De Gaulle, Robin des Bois, Ahmed le pianiste cairote, Selma la Syrienne et Corry au Japon

"La bataille...": De Gaulle (Simon Abkarian) à la Maison Blanche. DR

« La bataille… »: De Gaulle (Simon Abkarian)
à la Maison Blanche. DR

FRANCE.- Colonel inconnu, Charles de Gaulle s’est fait remarquer, en pleine déroute des armées françaises, en affrontant, à la mi-mai 1940, les troupes et les chars de la Wehrmacht à Montcornet dans l’Aisne. Ce fait d’armes vaudra à De Gaulle de devenir général deux étoiles. Mais il reste cependant un parfait inconnu. C’est pourtant cet homme de haute stature qui, en rejoignant Londres, incarnera la France libre et résistante… En juin 1940, seul contre tous, De Gaulle veut sauver ce qu’il reste d’un rêve : la liberté. Sans armée, sans appui, sans espoir. Mais avec une folle conviction : la France, sa France, n’a pas déposé les armes. Il tente un ultime pari : convaincre le monde que la bataille de France n’est ni terminée, ni perdue. La réalité est têtue, et lui donne tort. Mais peu à peu se lèvent autour de lui en Angleterre, en France et en Afrique des résistants de l’ombre, des lycéens révoltés, des soldats déterminés. Leur foi, leur audace, leur rage de liberté défient l’Histoire qui semblait pourtant écrite d’avance.
C’est une grande production, une sacrée aventure et un film plein de souffle épique que constituent les deux volets du diptyque La bataille de Gaulle : L’âge de fer, sorti sur les écrans le 3 juin dernier (la critique sur ce site) et La bataille de Gaulle : J’écris ton nom (France – 2h40. Dans les salles le 26 juin). Dans ce second volet qui fait référence au fameux poème de Paul Eluard, écrit en 1942, et qui s’achève sur le mot Liberté, le réalisateur Antonin Baudry se penche sur les années 1943 et 1944.
Désormais, la France Libre n’est plus contestée, mais De Gaulle doit encore convaincre les Alliés, notamment les États-Unis du président Roosevelt. De Gaulle se révèle un négociateur avisé, voire roué, un fin stratège dans ses relations régulièrement tendues avec les Américains mais aussi avec Winston Churchill et les Britanniques pour faire reconnaître la France comme une puissance majeure dans la victoire alliée.

"La bataille...": Leclerc (Niels Schnider) en Afrique. DR

« La bataille… »: Leclerc (Niels Schnider)
en Afrique. DR

En s’appuyant pour ce drame biographique et historique sur l’ouvrage De Gaulle : une certaine idée de la France de l’Américain Julian T. Jackson, le cinéaste fait évidemment la part belle à De Gaulle mais il met aussi en lumière le rôle clé de Jean Moulin dans l’unification des mouvements de Résistance, y compris en « manipulant » (pour la bonne cause !) les gaullistes et communistes. Tandis que Jean Moulin tombe sous les coups de Barbie, De Gaulle va réussir à imposer la France comme un acteur incontournable de la Libération.
Si on découvre, ici, le rôle tenu par le général Giraud (étonnant Thierry Lhermitte), on est épaté par ce chef de guerre que fut Leclerc (Niels Schneider), courageux et téméraire général « jamais vaincu par les boches ». Enfin, Simon Abkarian est un fameux De Gaulle. Dans le premier volet, il était presque burlesque dans sa raideur londonienne. Dans le second, il s’affirme comme une magnifique incarnation d’une France debout.

