à l’idée d’aller dans une grande surface… A voir !
EIGHTIES.- Johnny Lansky est tombé. Mais ce n’est pas au champ d’honneur de la police nationale. Flic, Lansky l’était assurément mais c’était aussi une parfaite crapule qui en croquait allègrement avec les dealers qu’il devait traquer. Mais voilà, le mythique Lansky à force de pousser le bouchon trop loin, s’est fait fumer. Fin de parcours sur le marbre d’une morgue. Où son fidèle copain Yvon Kastendeuch pleure toutes les larmes de son corps. Tout en décidant de faire payer les auteurs du crime. Car Lansky, comme il est dit dans son oraison funèbre, était un vrai flic. Il buvait, fumait et roulait vite…
Cependant, pour contrer les méthodes « à l’ancienne » d’Yvon, son supérieur le propulse à la tête de Police Flash 80, une « unité d’élite » où il devra faire équipe avec Guilaine Roblot-Bernard, major de sa promo à l’école de police et… mère surmenée, Marfoud, un geek du minitel et Roberto, l’infiltré à la coupe mulet. Ensemble, ils vont tenter de démanteler un trafic de drogue qui se cache derrière les activités culturelles d’une MJC dirigée par le sémillant mais un peu trop charmant Luc Le Timal…
Avec Police Flash 80 (France – 1h21. Dans les salles le 18 mars), Jean-Baptiste Saurel signe une comédie policière vintage qui se déroule au mitan des années 80 alors que le trafic de drogue prend une réelle ampleur dans la capitale. Il lorgne pour cela du côté des films que Belmondo et Delon tournaient à cette époque-là. Un temps où les poulets avaient le calibre bien coincé dans la ceinture du jeans…
En racontant les aventures d’une brigade très improbable, le cinéaste s’amuse évidemment à faire des digressions sur notre époque. « Vous verrez, dit un flic, un jour, il y aura des guetteurs sur le toit des barres pour prévenir les dealers au bas des immeubles de l’arrivée de la police… »
Tout cela supposait un gros travail de reconstitution. Les décorateurs, les costumiers, les accessoiristes, le maquillage, les coiffeurs avaient du pain sur la planche et ils s’en sortent à leur avantage. Evidemment, la bande-son du film est au diapason avec Nuit sauvage (« La nuit est chaude… ») des Avions, Paris Latino de Bandolero, Kolé Séré de Philippe Lavil, Etienne Etienne de Guesch Patti, Pas toi de Jean-Jacques Goldman ou Le lac du Connemara de Michel Sardou, le chanteur préféré d’Yvon Kastendeuch…
A propos de ce film allègre et marrant, Thomas Ngijol, père de l’idée originale, co-scénariste et interprète de Luc Le Timal, explique : « Ce projet, c’est une espèce de fantasme de jeunesse. J’ai toujours voulu créer un film de flics qui chassent un grand méchant et veulent éradiquer le fléau de la drogue. C’était le grand sujet des années 80, les intrigues terroristes n’existaient pas. »
Le grand plaisir de ce film jubilatoirement rétro, c’est évidemment de voir le brillantissime François Damiens en beauf complet, flic pourri et inconscient qui, à propos de son usage du code de déontologie, affirme qu’il « se torche avec… » Au grand dam de Guilaine (Audrey Lamy), Roberto (Xavier Lacaille) et Mafoud (Brahim Bouhlel) sans oublier Philippe Rebbot en commissaire bien ripou… Joyeusement ringard et pas mal nostalgique !




