CHEZ NOUS  

AAAAAChezNousQuelques mois avant l’élection présidentielle, Lucas Belvaux avait fait le buzz lorsqu’il fut question d’un film sur le Front national… Les cadors du FN étaient montés d’emblée au créneau pour vouer aux gémonies une oeuvre de fiction dont ils n’avaient évidemment pas vu une image, sinon celles de la bande-annonce… Depuis Marine Le Pen s’est sabordée dans un débat du second tour pas vraiment maîtrisé et Emmanuel Macron est devenu président. C’est donc avec un peu de recul qu’on peut visionner le dvd de ce Chez nous qui s’inscrit pleinement dans le parcours du Belge de 55 ans qui nourrit ses films de fiction de la réalité d’aujourd’hui. De petites histoires de cinéma pour raconter la grande, une société de personnages pour raconter, un peu, l’Humanité.
Film engagé mais pas militant, Chez nous décrit une situation, un parti, une nébuleuse et décortique son discours pour comprendre son impact, son efficacité, son pouvoir de séduction. Pour montrer aussi la désagrégation progressive du surmoi qu’il provoque et qui libère une parole, jusqu’alors indicible. Belvaux expose enfin la confusion que ce discours entretient, les peurs qu’il suscite, celles qu’il instrumentalise…
Evoluant entre Lens et Lille, Pauline Duhez est une jeune femme, infirmière à domicile, qui s’occupe seule de ses deux enfants et de son père, ancien métallurgiste et militant communiste. Dévouée et généreuse, Pauline se décarcasse pour ses patients, souvent âgés, qui l’apprécient et savent qu’ils peuvent compter sur elle. Parce qu’à sa manière, Pauline est populaire, un parti extrémiste, le Rassemblement national populaire, va lui proposer d’être leur candidate aux prochaines élections municipales. Et c’est ainsi que Pauline est contactée par le docteur Berthier, un médecin apprécié de la place, qui va « vendre » aux instances nationales du RNP et à sa patronne, Agnès Dorgelle, cette « fille simple, courageuse, intelligente, sympathique ». D’abord réticente face à la politique (à laquelle, dit-elle, « elle ne comprend rien »), Pauline se laisse séduire par l’idée que la politique n’est pas un métier mais une question d’engagement, d’honneur et de service des autres. Le souci, c’est que Pauline a rencontré, par hasard, Stéphane, un béguin de jeunesse et qu’elle n’est pas du tout insensible à ces retrouvailles amoureuses. Pour Berthier, dont le sombre passé d’extrême-droite, va soudain affleurer, les amours de Pauline et de Stéphane sont un mauvais coup d’autant qu’Agnès Dorgelle a déjà annoncé publiquement la candidature de Pauline. Alors, entre Berthier et Stéphane qui se connaissent bien et en savent trop l’un sur l’autre, commence un jeu dangereux et possiblement violent…
Contrairement à ce que l’on nomme les « fictions de gauche », Chez nous n’est pas un dossier à charge. Lucas Belvaux ne dénonce pas. Il essaye de comprendre comment fonctionne le parti d’extrême-droite, comment il polit son discours pour qu’il soit « acceptable » tout en emboîtant le pas de Pauline qui tente de suivre son propre cheminement au sein de cette pensée stratégiquement très au point. Pour cela, au risque même d’une certaine empathie, le cinéaste se garde de montrer des « bons » et des « méchants ». Il agit « démocratiquement » (sans pour autant masquer son point de vue) en laissant au spectateur la liberté de se construire sa propre opinion.
Enfin Belvaux, en s’appuyant sur la riche documentation disponible sur internet à propos de la « fachosphère », réussit de beaux portraits autour d’une Pauline (excellente Emilie Dequenne) qui se blondit pour entrer dans le moule de la parfaite candidate propre sur elle. On savoure rapidement le personnage incarné par Anne Marivin, enseignante qui, soudain, se lâche et lance un « On va tous les niquer » lourd de sens même si elle sait pas clairement qui elle veut niquer. Avec les personnages d’André Dussollier et de Guillaume Gouix, on mesure les problèmes de respectabilité de l’extrême-droite. Berthier, figure de la vieille droite maurassienne qui estime que le parti « n’a jamais été aussi proche du pouvoir » tout comme Stéphane, nervi néo-nazi, ne représentent pas un problème idéologique mais font simplement tache sur la photo. Mais ils peuvent y revenir à condition de « changer de costume ». L’un l’a fait, l’autre pas. Catherine Jacob, elle, incarne moins une caricature qu’un écho de Marine Le Pen mais on imagine volontiers que cette représentation fasse grincer les dents au FN.
Chez nous est un film qui mérite assurément le détour. C’est du cinéma solide et un objet politique qui entend dévoiler la supercherie qu’est le populisme.

