Un héros dans l’enfer de Barbie
« Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé ; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et brouillard, enfin tombé sous les crosses ; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres. Entre, avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle, nos frères dans l’ordre de la nuit… »
Discours d’André Malraux au Panthéon le 19 décembre 1964
Ce sont des images -presque- paisibles qui ouvrent Moulin. Des images d’archives, en couleurs, de Paris sous la botte allemande avec des soldats vert-de-gris à la terrasse des cafés, regardant passer de charmantes Parisiennes. Mais on voit aussi la milice arrêter des résistants et des nazis abattre des combattants de l’ombre…
Nous sommes en 1943 et Jean Moulin saute en parachute dans la nuit de la France occupée. Il revient de Londres où le général de Gaulle lui a confié la mission d’unifier toutes les forces françaises au sein du Conseil national de la Résistance. Mais cela ne va pas sans peine. Et il faudra, entre les vociférations des uns et les avertissements des autres, que le préfet Jean Moulin élève la voix : « Qui sont les vrais ennemis de la France ? » Plus tard, à Colette, l’une de ses fidèles collaboratrices et estafettes, il glisse, discrètement : « Unis et bientôt libres ! »
Mais Jean Moulin, alias Jacques Martel, est un homme en alerte permanente. Constamment sur le qui-vive, observant discrètement les passants comme autant de menaces potentielles. En guise de couverture, Martel se présente comme décorateur. Ce personnage discret aime, un bloc et un crayon à la main, croquer des visages d’enfants. Dans une galerie d’art, il retrouve la comtesse du Forez, une étrange aristocrate qui lui demande de redécorer son intérieur. Avec un Picasso, un Kandinsky ? La comtesse préfère le vide urbain inquiétant d’un Chirico… Mais qui est cette femme cachée sous sa voilette ? Martel qui résiste à ses avances, lui dira qu’il n’est ni mélancolique, ni nostalgique…
C’est en 2015 que Laszlo Nemes déboule, impressionnant, sur l’avant-scène du 7e art avec Le fils de Saul qui lui vaudra le Grand prix au Festival de Cannes ainsi que l’Oscar 2016 du meilleur film étranger. Avec un réalisme saisissant et une brillante utilisation du hors-champ, Nemes raconte deux jours dans la vie de Saul Ausländer, prisonnier juif hongrois à Auschwitz. Membre du Sonderkommando de l’un des fours crématoires, il est forcé, tout en attendant sa propre exécution à tout moment, de participer à la crémation et à la dispersion des cendres des victimes de l’extermination massive. Saul s’imagine reconnaître son fils dans un enfant mort, et décide de tenter de le sauver de l’incinération et d’entrer en contact avec un rabbin, avec qui il l’enterrera selon le rite approprié.
En se souvenant du choc visuel et émotionnel provoqué par Le fils de Saul, on se dit que Moulin apparaît plus conventionnel. Parce que l’histoire est connue, parce que Jean Moulin incarne une image mythique de la Résistance française et qu’on imagine mal comment Nemes pourra gratter le vernis commémoratif… Eh bien, force est de constater que le réalisateur hongrois de 49 ans réussit à nous faire palpiter à l’ultime aventure de Jean Moulin.
Au magazine américain Variety, le cinéaste confie, en mai 2025 : « C’est avec une immense fierté que je porte à l’écran l’histoire tragique et épique de Jean Moulin, le grand humaniste résistant de la Seconde Guerre mondiale. Face à un mal indicible, avec une détermination hors du commun – et insoupçonnée –, l’histoire de Jean Moulin résonne encore aujourd’hui. Je suis convaincu que le public contemporain, d’ici et d’ailleurs, s’attachera à cet homme qui incarne la civilisation face à la barbarie. »
Derrière le propos juste mais un rien convenu, se cache pourtant une œuvre âpre et violente, brillamment mise en images par le directeur de la photographie Matyas Erdely. Avec une palette, dépourvue de lumière, qui privilégie les gris, les bruns, les verts, Nemes organise la plongée de Moulin dans l’enfer de Klaus Barbie.
