Chouquette, l’ouvrière et la veuve  

Diane (Michèle Laroque) et Chouquette (Sabine Azéma). DR

Diane (Michèle Laroque)
et Chouquette (Sabine Azéma). DR

EXISTENCE.- Tous les ans, depuis trois années, dans sa magnifique propriété de Bretagne, Chouquette organise une grande fête-surprise pour l’anniversaire de Gepetto, son mari. Mais personne ne répond jamais à son invitation, surtout pas Gepetto, toujours marié mais parti ailleurs. Du coup, les feux de Bengale crépitent dans le vide, autour de plats auxquels, évidemment, personne ne touche. Alors Chouquette téléphone. A Gepetto bien sûr mais aussi à sa fille, partie « dans la jungle pour sauver le monde ». Mais on comprend vite que Chouquette parle à des… répondeurs. Pourtant, cette fois-là, on sonne à la porte. C’est Diane, venue de Paris, qui va vite s’apercevoir qu’elle est la seule à avoir répondu à l’invitation. Les deux femmes qui ne s’apprécient que très peu (on découvrira que Diane fut la maîtresse de Gepetto) vont être rejointes par Lucas, le petit-fils de Chouquette, en rupture de colonie de vacances…

Lucas (Antonin Brunelle-Remy) et Chouquette. DR

Lucas (Antonin Brunelle-Remy) et Chouquette. DR

Avec Chouquette (France – 1h23. Dans les salles le 2 août), le producteur Patrick Godeau (il a produit Chabrol ou le prochain film d’Amalric consacré à Barbara) passe, pour la première fois derrière la caméra en adaptant le roman éponyme d’Emilie Frèche. Dans de somptueux paysages de Bretagne (on reconnaît le golfe du Morbihan), Godeau réussit le portrait tendre, grinçant mais surtout émouvant d’une femme de la soixantaine qui n’a aucune envie d’être une mamie. Chouquette fait ainsi mine de s’abstraire du monde, buvant de la vodka et s’occupant aussi bien de son luxuriant jardin que de Fuck, son… otarie. L’arrivée conjointe de Diane et de Lucas vont amener Chouquette à se confronter à une réalité qui l’attriste et l’apeure… Parce que Lucas, qui sait tout sur la fin du monde, les trous noirs ou le big freeze, lui lance: « Je voudrais que tu sois morte ». Parce que Diane est aussi venue en Bretagne pour s’occuper de Jacqueline, sa vieille mère narcoleptique. En s’appuyant sur de belles chansons nostalgiques américaines de Dean Martin (dont le beau When You’re Smilling) mais aussi sur Black Trombone de Gainsbourg ou une cantate d’Erik Satie, le cinéaste distille, à travers un road-movie breton, entre terre et mer, une réflexion grave mais jamais dépourvue d’humour tendre, sur l’âge, la vieillesse et la mort. Le futé Lucas, si disert sur l’extinction de l’univers, renvoie Chouquette et Diane à la brièveté de l’existence et à l’urgence de goûter la vie. Au côté d’une Michèle Laroque qui donne une jolie épaisseur à Diane, Sabine Azéma, l’égérie de Resnais, crinière rouge et manteau orange, apporte une profonde humanité à cette « cinglée » de Chouquette, pleine de fêlures et de failles, qui voit doucement le petit nuage noir au-dessus de sa tête faire place à la lumière…

Aglaé (India Hair) veut garder son boulot. DR

Aglaé (India Hair) veut garder son boulot. DR

VOYAGE.- « Y font des cartes d’anniversaire qui chantent. Y pourraient faire des boîtes de médicament qui parlent… » Voilà qui donne le ton de Crash Test Aglaé (France – 1h25. Dans les salles le 2 août), road-movie burlesque autour des aventures d’Aglaé, jeune ouvrière employée au laboratoire des tests de crash dans une usine automobile. Lorsque, ce jour-là, Aglaé arrive, en retard, à son travail, elle apprend par ses collègues Liette (Julie Depardieu) et Marcelle (Yolande Moreau) que l’usine va fermer et que l’activité est délocalisée en Inde. A la DRH, on propose un reclassement à Aglaé mais celle-ci préfère conserver son job et se dit prête à partir travailler en Inde. Une envie qui repose sans doute sur son côté tête de mule mais aussi sur son goût pour le cricket, sport qu’elle pratique avec application… Cette décision va alors entraîner Aglaé dans une suite d’aventures plus loufoques les unes que les autres.

Liette (Julie Depardieu) et Marcelle (Yolande Moreau). DR

Liette (Julie Depardieu)
et Marcelle (Yolande Moreau). DR

Avec Crash Test Aglaé, le réalisateur franco-québécois Eric Gravel signe le portrait, à la fois touchant et loufoque, d’une jeune femme bien singulière qui avoue: « N’en faire qu’à sa tête, ça fait du bien ». Même si sa décision de partir va l’entraîner dans une histoire qui manque parfois de tourner mal. Tout au plus, perdra-t-elle une phalange au sortir d’une décharge où on l’a laissée pour morte. Bien sûr, le film, qui manque hélas de rythme, est aussi une satire de l’économie triomphante, des délocalisations et de la mondialisation galopante. Evidemment, en allant vers l’Inde, Aglaé s’avisera sans peine que la mondialisation n’a pas que des versants magnifiques. Sur les routes qui passent par l’Allemagne, la Pologne, le Kazakhstan, Marcelle puis Liette renonceront au voyage. Aglaé, elle, persistera et ira en voiture, en moto, à vélo, à pied vers son objectif… Parfait anti-héros au féminin, Aglaé doit beaucoup de son charme à l’interprétation d’India Hair, une comédienne qui, même dans ses seconds rôles (Camille redouble en 2012, Brèves de comptoir en 2014, L’astragale en 2015) , se fait toujours remarquer par un jeu détaché et pénétrant. Ici, elle est en tête d’affiche et elle offre à son Aglaé, une jolie poésie têtue…

Rachel Weisz incarne une veuve intrigante. DR

Rachel Weisz incarne une veuve intrigante. DR

DESIRS.- Est-elle coupable? Est-elle innocente? C’est tout l’enjeu de My cousin Rachel (Grande-Bretagne – 1h46. Dans les salles le 26 juillet), joli film d’époque et belle variation sur la jalousie et le désir. Dans l’Angleterre du début du XIXe siècle, Philip Ashley, jeune noble anglais, apprend la mort mystérieuse en Italie de son cousin cinquantenaire Ambroise. Anéanti par la disparition de celui qu’il considérait comme son mentor, Philip découvre qu’Ambroise a succombé peu après son mariage secret avec une jeune veuve prénommée Rachel. Pour Philip, torturé par un souci de vengeance, découvrir les véritables raisons de la mort de son cousin devient carrément une obsession. D’autant plus qu’il a reçu une lettre de son cousin lui disant qu’il soupçonne sa femme -« Rachel, mon tourment »- de l’empoisonner…

Philip Ashley (Sam Claflin) et Rachel (Rachel Weisz). DR

Philip Ashley (Sam Claflin)
et Rachel (Rachel Weisz). DR

L’existence du jeune noble va pourtant basculer lorsque Rachel débarque en Angleterre. Car la visite de la veuve d’Ambroise le bouleverse profondément. Cette Rachel qu’il s’apprêtait à haïr de toutes ses forces, lui apparaît comme une femme fascinante à laquelle Philip ouvre d’emblée sa demeure. Avec My cousine Rachel, le cinéaste sud-africain Roger Michell adapte un roman de Daphné du Maurier paru en 1951. Comme avant lui, Alfred Hitchcock avec Rebecca (1940), Michell puise chez la romancière britannique la matière d’un troublant portrait de femme. Car, face à un Philip de plus en plus en perdition dans son attirance, Rachel tire toutes les ficelles. Vénéneuse mante religieuse longtemps vêtue de noir, elle attire et repousse un homme transi de désirs. Et désormais prêt à tout, y compris à faire fi de sa fortune, face à une femme qui joue avec habileté de ses sens en pamoison… Auteur de Coup de foudre à Notting Hill (1999) ou de Week-end royal (2012), Michell signe, ici, une oeuvre sombre qui s’appuie sur des intérieurs opulents et des extérieurs de belle campagne anglaise pour distiller les arcanes d’un drame inexorable placé sous le signe de la passion et de la… fortune. Vue récemment dans Le procès du siècle (2016) et bientôt à l’affiche des nouveaux films de Yorgos Lanthimos (The Favourite) et Olivier Assayas (Idol’s Eye), la Britannique Rachel Weisz incarne, avec une grâce inquiétante, une femme impulsive et manipulatrice, mystérieuse et passionnée…

Valérian, Laureline, héros d’un space-opera atone  

Valerian (Dane DeHaan) au Glam Club. DR

Valerian (Dane DeHaan) au Glam Club. DR

Luc Besson est un homme heureux. Pas encore parce que son nouvel opus cartonne sur les écrans français. Cela, on le saura un peu plus tard… Mais parce qu’en tant qu’artiste, il a le bonheur de pouvoir mener à bien des projets qui lui tiennent à coeur. Si on a bien compris, Valérian est un rêve d’enfant. Le héros de Christin et Mézières (avec lequel Besson avait déjà travaillé sur Le cinquième élément) a donc bercé, dans les pages du magazine Pilote, au cours des années 70, les jeunes années du petit Luc. Et quand on dit le héros, il faut évidemment dire les héros. Car, comme d’autres certainement en même temps que lui, le gamin de 10 ans est tombé amoureux du sergent Laureline, une belle dure-à-cuire. Les exégètes de l’oeuvre bessonienne observent d’ailleurs que Laureline est la matrice des héroïnes de Besson. Qu’il s’agisse de Nikita, de Leeloo (Le cinquième élément) ou de la Lucy incarnée par Scarlett Johansson…

