UN FAUSSAIRE DE GENIE ET LES SUPERBES SONS DES VOSGES
L’AFFAIRE BOJARSKI
Connaissez-vous Czesław Bojarski, contrefacteur de billets de banque surnommé le « Cézanne de la fausse monnaie » ? De fait, cet homme discret était un illustre inconnu pour la plupart des spectateurs de L’affaire Bojarski ! Il y a pourtant, dans la vie de ce faussaire de génie, de quoi alimenter le scénario d’une belle reconstitution d’époque sur la beauté de l’art du faux. Jean-Paul Salomé nous embarque donc dans l’existence d’un type couleur de muraille qui, brillant faussaire, donna, des années durant, la migraine aux responsables de la Banque de France. La vie du singulier Bojarski ne fut pas un long fleuve tranquille même s’il s’appliqua à toujours passer pour un brave père de famille vivant, chichement, dans la région parisienne avec sa femme Suzanne et ses deux enfants. Dans une aventure dense et souvent palpitante, Bojarski va jouer au chat et à la souris avec les autorités, notamment le commissaire Mattei, un flic volontiers « médiatique », pour lequel la traque du faussaire va devenir une redoutable obsession. En suivant les pérégrinations de Bojarski à travers la France où il va, de buraliste en buraliste, acheter le papier à cigarettes OCB indispensable à ses « créations », le cinéaste installe une atmosphère à la Simenon. Le tout en jouant avec les codes du film noir, à l’instar de cette séquence nocturne à Vichy où Bojarski, sans doute poussé par une soif de reconnaissance, va, pendant une conversation au bar d’un hôtel, « défier » le policier qui le traque depuis des mois et des années… L’affaire Bojarski nous entraîne dans une aventure originale autour d’un artiste talentueux taraudé par le désir de voir reconnaître son génie. Au risque évident de se mettre en danger. Bojarski marquait sciemment ses faux billets grâce à de minuscules différences qui sont autant de signatures. Tout en donnant à voir avec précision les étapes du travail de faussaire avec son atelier caché dans un cabanon au fond de son jardin, ses plaques gravées, ses presses, son papier, ses encres, le film s’attache tout autant à la personnalité d’un artiste que l’excellent Reda Kateb fait vibrer avec brio dans ses creux, ses doutes, ses silences et évidemment dans l’immense solitude qui habitait Bojarski. Venu en France pendant la Seconde Guerre mondiale où il aida des Juifs en fabriquant de faux papiers, Bojarski connut le rejet et le mépris. Ce qui explique aussi comment il s’appliqua à « recycler » son génie. « La France ne voulait pas de nous, rigole son ami Dow, alors tu t’en es pris à son pognon ! » Enfin, cette histoire authentique mais au fort potentiel romanesque, repose sur deux couples. Celui, amoureux, de Bojarski et de sa femme Suzanne (Sara Giraudeau) qui tremble toujours à l’idée que son mari puisse se faire prendre et sur celui constitué par le faussaire et le flic qui le traque. Bojarski trouve, dans le « melvillien » Mattei (Bastien Bouillon épatant avec sa diction à la Paul Meurisse), l’écho d’une fascination qui l’inquiète tout en le confortant dans la reconnaissance de son art. Les ultimes minutes du film montrent le vrai Bojarski au travail. On voit un petit homme maigre travailler avec minutie à son grand œuvre. (Le Pacte)
LE CHANT DES FORÊTS
La brume s’accroche, comme des voiles blancs, aux sombres sapins de la forêt vosgienne. Simon Munier, 12 ans, le fils de Vincent, le réalisateur du Chant…, est à l’affût, les, les yeux et les oreilles aux aguets, les sens en éveil pour voir furtivement passer un écureuil ou un cerf. Plus tard, dans une cabane qui ressemble à celles des contes de fées, Simon écoute son grand-père Michel parler d’un monde sauvage et invisible mais qui laisse des traces. Michel Munier se souvient avec émotion de la fin des années soixante quand il avait observé, dans les hautes neiges des Vosges, l’apparition furtive d’un grand tétras. « Mais t’as rêvé ! » L’image de cet oiseau fantôme, désormais disparu des Vosges à cause des changements climatiques, est devenue une obsession : « Me rendre plus invisible, plus fantôme que lui », dit encore le vieil homme barbu. Et d’évoquer ce poète russe qui disait du cri guttural du grand tétras que c’était « l’esprit de la nuit qui appelle le jour ». Second long-métrage de Vincent Munier après La