DEUX FEMMES VERS UN AILLEURS LIBÉRATEUR ET UNE LUMINEUSE CHRONIQUE SÉTOISE

La ConditionLA CONDITION
Nous sommes en avril 1908, dans la grande maison de Me André de Boisvaillant, notaire dans le Cher. L’homme est entouré de femmes. La sienne, Victoire, jeune bourgeoise que « rien ne fatigue vraiment ». Sa mère, Mathilde, une femme acariâtre, clouée dans son lit depuis deux accidents vasculaires successifs. Enfin Huguette, l’aînée et Céleste, les deux bonnes chargées de la maisonnée. Huitième long-métrage de Jérôme Bonnell, La condition est adapté du roman Amours, paru en 2015. Léonor de Récondo y brosse un éveil à la sensualité sur fond de douleurs contenues chez deux femmes de classes sociales différentes mais réunies dans une quête de maternité. Bonnell plonge dans un début de 20e siècle avec un récit qui ressemble d’abord à une chronique des mœurs bourgeoises. André est un homme de son époque et sa pratique des femmes fait de lui un macho avant l’heure… Comme Victoire se refuse à lui ou accepte vaguement (« J’aime mieux quand ça ne dure pas trop longtemps ») André a pris l’habitude de trousser une Céleste qui n’a d’autre choix, pour garder son emploi, que de se laisser faire, le regard dans le vague. Las, un jour, en se regardant dans un miroir, la petite bonne comprend son infortune. Son ventre s’est arrondi et Madame, bouleversée, considère que cette grossesse déshonore la maison. Alors que c’est la porte qui guette pour la bonne, André et Victoire décident de garder le bébé pour eux. A condition, dit Victoire, « que tu ne t’approches plus jamais de mon lit »… Comme Céleste reste finalement à leur service, le film va glisser d’une étude d’amours ancillaires, qui aurait pu être de peu d’interêt, à une belle aventure qu’on ose qualifier de féministe ! Tandis qu’André s’enfonce dans un mal-être augmenté par la solitude et l’alcool, Victoire et Céleste vont aller l’une vers l’autre, autour de leur petit Félix. Tous les soirs, porte close, les deux femmes se retrouvent dans le même lit, savourent un bonheur simple et se livrent sans fard. En travaillant de beaux éclairages, le cinéaste sillonne des intérieurs étouffants dans les pas de ses personnages. Voilà des couloirs, des portes, une cuisine, des chambres, des passages que traversent des bonnes furtives, un André qui professe que « l’harmonie, c’est mieux que le bonheur » ou une Victoire oisive qui se sent, à 24 ans, déjà vieille… Swann Arlaud est un André, membre du sexe fort, d’abord sûr de lui puis fiévreux et brisé. Louise Chevillotte est une Victoire fragile, engoncée dans ses robes et qui va connaître un éveil sensuel avec Céleste à laquelle Galatéa Bellugi apporte son charme douloureux. Enfin Emmanuelle Devos est une mère aussi méchante que pathétique. Se retrouvant sur une certaine forme de solitude et d’innocence, Victoire et Céleste vont faire craquer des vies corsetées pour s’imaginer un ailleurs libérateur. Dans les suppléments, on trouve un entretien avec le réalisateur et ses comédiennes ainsi que des scènes coupées commentées par Jérôme Bonnell. (Diaphana)
Mektoub My LoveMEKTOUB, MY LOVE – CANTO DUE
Très actif dans les années 2000, Abdelattif Kechiche donna La faute à Voltaire (2000), L’esquive (2004), La graine et le mulet (2007) qui lui fit rencontrer le grand public. Suivront Vénus noire (2010) et La vie d’Adèle (2013) couronné de la Palme d’or cannoise Le temps passa. Quatre années entre La vie d’Adèle et Mektoub, my Love : canto uno, premier volet de ce qui allait devenir la trilogie sétoise. Le dernier volet de cette trilogie nous ramène à Sète en septembre 1994. Amin a mis un terme à ses études de médecine. Il est décidé à se lancer dans le cinéma. Un soir, débarquant d’une Ferrari rouge, un couple d’Américains se présente à la porte du restaurant tenu par la mère d’Amin. La porte est close, le service est terminé mais le couple insiste pour dîner. Ils sont déjà venus et ils apprécient l’excellent couscous au poisson, spécialité du lieu. Jack est producteur à Hollywood et son épouse Jessica est comédienne. Ils