L’AMÉRIQUE DU CAPITAINE LOCKJAW ET DE MARTY SUPREME

Bataille Après AutreUNE BATAILLE APRÈS L’AUTRE
En Californie, les French 75, un groupe révolutionnaire d’extrême gauche, libèrent des migrants retenus dans un centre de détention. Pendant l’action violente, la sculpturale Perfidia, responsable de l’opération, humilie le capitaine Lockjaw, le responsable du camp. Perfidia et son complice Pat Calhoun multiplient les actions mais, en face, la police ne demeure pas les bras croisés. Paul Thomas Anderson ne craint pas de se confronter au cinéma de genre. C’est à nouveau le cas avec One Battle After Another qu’il adapte librement de Vineland de l’Américain Thomas Pynchon, publié en 1990 au Etats-Unis. L’écrivain y contait la relation d’un agent du FBI, impliqué dans le projet COINTELPRO et d’une cinéaste radicale, experte en arts martiaux, le tout pour illustrer, entre humour et mélancolie, l’opposition entre résistance et réaction. Anderson ne cite pas ce projet (illégal) du FBI mais son dixième long-métrage évoque bien une « guerre » entre des révolutionnaires d’extrême gauche et une police déterminée à perturber, discréditer les activités des mouvements dissidents, y compris à « neutraliser » leurs meneurs. Le film, qui se déroule entre les années soixante et les années quatre-vingts, mêle l’uchronie, l’utopie, la satire politique, le polar, voire le western, avec en toile de fond, la lutte entre le bien et le mal. C’est l’image d’une Amérique étrange et « malade » que présente Une bataille… Un pays en perte de repères devenu un champ de bataille où tous les coups sont permis entre les petits frères de la lointaine Bande à Baader et une armée qui a les coudées franches pour mettre à mal un ennemi qui la tétanise. Film-fleuve qui n’a du blockbuster que l’apparence, Une bataille après l’autre, avec un impressionnant brio dans l’écriture comme dans la mise en scène, va développer un matériau foisonnant. Paul Thomas Anderson (Boogie Nights, Magnolia, There Will Be Blood) orchestre cette aventure sans laisser souffler le spectateur. Mieux, il lui offre d’intenses moments de bravoure comme une course-poursuite sur de longues routes droites en montées et en descentes. Enfin, Une bataille… réunit de remarquables comédiens avec Leonardo DiCaprio, Benicio del Toro, Teyana Taylor et le formidable Sean Penn en angoissant Lockjaw. Une fable politique qui a l’énergie d’un cartoon ! Du sacré cinéma couronné par l’Oscar du meilleur film et l’Oscar du meilleur réalisateur! (Warner)
Marty SupremeMARTY SUPREME
En 1952, Marty Mauser vend des chaussures dans la boutique new-yorkaise de son oncle dans le Lower East Side. Vendeur habile, il n’a aucune intention de végéter au milieu des cartons. Car Marty Mauser a un rêve, notamment incarner le tennis de table aux Etats-Unis. A Londres, il dispute un championnat international, passe les tours avec aisance avant de tomber sur un gros bec nommé Koto Endo, une pointure japonaise… Mais ce n’est là que le début des aventures, parfois ubuesques, d’un grand frimeur doublé d’une jolie fripouille. Très tôt passionné par le tennis de table, Josh Safdie a lu un ouvrage écrit par un certain Marty Reisman, prodige du tennis de table juif new-yorkais et découvert un univers étrange et exaltant. De fait, dans le New York des années 1950, le tennis de table a fait naître une véritable sous-culture peuplée de magouilleurs, de génies, de marginaux et de types sans scrupules. Reposant sur une mise en images inventive, nerveuse, spectaculaire et efficace qui laisse, au bout de 2h30, le spectateur complètement épuisé (mais ravi!), Marty Supreme réussit, tout à la fois, à rendre compte de l’air du temps et d’une réalité sociale tout en brossant le portrait enlevé d’un sacré loustic. Ce qui impressionne dans Marty Supreme, c’est l’abondance des histoires qui s’entremêlent et le nombre de personnages qui s’y croisent. Timothée Chalamet tient, ici, un personnage en or qu’il habite avec une fièvre permanente. On se promène d’une salle enfumée new-yorkaise à un match-exhibition de