(Le Pacte)

LOVING  

LovingAvec Loving, présenté en compétition au dernier Festival de Cannes (mais resté bredouille au palmarès), Jeff Nichols s’attache à une affaire judiciaire qui a marqué l’Amérique. Le 12 juin 1967, les sages de la Cour Suprême des Etats-Unis, à l’unanimité, ont en effet rendu une décision historique en déclarant l’intégralité des lois interdisant les unions mixtes anticonstitutionnelles et en violation du 14e amendement (garantissant que la liberté de choix de se marier ne soit pas resteinte par des discriminations raciales). Le président de la Cour, Earl Warren, rédigea l’arrêt suivant: « En vertu de notre constitution, la liberté d’épouser ou de ne pas épouser une personne d’une autre race relève du choix individuel et ne peut donc être limitée par l’Etat ».
Mais le cinéaste de Take Shelter (2011) et de Mud (2013) a choisi de ne pas faire le « film de prétoire » auquel aurait parfaitement pu se prêter le dossier « Loving contre l’Etat de Virginie ». Ce qui intéresse Nichols, c’est la sérénité tranquille d’un couple qui doit faire face au racisme et à la ségrégation. Or si Richard et Mildred sont sereins, c’est parce qu’ils s’aiment d’un amour extraordinaire et magnifique. C’est la pureté de cet amour qui est au coeur de Loving. Le cinéaste va alors détailler les obstacles qui se dressent sur le parcours du couple dans l’Amérique ségrégationniste de 1958. Face aux embûches, aux vexations, à une loi inique, les Loving montrent une impressionnante détermination. Parce qu’ils sont habités d’une double certitude: la force de leur amour et le droit de vivre à l’endroit où ils sont nés.
A cet instant, Loving prend les allures d’une pastorale. Nichols filme, en plans larges, une nature verte, paisible, lumineuse, personnage à part entière d’un récit intimiste qui montre aussi une communauté où Noirs et Blancs, réunis par la même pauvreté, cohabitent sans heurts. Ainsi, Richard entraîne Mildred, à bord de sa grosse Ford Victoria, sur un chemin de campagne et s’arrête pour lui montrer un champ. Il vient de l’acheter pour construire leur maison… Mais, pour cela, il faudra aux Loving franchir bien des étapes. Car il est dur d’entendre un juge proclamer: « Dieu tout-puissant a créé les races blanche, noire et jaune et rouge, et les a placées sur des continents séparés. Et si l’on ne vient pas perturber Son ordonnancement, il n’y a aucune raison pour que ce type de mariage existe. Car s’Il a ainsi séparé les races, c’est parce qu’il n’avait pas l’intention qu’elles se mélangent ». Mais Richard et Mildred n’ont rien à faire que « le moineau et le rouge-gorge ne se mélangent pas ».
Pour la première fois avec Loving, Jeff Nichols travaille sur une intrigue dont il n’est pas l’auteur. Il trouve pourtant, notamment lorsqu’il évoque la nature et les relations entre les personnages, le ton élégant et la mise en scène limpide qui faisait le charme du sudiste Mud. Surtout, il a pu s’appuyer sur une paire d’acteurs épatants. L’Australien Joel Edgerton incarne un maçon taiseux dont le visage, sous des cheveux blonds en brosse, peut se fermer complètement puis s’éclairer d’un mince sourire plein de tendresse. Pour interpréter Mildred surnommée Brindille, Nichols a découvert Ruth Negga, une comédienne éthiopienne par son père et irlandaise par sa mère. D’abord timide et fermée, sa Mildred va peu à peu se transformer, sinon en militante, du moins en femme décidée à faire entendre sa voix et son droit.
Il y a comme une évidence dans le cinéma de Jeff Nichols. Son Loving pourrait être un film militant. C’est un mélodrame superbe.

(Studiocanal)

TUEZ CHARLEY VARRICK!  