sont dans le coin à cause du tournage d’une série. La famille accepte finalement de les servir, à la condition que Jack lise le dernier scénario d’Amin. Comme Jessica veut absolument manger, Jack se laisse convaincre. Avec ce Canto due, on est en pays de connaissance. On reprend l’histoire d’Amin, d’Ophélie, de Tony et de leurs ami(e)s là où on les avait laissés. En pays de connaissance donc, parce qu’il y la belle lumière du Midi, les pique-nique sur le plage et l’insouciance quasiment intacte des protagonistes de cette chronique sétoise. Bien sûr, le destin (mektoub en arabe) a fait son œuvre. Amin (Shaïn Boumedine) va se frotter aux pratiques managériales d’Hollywood. Car Jack aime beaucoup le scénario d’Amin intitulé Les principes essentiels de l’existence universelle mais il a des exigences. Dans ce solaire Mektoub, my Love, il y a une certaine mélancolie à l’oeuvre comme si le récit se tordait pour laisser s’infiltrer le réel, comme si l’innocence s’évanouissait lentement. Alors la tension affleure pour ouvrir des brèches de liberté. Ce dernier Mektoub n’est pas une œuvre apaisée mais Kechiche, souvent accusé de réduire les femmes à des objets de désir, y a mis moins d’ébats sexuels, moins de corps voluptueux et désormais ce sont les femmes, de Jessica, l’actrice volontiers capricieuse et presque boulimique à la belle Ophélie, qui mènent le jeu. Kechiche laisse même pointer un brin d’humour. Le repas chez le producteur est un jeu de pouvoir mâtiné d’imitations truculentes de Joe Pesci et De Niro dans Raging Bull ou… d’Aldo Maccione sautant dans la piscine. Le film s’achève sur une longue et savoureusement taquine séquence dans une clinique sétoise où Tony et Amin ont conduit le producteur blessé au bas-ventre par un coup de feu malheureux. Jessica est en pleine crise de nerfs et permet aux patients du lieu de s’en donner à coeur-joie sur les mœurs du show-biz. Pendant ce temps, Amin est reparti en ville. Sa voiture est en panne. Personne ne répond au téléphone. Alors il se met à courir dans la nuit. Comme Slimane dans La graine et le mulet. Fondu au noir. (Pathé)
FuoriFUORI
Née à Catane en 1924, Goliarda Sapienza grandit dans une famille socialiste anarchiste sicilienne recomposée et comptant de nombreux enfants. Figure importante du socialisme sicilien jusqu’à l’arrivée au pouvoir des fascistes, son père, l’avocat Giuseppe Sapienza, et sa mère Maria, également une personnalité de la gauche italienne, tiennent à la garder éloignée des écoles fascistes et elle reçoit une éducation originale, athée et socialiste. Actrice de théâtre dans ses jeunes années puis au cinéma, compagne, pendant 17 ans, du cinéaste Francesco Maselli, résistante partisane pendant la guerre, Goliarda Sapienza se consacre, à la fin des années soixante, à la littérature. Son grand œuvre, L’art de la joie, écrit entre 1967 et 1976, récit des grands événements qui touchent l’Italie au 20e siècle, sera rejeté par tous les éditeurs. Il faut attendre 1998 et la parution… à compte d’auteur (par son mari) pour que le livre devienne un best-seller… Dans Fuori, présenté en compétition officielle à Cannes 2025, Mario Martone (Mort d’un mathématicien napolitain en 1992 ou Nostalgia en 2022) évoque un épisode de la vie de l’écrivaine. Désespérée par le refus des éditeurs de publier L’art de la joie et à bout de ressources, Sapienza commet, dans une soirée mondaine, un vol de bijoux qui lui coûte sa réputation et sa position sociale. Incarcérée à Rebibbia, la plus grande prison pour femmes d’Italie, elle y rencontre des voleuses, des droguées, des prostituées mais aussi des politiques et racontera son expérience dans L’université de Rebibbia publié en 1983. Alternant entre les séquences de prison et des moments où elle se repose dans son appartement, Fuori décrit une manière d’errance romaine où Goliarda se promène dans la ville avec Roberta et Barbara, ses compagnes de prison, avec lesquelles elle retrouve un désir de vivre et d’écrire. Fortes de ce qu’elles ont vécu derrière les barreaux, ces femmes amies, voire amoureuses, dévorent