panthère des neiges (2022) qui lui valut un César du meilleur documentaire, Le chant des forêts est un magnifique poème visuel et sonore. Car, si les images sont superbes (ah, les deux biches et le cerf se croisant dans un étang embrumé!), les sons sont remarquables parce qu’ils laissent une grande place à l’imaginaire. A l’âge de son fils Simon, le Spinalien Vincent Munier avait suivi son naturaliste de père dans les affûts et pris le virus de la nature sauvage dont il est dit, au générique de fin, qu’elle n’est pas qu’un spectacle mais avant tout une vie partagée. De fait, ce documentaire immersif qui capte, avec une fulgurante beauté, la vie animale et végétale dans les forêts du massif des Vosges, est aussi une affaire de transmission. Michel, Vincent et Simon Munier observent et célèbrent la nature mais ils attirent aussi, avec force, l’attention sur sa fragilité. Vu par près de 1,3 million de spectateurs dans les salles françaises et également couronné d’un César du meilleur film documentaire et d’un César du meilleur son, Le chant des forêts permet d’approcher, jusqu’au très gros plan, des cerfs en plein brame, des chouettes, des hiboux, des chamois, des rapaces, des oiseaux chanteurs, des renards ou encore un lynx emportant sa proie. Alors, il s’agit de rester là, d’écouter et de voir… peut-être. Et parce que le grand tétras est devenu un animal quasiment mythique, le trio Munier décida d’un voyage en Norvège pour, peut-être l’approcher. Dans les vastes espaces forestiers scandinaves, Simon trouva d’abord une plume de queue. Et puis le légendaire oiseau entra en scène ! Magnifique et puissant bec blanc, œil orange, plumage noir marqué de rouge et grande queue en éventail ! Film animalier et… pictural aux images merveilleuses certes, Le chant des forêts est plus que cela. C’est une célébration humaniste et contemplative d’une nature qui peut se révéler magique pour peu qu’on l’aime et qu’on la respecte. Dans les suppléments du dvd, on trouve un entretien (28 mn) avec Vincent Munier et quinze minutes de scènes inédites. Sur le Blu-ray, s’ajoutent un livret de 24 pages et cinq cartes postales. (Blaq Out)
MARCEL ET MONSIEUR PAGNOL
Marcel Pagnol n’est pas heureux. Pire, il se sent vieux. Alors, enfermé dans son bureau, l’académicien bricole une machine au mouvement perpétuel et ronchonne : « Ici, au moins, les lettres françaises me foutront la paix ! » Un jour de 1956, il rencontre Pierre Lazareff. Le mythique patron de France-Soir est accompagné de son épouse Hélène qui dirige Elle et qui lui propose d’écrire un feuilleton littéraire pour son magazine. Pour raconter son enfance, sa Provence, ses premières amours. En rédigeant les premiers feuillets, l’enfant qu’il a été autrefois, le petit Marcel, en version plus jeune de lui, apparaît soudain à ses côtés. Marcel Pagnol est alors au faîte de sa gloire et il va s’immerger dans ses riches souvenirs… Depuis le beau succès des Triplettes de Belleville (2003), on connaît le cinéma de Sylvain Chomet. Avec Marcel et Monsieur Pagnol, le cinéaste fait la part belle au plus grand conteur de tous les temps en lui offrant de devenir le héros de sa propre histoire. Cette aventure-là, c’est celle de la littérature, du théâtre et enfin du cinéma. Pour le petit Marcel, le vieil homme va se mettre à explorer sa vie et à revivre les plus belles rencontres et les plus beaux souvenirs. Reviennent ainsi la table familiale, un père pauvre mais honnête, une mère trop tôt disparue et un gamin en colère à qui la pratique de la boxe vaudra un nez cabossé. Voilà Pagnol prof d’anglais muté à Paris, vivant dans un hôtel de passe avec le moral dans les chaussettes. Un ami l’entraînera à une soirée où Pagnol rencontre Orane Demazis et tombe sous son charme… Contacté par deux producteurs pour confectionner quelques parties animées dans un documentaire sur Pagnol, Chomet a constaté que seules les séquences animées suscitaient l’intérêt. De là à écrire un biopic entièrement animé, il n’y a qu’un pas… Réalisée pour la première fois en numérique, voici une aventure humaine dans laquelle on plonge avec un vrai plaisir tant le dessin est plaisant et l’animation élégante. Ensuite, il suffit de se laisser emporter, au gré des pièces de théâtre, des amours du maître ou de l’invention du cinéma parlant dans le sillage de personnages (forcément) truculents. On aime entendre le grondement de Raimu quand il déclare : « Je vais te le faire ton boulanger cocu ! » ou encore qu’avec le Marius de Pierre Fresnay, « un Alsacien peut faire un bon Marseillais… » On aime écouter aussi, avec l’accent, Pagnol (avec la voix de Laurent Lafitte) dire : « Je suis né dans la ville d’Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers… » Voilà du cinéma qui fleure bon le soleil de la garrigue ! (Wild Side)