Tuez Charley VarrickSi Walther Matthau est étonnant dans Tuez Charley Varrick!, ce n’était pourtant pas le premier comédien auquel Donald Siegel avait pensé pour tenir le rôle de ce braqueur mutique et mal embouché. Le cinéaste avait songé à Donald Sutherland et, avant lui, à Clint Eastwood, son comédien de Sierra torride (1970), des Proies (1971) et évidemment de l’emblématique Inspecteur Harry (1971). Mais le grand Clint refusa, ne voyant « aucune qualité rédemptrice » dans le personnage… Universal songe alors à Matthau, acteur très populaire (ses duos avec Jack Lemmon sont mémorables), mais celui-ci tenta vite de se défiler. L’astucieux Donald Siegel -qui devait connaître le goût de Matthau pour le jeu et les paris- lui aurait dit: « Walter, je vois que tu as l’air d’un très bon joueur de ping-pong. Faisons une partie! Si tu me bats, tu n’auras pas besoin de faire le film et je te paierai quand même ton salaire. » Matthau qui savait jouer au ping-pong, se sentait sûr de gagner. Il ignorait que Siegel était un champion de tennis de table capable de jouer des compétitions de haut niveau. Le score (21-2) fut sans appel et Matthau dut se résigner à être Charley Varrick. Bien lui en a d’ailleurs pris car sa composition, pour une fois très noire, est remarquable.
Avec sa jeune femme et deux complices, Charley Varrick braque une petite banque perdue du Nouveau-Mexique. Le coup presque banal tourne pourtant à la déroute. La jeune femme est mortellement blessée et un complice est abattu. Surtout, en mesurant l’importance du magot, Varrick comprend qu’il a touché à l’argent que la mafia planquait dans cette banque. Encombré de son dernier complice, un gamin buveur qui n’entend pas faire profil bas le temps nécessaire, Charley Varrick va se retrouver à la fois avec la police mais aussi la mafia aux trousses. Et il faudra à cet ancien pilote d’avion, beaucoup de malice et d’astuce pour déjouer l’entreprise du tueur à gages sadique (Joe Don Baker) chargé de l’éliminer.
Moins connu que des films comme L’invasion des profanateurs de sépultures (1956), A bout portant (1964), Le dernier des géants (1976) ou Le prisonnier d’Alcatraz (1979), Tuez Charley Varrick ! (1973) est un solide polar, qui fait référence dans le genre, reposant sur une mise en scène tendue et construite avec la précision d’une bombe à retardement. Walther Matthau incarne un truand fatigué surnommé « le dernier des indépendants ». Un type qui ne fait confiance qu’à lui-même et qui s’oppose autant à l’ordre établi qu’aux règles du crime organisé. Un personnage qui ressemble singulièrement, côté 7e art, à un Don Siegel qui occupa une place à part dans le cinéma américain. Comme le rapporte Doug Headline, dans l’ouvrage (180 pages et des photos d’archives rares) intitulé Le premier des indépendants qui accompagne le coffret DVD, Don Siegel sut toujours composer avec le système hollywoodien, voguant d’un studio à l’autre tout en demeurant un véritable individualiste soucieux de sa liberté d’action. Un bijou du polar des années 70 qui est aussi un pur plaisir de spectateur!

(Wild Side)

ROCK’N ROLL  

RocknRollIl y a des choses qu’il ne faudrait jamais entendre, surtout quand on se sent plutôt bien dans sa peau jusque là… Guillaume Canet est sur un tournage lorsqu’il surprend sa jeune partenaire Camille Rowe lancer que, l’autre soir, avec des copines, elles ont dressé la liste des acteurs français qu’on aimerait bien niquer. Et, de fait, Guillaume n’y était pas. « Difficile de fantasmer, assène encore Camille, sur un mec qui rentre tous les soirs à la même heure ». Et si elle savait que, chez lui, il y a, sur les murs, une magnifique collection de coucous spécialement kitsch…
On pourrait quasiment dire que l’histoire de Rock’n roll commence alors que Guillaume Canet est en pleine promotion de La prochaine fois, je viserai le coeur de Cédric Anger. Lors d’une interview, une journaliste dit à Canet qu’il n’était pas très rock à ses yeux, avec ses chevaux, sa femme, son fils. Bref, que tout cela n’était pas très sexy…  A l’époque, le comédien et réalisateur sort d’une période difficile marquée par le gros échec de Blood Ties. Canet avait entrepris de mettre en scène le remake des Liens du sang (2008), histoire de deux frères, l’un truand, l’autre flic qu’il interprétait. Transposée dans le New York des années 80, cette aventure, pourtant portée par un beau casting et mis dans la lumière par le Festival de Cannes 2013, ne rencontra pas le public. D’où une solide déprime du cinéaste, une envie de tout larguer, de renoncer au cinéma…
Avec Rock’n roll, Guillaume Canet met en scène une entreprise qui a le mérite d’être originale. Et démontre qu’on peut, après tout, imaginer un film avec n’importe quel sujet. Le tout étant, évidemment, d’avoir le talent de transcender une douleur en oeuvre d’art. Car, qu’on le veuille ou non, il y a bien une douleur, ici, qui mêle le questionnement sur la notoriété avec la crise de la quarantaine. Mais le film reste quand même une comédie savoureuse et volontiers déjantée. Avec un bel humour et un fort sens de l’autodérision, Guillaume Canet s’amuse donc à passer son image à la moulinette et à se moquer de la notoriété. Que ce soit sur un plateau de cinéma où il vit de plus en plus mal de jouer les pères de famille face à une gamine pimpante, dans les bars où il prend des vents, dans sa famille même où il semble avoir du mal à trouver sa place face à une Marion Cotillard sur son nuage de star. Point d’autre solution: Guillaume Canet doit devenir rock’n roll. Mais le perfecto et les chaînes, ni même une petite ligne de coke n’y suffiront pas.
En se mettant en scène dans son propre rôle, en embarquant Marion Cotillard, ses amis et ses parents dans son gros délire, Canet s’amuse joyeusement de la crise de la quarantaine, de son look de gendre idéal ou des dérives de la presse à scandales comme des manieurs de selfies. Ses producteurs, les frères Attal, aimeraient beaucoup qu’il songe à une sorte de docu-fiction sur… Marion Cotillard. Alors, Guillaume Canet va commettre l’irréparable. Dont on ne dira rien ici pour préserver le plaisir du spectateur qui découvre Rock’n roll en dvd. Tout le monde, autour de lui, est médusé, catastrophé, effondré: « Tu n’as pas fait ça! » Et Guillaume Canet de répondre: « Je me sens mieux! » Et tant pis si les séquences américaines de la fin ne sont pas au même niveau que le reste du film… Un bon moment de cinéma!