ping-pong au Japon en passant par l’appartement modeste de la bruyante famille de Marty, Auschwitz (une séquence du miel inattendue), les suites royales d’hôtels de luxe ou la salle de bain instable d’un hôtel pourri, les tractations commerciales d’un patron d’une entreprise de stylos sans oublier des démêlés avec un mafieux qui a perdu Moïse, son chien… Toujours fauché, Marty est prêt à partir à la recherche du chien, moyennant une poignée de dollars ou encore à barboter un collier à la star Kay Stone (Gwyneth Paltrow). La recherche du chien finit par un bain de sang chez un fermier… Il faut ensuite à Marty amener d’urgence Rachel Mizler à la maternité avant de s’envoler pour le pays du Soleil levant où l’attend Koto Endo… Comme le lui a soufflé Ezra Mishkin, le propriétaire de Moïse : « T’es un Mensch, fils ! » Malgré tous ses défauts, Marty va peut-être arriver à être ce Mensch. Brillant! (Metropolitan)
CouturesCOUTURES
A l’heure de la Fashion Week, Maxine Walker, réalisatrice américaine indépendante, débarque à Paris. On l’attend pour mettre en scène un spectacle vidéo, sur fond de femme vampire, qui sera diffusé lors de l’ouverture d’un défilé. La cinéaste reçoit l’appel de son médecin qui l’informe que les résultats de sa biopsie ne sont pas bons et lui demande de passer rapidement à son cabinet. Maxine étant à Paris, le praticien lui trouve d’urgence un rendez-vous chez un confrère parisien. Mais Maxine tient à se concentrer sur son film d’autant que le directeur d’image de la maison de couture trouve qu’il y a beaucoup de sang, que les dents de la femme sont trop pointues et que le cri final est un peu trop violent. Maxine va croiser le chemin d’Ada, une jeune mannequin sud-soudanaise ayant quitté son pays, et Angèle, une maquilleuse française aspirant, à travers l’écriture, à une autre vie. Avec Coutures, Alice Winocour suit les trajectoires de trois femmes aux horizons bien différents entre lesquelles va se tisser une solidarité insoupçonnée. Car, sous le vernis très glamour de la Fashion Week, Maxine, Ada et Angèle portent, toutes les trois, une révolte silencieuse, celle de femmes qui recousent, chacune à leur manière, les fils de leur propre histoire. Autour du thème de la solidarité féminine, la cinéaste mêle les histoires de Maxine, d’Ada, jeune mannequin débutante, qui entre dans ce métier parce qu’elle est une « Risk-taker », d’Angèle, maquilleuse et précaire intermittente du spectacle qui prend des notes sur son vécu pour écrire un livre… Mais Alice Winocour, découverte avec Augustine (2012) suit, quand même, le plus souvent, la réalisatrice américaine contrainte de revoir sa vie de fond en comble. Car le professeur Hansen, convaincu qu’il peut la sauver de son cancer du sein, lui demande de mettre sa vie professionnelle de côté pour se concentre sur elle-même. Bouleversée et loin de ses bases, Maxine va devoir trouver les ressources pour faire face à sa maladie et trouver aussi la force d’en parler. Allant avec aisance d’un plateau de cinéma à un atelier de couture en passant par des couloirs d’hôtel, Coutures raconte une effervescence qui contraste singulièrement avec les doutes et les angoisses de trois femmes qui tentent de survivre dans une tourmente intime. La cinéaste peut compter sur des comédiens de talent comme Anyer Anei (Ada), Ella Rumpf (Angèle), Garance Marillier (Christine), Vincent Lindon (Hansen), Louis Garrel (Anton) et évidemment Angelina Jolie qui a trouvé un lien fort avec Coutures puisqu’elle-même avait connu cette histoire dans sa chair. Une belle séquence de tornade clôt Coutures. Une mini-apocalypse qui bouscule l’ordre établi, une destruction finale qui évoque la mutation vers une vie nouvelle. (Pathé)
Reve AméricainLE RÊVE AMÉRICAIN