Et voilà donc que le môme devenu grand mais qui semble avoir gardé ses émerveillements de jeunesse, met en scène ce Valérian et la cité des mille planètes qui se présente déjà, avec un budget de quelque 197 millions d’euros, comme la production la plus chère de tous les temps dans le cinéma français. Soyons honnêtes, l’argent dépensé par Besson se voit sur l’écran. C’est déjà ça. Et si on veut s’en tenir aux chiffres, on est vite dans la surenchère: plus de 6000 dessins pour le storyboard, 2547 plans avec effets visuels, 2206 personnes impliquées dans le tournage (dont 115 acteurs et 552 figurants), 100 jours de tournage sur sept plateaux de la Cité du cinéma, 200 espèces d’aliens et de créatures créées pour le film. On en passe…

Alpha, une cité menacée par une force obscure. DR

Alpha, une cité menacée par une force obscure. DR

Sur une plage idyllique et sous une lumière radieuse, des personnages androgynes, nacrés et filiformes à la langue incompréhensible mais gazouillante vivent en parfaite harmonie avec la nature. Mais soudain, le ciel s’obscurcit. D’immenses engins spatiaux s’abattent de toutes parts. Pour les Pearls de la planète Mül, c’est le début de la fin. Et c’est là que le major Valérian se réveille… Cauchemar? Mauvais rêve? Vision prémonitoire?

C’est alors le moment de faire la connaissance de Valérian et de Laureline. Tous deux font partie des agents d’élite du SST, le Service spatio-temporel chargé de maintenir l’ordre terrien dans l’univers. Pour être des fonctionnaires du gouvernement, ces deux-là ne se comportent pas moins comme des gamins. Véritable cavaleur, Valérian considère cependant Laureline comme la femme de sa vie et va enfin lui demander de l’épouser. Pour cela, estime Laureline, il faudra d’abord que son soupirant purge sa play-list de conquêtes. Mais, avant de convoler, ils devront affronter bien des dangers et partir en mission sur l’extraordinaire cité intergalactique Alpha, une métropole en constante expansion où des espèces venues de l’univers tout entier ont convergé au fil des siècles pour partager leurs connaissances, leur savoir-faire et leur culture. Mais un mystère se cache au coeur d’Alpha, une force obscure qui menace l’existence paisible de la Cité des Mille Planètes.

Dans les profondeurs de la mer de Galata. DR

Dans les profondeurs de la mer de Galata. DR

C’est lorsque Besson, invité sur le plateau d’Avatar (2009) par James Cameron, a découvert l’arsenal des nouvelles technologies au service de la science-fiction, qu’il a compris qu’il pourrait enfin réaliser un rêve de cinéma qui s’appuie sur la série de bandes dessinées imaginées par Pierre Christin et Jean-Claude Mézières (c’est précisément l’album Les ambassadeurs des Ombres qui sert de base au film) et publiées pour la première fois en 1967. C’était il y a cinquante ans!

C’est donc avec une réelle curiosité qu’on est allé se promener sur Alpha… Et la première sortie du côté du gigantesque Big Market, où il s’agit de retrouver un très précieux transmutteur (en l’occurrence, une mignonne bestiole orange bourrée d’énergie), ne manque pas de charme, ni d’efficacité. Bientôt, il faudra à Valérian batailler ferme dans le bazar pour sauver sa peau. « On est censés faire quoi? » demande Valerian. « Courir! » ordonne Laureline. Le problème, c’est qu’assez rapidement, on va se lasser de la répétition des séquences qui s’enchaînent tandis que les deux policiers du 28e siècle tentent de débrouiller une enquête qui se dérobe sous l’emprise de félons de haut niveau… Bien sûr, Bob le pirate (Alain Chabat) est marrant dans sa pêche en eaux profondes à la recherche d’une méduse capable de raviver les souvenirs et Besson s’est fendu d’une longue séquence où, du côté de Paradise Alley, Valerian fond devant Bubble, la danseuse vedette du Glam Club (la chanteuse Rihanna). Championne de pole dance, la belle lui offre un catalogue de la séduction, tour à tour en meneuse de revue façon Cabaret, en écolière, en infirmière, en catwoman ou en blond avatar marilyien. Mais Bubble (sous les masques, elle est une visqueuse créature) est aussi bonne fille. A Valérian, elle conseille de montrer ses fragilités afin de conquérir Laureline…

Valerian (Dane DeHaan) et Laureline (Cara Delevingne). DR

Valerian (Dane DeHaan) et Laureline (Cara Delevingne). DR

Si Besson s’applique à se concentrer sur l’action et évite de se faire plaisir en montrant combien ses aliens sont réussis, son space-opera nous laisse quand même, in fine, sur notre faim. Il y a de l’humour, des références (on songe parfois à Star Wars, à Ghost in a Shell ou à Blade Runner avec le clin d’oeil au « replicant » Rutger Hauer), des répliques (« Faites la paix avec votre passé ou vous n’aurez pas d’avenir » et l’incontournable « T’as de beaux yeux, tu sais »), des amis de Besson venus faire coucou (les réalisateurs Xavier Giannoli, Louis Leterrier, Eric Rochant, Gérard Krawczyk, Mathieu Kassovitz, Benoît Jacquot), un couple de jeunes stars, Dane DeHaan, vu naguère dans A Cure for Life et la mannequin britannique aux yeux cernés Cara Delevingne qui obtient, avec Laureline, son plus gros rôle au cinéma… Mais, au total, l’ensemble, malgré les moyens imposants mis en oeuvre, n’arrive pas à nous enthousiasmer. Dommage.

VALERIAN ET LA CITE DES MILLE PLANETES Science-fiction (France – 2h17) de Luc Besson avec Cara Delevingne, Dane DeHaan, Clive Owen, Rihanna, Ethian Hawke, Herbie Hancock, Kris Wu, Sam Spruell, Alain Chabat, Rutger Hauer, Peter Hudson, Ola Rapace. Dans les salles le 26 juillet.

La mitraille, la peur et les braves de Dunkerque  

La peur et l'attente sur la plage de Dunkerque. DR

La peur et l’attente sur la plage de Dunkerque. DR

Depuis que le cinéma existe, il n’a jamais été avare en films de guerre. Sans doute aussi parce que le 20e siècle ne s’est pas privé de conflits et de casse-pipe qui, comme le chantait Brassens, furent longs et massacrants. Avec Dunkerque, le Britannique Christopher Nolan n’évoque pas une page glorieuse de la Seconde Guerre mondiale. En mai 1940, les troupes alliées sont mises à mal par le Blitzkrieg engagée par l’armée allemande lors de la bataille de France. Tandis que la Wehrmacht avance, les armées britannique et française battent en retraite vers le nord de la France. Les autorités militaires britanniques décident alors de l’opération Dynamo, en l’occurrence, du 26 mai au 4 juin 1940, l’évacuation unilatérale du territoire français du Corps expéditionnaire britannique. Des milliers de soldats anglais vont se retrouver sur les plages de Dunkerque, attendant d’embarquer pour rentrer au pays, un pays dont ils pourraient presque voir les côtes ou les falaises…

C’est dans les rues de Dunkerque que s’ouvre cette formidable odyssée guerrière. Tommy, un soldat au visage de gamin, avance doucement tandis que pleuvent des tracts de l’armée allemande: « Vous êtes cernés! Rendez vous! Survivez! » Tommy ramasse quelques feuillets parce qu’il a… une envie pressante. Son fusil enrayé à la main, il erre en quête d’eau ou d’un mégot de cigarette. Mais des tirs de mitrailleuse ne lui en laissent pas le loisir. Autour de lui, des soldats tombent, fauchés par la mitraille. A l’abri de sacs de sable, des soldats français manquent d’ouvrir le feu sur le jeune Anglais… Au coin d’une ruelle, Tommy débouche sur la plage. Le ciel est bleu, la mer aussi. Et immense. Au loin, des rangées d’uniformes s’allongent face à la Manche… Sans presque un mot, cette séquence d’ouverture donne le ton de Dunkerque. Christopher Nolan a choisi de se placer au plus près des soldats pour constamment saisir la peur omniprésente, la fatigue, la soif, l’espoir presque désespéré d’en réchapper.

Fionn Whitebread incarne le jeune Tommy. DR

Fionn Whitebread incarne le jeune Tommy. DR

Pour immerger complètement le spectateur dans cette épopée tragique, Nolan a choisi trois points de vue, clairement désignés: la jetée, la mer, les airs. C’est là que l’action va se passer. Comme un fil rouge, le jeune soldat à gueule d’ange sera là… Transportant, avec un autre soldat paumé, un blessé sur un brancard, il tente de monter à bord d’un destroyer en partance. Mais on le fera descendre. Qu’importe, il se cache dans la structure de la jetée… Plus tard, attendant que la marée monte, il tentera de partir vers l’Angleterre à bord d’un rafiot échoué sur la plage…

Du côté des airs, Dunkerque s’attache à l’aventure d’une poignée de valeureux pilotes de la RAF qui, aux commandes de leur Spitfire, combattent les redoutables Stukas qui mitraillent les soldats anglais sur la plage tout en s’appliquant à mettre hors d’état de nuire les bombardiers de la Luftwaffe qui envoient par le fond des destroyers lourdement chargés de militaires… Enfin, Dunkerque met aussi largement en exergue le rôle déterminant tenu par les little ships. Partie d’Angleterre, un noria de bateaux de pêche, de caboteurs, de navires de plaisance se dirigea vers Dunkerque pour recueillir les soldats et les ramener vers la mère-patrie. Propriétaire du Moonstone, joli bateau en bois, Mister Dawson n’est pas un grand bavard. Il sait simplement qu’il a une mission à accomplir et il est déterminé à la mener à bien malgré tous les dangers.

