LES ESPIONS DE ROBERT DE NIRO ET LES CHANTEUSES D’AGNÈS JAOUI

Raisons EtatRAISONS D’ETAT
Pour Edward Wilson, témoin du suicide de son père et membre des Skull and Bones, confrérie d’élite de l’université Yale, l’honneur et la discrétion sont des valeurs primordiales. L’attachement à ces valeurs conduit ce personnage discret et brillant à participer à des activités d’espionnage pendant la guerre, puis à entrer au début de la guerre froide à la CIA, l’agence gouvernementale créée en 1947. Influencé par l’ambiance suspicieuse que provoque la guerre froide dans toute l’agence, Wilson se montre de plus en plus méfiant et sur ses gardes. Son pouvoir grandit, mais il a de moins en moins confiance en ceux qui l’entourent. Lorsque son fils, qu’il n’a pas vu grandir, lui annonce qu’il marchera dans ses pas, il prend conscience des sacrifices qu’il a faits pour sa carrière au moment même où son nom est sur le point d’être éclaboussé par le scandale entourant l’échec du débarquement de la baie des Cochons à Cuba. Dans cet univers dominé par la paranoïa et le secret, Edward se coupe peu à peu de ses proches… Après l’acclamé Il était une fois le Bronx (1993), Robert De Niro confirme son talent de metteur en scène avec The Good Sheperd (en v.o.), son second (et dernier à ce jour) long-métrage qui se révèle être bien plus qu’un thriller d’espionnage. À travers l’ascension d’un agent recruté aux premiers jours de la CIA, le cinéaste livre une plongée vertigineuse dans les coulisses du pouvoir américain, retraçant plusieurs décennies d’histoire politique, des années 40 aux années 60. Entre secrets d’État, manipulations et paranoïa, le cinéaste compose une grande fresque historique, où la quête de vérité se heurte sans cesse à la raison d’État. Servi par une reconstitution historique d’une remarquable précision, le film déploie une atmosphère feutrée, froide et profondément paranoïaque. Soutenu par l’élégante photographie de Robert Richardson (Il était une fois à Hollywood, The Aviator), et une mise en scène d’une grande maîtrise, Raisons d’Etat plonge le spectateur dans un univers d’ombres et de faux-semblants, où la méfiance est permanente et le secret une raison de vivre, et où chaque décision peut avoir des répercussions à l’échelle mondiale. Fidèle à son ambition, Robert De Niro réunit devant sa caméra de grands noms du cinéma américain. Matt Damon, dans le rôle d’Edward Wilson, impressionne par la retenue de son interprétation, tandis qu’Angelina Jolie apporte une profondeur émotionnelle au personnage de l’épouse de Wilson. Avec son charisme naturel, De Niro incarne Bill Sullivan, directeur de l’OSS, fondateur de la CIA. A leurs côtés, le reste du casting est impressionnant : Alec Baldwin, Joe Pesci, William Hurt, John Turturro, Michael Gambon ou encore Billy Crudup. Plus de vingt ans après sa sortie, Raisons d’Etat reste encore aujourd’hui l’une des représentations les plus ambitieuses et crédibles du monde du renseignement au cinéma. Dans les suppléments, on trouve un entretien inédit (35 mn) avec Nathalie Bittinger, maîtresse de conférences en cinéma, qui revient sur la richesse thématique et la portée historique du film. (Rimini éditions)
Objet DelitL’OBJET DU DELIT
« Ça dure trois heures ! » dit l’un. « Ben oui, c’est un opéra ! » dit l’autre… Une équipe artistique et technique s’apprête à monter Les noces de Figaro qui doivent être bientôt données dans les ruines majestueuses du château de Lacoste, dans le Vaucluse. Igor, le chef d’orchestre, est ravi de retrouver la baguette pour diriger cet opera buffa et tout heureux de savoir que le rôle de la comtesse sera tenu par Hannah Liebmann, la célèbre cantatrice qui partagea autrefois, un temps, sa vie. Mme Liebmann, de retour en France après des contrats à l’étranger, apprend par son frère, que leur père est en train de perdre la tête. La mise en scène a été confiée par le producteur Nicolas Poirier, un roi des nuits parisiennes, à la gracile Mirabelle, une icône de la mode, qui s’excuse constamment de tout et de rien auprès de son équipe. Quant au mécène Pastourel, il n’a pas hésité à mettre une grosse somme dans la production… à condition que sa fille chante le rôle de Suzanne. Alors que Mirabelle réclame d’immenses phallus dans le décor pour dire combien Les noces… donnent une image forte du patriarcat, Sophie se plaint d’une agression sexuelle commise pendant une répétition sur sa personne par le baryton italien Piazzoni, l’interprète du comte