Personne n’aurait parié un sou sur Jérémy Medjana, coincé derrière le comptoir d’un vidéo club à Amiens, ou sur Bouna Ndiaye, lorsqu’il faisait des ménages à l’aéroport d’Orly. Sans contacts, sans argent et avec un niveau d’anglais plutôt approximatif, rien ne les prédestinait à devenir des agents qui comptent dans la NBA, la prestigieuse ligue américaine de basket-ball professionnel. Et pourtant ! Les deux amis croient à leur bonne étoile et plus encore à leur rêve américain. Malgré les obstacles, multiples et de taille, ces deux-là s’accrochent. Bien sûr, personne ne les attend outre-Atlantique. Et les agents de joueurs du cru sont plus enclins à les arnaquer qu’à leur faciliter la tâche. Mais le tandem a des atouts dans ses manches, y compris des joueurs français de talent. Reste maintenant à leur faire passer les fameuses « Drafts », ces moments annuels tant attendus où les franchises NBA sélectionnent des jeunes joueurs universitaires ou étrangers pour renforcer leurs effectifs… Le rêve américain raconte une histoire vraie, celle de Bouna Ndiaye et Jérémy Medjana, deux agents de basket partis de rien et devenus en une quinzaine d’années, avec leur société Comsport, les premiers pourvoyeurs de talents français pour la NBA. Anthony Marciano s’est emparé de cette belle histoire de réussite pour donner ce qui est, de toute évidence, un pur feel good movie doublé d’un joyeux buddie movie. Le film fait en effet la part belle à deux personnages qui passent par tous les stades de la dépression (ils installent leur « bureau » à l’arrière d’un pressing chinois) comme de l’optimisme dans la poursuite d’un plan qui consiste tout bonnement à « exister » dans le business de la NBA. Pour cela, le cinéaste s’appuie sur deux comédiens qui se donnent comme… des basketteurs sur un plateau de NBA : Jean-Pascal Zadi et Raphaël Quenard portent Bouna et Jérémy avec verve tant dans leurs moments de grande naïveté que de belle exaltation. Les films sur ou autour du sport ne sont pas toujours de longs fleuves tranquilles. On prend plaisir à suivre cette histoire dans laquelle on croise Nicolas Batum ou Rudy Gobert (enfin, les acteurs qui les incarnent) et où l’on aperçoit in fine l’ombre d’une star surnommée Wenby passée récemment à un doigt du titre NBA avec les Spurs de San Antonio. Un success-story française ! (Gaumont)
Colline YeuxLA COLLINE A DES YEUX 1 – 2
Famille d’Américains moyens, les Carter décident de partir en voyage en Californie afin de pouvoir mieux resserrer les liens. Le père, Big Bob, est un ancien policier de Cleveland qui a été mis à la retraite pour des problèmes de cœur. Sa famille est composée d’Ethel, son épouse, de Lynn, leur fille aînée, du mari de celle-ci, Doug, de leur bébé, Catherine et aussi de Brenda, la seconde fille de Bob, enfin de Bobby, le fils de Bob. Alors qu’ils cherchent un raccourci sur une route du désert du Nouveau-Mexique (une zone d’essais nucléaires dans les années 1950 reconvertie en base pour l’aviation) et que Big Bob insiste pour visiter une mine de fer abandonnée, ils ont un accident dans lequel les pneus sont crevés. C’est le début d’une longue descente aux enfers puisque la famille devient la proie d’un groupe de cannibales vivant cachés dans les collines voisines. Huit ans après le massacre de sa famille, Bobby Carter est toujours traumatisé. La colline n°2 montre qu’il a cependant réussi à s’en sortir en créant un groupe de motards avec Ruby, la fille de Jupiter, qui se fait désormais appeler Rachel. Le groupe souhaite alors participer à une course dans le désert, non loin de l’endroit où les Carter ont eu leur accident. Bobby a alors un très mauvais pressentiment et malgré le conseil de son psychiatre, refuse d’y aller. Ruby s’y rend alors avec Cass, Roy, Harry, Hulk, Foster, Sue et Jane. En retard, la bande décide de prendre un raccourci par le désert, mais leur bus tombe en panne en plein milieu du désert. Les cannibales défigurés refont surface… Considéré, avec John Carpenter, comme l’un des « maîtres de l’horreur », Wes Craven (1939-2015) est l’homme des Griffes de la nuit (1984) et des quatre premiers volets de la saga Scream (1997-2011). Avec son mélange unique de terreur et d’humour noir, le cinéaste américain a révolutionné le cinéma d’épouvante. Bien plus qu’un simple survival, son diptyque La colline a des yeux (réalisé en 1977 puis en 1985) est une