La pétulante Eleanor et le ténébreux Valjean  

"Eleanor...": Nina (Erin Kellyman) et Eleanor Morgenstein (June Squibb). DR

« Eleanor… »: Nina (Erin Kellyman)
et Eleanor Morgenstein (June Squibb). DR

MEMOIRE.- Ce sont deux vieilles dames qui se réveillent et se retrouvent, des bigoudis sur la tête, au petit déjeuner. Eleanor Morgenstein et Bessie Stern sont inséparables depuis des années. Ensemble, elles partent en promenade, prennent le soleil sur un banc et vont acheter, au supermarché du coin, ces pickels kocher qu’elles apprécient tant. Et cela, même s’il faut bousculer un peu le jeune employé qui n’a que faire des cornichons des vieilles dames. Un jour, Bessie n’est plus sur le banc au soleil à côté d’Eleanor. A 94 ans, même quand on est pétulante et pleine d’esprit, c’est dur de perdre sa meilleure amie, celle qui disait qu’Hitler lui avait pris son sourire.
Alors Eleanor doit se résoudre à rejoindre New York pour y retrouver ses filles. Caustique, une voisine, lui, lance : « Tes filles ? Celle qui prend des cachets ou celle qui ne te parle plus ? » En débarquant, elle s’étonne : « Je vais vivre pour la première fois à Manhattan ! » Lisa, sa fille , aimerait bien qu’elle aille vivre dans une maison de retraite mais Eleanor ne l’entend pas de cette oreille. Inscrite dans un Center culturel juif, elle rejoint un cercle de parole où des rescapés viennent raconter leur expérience de la Shoah. A son tour, Eleanor va prendre la parole et livrer une terrible histoire. Parmi les participants, se trouve Nina Davis, une jeune femme, qui poursuit des études de journalisme. Elle est venue recueillir des témoignages pour les besoins d’un article. Bouleversée par le récit de la vieille dame, Nina, qui vient récemment de perdre sa mère, va convaincre Eleanor de lui confier cette histoire… De plus, Eleanor découvre que Nina n’est autre que la fille de Roger Davis, l’animateur de télévision dont son amie Bess était une grande fan.
Pour son premier passage derrière la caméra, Scarlett Johansson a mis, avec Eleanor the Great (USA – 1h38. Dans les salles le 19 novembre), dans le mille. La cinéaste (on l’a vu, comédienne, tout récemment, en publicitaire pugnace dans To the Moon et en baroudeuse dans Jurassic World : Renaissance) s’appuie, ici, sur un scénario de Tory Kamen qui s’est inspirée de sa propre grand-mère pour composer le personnage central du film. Par ailleurs, pour que son film soit le plus authentique possible, Scarlett Johansson à fait appel à plusieurs rescapés de la Shoah pour camper les membres du groupe de parole du centre communautaire juif auquel se joint par hasard le personnage d’Eleanor. Et puis, Scarlett Johansson a dédié le film à son exubérante grand-mère, Dorothy Sloan, une membre de la communauté juive qui connaissait New York comme sa poche.

"Eleanor...": Bess Stern (Rita Zohar), l'amie disparue. DR

« Eleanor… »: Bess Stern (Rita Zohar),
l’amie disparue. DR

Avec cette belle et émouvante histoire, on se glisse dans l’amitié improbable d’Eleanor et de Nina. La vieille dame et la journaliste en herbe vont faire un bout de chemin ensemble, partageant une inattendue complicité qui les amènera des bancs de la faculté de journalisme à un dîner de Shabbat en passant par une synagogue new-yorkaise. Là, les deux assisteront à une Bat-mitzva qui leur ouvrira de nouveaux horizons. Tandis que, de son côté, Roger Davis (qui a bien du mal à parler à sa fille depuis le deuil qui les frappe) se dit que l’aventure d’Eleanor ferait un excellent sujet pour son magazine de télévision…
Il convient, pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte, de ne pas en dire trop sur le parcours de cette Eleanor Morgenstein, hantée par le souvenir de son amie Bess, qui affirme : « Il faut parler des choses qui nous rendent tristes… » Autour du thème de la mémoire et du chagrin, Scarlett Johansson livre une histoire forte et pathétique. Hormis Chiwetel Ejiofor qui campe Roger Davis, le film repose sur quatre remarquables comédiennes : Erin Kellyman (Nina), Jessica Hecht (Lisa), Rita Zohar (Bess) et évidemment l’épatante June Squibb, 96 ans, qui fait d’Eleanor une vieille dame qu’on n’oublie pas !