Almaviva. Très vite, portée par Cora, qui chante Chérubin, le ton monte et provoque des tensions dans l’équipe. On apprend aussi que, sur les réseaux sociaux, une fameuse chanteuse d’opéra va publier une liste de personnalités ayant eu des comportements inopportuns. Igor commence à s’inquiéter sérieusement. La vague #MeToo va-t-elle s’abattre sur le monde de l’opéra ? Présenté hors compétition à Cannes en mai dernier, L’objet du délit marque le retour à la réalisation d’Agnès Jaoui après la disparition, en 2021, de Jean-Pierre Bacri, son compagnon et co-scénariste, auquel le film est dédié. L’intrigue est née du désir de la réalisatrice de partager son amour de l’opéra avec le public mais aussi d’évoquer « ses expériences en tant qu’actrice et réalisatrice dans une industrie dominée par les hommes ». L’objet du délit fait entrer le spectateur dans les coulisses d’une ambitieuse production d’opéra. C’est l’occasion de découvrir l’envers du décor à travers des personnages tour à tour savoureux, naïfs, crispants, touchants comme Samir, le nouveau régisseur qui n’a jamais mis les pieds sur un plateau d’opéra ou graves à l’image de Hannah Liebmann qui souffre de presbyphonie, le vieillissement naturel de la voix. Indéniablement, les tensions nées de l’accusation d’agression sexuelle de Piazzoni, en mettant en péril la production et en forçant chacun à prendre position, installe une forme de suspense. D’autant que, comme il est dit, aux premières images du film, « quand chacun a sa conscience de la justesse, arrive la cacophonie ». Mais porté par les sublimes airs de Mozart, L’objet du délit acquiert à ce titre une forme de grâce qui fait de cette aventure artistique un beau moment de cinéma. Car, in fine, Les noces de Figaro se joueront avec succès dans la nuit provençale. Mais, dans la coulisse, Piazzoni peut se faire bien du souci pour la suite de sa carrière. (Studiocanal)
AccidentACCIDENT
Anna et William, deux étudiants, sont victimes d’un accident de la route à proximité du domicile de Stephen, leur professeur de philosophie à Oxford chez qui ils se rendaient. Alerté par le bruit, Stephen accourt sur les lieux. Il découvre William mort et extrait Anna du véhicule accidenté pour la recueillir chez lui. Il pense que c’est elle qui conduisait et cache sa présence à la police pour lui éviter d’avoir des ennuis. Alors qu’elle est semi-endormie chez lui, encore choquée par l’accident, Stephen se remémore les mois passés, marqués par le désir et la frustration que crée l’arrivée de la belle Anna, énigmatique étudiante venue d’Autriche. Après The Servant (1963) et avant Le messager (1971), Accident, sorti en 1967, est le « centre » de la trilogie que Joseph Losey a imaginé avec le dramaturge Harold Pinter en tant que scénariste. Les deux artistes devaient aussi mettre en œuvre une adaptation de l’œuvre de Marcel Proust À la recherche du temps perdu mais elle ne verra pas le jour. Dans un récit construit en flash back et en jouant sur des plans longs, des échanges elliptiques, des silences et une photographie soignée (Losey collabore pour la première fois avec Gerry Fisher), Accident produit une atmosphère oppressante et réaliste. Dans l’univers feutré et intellectuel d’Oxford, où des universitaires et des étudiants mènent une vie apparemment paisible mais marquée par l’ennui, les conventions sociales sont mises à mal tandis que les tensions et les non-dits règnent autour de la présence d’une Anna qui provoque des passions primitives et libère les instincts, les antagonismes et les désespoirs… Accident qui remporta le Prix du jury au festival de Cannes 1967, repose sur quatre personnages avec Stephen (Dirk Bogarde), professeur d’université marié, dont la vie routinière est bouleversée par l’arrivée d’Anna (Jacqueline Sassard), jeune étudiante énigmatique et sensuelle, Charley (Stanley Baker), collègue de Stephen, plus direct et provocateur, dont la relation avec Anna devient un catalyseur de conflits, enfin William (Michael York), étudiant idéaliste et naïf, dont l’innocence contraste avec les manipulations des adultes. Grands admirateurs d’Alain Resnais, Losey et Pinter lui rendent un évident hommage dans Accident, dans une séquence inspirée de Muriel, ou le temps d’un retour et interprétée par la même actrice : Delphine Seyrig. Présenté dans un coffret 4K UHD et accompagné de nombreux suppléments, Accident parle, avec brio, des dynamiques de pouvoir et des relations toxiques. Intellectuel et sensuel ! (Studiocanal)