fable sauvage où le vernis de l’Amérique civilisée est dynamité. La colline a des yeux 1 et 2 livrent une réflexion saisissante sur l’instinct de survie et la métamorphose d’individus ordinaires confrontés à l’horreur. Cette saga cultissime de l’horreur selon Wes Craven est disponible pour la première fois dans de nouvelles restaurations en 4K UHD (pour le n°1) et en 2K (pour le n°2) et présentée dans une belle édition Prestige Limitée Blu-ray. Dans les suppléments, on trouve une série de commentaires audio (VOSTF) de Wes Craven et Peter Locke, de Michael Berryman, Janus Blythe, Susan Lanier et Martin Speer, enfin de Mikel J. Koven. Une histoire de famille (16 mn) est un entretien mené en 2016 avec l’acteur Martin Speer. Sessions dans le désert (11 mn) est un entretien mené en 2016 avec le compositeur Don Peake. Du sang, du sable et du feu (31 mn) est un documentaire réalisé en 2019 en forme de making-of de la La colline 2. Pour sa part, Stéphane de Mesnildot analyse les films (17 mn). Enfin, on découvre une fin alternative (13 mn), un bêtisier et les coulisses du tournage (19 mn). Le coffret contient de nombreux memorabilia et l’ouvrage (100 pages) de Marc Toullec, Wes Craven, le droit à l’horreur. (Carlotta)
Tora SanTORA SAN
Attachant marchand ambulant, Tora-san ne tient pas en place. Avec son chapeau en feutre et son costume à carreaux marron, Tora parcourt le Japon au fil des années. Mieux, il rencontre, dans ses pérégrinations, de nombreuses personnes dont il changera le destin. Cela fait bientôt soixante ans que les Japonais sont tombés amoureux d’un vagabond du nom de Torajiro, dit «Tora-san». Un personnage touchant, incarné par le comédien Kiyoshi Atsumi, qui sera présent sur les grands écrans nippons japonais pendant plusieurs décennies grâce à la production d’une série de cinquante films, sous le titre générique C’est dur d’être un homme, faisant de cette saga la plus longue série cinématographique du monde, inscrite dans le Guinness des records ! A l’exception de deux d’entre eux, ces films seront réalisés par Yoji Yamada, aujourd’hui âgé de 94 ans, connu aussi pour une trilogie Samouraï mise en scène au début des années 2000. Au Pays du soleil levant, l’empreinte de Tora-san reste toujours forte avec des rediffusions des films sur le petit écran toutes les semaines et aussi un «Tora-san summit» qui a lieu tous les ans à Shibamata. Si Tora-san est donc une star au Japon, le public français a pu le découvrir, en 2022, dans le cadre de la Maison de la Culture du Japon à Paris lors du cycle « Un an avec Tora-san ». Près de soixante ans après le film fondateur, voici un coffret collector (3 Blu-ray ou cinq DVD), qui présente les cinq premiers de la série, en l’occurrence C’est dur d’être un homme, Maman chérie, Le grand amour, Le millionnaire et La nostalgie, tous datés de 1969. Entre humour, quiproquos et mélancolie, chaque film est marqué par une romance impossible et donne l’occasion de découvrir une nouvelle ville de l’archipel. Le coffret contient de nombreux bonus élaborés par Claude Leblanc, expert et amoureux de Tora-san, dont une interview du cinéaste et le livret (48 pages) Il était une fois Tora-san. (Roboto Films)
Les DimanchesLES DIMANCHES
Dans une chambre plongée dans une semi-obscurité, des jeunes filles jouent, bavardent et rient en se racontant des vannes sur l’une de leurs enseignantes, une religieuse tellement aigrie qu’elle a un besoin impérieux de faire l’amour… Parmi ces grandes adolescentes, se trouve Ainara qui pouffe, elle aussi. Elève dans un lycée catholique, elle a 17 ans, s’apprête à passer son bac et s’interroge sur son futur parcours universitaire. On la retrouve dans un cloître où elle assiste, derrière une clôture, à un office où des sœurs prient et chantent. L’une d’elles adresse un petit sourire à Ainara. A la surprise générale, cette brillante jeune fille annonce à sa famille qu’elle souhaite participer à une période d’intégration dans un couvent afin d’embrasser la vie de religieuse. La nouvelle prend tout le monde au dépourvu. Inaki, le père