ENTRE LE CIEL ET L’ENFER
Industriel au sein d’une grande fabrique de chaussures, Kingo Gondo décide de rassembler tous ses biens afin de racheter les actions nécessaires pour devenir majoritaire. Il apprend alors que son fils Jun a été enlevé et qu’une rançon est exigée. Se produit alors un véritable coup de théâtre: ce n’est pas Jun mais Shinichi, le fils de son chauffeur, qui a été kidnappé. Gondo est désormais face à un dilemme : doit-il dépenser toute sa fortune pour sauver l’enfant d’un autre ? S’ouvrant dans un huis-clos dans une luxueuse villa qui domine Yokohama, le film s’attarde auprès d’un homme d’affaire qui s’interroge. Et puis l’action se met en branle avec une enquête policière qui parcourt une ville glaçante… Considéré comme l’un des cinéastes les plus célèbres et influents de l’histoire du cinéma, le Japonais Akira Kurosawa (1910-1998) a tourné, en 57 ans de carrière, plus d’une trentaine de films. Essentiellement connu pour ses grandes fresques féodales (Rashômon en 1950, Les sept samouraïs en 1954 ou Kagemusha en 1980 qui lui vaudra la Palme d’or à Cannes), Kurosawa est également l’auteur d’une série de remarquables films noirs, ancrés dans le Japon contemporain. Interprété par les stars Toshiro Mifune (qui sera aussi, en 1965, le héros du Barberousse de Kurosawa) et Tatsuya Nakadai, Entre le ciel et l’enfer, disponible pour la première fois en Blu-ray 4K Ultra HD, est une brillante réflexion sur la morale et le capitalisme, très librement adapté du roman Rançon sur un thème mineur de l’Américain Ed McBain. Dans les suppléments, on trouve Le suspense selon Kurosawa (37 mn) qui présente des souvenirs du tournage d’Entre le ciel et l’enfer par les membres de l’équipe du film, illustrés de nombreuses archives. Entre le ciel et l’enfer selon Jean Douchet (15 mn) permet en 2006, au fameux critique et historien du cinéma (1929-2019) de livrer une analyse du chef-d’œuvre de Kurosawa, l’un des plus beaux polars au monde selon lui. Enfin Tension et grâce (10 mn) est un essai vidéo du film par Nicolas Saada, réalisateur et scénariste (Taj Mahal, Thanksgiving) qui observe : « Entre le ciel et l’enfer est une leçon de cinéma. […] Il y a cet équilibre entre grâce et gravité, entre beauté et noirceur. » (Carlotta)
LES ECHOS DU PASSÉ
Alma grandit dans une famille de propriétaires terriens peu avant la Première Guerre mondiale dans l’Empire allemand. Les parents de la fillette de sept ans sont taciturnes et le quotidien de la famille marqué par la religiosité et les superstitions. Un jour, Alma découvre grâce à une photographie post-mortem qu’elle a été nommée d’après sa sœur décédée. La famille a mis en scène un « accident du travail » pour éviter que Fritz, le frère aîné d’Alma, ne soit envoyé à la guerre. La domestique Trudi, qui, comme beaucoup d’autres servantes, a été stérilisée de force par son employeur, s’occupe avec dévouement de Fritz, qui a été amputé d’une jambe à la suite de l’« accident ». Erika vit à la ferme dans les années 1940 alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage. Elle se perd dans une curiosité et une fascination érotiques pour son oncle Fritz, « invalide de guerre ». Elle réalise d’innombrables dessins de cet homme alité et simule elle-même une amputation. Angelika, avide de vivre, vit à la ferme à l’époque de la RDA dans les années 1980 et est prisonnière d’une excentrique famille d’agriculteurs. Elle est la fille d’Irm, la sœur blonde d’Erika. La sexualité naissante d’Angelika attire l’attention de son oncle Uwe. Mais Rainer, fils d’Uwe et cousin d’Angelika, éprouve également des sentiments pour elle. Dans les années 2020, Nelly, originaire de Berlin, arrive avec sa sœur aînée Lenka et ses parents dans la ferme à présent délabrée et presque vide, que les parents souhaitent rénover eux-mêmes. Lenka se lie d’amitié avec