Neon PeopleTHE NEON PEOPLE
La vie de sans-abris qui vivent dans les tunnels de drainage sous Las Vegas. Le film présente une galerie de personnages au fil des rencontres du réalisateur avec les personnes qui habitent dans ces tunnels étroits, sombres, insalubres et inhabitables. Leur vie consiste à maintenir une existence précaire, une hygiène, un chez-soi. Le contraste est saisissant avec les néons des casinos de Las Vegas présentés dans les premiers plans du film. S’il s’agit bien d’un documentaire, Jean-Baptiste Thoret mentionne un hommage au cinéma de John Carpenter, choisissant des effets de lumière et de couleur très nets, dans les bleutés ou les orangés. Le réalisateur a eu l’idée du documentaire après sa rencontre avec un sans-abri à Las Vegas, l’informant de l’existence de ces tunnels d’évacuation de l’eau dont l’entrée est formellement interdite. C’est une réalité que peu de gens connaissent : la ville de Las Vegas est doublée d’un immense réseau de souterrains, labyrinthe obscur et souvent dangereux où des milliers de sans-abri trouvent refuge. Filmé en CinemaScope, The Neon People veut mettre la lumière sur ce peuple des invisibles, en leur donnant la parole. Qui sont-ils ? Comment vivent-ils au jour le jour ? Quels sont leurs espoirs ? C’est une odyssée paradoxale dans le ventre honteux de l’une des villes les plus riches du monde, un plongeon à l’intérieur de l’envers monstrueux et fascinant de nos sociétés de consommation. Après We Blew It (2017) et Michael Cimino, un mirage américain (2021), The Neon People, inédit en Blu-ray, est le troisième film que le réalisateur et historien du cinéma Jean-Baptiste Thoret consacre à une certaine vision de l’Amérique. Dans les suppléments, on trouve Les tunnels s’éveillent (37 mn), un entretien avec le réalisateur Jean-Baptiste Thoret qui explique : « Au moment de trouver des financements pour The Neon People, je m’amusais à dire : « On va faire un film de Frederick Wiseman filmé par John Carpenter » ». Avec Dans ls ténèbres (29 mn), le chef opérateur Colin Lévêque et l’ingénieur du son Julien Brossier commentent quelques scènes clés du film. A voir également six scènes coupées et une fin alternative, dont certaines présentées par le cinéaste. A entendre : onze pistes musicales de la b.o. composées par Jean-Baptiste Thoret. (Carlotta)
TesisTESIS
Etudiante en cinéma dans une université madrilène, Angela prépare une thèse sur la violence dans les médias audiovisuels et cherche à analyser l’impact des images violentes sur les spectateurs. Curieuse mais inexpérimentée, elle demande l’aide de Figueroa, son professeur, pour trouver des exemples concrets de contenus violents. Un jour, Figueroa lui dit qu’il va chercher une cassette dans la vidéothèque de l’université, mais il est retrouvé mort peu après dans une salle de projection, victime d’une crise cardiaque. Près de son cadavre, Angela trouve une cassette VHS qu’elle décide d’emporter. Lorsqu’elle la visionne chez son ami Chema, un étudiant passionné de films d’horreur et de gore, ils découvrent avec horreur qu’il s’agit d’un snuff movie montrant l’exécution réelle d’une femme torturée et tuée. Angela et Chema se lancent alors dans une enquête pour comprendre l’origine de cette vidéo. Il remarque vite que la jeune femme du film était une ancienne étudiante de leur université, disparue mystérieusement. Leur investigation les mène à Bosco, un étudiant séduisant, mais au comportement étrange. Troublée par Bosco, Angela (Ana Torrent, découverte en 1976 dans Cria cuervos) se rapproche de lui tout en continuant ses recherches. Pendant ce temps, Chema se méfie énormément de Bosco, qu’il considère comme dangereux. Angela découvre que Bosco possède une caméra et du matériel de tournage, ce qui renforce les soupçons. Elle commence à être suivie et harcelée par une présence mystérieuse. Quelqu’un semble vouloir l’empêcher de poursuivre son enquête. Elle découvre aussi que son professeur a été tué juste après avoir visionné la cassette… Alejandro Amenabar a 23 ans lorsqu’il réalise, avec le scénariste Mateo Gil, ce thriller psychologique et horrifique espagnol qui explore le voyeurisme et la fascination malsaine pour la violence, la frontière entre fiction et réalité dans les images, la complicité passive du spectateur face à des contenus extrêmes ou la manipulation médiatique et la responsabilité des créateurs d’images. Inspiré par des films comme Le voyeur (1960) de Michael Powell ou Blow up (1966) d’Antonioni, le cinéaste hispano-chilien imagine, avec une forte tension dramatique, un univers sombre et angoissant qui évite le gore explicite mais suggère l’horreur à travers des sons, des silences et des images ambiguës. Présentée dans la collection Make my Day de Jean-Baptiste Thoret, l’édition comprend, dans ses suppléments, une préface (7 mn) de J.B. Thoret, un making of (22 mn), quatre scènes coupées (7 mn) et deux documents : Tesis revue par Fausto Fasulo (45 mn) et La mort à portée de main : Alejandro Amenabar à propos de Tesis. (Studiocanal)