Mark Rylance est Dawson, un héros anonyme de la flotille des little ships. DR

Mark Rylance est Dawson, un héros anonyme
de la flotille des little ships. DR

Projet que Nolan avait envie de mettre en scène depuis longtemps déjà, Dunkerque a tout d’une superproduction hollywoodienne. Un budget de 200 millions de dollars, des acteurs connus (Kenneth Branagh en commander de la Navy, Tom Hardy en pilote de la RAF, Cillian Murphy en trouffion traumatisé, Mark Rylance dans la peau de Dawson), un tournage imposant réunissant des milliers de figurants sur les plages françaises, à Dunkerque même, une réalisation en 70mm Imax et en Super Panavision 65mm pour offrir une image de grande qualité et proposer une projection spectaculaire sur grand écran. Cela dit, peu de salles sont équipées pour ces formats. Il n’en reste pas moins que, même en 35mm, Dunkerque est une oeuvre remarquable. Cela tient au fait que le cinéaste, connu pour son travail sur le fantastique (Memento ou la trilogie Batman)  ou la science-fiction (Inception et Interstellar) s’est éloigné des standards du film historique. Son Dunkirk (en v.o.) est un survival doublé d’un film de suspense. La seule question qui importe pour Nolan est de savoir s’ils vont s’en sortir! Ou si les soldats vont périr sous les bombes allemandes, être écrasés par un destroyer en perdition, se noyer dans une cale frappée par une torpille ou mourir brûlés par le gasoil en feu à la surface de la mer…

Pendant une petite heure cinquante, l’intensité ne se relâche à aucun moment. L’aventure -au demeurant peu sanglante et c’est très bien- est simplement palpitante. La menace est partout et, hormis les dangereux points noirs dans le ciel que constituent les Stukas, l’ennemi est toujours invisible. Dunkerque est un film qui tient le spectateur en haleine comme s’il était lui-même en attente sur la jetée, aux commandes d’un Spitfire ou à bord d’une coquille de noix tentant de revenir au pays…

James D'Arcy et Kenneth Branagh, des officiers courageux. DR

James D’Arcy et Kenneth Branagh,
des officiers courageux. DR

Pour l’Histoire, Dunkerque rappelle que les autorités militaires britanniques pensaient pouvoir extirper 30 à 45.000 soldats anglais du piège dunkerquois. Ce sont finalement 338.226 hommes (dont, quand même, 123.095 soldats français) qui ont pu rejoindre la blanche Albion. Mieux, alors que l’opération Dynamo a bien des allures de « colossale défaite », les rescapés ont été accueillis, sur les quais ou dans les gares, comme des vainqueurs et non comme des vaincus. Au vieil homme qui lui tend une couverture, un soldat glisse: « On a juste essayer de survivre » et celui-ci de répondre: « C’est bien assez ». Churchill modérera les ardeurs en notant que « les guerres ne se gagnent pas avec des évacuations, si héroïques soient-elles ». Il n’en reste pas moins qu’en 1940, le « miracle de Dunkerque » galvanisa l’Angleterre dans sa détermination à défendre son île contre le Reich hitlérien.

Rejoignant les must du film de guerre que sont, notamment, Apocalypse now (1979), Les sentiers de la gloire (1957), Il faut sauver le soldat Ryan (1998), A l’ouest, rien de nouveau (1930), Capitaine Conan (1996), Démineurs (2009) ou La 317e section (1965), Dunkerque est un très grand film à voir sans délai. Figé dans l’attente sur la plage ou plongé dans l’eau de mer, on partage complètement la trouille des pauvres héros de mai 1940.

DUNKERQUE Drame historique (Grande-Bretagne – 1h46) de Christopher Nolan avec Fionn Whitebread, Mark Rylance, Kenneth Branagh, Tom Hardy, Barry Keoghan, Jack Lowden, James D’Arcy, Cillian Murphy, Anerin Barnard, Damien Bonnard. Dans les salles le 19 juillet.

Le flic, les pompiers, le laitier, la rebelle et le voile intégral  

Le Caire confidentiel: une chanteuse connue a été assassinée. DR

Le Caire confidentiel: une chanteuse connue
a été assassinée. DR

CORRUPTION.- Patrouillant dans les rues du Caire, l’inspecteur Nourredine Mostafa est plus préoccupé par le fait de récupérer de gros bakchich que par la sécurité de la capitale égyptienne… Une nuit, pourtant, le policier est appelé sur les lieux d’un crime. Dans une chambre du luxueux Nile Hilton, on a trouvé le corps d’une jeune femme. Rapidement, il s’avère que la victime est une chanteuse connue. Et que son amant est à la fois député et un important chef d’entreprise proche du gouvernement Moubarak. Mais est-ce bien lui l’assassin? Du côté des autorités de la police, on est prêt à boucler le dossier et le procureur parle même de suicide. Avec Le Caire confidentiel (Egypte – 1h50. Dans les salles le 5 juillet), le cinéaste égyptien Tarik Saleh brosse à la fois le double portrait d’une ville et d’un flic qui, enfin, ouvre les yeux. Nourredine est un taiseux meurtri par la mort de sa femme, un solitaire qui n’a pas d’états d’âme quand il s’agit de prendre partout des pots-de-vin. Fares Fares, comédien libano-suédois vu dans la série Les enquêtes du département V ou dans La communauté (2017) de Tomas Vinterberg, lui a apporte une sombre densité. Devant le grand enfumage organisé par ses pairs et la sécurité d’Etat autour du meurtre de la belle Lalena, Nourredine, opportunément promu colonel, décide de mener l’enquête jusqu’à son terme. Et il met alors le doigt dans un engrenage redoutable ou le chantage est permanent…

Nourredine Mostafa (Fares Fares) mène l'enquête. DR

Nourredine Mostafa (Fares Fares)
mène l’enquête. DR

Trois jours avant le tournage, les services de sécurité égyptiens ont fermé le plateau. Dévasté, Saleh a été contraint de déménager à Casablanca. Mais le cinéma demeure une belle illusion et on a toujours l’impression (renforcé par des plans d’ensemble sur le Nil ou la tour du Caire) d’être au coeur de la grouillante capitale d’Egypte. Une cité de tous les dangers, ravagée par une corruption galopante et qui s’apprête à vivre, en ce mois de janvier 2011, la révolution qui mettra à terre le régime de Moubarak. A voir!

Les hommes du feu: Roschdy Zem et Emilie Dequenne. DR

Les hommes du feu: Roschdy Zem
et Emilie Dequenne. DR

FEU.- Une sonnerie qui se déclenche, des types qui achèvent d’enfiler leur uniforme en fonçant vers des véhicules rouges, des klaxons deux tons qui résonnent… Avec Les hommes du feu (France – 1h30. Dans les salles le 5 juillet), Pierre Jolivet raconte le quotidien d’un centre de secours d’une petite ville de l’Aude. Le réalisateur de Ma petite entreprise (1999) et de La très très grande entreprise (2008) pourrait presque donner, ici, un documentaire. Il a préféré la fiction en centrant son film sur trois personnages. Roschdy Zem incarne Philippe, le capitaine responsable du centre de secours. Emilie Dequenne est Bénédicte qui arrive dans la troupe pour prendre un poste d’adjoint du capitaine et Michael Abiteboul, sous-officier en poste depuis une dizaine d’années qui supporte mal d’être dirigé par une femme. Autour d’eux, Jolivet va raconter les jours et les nuits d’interventions en tous genres.

Lutter contre les feux de garrigue, une mission périlleuse. DR

Lutter contre les feux de garrigue,
une mission périlleuse. DR

Il évoque l’accident de la route mortel où Bénédicte va faire une boulette qui pourrait lui coûter cher mais aussi la vie privée souvent délicate de ces sapeurs-pompiers dont l’existence est complètement sous-tendue par un service exigeant et dévoreur. Bien sûr, il y a des moments de bonheur comme cet accouchement mené, dans une ambulance, par un pompier novice en la matière, instant vite contrebalancé par l’insoutenable vécu de la mort d’un enfant dans une collision routière. Et puis, comme l’action se déroule dans l’Aude, les sapeurs-pompiers interviennent fréquemment sur des feux de garrigue et de forêt. Le cinéaste illustre alors avec force le travail redoutable des hommes du feu non sans évoquer la fascination pour les flammes. Un pompier ose, en voyant l’incendie, un « C’est beau… » que le capitaine reprend: « Oui… mais de loin ». Cinéaste « social », Jolivet a réussi un film-hommage  solide et prenant.