(Pathé)

LA 9e VIE DE LOUIS DRAX  

9e Vie Louis DraxVoici l’incroyable histoire du garçon qui collectionne les accidents! Louis Drax va fêter son 9e anniversaire et il a déjà frôlé huit fois la mort au cours d’une vie particulièrement malchanceuse… Avec ses parents, Louis (Aiden Longworth) fête son anniversaire au bord d’une haute falaise. On s’en doute un peu: le gamin va chuter du haut de la falaise… La police ouvre une enquête sur les circonstances de cet accident presque mortel (Louis a été déclaré cliniquement mort avant de se réveiller) et va tenter de vérifier l’alibi de Peter, le père de Louis connu par sa violence (Aaron Pascal, interprète de Jesse Pinkman dans la série Breaking Bad)… Pendant ce temps, Louis, plongé dans un coma profond, est placé dans l’unité de soins neuro-végétatifs du docteur Allan Pascal, un neurologue réputé pour ses méthodes peu orthodoxes d’accéder au subconscient de ses patients…
Fils du réalisateur Alexandre Arcady, Alexandre Aja a véritablement démarré sa carrière avec Haute tension (2003), un film d’horreur produit par Luc Besson. Le succès du film vaut à Aja et à son fidèle complice Grégory Levasseur des propositions des studios d’Hollywood pour des projets de remake. C’est ainsi qu’Aja signera en 2006 le remake de La colline a des yeux que Wes Craven signa en 1977. Le succès est encore au rendez-vous. Ce sera aussi le cas pour Piranha 3D (2010) dont une première version avait été tourné par Joe Dante en 1978. Outre ses projets comme scénariste ou producteur, Alexandre Aja a donc réalisé, en 2016, La 9e vie de Louis Drax. Le scénario de Max Minghella est une adaptation du roman éponyme de Liz Jensen. La romancière britannique décrit son livre comme une sorte d’histoire de fantômes dans laquelle Louis -à moitié vivant, à moitié mort- tient ce rôle. « C’est un fantôme, dit-elle, qui veut désespérément vivre à nouveau. Mais, en même temps, il a peur de redevenir vivant pour des raisons qu’on finit par comprendre ».
Alexandre Aja joue, ici, sur différents tableaux, mêlant le fantastique et le drame, le thriller et le conte. Tandis que le docteur Pascal (Jamie Dornan, vu dans Cinquante nuances de Grey) plonge dans une enquête périlleuse qui va l’amener aux frontières du réel et du fantastique. Dans son périple, il croise aussi bien une flic qui veut en finir qu’un avenant psychiatre (Oliver Platt) auquel Louis avait dit: « Etre dans le coma, ça ne craint pas tant que ça » sans oublier une grand’mère (Barbara Hershey) et Natalie (Sarah Gadon), la mère de Louis, une femme charmante mais mystérieuse et troublante… Un film parfois déroutant mais captivant.