la vie à pleines dents. Valeria Golino, remarquable de douleur, de fragilité mais aussi avec des moments de forte résistance, campe une écrivaine qui souffre de l’incompréhension des milieux intellectuels qu’elle fréquente. Raison pour laquelle elle va, en toute… liberté, vers ses ex-codétenues. « Avec ces femmes, dit-elle, c’était d’une liberté folle ! » Fuori a un côté frais et enivrant avec ces femmes qui n’entendent pas baisser les bras mais la mélancolie est quand même toujours tapie là. Car Goliarda Sapienza, modèle d’émancipation féministe, demeure, pour toujours, une femme blessée. Qui se demande si c’est mieux dedans ou mieux dehors… (Le Pacte)
Metro RomanceJeunes ReveursJeune Fille DragonTROIS FILMS AVEC LESLIE CHEUNG
Né en septembre 1956 à Kowloon, comme dixième et dernier enfant d’un père tailleur spécialisé dans les costumes qui comptait dans sa clientèle des personnalités comme Alfred Hitchcock ou Marlon Brando, Leslie Cheung, disparu en 2003, s’imposa comme l’un des grands acteurs et chanteurs de Hong Kong. D’abord connu en Asie, il fut remarqué dans le monde entier avec des films remarquables comme Nos années sauvages (1990), Happy Together (1997), tous deux de Wong Kar-wai ou Adieu ma concubine (1993) de Chen Kaige, premier film chinois à obtenir la Palme d’or à Cannes, dans lequel il incarne un chanteur d’opéra de Pékin travesti. En parallèle avec le grand écran, ce pionnier de la Cantopop, signa plus de quarante albums de musique… Toujours attentif aux cinémas d’Asie, Carlotta Films sort, pour la première fois en Blu-ray et dans des restaurations HD, trois films des débuts de Leslie Cheung. On découvre ainsi Jeunes rêveurs (1982), histoire de quatre élèves de seconde qui rejoignent la troupe de théâtre du lycée pour une production de Roméo et Juliette. Portrait délicat d’une génération contemplative et soudée, le film de Clifford Choi marque le passage progressif des films de kung-fu et des mélodrames classiques à des récits plus contemporains, ancrés dans la vie quotidienne urbaine. Histoire d’un jeune mendiant formé au kung-fu mais persécuté par son maître et d’autres élèves avant d’être secouru par la gardienne du Tombeau antique, la séduisante Dragon Girl, La jeune fille au dragon (1982) s’inscrit dans le meilleur du wuxia traditionnel et moderne où les vétérans du kung-fu Chen Kuan-tai et Lo Lieh côtoient la star montante du cinéma hongkongais… Enfin Métro romance (1984) raconte l’histoire de Paul qui, en se rendant à un entretien d’embauche, croise une séduisante inconnue dans les couloirs du métro. Lorsqu’il tombe à nouveau sur elle sur le chemin du retour, le jeune homme se résout à l’aborder. Empêtrée dans une liaison avec son ancien patron, courtisée par son nouveau collègue, Monica ne sait pas vraiment quel avenir envisager avec Paul. Trois ans avant leur performance inoubliable dans Rouge de Stanley Kwan, c’est la première collaboration à l’écran entre les stars de la Cantopop Leslie Cheung et Anita Mui, rejoints ici par la débutante Maggie Cheung. Un triangle amoureux fondé sur le hasard et le destin en forme de charmant conte de fées moderne. Dans les suppléments, Clarence Tsui, critique, professeur et programmateur de festival basé à Hong Kong, évoque les débuts de Leslie Cheung, la place de La jeune fille dragon comme œuvre-pivot dans la carrière de l’acteur ou Métro romance comme une capsule temporelle de la mégalopole au début des années 1980, à une époque où Leslie Cheung consolide son statut d’icône générationnelle. (Carlotta)
Petite Cuisine MedhiLA PETITE CUISINE DE MEDHI
