UNE PLONGÉE DANS LES IMAGES ET L’ARCHITECTE DE MITTERRAND
DOSSIER 137
Dans un bureau anonyme, un homme, le visage fermé, regarde un écran avec des images de manifestation à Paris. Mouvement de foule et intervention des forces de l’ordre. En décembre 2018, le mouvement des gilets jaunes a pris une ampleur considérable. Sur les images, un CRS casqué. On voit bien son visage. « Vous vous reconnaissez ? » demande le commandant Stéphanie Bertrand, enquêtrice à l’IGPN, la police des polices… Après La nuit du 12 (2022), évocation d’un féminicide épouvantable et non résolu, Dominik Moll se penche sur une facette plutôt méconnue de la police avec l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) qui regroupe des policiers enquêtant sur d’autres policiers. Le cinéaste s’intéresse donc aux tensions autour de ces hommes et ces femmes dans une position inconfortable, mal vus, souvent méprisés et parfois détestés par leurs collègues, tout en étant critiqués par certains médias qui leur reprochent d’être juge et partie. Ce sont encore des images, filmées par des smartphones, par des médias, par des caméras de surveillance qui vont servir de base à une nouvelle enquête ouverte à l’IGPN. Un jeune type de 20 ans a été grièvement blessé par un tir de LBD, un lanceur de balles de défense. Dominik Moll a imaginé une fiction nourrie de plusieurs affaires réelles. Notamment celle d’une famille venue de la Sarthe pour la défense des services publics et dont le plus jeune fils a eu la main mutilée par une grenade de désencerclement. Le commandant Bertrand va plonger dans ces images qui sont souvent la seule manière de faire progresser l’enquête, de retrouver des témoins des faits, d’entendre des policiers, forcément rétifs à reconnaître leurs responsabilités et plaidant l’épuisement tout comme la pression du gouvernement et des autorités, face à un chaos, un chienlit inacceptables. Dossier 137 fonctionne comme un vrai thriller mais c’est presque aussi un « documentaire » avec, par exemple, le poids de la procédure, la rédaction des procès-verbaux, les réquisitions… En rassemblant les pièces du dossier, en confrontant des versions, Stéphanie et son équipe cherchent à découvrir ce qui s’est réellement passé, un soir, à quelques pas des Champs-Élysées. Dans un monde très polarisé et souvent qualifié d’irréconciliable, Dossier 137 pose la question du point de vue. Et interroge la nécessité de se mettre à la place de l’autre, d’envisager son point de vue! Primé du César de la meilleure actrice, Léa Drucker est indiscutablement le remarquable personnage pivot du film. Il faut plonger sans délai dans ce dossier ! (Blaq Out)
L’HOMME DE LA GRANDE ARCHE
En 1982, François Mitterrand lance un concours d’architecture anonyme sans précédent pour la construction, du côté de la Défense, d’un édifice emblématique dans l’axe du Louvre et de l’Arc de Triomphe… A l’Elysée, on lui présente une maquette et le président observe : « C’est très beau !» Lorsque les résultats du concours sont annoncés, la stupéfaction est générale. Mais qui est donc cet architecte danois de 53 ans nommé Johan Otto von Spreckelsen ? C’est ce Spreckelsen, accompagné de son épouse, qui débarque dans la capitale pour s’atteler au plus grand chantier de l’époque. L’architecte entend bien bâtir sa grande arche, qu’il nomme Le cube, telle qu’il l’a imaginée mais ses idées et sa radicalité vont très vite se heurter à la complexité du réel et aux aléas de la politique. L’inconnu de la grande arche raconte une page des années Mitterrand. En adaptant le roman La grande arche de Laurence Cosse, paru en 2016 chez Gallimard, Stéphane Demoustier invite le spectateur à se glisser dans les arcanes d’un chantier pharaonique. Mais il montre surtout un Spreckelsen confronté, à travers Mitterrand, même lorsqu’il est invisible, à un fonctionnement politique et technocratique. De là dire comme l’architecte, qu’il se sent cerné par les gangsters et les menteurs… En s’appuyant sur le décalage de plus en plus grand qui s’instaure entre l’architecte danois et le monde qui l’entoure, depuis Subilon, le haut fonctionnaire en charge du dossier, à l’architecte français Paul Andreu, maître d’oeuvre de réalisation, le cinéaste construit une fable moderne parfois cinglante, parfois ubuesque, toujours palpitante et qui nous maintient agréablement en haleine. Et lorsque la cohabitation s’en mêle (avec le délicieux Juppé en ministre du budget), Spreckelsen finit par rendre son tablier… Devenu enseignant, l’architecte soupire, las, à une étudiante : « Ce n’est plus mon cube… » L’inconnu de la grande arche est aussi réussi sous l’angle de la reconstitution historique des années 80. Par sa démesure, l’arche finit par écraser Spreckelsen. Le film a recours à des effets spéciaux qui ont permis d’animer des photographies et, en somme, à faire rentrer le film dans les images d’archives. Michel Fau est un étonnant Mitterrand volontiers marmoréen. Xavier Dolan est Subilon et Swann Arlaud incarne Andreu. Enfin Sidse Babett Knudsen (la fameuse série Borgen) et Claes Bang (vu dans The square de Ruben Ostlund) forment le couple danois. Quant à la fin, dans un cimetière sous la pluie, elle est émouvante ! (Le Pacte)
LES CHEVAUX DE FEU