(Carlotta)

SILENCE  

SilenceCes dernières années, Martin Scorsese, 74 ans, évoluait dans des exercices assez disparates. Le fantastico-thriller avec Shutter Island (2010), l’hommage à Méliès avec Hugo Cabret (2011) ou les frasques d’un courtier en bourse sous acide dans Le loup de Wall Street… Avec Silence, Scorsese revient à d’anciens mais ardents questionnements. De Mean Streets à Raging Bull, tout le cinéma de l’ancien séminariste new-yorkais est en effet traversé par des interrogations sur sa foi chrétienne. Le cinéaste devait donc tenir à ce projet puisqu’il a mis près de trente années pour parvenir à adapter le roman éponyme du Japonais Shusaku Endo. L’Américain avait découvert l’ouvrage à la fin des années 90 au Japon alors qu’il interprétait le personnage de Van Gogh dans Rêves d’Akira Kurosawa. « Ce livre, confiait Scorsese, m’a mis au défi d’aller plus au coeur du mystère du christianisme qui est, pour moi, le mystère de la vie ».
Chinmoku (Silence), livre le plus célèbre d’Endo, écrit en 1966, raconte l’histoire du père Ferreira, un missionnaire portugais, dans le Japon du début du XVIIe siècle, qui apostasie, mais uniquement aux yeux des autres, le protagoniste gardant en fait en secret sa foi chrétienne.
Rodrigues et Garupe sont deux jeunes jésuites portugais convoqués chez leur supérieur qui leur lit une lettre, parvenue longtemps après son envoi, entre ses mains. Elle est l’oeuvre du père Ferreira… Les deux jeunes hommes ne peuvent admettre que Ferreira a renié sa foi et demandent instamment à pouvoir se rendre au Japon: « Comment négliger l’homme qui a forgé notre foi? » Pour Rodrigues et Garupe, « pas question d’abandonner nos chrétiens clandestins qui vivent dans la peur… » Et lorsqu’on dit la peur, on est en dessous de la vérité. Car Silence, qui s’ouvre sur un plan de deux têtes décapitées posées sur un portique, va faire le catalogue des tortures subies par les chrétiens nippons. Crucifixions, corps nus ébouillantés, malheureux enveloppés dans des nattes de paille pour être brûlés ou noyés, on en passe et des pires. Pour les chrétiens du XVIIe siècle, l’Empire du soleil levant n’était pas une terre hospitalière…
Partis de Chine et cornaqués par un pêcheur nommé Kichijiro, les deux jésuites posent le pied au Japon et vont être cachés dans une hutte à l’écart de leur village par des « kirishitan » terrorisés à l’idée d’être découvert par les nervis du souriant mais redoutable Inoue-sama. Tandis que Rodrigues dit la messe, la nuit, comme à l’époque des premiers chrétiens dans les catacombes, le danger se fait toujours plus pressant. Bientôt Rodrigues (Andrew Garfield) et Garupe (Adam Driver) seront séparés avant que, chacun de son côté, ils ne soient arrêtés.
Avec, en voix off, les permanentes interrogations de Rodrigues, Martin Scorsese filme, dans un décor qui rappelle les films de samouraïs, une aventure intime. Prisonnier, Rodrigues assiste, impuissant, au martyr de villageois anonymes déterminés à rester fidèles à leur foi. Intervient alors la récurrente expérience du silence de Dieu. « L’expérience du silence de Dieu est fondamentale et fondatrice »notait, naguère, un jésuite qui cite le Journal de Julien Green: « Je ne veux pas me parler à moi-même et croire que c’est Dieu qui me parle… » Alors que Garupe a disparu, Rodrigues ira jusqu’au bout des épreuves, non sans croiser régulièrement le pêcheur Kichijiro qui, tel Judas, reniera à plusieurs reprises sa foi. « Dieu a entendu leurs prières, dira Rodrigues en parlant des villageois, mais a-t-il entendu leurs cris? »
En chrétien qui doute, Martin Scorsese signe, avec Silence, une fresque ample et longue qui paraît parfois bien bavarde. Il n’en reste pas moins que le film comporte des moments fascinants, sinon bouleversants. A la fin, Rodrigues qui se reproche de n’être qu’un étranger qui a provoqué un désastre, aura enfin retrouvé son mentor, en la personne de l’apostat Ferreira. Ce sera alors, sous la contrainte, au tour de l’élève de fouler au pied l’image du Christ. Devenu Okada San’emon, l’apostat Rodrigues restera « le dernier prêtre ». Un homme perdu pour Dieu? Ainsi que le dit Silence, « seul Dieu peut répondre. »

(Metropolitan)