Cuisinier au restaurant Baratin, Medhi et Léa, serveuse dans ce même établissement, sont collègues et amants. Ils vivent ensemble et songent à prendre ensemble la succession du patron bientôt à la retraite. Les parents de Léa sont prêts à leur donner un coup de main. Mais Léa voudrait rencontrer Fatima, la mère de Mehdi. Voilà Medhi dans une redoutable impasse. Soit il dit la vérité à sa mère et il la tue, soit il dit la vérité à Léa et il la perd… Paniquant en effet à l’idée de la réaction de sa mère à la découverte de la fiancée qu’il lui avait cachée, Medhi envisage un plan complètement barré : demander à son amie Souhila de feindre d’être sa mère. Les ennuis ne vont pas tarder à s’accumuler sur la tête du malheureux Medhi. D’autant que Souhila se révèle rapidement imprévisible. En s’inspirant librement d’un épisode de sa vie, le réalisateur Amine Adjina (il avait dissimulé l’existence de sa petite amie à sa mère par crainte de sa réaction) a imaginé cette comédie qui, s’appuyant donc sur une expérience intime, met en scène les complexités de la double culture franco-algérienne. Tourné à Lyon, l’une des capitales de la gastronomie française, La petite cuisine… permet au réalisateur de retrouver un univers familier. Avec un père bistrotier, Amine Adjina a grandi entre les cuisines et les comptoirs. Le personnage de Bernard, incarné par le Grolandais Gustave Kervern, est d’ailleurs inspiré de cette figure paternelle. Pour interpréter Medhi, jeune homme tiraillé entre deux cultures, le cinéaste a choisi Younès Boucif, acteur, réalisateur et rappeur connu pour la série Drôle sur Netflix et il explique : « Pour le rôle de Mehdi, je voulais un acteur capable de susciter une immédiate empathie. Il fallait qu’on puisse entrer dans son mensonge et avoir peur pour lui… » Par ailleurs, l’alchimie fonctionne aussi entre Younès Boucif et Claire Bretheau (Léa). Mais c’est assurément Hiam Abbas qui compose, avec Souhila, le personnage le plus haut en couleurs. La comédienne franco-palestinienne, brillante dans des œuvres dramatiques comme Satin rouge, La fiancée syrienne, Free zone ou Les citronniers, s’amuse, ici, à camper une fausse mère délirante qui amuse tout en questionnant des sujets graves… Un divertissement chaleureux porté par une bonne bande originale élaborée pour « évoquer un ressac mémoriel » et faire ressentir tout ce que Mehdi n’arrive pas à exprimer. Quand la cuisine devient un langage social et un moyen d’affirmer son identité. (Pyramide)
 Trente Minutes SursisTRENTE MINUTES DE SURSIS
Étudiant en psychologie, Alan Newell est bénévole dans un centre d’appels d’urgence à Seattle. Ce jour-là, au bout du fil, il y a Inga Dyson, une femme désespérée qui vient de prendre une dose mortelle de comprimés et souhaite parler à quelqu’un avant de mourir. Aidé d’un psychiatre et d’un inspecteur de police, Alan n’a que peu de temps pour localiser et sauver sa correspondante. Au milieu des années cinquante, Sydney Pollack est déjà un réalisateur de télévision reconnu qui a fait ses armes avec une série comme Shotgun Slade. Plus tard, il obtiendra un Emmy Award pour pour The Game. Nous sommes en 1965 et Pollack va passer au grand écran avec The Slender Thread (en v.o.) inspiré d’une histoire vraie relatée par Shana Alexander dans un article de Life Magazine. Parfois, la vie ne tient qu’à un fil. L’expression prend tout son sens avec le premier long métrage du réalisateur de On achève bien les chevaux (1969), Jeremiah Johnson (1972), Les trois jours du Condor (1975), Tootsie (1982) ou Out of Africa (1985) où une simple conversation téléphonique devient une course contre la montre aussi tendue que bouleversante. D’un point de départ très simple basé sur un fait divers, Sydney Pollack (1934-2008) déploie un suspense sous haute tension, où chaque seconde compte et où la parole devient une question de vie ou de mort. Dans ce huit clos à distance, le réalisateur installe l’urgence et impose, dès son premier film, un sens du rythme et une grande précision de la mise en scène. Trente minutes… obtiendra deux Oscars pour la meilleure direction artistique et les meilleurs costumes d’un film en noir et blanc ainsi qu’un Golden Globe pour le scénario de Stirling Silliphant. C’est aussi le duo d’acteurs qui donne au film toute son intensité. Sidney Poitier (oscarisé en 1964 pour Le lys des champs) incarne une présence rassurante et déterminée tandis qu’Anne Bancroft (Oscar de la meilleure actrice en 1963 pour Miracle en Alabama) livre une performance saisissante, portée par les fragments d’un passé qui se dévoile peu à peu. De leur confrontation émerge une alchimie rare, à la lisière de la romance, portée aussi par la musique de Quincy Jones. Inédit en vidéo en France, ce thriller est accompagné d’un entretien avec Nathalie Bittinger, maître de conférences en cinéma. (Rimini éditions)