"Jean Valjean": Gregory Gadebois dans le rôle du forçat. DR

« Jean Valjean »: Gregory Gadebois
dans le rôle du forçat. DR

SOUFFRANCE.- C’est un homme voûté, fatigué, épuisé même, qui traverse, seul, de vastes espaces de nature. Tiraillé par la faim, il frappe aux portes qui, toutes, se referment. Les enfants lui lancent des pierres en le traitant d’assassin. Nous sommes en 1815. Jean Valjean vient de sortir du bagne de Toulon, après 19 ans de travaux forcés. Un homme sans problème dont la vie a été saccagée parce qu’il a volé une miche de pain pour nourrir de pauvres gamins affamés. Dans un bourg perdu, il trouve refuge chez un homme d’Église qui vit, là, avec Baptistine sa sœur et Magloire, leur servante. Face à Mgr Myriel, surnommé Monseigneur Bienvenu, la sourde et profonde colère du forçat semble s’effriter lentement. Comment cet homme en soutane peut-il l’appeler Monsieur et l’inviter à partager sa table avant de lui offrir l’hospitalité d’un lit aux draps blancs, lui le bagnard qui « jugea la société et la condamna à sa haine »
En ouverture du générique de Jean Valjean (France – 1h38. Dans les salles le 19 novembre), son réalisateur Eric Besnard, grand admirateur d’Hugo, a placé une phrase : « Avant qu’il y ait un héros, il y eut un homme, un misérable ». C’est donc à une manière d’avant-Jean Valjean que le réalisateur de Délicieux (2021), Les choses simples (2023) et Louise Violet (2024), tous déjà interprétés par Gregory Gabedois, invite le spectateur. En s’inspirant librement de Victor Hugo, le cinéaste signe une monographie du Valjean originel. Si les beaux paysages hivernaux de la Provence scandent le film, c’est pourtant dans de sombres intérieurs que se déroule cette aventure intime qui met face-à-face deux hommes auxquels la vie n’a pas fait de cadeau. Voilà quelques années, Myriel a perdu celle qu’il aimait. Devenu évêque et vivant dans un superbe palais épiscopal, le prélat a été confronté à la maladie et à la misère des pauvres. Il a alors tourné le dos à la pompe pour se mettre entièrement au service des autres. Valjean, lui, donne, finalement, ce qu’on attend d’un bagnard : « Etre méchant, c’est un effort, non ? »

"Jean Valjean":  Baptistine (Isabelle Carré) et Mgr Bienvenu (Bernard Campan). BR

« Jean Valjean »: Baptistine (Isabelle Carré)
et Mgr Bienvenu (Bernard Campan). BR

