Les gros sangliers, la figurante pugnace et les ombres de Facebook
PUNK.- Quelque part, dans la Meuse, les agriculteurs et les chasseurs se font la guerre. Le maire d’un village manque de se faire casser la figure par des paysans en colère. Les sangliers sont trop gros, trop nombreux et ils ravagent les cultures. Pour les chasseurs, ce sont des gibiers très appréciés et qui ont le don de régaler les (riches) viandards souvent venus de la capitale. Des chasseurs qui profitent de ces chasses pour faire aussi des affaires. Brun, un céréalier au bord du gouffre, décide de recourir à la manière forte. En balançant des sangliers morts dans les belles propriétés, en passant carrément, fusil au poing, à l’acte avant de disparaître sans laisser de traces…
Un an plus tard, le maréchal des logis-chef Orsini, un nouveau gendarme venu de Corse rejoint la brigade qui s’occupe du dossier Brun. C’est le moment que choisit la direction de la Gendarmerie nationale pour envoyer Stéphane Danjir, une psy, à la brigade. On case la toubib dans un placard à balais mais cela ne l’empêche pas de faire son boulot et notamment de « confesser » Orsini surnommé Fulda. Car ce type est, lui aussi, au boulot du rouleau. Il ne se remet pas d’avoir été quitté par sa femme et avoue : « On peut compter sur un chien. Pas sur une femme. » Si Orsini a été rétrogradé et muté dans la Meuse, c’est aussi parce qu’il avait bien dérapé en Corse. Pourtant, entre Fulda et Stéphane, quelque chose passe. Peut-être parce qu’ils sont, tous les deux, des enquêteurs avisés et opiniâtres. Sans doute aussi parce que ce qui naît entre eux est d’une folle intensité.
Avec L’espèce explosive (France – 1h35. Dans les salles le 7 octobre), la cinéaste italo-suisse Sarah Arnold signe son premier long-métrage et donne une comédie bien déjantée. « J’ai eu envie, dit la réalisatrice, de partir d’un contexte local pour évoquer une problématique plus globale, qui serait celle du profit d’une minorité privilégiée, au détriment d’une majorité plus modeste. Le projet n’était donc pas de faire un film sur la chasse, mais d’évoquer les mécaniques de pouvoir et de prédation économique qui sous-tendent nos sociétés contemporaines. »
En installant son intrigue au coeur d’une communauté villageoise fracturée et dominée par les hommes, Sarah Arnold embarque le spectateur dans une aventure aussi barrée que burlesque qui questionne la masculinité. Lara, la voisine de Brun est amoureuse de lui, mais Brun aime Alain, son ami agriculteur. Fulda, lui, finit avec des paillettes sur le visage. Stéphane, la psy, porte un nom d’homme, a les cheveux courts et est une jeune femme fragile et forte à la fois, qui s’éloigne du stéréotype de l’homme blanc, âgé, mesuré, voire mutique…
Tour à tour (et tout à la fois) enquête policière, film animalier (ah, le Sus scrofa Attila, gros comme une vache), plongée dans l’inconscient de Fulda, Stéphane et les autres et délire punk, L’espèce explosive, du tragique au grotesque, emballe avec un gendarme poético-trash qui ne supporte pas l’injustice et qui débloque grave, entraînant tous les autres dans son sillage.
Alexis Manenti est épatant en Fulda et Ella Rumpf est la psy qui part en vrille sous l’effet d’une préparation toxique. Autour d’eux, Vincent Dedienne, Jean-Louis Coulloc’h ou Bertrand Belin se mêlent à la fête.
Pour reprendre l’un des dialogues (largement truffés de jeux de mots lacaniens) de L’espèce explosive, on dira que ce film est « beau comme une fissure dans un barrage… » Foutraque et drolatique.
CINEMA.- Partant de la photocopieuse au fond d’un bureau d’avocats, une femme s’avance avec un dossier à la main. Elle croise Sandrine Kiberlain et sort du champ. Nous sommes sur un plateau de cinéma et la femme au dossier est une figurante parmi beaucoup d’autres. Mais Corinne Maclou aime son métier et elle rêve de sortir de ce statut de modeste figurante. Elle enchaîne les tournages et est persuadée de pouvoir faire beaucoup mieux, de tenir un vrai rôle. D’ailleurs, elle l’a bien prouvé au théâtre en incarnant le personnage principal d’une pièce sud-américaine. Certes, peu de spectateurs l’ont vu en scène mais elle conserve au moins une captation.
Profitant d’une pause sur le tournage, Corinne entreprend Sandrine Kiberlain. Elles sont rousses toutes les deux ! Elles pourraient aisément jouer une mère et sa fille, voire deux sœurs ! Sandrine Kiberlain l’écoute à peine mais accepte de prendre le CV de Corinne ainsi que le lien pour la captation. Quelques mois plus tard, Corinne tombe des nues en découvrant que Sandrine Kiberlain tient, sur la scène de l’Odéon, le rôle principal de la pièce sud-américaine… Partie furieuse pour dire son fait à la célèbre actrice, Corinne est émue par le jeu de Sandrine Kiberlain. Cette dernière lui avoue que, si elle a voulu faire cette pièce, c’est parce que Corinne l’avait bouleversée sur la captation…
Cinéma, ton univers impitoyable ! Ce pourrait être le sous-titre de Ni vue, ni connue (France – 1h55. Dans les salles le 7 octobre), le huitième film de Marc Fitoussi qui retrouve, ici, deux comédiennes qu’il avait déjà dirigé dans ses films : Isabelle Huppert dans Copacabana (2010) et La ritournelle (2014) et Sandrine Kiberlain dans La vie d’artiste (2006) et Pauline détective (2012).