"On l'appelait...": Robin (Hugh Jackman), un homme au bout de sa vie. DR

« On l’appelait… »: Robin (Hugh Jackman),
un homme au bout de sa vie. DR

LEGENDE.- En l’an de grâce 1247, dans une froide tourmente qui balaye une lande inhospitalière, une jeune fille se nourrit de rares baies recueilles sur des ronces. Au loin, elle aperçoit un feu et s’approche d’un homme hirsute auquel elle demande de quoi se nourrir. Il en coûtera sa vie à cette presque gamine… Cet homme au regard las affirme qu’il n’a rien d’un héros et que nul ne protège les humbles. Tout n’est que mensonges sur l’héroïsme et la bonté de Robin des Bois. Il a perdu tous ses amis et Marianne n’est qu’un lointain souvenir effacé d’un revers de la main. Une dernière fois, Robin va se lancer dans un combat, aspirant à une mort juste. L’assaut est d’une folle violence. Robin en sort mal en point. Il aura la chance de rejoindre, sur une île au large, le prieuré de Saint-Clément où sœur Brigid, au prix de régulières saignées, tentera de le remettre sur pied…
En plongeant dans On l’appelait Robin des Bois (USA – 2h01. Dans les salles le 1er juillet), il ne faut guère de temps pour oublier le flamboyant Errol Flynn, épée au poing dans les très cultes aventures en technicolor filmées en 1938 par Michael Curtiz. Exit aussi le sage et chenu Robin incarné par Sean Connery dans La rose et la flèche (1976) de Richard Lester… Le Robin imaginé par le cinéaste américain Michael Sarnoski est un être à la dérive, un homme amer qui rumine sur un passé où, dit-il, il tuait et volait pour le plaisir. Se faisant passer pour un autre, Robin des Bois va tenter de trouver une forme de repos de l’âme, bien hypothétique tant ses noires frasques de hors-la-loi viennent constamment le hanter.

"On l'appelait...": Soeur Brigid (Jodie Tomer) soigne Robin. DR

« On l’appelait… »: Soeur Brigid (Jodie Tomer) soigne Robin. DR

Loin de la vision sucrée du Robin des Bois selon Walt Disney, il apparaît que le Robin historique et populaire était capable d’une grande violence. Après avoir affronté Guy de Gisborne, par exemple, Robin le décapite, plante sa tête au bout de son bâton d’arc et mutile son visage afin que personne ne puisse l’identifier. C’est ce personnage qu’a choisi de raconter Sarnoski : « On a tous en tête l’image d’un Robin des Bois dansant dans la forêt avec ses joyeux compagnons, mais sa vie n’avait rien à voir avec ça. Les paysans s’entretuaient à coup de pelle. Je me suis demandé comment raconter une version de l’histoire du personnage qui soit plus fidèle à la dureté de la vie au 13e siècle. »
The Death of Robin Hood (en v.o.) est une relecture iconoclaste du héros de la forêt de Sherwood qu’on regarde avec une certaine curiosité. Comment Robin peut-il se pardonner les fautes qu’il a commises autrefois et regarder en face les mythes trompeurs qu’il a lui-même bâtis ?
Sur les notes folk sombres et lancinantes de The Lamentations of Round Oak Waters chanté par Jim Ghedi, Sarnoski a composé une fresque fantastique et funèbre mais aussi très dépouillée où une sauvagerie absurde surgit fréquemment.
Au côté de Jodie Comer (Brigid) et dans des paysages aux teintes grises, Hugh Jackman, le fameux Wolverine de la saga X-men, campe un dangereux ermite, qui prend parfois des allures christiques et regrette ses crimes passés autant que les mensonges racontés « pour que des fous me suivent dans les ténèbres… »

"Notre histoire...: Ahmed (Amir El-Masry, au centre) et sa famille devant la télé. DR

« Notre histoire…: Ahmed (Amir El-Masry,
au centre) et sa famille devant la télé. DR

FAMILLE.- Dans l’Egypte de 1967, le raïs Gamal Abdel Nasser chante la Grande nation arabe mais, dans l’appartement encombré de sa famille cairote, Ahmed Ragheb, pianiste obstiné, ne rêve que de grande musique. Mais difficile de s’imposer entre un père, des parents, des voisins qui ne jurent que par le football et qui se désolent de voir leur club favori de Zamalek passer à côté de tous ses matches. Alors qu’Hassan, son frère jumeau, s’apprête à partir faire son service militaire, Ahmed reçoit une lettre en provenance d’Autriche : Liz a répondu à son annonce pour devenir sa correspondante. Autour de lui, Farouz, sa mère en tête, lui conseille de se méfier de cette… espionne. Mais Ahmed n’en a cure. Son rêve, maintenant, c’est de partir en Autriche pour rencontrer cette correspondante et découvrir Vienne, la capitale de la musique classique. Qui sait, le pianiste du Caire pourrait bien y faire carrière.
Troisième long-métrage du réalisateur austro-égyptien Abu Bakr Shawky, Notre histoire – Chroniques du Caire (Egypte/France/Autriche – 2h. Dans les salles le 1er juillet) est une allègre tragi-comédie qui plonge dans l’Egypte de Nasser au moment de la Guerre des six jours (qui connut une victoire éclatante d’Israël) pour se poursuivre à l’ère d’Anouar el-Sadate, père de la Nouvelle nation et s’achever au temps de Moubarak. Le tout à travers le prisme d’une trépidante famille au coeur de laquelle Ahmed soupire et rêve d’être « juste une fois du côté des gagnants ».