JACKIE  

JackieNous sommes à Hyannis Port, dans le Massachussetts en 1963. Jackie Kennedy marche vers la caméra. Tout y est: la coupe de cheveux, le foulard, le manteau… L’illusion est quasiment parfaite. Mais est-ce bien cette Jackie Kennedy que le réalisateur chilien Pablo Larrain veut nous donner à voir? Et si c’était, plus probablement, celle d’un autre plan, toujours au début du film, où elle se dessine, de dos, comme une ombre dans la baie vitrée de la grande résidence des Kennedy?
Le 22 novembre 1963, John Fitzgerald Kennedy est assassiné à Dallas dans des circonstances dont on ne connaît toujours pas aujourd’hui avec certitude les tenants et les aboutissants. A travers le personnage de la première dame, Jackie est une évocation des quelques jours qui entourent cette tragédie américaine. Fort heureusement, le réalisateur du tout récent Neruda (en dvd chez Wild Side depuis le 31 mai) n’a pas choisi l’option du biopic. Même si le personnage de Jackie ne quitte pratiquement jamais l’écran, il est beaucoup question, ici, de vérité (« Toute chose écrite est-elle vraie? »), d’identité mais aussi de différence entre la réalité des puissants et l’image, souvent fantasmée, qu’en a le public. Au journaliste (anonyme) qui a obtenu de pouvoir faire son interview, Jackie confie que JFK est à peine mort qu’on fait déjà de lui « une relique poussiéreuse »… Evidemment, le reporter a envie d’obtenir de ce témoin privilégié le récit circonstancié des événements de Dallas. « J’ai cru que le moteur avait des ratés » confie l’épouse qui ajoute: « Dieu merci, j’étais avec lui… » Elle rapporte aussi qu’il y avait partout des panneaux Wanted avec la tête du président et souligne: « Jack m’avait prévenu qu’on allait chez les dingues ».
Construit dans un jeu permanent d’allers et retours entre les jours qui tournent autour de la mort de JFK et d’autres instants représentatifs de la vie de la première dame, le film cerne la personnalité d’une femme qui glisse: « Ils pensent que je suis stupide » tout en se prêtant, par exemple, à une émission de télévision où elle ouvre les portes de la Maison Blanche aux téléspectateurs américains. Timide, presque coincée, celle qui fut la troisième plus jeune épouse à vivre à la Maison Blanche, sillonne les enfilades de salons et raconte un quotidien, évidemment, irréel…
Et puis le film saute à nouveau au drame de Dallas… « Vous êtes là pour que je vous raconte le bruit qu’a fait la balle en frappant le crâne de mon mari… » dit Jackie avec une voix blanche. On est alors dans l’avion présidentiel qui va se poser à Dallas. Jackie ajuste son petit chapeau rose et s’apprête à sortir sur la passerelle. « J’ai vu, dit-elle, le haut de son crâne se détacher. Son visage était beau. Sa bouche était belle… Je voulais que tout reste dedans… J’ai su qu’il était mort ». Et de conclure à l’attention du journaliste: « Ne croyez pas une seconde que vous publierez ça… »
Avec Jackie, Pablo Larrain décale le projecteur. Chacun connaît -notamment, grâce aux fameuses images filmées par Zapruder- l’histoire de l’assassinat de JFK. Mais qu’en est-il si l’on se concentre uniquement sur Jacqueline Bouvier Kennedy? Le cinéaste détaille alors une femme noyée dans le chagrin, s’occupant tant bien que mal de ses jeunes enfants tout en organisant des obsèques impressionnantes tandis que les yeux du monde entier sont tournés vers cette reine sans couronne, brutalement descendue de son trône…
En réalisant un film kaléidoscopique souvent brillant (le scénario a été primé, l’an dernier, à la Mostra de Venise) où se mêlent des fragments d’images d’archives, des bouts de souvenirs, des lieux (le cimetière d’Arlington qu’elle arpente, les pieds dans la boue, pour trouver le meilleur emplacement pour la sépulture de JFK), des idées, des gens, le cinéaste s’approche au plus près d’une parfaite icône (« La célébrité ne m’intéresse pas mais je suis devenue une Kennedy ») mais aussi d’une épouse immédiatement consciente, dans la confusion même de son propre traumatisme, de devoir finir l’histoire commencée par son mari de président. Pas question, comme lui suggère un conseiller, de se bâtir une forteresse à Boston et d’oublier le passé. Pourtant Jackie Kennedy avoue: « J’ai perdu le fil entre le réalité et la représentation ». Enfin, dans le rôle-titre, Natalie Portman, en un mot comme en mille, est parfaite!