Dans une mise en scène des plus classiques, Eric Besnard orchestre un dialogue entre deux âmes blessées. Bienvenu et Valjean vont ainsi faire, à pas comptés, le chemin, l’un vers l’autre. Le premier lâche : « Je n’ai pas toujours été l’homme que je suis… » et l’autre est perturbé par un cauchemar dans lequel il tue toute la maisonnée qui l’accueille. Et lorsque, parti dans la nuit avec les fameux couverts en argent, Valjean est ramené par les gendarmes, Mgr Bienvenu le dédouane et, mieux, lui offre deux chandeliers. Bienvenu peut alors dire « Jean Valjean, mon frère » en lui donnant l’accolade fraternelle.
Traité dans des teintes « ténébreuses » avant que les images ne s’éclairent finalement avec un Valjean qui lève les yeux au ciel, le film fait la part belle à un Gregory Gadebois en massif mais douloureux Jean Valjean. Il marche ainsi dans les pas de nombreux prédécesseurs comme Harry Baur, Jean Gabin, Lino Ventura, Liam Neeson, Jean-Paul Belmondo ou Hugh Jackman. Face à lui, Bernard Campan est remarquable aussi en Myriel. Alexandra Lamy incarne Madame Magloire et Isabelle Carré, la souffreteuse et tragique Baptistine.
Lorsque le film s’achève, commence l’autre histoire de Valjean, celui qui incarne la rédemption, la résistance morale et la lutte contre l’injustice sociale.

Une flic de la police des polices sur un fil  

Le commandant Stéphanie Bertrand (Léa Drucker) en pleine enquête.

Le commandant Stéphanie Bertrand
(Léa Drucker) en pleine enquête.

Un bureau clair mais anonyme. Un homme de la petite cinquantaine, le visage fermé, fait face à un écran. Sur lequel passent des images de manifestation dans les rues de Paris. Mouvement de foule et intervention des forces de l’ordre. De ces images presque banales que les chaînes d’information continue déversent à l’envi. Nous sommes en décembre 2018 et le mouvement des gilets jaunes, lancé depuis quelques semaines, a pris une ampleur inattendue. La mobilisation est considérable. Du côté du gouvernement, on commence à parler de chaos, voire d’insurrection. Sur les images, un CRS casqué se tourne vers la caméra. Un clic et l’image se fige. On voit bien le visage du policier. C’est bien l’homme interrogé. « Vous vous reconnaissez ? » C’est la voix du commandant Stéphanie Bertrand. Elle est enquêtrice à l’IGPN, la police des polices. Le CRS confirme. C’est bien lui. C’est bien lui aussi qui vient de lancer un projectile vers les manifestants. Il plaide la fatigue, le stress, la pression constante, tout au long de la journée, face à une foule agressive. « Comment expliquez-vous ce geste ? » demande encore Stéphanie Bertrand.
Après La nuit du 12, terrible évocation en 2022, à travers l’enquête inaboutie d’un policier pourtant tenace, d’un féminicide épouvantable, Dominik Moll revient, ici, à une facette plutôt méconnue de la police avec cette Inspection générale de la police nationale (IGPN) qui regroupe des policiers enquêtant sur d’autres policiers. Le cinéaste s’intéresse donc aux tensions autour de ces hommes et ces femmes dans une position inconfortable, mal vus, souvent méprisés et parfois détestés par leurs collègues, tout en étant critiqués par certains médias qui leur reprochent d’être juge et partie.
Ce sont encore des images, filmées par des smartphones, par des médias, par des caméras de surveillance publiques ou privées, qui vont servir de base à une nouvelle enquête ouverte à l’IGPN. Un jeune type de 20 ans a été grièvement blessé à la tête, en marge d’une manifestation dans la capitale, par un tir de LBD, autrement dit un lanceur de balles de défense qui projette des balles en caoutchouc à haute vitesse.

Une enquêtrice attentive.

Une enquêtrice attentive.

