Justin, paysan en terre inconnue

Justin (Alban Ivanov), un paysan lancé dans la tourmente guerrière.

Justin (Alban Ivanov), un paysan
lancé dans la tourmente guerrière.

Ah dieu que la guerre est jolie ! L’antiphrase est grinçante mais dans le cas de Justin Le Juste, misérable paysan dans la France rurale de février 1915, elle ne résonne absolument pas. Car cet homme simple ne sait tout bonnement pas ce qu’est la guerre. Quand le curé de son village, entouré de deux gendarmes, vient lui apprendre qu’il est temps de défendre la mère patrie contre le boche, il ne comprend clairement pas de quoi il est question. Ce qui lui vaudra de prendre des coups, de se retrouver à terre le nez en sang et de partir, menotté et accroché à une carriole, au combat pour aller défendre la France. Lui qui ne connaît que son dur labeur et l’existence des villages alentour qu’en entendant le son lointain des cloches.
Dès l’ouverture du film, c’est cette triste existence que le paysan, désormais sous la capote bleu horizon, raconte par le menu à Marie Baratier, journaliste au Canard enchaîné. Mais 14-18 est passé par là et le paysan paumé a vu l’horreur, la misère et la mort en face : « C’est avec les mots que les riches font crever les pauvres, que les curés et les gendarmes envoient les paysans à la boucherie. »
En s’appuyant librement sur Justin le Juste ou La charrette, l’unique roman de Jean-Marc Pompougnac (1929-2001) publié en 1967 aux éditions de la Table ronde, qu’Eric Barbier a imaginé son huitième film pour le grand écran après notamment La promesse de l’aube (2017) et Petit pays (2020).
« J’ai découvert, dit le cinéaste, l’histoire de Justin, ce paysan qui se retrouve au front, qui ne comprend rien, confond les Allemands et les Français, mélange les grades de ses supérieurs, pense que les tirailleurs sénégalais sont les ennemis parce qu’ils sont noirs, déserte sans aucun état d’âme. Pompougnac prenait à rebours toutes les situations sur la guerre en les traitant par l’absurde. Jamais je n’avais lu de livre qui abordait la grande guerre sous un angle aussi satirique et antimilitariste. »

Justin vient au secours d'un aviateur allemand.

Justin vient au secours d’un aviateur allemand.

Dans son travail de documentation, Barbier a aussi plongé dans Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, un récit qui n’a pas été écrit après la guerre mais au jour le jour pendant le conflit et où l’on voit, à travers ces écrits, toute la folie du commandement.
La guerre de 14-18 a fourni au cinéma la matière d’oeuvres majeures. On songe évidemment à La grande illusion (1937) de Jean Renoir, A l’Ouest, rien de nouveau (1930) de Lewis Milestone, Johnny s’en va-t-en guerre (1971) de Dalton Trumbo, La vie et rien d’autre (1989) et Capitaine Conan (1996), tous deux de Bertrand Tavernier et on en oublie certainement…
Mais Eric Barbier, lui, donne un film singulier. D’abord parce que son personnage est un immense « naïf ». Un homme rude, qui connaît les difficultés du travail de la terre, qui sait combien une bonne charrette est indispensable pour ne pas crever à la tâche. Ensuite parce que ce Justin, qui n’a rien demandé à personne, va se retrouver du côté des laissés pour compte, de la « chair à canon », des anonymes jetés dans les tranchées et dont le nom n’existera plus que sur les monuments aux morts. Mais s’il n’est pas au fait des choses de la guerre, Justin est un homme droit qui va se retrouver, presque malgré lui mais ensuite en pleine conscience, du côté d’une poignée de trouffions qui se révoltent contre la hiérarchie militaire et les patriotes de salon qui exhortent l’héroïsme des soldats.

Basile, le tirailleur (Birane Ba) qui apprend le monde à Justin.

Basile, le tirailleur (Birane Ba)
qui apprend le monde à Justin.

En gardant un temps un regard d’enfant avant que ses yeux ne se décillent, Justin traverse des mondes où se révèlent les inégalités sociales, les rapports de force et de pouvoir. Il va côtoyer la lâcheté de certains, qu’ils soient puissants (le colonel Joyard) ou misérables (les soldats prêts à tirer sur leurs amis), se confronter à des figures de l’autorité, du propriétaire terrien qui l’exploite comme un serf aux gradés de tous poils qui ne valent pas mieux les uns que les autres…
Dans les pas de Justin, c’est un vrai récit picaresque que donne Eric Barbier. Avec son « héros » qui va se retrouver dans les situations les plus périlleuses ou les plus ubuesques et dont il se sortira parce qu’il est malin et intelligent.
La mise en scène est des plus classiques et d’ailleurs on n’attend pas d’Eric Barbier qu’il fasse spécialement les pieds au mur. Il y a trois séquences de combat et lorsque les hommes, exténués et excédés, refusent de sortir des tranchées et d’aller à la boucherie, on songe évidemment à Stanley Kubrick et ses Sentiers de la gloire (1957). Dans les deux films, il est question des fusillés pour l’exemple condamnés en deux minutes par des tribunaux militaires pour avoir refusé de monter au front.
Mais les séquences les plus cocasses sont celles où Justin est fêté comme un héros (il a sauvé de la mort un aviateur abattu) par les troupes allemandes pour un « acte de haute portée humaine », avant de se retrouver accusé d’être un espion du Deuxième bureau !

Marie Baratier (Alexandra Lamy), une journaliste du Canard enchaîné. Photos Julien Panie

Marie Baratier (Alexandra Lamy),
une journaliste du Canard enchaîné.
Photos Julien Panie

Dans ses pérégrinations, Justin fera deux rencontres capitales : Marie, la journaliste du Canard enchaîné, animée par sa volonté d’informer le public des exactions commises par l’armée et de dénoncer le « bourrage de crâne » et Basile, le tirailleur africain, instituteur dans son pays, patriote, amoureux de la France et révolté par l’injustice de la hiérarchie militaire.
Ce film qui parle aussi de fraternisation, est porté par des comédiens qui se glissent avec aisance dans leurs personnages. Alexandra Lamy est Marie, la journaliste du Canard, Birane Ba, pensionnaire de la Comédie française, est Basile, le tirailleur lettré et l’humoriste Alban Ivanov Justin le soldat perdu puis révolté. Enfin on est ravi de retrouver, ici, dans un petit rôle d’espion allemand, l’excellent David Bennent qui fut, en 1979, Oskar le tambour du film de Schlöndorff.
« Mais qu’est-ce que je foutais dans ce merdier ! » Justin se l’est demandé très longtemps.

JUSTIN LE JUSTE Drame (France – 1h54) d’Eric Barbier avec Alban Ivanov, Alexandra Lamy, Birane Ba, Thierry Hancisse, Nicolas Avinée, David Bennett, Andreas Schröders, Ferdinand Dörfler, Jean-Edouard Bodziak, Yann Lesvenan. Dans les salles le 23 septembre.

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