Kaya, une fille du quartier. Un jour, un événement tragique se répète dans la ferme. Les frontières entre le passé et le présent vont s’estompent complètement… Présenté en compétition officielle au festival de Cannes 2025, In die Sonne schauen (en v.o.) a remporté le prix du jury, ex æquo avec Sirāt d’Óliver Laxe. Masha Schilinski signe un puissant drame historique qui suit les destinées de quatre jeunes filles (Alma, Erika, Angelika et Lenka) qui vivent à des époques différentes sur la même ferme isolée dans l’Altmark, dans l’Allemagne du Nord. Alors que les générations s’enchaînent, la ferme conserve la mémoire des drames silencieux, des non-dits familiaux et des cicatrices du passé. Dans un cinéma à la fois miroir et portail vers un large univers de sentiments, la cinéaste franco-allemande distille un univers poétique tout en retenue formelle. Sur plus d’un siècle et jusqu’à nous, se développe un récit comme hanté autour d’Alma (Hanna Heckt), Angelika (Lena Urzendowsky), Lenka (Laeni Geiseler) et Erika (Lea Drinda) investissant, tour à tour, une vaste demeure et une terre qui les relie à travers le temps. La cinéaste compose des images quasiment spectrales au service de thèmes comme la douleur fantôme ou le corps des femmes, jeunes ou vieilles. Une œuvre à la fois irréelle, inquiétante et donc fascinante. Dans les suppléments, un entretien avec la réalisatrice Masha Schilinski. (Diaphana)
MACHO DANCER
Après le départ de son riche amant américain, le jeune Pol décide de suivre son ami Greg à Manille, afin de subvenir aux besoins de sa famille. Là-bas, il fait rapidement la connaissance de Noel, un call-boy, adepte du « macho dancing », qui le prend sous son aile et lui trouve une place dans un club gay de la capitale. Alors qu’il découvre le monde interlope du striptease masculin, entre trafic sexuel, drogue et corruption policière, Pol fait la rencontre de Bambi, une prostituée proche de la bande des « macho dancers »… Voici une exclusivité mondiale que l’on doit à Carlotta Films qui s’est fait, entre autres, une spécialité du cinéma asiatique et, pour l’occasion du cinéma philippin. Cela à travers de l’une de ses plus illustres figures. Disparu à l’âge de 52 ans dans un accident de voiture, Lino Brocka (1939-1991) a tourné une soixantaine de longs-métrages dont certains comme Manille (1975) ont eu une sortie internationale. Grâce au Festival de Cannes, on découvrit aussi, en 1978, Insiang, premier film philippin sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs. En 1980, Jaguar fut présenté en sélection officielle puis Bona (1980) à la Quinzaine des réalisateurs 1981. Réalisé en 1988 et invisible depuis sa sortie, Macho Dancer (inédit en Blu-ray, dans une version non censurée et présenté dans une nouvelle restauration 4K) est un mélodrame social doublé d’un authentique acte de résistance politique pour ce cinéaste engagé, clamant ouvertement son homosexualité dans une société conservatrice. Macho Dancer s’affirme comme l’un des longs-métrages les plus audacieux et controversés de Lino Brocka qui signe un témoignage brut, qui évoque par moments les premiers films de Martin Scorsese, et demeure un jalon du cinéma queer asiatique. Dans les suppléments, on trouve, avec Corps politiques (35 mn), un entretien inédit avec Nick Deocampo, cinéaste, producteur, historien, écrivain et enseignant à l’Université des Philippines. « Le bar gay, dit-il, n’est pas différent d’une usine. Mais le bien de consommation, c’est le corps humain et non la machine. » Enfin, Oliver (1983, 40 mn) est un film de Nick Deocampo sur le quotidien d’un jeune homme qui subvient aux besoins de sa famille en se travestissant dans les bars gays de Manille. (Carlotta)
LOS TIGRES