On the Milky Road: Monica Bellucci et Emir Kusturica. DR

On the Milky Road: Monica Bellucci
et Emir Kusturica. DR

BALKANS.- Depuis 2008 et Maradona, portrait baroque et enthousiaste de la star argentine du football, Emir Kusturica n’avait plus tourné de long-métrage, si l’on excepte une contribution à Words with Gods (2012), film collectif sur la spiritualité. Avec On the Milky Road (Serbie – 2h05. Dans les salles le 12 juillet), il accomplit quelque chose qui ressemble à un retour aux sources! Car on a souvent l’impression de se replonger dans les films qui ont fait la réputation du cinéaste serbe, en l’occurrence Papa est en voyage d’affaires (1985) ou Underground (1995), deux oeuvres qui lui valurent chacune une Palme d’or à Cannes ou encore Le temps des gitans (1988) et Chat noir, chat blanc (1998). Même exubérance, même collision entre la fête et le drame, entre les animaux de basse-cour et une musique enivrante avec, ici, une volonté de faire s’entrechoquer une réalité guerrière et un conte onirique et coloré…

Nevesta et Kosta en fuite... DR

Nevesta et Kosta en fuite… DR

Dans la Yougoslavie de 1990, Kosta, modeste laitier, traverse chaque jour la ligne de front, souvent sous le feu des balles, pour livrer les soldats. Bientôt cette dangereuse routine est bouleversée par sa rencontre avec Nevesta, une belle réfugiée italienne. Kosta (Emir Kusturica lui-même) tombe sous le charme de cette femme mystérieuse et traquée incarnée par Monica Bellucci. Mais justement Kosta doit épouser la volcanique Milena alors que Nevesta est promise à Zaga, le frère de Milena, un « héros humaniste ». Commence alors une aventure totalement rocambolesque et fantaisiste où l’on croise des serpents et des moutons qui traversent un champ de mines, où Kosta et Nevesta fuient en plongeant dans les eaux d’un lac… En tournant beaucoup dans de superbes décors naturels, Kusturica mène son histoire tambour battant. Tellement qu’on finit par décrocher en cours de route…

I am not Madame Bovary: Fan BingBing. DR

I am not Madame Bovary: Fan BingBing. DR

CHINE.- Li Xuelian et son mari Qin Yuhe ont simulé un divorce pour obtenir un second appartement… Mais, six mois plus tard, Qin se marie avec une autre femme. Abandonnée et bafouée, Li se met alors en tête d’obtenir réparation et se lance dans une quête de justice qui va durer des années… Mais la jeune femme n’envisage pas une seconde de baisser les bras devant les terribles pesanteurs de l’administration. Avec I am not Madame Bovary (Chine – 2h18. Dans les salles le 5 juillet), le cinéaste chinois Feng Xiaogang, réputé pour ses comédies noires en prise avec la quotidien de gens ordinaires, adapte Je ne suis pas une garce, un roman de Liu Zhenyun qui pose un regard pessimiste sur la Chine contemporaine… Parce qu’elle refuse d’être une « Pan Jinlian », nom d’un personnage mythologique qui a conspiré avec son amant pour assassiner son mari et qui est utilisé aujourd’hui en Chine pour désigner une femme indigne, infidèle ou débauchée, Li choisit donc de mener une guerre d’usure contre des autorités qui refuse d’annuler son divorce…

Une satire acide de l'administration chinoise. DR

Une satire acide de l’administration chinoise. DR

Outre la dimension très satirique mais aussi douloureuse du propos et les petits portraits savoureux de petits dignitaires du régime qui s’ingénient à botter en touche, ce qui surprend et séduit dans cette chronique, c’est la mise en images. Feng Xiaogang a adopté, ici, un rare cadre circulaire pour créer une distance et recentrer le regard du spectateur sur l’essentiel… Ce cadre en cercle (que le réalisateur abandonne à la fin pour le panoramique) compose des scènes qui ressemblent à des tableaux peints de paysages… Enfin, la comédienne Fan BingBing, star en Chine et membre du jury cannois cette année, porte sur ses épaules le personnage de Li, femme ordinaire en lutte contre l’Etat…

Cherchez la femme: Félix Moati, Camelia Jordana et William Lebghil. DR

Cherchez la femme: Félix Moati, Camelia Jordana et William Lebghil. DR

VOILE.- C’est une belle idée que celle de Sou Abadi pour Cherchez la femme (France – 1h28. Dans les salles le 28 juin), en l’occurrence évoquer la question du voile islamique à travers une comédie doucement grinçante. Armand (Felix Moati) et Leila (Camelia Jordana), étudiants à Sciences Po, forment un charmant jeune couple moderne. Ils projettent de partir à New York pour faire leur stage de fin d’études aux Nations Unies. Mais c’est sans compter sur le retour de Mahmoud, le frère aîné de Leila. Après un long séjour au Yémen, il s’est durement radicalisé. Ainsi il s’oppose absolument à la relation amoureuse de sa soeur et décide de l’éloigner à tout prix d’Armand, quitte à l’enfermer dans l’appartement. Pour s’introduire chez Mahmoud (William Lebghil) et revoir Leila, Armand trouve un sacré subterfuge. Il se glisse sous un voile intégral et devient Schéhérazade. Les beaux yeux de la « belle » derrière le voile vont enflammer les sens d’un Mahmoud déstabilisé par le désir. Plus d’autre solution alors que de faire de Schéhérazade son épouse…

Les parents d'Armand: Anne Alvaro et Miki Manojlovic. DR

Les parents d’Armand: Anne Alvaro
et Miki Manojlovic. DR

Née à Téhéran, Sou Abadi a puisé dans ses souvenirs de jeunesse  lorsqu’elle vivait en Iran sous le régime de la République islamique avec son éducation religieuse obligatoire, ses restrictions vestimentaires et ses brigades des moeurs. Son premier film de fiction (qui possède de vrais beaux moments de comédie, notamment avec les parents d’Armand, réfugiés iraniens militants pour la démocratie) a pris le tour d’une fable réconciliatrice. Où, dit la cinéaste, elle se moque d’abord d’elle-même, puis des communistes, des féministes, des Iraniens, de l’élite intellectuelle et des intégristes. Un film amusant mais pas caricatural qui interroge sur des questions qui préoccupent la société d’aujourd’hui, c’est suffisamment rare pour être signalé! Assurément plus subtil que le récent Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu?, ce Cherchez la femme mérite le détour.

Le fugitif et le vol de la mort  

Ricardo Darin incarne le capitaine Tomas Koblic. DR

Ricardo Darin incarne le capitaine Tomas Koblic. DR

« Ne vous en voulez pas pour un moment de faiblesse qui pourrait arriver à tout le monde… » et, dans cet estaminet perdu au fond de l’Argentine, le grand type au crâne chauve ajoute: « Vous vous cachez comme un hors-la-loi! Vous êtes un soldat de l’armée, bon sang! Vous n’allez pas tout perdre à quelques mois de la retraite pour quelque chose d’aussi bête… » En face de l’ancien officier, aujourd’hui retraité mais mandaté par l’armée pour le ramener dans le « droit chemin », Tomas Koblic reste muet et, plus encore, confondu…

Avec Koblic, s’offre l’opportunité de plonger, à travers un solide thriller, dans le cinéma argentin contemporain. Certes, on connaît, un peu, le cinéma de la pampa à travers des films déjà anciens comme L’histoire officielle (1985) de Luis Puenzo ou plus récents comme Leonora (2008) de Pablo Trapero ou encore Le médecin de famille (2013), également de Luis Puenzo qui évoquait la présence et la traque du nazi Josef Mengelé en Argentine…

C’est dans l’Argentine de 1977 que se déroule l’histoire du capitaine de marine Tomas Koblic. Ancien pilote, le militaire a choisi de disparaître après avoir désobéi à un ordre de l’armée soumise à la dictature du général Videla. Entre 1976 et 1983, la junte militaire a commis de multiples crimes contre l’humanité. On estime que, dans cette période, 30.000 personnes ont « disparu », 15.000 ont été fusillées, 9000 prisonniers politiques ont été incarcérés alors qu’un million et demi d’Argentins ont choisi l’exil… L’une des méthodes d’exécution les plus aberrantes de la junte et de la police consistait à embarquer des prisonniers dans des avions pour les jeter vivants à la mer…

Les images d'un "vol de la mort" hantent Koblic. DR

Les images d’un « vol de la mort » hantent Koblic. DR

Les images atroces de ces « vols de la mort » hantent régulièrement les nuits de Tomas Koblic, parti se cacher dans le sud du pays. Son vieil ami Alberto Tejero l’a accueilli dans la petite ville de Colonia Elena où il s’occupe, avec deux petits avions, d’une entreprise d’épandage. Tomas, surnommé Polaco par son ami, a posé son sac et son fusil à pompe dans le bureau de l’aérodrome de campagne et Alberto l’a prévenu: « Tu devras faire profil bas… » De fait, Velarde, le commissaire local, va vite repérer ce nouvel arrivant et considérer qu’il est forcément suspect. D’autant qu’au bureau de poste où Koblic est allé passer un coup de fil, l’employé a remarqué une carte de militaire dans son portefeuille…

Sebastian Borensztein s’était fait remarquer en 2011 avec El Chino, une comédie grinçante sur la rencontre improbable entre un Chinois ne parlant pas un traître mot d’espagnol et un quincaillier maniaque doublé d’un célibataire grincheux incarné déjà par Ricardo Darin. Le star argentine a lu le scénario de Koblic et a immédiatement accepté de se glisser dans ce personnage perdu au milieu de nulle part, bientôt traqué et toujours sur ses gardes. Dans les grands espaces ruraux, Koblic réunit vite les ingrédients du western: l’homme seul dans l’immensité de la nature, le shérif sans scrupules qui impose abusivement sa loi ou encore la femme déshonorée qui espère qu’un inconnu viendra la sauver…