Avec le scénariste Gilles Marchand, dans leur sixième collaboration depuis Harry, un ami qui vous veut du bien (2000), Dominik Moll a imaginé une fiction nourrie de plusieurs affaires réelles. Notamment celle d’une famille venue de la Sarthe pour la défense des services publics et dont le plus jeune a eu la main mutilée par une grenade de désencerclement. « Comme pour la famille Girard dans le film, dit le cinéaste, venir protester dans la capitale était aussi l’occasion d’une sortie familiale pour venir découvrir Paris. Dans cette période qui a secoué la France et ébranlé le gouvernement, on a pu mesurer le clivage entre Paris et le reste du pays, le sentiment d’abandon des territoires et de déclassement d’une partie de la population, les inégalités criantes. Il me semblait que raconter une enquête sur une de ces affaires pourrait incarner presque physiquement ce qui, depuis des années, met toute la société en tension. Ces fractures ne concernent pas que la France. Sous des formes diverses, on voit bien qu’elles touchent bien d’autres pays. »
Nous sommes, avec Dossier 137, à des années-lumière des « bœufs-carottes » qui faisaient la chasse aux ripoux (Noiret et Lhermitte savoureux) dans le film éponyme de Claude Zidi sorti en 1984 et dans sa suite en 1990. « Boeuf-carottes » en référence au plat mijoté utilisé métaphoriquement pour évoquer la manière dont les enquêteurs de l’IGPN interrogent longuement leurs collègues policiers, comme on fait mijoter un plat.

Quand un témoin (Guslagie Malanda) hésite à parler...

Quand un témoin (Guslagie Malanda)
hésite à parler…

De fait, bien au-delà du folklore, il y a bien quelque chose de minutieux dans la démarche du commandant Bertrand. Cette femme n’est pas du genre à lâcher le morceau. Elle tient plutôt bien la rampe face à sa hiérarchie, face au Parquet et même à son environnement privé, qu’il s’agisse de son fils, de ses parents, de son ex-mari qui lui apprend que leur Victor n’ose plus dire, à l’école, que ses parents sont flics ou encore de la nouvelle petite amie de l’ex, policière très investie dans le syndicalisme, qui lui rentre dans le chou en l’accusant d’être traître à leur corps…
Alors le commandant Bertrand va plonger dans ces images qui sont souvent la seule manière de faire progresser l’enquête, retrouver des témoins des faits, entendre des policiers, forcément rétifs à reconnaître leurs responsabilités et plaidant l’épuisement tout comme la pression du gouvernement et des autorités, face à un chaos, un chienlit inacceptables, lançant dans la « bataille », des policiers, comme ceux de la BAC ou de la BRI, pas formés au maintien de l’ordre… Comme le dit un collègue du commandant : « On les balance en première ligne, et au moindre dérapage, ils sont montrés du doigt ».
Riche de multiples petites notations sur le métier de flic, Dossier 137 fonctionne comme un vrai thriller policier à suspense (ah, les témoins qui refusent de témoigner parce qu’ils craignent ou haïssent la police) mais c’est presque aussi un « documentaire » (Dominik Moll a pu, grâce au succès de La nuit du 12, découvrir l’IGPN de l’intérieur) avec, par exemple, le poids de la procédure, la rédaction des procès-verbaux, des réquisitions reposant sur une langue particulière qui, par son vocabulaire spécifique, ses formulations et sa syntaxe étranges, finit par être… « poétique ».
En rassemblant les pièces du dossier, en confrontant des versions, Stéphanie et son équipe cherchent à découvrir ce qui s’est réellement passé, un soir, à l’angle de deux rues, à quelques pas des Champs-Élysées.