(France Télévisions)

AMERICAN HONEY  

American HoneyAvec American Honey, son premier film tourné aux Etats-Unis (prix du jury à Cannes 2016), la cinéaste britannique Andrea Arnold tend un miroir pas franchement sympathique au rêve américain. C’est dans un univers de grande précarité qu’évolue la jeune Star, toujours suivie de ses deux petits frère et soeur. Et lorsqu’ils rentrent chez eux, où le frigo est bien vide, c’est pour trouver un type qui n’hésite pas à peloter Star. Et on comprend alors mieux pourquoi, lorsque Star et les petits font la course vers un supermarché, ils se lancent: « Le dernier arrivé est un pédophile! »
Un jour, sur l’immense parking d’un supermarché, Star remarque un gros van d’où sort une bande de garçons et de filles qui lui ressemblent. Avec eux, Jake, un homme à peine plus âgé, qui observe Star… Echange de regards malicieux et de mots taquins. Jake lui propose un boulot. Star se méfie. Jake (Shia LaBeouf) lui fixe un rendez-vous, le lendemain, au petit matin, devant un motel. Comme Star a une folle envie de prendre le large, elle va devoir se débarrasser de Rubin et Kelsey. Mais sa mère, une femme décavée qui danse et boit dans un saloon, ne l’entend pas de cette oreille. Alors Star prend les jambes à son cou.
C’est en lisant en 2007 un article dans le New York Times qu’Andrea Arnold a découvert l’univers de la vente au porte-à-porte. Composées de jeunes gens employés par des sociétés souvent douteuses, ces équipes de démarcheurs vendent des abonnements à des magazines, comme le faisaient les colporteurs d’antan. Fascinée par cette sous-culture, la cinéaste (dont on avait aimé Red Road en 2006 et Fish Tank en 2009) a suivi un de ces groupes, dormant avec eux dans des motels miteux et partageant leur quotidien. Parmi ces jeunes gens, beaucoup quittaient leur foyer pour la première fois. Faire partie d’une telle équipe est, pour eux, plus un mode de vie qu’un véritable travail et les membres de l’équipe sont bien plus que de simples collègues. Ils forment une espèce de famille recomposée passablement foldingue…
Portrait d’une adolescente rebelle et mal dans sa peau (la débutante Sasha Lane,tout à fait épatante) American Honey -titre d’une chanson reprise à tue-tête par les jeunes vendeurs entassés dans leur van- est un grand road-movie (de près de 3h) à travers un Midwest américain déprimant. C’est aussi la course effrénée de jeunes gens paumés qui veulent absolument dévorer la vie et tant pis si c’est à travers un rêve chaotique.

(Diaphana)

L’EMPEREUR DU NORD  

Empereur NordQuand Robert Aldrich réunit deux sacrés pointures du cinéma américain! En 1967, le réalisateur de Vera Cruz (1954), En quatrième vitesse (1955), Attack (1956) avait déjà offert deux beaux rôles à Lee Marvin et Ernest Borgnine en tête d’affiche des Douze salopards. Par ailleurs, les deux comédiens avaient déjà joué ensemble en 1955 dans Un homme est passé de John Sturges et Les inconnus dans la ville de Richard Fleischer. Ils se retrouvaient donc, en 1973, dans L’empereur du Nord pour un formidable affrontement sur fond de Grande dépression…
A l’automne 1933, la crise économique est à son apogée aux États-Unis, plongeant des millions d’hommes et de femmes dans la misère la plus totale. Des vagabonds arpentent le pays à la recherche d’un emploi ou d’une simple soupe. Les uns se lancent dans le gangstérisme, d’autres -les trimardeurs- errent le long des voies ferrées, tentant d’échapper aux contrôleurs pour voyager illégalement et gratuitement à bord des trains.
Dans l’Oregon, le train le plus convoité est celui de la ligne 19 mais la belle locomotive et ses wagons de marchandises sont gardés par Shack, une brute sanguinaire et sadique. Le contrôleur et Cracker, son aide, n’hésitent pas à employer la violence et exterminent sauvagement tous ceux qui osent monter dans le convoi. Shack est célèbre pour sa férocité dans toute la communauté des trimardeurs…
Face à Shack, les trimardeurs ont leur figure de légende en la personne de Numéro 1. Pas franchement admirateurs du sauvage contrôleur, les cheminots veulent bien parier que le vagabond rendra un jour, la monnaie de sa pièce en Shack en devenant le « Roi du rail ».
Dans ce projet primitivement destiné à Sam Peckinpah, Robert Aldrich, dans les beaux paysages de l’Oregon, donne toute sa mesure en multipliant les péripéties (parfois amusantes comme lorsque les trimardeurs volent des vêtements lors d’un baptême dans une rivière) et les scènes d’action. Sous le regard de Cigarette, jeune trimardeur vantard (le débutant Keith Carradine), Shack et Numéro 1 s’affrontent sans cesse, le premier protégeant frénétiquement son train, le second se faisant un point d’honneur d’y voyager… De quoi permettre à Aldrich des moments de bravoure, notamment lorsque Shack tente de déloger Numéro 1 et Cigarette, accrochés sous un wagon, en leur lançant un lourd gourdin en métal accroché à une chaîne…
Dans un long combat sanguinaire qui raconte aussi les rêves perdus d’une Amérique de parias, Ernest Borgnine et Lee Marvin composent deux remarquables figures obsessionnelles. Shack (Borgnine) est une brute sauvage et Numéro 1 (Marvin), un vagabond de peu de mots qui a beaucoup vécu et s’est forgé une « philosophie » de vie qui l’amènera à punir Cigarette, indigne du fameux train…
Outre L’empereur du Nord présenté dans une belle version restaurée et accompagné, en supplément, d’un entretien avec le scénariste Christopher Knopf, le coffret comprend également, sous la plume de Doug Headline, un livret exclusif (86 pages) illustré de rares photos d’archives sur ce film tourné sur la ligne de chemin de fer, aujourd’hui disparue, où Buster Keaton mit en scène son Mécano de la Général en 1927.