Nancy (Inma Cuesta) et Koblic (Ricardo Darin). DR

Nancy (Inma Cuesta) et Koblic (Ricardo Darin). DR

Cependant Koblic s’inscrit clairement dans le genre du thriller avec un affrontement entre deux hommes aux valeurs totalement contraires. Contraint au silence pour ne rien révéler de son passé, Koblic incarne une conscience morale vacillante mais puissante. Dans une petite ville mise en coupe réglée et qui représente une métaphore de ce qu’était l’Argentine des années 1976/1983, en l’occurrence un pays sans loi, Koblic va devoir faire face autant à un flic corrompu et dangereux qu’à ses cauchemars et au remords qui le taraude. Parce qu’il a pris les commandes, un soir de juin 1997, d’un avion dans le secteur militaire de l’aéroport de Buenos Aires, Tomas Koblic, coupable de son passé, pense qu’il a perdu toute honorabilité. Et il n’en croit pas ses oreilles lorsque l’ancien capitaine lui parle de « bêtise » à propos des opposants jetés dans le vide…

Sebastian Borensztein a construit, avec Koblic, un solide thriller qui déroule avec précision ses différentes péripéties, dessine rapidement ses personnages secondaires et même la « séquence romantique » de la rencontre entre Koblic et la jolie Nancy, employée de la station service, tient plutôt bien la rampe tant parce que Nancy est gravement maltraitée que parce qu’on sent bien que cette aventure sera sans lendemain. Et quand Koblic, vrai anti-héros, enfile son uniforme pour passer à l’action, le film prend alors une tournure plutôt sauvage…

Oscar Martinez dans le rôle de Valverde. DR

Oscar Martinez dans le rôle de Valverde. DR

Koblic repose aussi sur un bon duo/duel de deux monstres sacrés du 7e art argentin. Oscar Martinez s’offre un beau rôle de composition avec ce Valverde répugnant au propre comme au figuré. Oscar Martinez qui fut le romancier lauréat du prix Nobel dans l’excellent Citoyen d’honneur (2017), est, ici, quasiment méconnaissable avec de fausses dents, un faux ventre et une moumoute atroce. Quant à Ricardo Darin, il joue tout en réserve un Koblic, fugitif silencieux, angoissé et torturé. Darin qui fut le superbe interprète de Dans ses yeux (2009) ou des Nouveaux sauvages (2015), ajoute ici un nouveau personnage fort à sa filmographie… Koblic est un film à découvrir!

KOBLIC Drame (Argentine – 1h32) de Sebastian Borensztein avec Ricardo Darin, Oscar Martinez, Inma Cuesta, Marcos Cartoy Diaz, Marcello Dandrea, Norberto Daniel Munoz. Dans les salles le 5 juillet.

L’homme de pouvoir, la détresse et la vigne  

Laurent Lafitte (Antoine Lecomte) dans "K.O". DR

Laurent Lafitte (Antoine Lecomte) dans « K.O ». DR

Antoine Lecomte est un homme de pouvoir. Sûr de lui, arrogant limite odieux. Il dirige une chaîne de télévision où il est plus craint que respecté… C’est à l’occasion d’un combat de boxe que l’on découvre le personnage au bord du ring, entouré de ses proches collaborateurs et d’une charmante jeune femme. S’il se trompe sur son prénom, il l’accompagnera quand même chez elle au bout de la nuit. Mais Antoine Lecomte sera pris d’un malaise qui lui écrase la poitrine. Derrière lui, on remarque l’affiche du film inachevé d’Henri-Georges Clouzot L’enfer. Un indice? Sans doute. Mais, revenu chez lui, Antoine Lecomte remet vite son costume sombre de type parano, pervers et misogyne lorsqu’il découvre que Solange, sa compagne, écrit un roman où il croit se reconnaître sous des traits très déplaisants…

Avec K.O, Fabrice Gobert signe son second film pour le cinéma après Simon Werner a disparu… (2009) Mais le cinéaste est connu surtout comme créateur et réalisateur (pour 13 des 16 épisodes) des deux saisons de la série Les revenants diffusée sur Canal+ en 2012 et 2015. Si la première partie de K.O (France – 1h55. Dans les salles le 21 juin) est réaliste, on n’est donc pas surpris que Fabrice Gobert emporte la suite vers un fantastique angoissant. La première partie du film plonge le spectateur dans l’univers impitoyable d’une chaîne de télévision. Tout en haut de la pyramide, des hommes de pouvoir qui songent avant tout au bien-être de leurs actionnaires. Tout en bas, les soutiers qui font tourner la machine et s’appliquent à ce que la chaîne fasse la meilleure audience. Entre les deux, les têtes connues, celles que l’on voit à l’écran mais qui ne sont pas mieux loties, malgré leur exposition, que les soutiers. Tout peut s’arrêter très vite pour ces vedettes. Fabrice Gobert et sa co-scénariste Valentine Arnaud connaissent bien ce milieu pour y avoir longtemps travaillé.

Chiara Mastroianni et Laurent Laffite. DR

Chiara Mastroianni et Laurent Laffite. DR

K.O est alors un thriller social rondement mené sur la violence au travail, les rapports de pouvoir (à Dina, son assistante qui souhaiterait progresser dans l’entreprise, Antoine lance: « Ne demandez pas! Obtenez! »), le mépris, l’incapacité pour certains de se mettre à la place de l’autre. « Je n’aimerai pas que vous explosiez en plein vol, Antoine » lui lance son président. De fait, l’homme de pouvoir va complètement perdre les pédales. Sa vie devient un cauchemar qui l’amène dans les geôles d’un commissariat où son arrogance n’a plus lieu d’être… Qu’est-ce qui est « réel » et qu’est-ce qui est de l’ordre du fantasme? Antoine Lecomte a-t-il été victime d’un coup de feu tiré par un animateur qui craint d’être mis au rencart? A moins que son séjour à l’hôpital s’explique par une crise cardiaque…

Si le spectateur a parfois, grâce à des indices, une longueur d’avance sur Antoine Lecomte, il a souvent une longueur de retard sur lui. Et alors, le malheureux spectateur s’y perd sérieusement. Ne lui reste plus qu’à s’accrocher aux basques d’un personnage, lui-même largué, auquel Laurent Laffite, omniprésent à l’image, apporte une solide prestance aussi bien en patron antipathique qu’en épave cabossée devant lequel les portes se referment… Et le sociétaire de la Comédie française est, de plus, bien entouré par Chiara Mastroianni (Solange), Clotilde Hesme, Pio Marmaï ou l’excellente Zita Hanrot découverte dans Fatima (2015)…

Mircea Postelnicu (Toma) et Diana Cavallioti (Ana) dans "Ana mon amour". DR

Mircea Postelnicu (Toma) et Diana Cavallioti (Ana) dans « Ana mon amour ». DR

Le cinéma roumain est plutôt denrée rare sur les écrans français même si on y a fait de fameuses découvertes… Ce fut le cas avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu lauréat en 2007 de la Palme d’or cannoise ou encore avec Baccalauréat du même Mungiu, prix de la mise en scène toujours à Cannes en 2016 où l’on vit aussi Sieranevada de Cristi Puiu. C’est à Berlin que Calin Peter Netzer, lui, s’est imposé à Berlin en 2013 ou l’âpre Mère et fils remporta l’Ours d’or de la Berlinale. Le cinéaste de 42 ans revient avec Ana, mon amour (Roumanie – 2h05. Dans les salles le 21 juin), un drame centré sur un jeune couple… Toma (Mircea Postelnicu) et Ana (Diana Cavallioti) sont étudiants. Dans leur chambre, ils discutent longuement de Nietzsche et de la morale de l’homme esclave tandis qu’à côté, un couple fait bruyamment l’amour. Tout en tripotant le bord de sa robe, Ana ose: « Je crois qu’elle simule! ». A leur tour, Toma et Ana laisseront leurs corps exulter mais la jeune femme se sent très vite oppressée, la respiration haletante… Netzer s’attache alors à filmer le combat de Toma pour comprendre comment l’ineffable, l’inconscient et l’impalpable régissent sa vie. « Je pense que c’est important que vous compreniez pourquoi vous êtes resté avec Ana » dit son psychanalyste. C’est moins le délitement du couple Toma/Ana que l’impossibilité pour eux de construire correctement leur relation qu’observe le cinéaste dans de longs plans-séquences où les amoureux agissent comme des vases communicants, se nourrissant l’un l’autre de leurs propres besoins insatisfaits. Dans tous ses films, Calin Peter Netzer aime à observer, notamment dans des séquences de psychanalyse, ce qui dysfonctionne… Avec Ana mon amour, le dysfonctionnement est long, pénible, douloureux. Et le spectateur a, lui aussi, du mal à se remettre de l’expérience.

Jérémie (François Civil), Jean (Pio Marmaï) et Juliette (Ana Girardot) dans "Ce qui nous lie". DR

Jérémie (François Civil), Jean (Pio Marmaï)
et Juliette (Ana Girardot)
dans « Ce qui nous lie ». DR

Quand on parle du vin, des mots comme alchimie, magie, culture et passion reviennent souvent… On se dit alors qu’il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un cinéaste s’intéresse à un tel sujet… D’autres (Alexander Payne avec Sideways en 2004 et bien sûr Jonathan Nossiter avec son documentaire Mondivono en 2004 également) avant Cédric Klapisch se sont essayés à décrire cet univers. Mais très peu ont tenté d’approcher justement le passage des saisons, le travail de la vigne, ses gestes ancestraux, le moment si particulier des vendanges mais aussi la manière dont un domaine familial fonctionne avec ses hauts et ses bas, ses doutes, ses interrogations jusqu’au meilleur jour pour lancer les vendanges.