Sur le terrain... Photo Fanny de Gouville

Sur le terrain…
Photo Fanny de Gouville

En reconstituant un puzzle, elle se veut méthodique et impartiale. Mais dès le départ un détail la trouble, la victime vient de Saint-Dizier, la ville où elle est née et a grandi. Ce détail a priori anodin risque-t-il de changer son regard sur l’affaire ? Aura-t-il une incidence sur sa façon de mener l’enquête ? Est-ce le grain de sable qui va gripper la mécanique ? Ou au contraire ce point d’identification crée-t-il une empathie qui manque à la technicienne scrupuleuse ?
Dans un monde très polarisé et souvent qualifié d’irréconciliable, Dossier 137 -et ce n’est pas le moindre de ses mérites- pose la question du point de vue. Et interroge la nécessité de se mettre à la place de l’autre, d’envisager son point de vue ? Même si elle tente de s’arracher un peu à la réalité en regardant des reels de chatons, Stéphanie Bertrand est bien bouleversée, prise en étau par un drame sur l’usage disproportionné de la force et l’exercice de son métier.
Déjà, on parle de Léa Drucker comme d’une sérieuse compétitrice dans la course au César de la meilleure actrice. La comédienne qui a déjà raflé le même César en 2019 pour Jusqu’à la garde, ne ferait assurément pas une mauvaise lauréate. Tout récemment encore, elle était une remarquable infirmière pédiatrique dans L’intérêt d’Adam. Et sa filmographie est plutôt passionnante. Ici, elle est indiscutablement le personnage pivot du film. Pointure du cinéma français, Léa Drucker est simplement remarquable dans ce Dossier 137 dans lequel il faut plonger sans délai.

DOSSIER 137 Policier (France – 1h56) de Dominik Moll avec Léa Drucker, Jonathan Turnbull, Mathilde Roehrich, Stanislas Merhar, Geneviève Mnich, Sandra Colombo, Côme Perronet, Valentin Campagne, Guslagie Malanda, Florence Viala, Steve Driesen, Théo Costa-Marini, Théo Navarro Mussy, Gabriel Almaer, Alexandre Auvergne, Marc Lamigeon. Dans les salles le 19 novembre.

Une star égyptienne dans les griffes du pouvoir  

George Fahmy (Fares Fares) devant les studios qui affichent son effigie.

George Fahmy (Fares Fares) devant
les studios qui affichent son effigie.

Il n’est que de voir les grandes salles du centre-ville du Caire pour mesurer l’impact du cinéma en Egypte, plaque tournante du 7e art en Afrique et au Moyen-Orient. George Fahmy est aujourd’hui l’acteur le plus adulé du pays des pharaons. Dans la rue Talaat Harb, ses fans font la queue devant le Miami ou le Metro pour l’applaudir…
Au générique des Aigles de la République, on a eu la bonne idée de mettre ces grandes affiches peintes et très colorées qui faisaient le charme des années où Omar Sharif, Faten Hamama, Leila Mourad ou Adel Imam précédaient la gloire de George Fahmy…
Le comédien adulé, tourne, une scène dans une voiture… On le flatte : « Je te jure, c’est digne d’Antonioni ! » A son grand fils, dont il a oublié l’anniversaire, il offre une Breitling et va boire un verre avec lui et sa petite amie. A cette dernière, George lance : « Tu sens bon ! » Mais la jeune fille dit qu’elle ne met pas de parfum. Même les légendes de l’écran peuvent prendre un vent.
Soudain, George se sent mal à l’aise. Là-bas, à une table, un homme le regarde fixement. George demande à un serveur de le faire quitter le restaurant…
On a découvert, à l’international, le cinéma de Tarik Saleh avec son second long-métrage, Le Caire confidentiel (2017) qui, dans la tradition du film noir, racontait, avec en toile de fond la fin du régime Moubarak, l’enquête menée par l’inspecteur Noureddine Mostafa sur le meurtre, dans une suite d’un grand hôtel, d’une célèbre chanteuse… Le flic soupçonne un puissant député et entrepreneur d’être lié au meurtre. Le dossier est vite classé. Trois jours avant le début du tournage en Egypte, la sécurité d’État expulsa l’équipe et interdit à son auteur de pénétrer sur le territoire égyptien. Le tournage de Le Caire confidentiel sera organisé en catastrophe à Casablanca au Maroc.

La star égyptienne avec Madame Suzanne (Zineb Triki).

La star égyptienne
avec Madame Suzanne (Zineb Triki).

