Les doutes de Grace et les vacheries de Miranda
MATERNITE.- Quelque part, dans ce qui semble être le plus profond de la campagne américaine, Jackson, sa femme Grace et leur tout jeune bébé s’installent dans une maison en plutôt mauvais état. « C’est pas New York », glissent-ils et Jackson confirme : « Je n’étais pas venu depuis un bail… » L’endroit a le mérite d’être calme. Il y a même un bureau qui permettra à Grace d’enfin écrire son grand roman américain. Certes, il y a des rats et il faudra sans doute trouver un chat pour faire le ménage. Alors, dans ce no man’s land aussi réel que rêvé, Grace et Jackson ont tout le temps de danser sur une musique à fond et aussi de copuler tout leur saoul. Le bébé pleure et se balance dans son siège dans la véranda. Au son de Let’s Twist again, Jackson, en robe de chambre à fleurs, biberonne sa bière et soupire : « Pourquoi on crève de chaud ! »
Dans le pré alentour, Jackson a installé un téléscope. « Les étoiles, considère-t-il, me donnent l’impression de n’être rien ». A quoi, Grace répond : « L’univers, on s’en tape… »
Il est vrai que l’univers de la jeune femme se limite, ici, à une maison, à des paysages, entre prés et forêts, à perte de vue, à un mystérieux motard qui passe régulièrement sur la petite route ou encore à un cheval noir dans la nuit. Clairement, Grace ne va pas bien. Au petit market voisin, elle envoie paître une gentille employée qui fait des risettes à son bébé. Elle traverse son salon à quatre pattes, joue de l’harmonica, grogne, lèche la vitre d’une fenêtre et, assise dans le frigo, crache de l’eau alentour. Avant de s’allonger sur son lit et de se masturber longuement…
Présenté en compétition officielle à Cannes 2025, Die my Love (USA – 1h59. Dans les salles le 29 avril) est le cinquième long-métrage de la cinéaste britannique Lynne Ramsay, 57 ans, aujourd’hui considérée comme l’une des réalisatrices majeures du cinéma d’auteur contemporain. Découverte en 1999 avec Ratcatcher, un drame de l’enfance qui se déroulait à Glasgow, sa ville natale, Lynn Ramsay adapte, ici, Crève, mon amour, le premier roman de l’écrivaine argentine Ariana Harwicz, paru en 2012, et qui évoquait, dans un long monologue intime, les affres et les douleurs de la maternité vécus par une jeune mère en plein doute.
« C’est un roman difficile, très sombre, dit Lynne Ramsay, avec une temporalité éclatée. Je ne voulais pas aller exactement dans cette direction. Je m’en suis un peu détachée. Je voulais introduire de l’humour, conserver l’animalité et la sexualité du personnage, mais en faire avant tout une histoire d’amour — une histoire d’amour folle — plutôt qu’un film uniquement centré sur le post-partum. » Cependant la cinéaste a conservé l’énergie brute, directe de Grace et elle entreprend, avec ce film, de faire entrer le spectateur dans la tête de cette mère complètement déboussolée et passablement incontrôlable, y compris pour Jackson qui semble savourer les temps où il prend, pour raison de travail, de la distance avec le monde perturbé de Grace.
Après le personnage d’Eva (Tilda Swinton) dans We Need to Talk about Kevin (2011), la cinéaste retrouve à nouveau un personnage de mère mais aussi de femme. « Ce qui m’intéresse surtout, dit encore Lynn Ramsay, c’est ce que la maternité vient changer dans la vie de ces femmes, justement. Grace est créative, c’est une écrivaine. Mais après avoir accouché, elle souffre du syndrome de la page blanche. Son compagnon est absent. Elle se sent coincée et très seule. Elle s’ennuie beaucoup, aussi. À partir de là, son esprit commence à se détraquer. »
Physique (hormonal?) et sensoriel, Die my Love prend fréquemment des allures de conte fantastique en suivant au plus près cette Grace presque animale qui fonctionne à l’impulsion, dit des choses déplacées, se promène en sous-vêtements, tout cela pour tenter de ressentir quelque chose. Plus encore pour se débarrasser d’une insupportable sensation d’engourdissement liée à l’isolement.
Parce que tout y passe par la perception et que le son permet d’être dans la tête de Grace, Die my Love est une œuvre très musicale dans laquelle on entend Hey Mickey par Toni Basil, Cold Light of Day de Lewsberg, Crossroads de Cream, Apples and Bananas de Raffi, Little April Shower par Chorus, Love me Tender par Elvis, In Spite of Ourselves de John Prine et, in fine, Love Will Tear us Apart qui suggère que l’amour existe encore, mais qu’il est devenu toxique, presque impossible.