d’Ainara, est surpris mais semble vouloir se laisser convaincre par les aspirations de son aînée. Par contre, Maité, la tante de la jeune fille, s’insurge contre cette vocation inattendue. Lors d’un déjeuner en famille après la communion solennelle de sa petite sœur, Ainara montre à Maité, la médaille qu’elle porte au cou. Elle lui a été offerte par sa mère trop tôt disparue qui lui expliqua que la Vierge lui tiendrait ainsi toujours compagnie… Avec Les dimanches, la réalisatrice basque espagnole Alauda Ruiz de Azua s’appuie sur l’histoire d’une jeune fille qui voulait entrer dans les ordres, entendue lorsqu’elle avait l’âge de son personnage. La cinéaste interroge le rôle de l’humain dans la construction d’une vocation, que ce soit la famille, l’éducation, les figures de référence, l’adolescence… Car, si la vocation d’Ainara est le point de départ du récit, le film se concentre sur la parcours de la famille et sur la fragilité de cette institution. Ou comment prendre en compte des manques affectifs, de la négligence, un manque de communication, la vulnérabilité aussi de l’adolescente qui peut ainsi être poussée vers un endroit aussi extrême qu’un couvent… Mais Ainara, sans être illuminée, dit : « Au couvent, je suis heureuse ». Les dimanches observe, avec acuité, sobriété et une retenue bienvenue, la manière dont une famille va réagir à une vocation précoce en tentant d’imposer à Ainara (Blanca Soroa) leurs propres opinions. Qui vont, chez son père, d’un respect (hypocrite?) de son libre arbitre aux mises en garde, par sa tante, contre une éventuelle manipulation par un mielleux directeur spirituel ou une sœur supérieure qui lui suggère de « ne plus être contente de soi mais de contenter Dieu ». Foi ou endoctrinement ? (Le Pacte)
OrphelinORPHELIN
Apparu sur le devant de la scène internationale en 2015 avec son premier long-métrage Le fils de Saul qui raconte deux jours dans la vie, au début d’octobre 1944, de Saul Ausländer, prisonnier juif hongrois à Auschwitz, le cinéaste hongrois Lazlo Nemes a successivement obtenu pour ce drame, le Grand prix de Cannes 2015 puis l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2016. Après Sunset (2018), un drame virtuose et formaliste dans le Budapest de la Belle époque, le cinéaste, né à Budapest en 1977 mais qui a fait ses études à Sciences Po Paris, a réalisé Orphelin. A Budapest, en 1957, encore sous le choc de la répression de l’insurrection de 1956, un adolescent juif découvre qu’il n’est pas le fils de son père disparu, présumé mort dans un camp d’extermination, mais celui d’un goy qui avait caché sa mère pendant l’Holocauste. En s’inspirant librement de fragments de son histoire personnelle, Nemes explore les conséquences d’une révélation bouleversante sur plusieurs générations dans un récit qui alterne entre le passé et le présent, révélant peu à peu les secrets enfouis d’une famille juive hongroise. Des révélations qui plongent les personnages dans une quête identitaire et familiale, remontant aux traumatismes de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah en Hongrie. A nouveau, le cinéaste utilise le plan-séquence et une mise en scène immersive pour plonger le spectateur dans l’intimité des personnages en abordant les questions de l’identité et de la filiation mais aussi de la mémoire et de l’Histoire. (Le Pacte)
Homme InvisibleGuerre Gangs OkinawaL’HOMME INVISIBLE : LES FILMS DAEI – GUERRE DES GANGS A OKINAWA
En 1897, H.G. Wells publie The Invisible Man (en v.o.), un roman de science-fiction, œuvre fondatrice du genre, explorant des thèmes comme la science, l’éthique, l’isolement et les dérives du pouvoir. L’histoire suit Griffin, un scientifique brillant mais asocial, qui découvre comment rendre invisible un corps humain grâce à une formule chimique et à des manipulations de la lumière. Après avoir testé sa découverte sur lui-même, il devient invisible, mais se heurte à des problèmes insurmontables : son invisibilité le coupe du monde, il ne peut pas manger, dormir ou interagir normalement sans être vu et sa santé