L’abandon de Gabrielle, la question du colonel Stagg et le voyage de Babi

"La vie...": Gabrielle Conti (Léa Drucker) à l'hôpital. DR

« La vie… »: Gabrielle Conti (Léa Drucker)
à l’hôpital. DR

LIBERTÉ.- Chirurgienne spécialisée dans le domaine des greffes, notamment maxillo-faciales et cheffe de service dans un hôpital public, Gabrielle Conti est une femme active qui se dévoue corps et âme à son métier et qui court et se démultiplie, assaillie de responsabilités. Alors, quand le soir venu, elle rentre à la maison, il lui arrive de craquer devant la désinvolture des grands enfants de son mari. Lasse, dit-elle de la tension qui parasite son couple avec Henri, elle se demande si elle ne va pas retourner vivre dans son appartement d’avant.
Un jour, une romancière demande à venir quelques semaines dans le service du docteur Conti pour les besoins d’un livre. Gabrielle Conti apprécie le contact de cette Frida qui lui envoie un gros bouquet de fleurs et lui dira : « J’aimerais vous revoir ». Elle accepte aussi d’aller assister à un spectacle de danse en appartement avec Frida. Dans l’obscurité, Frida lui glisse qu’elle lui plaît, qu’elle a envie de l’embrasser. Mais Gabrielle dit non. Pourtant son équilibre vacille. Dans le quotidien que Gabrielle s’est construit, y a-t-il de la place pour l’inattendu ?
C’est par de lumineuses et d’abord indéchiffrables images d’étreinte physique filmées en très gros plan que s’ouvre La vie d’une femme (France – 1h38. Dans les salles le 9 septembre), le deuxième long-métrage de Charline Bourgeois-Tacquet après Les amours d’Anaïs (2021) qui mettait déjà aux prises deux femmes (Anaïs Demoustier et Valeria Bruni-Tedeschi) autour d’un sentiment amoureux.
Faisons fi d’entrée des accusations de stéréotypes bourgeois que le film a provoqué, pour dire que voilà un beau portrait de femme. C’est à la fois sensible, dense, tonique et bouleversant dans le sens où l’on assiste à une rupture, un abandon même, dans le parcours d’une femme toujours sur la brèche, toujours à l’écoute des autres et qui, soudainement, va un peu plus fortement penser à elle-même.
« Il était très important, dit la cinéaste, qu’émane de Gabrielle quelque chose d’exaltant pour les spectatrices et les spectateurs. À son âge, elle n’est pas « sur la pente descendante », bien au contraire : elle est épanouie, active, en mouvement, capable d’aller vers son plaisir comme d’affronter l’adversité. C’est une femme libre, qui a choisi sa vie et ne se pose jamais en victime. »

"La vie...": Frida (Mélanie Thierry) et Gabrielle. DR

« La vie… »: Frida (Mélanie Thierry)
et Gabrielle. DR

Dans un récit construit en chapitres (Je veux tout, Alter ego, Reconstruction, D’où l’on vient, Non, La pitié, Encore, Dérapages, La fin d’un couple, L’abandon, Colloque sentimental), Charline Bourgeois-Tacquet articule, avec des respirations différentes, des temps dans la vie de Gabrielle. Il en va ainsi de son travail à l’hôpital et de sa dimension quasi-documentaire (le dialogue du médecin avec un patient souffrant d’une tumeur à la langue est impressionnant de souffrance tue et d’empathie) mais aussi des relations avec sa mère (Marie-Christine Barrault, émouvante) atteinte de la maladie d’Alzheimer. La vie d’une femme prend un tour plus romanesque et sentimental lorsque la réalisatrice scrute les moments privés en compagnie de Frida que Mélanie Thierry porte avec douceur et même une pointe de virilité.
Le récit est traversé, en son centre, par une sortie en montagne où Gabrielle se retrouve dans la nature, dans un décor exceptionnel (avec Erri De Luca en écrivain ermite dans le chalet où elle séjourne), totalement en rupture avec son environnement habituel très urbain, très enfermé. C’est là que, pour la première fois, avec Frida, elle se retrouve dans une situation où elle ne maîtrise rien.
Traitée tour à tour de Robocop, de guerrière (Gabrielle évolue dans un univers hospitalier en tension dont le film se fait le rude écho) ou de moine-soldat, l’héroïne de La vie… est une femme accomplie, qui s’est déployée sans renoncer à rien et sans rien devoir à personne.
Avec une puissante sensualité et une grâce permanente, Léa Drucker en impose, une fois de plus, dans un personnage très touchant qui affirme « Je ne suis pas une victime parce que je suis une femme ».