(Wild Side)

COFFRET LINO BROCKA  

Manille + InsiangNé en avril 1939 dans la province de Sorgoson aux Philippines, Lino Brocka, après ses études universitaires, se convertit à la religion mormonne en réaction au catholicisme de son pays et passe deux ans, en tant que missionnaire, dans une colonie de lépreux à Hawaii. De retour dans son pays, il participe à des spectacles d’une compagnie théâtrale où il monte Tennessee Williams ou Sartre. A l’orée des années 1970, il commence à tourner des films à petit budget avant de créer sa propre société de production, Cinémanila. Les films de Brocka s’adressent, pour l’essentiel, à un public populaire. Toutefois, d’autres, marqués par des préoccupations sociales et politiques, apparaissent plus ambitieux. Cette alternance, délibérée, s’explique pour le réalisateur, par sa volonté de développer un grand public philippin et d’élever le niveau du cinéma local…
Dans une filmographie qui comprendra une soixantaine d’oeuvres (Lino Brocka se tue en 1991 dans un accident de voiture à Manille), des oeuvres comme Manille (1975) ou Insiang (1976) vont le faire connaître en Europe. On retrouve ces deux films, dans de belles versions restaurées, dans un coffret qui comprend aussi Retour à Manille: le cinéma philippin, le documentaire réalisé en 2010 par le critique Hubert Niogret, passionnante plongée au coeur d’un pan méconnu du 7e art auquel Lino Brocka et plus récemment Brillante Mendoza, ont apporté une reconnaissance internationale. Dans les suppléments des films, on entend aussi Pierre Rissient, l’un des meilleurs découvreurs des cinématographies d’Asie du Sud-est, raconter sa rencontre avec le cinéaste et ses films…
Depuis quelques mois, Julio, 21 ans, a quitté son village de pêcheurs pour Manille où il espère retrouver sa fiancée Ligaya… Avec Manille, Brocka, tel un Dante philippin, signe une descente aux enfers. Julio a tout laissé derrière lui. A court d’argent, il se fait embaucher comme ouvrier sur un chantier. Bientôt, il va découvrir, entre prostitution, corruption et pauvreté extrême, l’univers du sous-prolétariat à Manille. De son côté, Ligaya (incarnée par la belle Hilda Koronel) a été enlevée à sa famille par une vieille maquerelle sous le fallacieux prétexte de lui faire suivre des études, en fait vendue au prix fort à un commerçant chinois.
Avec Insiang, magnifique mélodrame social, Lino Brocka s’installe dans un bidonville de Manille (le film a été tourné avec des acteurs professionnels dans un vrai bidonville) où vit la frange la plus pauvre de la population. Dans une habitation étriquée, la tyrannique Tonya malmène sa fille Insiang tout comme la famille du père, parti du domicile conjugal avec sa maîtresse. Insiang se démène comme elle peut pour survivre dans un environnement où chômage et alcoolisme font partie intégrante du quotidien. Un jour, Tonya chasse sa belle-famille de chez elle et ramène à la place son nouvel amant, Dado, un caïd du quartier en âge d’être son film. Très vite, Dado va tomber sous le charme de sa nouvelle « belle-fille ». D’abord victime, Insiang va peu à peu organiser une implacable vengeance contre ceux qui l’ont humiliée… Premier film philippin sélectionné au Festival de Cannes (c’était en 1978 à la Quinzaine des réalisateurs), Insiang est une oeuvre magnifique et cruelle qui prend aux tripes. Avec son visage à la fois grave et angélique, la belle Hilda Koronel est une formidable Insiang prise entre la violence du bidonville et la puissante sensualité d’un trio tragique…

(Carlotta)