Pour incarner son couple bouleversé, la cinéaste met en scène deux stars. Robert Pattinson est un Jackson paumé qui ira jusqu’à placer sa femme dans une institution spécialisée. Jennifer Lawrence est une Grace anarchiste dans un maelstrom permanent d’isolement, de destruction, de perte, de douleur et de désir. Inconfortable mais fascinant.
MODE.- Pour Andy Sachs, la journée s’achève plutôt bien. La pétulante journaliste vient de se voir décerner un prix pour ses (excellents) articles dans le Vanguard. Mais alors même qu’elle s’exprime devant ses pairs (« Le journalisme compte, putain ! »), tous les téléphones bippent. Andy, comme ses collègues, viennent de se faire virer. Par un simple sms. Dans le même temps, Miranda Priestly, l’emblématique patronne du magazine de mode Runway, est au coeur d’une tourmente médiatique pour une vilaine affaire de vêtements fabriqués par des ateliers clandestins. Pour contrer le bad buzz, Irv Ravitz, le propriétaire de Runway, a une idée ! Embaucher Andy Sachs pour qu’elle redresse la barre par de vrais reportages de qualité. Vingt après, Andy pousse à nouveau les portes de Runway. Miranda Priestly n’est pas plus agréable que lorsqu’Andy, fraîchement diplômée de l’Université Northwestern, obtenait le poste très prisé d’assistante de la tyrannique rédactrice en chef. Pire, Miranda voit poindre une relève qui la fait enrager… Mais, avec sa réputation entachée, Miranda ne fait plus complètement la pluie et le beau temps dans l’univers de la mode. D’ailleurs, Emily Charlton, qui débuta en même temps qu’Andy chez Runway, décide d’en profiter et d’obtenir des compensations. Désormais puissante dirigeante d’un groupe de luxe, elle contraint Miranda à lui offrir des pages dans Runway…
Mode, ton univers impitoyable ! Vingt après, le réalisateur David Frankel est toujours aux manettes de ce second opus qui entraîne à nouveau les spectateurs dans les coulisses des défilés et des grandes fêtes de la mode. Le diable s’habille en Prada 2 (USA – 1h59. Dans les salles le 29 avril) marque donc le retour de l’odieuse et cassante Miranda Priestly. Même fragilisée, Miranda est toujours aussi vacharde. Andy Sachs, qui a pris de la bouteille dans les médias, devra ainsi batailler pour affirmer son autorité. D’autant que la disparition brutale d’Irv Ravitz va profondément rebattre les cartes. En effet, son fils Jay a des idées précises sur la gestion du groupe de presse. En un mot comme en mille, il va tout basculer par-dessus bord. Si le premier Diable… se résumait globalement à une histoire de management (très toxique), ce N°2 s’intéresse au déclin de la presse papier (« Votre magazine existe mais personne ne l’achète ») et à la montée des supports numériques au travers de quelques figures, pas piquées des hannetons, d’entrepreneurs des médias. De quoi donner un peu plus de matière à un scénario qui joue quand même, rassurons les fashionistas, la carte du luxe même si la fast-fashion a fait des dégâts. Si on s’intéresse à la chose, on peut compter le nombre de tenues qu’arborent Miranda, Andy ou Emily. Pour notre part, c’est plutôt le look élégant et très recherché de Nigel Kipling qui nous séduit. Mais ceci est une autre affaire.
On repart donc pour un tour dans les beaux endroits de New York mais la production s’offre aussi, pour cause de gala avec Lady Gaga en star, un peu de tourisme (haut de gamme) à Milan avec le Duomo, la galleria Vittorio Emanuele II (pour Miranda toute seule!), un dîner devant La cène de Vinci dans le réfectoire du couvent dominicain de Santa Maria delle Grazie et même une extension sur les rives du lac de Côme.
Pour peu qu’on ne se moque pas des choses de la mode, tout cela est doucement divertissant et on retrouve avec plaisir la venimeuse Miss Priestly, définitivement entrée dans le panthéon des « méchantes » du cinéma. Meryl Streep tient toujours très bien la rampe et on se régale de ses infimes plissements de lèvres quand elle s’agace. Autour d’elle Anne Hathaway (Andy), Emily Blunt (Emily) et Stanley Tucci (Nigel) sont toujours de la partie et font le job avec entrain. Du côté des hommes de ces dames, ça a un petit côté Sex in the City avec des types qui semblent toujours faire tapisserie, y compris Kenneth Branagh en nouveau mari de Miranda.
Dans l’usine à rêves, on a toujours aimé le recyclage des succès. Voilà qui est fait.