mentale se dégrade, le poussant vers la paranoïa et la violence. Fable morale sur les dangers de la science sans limites et exploration de la folie et de l’isolement, L’homme invisible donnera lieu à de multiples adaptations au cinéma. Dès 1909, Ferdinand Zecca ouvre le bal avec un Voleur invisible. James Whale, le cinéaste de Frankenstein, signera un fameux Homme invisible en 1933. En 1960, Edgar G. Ulmer donnera un Incroyable homme invisible. John Carpenter en 1992 et Paul Verhoeven en 2000 (avec Hollow Man) s’ajoutent à cette imposante liste. Une liste qui s’enrichit de deux œuvres japonaises avec, en 1949, L’homme invisible apparaît de Nobuo Adachi dans lequel un voleur de bijoux apprend qu’un scientifique travaille sur une formule d’invisibilité qui l’aiderait dans ses méfaits. En 1957, c’est Eiji Tsuburaya qui réalise L’homme invisible contre la mouche humaine. Cette fois, un policier enquête sur une série de meurtres inexpliqués : les victimes sont poignardées dans des pièces closes, sans trace de l’agresseur. Seul un bourdonnement de mouche est entendu avant chaque crime. L’enquête révèle que les victimes ont un lien avec des expériences militaires visant à miniaturiser un humain à la taille d’une mouche… Edités pour la première fois en France, ces deux films, produits par les studios Daiei, présentent des effets spéciaux intéressants pour leur époque, supervisés par Eiji Tsuburaya qui plus tard donnera vie à Godzilla. Chez le même éditeur, on trouve, dans le domaine des films de yakuzas, Guerre des gangs à Okinawa mis en scène, en 1971 par Kinji Fukasaku, l’un des spécialistes du genre jitsuroku eiga, des films de gangsters japonais réalistes, souvent anarchisants et portés sur la violence spectaculaire. Ici, le cinéaste, qui connaîtra la célébrité avec Battle Royale en 2000, raconte comment Gunji Sadao, membre du clan Hamamura sort de prison après dix ans de détention. Avec Ozaki, son ancien bras droit, et Samejima, les seuls rescapés de son clan, Gunji décide de quitter la ville de Yokohama et de refonder son clan sur l’île d’Okinawa mais pour cela il va devoir affronter les gangs déjà en place, soutenus par les Américains. Le Blu-ray est présenté dans un joli coffret avec, dans les bonus, un livret de 40 pages et un échange entre Stéphane du Mesnildot, historien spécialiste du cinéma asiatique et Fausto Fasulo, directeur artistique adjoint du Festival d’Angoulême, en charge de la programmation Asie. (Roboto Films)
Les TitansLES TITANS
Dans la Grèce antique, Cadmus, roi de Crète, s’autoproclame dieu. Crios, le plus agile et intelligent des Titans, est délégué pour faire justice et, en contrepartie, doit obtenir la libération de ses frères emprisonnés dans les Enfers. Capturé par l’armée de Cadmus, Crios gagne sa clémence après avoir vaincu l’imposant Rator lors de leur combat que le roi et son épouse Hermione avaient organisé pour leur bon plaisir. Mais Crios refuse de mettre à mort Rator comme le roi le lui ordonne. De nouveau emprisonné, Crios tombe amoureux d’Antiope, fille de Cadmus, qu’il aperçoit depuis son cachot au moment où celle-ci est bannie par son père. Après avoir été délivré, et grâce au casque de Pluton qui rend invisible et qu’il a dérobé, Crios délivre Antiope en tuant sa terrible gardienne, la Gorgone Méduse. Alors qu’il est sur le point d’être capturé par les soldats de Cadmus, ses frères Titans, qui ont été libérés, viennent à son secours en semant la panique chez les soldats… Dans la grande tradition du péplum italien des années 1960, Les titans s’impose comme une aventure mythologique spectaculaire mêlant combats, humour, créatures fantastiques et décors grandioses. Entre fresque antique et film d’aventure décomplexé, l’italien Duccio Tessari détourne avec malice les codes du genre tout en conservant le souffle épique et le sens du spectacle propres aux grandes productions italiennes de l’époque. Premier long métrage réalisé en 1962 par Tessari, futur grand nom du cinéma de genre italien tant dans le western que le poliziottesco, Les titans révèle déjà le