"Notre histoire...": dans un quartier du Caire. DR

« Notre histoire… »: dans un quartier du Caire. DR

Même si le cinéaste s’amuse à grossir parfois le trait, on prend plaisir à côtoyer ces gens qui gueulent, s’engueulent mais s’aiment plus que tout. Loin des vacances all inclusive à Hurghada, voici une évocation sensible et chaleureuse de la société égyptienne. On y mesure les rêves contrariés, les conflits, la passion dévorante du football, le chaos familial et les petites victoires arrachées au destin. Pour inscrire son film dans l’Histoire, le cinéaste, qui a puisé dans des souvenirs familiaux, utilise nombre d’images d’archives de télévision et de radio, ainsi l’assassinat de Sadate.
« Il existe, dit Shawky, un décalage entre les fortunes de cette famille. Lorsqu’un événement heureux se produit dans le pays, une tragédie frappe la famille, et inversement. Ils sont constamment confrontés à cette situation et tentent d’aligner leur destin sur celui du pays. »
Aux accents d’Oum Kalthoum (qui chantait « Prends ma vie entière mais aujourd’hui laisse-moi vivre ») ou du chant patriotique el Watan el Akbar composé par Mohamed Abdel Wahab, Notre histoire déroule un flux constant de vie et de joyeux chaos, bien rendu par le mouvement incessant de la caméra. Dans un look qui renvoie au cinéma populaire égyptien des années 50/60, l’utilisation des gros plans permet de montrer l’exiguïté des lieux et le nombre des personnages qui s’y tiennent.
Dans le chaos, les cris, les voix fortes, l’énergie débordante, Liz et Ahmed construiront leur vie. Et ce dernier pourra dire : « Tout s’est bien passé finalement ».

"L'étrangère": Selma (Zar Amir). DR

« L’étrangère »: Selma (Zar Amir). DR

EXIL.- A l’arrière d’une brasserie de Bordeaux, Selma s’active dans une cuisine étroite et encombrée. Tout en faisant la plonge, elle décharge de ses verres un lave-vaisselle brûlant. Selma a constamment l’air sur ses gardes. Et lorsqu’elle s’aventure en terrasse, son patron a vite fait de lui ordonner de retourner là où on ne peut la voir. Selma Nassar a fui la Syrie, laissant derrière elle Rami, un fils de six ans auquel elle parle régulièrement au téléphone et un mari disparu dans les geôles du régime de Bachar dont elle est sans nouvelles.
Surveillée (ou « protégée ») par un vague cousin, elle vit dans un appartement exigu qu’elle partage avec une amie. Selma enchaîne les heures de travail au noir avec l’espoir de pouvoir obtenir le droit d’asile en France et de faire venir son fils. Un jour, elle fait la connaissance de Jérôme Delaunay, un avocat, client du café et dont le cabinet est juste de l’autre côté de la rue. Selma lui demande de l’aider dans ses démarches. Avocat d’affaires, Jérôme explique qu’il ne connaît rien au droit des migrants. Bientôt une relation amoureuse réunit Selma et Jérôme.
Avec L’étrangère (France – 1h41. Dans les salles le 24 juin), la cinéaste franco-syrienne Gaya Jiji réalise son quatrième long-métrage après avoir été révélée, en 2016, avec Une histoire syrienne qui racontait le parcours d’une famille syrienne en France. Ici, c’est une femme seule qui se lance dans un long et difficile combat pour tenter d’accéder à une vie meilleure. Selma a connu un long périple à travers l’Europe et elle a abouti à Bordeaux, une ville où son exil et sa solitude lui paraissent de plus en plus pesant.

