Une société de rivaux, un monde en ruines, le corps de l’autre et des dinos dans le quartier
FAMILLE.- Couple roumano-norvégien très pieux, les Gheorghiu sont venus s’installer, avec leurs cinq enfants, dans un village perdu au bout d’un fjord. Tandis que les quatre grands s’apprêtent à rejoindre le collège, la famille se lie d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Malgré des éducations différentes, les enfants des deux familles deviennent très proches, notamment Elia pour laquelle Noora Halberg éprouve une forte affection.
Alors que Mihai, le père de famille, trouve un emploi d’informaticien dans une entreprise locale, Lisbet, sa femme, donne un coup de main à l’hôpital où elle s’occupe notamment de préparer les défunts avant les obsèques.
La tranquille vie de famille des Gheorghiu se déroule au rythme des chants et des prières et s’il y a, ici ou là, une punition, c’est pour le bien des enfants : « Ils seront heureux, une fois adultes ».
Dans la petite communauté, tout se détraque lorsque des enseignants remarquent des ecchymoses sur le visage et le corps d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu. Très rapidement, une procédure est lancée pour suspicion de châtiments corporels. L’Aide à l’enfance se charge d’enquêter. Vite, la question de l’éducation traditionnelle que les jeunes Gheorghiu reçoivent de leurs parents vient au coeur des discussions…
Quoi de mieux pour marquer la rentrée dans les salles obscures que de découvrir la Palme d’or cannoise ! Fjord (Roumanie – 2h26. Dans les salles le 19 août) a permis au metteur en scène roumain Cristian Mungiu d’entrer dans le club fermé (ils ne sont que dix) des doubles détenteurs de la récompense suprême festivalière. En 2007, sa première apparition sur la Croisette avait été tonitruante. Tant le calvaire de la malheureuse étudiante tentant de se faire avorter pendant les dernières années du pouvoir de Ceausescu, était bouleversant. La palme à Quatre mois, trois semaines, deux jours ne souffrait d’aucun débat.
Mungiu est ensuite revenu au festival avec Au-delà des collines (2012) couronné du prix du scénario et du double prix d’interprétation pour ses comédiennes, puis, en 2016, avec Baccalauréat qui lui vaut le prix de la mise en scène et encore avec R.M.N. en 2022.
Loin de sa Roumanie natale, Cristian Mungiu installe son récit dans une Norvège dont le froid vous transperce. Et cela doublement. Parce que la neige est omniprésente sur ce coin tapi sous une falaise dont se détache, de temps en temps, une avalanche qui menace l’école. Parce qu’évidemment tout dans l’aventure de cette famille Gheorghiu a quelque chose de glaçant.
A propos du thème de Fjord, le cinéaste dit : « Nos sociétés sont de plus en plus polarisées, provoquant une forme de radicalisation qui divise les gens en groupes rivaux. Ces individus se méprisent, s’ignorent et, souvent, se haïssent les uns les autres. Nous sommes convaincus d’avoir raison alors que les autres, à nos yeux, sont forcément manipulés, radicalisés, stupides, endoctrinés. Nous doutons très peu, voire pas du tout. »
Le film réussit ainsi à démonter un processus d’enquête mais aussi de suspicions qui vont perturber cette micro-société. C’est le temps des interrogatoires, des avocats qui interviennent, des groupes de pression aussi qui avancent que l’affaire relève de la persécution religieuse, du procès enfin dont personne ne sortira indemne, laissant au bord du fjord où s’éloigne le bateau du retour des Gheorghiu, une Noora éperdue, murmurant : « Je t’aime ».
Même s’il repose sur une atmosphère impressionnante par sa pesanteur et sur une forte interprétation (Sebastian Stan, vu dans The Apprentice en jeune Trump et Renate Reisve, superbe dans Valeur sentimentale), Fjord est moins émotionnellement puissant que Quatre mois… mais le film, tout en s’ingéniant à ne pas prendre partie pour un camp ou l’autre, réussit cependant à nous questionner. Né dans une Roumanie qui savait ce qu’oppression et dictature veulent dire, le cinéaste nous fait souvenir que les sociétés, progressistes ou non, peuvent aisément mettre à mal l’individu.
