Spielberg orchestre le retour des extraterrestres

Daniel Kellner (Josh O'Connor) et Margaret Fairchild (Emily Blunt", des passeurs pourchassés. DR

Daniel Kellner (Josh O’Connor)
et Margaret Fairchild (Emily Blunt),
des passeurs pourchassés. DR

C’est un incongru combat de catch qui ouvre Disclosure Day ! Mais peut-être que le père d’E.T. est un amateur, comme le furent Peter Lorre et Billy Wilder, de ces combats de costauds qui se mettent, entre douze cordes, des pains à s’arracher la tête… Pourtant, dans les travées, se passent des choses qui relèvent directement du thriller. Avec des armes qui se pointent dans les côtes de Daniel Kellner et surtout un sac à dos qui contient un gros paquets de clés informatiques. Manifestement ces cartes mettent complètement en émoi une discrète organisation para-gouvernementale !
Avec Disclosure Day, son 36e long-métrage, Steven Spielberg est de retour sur le grand écran, près de quatre ans après The Fabelmans (2022), agréable évocation autobiographique de ses jeunes années de cinéphile. Le film avait reçu un bon accueil critique mais il fut un échec au box-office pour un réalisateur réputé être le plus « rentable » sur la planète Hollywood. Il reste que The Fabelmans « fit » quand même 935.000 entrées dans les salles françaises.
Steven Spielberg est indéniablement un maître du divertissement cinématographique et il l’a prouvé tant et tant de fois avec un camion tueur, un requin très vorace, des tyrannosaures qui ne le sont pas moins, un certain Indy et, évidemment le cher E.T. ou Rencontres du troisième type dont le cinéaste de 79 ans retrouve ici la mémoire. Car Spielberg revient à la science-fiction et ce n’est pas sans une certaine émotion que l’on voit, presque furtivement, de longs et fins doigts bruns aux articulations bien marquées venir caresser des visages humains.
En 1977, le cinéaste de Rencontres du troisième type s’emparait de l’imaginaire collectif en insufflant de l’émerveillement dans ce qu’un contact avec une forme de vie extraterrestre pourrait engendrer. Spielberg se souvient : « Durant le tournage de Rencontres du troisième type, je me disais : ne serait-ce pas formidable si tout ça nous arrivait un jour ? Presque cinquante ans plus tard, je me dis : ne serait-ce pas formidable de savoir que tout ça est déjà vrai ? »

Margaret et Daniel en péril... DR

Margaret et Daniel en péril… DR

C’est une manière de pendant plutôt inquiétant que propose Disclosure Day (sans prétendre à être une suite de Rencontres…) en questionnant les mystères qui entourent notre existence mais aussi le prix que l’humanité pourrait avoir à payer si les clés de tels mystères ne nous étaient pas révélées. Fasciné par « les grandes énigmes du cosmos », Spielberg découvrit, gamin, une nuit d’été, la pluie des Perséides et en fut tout retourné au point d’y consacrer une belle partie de son travail cinématographique. Eh oui, et s’il y avait quelque part, une forme de civilisation suffisamment développée pour voyager jusqu’à nous? Au passage, on notera quand même que les extraterrestres ont quand même des bouilles vaguement humaines!
On part donc dans les pas de Daniel Kellner, une pointure en cybersécurité qui travaillait pour Wardex, une agence opaque au sein d’un complexe militaro-industriel qui dissimule les indices sur la venue d’extraterrestres sur Terre depuis l’affaire Roswell de 1947. Kellner a craqué, filant avec les preuves en images, convaincu que les images dérobées « appartiennent au monde entier »… De son côté, Margaret Fairchild, présentatrice de la météo sur une chaîne de télé locale de Kansas City, voudrait gravir les échelons du métier. Un jour, chez elle, un petit oiseau rouge vient se poser sur la table de sa salle de séjour. Elle reconnaît un cardinal. Peu de temps après, en direct, Margaret se met à parler une langue incompréhensible. Sauf pour Daniel Kellner qui y comprend un message composé d’éléments mathématiques…
On devine assez vite que Margaret et Daniel ont, dans leur enfance, vécu une rencontre. Et, pour ne pas effaroucher les enfants, les extraterrestres leur sont apparus sous la forme d’un cerf, d’un renard ou encore d’un cardinal.