Le cinéaste s’empare, ici, d’un personnage de pure anti-héroïne d’autant plus touchante qu’elle ne semble ni amère ni même désespérée en dépit des années qui passent… « C’est une silhouette, dit Fitoussi, qui traverse l’écran, une passante parmi tant d’autres… (…) Il y a parfois du découragement en elle, mais aussi beaucoup d’espoir, de passion et de rêve. Car elle en est certaine : tout est encore possible. J’aime beaucoup ces personnages adultes qui fonctionnent encore comme des adolescents, qui sont dans le fantasme.. »
De Sunset Boulevard (1950) de Billy Wilder à La nuit américaine (1973) de François Truffaut, le « cinéma sur le cinéma » est devenu un sous-genre du 7e art. Marc Fitoussi s’y inscrit en brossant une comédie douce-amère autour d’une sans-grade malicieusement incarné par une star française. Isabelle Huppert se régale de sa Corinne d’autant qu’à partir du moment où on la voit jouer (une jolie séquence avec Emmanuelle Bercot en réalisatrice), on se rend compte qu’elle a du talent. Aux côtés d’Isabelle Hupert, Sandrine Kiberlain est dans son propre rôle en créature forcément un peu déconnectée de la réalité ! Même si le film souffre un peu de chutes de régime, cette histoire de ténacité, de persévérance et d’injustice à réparer est quand même tout à fait plaisante…
MEDIAS.- Au bord d’une route dans la nuit, une jeune femme blonde attend à côté de sa voiture en panne. Des policiers arrivent et commencent à la contrôler… Très vite, le ton monte. La jeune femme proteste contre l’intrusion policière, traite rapidement les flics de « connards » et se révolte de voir comment un duo de policiers, l’une chicanos, l’autre noir, la traitent : « Voilà, arrêtée pour être américaine en Amérique ! » Rapidement aussi, Haylee, la jeune femme, a dégainé son téléphone portable pour filmer la scène en continu… Tout aussi rapidement, la vidéo se retrouve sur les réseaux sociaux. Employée de Facebook, la jeune Frances Haugen a reconnu sur la vidéo la jeune blonde. Elle l’a côtoyé autrefois et elle se souvient d’une fille normale et paisible. Rien à voir avec cette furie. En fouillant un peu, Frances Haugen observe que Haylee s’est radicalisée en intégrant, sur Facebook, trois groupes de discussion extrémistes… Consternée, l’employée de la firme de Mark Zuckerberg décide d’alerter Jeff Horwitz, journaliste d’investigation au Wall Street Journal. Commence alors une difficile enquête qui va mettre au grand jour quelques-uns des secrets les mieux gardés de l’entreprise…
Forcément, en regardant The Social Recockning (USA – 1h52. Dans les salles le 7 octobre), on songe à The Social Network, le film de David Fincher consacré en 2010 à la conception de Facebook et à l’irrésistible ascension de Mark Zuckerberg, son créateur. Sans être réellement une suite du film de Fincher (qui a suivi le projet de prêt), le thriller journalistique mis en scène par Aaron Sorkin, déjà auteur du scénario de The Social Network, se concentre sur la révélation en 2021 de documents sur Facebook par la lanceuse d’alerte Frances Haugen, rapportée par la longue série d’articles nommée The Facebook Files signés par Jeff Horwitz.
Même si le film est parfois bien bavard, on entre avec curiosité dans cette histoire qui met aux prises deux personnages décidés mais souvent assaillis par le doute et un énorme système tentaculaire aux méthodes aussi obscures qu’inquiétantes. Avec la jeune Frances, « gamine » coincée et intolérante au gluten et le journaliste Horwitz, on songe évidemment au duo Woodward/Bernstein (Redford/Hoffman) dans Les hommes du président (1976) faisant chuter le Nixon du Watergate ou encore à Pentagon Papers (2017), grand film sur la liberté de la presse autour de l’étude secrète du ministère américain de la Défense sur l’implication des États-Unis au Vietnam entre 1945 et 1967.
Ici, dans les pas de la lanceuse d’alerte (Mikey Madison, découverte dans Anora en 2024) et de Jeff Horwitz (Jeremy Allen White), on se glisse dans les coulisses de Facebook, boîte dominée par un gourou impassible et cassant (Jeremy Strong, épatant) où il évidemment question de pouvoir, de liberté des médias (« Les journalistes sont des mégalos déguisés en donneurs de leçon »), de censure, de « place publique », d’Instagram et de santé mentale des jeunes, de marchandisation de la crédibilité et de contenus haineux qui sont les plus partagés. De quoi donner le frisson et de se demander s’il est bien raisonnable d’ouvrir son Instagram…




