D’une pêcheuse amoureuse à un bagnard héroïque
OSIER.- Il était une fois dans l’Arctique… La vie de la pêcheuse n’est pas franchement drôle. Tous les jours, elle ramène son panier de poissons au village. « Tanches, goujons ! » Les villageois ne sont pas tendres avec cette femme solitaire et entre deux âges. On se moque d’elle, on lui reproche de sentir aussi fort que ses poissons. Et peut-être bien que cette poissarde ne se lave pas tous les jours. Lasse d’être mise au ban de la communauté, la pêcheuse prend son courage à deux mains et va frapper à la porte du vannier local. L’homme est philosophe et s’est fait une spécialité de sublimer ce que la nature offre. La pêcheuse va donc lui commander un mari en osier. « Dans un mois. A l’église. » Marché conclu.
Un mois plus tard, la pêcheuse va rencontrer son improbable époux. C’est un grand gaillard fait d’osier mais qui va rapidement se révéler d’une sensibilité et de talents qui dépassent toutes les attentes de la pêcheuse. Au contact de ce mari vigoureux, la pêcheuse découvre un désir insoupçonné et, peu à peu, s’éprend véritablement de lui. Mais le bonheur et le plaisir de ce couple hors du commun attise bientôt les convoitises, la jalousie et les fantasmes des villageois et surtout des villageoises avides de connaître le plaisir avec l’homme d’osier. De quoi faire vaciller les certitudes d’une communauté jusque-là bien ordonnée et convaincue qu’il est contre-nature d’épouser un arbre…
Réalisé par l’Australienne Eleanor Wilson et par l’Américain Alex Huston Fischer, Wicker (Grande-Bretagne – 1h45. Dans les salles le 21 octobre) est assurément l’un des films les plus surprenants de l’année cinématographique. C’est en découvrant The Wicker Husband, une nouvelle de l’autrice britannique Ursula Wills-Jones, publiée en ligne en 2008 et en lisant la phrase « Lorsque le couple eut passé sa première nuit de noces, le mari en osier dit à sa femme : ‘Ce lit est cassé. Apporte-moi un marteau. Je vais le réparer.’ » que le couple de cinéastes a eu l’idée de ce fable fantastique.
A une époque et dans un lieu indéterminés, Wicker, qui mêle comédie, drame, surnaturel et humanité, emporte le spectateur, parfois médusé, dans une histoire qui pourrait être (largement!) tirée par les cheveux mais qui réussit à distiller des réflexions bienvenues sur les rapports les plus intimes des êtres humains. Ou comment entamer une relation amoureuse avec autrui oblige à se regarder soi-même, ce qui est, par nature, une expérience qui peut fragiliser et déstabiliser. « Et, disent les cinéastes, on ne peut aimer quelqu’un d’autre si on n’accepte pas l’idée qu’on mérite soi-même d’être aimé. »
Wicker s’appuye sur l’Anglaise Olivia Colman, Oscar 2019 de la meilleure actrice pour son interprétation de la reine Anne dans La favorite de Yorgos Lanthimos, épatante, ici, en pêcheuse au cuir tanné. Autour d’elle, on remarque Alexander Skarsgård (l’homme en osier) et Peter Dinklage (le vannier)
Conte picaresque et polisson avec un look de tableau hollandais du 17e siècle, Wicker va dans les pas d’une pêcheuse dans un charmant petit cloaque peuplé de gens détestables, ignorants, naïfs et cabossés dans lesquels on peut cependant se reconnaître puisque se complaire dans ses petits problèmes dérisoires fait bien partie de la nature humaine…
Bourré de notations cocasses (ah, le collier que l’on accroche au cou de la jeune mariée !), cette satire sociale d’une séduisante étrangeté met en scène un couple hors du commun qui entend s’aimer en faisant fi des règles imposées par les autres…
DETRESSE.- Son gros casque sur les oreilles, Juliette fonce, sur sa trottinette, le long de la mer à Marseille. Juste avant d’arriver à son travail, elle vient au secours d’une fillette qui saigne du nez. Installée au 23e étage d’une tour d’affaires, la jeune femme travaille dans la finance et s’occupe de fusions-acquisitions dans le monde entier. Juliette a une vie de rêve, une superbe maison avec piscine. Pourtant ses parents s’inquiètent. Pourquoi ne vient-elle pas à la maison goûter les petits farcis de maman qui râle : « Elle n’a aucune envie de nous voir ! » Parfois Juliette ramène un garçon à la maison parce qu’elle a besoin de caresses. « Tu batifoles, quoi ! » dit encore sa mère… Un soir, sur un bateau, Juliette fait la fête avec ses collègues de travail. On boit, on sniffe de la coke. Juliette laisse Hervé la tenir dans ses bras mais s’arrête là. Alors qu’elle monte dans sa voiture pour rentrer chez elle, Hervé surgit et l’agresse sexuellement. En un instant, l’agréable existence de Juliette s’effondre.