Scanlon (Colin Firth, au centre) et Wardex en ébullition. DR

Scanlon (Colin Firth, au centre)
et Wardex en ébullition. DR

Ce qui vaut à ces « passagers », ces go-between entre deux mondes, d’être désormais traqués par Scanlon et ses nervis de la Wardex, bien décidés à laisser l’humanité dans l’ignorance de cette autre réalité, le tout sur fond de crise géopolitique, d’inquiétudes, de débat entre transparence et dissimulation, d’autocratie et de démocratie, d’idéologies et d’empathie, de religion et de science…
« Disclosure Day est, dit encore le cinéaste, un film sur la désinformation et la difficulté de déterminer la vérité dans un monde et une culture où les puissants brouillent les pistes entre faits et fiction, entre le vrai et le faux, dans le seul but de protéger et servir leurs intérêts propres. »
On sait que Spielberg n’a pas toujours été en odeur de sainteté auprès de la critique, taxé d’utiliser l’usine à rêves à des fins mercantiles. Force est de constater, malgré les accusations de simplisme et de manque de profondeur, que Spielberg, volontiers vu comme un technicien virtuose plutôt qu’un véritable créateur, s’y entend pour proposer du spectacle ! Et tant pis si certains y verront de la mièvrerie, de l’angélisme, de la mauvaise conscience. Après tout, on est dans l’univers du conte.
On cite volontiers Pierre Berthomieu, spécialiste du cinéma hollywoodien, lorsqu’il remarque que Spielberg réhabilite l’enfance du regard par une forme de naïveté produisant de la sidération.

Margaret et la "commande", un clé d'accès. DR

Margaret et la « commande », un clé d’accès. DR

Et s’il y avait néanmoins nécessité de citer des films sérieux, voire même graves dans la filmographie de notre histrion, on trouvera Il faut sauver le soldat Ryan (1998), Munich (2005), Pentagon Papers (2017) et évidemment La liste de Schindler (1993) dans lequel, non sans déclencher une virulente polémique, notamment en France, le cinéaste se confrontait à la Shoah et à la question de sa judéité.
Disclosure Day est un film mené tambour battant où le réalisateur s’offre quelques moments de bravoure comme la caserne de pompiers devenue invisible ou la séquence de la voiture accrochée à un train lancé à vive allure avec, évidemment, Daniel et Margaret en péril mais on se laisse embarquer aussi dans les interrogations sur notre capacité à remettre en cause nos croyances au vu de vérités qui viennent élargir notre compréhension de l’univers.
La « commande » au poing, Margaret, quasiment « extralucide », embarque le spectateur dans l’ aventure tout en prévenant « Je ne veux être la religion de personne » mais elle pose bien la question : « Et si nous n’étions pas seuls ? »
C’est dans l’univers des médias que s’achève, en édition spéciale, cette histoire. Margaret et Daniel en sont convaincus : « On a tous besoin de croire et d’être crus ». Et aussi de savoir. Alors le duo (les Britanniques Josh O’Connor et Emily Blunt, très convaincants) se fait lanceurs d’alerte en diffusant des images « interdites ». Le pouvoir des images, toujours et encore. Le dernier mot appartient à Margaret : « Ecoutez ! » Plus une invitation qu’un avertissement.

DISCLOSURE DAY Science-fiction (USA – 2h25) de Steven Spielberg avec Emily Blunt, Josh O’Connor, Colin Firth, Colman Domingo, Eve Hewson, Wyatt Russell, Tommy Martinez, Henri Lloyd-Hughe. Dans les salles le 10 juin.

Une rencontre... DR

Une rencontre… DR

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