Dans un village houtsoule des Carpates ukrainiennes, dans la seconde moitié du 19e siècle, le père du jeune Ivan se bat, après la messe, avec un homme qui le tue. Ivan se lie avec Maritchka, la fille de l’homme qui a tué son père. Devenus adultes, les deux amoureux décident de se marier malgré la haine des deux familles. Mais Ivan doit d’abord aller travailler à l’alpage et demande à Maritchka de l’attendre. Un jour, celle-ci, qui garde des moutons, tente de sauver un agneau. Malheureusement, elle tombe dans un torrent et se noie. Ivan devient très solitaire, bourru et malade. Il décide, après une longue période, de recommencer sa vie en se mariant avec Palagna. Bonheur de courte durée, car Ivan continue à rester obsédé par le souvenir de Maritchka, et Palagna, après avoir prié pour sauver leur mariage et avoir un enfant, se console avec Youra, le sorcier du village. Dans une taverne, les rivaux se rencontrent et se battent, Ivan reçoit un coup de couteau. Il déambule jusque dans la forêt, où il ressent la présence de l’esprit de Maritchka. Il voit son image pâlie, elle touche sa main, et Ivan meurt. Le village lui consacre alors des obsèques traditionnelles. A contre-courant du cinéma soviétique officiel de l’époque, Sergueï Paradjanov signe, en 1965, en adaptant une nouvelle de l’écrivain ukrainien Mykhaïlo Kotsioubynsky, l’une des œuvres cinématographiques majeures du 20e siècle qui s’imprègne du folklore des Carpates et stupéfie toujours par sa modernité. Ce qui fait en effet la force de ce film, ce sont ses mouvements de caméra déjantés, tordus en tous sens, s’enchaînant avec une rapidité folle. Un épatant travail sur l’image à mettre au crédit du chef opérateur Youriï Illienko. Disponible pour la première fois en Blu-ray et présenté dans une nouvelle restauration 4K, voici une sublime variation au lyrisme échevelé sur Roméo et Juliette tournée en Ukraine en langue houtsoule, Le film marque l’avènement d’un cinéma soviétique ouvertement poétique et formaliste, révélant au monde un immense réalisateur en la personne de Sergueï Paradjanov. Sa caméra virevoltante, ses tableaux aux couleurs vives, puisant dans la tradition picturale ukrainienne, font des Chevaux de feu une célébration vivante de la beauté du monde et de l’art. Dans les suppléments, on trouve Caméra émotion (33 mn), un entretien inédit avec Daniel Bird, écrivain, réalisateur et spécialiste du cinéma d’Europe de l’Est qui note : « La caméra émotion est dynamique. Elle bouge, elle occupe des positions qui sont humainement impossibles. Elle est, comme son nom l’indique, expressive. ». Paradjanov, le dernier collage (1995 – 68 mn) est un hommage réalisé par Rouben Kevorkiantz et Krikor Hamel au cinéaste plasticien à travers les réminiscences d’un parcours difficile. L’amour, la mort, l’exil, les amis et les villes où il vécut (Tbilissi, anciennement Tiflis, Kiev, Erevan) constituent sept récits de la vie tumultueuse de Paradjanov, qui lèvent le voile sur de nombreux fragments inédits de son œuvre. Enfin Les mains d’or (1960 – 36 mn), réalisé par Sergueï Paradjanov, Oleksandr Nikolenko et Oleksii Pankratiev évoque les activités des artisans folkloriques ukrainiens, qui créent de véritables chefs-d’œuvre de l’art. (Carlotta)
LES MAUVAIS COUPS
Milan et Roberte sont mariés depuis dix ans. Depuis que Milan s’est retiré de l’univers de la course automobile à la suite du décès de son meilleur ami, rien ne va plus entre eux. Réfugié dans un domaine enfoui dans la campagne bourguignonne, ce couple fusionnel, après avoir vécu sous les feux de la notoriété, s’abîme désormais dans la solitude. Roberte, qui fut la muse dévouée et admirative mais insatiable de reconnaissance de son mari, se noie dans l’alcool pendant que Milan va chasser dans la campagne environnante. Le face-à-face est entré dans un processus de destruction réciproque. Un jour, Hélène, une jeune et jolie institutrice, arrive dans le village. La belle jeune femme va accentuer, malgré elle, le désordre du couple. Elle se lie d’amitié avec Roberte, en exacerbant les sentiments de Milan… Révélé en 1956 à l’écran comme acteur dans Un condamné à mort s’est échappé de Robert Bresson, François Leterrier passe à la réalisation en 1961. Pour son premier film, il adapte le roman éponyme de Roger Vailland qu’il co-scénarise avec l’auteur. L’histoire est largement inspirée de la vie conjugale de l’auteur avec sa première épouse. L’amour décrit par Roger Vailland est une passion dévastatrice où la femme qu’il a aimée devient un oiseau de proie redoutable au point de ressentir de la répulsion à son égard. Elle incarne, dans le livre puis dans le film, ce corbeau tué par Milan lors d’une partie de chasse. Lorsque ce dernier le ramène à Roberte, celle-ci comprend, à travers l’image de cet animal de mauvais augure, que c’est elle qu’il a tuée à travers lui. Le changement majeur de l’adaptation vient du choix du personnage principal. Le roman était l’histoire d’un homme. Avec Signoret, le film devient le drame d’une femme. Marquée par l’influence de Bresson, cette histoire de décomposition d’un couple en forme de drame hivernale (les paysages brumeux en noir et blanc sont magnifiques) est portée par un trio tragique. Si l’Américain Reginald Kernan (Milan) comme la jeune Alexandra Stewart (Hélène) sont des inconnus, Simone Signoret, lauréate de l’Oscar de la meilleure actrice en 1960 pour Les chemins de la haute ville, domine la distribution et incarne à la perfection cette femme de quarante ans qui sait que sa jeunesse est partie mais qui continue de vivre intensément. Comme le dira Milan : « Roberte est une flamme. Elle flambe. » A la sortie des Mauvais coups (présenté dans une belle édition dvd/Blu-ray restaurée), la critique unanime loua la prestation de Simone Signoret. Les Lettres françaises écrivent : « Sarcastique, ivre, déchirée, elle trouve ici son meilleur rôle depuis bien longtemps. » A (re)découvrir, ne serait-ce que pour Simone Signoret. (Pathé)
L’AUBERGE DU PECHÉ
