Le secret de Rose et l’autre vie de Nora
LIBERTÉ.- Le vent souffle fort sur des terres grises, soulevant des fumeroles blanches. Des crânes fracassés et des ossements gisent sur le sol… Rose, un soldat revient des violents combats de la guerre de Trente Ans. Il porte sur la joue une grande balafre ramenée du Brabant. D’ailleurs, autour de son cou, il porte la balle qui l’a défiguré et qu’il prend de temps en temps dans sa bouche. Cet homme est venu réclamer son héritage dans un village isolé d’Allemagne. Si ce mystérieux personnage inquiète la communauté villageoise protestante, on lui montre pourtant une grande masure bien décrépie. Comme pour se débarrasser de cet intrus, un propriétaire lui propose de racheter ce bien. Mais l’homme entend bien oublier ici les affres de la guerre en redonnant vie à sa ferme. Et il a tous les documents qui attestent qu’il a bien hérité de cette ferme.
A force de labeur et de services rendus, Rose va gagner la confiance des habitants, pensant par là-même enterrer son secret. Un fermier influent lui propose alors d’épouser l’aînée de ses filles. Suzanna est une robuste jeune femme et Rose accepte le mariage, quitte à se tenir à distance de sa jeune épouse. « Par égard, dit-il, pour sa pureté et pour la préserver longtemps ». Piqué par des abeilles, Rose fait un malaise. On s’empresse de lui retirer ses vêtements pour enlever les dards. Dans l’intimité, Suzanna va découvrir le secret de Rose. Alors même que les villageois commencent à considérer Rose comme l’un des leurs, tout bascule lorsqu’ils se mettent à douter de son genre sexuel.
L’Autrichien Markus Schleinzer, 54 ans, est un cinéaste rare (il a réalisé trois films en quinze ans) mais qu’on remarque ! Michael, son premier long-métrage en 2011, avait pétrifié le festival de Cannes en brossant de façon très clinique le portrait d’un pédophile de trente-cinq ans qui tient séquestré un enfant de dix ans dans sa cave…
Pour réaliser Rose (Allemagne – 1h34. Dans les salles le 9 septembre), couronné de l’Ours d’argent à la dernière Berlinale, le réalisateur s’est appuyé sur le récit d’une amie historienne qui lui souhaita son anniversaire en lui rapportant une affaire judiciaire allemande. 250 ans, jour pour jour, avant la naissance de Schleinzer, une femme avait été exécutée à Halberstadt pour s’être fait passer pour un homme et avoir été reconnue coupable de sodomie. « Elle est aujourd’hui, dit le metteur en scène, considérée comme la dernière femme à avoir été condamnée à mort pour ce crime, qui englobait alors les relations entre hommes, la bestialité et certains actes de pénétration. »
Autour du personnage de Rose, que les villageois désignent, tour à tour comme le soldat, l’original ou l’étrange héritier, le cinéaste a imaginé le récit, raconté par une voix off, d’une quête de soi. Pour Rose, le désir de vivre en tant qu’homme naît de la liberté concrète que cette position lui offre. En décidant d’écrire sa propre histoire, en étant contrainte au mensonge et donc à une constante vigilance, Rose se heurte aux normes rigides de son époque. Sans être pour autant une révolutionnaire, Rose est une femme qui choisit sa voie, refusant le destin social qui lui est assigné. Et qui, évidemment, lui coûtera extrêmement cher.
Dans un noir et blanc grumeleux qui fait penser à l’oeuvre d’un Bela Tarr, Rose s’impose comme un conte fantastique autour d’un personnage profondément ambivalent, à la fois fragile et problématique qui décide de franchir les barrières de sa condition, quitte à en payer les conséquences.
En se souvenant de la peinture hollandaise du 16e au 18e siècles mais probablement aussi de la Passion de Jeanne d’Arc (1927) de Dreyer, Schleinzer et son directeur de la photo Gerald Kerkletz réussissent une œuvre aussi contemplative que contemporaine qui fait de Rose une anti-héroïne queer.