AutofictionAUTOFICTION
Réfugiée dans le travail pour surmonter son deuil après le récent décès de sa mère, Elsa Rosado souffre d’un terrible mal de tête. Elle s’allonge sur son lit, dans le noir et avale les comprimés que lui apporte Bonifacio, son compagnon. Mais rien n’y fait. Le couple se décide alors à se rendre aux urgences. On dirige Elsa vers une chambre mais elle demande si on ne peut pas plutôt l’hospitaliser dans la chambre d’en face. Surprise mais complaisante, l’infirmière accepte. Plus tard, la médecin de garde lui posera quand même la question. « Pourquoi avez-vous demandé à changer de chambre ? » Elsa explique qu’il y a longtemps déjà, elle était venue dans cet hôpital pour tourner l’un des deux films qu’elle a réalisés pour le grand écran. Même si ses deux œuvres sont devenues culte (« ce qui veut dire qu’elles n’intéressent personne et que très peu de spectateurs les ont vues »), Elsa Rosado s’est aujourd’hui tournée vers la publicité « parce que ça rapporte plus ». Et puis le docteur Garcia se demande aussi où elle a déjà croisé Bonifacio. De fait, dans un night-club où Bonifacio, sapeur-pompier professionnel dans le civil, devient Beau, strip-teaseur pour enterrements de vie de futures mariées… Avec Autofiction (qui a marqué son retour en compétition à Cannes), Pedro Almodovar inventorie une nouvelle fois les affres de la création. Dévorée par les crises d’angoisse, Elsa ne sent plus bonne à rien et surtout pas à écrire. Elle décide donc d’aller passer le long week-end de la fête de la Constitution de 2004 à Lanzarote avec son amie Natalia (Milena Smit), jolie mannequin mais complètement dépressive depuis la mort accidentelle de son enfant. Pour se remettre au travail, Elsa (Barbara Lennie) s’inspire des malheurs personnels de ses amis proches. Ce que fait également Raul Duran. Le cinéaste, évident alter-ego d’Almodovar, écrit un scénario qui s’avère être l’histoire d’Elsa. Pour surmonter sa panne d’inspiration, Raul plonge dans les événements de sa propre vie, de son petit ami Santi ou encore de Monica (Aitana Sanchez-Gijon), son assistante et agent, qui craque et menace Raul tout en lui tournant désormais le dos pour aller s’occuper de son amie Elena. Dans une mise en scène qui fait toujours la part belle à cette véritable signature que sont les intérieurs très colorés, Almodovar organise un jeu où se mêlent constamment la réalité et la fiction en livrant un autoportrait passablement nostalgique. « Tu as déjà fait tes meilleurs films. Tu peux vivre sur ton prestige » lui dit-on. Et d’affirmer que la fiction n’a pas le pouvoir de sauver quelqu’un. Pire : « Tu nous as vampirisé et ça ne donne même pas un bon scénario ! » On peut s’amuser à débusquer, ici, ce qui « appartient » à Almodovar, ainsi les problèmes de sommeil de ses personnages, l’abondant usage de médicaments ou encore ce cauchemar d’une vieille dame qui, sur son lit d’hôpital, imagine un impressionnant orage alors qu’il fait dehors un soleil radieux. L’univers almodovarien est bien là mais il ne nous surprend plus comme autrefois. (Pathé)
Alice GuyALICE GUY – UNE PIONNIÈRE DU CINÉMA
D’abord secrétaire de l’ingénieur Léon Gaumont, qui vendait des appareils photographiques, Alice Guy assiste toute jeune à l’invention du cinématographe en 1895, puis écrit et réalise des centaines de films pour l’entreprise de son patron, qui va lui confier la direction de son studio. À l’époque, les cinéastes travaillent dans l’anonymat. Pendant longtemps, le nom d’Alice Guy sera oublié, comparé aux hommes de la même époque (les frères Lumière, Georges Méliès). Plus tard, la première femme réalisatrice de l’histoire du 7e art fit carrière aux États-Unis en montant sa propre compagnie. Quand Alice Guy débute, les salles de cinéma n’existent pas. Les films sont considérés comme des curiosités, des attractions visibles dans les fêtes foraines et les music-halls, et non de l’art. On