Plongeur professionnel, surnommé « le Tigre », Antonio travaille principalement au port de Huelva, en Andalousie, dont une grande partie de l’activité est liée à l’industrie pétrolière. Il vit avec sa sœur cadette Estrella qui, bien qu’elle éprouve beaucoup d’affection pour lui, lui en veut également depuis l’enfance de s’être fait passer comme meilleur plongeur qu’elle, suite à un défi lancé par leur père. Estrella, qui a une formation en biologie marine, et bien qu’elle assiste quotidiennement son frère dans son travail, envisage secrètement de postuler pour un emploi à la réserve naturelle de Vigo. Lors d’une plongée sous le pétrolier Delphos, Antonio découvre dans l’un des conduits d’aération du bâtiment, un petit chargement de cocaïne, information que son supérieur lui demande de passer sous silence. Toutefois, Antonio y voit une opportunité d’améliorer son sort : en effet, il est en grande difficulté dans sa vie personnelle depuis son divorce, son ex-épouse lui reprochant de ne lui verser aucune pension alimentaire pour s’occuper de leurs deux filles. Antonio envisage alors de voler une partie de la drogue découverte et de la revendre afin de reverser une partie de l’argent à ses filles et de garder le reste pour ouvrir une école de plongée. Mise au courant de cette idée, Estrella la rejette dans un premier temps, avant de l’accepter en l’amendant : pour éviter que le vol ne soit découvert, Antonio devra prélever à l’aide d’un dispositif spécial une petite partie de la drogue lors de plusieurs plongées, en veillant à éteindre sa caméra le moment venu afin que son supérieur ne se doute de rien… Révélé à l’international avec La Isla minima (2014), palpitant et remarquable thriller dans l’Espagne post-franquiste, le cinéaste sévillan Roberto Rodriguez plante le décor de son nouveau film policier dans l’impressionnant univers industriel d’Huelva. Avec un petit côté braquage… sous-marin, Los Tigres met en scène un frère et une sœur qui s’aiment autant qu’ils se détestent, autrement dit deux personnages tourmentés aux prises avec leurs traumatismes du passé. D’ailleurs, le film, qui contient cependant nombre de séquences très spectaculaires, s’intéresse essentiellement aux rivalités entre Antonio (l’excellent Antonio de la Toore, déjà présent dans La Isla…) et Estrella (Barbara Lennie), deux êtres qui ont bien du mal à trouver leur place dans le monde… (Le Pacte)
DE L’EAU TIEDE SOUS UN PONT ROUGE
Avant de mourir, un vieux clochard philosophe livre son secret à Yosuke Sasano, un quadragénaire qui vient d’être licencié de son travail. Il a caché un bouddha en or, volée dans un temple de Kyoto, dans une jarre cachée dans une maison située dans un village lointain, et il lui en fait cadeau. Récemment séparé de sa femme, Yosuke est fatigué par la vie citadine. Comme son travail ne le retient plus à Tokyo, il décide de quitter la capitale pour se rendre dans la ville portuaire de Noto et tenter de retrouver le trésor du vieux clochard. Sur place, il croise Saeko Aizawa, une jeune femme qui vit là avec sa grand-mère. Saeko a le pouvoir de faire s’épanouir les fleurs en dehors des saisons et de faire venir les poissons par l’eau qu’elle fait jaillir de son corps lorsqu’elle éprouve le plaisir charnel. Chaude lapine, la sensuelle Saeko saute sur le visiteur et le force à faire l’amour. Au moment de l’orgasme, un geyser jaillit d’elle. Sous le charme de Saeko, Yosuke tombe amoureux et va découvrir peu à peu les secrets de son passé. Cinéaste d’un certain réalisme magique, Shohei Imamura (1926-2006) s’est souvent penché dans un cinéma qui mêle la fantaisie avec un baroque provocant, sur les déclassés de la société, les prostituées et, ici, une femme qui explose littéralement de sensualité. Titulaire de deux Palmes d’or cannoises (La ballade de Narayama en 1983 et, ex-aequo avec Le goût de la cerise de Kiarostami, pour L’anguille en 1997), Imamura signe, en 2001, avec De l’eau tiède…, son ultime long-métrage. Dans une mise en scène de belle facture, l’impertinent maître japonais donne le portrait poétique, doucement subversif, surréaliste et parodique d’une femme fontaine aux pouvoirs miraculeux. Présenté en compétition officielle à Cannes 2001, De l’eau tiède… est une superbe fable ! « Si d’aucuns disent que le XXIe siècle sera celui de la science et de la technologie, je pense qu’il sera aussi celui de la femme », professe Imamura à la sortie de son dernier film. Ode malicieuse à la femme et au plaisir sexuel, cette histoire d’eau, où l’on croise aussi une grand-mère liseuse d’avenir et un marathonien sénégalais parlant japonais, mêle délires poétiques, érotiques, et péripéties rocambolesques. D’une vitalité lumineuse et insolente ! (Roboto Films)
UNE ENFANCE ALLEMANDE : ILE D’AMRUN, 1945