Serveuse au café Rallier, une auberge tenue par un couple de vieux acariâtres, Gilberte rêve d’une autre vie. Lorsqu’un soir d’orage, un mystérieux voyageur pousse la porte du café (surnommé L’auberge du péché), et lui confie un sac bourré de billets de banque avant de filer et d’être assassiné devant l’établissement, Gilberte n’hésite pas à cacher son magot. Mais des types aux mines patibulaires font leur apparition. Le danger se rapproche et les choses se passent mal pour la pauvre Gilberte. Un policier en vacances, Briquet, décide d’enquêter sur l’affaire lorsque surgit Laura, la sœur jumelle de Gilberte… Sorti en 1949 et méconnu du grand public, L’auberge du péché est le dernier film de Jean de Marguenat (1893-1956) et le seul polar d’un cinéaste, jusqu’alors spécialisé dans les drames et les comédies. L’auberge du péché, qui ressort dans une belle édition dvd/Blu-ray restaurée, est une adaptation du roman policier Café noir (1947) écrit par Georges André-Cuel. Le romancier a collaboré aux dialogues du film mais de grandes différences existent entre le livre et le film. Certains personnages apparaissent tandis que d’autres disparaissent. De Marguenat a tenu à apporter une vraie touche d’originalité à chaque caractère, peignant ainsi une véritable galerie de personnages. L’inspecteur Briquet (Jean-Pierre Kérien), sérieux dans le roman, est ici moqueur et futé. Les sœurs jumelles, Gilberte et Laura, interprétées par Ginette Leclerc, l’inoubliable interprète du Corbeau de Clouzot et de La femme du boulanger de Pagnol, sont des personnages totalement effacés dans le roman. Dans le film de Marguenat, elles sont, au contraire, des femmes fortes et combatives qui décident pour elles-mêmes. Au détour d’une distribution d’une grande qualité, on y rencontre des personnages pittoresques : un juge poète et lunaire, un inspecteur énervé et jaloux, un commissaire sournois et méfiant, un notaire détective et gaffeur qui échafaude des solutions plus abracadabrantes les unes que les autres, une patronne d’hôtel truculente… Tous apportent de la légèreté au film permettant ainsi de le faire naviguer d’un genre à l’autre. À sa sortie, le film connait un beau succès public et critique. Injustement tombée dans l’oubli, L’auberge… mérite une redécouverte. (Pathé)
DANS L’INTERÊT D’ADAM
Dans le service de pédiatrie d’un hôpital public, une blouse blanche s’applique à retirer, le plus délicatement possible, une sonde gastrique à un enfant de quatre ans. Rebecca, sa mère, est à ses côtés mais elle ne peut pas rester. En effet, une ordonnance d’un magistrat ne l’autorise qu’à venir deux fois par jour auprès de son fils, le temps de lui donner à manger. Car il faut qu’Adam se nourrisse au risque de voir son état de santé sérieusement se dégrader. La blouse blanche, c’est Lucie, l’infirmière en chef du service. Elle apaise Adam et s’occupe autant de Rebecca qui dit et répète qu’elle veut rester auprès de son fils, passer la nuit auprès de lui. Autour de Lucie, on estime que Rebecca doit quitter les lieux mais Lucie tente de calmer le jeu. Dans l’intérêt d’Adam. Lorsque Rebecca décide d’enlever Adam et de s’enfuir, dans la nuit avec lui, les choses tournent mal. On avait remarqué la réalisatrice bruxellloise Laura Wandel en 2021 à Cannes avec Un monde, son premier long-métrage, qui se penchait sur le harcèlement scolaire à travers le parcours de deux enfants. Avec Dans l’intérêt d’Adam, elle immerge cette fois le spectateur dans l’univers hospitalier à travers l’existence d’une infirmière qui s’implique, sans doute au-delà de la normale, dans le « sauvetage » d’un gamin. En cela, Lucie va se heurter à sa hiérarchie. Tout bonnement parce qu’elle ne supporte pas de voir la détresse autant d’un gamin dénutri que d’une mère à la fois inquiétante et vulnérable, persuadée qu’on va lui retirer la garde de son petit Adam. Durant quelques heures, on reste au plus près du quotidien de cette infirmière qui voit passer dans son service une fratrie de quatre gamins sous le coup d’une ordonnance de placement ou encore une grande adolescente voilée qui a avorté. Avec une caméra portée, tout en mouvement, le film donne remarquablement à voir le rythme effréné du personnel soignant. Ainsi, on suit les déambulations incessantes d’une Lucie, presque en apnée, superbement incarnée par Léa Drucker dont le visage fatiguée impressionne. A ses côtés, Anamaria Vartolomei, découverte dans L’événement (2021), est Rebecca, une jeune mère à la dérive. (Memento films)
COFFRET ANN HUI
Avec plus de trente longs-métrages à son actif, Ann Hui, née en 1947, est l’une des légendes vivantes du cinéma asiatique. D’une grande diversité de genres, son œuvre porte une attention soutenue à la question de l’exil, à l’histoire et à l’identité hongkongaises, comme en témoignent les trois films réunis pour la première fois dans un beau coffret deux Blu-ray. Si Ann Hui signe un cinéma souvent formellement audacieux, elle apporte une attention particulière aux questions sociales et politiques que l’on retrouve dans presque tous ses films. Le coffret réunit trois œuvres fortes de la plus grande réalisatrice hongkongaise, ainsi son coup d’essai The Secret (1979), un polar mystique à la narration éclatée, ensuite son grand succès Boat People (1982), un drame politique présenté hors compétition au Festival de Cannes 1983 et enfin le romanesque Love in a Fallen City (1984) qui relate un pan méconnu du passé de Hong Kong avec une rare justesse. Boat People raconte, en 1978, l’histoire du photographe japonais Akutagawa qui vient faire un reportage dans la jeune République socialiste du Vietnam. Très vite, il se met à douter de ce qu’il voit : derrière l’enthousiasme