Voilà une dizaine d’années, Jean a quitté sa famille et sa Bourgogne natale pour  faire du tour du monde. Aux antipodes, sur une autre terre de vin, il a posé son sac, trouvé une femme et eu un fils. Mais, en apprenant la mort imminente de son père, Jean décide de revenir sur la terre de son enfance. Là, il retrouve sa soeur Juliette et son frère Jérémie. Eux ne sont jamais partis et ont mené -souvent difficilement- la barque du domaine familial…

Jean (Pio Marmaï) au travail dans la vigne. DR

Jean (Pio Marmaï) au travail dans la vigne. DR

Initié aux vins de Bourgogne par son père, le réalisateur de la fameuse trilogie L’auberge espagnole (2002), Les poupées russes (2005) et Casse-tête chinois (2013) ne pouvait sans doute planter sa caméra nulle part ailleurs que vers Puligny-Montrachet, Meursault et Pommard où se trouvent d’ailleurs les deux cerisiers qui, au coeur des vignes, scandent le passage du temps et le cycle des saisons. Sous la forme d’une chronique qui prend son temps mais qui est aussi précise (Jean-Marc Roulot, vigneron et… acteur, y est pour quelque chose) Ce qui nous lie (France – 1h53. Dans les salles le 14 juin) se concentre sur trois jeunes adultes qui vont devoir assumer la transmission familiale. Pio Marmaï, décidément incontournable (il est aussi dans K.O ci)dessus), semble sortir de l’Auberge espagnole ou plus probablement tant il paraît appartenir à la galerie des personnages chers à Klapisch. Son Jean est à la fois fort et torturé alors que son jeune frère Jérémie (François Civil) subit plutôt les choses de la vie, embourbé qu’il est dans sa relation difficile avec un beau-père, grand propriétaire terrien, qui a des vues sur le domaine de la fratrie. Et puis, il y a Juliette, une fille dans un monde d’hommes mais qui s’impose pourtant par sa forte personnalité et par sa connaissance du métier. Ana Girardot lui apporte une grâce et une force bienvenues. Premier film où Klapsich filme aussi intensément la nature, Ce qui nous lie est un film d’amitié, de famille, de convivialité. Un film de mystère aussi comme dans cette scène où Juliette, Jean et Jérémie goûtent un vin en parlant des efforts, de la pensée et de la vie contenus dans leurs verres. Comme si lorsqu’on met du vin en bouteille, on y met aussi de l’humain…

L’écrivain et le beau fantôme du passé  

Max Zorn (Stellan Skarsgard) et Rebecca Epstein (Nina Hoss). DR

Max Zorn (Stellan Skarsgard)
et Rebecca Epstein (Nina Hoss). DR

Un homme parle… Face à la caméra, il évoque son père qui enseignait la philosophie et surtout la lisait pour le plaisir. Et puis, il s’arrête sur ce qui importe plus que tout. Il dit « les choses qu’on a faites et qu’on regrette. Les choses qu’on n’a pas faites et qu’on regrette aussi ». Et puis la caméra se déplace et on voit que l’homme -un écrivain nommé Max Zorn- donne une lecture. Et l’on comprend que les souvenirs de l’écrivain concernent deux femmes : « L’un à qui j’ai fait du mal et l’autre à qui j’ai manqué ».

Avec Retour à Montauk, Volker Schlöndorff donne corps à un projet qu’il caresse depuis plus de cinq-six années mais auquel il n’arrivait pas à s’atteler car trop autobiographique, bien trop essayiste… De fait, l’histoire écrite par l’écrivain zurichois Max Frisch (1911-1991) était bien autobiographique. Alors qu’il est marié, Max Frisch fait, en 1974, la rencontre de l’Américaine Alice Locke-Carey. Dans Montauk, paru en 1975, Frisch décrit le week-end passé avec Alice à Montauk, lieu situé sur la pointe est de Long Island. L’écrivain suisse rencontrera à nouveau l’Américaine en 1980 et ils vivront ensemble jusqu’en 1984.

« Quiconque jette un regard en arrière sur sa vie a le sentiment que c’est un roman » a écrit Max Frisch. C’est en revenant régulièrement sur le projet et en travaillant avec l’écrivain Colm Toibin que Schlöndorff a pu faire de Retour à Montauk un travail indépendant et personnel. Où le cinéaste comme Toibin ont intégré des expériences de leurs propres vies…

Clara (Susanne Wolff) et Max Zorn. DR

Clara (Susanne Wolff) et Max Zorn. DR

Il y a un amour dans la vie, qu’on n’oublie jamais, peu importe à quel point on essaie. Max Zorn arrive à New York pour promouvoir son dernier roman. Sa jeune femme Clara l’a précédé de quelques mois pour contribuer à la parution du livre aux Etats-Unis. A New York, l’attend aussi Lindsey, l’attachée de presse chargée de gérer l’emploi du temps de l’écrivain entre lectures, rencontres et multiples interviews, y compris sur des chaînes de télévision où Zorn, interpellé sur l’Europe, aura l’occasion de préciser : « Avant d’être une économie, l’Europe est une culture ». Dans son dernier roman dont il est donc venu faire la promotion new-yorkaise, Zorn raconte l’échec d’une passion dans cette ville, dix-sept ans plutôt. Presque par hasard mais le hasard fait bien les choses, Max va tout mettre en œuvre pour revoir Rebecca Epstein, la femme en question. Si Rebecca semble d’abord réticente, cette avocate réputée va accepter de retourner avec Max à Montauk, le petit village de pêcheurs au bout de Long Island. Il faut bien un prétexte. Ce sera une maison que Rebecca doit absolument visiter. Mais, comme le rendez-vous tombe à l’eau, Rebecca et Max n’auront d’autre choix que de retourner sur la vaste plage face à la mer comme dans le motel ou le petit restaurant de crustacés qui avaient abrité autrefois, leur brève rencontre. Mais peut-on revenir sur les lieux d’un amour ancien, peut-on faire revivre une passion d’antan ? Le désir est-il encore là ou a-t-il fait place aux souvenirs, voire aux regrets ?

Avec Retour à Montauk -son premier film contemporain depuis un bon moment- Volker Schlöndorff, 78 ans, Palme d’or 1979 avec Le tambour (ex-aequo avec Apocalypse now) imagine un beau film mélancolique en forme de comédie romantique douce-amère. De retour à New York, Max Zorn sent bien qu’il est en territoire mouvant, pris soudain dans une aventure amoureuse largement décrite dans son dernier roman mais qui prend évidemment des accents de réalité et même de triangle amoureux lorsqu’il tente, au cabinet d’avocats, de forcer le passage jusqu’à cette Rebecca qui aura fait le trajet « Berlin-Est – Manhattan via Yale ». « Chaque coin de rue me la rappelle. Ce serait dommage de se rater… » se persuade l’écrivain. Soutenu par Lindsey qui s’en veut de jouer ce jeu-là, Zorn va accepter l’escapade à Montauk que Rebecca met sur pied mais dont Clara ne doit rien savoir… En une poignée de jours, alors que le temps s’est enfui, Max Zorn, dans une ville superbement filmée, loin de la classique carte postale, tente de renouer les fils de son récit romanesque pour reconstituer un passé disparu. A Rebecca, il demande : « Tu as lu ce que j’ai écrit sur notre histoire ? » et elle lui répond : « J’ai été surprise, étonnée surtout par ce que tu as inventé… » Si elle sait bien que tout s’est mal fini à l’époque, Rebecca veut voir si la flamme peut être ranimée. Savoir si on peut tout pardonner et recommencer là où l’on s’était arrêté ?

Lindsey (Isi Laborde) et Max Zorn. DR

Lindsey (Isi Laborde) et Max Zorn. DR

Pour servir un sens du récit et une fluidité dans la mise en scène intacts, Volker Schlöndorff peut s’appuyer sur un quintette de comédiens de talent. Dans la peau de Max Zorn, Stellan Skarsgard (capable de jouer chez Lars von Trier comme dans Les Avengers ou Pirates des Caraïbes) incarne un écrivain « à la distinction d’antiquaire européen » qui s’interroge et se trouble parce que, soudain, le délicat fantôme de son passé passionnel surgit dans la lumière presque nordique de la vaste plage de Montauk. Il y a aussi Niels Arestrup dans le personnage de Walter, riche collectionneur d’art et énigmatique ami de Max. Le cinéaste a enfin confié trois beaux rôles de femmes à la découverte américaine Isi Laborde (Lindsey), à l’Allemande Susanne Wolff (Clara) et à Nina Hoss (applaudie chez nous dans deux films allemands de Christian Petzold : Barbara en 2012 et Phoenix en 2014), la belle, originale, distante et fascinante Rebecca Epstein qui avoue « Je ne m’en suis jamais remise ». Rebecca, la figure fantasmatique construite par Zorn dans son roman, se retrouve soudain devant lui et lui confie ses blessures. Dans ce lieu où la terre s’arrête et où le ciel et la plage se confondent, c’est une vraie femme et non plus une figure rêvée qui arpente le sable…

RETOUR A MONTAUK Comédie dramatique (France/Allemagne – 1h46) de Volker Schlondorff avec Stellan Skarsgard, Nina Hoss, Susanne Wolff, Isi Laborde. Bronagh Gallagher, Malcolm Adams, Mathias Sanders, Niels Arestrup. Dans les salles le 14 juin.