Lumiere Pale CollinesLUMIÈRE PÂLE SUR LES COLLINES
Royaume-Uni, 1982. Une jeune Anglo-japonaise entreprend d’écrire un livre sur la vie de sa mère, Etsuko, marquée par les années d’après-guerre à Nagasaki et hantée par le suicide de sa fille aînée. Etsuko commence le récit de ses souvenirs trente ans plus tôt, lors de sa première grossesse, quand elle se lia d’amitié avec la plus solitaire de ses voisines, Sachiko, une jeune veuve qui élevait seule sa fille. Au fil des discussions, l’écrivaine remarque une certaine discordance dans les souvenirs de sa mère… Les fantômes de son passé semblent toujours là, silencieux, mais tenaces. Adaptant le roman éponyme de Kazuo Ishiguro, écrit en 1982, le cinéaste japonais Kei Ishikawa se penche sur les souvenirs d’une veuve s’effilochent entre le Japon des années 1950 et l’Angleterre des années 1980. Présenté en avant-première mondiale au Festival de Cannes 2025 dans la section Un certain regard, Lumière pâle… alterne entre deux époques : la Grande-Bretagne des eighties où la jeune Nikki cherche à écrire la biographie de sa mère Etsuko, et les années 1950 à Nagasaki, où celle-ci raconte ses souvenirs d’après‑guerre. C’est l’occasion pour Ishikawa, tout en jouant sur la lumière et la composition pour distinguer les deux temps (des jeux de lumière magnifiques dans les scènes japonaises, des teintes plus ternes et sombres dans le Royaume‑Uni), de mettre en place un récit labyrinthique où le spectateur est invité à reconstituer les pièces du puzzle. On admire une photographie superbe et vibrante dans une histoire sur  la cassure et l’incommunicabilité entre générations, un thème récurrent dans l’œuvre du romancier adapté par Ishikawa. Adoptant un rythme lent, presque contemplatif, le film met en valeur des actrices (Suzu Hirose dans le rôle d’Etsuko jeune, Fumi Nikaido en tant que Sachiko, Camilla Aiko comme Nikki et Yoh Yoshida en tant qu’Etsuko âgée) qui permettent, avec grâce, d’entrer dans la complexité des personnages.  Une œuvre très esthétique sur le trauma post‑guerre, sur le passé, la mémoire et l’identité. (Metropolitan)
Pour EternitéPOUR L’ÉTERNITÉ
Larry et Joan se rendent à une fête chez leur fille. Sur place, Larry s’étouffe et se retrouve propulsé dans un endroit étrange. Il apprend qu’il est mort et qu’il se trouve dans un lieu de transition, entre la vie et l’éternité… Après la mort, chacun dispose d’une semaine pour choisir où passer l’éternité. Pour Joan qui se réveille dans le cadre étrange de La Jonction, mélange de gare monumentale et d’hôtel des années cinquante, la véritable question est de savoir avec qui la passer. Joan doit choisir entre Larry, l’homme avec lequel elle a construit sa vie ou Luke, son premier amour, mort à la guerre et qui l’attend depuis des décennies… Connu pour des films comme l’horrifique The  Cured (2017) ou Dating  Amber (2020), une comédie dramatique dans l’Irlande des années 1990, le Dublinois David Freyne dirige, ici, une comédie romantique qui ose traiter de la mort avec humour et sensibilité. Eternity (en v.o.) explore les regrets et la mémoire comme outils de décision. En se plongeant dans des archives, Joan revient sur les temps forts de son existence, observant que le passé peut être à la fois doux et paralysant. En faisant parfois songer aux comédies romantiques américaines des années 40 et 50, Pour l’éternité fait osciller ses personnages entre l’« amour toujours » et le coup de coeur du premier rendez-vous. Où comment la mort peut être un dilemme amoureux. Entre absurdité et émotion, le scénario fonctionne agréablement et les « coordinateurs de l’au-delà » y apportent des répliques souvent drolatiques. Enfin Elizabeth Olsen (connue pour son rôle de Wanda Maximoff/La Sorcière rouge dans l’univers cinématographique Marvel) donne une vraie présence à Joan, bien entourée par Miles Teller (Larry, jeune) et Callum Turner (Luke). (Metropolitan)