Après avoir tourné un thriller d’action (The Contractor, 2021) aux Etats-Unis, le cinéaste de 53 ans, né à Stockholm d’un père égyptien et d’une mère suédoise, sera de retour, en 2022, avec La conspiration du Caire, présenté en compétition officielle au Festival de Cannes où il obtiendra le prix du scénario. Cette fois, il donne un thriller sur les rivalités entre les élites religieuses et le pouvoir politique, à travers une intrigue qui a pour cadre la très influente université cairote Al-Azhar.
Voulu par Tarik Saleh comme une lettre d’amour à l’âge d’or du cinéma égyptien des années 1950-70, Les aigles de la République parle de mensonge et de vérité au travers du personnage de George Fahmy, un menteur patenté, dans son travail comme dans sa vie privée. Ce talent lui a permis de devenir riche et célèbre. C’est aussi ce qui pourrait entraîner sa perte.
Dans les réceptions mondaines qu’il fréquente, souvent pour briller au bras de Donya, sa jeune petite amie, Fahmy la joue profil bas quand on parle politique. Et il se tait quand on affirme que « L’ennemi est partout » et qui, lui, la vedette du film Le premier Egyptien dans l’espace, serait droitdel’hommiste. Star, George Fahmy peut toujours dire qu’il ne travaille pas pour le régime. La pression devient trop forte quand on lui demande d’interpréter le président al-Sissi au grand écran. De fait, George ne va pas avoir voix au chapitre. Bientôt, il se retrouve sous la coupe, discrète mais précise, du docteur Mansour, véritable éminence grise du président.
N’ayant pas d’autre choix même s’il remarque, qu’avec son 1,66m, al-Sissi est beaucoup plus petit que lui, George Fahmy va se glisser dans la peau et l’uniforme de l’homme qui entend conduire l’Egypte vers un avenir radieux. « Je suis très honoré de prendre part à cette aventure ». Le pharaon de l’écran connaît son métier (son interprétation est si convaincante que les autres comédiens tremblent comme s’ils étaient en face du vrai président) et l’équipe a tous les moyens nécessaires pour faire du bon boulot. Même si l’inflexible docteur Mansour, ici ou là, rectifie le tir.

Le docteur Mansour (Amr Waked) ou l'oeil et l'oreille du président.

Le docteur Mansour (Amr Waked)
ou l’oeil et l’oreille du président.

Sans dévier de son propos, en l’occurrence la relation complexe qu’entretient l’artiste avec le pouvoir et l’argent, le cinéaste multiplie cependant avec justesse les notations, qu’il s’agisse des relations entre George et son exigeante petite amie (Lyna Khoudri), d’une visite à la pharmacie où George veut acheter du viagra, des difficiles relations avec sa femme ou encore de son amitié avec Rula, une comédienne qu’un haut dignitaire du régime désire ardemment…
En acceptant de jouer le rôle principal de La volonté du peuple, le comédien va se retrouver au plus près des cercles du pouvoir. Désormais, il dîne et trinque avec l’entourage de Sissi, croise la mystérieuse Madame Suzanne, épouse du ministre de la Défense. Les deux se retrouveront même dans une suite de l’hôtel Hilton Nile… Bientôt George va se retrouver en terrain miné et au coeur d’une machination. Pour faire bonne mesure, le docteur Mansour (Amr Waked) a glissé dans le contrat de George, une lettre manuscrite où il s’excuse pour son suicide. « Au cas où vous disparaitriez… » souffle Mansour.