FUTUR.- Aux commandes de son petit Cessna rouge et jaune, Hig survole les splendides paysages du Colorado. La nature sauvage est magnifique mais lorsque le pilote arrive au-dessus d’Erie, c’est un spectacle de désolation. Toute cette petite ville où il vécut autrefois avec sa jeune femme alors enceinte, ressemble à un champ de bataille, vide et en ruines, parcourue par des chiens errants. Après été passé par Denver et avoir récupéré des vivres et du kérosène dans des cachettes, Hig retourne à la base aérienne abandonnée qu’il partage désormais avec Bangley, un ex-marine plutôt mal embouché et chatouilleux de la gâchette… Toujours flanqué de son chien Jared, Hig veille aussi sur une grande famille mennonite à laquelle il apporte régulièrement de quoi survivre… Un jour, alors qu’il pilote son petit avion, Hig entend un grésillement dans sa radio et quelques mots presque inaudibles. Cette voix fait naître au plus profond de lui-même l’espoir qu’une vie meilleure existe en dehors de leur périmètre étroitement contrôlé… Alors Hig s’envole à nouveau. Une avarie de moteur le contraint à se poser à proximité du ranch de Pops et de sa fille Cima. Si Pops veut le voir tourner les talons, Cima n’est pas insensible à la présence du pilote…
C’est dans un futur proche (Hig note 2035 sur un message d’adieu à Jared) que Ridley Scott situe l’action de The Dog Stars (USA – 1h59. Dans les salles le 26 août) qu’il adapte du roman éponyme (en français La constellation du chien) de l’Américain Peter Heller paru en 2012. Le cinéaste britannique qui a aligné les blockbusters (Alien, Blade Runner, Thelma et Louise, Gladiator, Hannibal ou Napoléon) donne, ici, une aventure presque intimiste autour de quatre personnages qui sont autant de rescapés d’un désastre qui a vu l’humanité détruite par les maladies et les pandémies.
A mi-chemin entre le western pour les grands espaces et le « survival », The Dog Stars évoque un univers post-apocalyptique à travers la lutte de quatre survivants, constamment sur leurs gardes. Le chaos est pratiquement toujours hors-champ, à l’exception d’un paumé hurlant à Hig « Tu es mort mais tu ne le sais pas encore », du passage furtif de quelques ombres inquiétantes et d’une attaque plus massive de « zombies » sur la base abandonnée qui vaudra à Bangley de presque laisser sa peau dans son camp retranché.
Si Hig a des allures de doux rêveur, ses acolytes, même s’ils tentent de donner le change, ont peur de lendemains infernaux. Alors Ridley Scott, qui aime l’action, peut même se laisser aller à un cinéma (presque) contemplatif. D’ailleurs, Hig et Cima finiront, la tête dans les étoiles…
Plaisante épopée sur un monde qui a perdu ses repères, The Dog Stars repose sur les épaules de Jacob Elordi (Hig) et James Brolin (Bangley), deux potes à la virilité bourrue et à l’interdépendance pudique. A leurs côtés, Guy Pearce est Pops et Margaret Qualley (The Substance) la douce Cima qui partage le même drame que Hig…
ÂME.- De Chaville à Courbevoie en passant par Bobigny, David Zimmermann, Nikon au poing, arpente la banlieue parisienne pour photographier comment la ville change. Chez lui, cet homme de la quarantaine, solitaire et effacé, stocke de nombreux albums qui mêlent à des cartes postales d’époque et des photos anciennes, ses propres images. Mais personne ne sait vraiment que David est photographe car il n’entend pas montrer ses images. « Il ne donne même pas ses négatifs au laboratoire ! » se moque un ami. Un soir, lors d’une fête où le public fracasse des pinatas à l’effigie de Trump, David croise le regard d’une femme dans la foule. Il décide de la suivre, s’enfonce dans des couloirs, descend dans une cave. Sans un mot, la femme l’entraîne dans une sauvage copulation. Quand il reprend ses esprits, l’impensable s’est produit : David se retrouve prisonnier du corps de l’inconnue. Scrutant son visage et son corps dans des miroirs, David constate, entre effarement et peur, qu’il a désormais les traits d’une autre dont les papiers d’identité disent qu’elle est Eva Helsinger…
Présenté en compétition officielle au dernier Festival de Cannes, L’inconnue (France – 2h20. Dans les salles le 26 août) est le troisième long-métrage d’Arthur Harari après Diamant noir (2015) et Onoda, 10 000 nuits dans la jungle (2021). Après s’être frotté au thriller et au drame de guerre, le cinéaste français, ici, adapte librement la bande dessinée Le cas David Zimmerman, coécrite avec son frère Lucas et parue en 2024.