Six Jours Ce PrintempsSIX JOURS, CE PRINTEMPS-LÀ
Sana enchaine les boulots, toujours en mouvement, devant un ordinateur le jour, derrière un comptoir le soir, quand elle n’est pas dans sa cuisine pour assurer la logistique ménagère de son foyer de mère célibataire. Quand Jules, son nouvel amoureux, lui suggère de le rejoindre avec ses jeunes jumeaux pour les vacances, elle accepte. Mais la proposition du jeune homme tombe à l’eau à la dernière minute. Désolée à l’idée de priver ses fils de vacances, elle se laisse convaincre par leur idée, aussi fragile soit-elle : s’installer dans la résidence secondaire de leurs grands-parents paternels sur la Côte d’Azur et cela à leur insu. L’alarme qui résonne quand ils entrent dans la maison ne sera que le premier coup de semonce d’une semaine placée sous tension… Découvert avec Ca rend heureux (2007) et remarqué avec des films comme Folie privée (2004), Nue propriété (2006) et Elève libre (2008) qui questionnent la sphère privée et ses limites, le cinéaste belge Joachim Lafosse a aussi signé A perdre la raison (2012) qui valut à Émilie Dequenne le prix d’interprétation féminine à Cannes dans la section Un certain regard. Ici, il réalise un drame délicat qui questionne le retour à la case départ de l’assignation à la classe sociale (la jeune femme a la sensation constante d’être une intruse) quand l’amour prend fin… Le cinéaste peut déployer des thèmes qui lui sont chers comme la cellule familiale comme lieu possible d’aliénation, les rapports de domination au sein du couple. Il montre aussi son goût aussi les scènes de voiture, lieu clos propice aux épanchements… Sans jamais jouer la carte de la crise qui va exploser, Six jours, ce printemps-là est cependant un film sous tension. « On n’a pas le droit d’être là » insiste Sana, qui voudrait interdire l’usage de l’électricité ou de l’eau courante, les sorties à la plage ou encore les tours en Mehari. Mais il est bien difficile de cacher des enfants de dix ans, plein de fougue et d’entrain. Prochaine maîtresse de cérémonie de la 79e édition du Festival de Cannes, Eye Haïdara (nommée au César du meilleur espoir féminin pour Le sens de la fête en 2017) est une remarquable Sana. (Blaq Out)
TKTTKT
Tout commence lorsque Emma, jusqu’alors épanouie et bien dans sa peau, est admise en urgence à l’unité de soins intensifs d’un hôpital. Ses parents, Meredith et Fred, attendent avec angoisse des nouvelles des médecins. Alors qu’ils repensent aux nombreux « T’inquiète » par lesquels leur fille minimisait ses difficultés, ils réalisent trop tard qu’ils auraient dû s’alarmer. A travers une narration originale, la cinéaste belge Solange Cicurel retrace le calvaire d’Emma (Lanna de Palmaert). D’abord discrètes, les moqueries et les humiliations deviennent peu à peu insupportables. Les amitiés se transforment en pièges, l’isolement s’installe, et les messages haineux s’accumulent. Incapable de parler de ce qu’elle subit, la jeune fille de 16 ans s’enfonce dans une spirale de souffrance et de silence. Le harcèlement, d’abord insidieux, prend une ampleur dévastatrice, poussant l’adolescente au bord du gouffre. Le récit (qui s’inspire du livre Tout ira bien d’Elena Tenace) bascule lorsque, après un drame, Emma apparaît sous la forme d’un fantôme, capable de revivre et d’analyser les événements qui l’ont conduite à cette situation extrême. Cette perspective permet de révéler la mécanique implacable du harcèlement, la solitude des victimes, et l’aveuglement parfois involontaire des adultes. Le film explore aussi le rôle des témoins, souvent silencieux, et l’impact des réseaux sociaux dans l’amplification de la violence. Pour son troisième long-métrage après Faut pas lui dire (2017) et Adorables (2020), Solange Cicurel dirige Stéphane De Groodt dans le rôle du père d’Emma et, dans celui de la mère, Emilie Dequenne, décédée en mars 2025, dans ce qui sera sa dernière apparition au cinéma. Une approche poignante des conséquences du harcèlement scolaire et cyber pour aider à réfléchir et agir… (Blaq Out)