de façade se cache en réalité la misère, la famine et la répression policière… Premier long-métrage d’Ann Hui, The Secret se passe dans le Hong Kong de 1970. Les corps mutilés d’un homme et d’une femme sont retrouvés dans une forêt. Les policiers mettent rapidement la main sur un suspect, atteint de déficience mentale. Pendant ce temps, Ah Ming, une amie des disparus, cherche à en savoir plus sur cette tragédie et découvre l’existence d’une mystérieuse femme liée au couple… Love in a Fallen City se déroule à Shanghai en 1941. Divorcée depuis des années, Pai Liu-su part pour Hong Kong où elle se met à fréquenter la haute société de la colonie britannique. Elle fait alors la connaissance du riche et séduisant Fan Liu-yuan… En exclusivité mondiale, le coffret présente le dernier film d’Ann Hui, totalement inédit en France et jamais édité dans le monde. Dans Elégies (2023), la cinéaste revient à ses premières amours avec ce film sur la poésie qui examine l’héritage de la scène littéraire hongkongaise. Les voix de deux poètes aux idéaux et styles de vie très distincts se répondent comme les deux pôles opposés d’une même réalité. Dans les suppléments, on trouve une conversation (27 mn) autour de Boat People entre Ann Hui et Stanley Kwan ainsi qu’un document (8 mn) sur la restauration de The Secret. (Carlotta)
JEAN VALJEAN
Un homme voûté, fatigué, épuisé même, traverse, seul, de vastes espaces de nature. Tiraillé par la faim, il frappe aux portes qui, toutes, se referment. Nous sommes en 1815. Jean Valjean vient de sortir du bagne de Toulon, après 19 ans de travaux forcés. Un homme sans problème dont la vie a été saccagée parce qu’il a volé une miche de pain pour nourrir de pauvres gamins affamés. Dans un bourg perdu, il trouve refuge chez un homme d’Église. Face à Mgr Myriel, surnommé Monseigneur Bienvenu, la sourde et profonde colère du forçat s’effrite lentement. Comment cet homme en soutane peut-il l’appeler Monsieur et l’inviter à partager sa table avant de lui offrir l’hospitalité d’un lit aux draps blancs, lui le bagnard qui « jugea la société et la condamna à sa haine »… C’est donc à une manière d’avant-Jean Valjean qu’Eric Besnard invite le spectateur. En s’inspirant librement de Victor Hugo, le cinéaste signe une monographie du Valjean originel à travers un face-à-face entre deux hommes auxquels la vie n’a pas fait de cadeau. Dans une mise en scène des plus classiques, le cinéaste orchestre un dialogue entre deux âmes blessées. Bienvenu et Valjean vont ainsi faire, à pas comptés, le chemin, l’un vers l’autre. Lorsque, parti dans la nuit avec les fameux couverts en argent, Valjean est ramené par les gendarmes, Mgr Bienvenu le dédouane et, mieux, lui offre deux chandeliers. Traité dans des teintes « ténébreuses » avant que les images ne s’éclairent finalement avec un Valjean qui lève les yeux au ciel, le film fait la part belle à un Gregory Gadebois en massif mais douloureux Jean Valjean. Il marche ainsi dans les pas de nombreux prédécesseurs comme Harry Baur, Jean Gabin, Lino Ventura, Liam Neeson, Jean-Paul Belmondo ou Hugh Jackman. Face à lui, Bernard Campan est remarquable aussi en Myriel. Alexandra Lamy incarne Madame Magloire et Isabelle Carré, la souffreteuse et tragique Baptistine. Lorsque le film s’achève, commence l’autre histoire de Valjean, celui qui incarne la rédemption, la résistance morale et la lutte contre l’injustice sociale. (Warner)
LA VOIX D’HIND RAJAT
Le 29 janvier 2024, Hind Rajab a fui la ville de Gaza en voiture avec son oncle, sa tante et leurs enfants. La voiture est prise pour cible par Tsahal. Seule la fillette de six ans survit. Pendant des heures, elle reste coincée dans le véhicule immobilisé et garde le contact par téléphone avec les employés du Croissant-Rouge palestinien, qui tentent de calmer l’enfant effrayée. Des ambulanciers se mettent alors en route pour la sauver, avant de se faire eux-mêmes attaquer et tuer. Après le retrait de l’armée israélienne, les corps de Rajab, des membres de sa famille et des ambulanciers, sont découverts le 10 février. Kaouther Ben Hania, réalisatrice tunisienne largement remarquée pour sa docufiction Les Filles d’Olfa (2023), nommé aux Oscars, est en tournée promotionnelle aux Etats-Unis lorsqu’elle apprend par les médias, le sort de Hind Rajab. Elle écoute les enregistrements audio accessibles au public et, bouleversée, ne peut poursuivre son voyage. Elle contacte le Croissant-Rouge palestinien, qui lui fournit un enregistrement de 70 minutes de la conversation téléphonique. Ben Hania décide alors de traiter cet événement dans un film, alors qu’elle est sur le point de commencer la pré-production d’un autre projet cinématographique préparé depuis plusieurs années. Pour préparer ce qui sera son septième long métrage, la cinéaste a de longues conversations avec la mère de Rajab ainsi qu’avec des personnes avec lesquelles la jeune fille a été en contact téléphonique peu avant sa mort et qui ont tenté de l’aider. Le film se déroule en huis clos dans le centre d’appel du Croissant-Rouge palestinien de Ramallah. La violence n’est perceptible pour le spectateur que par la bande sonore. « Je voulais me concentrer, dit la réalisatrice, sur l’invisible : l’attente, la peur, le bruit insupportable du silence quand aucune aide n’arrive. Parfois, ce que l’on ne voit pas est plus dévastateur que ce que l’on voit ». Pour Ben Hania, la fiction (surtout lorsqu’elle s’appuie sur des événements vérifiés, douloureux et réels) est « l’outil le plus puissant du cinéma ». (jour2fête)
TORSO