Avec un masque marmoréen traversé parfois de fulgurances angoissées, Sandra Hüller est remarquable en femme quêtant une impossible liberté. L’interprète d’Anatomie d’une chute (2023) qu’on verra, début décembre, en fille de Thomas Mann dans l’excellent Fatherland de Pawel Pawlikowski incarne cette Rose qui dira, in fine, « Je suis arrivée jusqu’ici et j’ai fait comme j’ai pu. »
HUIS-CLOS.- L’air triste, Cristina, une artiste italienne, regarde des hommes emballer ses toiles dans de grande caisses. Dans son vaste atelier, reste un grand tableau abstrait qu’elle n’arrive pas à achever. Sortant de son école, Ida, une gamine pétillante au regard noir, passe voir sa grande amie.
Elle est accueillie par Radia, une chienne malinoise que la fillette câline joyeusement avant de rentrer chez elle, juste en face, dans la ferme de ses parents. Elle traverse une grande étable où Tom Bergogne, son père, s’occupe d’un imposant troupeau de bovins…
Plus tard dans la soirée, Nora, la maman, revient elle aussi à la maison. Pour son boulot, elle a passé un entretien dont elle n’est pas satisfaite. Elle s’emporte en voyant Ida jouer avec son téléphone et regarder une vidéo où la fillette danse avec ses parents. « Supprime ça tout de suite ! dit Nora. Je ne veux pas être sur les réseaux… » Ida râle : « Des fois, je voudrais être comme toi. Orpheline ! » Le lendemain, Nora doit fêter son anniversaire. Tom lui prépare une surprise. Au petit jour, Tom emmène ses vaches au pré. Il passe chez Cristina qui lui demande ce qu’il va offrir à Nora. Un voyage ? Cristina : « Elle ne te mérite pas… »
Une voiture sombre s’arrête dans la ferme isolée. Cristina s’inquiète : « Qu’est-ce que vous voulez ? » Le type s’incruste. Rejoint par son frère, ils font Cristina et Ida prisonnières. Plus tard, Franck, le frère aîné débarque à son tour. Suave, il s’adresse à la fillette : « Tu dois être Ida ! » et lorsque Nora, à son tour, retrouve la ferme, Franck, qui a vu la vidéo sur les réseaux, la salue en l’appelant Leila. « Vous vous trompez ! Je vous dis que c’est pas moi… »
Troisième long-métrage de Léa Mysius après Ava (2017) et Les cinq diables (2026), Histoires de la nuit (France – 1h54. Interdit aux moins de 12 ans avec avertissement. Dans les salles le 16 septembre) est une adaptation du roman éponyme de Laurent Mauvignier paru en 2020 aux Editions de minuit. La réalisatrice a imaginé cette adaptation comme une version féministe de A History of Violence de David Cronenberg dans la campagne française.
Présenté en compétition et en sélection officielle à Cannes en mai dernier, Histoires… se présente comme une sorte de home invasion movie dont l’archétype reste le fameux Funny Games (1997) de Michael Haneke.
Tout en allant d’un espace à l’autre (la maison-atelier de Cristina et la salle à manger des Bergogne), la cinéaste installe sobrement un huis-clos sous haute tension où le spectateur est invité à débusquer le mystère des personnages dans les interstices et les silences. Car ce qui retient, ici, l’attention, plus qu’une action qui se dilate lentement, ce sont les secrets des adultes et le vertige qui s’empare d’une presqu’adolescente dont les repères s’évanouissent. Qui est Cristina, cette peintre qui ne vend plus de toiles depuis longtemps ? Pourquoi Tom tourne-t-il du côté des prostituées qui tapinent à côté de leurs camping-cars ? Et surtout qu’a donc à dissimuler Nora ? En débarquant, avec ses deux frères, dans la paisible ferme, Franck va faire surgir un passé bien glauque.
Ici, ce sont trois femmes qui sont au coeur de l’intrigue. Dans son strict tailleur-pantalon, Nora, qui vient d’être nommée responsable de pôle, donne le change en s’étant construit une autre existence. Constamment surveillée par Bègue, un garçon fragile et inquiétant qui parle du soir où il est devenu fou, Cristina va se lancer dans une dangereuse tentative de manipulation. Quant à Ida, elle est bouleversée par la « douceur » de Franck qui voudrait qu’elle vienne vivre avec lui.
Un temps, on se dit que tout cela pourrait bien finir. Mais est-ce seulement possible… Monica Bellucci (Cristina), Hafsia Herzi (Nora/Leila) et la brillante Tawba El Gharchi (Ida) donnent la réplique à Benoît Magimel (Franck), Bastien Bouillon (Tom), Paul Hamy (Flo) et Alane Delhaye (Bègue). Une belle affiche !




