Des fiancés monstrueux et si émouvants
Du fond des ténèbres de l’au-delà, les mânes de Mary Shelley sont en colère. Bien sûr, elle a écrit le fameux Frankenstein ou le Prométhée moderne mais elle n’a pas pu écrire tout ce qu’elle voulait encore dire, emportée à 53 ans par une tumeur cérébrale. « Depuis des siècles, hurle-t-elle, j’essaye de faire sortir cette tumeur de ma tête… » Une histoire d’horreur, une histoire d’amour ? Quelque chose se fissure en elle. Il y a deux esprits au lieu d’un… Et la femme de lettres britannique (1797-1851) prévient : « Si Frankenstein vous a effrayé, ma prochaine histoire vous fera crier : à l’aide ! »
C’est par une séquence en noir et blanc qui n’a rien à envier au grand cinéma expressionniste allemand, pas plus d’ailleurs qu’aux premières œuvres de David Lynch, que s’ouvre The Bride ! D’emblée, Maggie Gyllenhaal va planter le décor d’une aventure horrifique qui relève du manifeste féministe sous le signe de « J’aimerai autant pas ».
C’est dans le Chicago des années trente, au fond d’un grand bar, que l’on fait la connaissance de la blonde et tonitruante Ida. Mais cette jeune femme-là, à laquelle un homme tente de faire avaler une huître, va la vomir avant d’être prise de convulsions. Cela ne l’empêche pas de se montrer menaçante envers un gros type en costumé rayé. Malheureusement pour la désobéissante Ida, Lupino est un ponte de la mafia. Autant dire que la blonde finira au bas d’un escalier, la nuque et le corps cassés de partout.
C’est aussi à Chicago que surgit de nulle part, un certain Frank, robuste gaillard qui cache son visage sous un large chapeau et une écharpe noire. Rongé par la solitude mais aussi un désir puissant pour une hypothétique compagne, cet homme vient frapper à la porte du docteur Cornelia Euphronious, une scientifique visionnaire. Si elle prend d’abord peur devant ce type qui lui explique qu’il voudrait avoir… un rapport, la toubib va accéder à la demande de Frank : lui créer une compagne.
Ensemble, dans un cimetière, ils récupèrent le corps martyrisé d’Ida et le docteur Euphronious, par un mélange de connections électriques, va ressusciter la jeune femme. Revenue, sans le savoir, d’entre les morts, la fiancée de Frank va goûter une nouvelle existence. Cette seconde vie va la propulser dans un maelström d’événements qui dépassent tout ce que le jeune couple aurait pu imaginer…
Pour sa seconde réalisation après The Lost Daughter (2021), un drame avec Olivia Colman en tête d’affiche, adapté du roman Poupée volée d’Elena Ferrante, Maggie Gyllenhaal met ici les petits plats dans les grands avec une production au solide budget de 80 millions de dollars.
Sur fond de meurtres et d’incessantes cavales façon Bonnie and Clyde, un couple hors-la-loi tente de vivre une histoire d’amour passionnelle et tumultueuse alors que tout s’oppose à leur idylle, y compris la détermination de la fiancée à faire tomber un mafieux qui a largement abusé (et tué) d’innocentes proies féminines. On ne sait si la cinéaste avait une petite idée (contemporaine) derrière la tête en écrivant son scénario. Mais clairement Maggie Gyllenhaal propose, ici, une relecture d’un grand mythe de la littérature puis du grand écran et en ciblant plus précisément La fiancée de Frankenstein que James Whale réalise en 1935. Mais si la fiancée de 1935, incarnée par Elsa Lanchester, n’a finalement qu’un rôle assez minime dans ce fleuron des Universal Monsters, il n’en va pas de même ici. On peut le constater dès le titre… d’où Frankenstein disparaît au profit d’un point d’exclamation qui n’a rien d’anodin. Pour la cinéaste, il symbolise l’explosion de la voix de cette femme qui, plus qu’une simple création monstrueuse, revient avec des désirs et des intentions propres. Ni Ida, ni Penny jolie, ni la fiancée de Frankenstein, elle est juste la fiancée. Et surtout elle est une meneuse qui n’entre pas dans les cadres qu’on voudrait, y compris son amoureux transi de Frank, lui assigner.
La fiancée mène le bal et devient l’égérie d’un mouvement social aussi radical que débridé, dans lequel, au cri de « Attaque cérébrale », les femmes se font sa tête. Crinière blonde, sourcils décolorés, teint pâle, lèvres noires et tatouage sombre au coin de la bouche.
Révélée au grand public en 2002 avec La secrétaire, histoire d’une secrétaire dans un petit cabinet d’avocat qui découvre, avec une certaine volupté, les plaisirs de la fessée, Maggie Gyllenhaal alterne une carrière majoritairement arty avec quelques échappées plus grand public comme Chassé-croisé à Manhattan (2006), World Trade Center (2006) ou en reprenant au pied levé le rôle de Rachel Dawes dans The Dark Night (2008).
Comme cinéaste, elle offre, avec The Bride !, une œuvre très foisonnante (qui semble certes partir parfois dans tous les sens) mais qui a le mérite de ne jamais ralentir. La photographie de Lawrence Sher (responsable des images des deux Joker et couronné d’un Oscar de la meilleure photo pour le premier) est impressionnante. Quant à l’histoire, elle fait la part belle au cinéma d’antan et au musical siglé Busby Berkeley, avec des clins d’oeil aussi à Cabaret ou à L’ange bleu, la fiancée donnant une version personnelle de Falling in Love Again sans oublier les films de gangsters comme les aime Scorsese.
L’interprétation emporte l’adhésion. Christian Bale est un Frankenstein torturé et couturé de toutes parts, Peter Sarsgaard (mari de la cinéaste à la ville) un flic paumé et Jake Gyllenhaal apparaît comme un lointain cousin de Fred Astaire. Enfin Maggie Gyllenhaal apporte un soin tout particulier à trois personnages féminins majeurs. Il en va ainsi du docteur Euphronious (Annette Benning) qui rend la vie à la fiancée, de l’inspecteur Myrna Mallow (Penelope Cruz) qui joue une carte très perso dans le dénouement et évidemment de la volcanique fiancée portée par la tonique Jessie Buckley. La comédienne irlandaise, toujours à l’affiche dans Hamnet en épouse de Shakespeare, est en train de s’imposer complètement sur le devant de la scène hollywoodienne, donc mondiale !
« Je t’aime jusqu’à la fin des temps, se disent-ils. Parce que nous sommes morts depuis le début ».
THE BRIDE ! Epouvante/Horreur (USA – 2h07) de Maggie Gyllenhaal avec Jessie Buckley, Christian Bale, Annette Bening, Peter Sarsgaard, Penelope Cruz, Julianne Hough, John Magaro, Jeannie Berlin, Zlatko Buric, Jake Gyllenhaal. Dans les salles le 4 mars.