Un redoutable psychopathe secoue la ville universitaire italienne de Pérouse en étranglant et en assassinant de préférence de jeunes et séduisantes étudiantes en histoire de l’art avec un foulard noir et rouge. Le tueur inconnu découpe ensuite ses victimes à la scie. La police est dans le noir. Daniela soupçonne bientôt son fervent admirateur Stefano, un étrange camarade d’université, d’être le coupable. Sur les conseils de son oncle, elle déménage avec Jane et deux autres étudiantes étrangères de la faculté dans une villa isolée à la campagne. Elles s’installent ainsi à Tagliacozzo, un petit village des Abruzzes. La grande demeure est sur une falaise surplombant le bourg. Les quatre amies pensent désormais être à l’abri… Un jour, Jane se foule la cheville en tombant dans l’escalier. Un médecin lui prescrit des somnifères pour passer la nuit sans souffrir. Mais lorsqu’elle se réveille le lendemain matin, elle cherche ses amies qui, sans qu’elle s’en aperçoive, ont été victimes du tueur sanguinaire pendant la nuit. Pour Jane, il s’agit désormais de survie… Réalisateur, scénariste et producteur, Sergio Martino, 87 ans, a connu, dans les années 70, une période où il signa une demi-douzaine de giallo comme Toutes les couleurs du vice (1972) ou Ton vice est une chambre close dont moi seul ai la clé (1972) et donc ce I corpi presentano tracce di violenza carnale (en v.o.) en 1973, disponible pour la première fois Blu-ray 4K UHD dans un beau coffret avec des memorabilia. Martino réalise, ici, son film le plus macabre et le plus stylisé. Savoureux mélange de suspense, d’érotisme et de violence graphique, Torso, acclamé par Tarantino ou Eli Roth, est considéré comme l’un des premiers ponts vers le cinéma d’horreur moderne. On estime aussi que ce giallo est l’un des premiers exemples de slasher, notamment à cause du jeu du chat et de la souris entre le tueur et la dernière survivante qui marque les trente dernières minutes du film. Le film est accompagné d’une série de suppléments. Dans Le premier slasher (25 mn), Sergio Martino se remémore le tournage du film dans un entretien inédit en France. Avec Giallo mon amour (16 mn), le coscénariste Ernesto Gastaldi évoque la grande époque du giallo et ses spécificités en termes d’écriture. Dans Un Français en Italie (34 mn), le comédien Luc Merenda revient sur sa carrière en Italie et sur ses rencontres avec les gens du milieu. Dans Torso 17 (20 mn), la cinéaste Federica Martino, fille de Sergio Martino, songe à un remake de Torso. Enfin Une violence charnelle entre refoulement et débauche (28 mn) est un entretien avec Jean-François Rauger, critique de cinéma et directeur de la programmation à la Cinémathèque française. (Carlotta)
MONSIEUR TAXI
Jovial chauffeur de taxi toujours flanqué de son chien, Pierre Verger est chamboulé lorsqu’il retrouve un sac rempli de billets oublié dans son véhicule par une riche étrangère. Peinant déjà à joindre les deux bouts, Pierre hésite à garder l’argent pour aider sa famille… Mais pourrait-il se pardonner d’avoir volé une inconnue ? Plutôt que de conserver le magot, Pierre, par honnêteté, décide de retrouver la propriétaire de cet argent. Invisible depuis longtemps et désormais restauré dans une belle édition dvd/Blu-ray, Monsieur Taxi réalisé par André Hunebelle en 1952, est une comédie familiale filmée en décors naturels qui emporte, sur les traces d’un taxi bourru mais au cœur d’or, le spectateur dans le Paris populaire des années cinquante, dans les rues du 18e et du 19e arrondissements de Paris, du quartier Montmartre ou de la place du Tertre… Le chauffeur de taxi parisien a souvent inspiré les cinéastes, ainsi avec Harry Baur dans Paris (1937) de Jean Choux ou Bernard Blier dans Sans laisser d’adresse (1951) de Jean-Paul Le Chanois. Ici, c’est Michel Simon qui déploie tout son art avec un bonhomme tendre et aimant, tout en se questionnant sur sa propre honnêteté. Le comédien s’approprie le texte, improvise, ajoute du dialogue, l’intervertit, le modifie, pousse la chansonnette et assène des vérités bien comprises : « Gardez vos bons sentiments. C’est de la monnaie qui n’a plus cours, mais qui ne change pas de valeur. ». Autour de lui, on trouve une une pléiade de seconds rôles : Jean Brochard, Jane Marken, Pauline Carton, Jeanne Fusier-Gir, André Valmy mais aussi des nouveaux venus comme Louis de Funès ou Jean Carmet. Monsieur Taxi offre une véritable vision de la France populaire des années cinquante avec ses bistrots de quartier, ses cabarets, ses repas de famille dominicaux. Le film met en lumière les petits métiers, les préoccupations du peuple et les gens ordinaires. Le cinéaste nous plonge ainsi dans ce milieu simple, auprès de personnages que l’on voit tous les jours. Le film sera un gros succès, réunissant plus de deux millions de spectateurs dans les salles. (Pathé)
MANTHAN
Vétérinaire idéaliste, le docteur Manohar Rao vient fonder une coopérative laitière dans un village où les producteurs de lait sont en majorité des dalits, c’est-à-dire des intouchables. Il doit faire face à Mishraji, qui achète à bas prix le lait de tous les villageois, mais aussi au chef du village qui souhaite utiliser la coopérative naissante pour renforcer son pouvoir. Rao s’aperçoit vite qu’il a besoin du soutien de la population dalit pour réussir son entreprise. Bindu, une femme de caractère appartenant à cette communauté, sympathise avec lui et accepte d’y participer, entrainant avec elle les autres femmes. Mais Bhola, dont la forte personnalité fait de lui le leader de la communauté, reste sur ses gardes. Sa méfiance s’aggrave lorsqu’il découvre qu’un des associés de Rao a une aventure avec une femme de sa caste. Lorsque Rao finit par convaincre Bhola, l’ensemble