LouiseLOUISE
Fuyant un drame familial, Marion a adopté une nouvelle identité. L’adolescente est devenue Louise. Quinze ans plus tard, elle retrouve sa sœur cadette Jeanne et sa mère Catherine, tout en luttant pour savoir si elle doit rester sous son alias ou redevenir Marion…  Premier long‑métrage de Nicolas Keitel, Louise plonge dans les traumatismes de l’enfance avec un récit qui explore les conséquences de la violence conjugale sur les enfants, en se concentrant sur la perspective de l’enfant plutôt que sur la victime adulte. Dans cette quête d’identité, le dilemme central est de savoir si l’on peut ou doit se réinventer après un traumatisme. Le cinéaste s’applique à éviter le côté « film social » pour privilégier un mélodrame intime, tout en utilisant des éléments de suspense et en alternant le présent et des flashbacks pour reconstituer progressivement le puzzle de la vie de Louise. En jouant sur les couleurs vives de l’enfance qui finissent par se ternir à l’âge adulte, Nicolas Keitel s’inscrit dans une veine romanesque qui n’est pas sans faire penser parfois aux grands mélodrames de l’incontournable Douglas Sirk. Le scénario comme les dialogues de Louise fonctionnent bien et le metteur en scène peut compter sur de jeunes comédiennes comme Diane Rouxel (vue dans La terre des hommes en 2020) qui tient le double rôle de Louise et Marion, Salomé Dewaels (vue dans Illusions perdues en 2021) qui incarne Jeanne ou encore Cécile de France en mère à la fois robuste et troublée. Primé par la fondation Barrière pour le cinéma, voici un récit sensible et nuancé sur les violences familiales… (Blaq Out)
Sept Jours JuinSEPT JOURS EN JUIN
6 Juin 1944. Dans le cadre de l’opération Overlord, les parachutistes américains sont largués en Normandie. Bon nombre d’entre eux vont atterrir très loin de leur cible. C’est le cas pour plusieurs soldats de la 82e division aéroportée, qui se retrouvent aux abords du petit village de Graignes, situé à trente kilomètres de la zone prévue pour leur aterrissage. Aidés par la population locale, ils décident d’y établir une position de défense. Ils sont bientôt assiégés par une division de SS. La situation est rapidement désespérée. Inspiré de faits réels longtemps restés dans l’ombre, Sept jours en juin exhume un moment méconnu mais saisissant de la Seconde Guerre mondiale. Désignée comme « le petit Fort Alamo normand », cette histoire raconte comment une poignée de soldats et de civils ont opposé une résistance héroïque face à une division SS, faisant front pendant plusieurs jours et tenant dans des conditions désespérées. Porté par une volonté de réalisme et de transmission, le réalisateur indépendant David Aboucaya fait revivre la bataille de Graignes, où civils et militaires unissent leurs forces face à l’avancée allemande, dans un combat aussi héroïque que tragique, et dont la violence comme le courage marquent durablement les mémoires. Véritable artisan du 7e Art ayant signé réalisation, scénario, musique et montage de ses six films (dont Winter War qui, en 2017, mettait en scène les combats de Jebsheim, village-clé pour la libération de la poche de Colmar en 1945), David Aboucaya insuffle à son film justesse et sincérité. Loin des grandes fresques du Débarquement, il privilégie une approche immersive et humaine, au plus près des hommes et des femmes engagés pour les combats de Normandie. Pour sa sortie en DVD/Blu-ray, Sept jours… est accompagné d’un making of de plus d’une heure. (Rimini éditions)
Shadows EdgeTHE SHADOW’S EDGE