En 1945, durant les dernières semaines de la Seconde Guerre mondiale, dans un petit village de l’île d’Amrum, au large des côtes allemandes de la mer du Nord, Nanning Bohm, douze ans, l’aîné de sa famille, travaille dans les champs de pommes de terre ou ramasse du bois flotté pour se chauffer et aider sa mère à nourrir les siens. Fervente nazie, elle est largement enceinte. Le gamin, sa tante Ena et ses deux jeunes frères et sœurs ont dû fuir Hambourg, ville bombardée, pour se réfugier sur l’île. Le père de Nanning est un lieutenant-colonel de la SS et est à la guerre. Son épouse est laissée à elle-même sur Amrum, tandis que les villageois écoutent en secret du jazz interdit à la radio. Alors que la guerre touche à sa fin, Nanning doit faire face à de nouveaux défis. Depuis la naissance de sa sœur et la mort d’Adolf Hitler, sa mère a sombré dans une profonde dépression et refuse de s’alimenter. Nanning cherche des solutions ingénieuses pour satisfaire son envie de pain blanc beurré et tartiné de miel. Las, la guerre a plongé l’île dans une grave pénurie de toutes sortes de ressources. Il tente, par le troc, d’obtenir les ingrédients convoités comme le beurre et le sucre. Voyant arriver des réfugiés de l’est de l’Allemagne puis vivant la fin du conflit, Nanning commence à réaliser que tous les adultes n’ont pas les mêmes valeurs et que l’idéal nazi de ses parents ne va pas de soi. Il découvre que son oncle Théo a été contraint de rester en Amérique à cause des nazis, et que ces derniers ont assassiné sa fiancée, Ruth. Théo lui apparaît en rêve et le confronte : « Tu n’es pas coupable, mais tu es quand même impliqué ». Présenté dans la section Cannes Première au Festival de Cannes 2025, Une enfance allemande… est un récit initiatique qui repose sur les souvenirs d’enfance du comédien et scénariste Hark Bohm, disparu en novembre 2025 peu après la sortie du film. Compagnon de cinéma de Rainer Werner Fassbinder avec lequel il joua dans Le marchand de quatre saisons (1972), Tous les autres s’appellent Ali (1974), Le droit du plus fort (1975), Le mariage de Maria Braun (1979), Lili Marleen (1981) ou Lola, une femme allemande (1981), Böhm croise, ici, la route de Fatih Akin, le réalisateur germano-turc de Head-On (2004), Soul Kitchen (2009) ou In the Fade (2017) qui valut à Diane Kruger, le prix d’interprétation à Cannes. La comédienne fait, ici, une courte apparition en paysanne rebelle. Filmé à hauteur du regard d’un enfant au bord de l’adolescence et dans des lumières froides, cette forte mais néanmoins poétique chronique mêle la beauté rude de paysages balayés par le vent marin et le drame d’un gamin jeté dans un monde façonné par la nécessité de se battre pour survivre et la vague promesse d’une liberté nouvelle. Dans les bonus, un entretien (28 mn) avec Fatih Akin. (Blaq Out)
LE VAURIEN – L’INTÉGRALE
Après avoir passé trois années en prison, Goro, jeune yakuza respectueux d’un code d’honneur en désuétude, cherche à prendre un nouveau départ. Sa rencontre avec la belle Yukiko renforcera sa volonté, mais les liens avec la pègre, le crime et la violence ne se coupent pas si facilement… Pour exorciser ses actes et accéder à une forme de rédemption, il décide de les raconter dans les moindres détails. En adaptant Burai: Aru bōryokudan kanbu no dokyumento, le roman autobiographique, paru en 1967, de Gorō Fujita, ex‑membre des yakuza devenu écrivain, le réalisateur Toshio Masuda donne le coup d’envoi d’un saga culte à l’énergie brute dans laquelle Tetsuya Watari joue un vaurien au grand coeur en compagne de la grande Chieko Matsubara. Célèbre pour avoir co-réalisé en 1970 avec Richard Fleischer et Kinji Fukasaku Tora ! Tora ! Tora ! consacré à l’attaque japonaise contre Pearl Harbour en décembre 1941, Masuda passera ensuite la main à ses confrères Mio Ezaki et surtout Keiichi Ozawa, metteur en scène de quatre des six volets. Totalement invisible en France depuis des décennies, la franchise Burai est composée du Vaurien (1968), Le retour du vaurien (1968), Le vaurien se déchaîne (1968), Mélodie pour un vaurien (1968), La vengeance du vaurien (1968) et Tue, vaurien, tue ! (1969). Cette intégrale est présentée, pour la première fois en France, en édition collector, dans un coffret trois Blu-ray. Dans les suppléments, on trouve un livret avec des essais de Pauline Martyn, Mohamed Bouaouina et Stéphane du Mesnildot sur la saga ainsi que des photos d’exploitation. Pour se plonger (ou se replonger) dans un cinéma d’action nippon qui a largement influencé le cinéma de Quentin Tarantino (notamment pour son Kill Bill) et les films de yakuzas en général… (Roboto Films)