du village se rallie à sa cause et des élections sont organisées pour désigner le président de la coopérative. Le vainqueur est un dalit. Mais le chef du village n’accepte pas cette remise en cause de son pouvoir. Il trouve un allié en la personne de Mishraji dont l’entreprise est menacée par le développement de la coopérative. Mishraji parvient à convaincre Bindu, en grande difficulté financière, de prétendre que Rao l’a séduite. Rao et son équipe doivent quitter le village, mais la coopérative ne périclite pas pour autant : les producteurs de lait continuent son œuvre. Inspiré par Verghese Kurien, qui a développé la production de lait dans le pays en s’opposant aux multinationales, Manthan (pour la première fois en Blu-ray dans sa nouvelle restauration 4K) doit son existence à la formidable mobilisation de 500 000 fermiers de la région du Gujarat, lesquels, à hauteur de deux roupies par personne, ont permis de financer le film. Réalisé en 1976 par Shyam Benegal, pionnier du cinéma « parallèle » indien situé à mi-chemin entre films d’auteur et productions commerciales, Manthan jouit d’une popularité inégalée depuis cinquante ans, hautement justifiée par l’incroyable performance de ses acteurs comme par l’impact social qu’il laissa sur son pays. Dans les suppléments, on trouve un retour (10 mn) sur la restauration exceptionnelle, confiée à la Film Heritage Foundation, qui a abouti à la projection du film à Cannes Classics 2024 et à sa ressortie en Inde dans des salles combles. Par ailleurs, une discussion (25 mn) entre l’acteur du film Naseeruddin Shah et Shivendra Singh Dungarpur, directeur de la Film Heritage Foundation, menée par Anupama Chopra pour Film Companion à Cannes 2024. (Carlotta)

ON L’APPELLE TRINITA – ON CONTINUE À L’APPELER TRINITA
L’un est vif, espiègle et séducteur, cherchant souvent la bagarre, l’autre est trapu et bourru, capable d’assommer ses adversaires avec une facilité déconcertante. Qui ne se souvient pas avec nostalgie de ce duo comique culte, formé par Terence Hill et Bud Spencer ? Avec leur approche burlesque de la violence, et des personnages résolument bavards, On l’appelle Trinita (1970) et On cotinue à l’appeler Trinita (1971) ont profondément transformé le western italien de l’époque. L’alchimie naturelle entre les deux acteurs, combinée au jeu nonchalant et ironique de Terence Hill ont injecté une bonne dose d’humour à ces films. Mêlant baston bon enfant à dose de grosses claques, engueulades loufoques et répliques cinglantes entre les deux personnages, le duo est souvent comparé à Laurel et Hardy ou évoque Astérix et Obélix. Tous deux réalisés par Enzo Barboni, les films connurent à leur sortie un succès phénoménal en salles dans de nombreux pays, notamment en Italie où le premier opus fut le plus grand succès du cinéma italien. S’ils avaient déjà partagé l’affiche de quatre films, dont l’un sans se croiser, Terrence Hill, né Mario Girotti en 1939 et Carlo Pedersoli (1929-2016) dit Bud Spencer forment dès lors un duo qui tiendra la vedette de dix-sept autres films. Dans le premier film, Trinita, cow-boy crasseux mais fine gâchette, se dirige vers la ville dont son frère Bambino, voleur de chevaux, est devenu shérif. Au même moment un homme d’affaires malhonnête et sa bande s’emparent de terres appartenant à une communauté de mormons… Dans le second, Trinita et Bambino font une promesse à leur père sur le point de mourir : ils deviendront de vrais bandits et leurs têtes seront mises à prix. Mais ce n’est pas si simple : leur bonne nature va les amener à prendre la défense de moines menacés par des hors-la-loi. Le succès est tel que des distributeurs ressortirent les anciens films du duo en modifiant le titre pour y intégrer le nom Trinita… Pour la première fois, les deux films à l’origine du mythe sortent en version remasterisée HD sous forme de combo Blu-Ray/dvd, incluant des photos des films, ainsi que de nombreux bonus vidéo pour chaque film. Du nanan pour les fans de westerns italiens… (Rimini éditions)
CERVANTÈS AVANT DON QUICHOTTE
Blessé au bras à la bataille de Lépante, puis capturé en haute mer après l’attaque du navire sur lequel il voyageait par des corsaires barbaresques, le jeune soldat Miguel de Cervantes est enlevé et enfermé au bagne d’Alger en 1575 pour servir d’otage. Il va faire plusieurs tentatives d’évasion mais sera repris. Conscient qu’une mort cruelle l’attend si sa famille ne paie pas rapidement sa rançon, il va devenir un conteur, inventer des histoires et en lire d’autres au pacha qui les détient prisonniers, lui et ses compagnons. Et puis Cervantès va rédiger les premiers brouillons de ce qui deviendra plus tard son chef‑d’œuvre… Réalisateur, scénariste, écrivain, monteur, acteur, producteur et compositeur hispano-chilien, Alejandro Amenabar a été remarqué dès son premier film Tesis (1996) qui avait pour toile de fond l’univers des snuff-movies. Il enchaînera avec Ouvre les yeux (1997), Les autres (2001) avec Nicole Kidman, Mar adentro (2004) et l’ambitieux Agora (2009), drame historique sur la vie de la mathématicienne et philosophe grecque Hypatie… L’histoire et plus spécialement, ici, le Siècle d’or espagnol, cette période de rayonnement culturel du 16e au 17e siècle qui vit une floraison artistique et littéraire avec des auteurs comme Cervantès et Lope de Vega, est au coeur de El cautivo (en v.o.) qui prend soin de s’appuyer sur des événements réels de la vie de l’auteur de Don Quichotte. S’appuyant sur le récit des années de captivité de Cervantès à Alger (de 1575 à 1580), écrit par Antonio de Sosa, Amenabar met en scène avec grâce et fantaisie une aventure pleine de rebondissements qui parle de rapport de pouvoir, d’autorité mais aussi de relations humaines, de fraternité, d’amitié, d’amour, de trahisons, d’humanité en somme… La reconstitution de la citadelle d’Alger est une réussite tout comme les relations que Cervantès (Julio Peña Fernández) entretient avec le pacha d’Alger (Alessandro Borghi). Une belle ode à la culture, l’imagination, l’art de conter, la littérature et la liberté. (Blaq Out)