"Pressure": le colonel Stagg (Andrew Scott) et Kay Summersby (Kerry Condon). DR

« Pressure »: le colonel Stagg (Andrew Scott)
et Kay Summersby (Kerry Condon). DR

MÉTÉO.- Dans une mer couleur de sang, un soldat flotte, les yeux dans le vide… Nous sommes en avril 1944 et l’Opération Tigre, dernière répétition (ultra-secrète) dans le sud de l’Angleterre avant le débarquement de Normandie, est un fiasco. Le général Dwight D. Eisenhower, chef du Supreme Headquarters Allied Expeditionary Force, en gardera toujours un goût amer dans la bouche. A cause de nombreuses erreurs, défaillances et accidents et d’une attaque surprise de vedettes lance-torpilles allemandes, 749 soldats américains seront tués…
Afin de mettre toutes les chances de son côté dans ce qui sera le plus grand débarquement de tous les temps, le haut commandement allié exige d’avoir les informations météorologiques les plus précises. Chef météorologue de la Royal Air Force, le group captain James Stagg est convoqué auprès d’Ike Eisenhower. A l’heure du petit déjeuner, il quitte sa femme enceinte, proche de l’accouchement. Immédiatement, dans une atmosphère loin d’être sereine, commencent des heures difficiles. La météo n’est pas une science exacte et Stagg se retrouve confronté à son homologue américain Irving Kirk dont il estime que les méthodes de travail sont obsolètes.
Quant à Ike, il se moque de la rivalité entre l’Anglais et l’Américain. Il met Stagg face à un choix impossible : attaquer malgré l’incertitude liée à une météo très mauvaise ou risquer de perdre la guerre.
Pressure (USA – 1h40. Dans les salles le 9 septembre), c’est une sorte de préambule, version météo, au Jour le plus long (1962). Connu pour Attaque à Mumbaï (2018) sur les attaques terroristes de novembre 2008 en Inde, le cinéaste australien Anthony Maras a trouvé le point de départ de son film dans une pièce de théâtre écrite, en 2012, par David Haig pour le Lyceum Theatre d’Edimbourg autour d’un véritable héros écossais pourtant inconnu du grand public.

"Pressure": Le général Eisenhower (Brendan Fraser) prépare le D-Day. DR

« Pressure »: Le général Eisenhower
(Brendan Fraser) prépare le D-Day. DR

Eminent météorologue connu des seuls spécialistes, James Stagg eut la lourde tâche de décider de la date du Débarquement. Tandis qu’Eisenhower avait choisi le 4 juin pour l’attaque en Normandie, Stagg, seul contre tous, refusa cette date, considérant que la météo du jour vouait l’opération à la catastrophe. Pourtant le 4 juin au matin, il fait un superbe soleil sur le sud de l’Angleterre…
Malgré son titre original un peu abscons (pour le coup, le film aurait mérité un titre français), Pressure est un bon moment de cinéma qui sait utiliser aussi bien les éléments historiques réels que mettre en scène les questionnements et les troubles de personnages pris dans une tempête… A la manière du cinéma classique hollywoodien (on pense au principal personnage féminin, celui de Kay Summersby, la proche assistante d’Eisenhower, femme discrète et indispensable incarnée par Kerry Condon), Pressure (on a saisi évidemment la symbolique de la pression) réussit à nous embarquer dans une histoire qui devient palpitante sur fond de nuages, de vent et de pluie !
Les comédiens sont au diapason avec un Stagg (Andrew Scott), taiseux mais bouillonnant à l’intérieur, un Kirk (Chris Messina) ironique et très sûr de lui et un Eisenhower (Brendan Fraser) massif et seul face à des décisions cruciales.
Grâce à Stagg, le D-Day aura lieu le 6 juin 1944. Ike dira : « Nous n’accepterons rien de moi que la victoire totale ». Plus sobre, le météorologue constatera : «  Le temps ne sera pas parfait mais ça suffira. » Ensuite, il fallut aller sur les plages de Sword, Utah, Juno, Gold et Omaha.