Illustrant la doctrine de la métempsychose, selon laquelle une même âme peut animer successivement plusieurs corps, le projet du film est ambitieux dans la mesure où il entend ancrer le fantastique dans le plus pur réalisme. « Je voulais, dit le réalisateur, que ce soit par le concret le plus extrême qu’on parvienne à une forme d’abstraction, de méditation existentielle voire métaphysique… mais sans verbalisation. C’est au spectateur de faire ce chemin, avec les personnages, dans le silence. Généralement, la rareté des dialogues est associée à la contemplation, rarement à des récits complexes, au thriller ou au fantastique… »
Harari représente quelque chose de complètement invisible mais qui constitue une expérience du déplacement, de l’altérité autour du motif de la disparition, mettant en scène une succession de situations inimaginables, rendues tangibles : habiter un autre corps, se voir de l’extérieur, faire l’amour avec soi-même, être enceinte alors qu’on est un homme, se voir mourir !
L’inconnue, qui souffre hélas d’une durée beaucoup trop longue, offre à ses deux comédiens principaux la possibilité de jouer autour de la question du corps qui habite le film. Léa Seydoux a accouché trois mois avant le tournage et impressionne en faisant ressentir un homme qui habite le corps d’une femme. Niels Schneider incarne un David perdu, asocial et quasiment décharné.
On reste hélas sur sa faim même si, au générique de fin, Bob Dylan nous berce avec sa superbe It’s all over now Baby Blue.
LUMIERE.- Les Platt sont une famille bien sympathique. D’ailleurs, on les aime bien, Denise, Greg, leurs deux enfants Audrey et Brian et même leur chien Starbuck, dans leur paisible rue d’Oak Street. Ils participent volontiers aux fêtes entre voisins et donnent la main pour le barbecue. Mais les apparences sont peut-être trompeuses. Denise rêve de devenir romancière et rédige en cachette un récit semi-autobiographique sur une femme souhaitant quitter sa famille. Greg n’a dit à personne qu’il a perdu son boulot et affirme qu’il livre des pizzas pour arrondir les fins de mois.
Passionnée de cosmologie, Audrey est une élève surdouée tandis que Brian s’intéresse de près à Jeannette, sa nouvelle voisine. Très proche d’une vieille dame à qui elle confie ses secrets, Denise remarque, dans le jardin de son amie, une belle plante qui pousse vite. Elle en prend un polaroid et le montre à la bibliothécaire du quartier qui l’identifie comme une pleuromeia, une espèce disparue depuis des millions d’années…
Par ailleurs, d’énormes tas d’excréments apparaissent dans les jardins. Et le pauvre Starbuck n’y est pour rien. La radio fait état, elle, d’une activité solaire intense… Durant une tempête, alors que Greg rentre d’une livraison, une immense lumière blanche engloutit soudainement Oak Street, plongeant le quartier dans le noir. Les ennuis commencent pour les Platt et tout leur quartier.
Passionné depuis l’enfance par les dinosaures, le cinéaste américain David Robert Mitchell, connu pour son film film d’horreur It Follows (2014), a accompli son rêve en tournant La fin d’Oak Street (USA – 1h40. Tout public avec avertissement. Dans les salles le 12 août), une aventure dans la lignée du cinéma populaire des années 70 et 80
« On tournait, dit le réalisateur, des films axés sur des personnages très forts dans lesquels on se projetait facilement et qui touchaient le spectateur. Il s’agissait ensuite de plonger ces personnages dans des situations aussi périlleuses que captivantes, et de faire en sorte qu’ils trouvent le moyen de s’en sortir… »
Ici, on plonge allègrement et avec un plaisir presque enfantin dans cette histoire, bien improbable, légèrement « écolo » et qui renvoie évidemment aux grosses bêtes de Spielberg. Dans le quartier de la famille Platt, les dinosaures sont partout et particulièrement voraces. Mais, au-delà des grosses bestioles qui sèment la terreur, le scénario s’ingénie aussi à imaginer comment les éclairs de lumière, en l’occurence des trous de ver, ont transporté l’ensemble du quartier des millions d’années en arrière. Bientôt pour les Platt, il va s’agir d’attendre l’apparition d’un nouveau trou de ver pour rentrer à leur époque.
Anne Hathaway, très présente sur les écrans ces temps-ci avec Prada 2, L’Odyssée et bientôt Verity, partage l’écran avec Ewan McGregor en personnages humains et faillibles qui vont faire face. Car, in fine, la famille, soumise à rude épreuve, redeviendra unie comme aux premiers jours.








