« Du moment que j’écris… »
Gros plan sur un papier peint à fleurs qui cède, peu à peu, sous des coups de masse. Derrière le mur, Paul Marquet s’affaire. A dos d’homme, il va encore falloir descendre de lourds sacs de gravats. « Ne les charge pas trop, suggère un autre travailleur, sinon tu vas te casser le dos… »
Autant dire que Paul, qui fut en d’autres temps, un photographe professionnel talentueux, apprend sur le tas. Cette homme de la quarantaine a laissé la photo pour devenir écrivain. « Mais rester écrivain a été un autre histoire ». Pourtant Paul Marquet en est déjà à son troisième ouvrage. Comme le remarque Alice Bosquet, son éditrice chez Gallimard, le livre est un vrai succès d’estime. La critique aime mais il faut se rendre à l’évidence, les ventes ne décollent pas. « Et puis écrire une histoire d’amour n’est pas une bonne idée. Les gens ont besoin d’énergie… » Paul, lui, observe qu’il est un peu à sec. Las, il a déjà obtenu une avance. « On attend ton grand roman, conclut Alice, et là on n’y est pas… »
Avec son huitième long-métrage, Valérie Donzelli suit, au plus près, le parcours d’un homme qui a abandonné un métier dans lequel il excellait pour se lancer dans l’écriture avant de tomber dans la précarité. Film qui dit la dureté de notre époque, A pied d’oeuvre est une adaptation de l’autobiographie éponyme de Franck Courtès, considéré comme l’un des meilleurs livres de la rentrée littéraire en 2023.
Remarquée pour ses scénarios originaux dont La reine des pommes (2009), Notre dame (2019) ou bien sûr le remarquable La guerre est déclarée (2010) dont l’imposant succès fera d’elle une cinéaste reconnue, Valérie Donzelli pioche, ici, pour la seconde fois après L’amour et les forêts (le roman d’Eric Reinhardt publié en 2014) dans le vivier de la littérature française contemporaine.
« La chose marrante, au bout du compte, dit la réalisatrice, c’est que mes derniers longs métrages, tous deux adaptés d’un livre, sont presque plus personnels que ceux, plus loufoques, que j’ai réalisés auparavant à partir d’un scénario original… L’adaptation me permet peut-être d’avoir un cadre plus défini, qui m’oblige à travailler différemment, en me concentrant davantage sur la mise en scène comme une forme d’écriture plus personnelle. »
Ici, c’est donc le récit intimiste, à la première personne et en voix off -une signature du style Donzelli- d’un écrivain confronté, peu à peu, mais d’une manière qui va en s’accélerant, à la pauvreté. Il vend rapidement son scooter, décide de quitter son bel appartement parisien, dans le même temps d’ailleurs, où son épouse le quitte pour aller vivre très loin avec leurs grands enfants, se retrouve dans un studio en sous-sol prêté par une copine et doit subir les réprimandes et l’incompréhension d’un père frustré, malheureux et résigné…
La cinéaste a trouvé un remarquable interprète pour incarner ce Paul Marquet, premier héros masculin au centre d’un de ses films. C’est Bastien Bouillon, déjà présent dans La guerre est déclarée, Main dans la main (2012) et Marguerite et Julien (2015), tous de Valérie Donzelli, qui endosse ce personnage déclassé, affaibli, isolé mais qui demeure néanmoins très déterminé tout du long.
Avec cet homme taiseux, qui dit qu’il n’est plus « quelqu’un de précis socialement », le comédien livre une performance toute en nuances, jouant sur une démarche, une manière de rentrer les épaules, de porter un bonnet ou de petites lunettes rondes, accessoire emblématique pour un ancien photographe et un écrivain qui passe son temps à observer, prendre des notes, écrire…
Bastien Bouillon a le vent en poupe ! Le flic torturé de La nuit du 12, le comte de Morcef dans Le comte de Monte Cristo, Pierre Roche dans Monsieur Aznavour, Raphaël dans Partir un jour, Christophe le hockeyeur en galère de Connemara ou Mattei, le flic «mevillien » de L’affaire Bojarski (toujours à l’affiche), c’est lui ! Pourtant Bastien Bouillon observe : « Ça, ça a résonné en moi. Car on n’est jamais arrivé dans la vie. Même si ça marche pour moi actuellement, je n’oublie pas que j’ai ramé, et qu’il m’a été difficile, parfois, de toucher le nombre de cachets nécessaires pour obtenir le statut d’intermittent. Pourtant, même à ce moment-là, même quand j’ai eu des doutes, je n’ai pas lâché. C’est en cela aussi que le rôle de Paul, et le film de Valérie, m’ont touché. »
Sans être un vademecum de la précarité, A pied d’œuvre raconte quand même, au plus près, la réalité d’un homme, au corps mis à rude épreuve, qui va sur Jobbing, plateforme qui met aux enchères des petits boulots et les attribue aux moins offrants, qui enchaîne des travaux de jardin, le montage d’une armoire, le démontage d’une (lourde) mezzanine, arrache des buis, fait le taxi, heurte un chevreuil et est frappé par la souffrance de la beauté condamnée tout en disant : « C’est aussi beaucoup de viande ! »
En s’appuyant sur des couleurs froides et des lumières plutôt sombres, en parsemant cette chronique de quelques chansons (Jo le taxi de Vanessa Paradis, Le vieux couple de Reggiani, Foule sentimentale de Souchon), Valérie Donzelli trace le portrait d’un artiste qui refuse d’être là où on lui demande d’être. À savoir être un homme blanc, père de famille, qui gagne de l’argent. En cela Paul dérange. Ce film épatant fait parfois songer aux œuvres de Ken Loach et à ses travailleurs malmenés par la vie et la société britannique. Avec lucidité, élégance, voire courtoisie, Paul croise les autres et va son chemin. Dans son livre, Franck Courtès dit que les « écrivains sont prêts à se jeter dans la bataille », et qu’« ils sont inacessibles au découragement ». En cela, Paul Marquet est un écrivain. Précaire certes mais qui affirme, dans un ultime plan : « Je ne travaille pas le matin. Le matin j’écris… »
A PIED D’OEUVRE Comédie dramatique (France – 1h30) de et avec Valérie Donzelli et avec Bastien Bouillon, André Marcon, Virginie Ledoyen, Andrien Barazzone, Claude Perron, Oscar Tillette, Eve Oron, Marion Lecrivain, Christopher Thompson, Philippe Katerine. Dans les salles le 4 février.