Manipulant et ridiculisant la police de Macao en piratant le système de surveillance ultramoderne de la ville, un mystérieux mafieux surnommé The Shadow et ses sept fils adoptifs ont le projet de récupérer une fortune en crypto-monnaie. Devenue impuissante face à cette menace, la police doit faire appel à Wong Tak-chong, un ancien officier à la retraite. Cet expert en pistage va s’associer avec une jeune policière à laquelle il est lié par un secret qu’elle ignore. Une partie d’échec commence alors, où les cerveaux et la loyauté seront mis à l’épreuve… Cyber-thriller nerveux et spectaculaire, The Shadow’s Edge marque le retour sur le grand écran du légendaire Jackie Chan dans un rôle à sa mesure. La superstar internationale incarne un vétéran de l’espionnage confronté à des criminels utilisant l’intelligence artificielle. Remake du film Filatures (2007), ce polar se distingue par des scènes d’action impressionnantes, des filatures palpitantes et des combats puissants aux chorégraphies millimétrées, qui prouvent qu’à 71 ans, Jackie Chan -qui a réalisé ses cascades sans doublure- peut toujours assurer le spectacle ! Renouant avec le genre flamboyant du cinéma d’action hongkongais, The Shadow’s Edge est considéré comme son meilleur film depuis vingt ans. Pour affronter Jackie Chan, il fallait un acteur à la hauteur pour jouer le caïd de la pègre. C’est Tony Leung Ka Fai, monstre sacré du cinéma hong-kongais, quatre fois récompensé du Hong Kong Film Award du meilleur acteur. On se souvient que c’est lui qui jouait le rôle de l’amant chinois dans L’amant (1991) de Jean-Jacques Annaud d’après Marguerite Duras. Avec un scénario original et captivant, opposant méthodes traditionnelles et menaces technologies, le film tient, avec sa narration rapide et fébrile, en haleine du premier affrontement jusqu’à la confrontation finale. Véritable triomphe au box-office chinois, ce thriller d’action musclé est une déluge d’adrénaline Et l’occasion pour les fans de retrouver Jackie Chan. (Arcadès)
AfterburnAFTERBURN
Dans un monde ravagé, une éruption solaire a détruit toutes les formes de technologie dix ans plus tôt. Ancien soldat devenu chasseur de trésor, Jake cherche, pour le compte de clients riches et puissants, des objets datant d’avant l’éruption. Il fait équipe avec Drea, une combattante de la liberté, afin de mettre la main sur la fameuse Joconde, également convoitée par un seigneur de guerre… En se basant sur la série éponyme de comics écrite par Scott Chitwood, Paul Ens et Wayne Nichols, J.J. Perry signe (dans des décors industriels trouvés en Slovaquie) un film post-apocalyptique qui se distingue par ses scènes d’action bien chorégraphiées et son approche originale de la survie, centrée plutôt sur la quête d’artefacts culturels que sur des batailles pour des ressources de base. C’est l’ancien champion américain de catch Dave Bautista qui se glisse dans le personnage du massif Jake. A ses côtés, on remarque la belle Olga Kurylenko (vue en Bond-girl dans Quantum of Solace en 2008) dans le rôle de Dréa et le vétéran Samuel  L. Jackson en roi August Valentine. Si le scénario ne brille pas par son originalité et si on a vu mieux en matière d’effets spéciaux, cet Afterburn, sorte d’escape game géant, reste un divertissement qui fait la part belle aux scènes d’action. (Metropolitan)
Shelby OaksSHELBY OAKS
Obsédée par la disparition de sa sœur douze ans plus tôt alors qu’elle se trouvait en compagnie d’étranges enquêteurs, Mia (la comédienne canadienne Camille Sullivan) mène une enquête qui va l’amener à découvrir un mal insaisissable… Pour son premier passage derrière la caméra comme réalisateur, l’Américain Chris Stuckmann, qui fut critique cinéma et vidéaste, donne un thriller horrifique qui s’inspire d’une campagne de marketing en ligne sur une équipe fictive d’enquêteurs paranormaux appelée The Paranormal Paranoids. Se présentant comme un faux documentaire façon found footage, le film mêle thriller, fantastique surnaturel et références à la culture YouTube autour de la perte, du deuil et de la quête de vérité. Le film a connu deux phases de production, le distributeur Neon ayant injecté des fonds supplémentaires pour compléter des scènes abandonnées, ajouter du gore et modifier la fin afin de la rendre plus spectaculaire. Malgré son côté « patchwork horrifique », Shelby Oaks distille souvent une bonne tension et une atmosphère flippante. (Metropolitan)

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