s’émerveille surtout de voir des personnes réelles bouger sur un écran. C’est pour ce public en quête de distraction qu’Alice Guy écrit et réalise ses films, qu’on appelait alors des « vues ». Ils sont faits pour créer la surprise, le rire, l’étonnement. Voilà pourquoi on y voit surtout des apparitions magiques, des clowns et des animaux savants, des danseuses, des histoires comiques… Si ces films sont aussi simples, c’est parce qu’ils doivent plaire à tout le monde, enfants et adultes, classes populaires ou plus aisées. Si les frères Lumière montraient surtout des scènes de la vie réelle, Alice Guy est l’une des premières à se servir d’une caméra pour raconter des histoires tirées de son imagination, des romans et des récits qu’elle aimait. Pour ce faire, elle reprend d’abord les codes du théâtre : les comédiens sont filmés face à la caméra, comme sur une scène. On parle alors de « tableaux » : chaque scène correspond à un tableau, et tout se passe à l’intérieur d’un cadre fixe, qui reflète le point de vue du spectateur dans la salle. Petit à petit, les histoires s’allongent et installent un véritable suspense dramatique (Le matelas alcoolique, Le fils du garde-chasse, Sur la barricade). Dans ces films, les personnages parcourent l’espace sur de longues distances, souvent dans des décors réels (des rues, une forêt…). Alice Guy crée alors des relations logiques entre les différents plans : ce sont les débuts du montage. On peut découvrir Alice Guy à travers un programme conçu à l’initiative de Collège au Cinéma, composé de 17 titres de 1899 à 1910: six réalisés par Alice Guy, huit attribués à Alice Guy, deux anonymes et un film d’Emile Cohl (Le bonsoir final). Au programme : Faust et Méphistophélès (1903 – 2 min), Danse serpentine par Bob Walter (1899 – 1 min 30), Le matelas alcoolique (1906 – 10 min 30) dans lequel un ivrogne se cache dans le matelas d’une matelassière partie au café. Le matelas devient incontrôlable, puis sème l’effroi chez les clients avant que le trouble-fête ne soit emmené par un gendarme, La marâtre (1906 – 8 min), Questions indiscrètes (vers 1906 – 3 min 30), Le fils du garde-chasse (1906- 5 mn), Chirurgie fin de siècle (1900 – 2 min 10), La fée aux choux ou la naissance des enfants (1900 – 1 mn), Sur la barricade (1907 – 4 min 30) dans lequel un jeune garçon, confondu avec un insurgé pendant la Commune alors qu’il allait chercher du lait, échappe au peloton grâce au courage de sa mère et à la pitié du capitaine, L’hiver : danse de la neige (1900 – 1 mn), Coucher d’une Parisienne (1900 – 1 mn), Les chiens savants (1902 – 3 mn 30), Chien jouant à la balle (1905 – 1 mn), Chapellerie et charcuterie mécaniques (1900 – 1 mn), Chez le photographe (1900 – 1 mn), Alice Guy tourne une phonoscène dans les studios des Buttes-Chaumont (1907 – 2 mn). (Gaumont)
Entretien VampireENTRETIEN AVEC UN VAMPIRE
De nos jours, dans une chambre d’hôtel de San Francisco, Daniel Malloy, un journaliste, enregistre sur son magnétophone le récit d’un vampire âgé de plusieurs siècles, un homme élégant, à l’allure aristocratique et au visage blafard. En 1791, Louis de Pointe du Lac était le jeune propriétaire de la Pointe-du-lac, un domaine agricole près de La Nouvelle-Orléans. Après le décès de son enfant et de sa femme, morte en couches, il rencontre un vampire, nommé Lestat de Lioncourt, qui lui offre l’immortalité en échange d’une vie luxueuse de colon français. Louis profite alors de son dernier coucher de soleil, puis il est presque vidé de son sang par Lestat, qui lui fait boire ensuite sa propre substance de vampire. La vie de mortel de Louis est ainsi terminée. Ses sens sont décuplés, il découvre un monde aux senteurs et aux sons inédits, mais cette existence se fonde sur la mort des autres : ceux qui fournissent leur sang contre leur gré. Les deux vampires ne vivent pas leur état de la même manière. Louis pose inlassablement des questions sur cet état, leurs origines, leurs pouvoirs, etc. Et Lestat fait la sourde oreille. Louis éprouve aussi du dégoût pour leur manière de se nourrir, car il ne veut pas tuer d’humain et préfère boire le sang des animaux pour subvenir à ses besoins. Lestat estime que les troubles de Louis sont absurdes et il le provoque souvent sur ce sujet, tuant de son côté au moins un humain par soir… En 1994, Neil Jordan, déjà réalisateur de La compagnie des loups (1984), Mona Lisa (1986) ou The Crying Game (1992), signe Entretien avec un vampire, adaptation du roman éponyme d’Anne