Avec Une femme aujourd’hui (France – 2h04. Dans les salles le 21 octobre), Robert Guediguian signe son 25e long-métrage. L’aventure a commencé en 1981 et a connu son premier temps fort avec Marius et Jeannette (1997) vu par 2,6 millions de spectateurs. Depuis on entre toujours, avec le même plaisir, dans cet univers marseillais que le cinéaste déploie (quasiment) dans tous ses films. On y retrouve aussi la même équipe technique et artistique avec Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan rejoints par la nouvelle génération des Louis Leprince-Ringuet, Lola Naymark, Robinson Stévenin et, ici dans le rôle de Juliette, la charmante Marilou Aussilloux.
Une fois encore, autour de cette Juliette effondrée et bouleversée, gravite un petit monde plein d’humanité et de générosité. Ici, c’est Christian, le responsable de La maison, un foyer pour mères célibataires, qui a secouru Juliette après son viol et qui voudrait la connaître mieux, là des parents inquiets, deux frères aînés qui semblent faibles face à leur sœur ou encore un étrange voisin qui ne cesse d’observer les faits et gestes de Juliette. Tandis que la jeune femme va passer des affres du 4/40 au bénévolat militant auprès de mères en détresse, la découverte d’un petit carnet sur la filiation de Juliette et de sa mère avec une Algérienne va venir chambouler un peu plus encore la vie de toute ces gens.
Egal à lui-même, Robert Guediguian observe ses personnages avec tendresse et empathie. Autour d’eux, le monde, lui, n’est pas tendre. Le cinéaste évoque ainsi aussi bien la colonisation, le racisme que le combat féministe. Mais, et c’est une caractéristique de ce cinéma, il y a une petite lumière au bout du tunnel. « Comme Pasolini, dit Guediguian, je veux chercher les petites lucioles qui restent. » Peut-être un peu long mais attachant !
PERE.- Au pied d’un immeuble parisien, une mère, accompagnée de sa petite fille, tente d’entrer en contact avec un certain Antoine Garcia. A force de crier dans la rue, un homme vient mettre la tête à la fenêtre. La mère a le temps de dire : « C’est ta fille. Elle voudrait te parler. On ne veut rien, pas d’argent » avant que l’homme referme la fenêtre…
Dans les grands ensembles de Sarcelles, au milieu des années quatre-vingt-dix, Erika élève, seule, Abigaëlle et Yoni, ses deux enfants. Malgré la « disparition » de l’homme à la fenêtre, Abi se persuade que son père, qu’elle n’a jamais connu, l’aime en silence quelque part. Lorsqu’elle se met en tête de le retrouver, Erika se sent obligée de l’aider, tout en cherchant à la protéger comme elle peut. En grandissant, la quête d’Abi tourne à une véritable forme d’obsession. De plus en plus obnubilée par cette idée fixe, l’adolescente va entraîner sa mère, Chloé, sa meilleure amie et tous ceux qui comptent pour elle, dans une course en avant qui peut devenir inquiétante.
Second long-métrage de Rudi Rosenberg, Quelques mots d’amour (France – 1h34. Dans les salles le 27 octobre) repose sur une forte et belle relation mère-fille faite de moments de tendresse muette mais aussi de beaucoup de coups de gueule, de crises, d’escapades. Tant Erika qu’Abi ont en commun d’avoir des personnalités qui n’entendent pas s’en laisser conter. Et la petite fille puis l’adolescente ne parviennent pas à comprendre que leur père se refuse à seulement se manifester.