style dynamique du cinéaste, son goût pour l’action et les récits rythmés. Porté par un casting prestigieux du cinéma italien, avec en première ligne l’incontournable Giuliano Gemma, figure majeure du western italien, le film mêle héroïsme, rivalités mythologiques et aventures mouvementées dans un tourbillon d’action et de fantaisie. Tourné dans des décors naturels impressionnants, le film, soutenu par la musique de Carlo Rustichelli, privilégie le mouvement et le divertissement, donnant naissance à un péplum atypique et foisonnant qui conserve aujourd’hui tout son charme. Le film sort, pour la première fois dans une édition Combo Blu-ray + DVD accompagnée de plus d’une heure de bonus consacrés au film et à son histoire. (Rimini éditions)
OrwellORWELL 2+2= 5
Nommé en 2017 pour l’Oscar du meilleur documentaire pour I Am Not Your Negro, Raoul Peck a notamment réalisé Lumumba, un film inspiré de l’histoire de Patrice Lumumba et son rôle dans l’indépendance de la république démocratique du Congo ou encore, dans le domaine de la fiction, Le jeune Karl Marx (2017), un film retraçant la jeunesse de Karl Marx et Friedrich Engels en Allemagne, à Paris et à Londres. Ministre de la Culture de la république d’Haïti de 1995 à 1997, le cinéaste a été président de la Fémis de janvier 2010 à janvier 2019. Après avoir consacré avec Ernest Cole, photographe (2024), un documentaire au photographe sud-africain (1940-1990) qui a fait connaître l’horreur de l’apartheid en Afrique du Sud et à l’étranger, Peck se penche, ici, sur l’oeuvre la plus célèbre de George Orwell, le fameux 1984 publié en juin 1949, neuvième et dernier livre d’Orwell paru de son vivant. 1984 se concentre sur les conséquences du totalitarisme, de la surveillance de masse, et de l’enrégimentement répressif des personnes et des comportements au sein de la société. Fervent partisan du socialisme démocratique et membre de la gauche antistalinienne, Orwell décrit dans son roman une Grande-Bretagne, trente ans après une guerre nucléaire entre l’Est et l’Ouest censée avoir eu lieu dans les années 1950, et où s’est instauré un régime totalitaire fortement inspiré à la fois de certains éléments du stalinisme et du nazisme. Plus largement, le roman examine le rôle de la vérité et des faits au sein des sociétés et les manières dont ils peuvent être manipulés. Le documentaire explore la vie et la carrière d’un écrivain britannique plus visionnaire que dystopique. Il utilise les textes d’Orwell (1903-1950), lettres et romans dont tout particulièrement 1984 et ses version adaptées au cinéma, pour tisser un parallèle entre des événements des cinquante dernières années (en mettant l’accent sur les années récentes) et un monde de dictature où la novlangue est reine. Dans une œuvre aussi fluide que complexe, documenté mais didactique, Peck nous amène à regarder le monde en face. Et il est glaçant. (Le Pacte)
GoatGOAT – RÊVER PLUS HAUT
Dans un monde d’animaux anthropomorphes dans la ville de Vineland, le jeune bouc Will Harris est accompagné par sa mère à son premier match de roarball, une variante du basket où les animaux les plus grands et les plus féroces s’affrontent sur des terrains extrêmes comme une tempête de sable ou un précipice… Will aspire à être comme son idole, la Panthère Jett Fillmore, une joueuse des Vineland Thorns. Dix ans plus tard, Will pratique le roarball dans ses temps libres et travaille comme livreur dans le restaurant où sa mère travaillait avec un salaire maigre qui l’empêche de payer son loyer. Après avoir vendu une paire de baskets rares, Will défie Mane Attraction, le joueur principal des magmas de l’Inferno Lava Coast, en pariant l’argent qu’il vient d’empocher dans un défi à trois points gagnants. Mane le bat et s’empare de son argent. Du coup, Will perd son appartement, ce qui l’amène à cohabiter avec ses amis Hannah et Daryl. La vidéo que publie Hannah montrant Will dribblant Mane de manière hilarante, devient virale. Lorsque Will arrive au restaurant, il est surpris de rencontrer Flo, qui a vu la vidéo et lui propose