La Russie d’un père de famille a la dérive
Dans une belle forêt, non loin d’un immense lac, à l’écart d’une ville de province russe moyenne nommée Krasnoborsk, une superbe villa tout en bois et vitrages abrite la famille de Gleb Alexandrovitch Morozov, un chef d’entreprise pour qui l’existence semble clairement agréable. Il y a là Galina, sa belle épouse, Serioja, son jeune adolescent de fils et même la mère de Gleb qui vient s’enquérir de la santé de son fils. Tout semble donc aller pour le mieux même si Gleb doit veiller à la bonne marche de sa société. Car il constate, très soucieux, que, depuis quelque temps, un certain nombre de ses collaborateurs ont filé ou envisagent de filer à l’étranger. Mais ce qui « bouffe » vraiment Gleb, c’est le doute qui lui tord le ventre. Car il est convaincu que Galina le trompe…
C’est en confiant à un ami son envie de s’essayer à une adaptation que le cinéaste russe s’est intéressé, dans une grande liste de films français importants des années 60 et 70, à La femme infidèle que Claude Chabrol tourna, en 1969, avec Stéphane Audran et Michel Bouquet dans les rôles principaux. Un film français dont le ressort principal est un meurtre. Dès la toute première scène, on voit l’assureur Desvallées se douter, avec raison, qu’Hélène, sa femme est infidèle. Observer le comportement de celle-ci, surveiller ses réactions devient une obsession qui l’amènera au drame…
Quasiment revenu d’entre les morts après la pandémie de covid qui l’a laissé carrément sans capacités respiratoires, le réalisateur russe de 62 ans, s’est installé, après une longue escale en Allemagne, en France. C’est là qu’il est retourné derrière une caméra pour retrouver une thématique forte de son cinéma, en l’occurrence la famille et un personnage de père, fort (Léviathan, 2014) ou faible (Le bannissement, 2008, Elena, 2011, Faute d’amour, 2017), présent ou absent (Le retour, 2003), mais toujours au centre de son œuvre.
Près de dix ans après son dernier film, Andreï Zviaguintsev était de retour, en mai dernier, sur la Croisette. Habitué du Festival de Cannes, où il a montré l’essentiel de son travail et où il a souvent été récompensé, il a décroché cette fois, avec Minotaure, un Grand prix pleinement mérité.
Si jusque là la société russe était inévitablement présente dans ses films, cette fois, Andreï Zviaguintsev signe un film franchement politique. Tout en inscrivant encore son propos dans une intrigue familiale. De fait, on est toujours au plus près de ce Gleb qui se demande pourquoi il a le sentiment -fondé- que tout fiche le camp autour de lui.
Dans Minotaure (tourné en Lettonie), la famille apparaît clairement comme une métaphore de la société russe. « La famille, dit le réalisateur, est le rapport au monde le plus proche qui soit : le père, la mère, les autres membres de la famille, les enfants… C’est la sphère sociale dans laquelle nous sommes les plus proches de notre vrai « moi ». En société, nous pouvons porter des masques. En famille, nous endossons également, bien sûr, des rôles : celui du père, de l’épouse, de la mère… Néanmoins, c’est au sein même de la famille que nous sommes complètement nus. La famille est le lieu du combat que l’on mène contre nous-mêmes et contre ceux qui nous entourent. C’est là que l’on voit clairement ce qui nous meut. C’est donc le meilleur champ d’investigation sur lequel on peut s’arrêter pour plonger dans une introspection des relations entre ses membres… »
Car cette famille et son pater familias vivent, depuis l’automne 2022, dans un pays où la mobilisation a été décrétée. Un événement qui a fondamentalement changé la vie des Russes amenant notamment un exode massif des jeunes hommes. Déjà bouleversé par son infortune conjugale, Glen Morozov va devoir faire des choix qui l’angoisse. Car, après avoir vu ses collaborateurs partir, le chef d’entreprise est, cette fois, instamment prié de donner une liste de quatorze employés qui endosseront l’uniforme pour les besoins de l’Opération militaire spéciale, autrement dit la guerre en Ukraine. D’ailleurs, au fur et à mesure que le film avance, le cinéaste glisse des séquences où l’on voit, ici, un convoi de transport de chars, là, des soldats montant dans des bus aux accents martiaux d’un hymne diffusé par des haut-parleurs alors que des familles cèdent à des adieux déchirants.
Fidèle à son style, Zviaguintsev signe un œuvre très dépouillée et limpide, presque toujours grave, parfois lente, traversée par des images de nature qui rappellent l’influence d’Andreï Tarkovski sur son travail. Sa mise en scène privilégie le plan-séquence, apportant une singulière respiration à son récit. La séquence de la rencontre entre le mari et le photographe, amant de Galina est emblématique de cette rigueur dans l’écriture.
Citant parfois Pic de la Mirandole qui dit qu’intrinsèquement, l’humain n’est ni bon ni mauvais, qu’il est en perpétuelle évolution et qu’il doit faire des choix, le metteur en scène suit un Gleb pris dans un double dilemme. Il choisit de faire face à son drame personnel mais demeure démuni face à la question politique. L’univers des films de Zviaguintsev est sombre et ne laisse pas de place à l’espérance.
Même s’il est cynique (il active ses réseaux pour faire taire l’enquête de police), Gleb Morozov semble constamment malheureux et perdu… « Les gens en Russie aujourd’hui, dit encore Zviaguintsev, sont apathiques, sous le joug de la censure ; ils ont peur, sont désorientés, les réseaux sociaux fonctionnent de moins en moins bien : la lutte contre le progrès bat son plein, tout comme la machine de propagande. Tout le monde essaie de fermer les yeux, car chaque jour qui passe ne fait qu’augmenter la dette envers la vérité et la regarder dans les yeux effraie de plus en plus, elle ressemble aujourd’hui à un monstre. » Ce monstre qui donne son titre au film.
Dans les derniers plans, Gleb et sa famille volent vers la Crête. Avec son portable, Serioja photographie les nuages sous l’avion. Des nuages qui s’amoncellent et ferment Minotaure.
MINOTAURE Drame (France/Allemagne/Lettonie – 2h20) d’Andreï Zviagunintsev avec Dimitri Mazourov, Iris Lebedeva, Boris Koudrine, Yury Zavalnyouk, Varvara Chmykova, Vladimir Friedman, Elena Bogdanovitch-Goloubeva, Mikhaïl Samodakhov, Anatoli Weissman, Artur Smolianinov, Kristina Zakharova, Stacy Tolstoy, Anatasia Mischenko, Igoris Abramovicius. Dans les salles le 14 octobre.