Jeu de massacre à l’entrepôt  

En route pour la transaction... DR

En route pour la transaction… DR

« Bouge ton cul, enfoiré! » Nous sommes à bord d’une vieille camionnette pourrie qui brinquebale dans la nuit. A bord, Stevo est bien amoché. « T’as pas un analgésique? » demande-t-il à Benny, le chauffeur qui lui lance: « J’ai de l’héro ». Ca fera l’affaire… Le véhicule s’arrête dans un coin sombre, juste à côté d’un entrepôt. C’est là que doit se dérouler une transaction évidemment illégale. Tout le monde est plutôt tendu. Et si la belle Justine bossait en douce pour le FBI? En fait, dit-elle, elle travaille pour le JBPM. Comprenez « Je bosse pour moi ». Quant à Stevo, il aimerait bien que Justine lui prête son fond de teint pour arranger un peu son vilain coquard… Ord, lui, veut fouiller tout le monde pour être sûr qu’il n’y a pas de micros qui traînent. Au passage, il balance lourdement sur Stevo et Benny, traités de « tarlouze » et de « débile ». Mais, revenons aux affaires sérieuses: Chris et son ami Frank sont venus acheter des fusils d’assaut. Vernon, lui, a apporté des caisses. Renseignements pris, ce ne sont pas les M16 que Chris attendait. Mais Vern estime que ses AZ70 feront parfaitement l’affaire…

Après avoir tourné plus d’une centaine de pubs et de vidéos virales, le cinéaste britannique Ben Wheatley s’est fait remarquer en 2011 avec Kill List, un premier long-métrage d’horreur où deux amis au bout du rouleau acceptent un contrat et une liste de noms. Des gens à éliminer et une descente aux enfers de la perversité de l’âme humaine à chaque nom rayé de la liste… Il enchaîna avec cinq autres productions jusqu’à ce Free Fire dont le producteur exécutif n’est autre que Martin Scorsese himself. Une manière de label pour une comédie noire d’action qui fait cependant plutôt référence à Tarantino et à son très culte Reservoir Dogs (1992).

Frank (Michael Smiley) et Chris (Cilian Murphy). DR

Frank (Michael Smiley) et Chris (Cilian Murphy). DR

Wheatley livre un pur exercice de style où la vraisemblance de l’intrigue n’a que peu d’importance mais où tout est fondé sur la répétition des coups de feu que s’échangent, à tous les coins de l’entrepôt, les protagonistes de cet improbable thriller. Et puis le cinéaste se régale tout autant des échanges entre les truands irlandais (font-ils partie de l’IRA et alors on peut se demander à quelle époque se déroule cette histoire?) et l’équipe des marchands d’armes. Ord évoque ses « ancêtres qui mangeaient des oignons et baisaient des chèvres », Frank parle du climat froid et sinistre d’Hollywood, évidemment le Hollywood en Irlande, « pas celui de Cecil B. de Mille! » Tandis que Stevo et Benny s’interrogent sur l’accent de Vernon. Suisse? Peut-être autrichien? En fait, africain du Sud. Chris ferait bien un brin de conduite à Justine qui l’envoie (provisoirement?) paître. Et puis, tout part gravement en sucette quand Stevo aperçoit Harry dans le camp adverse. Il court se cacher derrière la camionnette mais contraint par Franck de venir donner un coup de main au transport des caisses, il se retrouve face à Harry. Qui pète sévèrement les plombs en reconnaissant celui à qui, la veille au bar Harlequin, il avait mis la tête au carré. Dame, Stevo avait balafré la cousine de Harry, seulement âgée de 17 ans parce qu’elle avait refusé de lui faire une gâterie… C’est vrai que Stevo n’aurait pas dû la ramener en affirmant: « J’ai joui si fort dans sa bouche que je lui ai fait sauter ses dents! »

Justine (Brie Larson) et Vernon (Sharlto Copley). DR

Justine (Brie Larson) et Vernon (Sharlto Copley). DR

A partir de là et pour le reste de l’heure trente que dure Free Fire, le film va être un défouraillage massif et ininterrompu qui ricoche dans tous les coins. Vernon prend une balle dans l’épaule et hurle… parce que son costume désormais troué sortait d’une boutique de Saville Row. Lorsque le téléphone sonne, Frank décroche pour entendre un message enregistré: « Félicitations! Vous venez de gagner à vie de la viande hachée Boardman! » Il n’aura pas le temps de s’en réjouir. La balle de Vern l’envoie au tapis pour le compte. Mais Vernon n’aura pas le temps de savourer non plus. Une malheureuse fuite d’essence lui vaudra de griller comme une saucisse sur un barbecue… Ajoutez à cela, deux snipers planqués dans les hauteurs du hangar (mais sortis de nulle part) qui participent joyeusement au stand de tir, des sprinklers qui se déclenchent tandis que la caméra de Wheatley filme ostensiblement une pub Watson’s umbrella sur un mur et que, dans la camionnette avec laquelle Harry tente de filer avec la mallette remplie de billets, John Denver susurre son Annie’s Song

Les comédiens jouent le jeu de la caricature avec beaucoup d’entrain. Parmi eux, on reconnaît Cilian Murphy qui fut de l’aventure cannoise et palmée avec Le vent se lève (2006) de Ken Loach et aussi Brie Larson révélée en 2013 par States of Grace.

Pour peu qu’on veuille bien jouer le jeu, Free Fire est une série B canardeuse, façon comédie de gangsters avec une belle brochette de solides losers. Les balles sifflent et on se marre doucement.

FREE FIRE Comédie dramatique (Grande-Bretagne – 1h30) de Ben Wheatley avec Sharlto Copley, Armie Hammer, Brie Larson, Clilian Murphy, Jack Reynor, Babou Ceesay, Enzo Cilienti, Sam Riley, Michael Smiley, Noah Taylor, Patrick Bergin. Interdit aux moins de 12 ans. Dans les salles le 14 juin.

Un bel et étrange voyage égyptien  

Ali (Aly Sobhy) et Ibrahim (Ahmed Magdy). DR

Ali (Aly Sobhy) et Ibrahim (Ahmed Magdy). DR

Un gros ours rose en peluche déambule dans les rues du Caire… Un long travelling, caméra à l’épaule, pour ouvrir Ali, la chèvre et Ibrahim et nous faire rencontrer le premier des deux protagonistes de cette aventure picaresque qui a parfois des allures de conte oriental. Car c’est Ali qui trimballe sa peluche dans la nuit cairote. Pendant ce temps, dans un studio d’enregistrement qui ressemble à un garage, Ibrahim tente de faire fonctionner, mais en vain, une console antédiluvienne. L’enregistrement de la chanson de son ami, ce sera pour une autre fois… Ali et Ibrahim ne sont pas tout à fait des types comme les autres. Le premier, jovial petit bonhomme toujours coiffé d’un chapeau informe, voue un amour inconditionnel à Nada, sa… chèvre. Le second est ingénieur du son et souffre d’acouphènes qui lui vrillent la tête de terribles et soudaines stridences. Comme la mère d’Ali ne comprend pas son fils, elle l’entraîne chez un guérisseur. C’est là qu’Ali croise Ibrahim. Tous les deux se retrouvent avec le même traitement: quelques pierres à jeter dans les trois mers d’Egypte: la Méditerranée, la mer Rouge et le Nil…

Au bord du Nil... DR

Au bord du Nil… DR

En 1895, les frères Lumière organisent les premières projections du cinématographe. A peine une année plus tard, l’Egypte monte ses premières séances de cinéma au hammam Schneider à Alexandrie. Et très vite, le cinéma égyptien va s’imposer, tant par la quantité que la qualité de ses productions, comme LE pays arabe du cinéma et ses films vont inonder le reste du monde arabe. Tout récemment, sur les écrans français, on a pu voir Clash (2016) de Mohamed Diab ou Le ruisseau, le pré vert et le doux visage (2016) de Yousry Nasrallah. Avec Ali, la chèvre et Ibrahim, on découvre le premier long-métrage de Sherif El Bendary, né en 1978 au Caire. Diplômé en 2008 de l’Académie des arts et du cinéma, section réalisation, il a écrit et tourné quatre fictions courtes et deux documentaires ainsi que de nombreux sujets d’actualité pour Al Jazeera Documentary Channel. Avec son premier long-métrage, le cinéaste voulait refléter le coeur battant du Caire. Il explique: « Dans les années 1980, le cinéma égyptien a créé ce qui s’appelait le ‘nouveau réalisme’. L’une de ses caractéristiques était la façon dont il montrait un Caire oppressant qui poussait les habitants vaincus à imploser et même à se révolter à la fin du film. Maintenant, trente ans plus tard, et après une révolution qui a eu un résultat décevant, tout a changé, mais pour le pire. La ville est de plus en plus écrasante et ses habitants sont de plus en plus violents, presque au bord de la folie, sans leur ménager un espace pour les libérer de leur colère. Le Caire brise leur âme, elle les mange jusqu’à ce qu’ils n’aient plus d’autre issue que de se ridiculiser et finalement détester leur propre existence… »

Au bord de la mer à Alexandrie. DR

Au bord de la mer à Alexandrie. DR

Avec Ali et Ibrahim, Sherif El Bendary dispose de deux personnages assez hors norme et même franchement décalés qui expriment l’irréalité et l’absurdité de la vie qu’ils mènent… Ces deux solitaires-là vont devoir partir, s’arracher à la ville oppressante, à ses contraintes (le contrôle de police où l’énorme peluche rose doit forcément contenir de la drogue) et à sa violence (pour libérer la prostituée Nour, Ali et un ami auront tout bonnement recours aux cocktails Molotov lancés sur la voiture des ravisseurs) pour s’éloigner dans des espaces plus ouverts… Le cinéaste, qui avoue son rapport passionné et passionnel avec Le Caire, emporte alors Ali, Nada et Ibrahim vers Alexandrie et vers le Sinaï. Du côté du fort Qaitbay et de la corniche d’Alexandrie, la lumière et le ciel s’amplifient et, du côté du Sinaï, la mer et la montagne se répondent dans de vastes dimensions moins suffocantes.