Dans les trois premiers quarts d’heure du film, on assiste à des moments de la vie quotidienne de cet homme qui souffle : « Je doute de tout le monde ». Et il a raison. Parce qu’à cette époque, sous la pression nazie, la résistance française prend l’eau de toutes parts, Moulin va participer à la hâte à une réunion dans la maison du docteur Dugoujon à Caluire-et-Cuire. Nous sommes le 21 juin 1943 et la Gestapo guette… Les nazis raflent toutes les personnes présentes dans la salle d’attente et la maison. « Où est Max ? » veulent-ils savoir. Moulin tente de se fondre dans le décor. Un homme aux mille identités mais Barbie est persuadé que Martel est bien le patron de la résistance.
Des geôles de la prison de Montluc aux locaux lyonnais de la Gestapo, commence un jeu terrible et mortel dont on connaît la tragique issue.
Avec le souci de retrouver l’être humain derrière la figure historique et d’opposer deux conceptions opposées de l’humanité et de la civilisation, Lazslo Nemes concentre son récit sur la confrontation entre une absolue violence tapie sous une inquiétante aménité et le courage d’un homme qui sait qu’il n’en réchappera pas. « S’ils me torturent, je ne tiendrai pas » mais, avec un sourire, Moulin note que « la Gestapo n’a pas bonne réputation ».
Avec beaucoup de retenue, Gilles Lellouche campe un Moulin, plus martyr que héros, que Nemes filme très régulièrement dans de profondes contre-plongées. Lars Eidinger, grand comédien de la Schaubuhne berlinoise, se glisse dans le pardessus clair d’un tortionnaire matois et dans l’uniforme d’un Oberstrurmfuhrer hystérique qui se prend pour Dieu, le maître de la vie et de la mort et vocifère, tandis que Jean Moulin tente de se suicider, « il mourra quand je le déciderai ».
Dans leur cellule, le jeune codétenu de Moulin lui dit que la première nuit est la pire. A cause des bruits et puis du silence. Sur cette question des sons, on songe alors à tous ces films de guerre français des années 60-70 où les soldats allemands criaient presque systématiquement Schnell, Schnell, Raus, Weiter… Ici, ces hurlements sortis des entrailles de Montluc prennent soudain une dimension autrement sinistre…
Et puis, au-delà de scènes de torture quasiment insoutenables, Moulin nous vaut des fulgurances proches du fantastique. Comme cette séquence dans l’immense bureau de Barbie, où le tortionnaire jette Moulin dans les bras de la comtesse pour les faire danser au son de la Barcarolle des Contes d’Hoffmann d’Offenbach.
Belle nuit, ô nuit d’amour
Souris à nos ivresses
Nuit plus douce que le jour
Ô, belle nuit d’amour!
On retrouvera d’ailleurs les accents de cette Barcarolle aux derniers plans du film tandis que, dans un train lancé, dans la nuit, vers Berlin, Jean Moulin s’éteint. Nemes filme alors longuement le foyer flamboyant de la locomotive. L’enfer, encore.
Au générique de fin, on entend la Ballade de celui qui chanta dans les supplices, écrite par Louis Aragon en 1943.
Et s’il était à refaire
Je referais ce chemin
Une voix monte des fers
Et parle des lendemains
On dit que dans sa cellule
Deux hommes cette nuit-là
Lui murmuraient « Capitule
De cette vie es-tu las
Tu peux vivre tu peux vivre
Tu peux vivre comme nous
Dis le mot qui te délivre
Et tu peux vivre à genoux »
Et s’il était à refaire
Je referais ce chemin
La voix qui monte des fers
Parle pour les lendemains
MOULIN Drame (France – 2h14) de Laszlo Nemes avec Gilles Lellouche, Lars Eidinger, Louise Bourgoin, Félix Lefebvre, Marcin Czarnik, Christian Harting, Pierre Nisse, Cser Kinga, Hortense Quentin de Gromard ; Max Warburton, Mathias Vigouroux. Tous publics avec avertissement. Dans les salles le 28 octobre.