LES CRACKS
Au tout début du 20e siècle en région parisienne, Jules-Auguste Duroc, artisan de formation et bricoleur à ses heures perdues, met toutes ses économies dans l’invention d’un vélo révolutionnaire, doté de plusieurs fonctionnalités jusqu’alors inédites, comme la roue libre permettant de cesser de pédaler notamment dans les descentes. Malgré ses multiples efforts pour trouver un investisseur ou une banque pour financer son brevet et la production industrielle de ses cycles, il se retrouve dans une situation personnelle critique. Criblé de dettes et harcelé par un féroce huissier (Robert Hirsch) qui veut saisir son invention, Duroc n’a plus qu’un espoir, faire remarquer son vélo dans une compétition cycliste internationale. Il songe à la prochaine course reliant par étapes, Paris à San Remo en Italie. Son beau-frère, le trentenaire Lucien Médard, est choisi pour tester la nouvelle bicyclette. Mais sans autre issue pour fuir l’huissier tenace, Duroc se retrouve sous la tour Eiffel, lieu du départ de l’épreuve. Au milieu du peloton, l’inventeur est propulsé dans la course, malgré sa cinquantaine passée. Heureusement, son invention se révèle extrêmement efficace et il commence à remporter des succès au cours de plusieurs étapes. En 1968, Alex Joffé met en scène Bourvil après l’avoir déjà dirigé dans Les hussards (1955), Fortunat 1960), Le tracassin (1961), Les culottes rouges (1962) ou La grosse caisse (1965), des films qui furent tous, à cause de leur interprète principal, de gros succès populaires. Une fois de plus, Bourvil s’empare ici d’un personnage bon comme le pain qui met les rieurs de son côté. Sur le tournage, l’acteur fut victime d’une violente chute qui l’obligea à subir des examens médicaux. A cette occasion, les médecins découvrirent que Bourvil souffrait de la maladie de Kahler qui allait l’emporter en septembre 1970. Dans les suppléments, on trouve Histoire fiction ?, un documentaire sur le cyclisme en 1900. (M6)
QUEERPANORAMA
Un homme enchaine les aventures d’un soir avec des hommes. À chaque nouveau rendez-vous, il se glisse dans la peau de chacun de ses amants, s’appropriant leur personnalité au gré de ses rencontres. Ce n’est qu’en devenant un autre qu’il parvient à être pleinement lui-même… Présenté à la Berlinale 2025, le film du cinéaste hongkongais Li Jun raconte les errances d’un jeune homme homosexuel, crédité sous le simple nom de « Je », au fil de ses rencontres sexuelles et affectives dans un cité de Hong Kong en pleine mutation. Comme un miroir tendu à ce personnage flou et en quête de soi, cette métamorphose identitaire lui permet de se sentir pleinement lui‑même, tout en explorant la solitude des jeunes gays. A travers des fragments d’aventures non chronologiques où la sexualité devient pratique exploratoire et où le désir remplace le dialogue, Li Jun (couronné du prix du meilleur réalisateur aux Golden Horse Film Awards de Taiwan) présente des instants purement physiques et anonymes alors que d’autres sont construits comme des échanges qui raconte l’exil, le deuil, les viols scolaires. Porté par le comédien hongkongais Jayden Cheung (vu dans Moments Fleeting en 2021 et The Moon, Sky and you en 2023), Queerpanorama, en évitant le racolage, est un drame sur l’identité queer mais qui évoque aussi l’impact des applications de rencontres avec ses protagonistes qui se retrouvent via des algorithmes, reflétant la réalité post‑Covid. Par ailleurs, dans une réflexion politique, le film sert d’allégorie à la situation de Hong Kong sous la loi de sécurité nationale, illustrant la tension entre identité personnelle et contexte sociopolitique. Dans les bonus, on trouve des scènes coupées (21 mn). (Blaq Out)
UNE BALLE DANS LA TÊTE