Rice, publié en 1976, qui sera un gros succès sur les écrans américains (en France, le film réunit 1,6 million de spectateurs), notamment à cause de la présence au casting de Brad Pitt dans le rôle de Louis et de Tom Cruise dans celui du charismatique et cruel Lestat de Lioncourt. Autour de ce duo, on remarque Kirsten Dunst, alors âgée de 11ans, Antonio Banderas ou Christian Slater qui reprend le rôle dévolu à River Phoenix, mort peu avant le début du tournage. Présenté dans un steelbook 4K UHD+ Blu-ray, Entretien… explore le thème de l’humanité du monstre à travers le personnage de Louis. Son conflit moral, son attachement émotionnel, sa quête de sens et d’identité, sa résistance à la transformation totale et la préservation de sa vulnérabilité soulignent une humanité persistante en dépit de sa nature vampirique. Louis incarne ainsi un monstre complexe, reflétant la dualité entre sa condition de vampire et les éléments fondamentaux de son humanité. Louis ou le plus humain des vampires ! Même s’il va accepter son immortalité et sa condition de vampire… Le coffret est accompagné de nombreux suppléments dont une introduction par Anne Rice, Neil Jordan et Antonio Banderas, des documents sur la création de l’univers du film ou Lestat, Louis et le phénomène du vampire. (Warner)
SteakSTEAK
Souffre-douleur de ses camarades de classe, Georges craque, un jour, et les mitraille. Blaise, son meilleur et seul ami est accusé à sa place et condamné à sept ans d’internement dans un hôpital psychiatrique. Le jour de sa sortie, en 2016, Blaise n’a plus qu’une famille : son meilleur ami Georges. Mais ce dernier ne veut plus entendre parler de son ami d’enfance, car il essaie de s’intégrer aux Chivers, une bande aux pratiques très codifiées : ses membres portent un blouson Teddy rouge et des bottines, boivent du lait, roulent en sport-truck, et jouent à un jeu incompréhensible qui mélange cricket et calcul mental. Afin d’être définitivement admis par les Chivers, Georges doit cacher son tabagisme et se faire modifier le visage, car la chirurgie esthétique, qui fait des ravages parmi les jeunes, est un rite de passage obligé. Georges est enfin admis chez les Chivers, cependant Blaise tente de s’adapter aux nouvelles normes, notamment en modifiant son visage avec une agrafeuse. Cette opération radicale suscite l’admiration du meneur Chivers, qui renomme Blaise « Chuck » et l’intègre à la bande. En revanche, le tabagisme de Georges provoque son rejet. Ce dernier craque une nouvelle fois, et attaque la bande à la tronçonneuse. Blaise, en essayant d’aider ses nouveaux camarades, en tue un. Georges et Blaise fuient ensemble et sont finalement arrêtés par la police. Dire que le cinéma de Quentin Dupieux est déroutant et décalé est un euphémisme ! En 2007, le cinéaste (connu sous le pseudonyme de Mr. Oizo pour son œuvre musicale) signe son premier long-métrage avec, en tête d’affiche, Eric Judor et Ramzi Bedia. Le film divisa la critique et décontenança le public habituel du duo comique. Porté par une bande-son originale signée du cinéaste mais aussi de Sébastien Tellier et SebastiAn, le film, avec des références au cinéma de Cronenberg ou à Orange mécanique de Kubrick, est une satire de la mode et du conformisme, du besoin d’appartenir à un groupe au risque de sacrifier son identité. Un ovni de l’absurde. (Studiocanal)
Audiard IneditsMICHEL AUDIARD – LES INEDITS
Scénariste, acteur, réalisateur et écrivain, Michel Audiard (1920-1985) est l’une des plus grandes figures des dialogues du cinéma français des années 1960 à 1980. Puisant dans l’argot, le parler parisien et l’ironie, ses mots percutants et drolatiques sonnent immédiatement dans l’oreille des spectateurs. Comment ne pas songer à « Les cons, ça ose tout. C’est même à cela qu’on les reconnait ! ». Dans sa collection Découverte Blu-ray, Gaumont donne une édition collector avec quatre inédits, peut-être restés dans l’ombre des Tontons flingueurs ou de Garde à vue. En 1968, Serge Korber réalise La petite vertu dont Audiard signe le scénario (en compagnie de Claude Sautet et à partir d’un roman de James Hadley Chase) et qui raconte les aventures de Ferdinand dit Fred (Jacques Perrin) avec la jolie Janine tandis qu’une délicieuse voleuse, prostituée à l’occasion (Danny Carrel) pointe son nez. L’année précédente, Audiard signait les dialogues de Toutes folles de lui, mis en scène par Norbert Carbonnaux. Naïf libraire parisien et gentil adepte du yoga, Mathieu Gossin (Robert Hirsch) hérite, à la mort de sa tante, de son affaire de blanchisserie. Celle-ci sert de couverture à un important réseau de prostitution que Mathieu découvre à l’issue de ses inspections aux « succursales » de Rome et Berlin. En 1959, il écrit les dialogues des Yeux de l’amour de Denys de La Patellière qui raconte, sous l’occupation allemande, l’histoire de Jeanne, jolie mais complexée (Danielle Darrieux), qui doit supporter sa mère, vieille acariâtre, qui lui répète sans cesse qu’elle est laide. Les deux femmes recueillent chez elles Pierre Ségur (Jean-Claude Brialy) qui fuit les Allemands… La vie de Jeanne en sera bouleversée. Enfin, en 1953, Audiard collabore à L’ennemi public n°1 d’ Henri Verneuil. Joé Calvet, un Américain moyen affligé d’une effrayante myopie, emporte par erreur le pardessus d’un gangster dans un cinéma. À partir de cet instant, il est pris pour l’ennemi public numéro 1 et se trouve entraîné dans un concert d’aventures rocambolesques. A cause de Fernandel qui incarne Joe Calvet, le film sera un gros succès avec 3,7 millions de spectateurs dans les salles. (Gaumont)
Vie ParisienneLA VIE PARISIENNE
Né à Dresde en août 1900 dans une famille juive, Robert Siodmak travaille d’abord dans la banque avant de tenter une expérience comme comédien de théâtre puis de partir à Berlin où il devient, en 1925, assistant pour le réalisateur Curtis Bernhardt. Quatre ans plus tard, il réalise son premier film muet, Les hommes le dimanche, avec l’aide au scénario de son frère Curt et de deux débutants, célèbres par la suite, Billy Wilder et Fred Zinnemann. L’arrivée au pouvoir des nazis le pousse à l’exil. Il passe par Paris avant de s’envoler pour Hollywood. Dans les années quarante, il signe un contrat avec les studios Universal qui va lui permettre d’imposer son style, très influencé par l’expressionnisme allemand, puis par le cinéma d’Orson Welles et de signer quelques-uns des films noirs les plus marquants de l’époque dont Les tueurs (1946) avec Burt Lancaster et Ava Gardner ou Le suspect (1944) avec Charles Laughton. Pendant sa courte période parisienne (1933-1939), Siodmak réalisa une petite dizaine de films dont le plus connu est sans doute Mollenard (1938) dans lequel Harry Baur incarne un commandant de navire aux prises avec des trafiquants d’armes. Réalisé en 1936 sur un scénario d’Emeric Pressburger d’après l’opérette d’Halévy et Meilhac, La vie parisienne est une transposition au grand écran de l’oeuvre de Jacques Offenbach présentée en 1866. Riche Brésilien qui a connu Paris en 1900, où il a eu une aventure amoureuse avec la vedette de La vie parisienne, la toute nouvelle opéra-bouffe d’Offenbach, Jacques Mendoza (Georges Rigaud), revient trente-cinq ans après dans la capitale, avec son fils Ramiro (Max Dearly) et sa petite fille Helenita (Conchita Montenegro). Il veut leur faire découvrir le lieu de ses premières amours et les initier à une vie qu’il a beaucoup appréciée en son jeune temps. La jeune fille fait la connaissance d’un employé de banque, et c’est le coup de foudre… Loin de l’univers de ses films noirs, Siodmak donne une comédie musicale légère qui se déroule dans les salons et les bals parisiens, riches décors typiques des opérettes de l’époque. Le cinéaste apporte une touche visuelle dynamique tout en respectant l’esprit léger et satirique de l’œuvre originale. (Gaumont)
District 9DISTRICT 9
En 1982, un vaisseau spatial extraterrestre en détresse arrive au-dessus de Johannesburg, en Afrique du Sud. À bord se trouvent des extraterrestres, surnommés « crevettes » en raison de leur apparence, affamés et malades. Le gouvernement sud-africain, sous le régime de l’apartheid, les parque dans un camp de fortune appelé District 9, un bidonville surpeuplé et insalubre, entouré de barbelés et de milices armées. Les « crevettes », considérées comme des sous-citoyens, sont exploitées par des entreprises comme Multi-National United (MNU), qui récupère leur technologie avancée pour en faire des armes. Employé maladroit de MNU, Wikus van der Merwe est chargé de superviser le déménagement forcé des « crevettes » vers un nouveau camp, District 10. Lors d’une opération de relogement, Wikus et son équipe sont attaqués par un groupe de « crevettes ». Pendant la confrontation, Wikus est accidentellement exposé à un fluide biologique noir contenu dans une capsule artisanale. Ce fluide, produit par les « crevettes », est une substance hautement toxique pour les humains, mais aussi