Les terribles secrets de Ray Stocker
C’est une campagne vert sombre sur laquelle passent des nuages lourds et souffle un vent fort. Un paysage à perte de vue que la caméra balaye pour plonger, à travers la cime des arbres, sur un homme qui coupe du bois à deux pas de sa petite maison en pierre. Ailleurs, dans une petite ville, un autre homme va se mettre en route. « Je pars quelques jours » dit-il à son fils tandis que son épouse, dans une robe de chambre rose, le regarde, sombrement, enfourcher sa moto. L’homme fonce sur la route à travers la lande avant d’entrer dans des chemins boueux au bout desquels il camouflera son engin sous des branchages. Sur un bout de papier, dans sa poche, il a une longitude et une latitude. Le motard va rejoindre le petit cabanon où Ray Stocker mange des sardines à même la boîte. Ray a empoigné une hachette mais, aux accents du Solitude de Black Sabbath, il va faire du thé pour ce visiteur qu’il ne connaît que trop bien.
Car voilà dix ans que Ray Stocker s’est exilé au coeur d’une forêt reculée d’Angleterre, coupé du monde et de sa famille. Jem Stocker est venu renouer le contact. Pour Ray, après une décennie de silence, c’est l’heure de se confronter à son drame, à ses traumatismes, à ses secrets…
Titulaire de pas moins de trois Oscar du meilleur acteur (pour ses interprétations de Christy Brown dans My Left Foot en 1989, de Daniel Plainview dans There Will Be Blood en 2007 et d’Abraham Lincoln dans Lincoln en 2012), Daniel Day-Lewis est reconnu pour l’intensité dramatique de son jeu. Le comédien britannique de 68 ans n’était plus apparu sur le grand écran depuis 2017 et sa performance en couturier de luxe plutôt torturé dans le Phantom Thread de Paul Thomas Anderson. A l’époque, l’acteur avait annoncé qu’il se retirait du monde du cinéma.
Anémone – Les racines du mensonge marque donc son retour dans un drame sombre et intrigant qui est (doublement, sur l’écran et dans la vie) une affaire de famille. C’est en effet Ronan Day-Lewis qui signe, ici, son premier long-métrage de cinéma en offrant à son père le rôle de Ray, le soldat perdu. « Pour lui, dit le cinéaste, disparaître est la seule façon de surmonter son traumatisme. Il s’est infligé une vie difficile, une vie d’ascète, en se fondant presque dans la nature. Il se réfugie dans cette nature sans artifice, dans la survie pure, ainsi que dans les contraintes physiques extrêmes qu’il s’impose chaque jour…. »
Quand, dans sa masure, on découvre Ray, l’homme semble s’être imposé une sorte de mort spirituelle. Ce type est un reclus en pleine nature, surveillant, probablement la tête dans ses souvenirs, les anémones de son jardin. Avec beaucoup de difficulté d’abord, avec même une véritable hostilité de la part de Ray, Jem va amener son aîné à mettre des mots sur ses souffrances. Avec surprise, consternation et enfin rage, Jem mesurera le calvaire de Ray.
Le film repose sur la révélation des drames vécus par ce soldat traumatisé de la guerre en Irlande du Nord mais aussi sur les sévices subis auprès d’un prêtre. Pour livrer ces moments tragiques ou absolument sordides (y compris dans la manière terrible dont Ray se vengera du religieux), le cinéaste a choisi de confier les longs monologues de Ray à un Daniel Day-Lewis dont la caméra scrute au plus près les traits.
Capable de tout jouer, de l’aristocrate au voyou, le comédien excelle dans ces récits… Et on comprend bien que ce retour au grand écran était dû à la présence de son fils derrière la caméra mais aussi à la qualité de ce que l’acteur pouvait défendre.
Artiste peintre largement exposé à l’international, Ronan Day-Lewis a signé des courts-métrages et des clips, réalisant notamment une trilogie vidéo pour Les enfants terribles de Philip Glass, interprétées par Katia et Marielle Labèque. Ici, il s’attache au thème de la fratrie pour en explorer la complexité, la versatilité, l’intimité, montrer comment ces relations peuvent basculer de l’amour à la fureur en quelques instants.
S’il fait du cinéma, dit le cinéaste, c’est pour ouvrir des portails vers d’autres mondes. Anémone distille aussi des atmosphères fantastiques et très picturales. Le directeur de la photo Ben Fordesman s’est appuyé sur le passé de peintre de Ronan Day-Lewis et son usage récurrent du bleu, tournant fréquemment durant « l’heure bleue » crépusculaire, entre le jour et la nuit pour réussir des scènes au clair de lune qui prolongent les errances nocturnes de Ray et Jem. Passent ainsi une forme humaine en glace luminescente ou encore un gigantesque poisson mort glissant dans une rivière…
Anémone est un film exigeant qui demande au spectateur une particulière disponibilité. A ce prix, on peut cheminer dans les pas de ces types pathétiques et paumés, vétérans de sales guerres, bien incarnés par Daniel Day-Lewis toujours habité et par Sean Bean en taiseux Jem.
Dans quelques scènes qui emportent le spectateur loin de la masure ou des vastes espaces de nature et de plages dans lesquels les deux frères évoluent, on retrouve une petite cité comme on en voit dans les films de Stephen Frears ou de Ken Loach. C’est là que vit Nessa (Samantha Morton, vue dans In America en 2003, The Whale en 2023 et bientôt dans The Odyssey de Christopher Nolan), la femme de Jem et la mère de Brian (Samuel Bottomley), un jeune adulte complètement perturbé par le fait de ne plus savoir qui est son père. Sur une moto, Ray reviendra vers les siens. Réussira-t-il à renouer les liens ?
ANEMONE – LES RACINES DU MENSONGE Drame (Grande-Bretagne – 2h06) de Ronan Day-Lewis avec Daniel Day-Lewis, Sean Bean, Samantha Morton, Samuel Bottomley, Safia Oakley Green. Dans les salles le 25 mars.