« Privée du regard de son père, dit le cinéaste pour lequel le sentiment de rejet est une constante de son cinéma, Abi a grandi de travers. Autour d’elle pourtant, une présence affective solide : sa mère, son frère, sa meilleure amie, son grand-père, son chien. Cet amour-là, inconditionnel et constant, ne compte plus pour elle. On court souvent après ce qui nous échappe, au point de ne plus voir ce qui est là… »
En installant son récit dans le Sarcelles des années 2000, Rudi Rosenberg montre une époque disparue, un temps d’avant la déferlante des réseaux sociaux (le vieux répondeur téléphonique est symbolique), une époque aussi où les différentes communautés cohabitaient naturellement. Dans cet environnement doux et rond, selon les mots du metteur en scène, Abi peut entièrement se consacrer à sa quête paternelle qui se doublera aussi d’une « quête » animale lorsque Vanille, le chien trouvé au coin d’un immeuble, disparaîtra à son tour… Enfin, dans ce film qui choisit le happy-end, le réalisateur peut compter sur des comédiennes avec une belle vérité de jeu et qui s’emparent de dialogues d’une grande vivacité. Hafsia Herzi se glisse, une nouvelle fois, dans un beau personnage de mère-courage face à la maligne Ella Bedoucha (Abi à 7 ans) et la rebelle Nour Salam (Abi à 14 ans). Avec aussi une bonne bande son qui mêle le klezmer et les sonorités orientales…
SAGA.- Parce qu’il a faim, Jean Valjean vole un pain… En 1796, il est condamné à cinq ans de bagne pour ce vol. Homme à la force herculéenne, Valjean devient un rebelle. Il tente de s’évader, est repris, condamné à plus de prison encore… Lorsqu’enfin, il sera libéré, il croisera la route de Monseigneur Myriel devenu Mgr Bienvenu. Après bien des avanies, l’ancien forçat vit sous une nouvelle identité. Le taiseux Monsieur Madeleine tente constamment de faire le bien autour de lui. Il vient notamment en aide à Fantine. Cette ouvrière est en train de mourir et ne pourra plus s’occuper de sa fille, Cosette. Cette dernière est exploitée et maltraitée par les Thénardier, un sinistre couple d’aubergistes. Jean Valjean va alors s’occuper de Cosette et l’élever comme sa propre fille. Mais Valjean sera rattrapé par son passé avec l’arrivée, dans sa ville, de l’inspecteur Javert , policier impitoyable qui le traque tout en faisant lui-même face à son propre passé.
Victor Hugo (1802-1885) est quand un fameux… scénariste ! Rien d’étonnant alors que Fred Cavayé, connu pour de solides thrillers comme A bout portant (2010) ou Mea culpa (2014), se soit pris de passion pour Les misérables. C’était le temps du covid et du confinement et le cinéaste a plongé dans les 2000 pages du roman paru en 1862.
« J’y ai vu une opportunité, dit le cinéaste, celle de renouer avec le cinéma que j’aime, mais à travers une œuvre patrimoniale. » Du coup, Cavayé imagine une adaptation qui reprendrait la structure d’un thriller, un peu à la manière du Fugitif (1993) dans lequel le docteur Kimble (Harrison Ford) est inlassablement traqué par le marshal Gérard… Ici, on l’a deviné, la traque est celle de Jean Valjean que Javert, le policier, ne lâche jamais parce que « c’est dans l’ordre des choses ».
Les misérables (France – 2h56. Dans les salles le 14 octobre) vient après bien d’autres versions cinématographiques comme celles de Raymond Bernard (1934), Riccardo Freda (1948), Lewis Milestone (1952), Jean-Paul Le Chanois (1958), Claude Lelouch (1995), Bille August (1998) ou Tom Hooper (2012) et on en passe… Fred Cavayé n’a pas à rougir de son entreprise. Bien sûr, on n’est jamais surpris mais, par la force des personnages et des situations, on se laisse cependant emporter dans ce maëlstrom d’aventures. Ici, l’accent est donc mis sur un Jean Valjean presqu’omniprésent que Vincent Lindon défend avec brio, marchant avec aisance dans les pas d’Harry Baur, Lino Ventura, Jean-Paul Belmondo, Liam Neeson et, pourquoi pas, Jean Gabin. Pour sa part, Tahar Rahim fait de son Javert un être très torturé. On peut être plus critique sur le couple Thénardier, Benjamin Laverhne et surtout Camille Cottin n’y allant pas avec le dos de la cuillère. Pour le reste, le film fera certainement de belles séances scolaires jusqu’aux vacances de Noël !