de rejoindre les Thorns toujours en mauvaise posture. Si Jett Fillmore le tourne en ridicule, Will est cependant présenté à coach Dennis ainsi qu’aux joueurs : Archie Everhardt, un rhinocéros indien père de deux jumelles ; Lenny Williamson, une girafe fan de rap ; Modo Olachenko, un dragon de Komodo à l’esprit dérangé et Olivia Burke, une autruche influenceuse très sensible. Dans les premiers matchs, Will reste sur le banc. Mais, dans une rencontre contre les Shadow, Will, à la suite d’une faute technique sifflée contre Jett, va entrer en jeu, marquer le point qui permet aux Thorns de renouer avec la victoire. Les relations entre Will et Jett sont orageuses mais les deux vont finir par s’allier pour le plus grand bonheur de l’équipe. Mêlant humour et action autour d’une intrigue sportive centrée sur la confiance en soi et la persévérance, Goat, réalisé par Tyree Dillihay, est un film d’animation qui se déroule dans un monde entièrement peuplé d’animaux anthropomorphes, où les humains n’existent pas. Le titre du film joue sur l’homonymie entre le mot anglais pour « chèvre » (goat) et l’acronyme GOAT (Greatest Of All Time, « le meilleur de tous les temps »), reflétant l’ambition du personnage principal. (ESCD)
HurleventHURLEVENT
Dans l’Angleterre du 18e siècle, une pendaison publique attire une foule agitée et exaltée. Dans le public, se trouve notamment Catherine Earnshaw… Peu après, M. Earnshaw, propriétaire du domaine gothique de Hurlevent, situé sur les landes du Yorkshire, revient d’un voyage à Liverpool avec un jeune garçon trouvé dans la rue. Il déclare que l’enfant restera au domaine et servira de compagnon à sa fille Catherine. Celle-ci s’attache immédiatement à lui et le baptise « Heathcliff », en mémoire de son frère défunt. Les deux enfants deviennent inséparables. Un soir, après être rentrés tard et trempés le jour de l’anniversaire de M. Earnshaw, Heathcliff prend sur lui la faute et subit une violente flagellation qui lui laisse des cicatrices permanentes dans le dos. Avec les années, Hurlevent se détériore à mesure que M. Earnshaw sombre davantage dans l’alcoolisme et les dettes de jeu. Heathcliff, devenu domestique, adopte une apparence négligée, les cheveux longs et la barbe fournie. Catherine, désireuse d’échapper à la misère du domaine et d’améliorer indirectement la condition de Heathcliff, envisage de séduire leur riche voisin, Edgar Linton, un prospère marchand. Heathcliff, jaloux, désapprouve ce projet. Leur lien se transforme en une passion destructrice, nourrie par l’interdit, la vengeance et un désir brut. Leur amour, à la fois enivrant et toxique, les pousse à défier les conventions sociales et à s’enliser dans une spirale de souffrance, de trahisons et de violence émotionnelle. Wuthering Heights est l’unique roman de la femme de lettres anglaise Emily Brontë, publié pour la première fois en 1847 sous le pseudonyme d’Ellis Bell. Il est souvent cité parmi les dix plus grands romans britanniques. Récit à la fois insolite et atroce, Les hauts de Hurlevent s’impose comme un roman aux personnages cruels dans lequel la mort est obsédante. Le roman a eu de nombreuses adaptations au grand écran et on se souvient de la version de 1939 signée William Wyler avec Laurence Olivier (Heathcliff), Merle Oberon (Cathie), David Niven (Edgar Linton). On connaît des adaptations de Luis Bunuel (1954) ou de Jacques Rivette (1986) dont l’action est transposée en Haute-Provence pendant les années 1930 dans cette adaptation libre dont la sortie fut confidentielle. Avec son Hurlevent, la réalisatrice et comédienne anglaise Emerald Fennell s’inspire librement du roman et propose une relecture moderne, sombre et sensuelle, centrée sur la relation toxique et passionnée entre Catherine Earnshaw (interprétée par Margot Robbie) et Heathcliff (Jacob Elordi). La cinéaste rajoute des scènes intimes qui n’existent pas dans le roman, tirant ce récit vers une dark romance. De quoi faire grincer les dents des amateurs d’Emily Brontë ? (Warner)

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