ARCO
C’est pendant l’épidémie de Covid et donc dans un contexte anxiogène, que germe l’idée d’Arco. Le cinéaste Ugo Bienvenu éprouve un « besoin de légèreté, d’optimisme » qui l’incite à penser un projet pour enfants tourné vers une forme d’espoir : « Je me suis dit que si l’on voulait que le meilleur puisse se produire, il fallait déjà l’imaginer ». Dans ses carnets, le réalisateur esquisse le dessin d’un arc-en-ciel qui se transforme en personnage. C’est le déclic. C’est quand Ugo Bienvenu, nourri de Jumanji, Casper, Bambi ou des films de Miyazaki, expose son idée à Félix de Givry, son associé au sein du studio Remembers, que ce dernier lui fait remarquer qu’arc-en-ciel se dit arcoíris en espagnol (une langue qu’Ugo Bienvenu parle, puisqu’il a grandi au Mexique et au Guatemala). C’est de ce mot que naissent les noms des deux personnages principaux : Arco et Iris. Arco, dix ans, qui vit en l’an 2932, utilise une cape couleur arc-en-ciel pour voyager accidentellement dans le temps jusqu’en l’an 2075, où il rencontre Iris. Arco est un « adolescent aux yeux gris d’avenante physionomie, cheveux noirs et teint mat, vêtu d’une cape arc-en-ciel, d’un bonnet d’aviateur rose poudré incrusté d’une pierre précieuse. Son monde est celui de l’utopie harmonieuse, du respect du vivant, de l’heureuse combinaison entre les êtres et les choses de la nature. » Pour sa part, Iris est une « fillette brune, coupe carrée, traits asiatiques, vivant dans une maison-champignon techno, en compagnie de parents hologrammatiques trop requis par leur travail, et d’un robot à tout faire ». Iris va s’employer à faciliter le retour d’Arco à son époque. Premier long-métrage d’animation d’Ugo Bienvenu, Arco a été présenté au Festival de Cannes 2025 dans la section « Séances spéciales ». Il remporte ensuite le Cristal du long métrage au festival international du film d’animation d’Annecy 2025 et est nommé à l’Oscar du meilleur film d’animation. Arco s’interroge sur la capacité à voir l’autre, de s’ouvrir à la beauté du monde et d’explorer les futurs distincts de 2075 et 2932. (Diaphana)
THE KILLER
Jeff est un tueur à gages. Lors d’un contrat, il rend accidentellement aveugle Jennie, une chanteuse de bar. Hanté par le remords, il décide d’aider Jennie… et tombe progressivement amoureux d’elle. Alors qu’il décide d’accepter un dernier contrat, dont l’argent doit servir à opérer Jennie, il se fait repérer par l’inspecteur Li. Les commanditaires de Jeff décident alors de se retourner contre lui et tentent de l’assassiner. Coincé entre l’inspecteur Li, flic acharné prêt à tout pour l’arrêter, et son ancien boss, Jeff n’a pas d’autre choix que de reprendre les armes. Alors que les amitiés sont trahies, aucun personnage n’apparaît ni tout blanc ni tout noir… Ecrit et réalisé par John Woo et sorti en 1989 à Hong Kong, The Killer, né à la suite de l’énorme succès du Syndicat du crime (1986), repose sur des influences telles que Le samouraï de Melville ou Mean Streets de Scorsese. Si The Killer (présenté en Blu-ray série limitée Ultra HD 4K) n’est pas un succès immédiat à Hong Kong, il est salué par la critique occidentale pour ses remarquables scènes d’action et son style très explosif. Le talent de Woo éclate alors aux yeux du monde avec ce qui sera plus tard considéré, y compris par lui-même, comme son chef-d’œuvre. John Woo désire faire un film sur l’honneur, la loyauté, l’amitié impossible et les relations entre deux personnes apparemment opposées alors que son tueur professionnel (Chow Yun-fat) se découvre une forme d’humanité inattendue après avoir accidentellement blessé une chanteuse innocente (Sally Yeh). Dans The Killer, si l’on remarque la qualité avec laquelle le cinéaste peaufinent les relations entre ses personnages, on observe aussi que chaque scène de violence chorégraphiée devient un flamboyant ballet tandis que les balles giclent dans tous les coins. Indiscutablement lyrique, le film est du pur spectacle ! (Metropolitan)
TIR À VUE
Depuis que son frère a été tué à La Courneuve sans que la police ne daigne intervenir, Richard a décidé de se venger et de cracher sa haine à la face de la société. Il dévalise une armurerie et se constitue ainsi tout un arsenal. Il vole ensuite une moto et agresse un pompiste. Alors que Richard s’apprête à agresser un touriste dans le métro, il fait la connaissance de Marilyn, post-adolescente qui s’amuse à prendre des photos de charme dans un photomaton. Ensemble, ils vont escalader l’échelle de la violence tandis que les inspecteurs Casti et Galo sont à leurs trousses et persécutent le seul témoin, un vieux maghrébin connu de leur service. Sorti en 1984 dans une France où le climat politique est tendu, Tir à vue s’inscrit dans la veine des films noirs français des années 1980, où tension urbaine et désillusion sociale deviennent un véritable décor narratif, reflet d’un pessimisme ambiant à l’opposé des films policiers américains. Autour de petits Bonnie and Clyde à la française, emmené avec fougue par le duo composé de la toute jeune Sandrine Bonnaire (découverte dans A nos amours de Pialat) et de Laurent Malet, le film explore la question de ces jeunes paumés qui trouvent dans la violence contre la société une solution à leur mal-être. Pour sa première incursion au cinéma avant une longue carrière à la télévision, Marc Angelo réalise un film à la mise en scène violente et réaliste, qui privilégie les regards et les silences aux dialogues. La musique de Gabriel Yared donne une tonalité urbaine avec une photographie qui montre un Paris glauque, gris et pluvieux dans lequel se débattent des personnages vite englués dans une spirale d’autodestruction. Un film noir intense. (Arcadès éditions)