"Les héros...": Babi (Kad Merad) et Lucie (Marie Gillain) dans le bus.

« Les héros… »: Babi (Kad Merad)
et Lucie (Marie Gillain) dans le bus.

FAMILLE.- Sur son lit parisien, dans les années 70, un vieil homme entouré des siens, se souvient des années où la France cessait, sous la double menace de Pétain et des nazis, d’être la terre des libertés. Dans le Paris de 1939, cet homme, Babi Maklouf Benhamou, exerce le plus beau métier du monde. Amoureux des arts, il est gardien de nuit au musée du Louvre. Cela lui permet de dialoguer à loisir avec Napoléon et Joséphine lorsqu’ils sortent du tableau de David ou de saluer avec respect Diane chasseresse.
Mais la Seconde Guerre mondiale éclate et les Allemands avancent sur Paris. Jacques Jaujard, le conservateur du musée, décide d’organiser le sauvetage secret des œuvres d’art pour éviter qu’elles ne tombent aux mains des nazis. Babi se voit confier un vieil autobus dans lequel il charge des œuvres d’art et notamment la très fameuse Joconde mais aussi toute sa bruyante tribu qu’il n’entend pas un instant laisser derrière lui. Et voilà Babi, derrière son volant, sur les routes de l’exode. Mission : emporter les œuvres très loin, du côté de Pau, pour les y mettre à l’abri…
C’est en songeant à Babi, son grand-père qu’Elie Chouraqui a mis en chantier Les héros du Louvre (France – 1h44. Dans les salles le 9 septembre) pour raconter une aventure familiale épique et dangereuse à travers la France occupée.
« Il y a quelques années, dit le cinéaste, j’ai écrit un abécédaire pour Calmann-Lévy dans la collection Le dictionnaire de ma vie. À la lettre H, le mot héros s’est imposé à moi. J’ai immédiatement pensé à Babi, mon grand-père. Parce qu’il incarne le genre de héros qui me fascine le plus : celui qui accomplit son devoir dans l’ombre et dans l’anonymat, au moment où il estime qu’il est indispensable de le faire, même s’il doit mettre sa vie et celle de ses proches en danger… »

"Les héros...": Une famille dans la tourmente. Photos Stéphanie Branchu

« Les héros… »: Une famille dans la tourmente.
Photos Stéphanie Branchu

Les héros… raconte donc une odyssée placée sous le signe du courage, de l’amour de l’art et… des siens, de la générosité mais aussi d’une peur incommensurable qui fut celle des Juifs dans la France de 39-45. Dans la nuit, sur des routes sans lumière, Babi et sa famille chantent Frou-frou pour ne pas sombrer.
En s’appuyant sur une grosse distribution avec Kad Merad et Marie Gillain en tête d’affiche, Les héros du Louvre est une plongée dans la France de l’Occupation. On y trouve des séquences savoureuses comme la fausse délirante colère de Madame Benhamou contre son mari pour tenter d’échapper au contrôle nazi au passage de la Zone libre, d’autres tragiques comme celle des enfants obligés de se recroqueviller sans bruit derrière un lit pour ne pas se faire repérer ou encore ahurissante comme la jeune fille, obligée de se soumettre à un examen médical pour prouver sa virginité à ceux qui la soupçonnaient, à tort, d’avoir couché avec un Boche.
Las, au final, Les héros du Louvre a des allures de téléfilm avec toujours un peu quelque chose d’un peu trop appuyé, à l’instar de Kad Merad qui semble forcer le trait avec son Babi…

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