Ibrahim, Ali et Nada qui fait des siennes. DR

Ibrahim, Ali et Nada qui fait des siennes. DR

Et puis le voyage, forcément initiatique, de l’improbable et excentrique trio devient évidemment une quête de liberté, l’occasion de faire des rencontres, d’apprendre à mieux se connaître, d’échapper provisoirement au réel pour revenir, plus forts et désormais liés par l’amitié, vers la ville et mieux s’adapter au monde environnant. Au fur et à mesure du périple d’Ali le joyeux et d’Ibrahim le triste, on s’attache à ces deux hommes qui iront jeter leurs pierres dans la mer, se libérant ainsi symboliquement du poids de leurs souffrances. On comprendra ainsi pourquoi Ali est tant attaché à Nada tandis qu’Ibrahim, qui a longtemps traqué les sons qui le blessent, pourra enfin entendre le plus beau des sons, en l’occurrence le silence…

Pour incarner Ali et Ibrahim, le cinéaste a fait appel à des comédiens jusqu’alors inconnus, le petit Aly Sobhy pour l’électrique Ali et le grand Ahmed Magdy pour le placide Ibrahim. Autour d’eux, gravitent de nombreuses silhouettes comme la mère d’Ali ou le grand-père sourd d’Ibrahim. On reconnaît aussi dans le personnage de la prostituée Nour devenue Sabah par amour, la belle Nahed El Sebaï, célèbre comédienne égyptienne vue dans Femmes du Caire (2009), Les femmes du bus 678 (2010) ou Après la bataille (2012).

Ali, la chèvre et Ibrahim est un beau voyage. N’hésitez pas à prendre des billets.

ALI, LA CHEVRE ET IBRAHIM Comédie dramatique (Egypte – 1h38) de Sherif El Bendary avec Aly Sobhy, Ahmed Magdy, Salwa Mohamed Ali, Nahed El Sebaï, Ibrahim Ghareib. Dans les salles le 7 juin.

Le méchant blond et les amants de Suède  

Jason Clarke incarne le Reichsprotektor de  Bohême-Moravie. DR

Jason Clarke incarne le Reichsprotektor
de Bohême-Moravie. DR

Reinhard Heydrich était un monstre. Un dignitaire nazi de la meilleure (ou de la pire) eau, responsable notamment de l’élaboration de la « solution finale à la question juive ». C’est aussi le (sinistre) héros d’un passionnant ouvrage de Laurent Binet publié en 2010 chez Grasset. Couronné du Goncourt du premier roman, HHhH, en racontant les tenants et les aboutissants de l’opération Anthropoid qui allait coûter, en mai 1942, la vie du Reichsprotektor de Bohême-Moravie, mêle la fiction romanesque et la vérité historique. Binet, avec beaucoup d’originalité, alterne le récit historique, les dialogues reconstitués, l’histoire du roman lui-même, les interrogations et les commentaires sur l’écriture et l’acte romanesque… Autant dire qu’en allant découvrir HHhH au cinéma, on espérait beaucoup tout en se disant que porter un tel livre à l’écran relevait de l’impossible pari. Et on avait, hélas, raison.

Avec HHhH (sigle de Himmlers Hirn heisst Heydrich, littéralement « le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich »), Cédric Jimenez livre seulement un film historique façon papier glacé. Tout dans le film est propre: les décors, les uniformes, les acteurs (aïe, Gilles Lellouche en ténébreux chef résistant), les images… On serait presque tenté de dire les massacres même (le film évoque la tragédie de Lidice, petit village martyr entièrement détruit par les nazis en représailles à l’opération Anthropoid) tant on a vu ces alignements d’hommes au bord des fosses communes face aux pelotons d’exécution nazis. Et se repose une nouvelle fois la question de la représentation cinématographique de l’horreur nazie. Une interrogation à laquelle avait, par exemple, formidablement répondu Laszlo Nemes avec Le fils de Saul (2015). Mais c’est une autre histoire et pas la même ambition esthétique…

Jan Gubis (Jack O'Connell) et Josef Gabcik (Jack Reynor), héroïques résistants. DR

Jan Gubis (Jack O’Connell) et Josef Gabcik
(Jack Reynor), héroïques résistants. DR

Auteur naguère de La French (2014) qui mettait en scène, dans le Marseille des années 70-80, l’affrontement entre le juge Jean-Pierre Michel et le parrain du milieu marseillais Gaëtan Zampa, un polar qui avait eu le don d’agacer ceux qui connaissaient le juge Michel, Cédric Jimenez raconte, ici, la terrible trajectoire d’un militaire déchu (il fut accusé de viol sur une compagne) entraîné vers l’idéologie nazie par sa femme Linda. Une ascension fulgurante qui fit de lui le bras droit d’Himmler et le chef de la Gestapo avant qu’Hitler ne le nomme Reichsprotektor de Bohême-Moravie. Tout cela, le film le détaille à grand renfort de ralentis, de gros plans censés générer de l’émotion, de caméra à l’épaule et d’envolées d’orgue. Et puis, en parallèle, se trame l’opération Anthropoid menée par Jan Kubis et Josef Gabcik, deux jeunes résistants tchécoslovaques formés à Londres et volontaires pour une mission très dangereuse: éliminer Heydrich.

Après des films de Douglas Sirk (Hitler’s Madman) et de Fritz Lang (Les bourreaux meurent aussi) réalisés tous les deux en 1943 et consacrés au « bourreau de Prague », HHhH (France – 2h. Dans les salles le 7 juin) tente donc d’approcher la personnalité de la « bête blonde ». Las, de cet individu, on n’a toujours qu’une image aussi lisse qu’est brutal le masque que lui apporte le comédien australien Jason Clarke. Or Heydrich était décrit comme une personnalité complexe et psychorigide. Auteur de pages remarquables sur la « banalité du mal », la philosophe Hannah Arendt avait, elle, évoqué un Heydrich hanté dès l’enfance et jusqu’à l’âge adulte par ses origines juives… Bref, HHhH qui donne toujours la priorité à l’action et au spectaculaire guerrier, laisse clairement sur sa faim.

Pour les uns, Pernilla August est célèbre pour avoir incarné la mère d’Anakin Skywalker dans les épisodes I et II de la saga Star Wars. Pour les autres, elle s’est illustrée à Cannes en 1992 en obtenant le prix d’interprétation pour Les meilleures intentions de Bille August (à l’époque, son mari) qui, lui, rafla la Palme d’or.

Lydia (Karin Franz Körlof) et Arvid (Sverrir Gudnason). DR

Lydia (Karin Franz Körlof)
et Arvid (Sverrir Gudnason). DR

Avec A Serious Game (Suède – 1h55. Dans les salles le 7 juin), la cinéaste signe son second long-métrage en adaptant un roman d’Hjalmar Söderberg publié en 1912. Pernilla August a, ici, l’ambition de raconter une véritable histoire d’amour, de celles où se joue le rêve inaltérable, la quête éperdue de la romance amoureuse… Dans la Suède du début du 20e siècle, Arvid Stjärnblom travaille comme correcteur dans un journal de Stockholm où, remplaçant un collègue pour une critique d’opéra, il finira par gravir les échelons et devenir journaliste. A l’occasion d’une visite campagnarde avec des amis chez un artiste peintre, Arvid tombe éperdument amoureux de Lydia, la fille du peintre, qui rêve de grands voyages. Mais leur idéal d’une passion pure et inconditionnelle se heurte à la réalité de l’époque. Désargentés et effrayés par l’avenir, Lydia et Arvid épousent finalement, l’un comme l’autre, un parti plus fortuné. Lydia finira par divorcer de son vieux mari et Arvid jouera le jeu du bon mari auprès de Dagmar et de leur enfant… Un jour, des années plus tard, Lydia et Arvid se retrouvent…

Arvid (Sverrir Gudnason) et Dagmar (Liv Mjönes). DR

Arvid (Sverrir Gudnason) et Dagmar (Liv Mjönes). DR

Comment se fait-il qu’on ne rentre jamais dans cette histoire rythmée par des « Les années passèrent », « Le printemps revint » ou « Et l’été passa »? La nature filmée par Pernilla August est belle, les lumières du nord ont cet inimitable éclat bleu pâle, les acteurs font gentiment le job, les réflexions sur le bonheur ou l’urgence du désir ne sont pas pires qu’ailleurs… Et pourtant, rien ne se passe. On demeure toujours extérieur à ce « jeu sérieux ». Il y a comme ça des jours où l’on se demande s’il n’aurait pas mieux valu aller se promener dans la forêt.