IMAGO
Cinéaste vivant en exil entre Bruxelles et Paris, Déni, originaire de Tchétchénie, part en Géorgie, dans la région de Pankissi, invité par son cousin, dans une vallée isolée peuplée de Tchétchènes et proche de la frontière avec la Tchétchénie. Sa mère y a acheté un lopin de terre, pour qu’il y construise une maison. Sur place, son entourage n’a qu’une idée en tête : le marier ! Dans ce film documentaire, le réalisateur d’origine tchétchène Déni Oumar Pitsaev filme son propre voyage en Géorgie, retrouvant sa famille tchétchène, ses amis et rêvant de construire la maison sur pilotis de ses rêves. Avec un ton souvent poignant, le cinéaste raconte le poids de l’exil et le traumatisme de la guerre sur les relations humaines. Au coeur de sa petite communauté, l’auteur montre aussi le poids de la religion et des contraintes sociales, notamment pour le mariage et les enfants. A propos de son film, Pitsaev dit : « C’était un rêve d’enfant. Je n’ai pas eu de maison quand j’étais petit, donc je m’étais promis qu’un jour, j’en construirais une. Et pas n’importe laquelle : une maison qui flotte, construite en verre. Plus jeune, je n’ai pas beaucoup vu le soleil car les bombardements m’obligeaient à descendre régulièrement dans les caves des immeubles pour me protéger. Je voulais donc une maison sans cave, qui laisse entrer la lumière. C’était un moyen pour moi de faire fuir la guerre. » Cette histoire d’un documentaire qui se « fabrique » sous les yeux du spectateur (« Briser le quatrième mur, dit Pitsaev, me permettait d’être transparent vis-à-vis de ceux que je filme et de ceux qui regardent »), contient nombre de moments forts. Ici, une assemblée de femmes échangeant sur la religion et la liberté, là, de douces discussions avec sa mère ou encore une amère mise au point avec son père au fil d’une sortie en forêt. Deni Oumar Pitsaev livre une radiographie sans concession d’une petite communauté dans laquelle il semble avoir du mal à retrouver une place. Présenté lors de la Semaine de la critique du Festival de Cannes 2025, Imago a valu à son auteur l’Œil d’or du meilleur documentaire. (Blaq Out)
INSAISISSABLES 3
Pour réaliser le braquage le plus impressionnant jamais imaginé, Daniel Atlas recrute un trio de jeunes et talentueux illusionnistes. Il est vrai qu’il s’agit de mettre au point le plus spectaculaire des tours de magie : dérober le Diamant-Coeur, joyau le plus précieux au monde qui appartient à une redoutable organisation criminelle, revendeuse d’armes. Les quatre Cavaliers sont de retour dans le troisième volet d’une franchise qui s’est ouverte avec Insaisissables (2013) de Louis Leterrier puis Insaisissables 2 (2016) de Jon Chu. Cette fois, c’est Ruben Fleischer (auteur de Retour à Zombieland ouVenom) qui est aux manettes d’un n°3 qui tient ses promesses. Accompagnés d’un groupe de jeunes magiciens qui espèrent suivre leur trace, le quatuor va devoir repousser les limites de l’illusion face à des affreux dirigés par la suave et redoutable Veronika Vanderberg. On retrouve, ici Jesse Eisenberg, Woody Harrelson, Dave Franco, Lizzy Caplan, Morgan Freeman, Isla Fischer désormais secondés par des petits nouveaux (Dominic Sessa, Justice Smith et Ariana Greenblatt). Sans oublier l’excellente Rosamund Pike en parfaite méchante. Le choc des générations, les effets spéciaux à gogo et la magie mêlée à l’action font de ce n°3 un spectacle jubilatoire. « On n’arrête pas le diable en lui coupant les mains mais en lui volant son porte-feuille » ! (M6)
URGENCE
A Paris, en 1985, Max Forestier, jeune journaliste infiltré depuis plusieurs mois, dans un groupe terroriste néo-nazi, est surpris par l’un d’eux, Lucas Schroeder, en train de filmer la mise en place d’un attentat raciste. Mortellement blessé, il a juste le temps de remettre à sa sœur, Lysa, un étrange message. D’abord prise en chasse par les poursuivants de Max, Lysa parvient à s’enfuir et arrive jusqu’à l’agence de presse Omega, pour laquelle son frère travaillait dans l’ombre du journaliste Villard. Elle y rencontre Jean-Pierre Mougin, un jeune chroniqueur sportif qui, malgré lui, se trouve embarqué dans une enquête marathon de trente-six heures, pour comprendre où et quand aura lieu cet attentat. En 1985, Gilles Béhat retranscrit les inquiétudes de son époque, liée notamment à la montée de l’extrême droite en France. Entre course-poursuite haletante, atmosphère conspirationniste et groupe néo-nazi, le film plonge dans les zones grises d’une société en proie à l’angoisse et à la peur. Le cinéaste qui avait signé Rue barbare (1983), un solide polar tiré d’un roman de David Goodis, joue à nouveau avec les codes du genre et entraîne le spectateur dans une aventure palpitante : rythme soutenu, violence graphique et course-poursuites dans un Paris nocturne. Si les comédiens Richard Berry, Fanny Bastien, Bernard-Pierre Donnadieu ou Jean-François Balmer constituent un casting de choix, ce film policier engagé (qui sort dans une édition Blu-ray) peine, surtout dans son final, à trouver le ton juste… Cependant, par son propos, Urgence résonne d’une manière très actuelle. (Arcadès éditions)