George au coeur du pouvoir... Photos Yigit Eken

George au coeur du pouvoir…
Photos Yigit Eken

Nourri au bon lait du film noir de l’âge d’or du cinéma américain, Tarik Saleh mène son film d’une main solide et embarque, sans coup férir, le spectateur dans un festival de coups tordus. Pour cela, le cinéaste peut compter sur d’excellents comédiens comme Zineb Triki qui fut de l’aventure du Bureau des légendes, et qui incarne, ici, la belle Madame Suzanne. Et puis bien sûr, il y a l’ami et acteur fétiche Fares Fares, présent dans tous les films de Saleh. Il campe, ici, un George Fahmy, vedette accomplie puis simple rouage d’un complot qui le dépasse.
Après une projection, plutôt glaciale, de La volonté du peuple, George est de retour, dans la rue, parmi un groupe de vieux parieurs accrochés à un poste de radio. Même si, en 1956, Nasser a interdit les courses de chevaux et fermé l’hippodrome de Gizeh, ils se réunissent toujours pour jouer. Pour le cinéaste, ces parieurs représentent un rêve anéanti. Peu importe qui est en train de piller le pays, ils sont toujours là…
Les chevaux sont au départ. Les jeux sont faits. George va sans doute perdre de l’argent. Mais qu’importe, ce n’est pas vraiment un problème pour lui. Par contre, son visage est plus fermé qu’autrefois. Comme s’il venait de se réveiller d’un mauvais songe.

LES AIGLES DE LA REPUBLIQUE Thriller (Suède/France/Danemark/Finlande – 2h09) de Tarik Saleh avec Fares Fares, Lyna Khoudri, Zineb Triki, Amr Waked, Chrerien Dabis, Ahmed Kairy ; Nael, Sherwan Haji, Suhaib Nashwan. Dans les salles le 12 novembre.

L’architecte de génie et l’héritière fortunée  

"L'inconnu...": Mitterrand (Michel Fau) en visite sur le chantier. DR

« L’inconnu… »: Mitterrand (Michel Fau)
en visite sur le chantier. DR

ARCHE.- En 1982, François Mitterrand lance un concours d’architecture anonyme sans précédent pour la construction, du côté de la Défense, d’un édifice emblématique dans l’axe du Louvre et de l’Arc de Triomphe… Sous les ors de l’Elysée, on lui présente une maquette et le président observe : « C’est très beau !»
Lorsque les résultats du concours sont annoncés, la stupéfaction est générale. Mais qui est donc cet architecte danois de 53 ans nommé Johan Otto von Spreckelsen ? On téléphone à l’ambassade du Danemark à Paris. Inconnu au bataillon. Et lorsqu’au cours d’une conférence de presse, on interroge le lauréat sur ses précédentes réalisations, il cite sa propre maison et quatre églises…
C’est ce Spreckelsen qui débarque donc dans la capitale, accompagné de son épouse Liv, pour s’atteler au plus grand chantier de l’époque. L’architecte entend bien bâtir sa grande arche, qu’il nomme Le cube, telle qu’il l’a imaginée mais ses idées et sa radicalité vont très vite se heurter à la complexité du réel et aux aléas de la politique.
Si Mitterrand s’inquiète de la perspective de l’arche dans l’alignement des Champs, l’architecte, en visite sur la dalle de la Défense, remarque, lui, que les joints sont envahis par de l’herbe. Et ça, ça n’est pas du tout de bon augure. Liv von Spreckelsen, elle, se penche sur la question des droits d’auteur et réclame des émoluments de 25 millions de francs : « Le cube, c’est ton œuvre ! »
Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans etc. L’inconnu de la grande arche (France – 1h46. Dans les salles le 5 novembre) raconte une page des années Mitterrand. En adaptant le roman La grande arche de Laurence Cosse, paru en 2016 chez Gallimard, Stéphane Demoustier invite le spectateur à se glisser dans les arcanes d’un chantier quasiment pharaonique. Mais le réalisateur de La fille au bracelet (2019) et de l’excellent Borgo (2023) montre surtout un Spreckelsen confronté, à travers Mitterrand, même lorsqu’il est invisible, à un fonctionnement politique et technocratique. De là dire comme l’architecte, qu’il se sent cerné par les gangsters et les menteurs…

"L'inconnu...": Von Spreckelsen (Claes Bang) et son épouse Liv (Sidse Babett Knudsen). DR

« L’inconnu… »: Von Spreckelsen (Claes Bang)
et son épouse Liv (Sidse Babett Knudsen). DR