A Hong Kong en 1967, Paul, Ben et Frank sont amis d’enfance. Le jour du mariage de Ben, Frank est agressé par une bande de malfrats. Pour venger son ami, Ben attaque le chef de cette bande et le tue accidentellement. Forcés de fuir Hong Kong, ils partent au Vietnam travailler pour un parrain local. Ils y rencontrent Luke, un tueur eurasien travaillant pour ce dernier, qui leur propose d’organiser le casse d’une réserve d’or que possède son patron. Pour les trois amis, va commencer une descente aux enfers dans les horreurs du crime et de la guerre du Vietnam… En 1989, après une bonne quinzaine de longs-métrages depuis 1974, John Woo va signer The Killer qui sera plus tard considéré, y compris par le cinéaste lui-même, comme son chef-d’œuvre. Dans la foulée de ce succès international applaudi par Martin Scorsese comme Quentin Tarantino, Woo sort, en 1990, ce que beaucoup considèrent comme son chef-d’œuvre maudit, Une balle dans la tête, film très personnel qui est un échec retentissant au box-office (on murmure qu’une allusion au massacre de la place Tien An Men en est responsable) et un gouffre financier pour les studios. Si le film commence de manière assez surprenante, il va rapidement mêler scènes d’action explosives avec des moments de mélancolie sur fond de chaos, d’apocalypse guerrière, d’exactions de gangsters, de fureur inhumaine et de destructions. Ca tire dans tous les coins, ça hurle de tous les côtés et le sang gicle à foison, les bagarres de petits voyous laissant le champ à d’énormes batailles… Une balle dans la tête a, plus tard, été considéré par nombre d’inconditionnels de John Woo comme son œuvre la plus aboutie et la plus violente. (Metropolitan)
GREENLAND : MIGRATION
Après avoir survécu à la collision entre une comète interstellaire et la Terre, la famille Garrity doit quitter le bunker de survivants du Groenland. John, Allison et leur fils Nathan vont alors se lancer dans un périlleux voyage à travers les terres désolées et décimées de l’Europe, pour trouver un nouveau foyer. Sorti en 2026, Greenland : Migration, réalisé par Ric Roman Waugh, est la suite de Greenland : Le dernier refuge, du même réalisateur, sorti en 2020. Déjà, il y a Gerald Butler, révélé au grand public mondial en roi Léonidas dans 300 (2006) et devenu célèbre en incarnant l’indestructible agent Mike Banning dans la trilogie d »action composée de La chute de la Maison Blanche (2013), La chute de Londres (2016) et La chute du Président (2019). Mais le comédien écossais a aussi un côté gros nounours (bien costaud) qui va bien pour le personnage du père de la famille Garrity. Bien sûr, le scénario est sans prétention et n’envisage à aucun moment de revisiter le genre survival. Mais il tient quand même la rampe en étant tout à fait efficace. De plus, la mise en scène ne manque pas de qualité d’écriture. Pour passer un bon moment devant son écran avec cette famille qui bataille pour survivre. (Metropolitan)
LE TUEUR FRAPPE TROIS FOIS
Patron de la brigade des stupéfiants de la police de Hambourg, l’inspecteur Franz Bulon est sous la pression de sa hiérarchie. Enquêtant sur un vaste trafic de drogue, il voit tous ses témoins potentiels assassinés par un mystérieux tueur, qu’il ne parvient pas à arrêter. Mais Franz a d’autres soucis. D’une jalousie maladive, il soupçonne sa femme Lisa, une ex-voleuse, de le tromper et de poursuivre ses activités criminelles. Incapable de la confondre, Bulon propose un marché à Max Lindt, un tueur à gages qu’il vient d’arrêter. Contre sa remise en liberté, il doit supprimer Lisa. À la croisée du giallo italien et du krimi allemand, La morte non ha sesso (en v.o.) occupe une place singulière dans le thriller européen de la fin des années 1960. Réalisé en 1968 par l’Italien Massimo Dallamano, ancien directeur de la photo de Sergio Leone, alors que le giallo cherche encore sa forme définitive, le film mêle enquête criminelle, jalousie, manipulations et meurtres dans une atmosphère tendue et élégante. On y retrouve déjà plusieurs éléments qui feront le succès du genre : sensualité, violence, faux-semblants et suspense omniprésent. Polar noir mêlant trahisons, soupçons et machinations entre bars enfumés, ruelles désertes, jeux d’ombres, ce suspense (inédit en vidéo en France) met en scène des personnages qui semblent tous cacher quelque chose. L’inspecteur est rongé par la jalousie et l’obsession, tandis son épouse, trouble et insaisissable, est au cœur de toutes les ambiguïtés. Les rebondissements s’enchaînent jusqu’au dernier acte, pour un film marqué par l’influence d’Alfred Hitchcock et par une tension psychologique constante. Présenté en haute définition, en combo Blu-ray + DVD, le film est accompagné d’un livret. (Rimini éditions)