"L'étrangère": Selma et Jérôme (Alexis Manenti). DR

« L’étrangère »: Selma
et Jérôme (Alexis Manenti). DR

En s’inspirant de sa propre histoire d’exil, Gaya Jiji a écrit une récit intime qui s’éloigne, agréablement, des films « sociaux » sur les migrants en France. Car, tout en montrant les problèmes liés à la « loi Dublin » (qui oblige les migrants à faire leur demande d’asile dans le premier pays européen où ils ont été enregistrés) ou les longues démarches auprès de l’OFPRA pour faire avancer son dossier, la cinéaste développe aussi une romance amoureuse dans laquelle deux solitudes vont se croiser. L’amour vient bouleverser un homme malheureux dans son couple et Selma, une femme qui a d’autres urgences.
Alors, on se laisse entraîner dans cette aventure sentimentale dans laquelle le statut migratoire est cependant toujours présent. C’est beau de voir Selma, dont le visage est toujours grave, se laisser aller à des émotions qu’elle avait « oubliées ».
Le film doit beaucoup, dans le rôle de l’avocat, à Alexis Manenti, César du meilleur espoir 2020 pour Les misérables et à la comédienne franco-iranienne Zar Amir, vue dans Lire Lolita à Téhéran (2024), Tatami (2023) et évidemment aux Nuits de Mashhad (2022) qui lui valut le prix d’interprétation à Cannes. Intense et touchant.

"L'illusion...": Corry (Vicky Krieps) et un jeune patient. DR

« L’illusion… »: Corry (Vicky Krieps)
et un jeune patient. DR

GREFFES.- Corry est française et vit au Japon. Médecin spécialiste des transplantations cardiaques pédiatriques, elle partage sa vie avec Jin et suit des enfants en attente de greffe cardiaque à l’hôpital de Kobé. Alors que la culture japonaise a du mal à accepter le don d’organe, Corry se bat au quotidien pour faire évoluer les mentalités et trouver plus de donneurs. Quand Jin disparait un jour sans laisser de trace, elle tente de le retrouver, mais doit aussi mener une course contre la montre pour que la greffe d’un de ses jeunes patients, âgé de douze ans, aboutisse.…
Avec L’illusion de Yakushima (Japon/France – 1h52. Dans les salles le 17 juin), on retrouve avec plaisir Naomi Kawase, l’une des plus intéressantes réalisatrices japonaises contemporaines. Sa recherche d’une « réalité » qui transcende les frontières entre documentaire et fiction lui a valut une reconnaissance internationale. En 1997, elle fait ses débuts au cinéma avec Suzaku, qui remporte la Caméra d’or au Festival de Cannes, faisant d’elle la plus jeune lauréate de l’histoire.
La cinéaste reviendra souvent sur la Croisette, ainsi en 2007 où La forêt de Mogari reçoit le Grand Prix. A Cannes, on verra d’elle Hanezu, l’esprit des montagnes (2011), Still the Water (2014), Les délices de Tokyo (2015), Vers la lumière (2017) ou True Mothers (2020).
Dans L’illusion…, Naomi Kawase développe deux intrigues au centre desquelles on trouve le personnage de Cory. D’une part, il y a l’aspect professionnel avec la présence au Japon de cette spécialiste des greffes, de l’autre, c’est l’aspect privé avec la quête que mène la jeune femme pour trouver son compagnon, mystérieusement disparu.

"L'illusion...": Corry et Jin, son compagnon (Kanichiro). DR

« L’illusion… »: Corry et Jin, son compagnon (Kanichiro). DR

Tandis que les deux intrigues s’entre-mêlent, c’est celle de l’hôpital qui retient le plus l’attention puisqu’il en va, avec la question des greffes, d’un sujet tabou. Si en France, la greffe est perçue comme une transmission de la vie. C’est tout le contraire au Japon… Alors Corry doit se battre pour tenter de faire avancer les choses.
Autour des thèmes de la renaissance et de la passation mais aussi du choc des cultures, la cinéaste nippone distille une œuvre souvent tendre et attachante mais aussi particulièrement bavarde. Si la recherche de Jin permet de belles et oniriques séquences de nature, au total ce mélodrame finit par devenir pesant. Vicky Krieps (vue dans Phantom Thread ou en Anne d’Autriche dans Les trois mousquetaires) donne toute la mesure de son talent pour nous faire entrer dans les pas de Corry. Mais on reste sur sa faim.

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