une source d’énergie et de technologie pour eux. Wikus commence à développer des mutations physiques : son bras droit se transforme progressivement en une appendice extraterrestre, similaire à celles des « crevettes ». MNU, qui voit en lui un cobaye potentiel pour exploiter la technologie alien, le capture et tente de l’utiliser pour activer une arme extraterrestre. Wikus, désespéré, s’échappe et se réfugie dans District 9, où il est désormais considéré comme un paria par les humains et un allié potentiel par les « crevettes ». Qui s’avèrent ne pas être des envahisseurs mais des réfugiés fuyant une planète en voie de destruction. Tourné comme un reportage, avec des interviews et des images d’archives fictives, District 9, produit par Peter Jackson et réalisé en 2009 par le cinéaste sud-afro-canadien Neill Blomkamp, est considéré comme l’un des meilleurs films de science-fiction des années 2000. Tout en traitant de la question de l’apartheid et de la ségrégation en Afrique du Sud, District 9 est aussi remarquable par ses effets spéciaux (il remporta l’Oscar des meilleurs effets visuels en 2010) que par sa bande-son composée par Clint Mansell qui mêle sons électroniques et instruments africains pour évoquer à la fois la technologie et la culture locale. Une référence du genre. (Metropolitan)
The CriminalsTHE CRIMINALS
Branle-bas de combat à Londres ! Sur un chantier de construction dans le centre-ville, une pelleteuse vient de mettre à jour une bombe non explosée, datant apparemment de la Seconde Guerre mondiale. Déboulant de tous les côtés, la police fait évacuer les lieux tandis qu’une équipe de démineurs de l’armée installe sa base à proximité de l’implantation de la bombe. Alors que tout le secteur est complètement désertée, un petite équipe de braqueurs perce des murs dans un bâtiment pour accéder à la salle des coffres d’une banque. Pendant que le cambriolage se déroule sans problème, l’un des démineurs s’inquiète. La bombe date-t-elle bien des années de guerre ? Voici un thriller bien astucieux ! Remarqué avec Les poings contre les murs (2013) puis Comancheria (2016) présenté à Un Certain regard à Cannes et qui racontait déjà un braquage en mêlant le western, le thriller et le film de casse, le Britannique David Mackenzie se repose, ici, sur un scénario bien fichu qui promène rapidement le spectateur par le bout du nez. Spectateur ravi au demeurant dans ce ludique mélange de tension et d’ingéniosité. Autant dire qu’il convient de ne rien révéler des manœuvres (et du passé!) des protagonistes. Mais juste se laisser porter par une mise en scène limpide au service d’une histoire tordue mais solide. Enfin, Fuze (en v.o.) peut s’appuyer sur des comédiens britanniques qui jouent le jeu avec un malin plaisir. Il en va ainsi d’Aaron Taylor-Johnson, de Theo James et de Sam Worthington mais aussi de Gugu Mbatha-Raw en patronne de la police londonienne… (M6)
MaramaMARAMA
En 1859, Mary Stevens, une jeune enseignante maorie, quitte la Nouvelle-Zélande pour le Yorkshire du Nord, attirée par la promesse de découvrir l’histoire de sa famille. À son arrivée, elle est accueillie par Sir Nathaniel Cole, un ancien baleinier passionné par la culture maorie. En devenant gouvernante dans le manoir de Cole, elle commence à vivre des visions liées à son passé et découvre que la demeure cache des secrets bien plus sombres, notamment des objets maoris volés et des traces de violences coloniales. Né en Nouvelle-Zélande, Taratoa Stappard a une mère maorie et un son père anglais. Le cinéaste signe, en 2025, son premier long métrage avec ce film d’horreur gothique sur fond de drame historique dans l’Angleterre victorienne. Présenté et primé dans différents festivals (Seattle, Zurich, Toronto), Marama aborde les violences coloniales subies par le peuple maori avec une approche à la fois anticoloniale et féministe. Tout en respectant les codes du cinéma d’épouvante, Marama permet, en effet, d’évoquer le peuple maori et son passé douloureux en Nouvelle-Zélande. Bien sûr, le récit prend d’abord racine dans un manoir peu engageant de la campagne du Yorkshire mais, au fil des découvertes de la jeune Mary Stevens, le film va entrer dans le vif du sujet. Avec une identité visuelle qui ne lésine pas sur les moyens (épatants ou parfois grotesques), Marama devrait captiver les amateurs d’épouvante car la jeune héroïne (Ariana Osborne) sera soumise à bien des épreuves… (Blaq Out)

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