« Nous avons en France, dit Demoustier, un système de cour qui est consubstantiel à notre Ve République, elle-même inspirée par l’ordre monarchique et le culte du Grand Homme. On a souvent du mal à être clairvoyant quant à ce qui fait notre quotidien. L’une de mes motivations à faire ce film tenait au fait que son personnage principal est étranger, nordique. Dans sa perspective, notre système de cour apparaît comme une incongruité… » En s’appuyant sur le décalage de plus en plus grand qui s’instaure entre l’architecte danois et le monde qui l’entoure, depuis Subilon, le haut fonctionnaire en charge du dossier, à l’architecte français Paul Andreu, maître d’oeuvre de réalisation, le cinéaste construit une fable moderne parfois cinglante (ah, la qualité du marbre de Carrare!), parfois ubuesque, toujours palpitante et qui nous maintient agréablement en haleine. Et lorsque la cohabitation s’en mêle (avec le délicieux Juppé en ministre du budget), Spreckelsen finit par rendre son tablier… Devenu enseignant, l’architecte soupire, las, à une étudiante : « Ce n’est plus mon cube… »
L’inconnu de la grande arche est aussi réussi sous l’angle de la reconstitution historique des années 80. On sent l’échelle du chantier, la monumentalité de l’ouvrage. Par sa démesure, l’arche finit par écraser Spreckelsen. Le film a recours à des effets spéciaux qui ont permis d’animer des photographies et, en somme, à faire rentrer le film dans les images d’archives.
Les comédiens se chargent de porter allègrement cette aventure architecturale et intime. Michel Fau est un étonnant Mitterrand volontiers marmoréen. Xavier Dolan est Subilon et Swann Arlaud incarne Andreu. Enfin Sidse Babett Knudsen (la fameuse série Borgen) et Claes Bang (vu dans The square de Ruben Ostlund) forment le couple danois. Quant à la fin, dans un cimetière sous la pluie, elle est émouvante !

"La femme...": Marianne (Isabelle Huppert) et Fantin (Laurent Lafitte).

« La femme… »: Marianne (Isabelle Huppert)
et Fantin (Laurent Lafitte).

ABUS.- L’argent, Marianne Farrère n’en à rien à faire. Elle en a tellement que ça n’a plus d’importance. Lorsqu’elle s’entiche d’un artiste-photographe plus jeune qu’elle, elle décide de lui donner des sommes considérables. Parce que Pierre-Alain Fantin l’amuse considérablement. Avec lui, elle oublie les sinistres séances de conseil d’administration, l’appartement immense et trop conventionnel, les déjeuners de convenance, la classe politique qui gravite autour d’elle et de Guy, son mari. Alors, Marianne sort dans des soirées, déjeune et dîne avec Pierre-Alain. Elle découche même et revient au matin, lançant qu’avec son nouvel ami, « elle vole, elle frise ! » Dans l’existence de Marianne, Fantin devient vite incontournable. La première fois qu’il avait rencontré la richissime Madame Farrère, c’était pour un reportage photo. « Je ne photographie pas les gens, je les emporte » clame le zigoto. Dans Marianne, il veut voir une héroïne. Même si elle n’ignore pas que Fantin a une réputation épouvantable, elle confesse : « Grâce à vous, c’est comme si je revivais ! » Alors Fantin se sent en territoire conquis. Dans l’appartement des Farrère, il débarrasse les « croûtasses », vire la « bonnicherie ». Mais lorsque Marianne lui signe un contrat de dix ans pour ses créations, à raison de deux millions par an, Frédérique Spielman, la fille de Marianne, décide de sonner la fin de la recré. Quitte à se fâcher avec sa mère, elle veut que le bouffon pique-assiette quitte la scène. Et elle décide de lancer une action en justice pour abus de faiblesse…
La femme la plus riche du monde (France – 2h03. Dans les salles le 29 octobre) c’est Fantasia chez les ultra-riches ! Après avoir touché son chèque, Fantin, presqu’en s’excusant, observe : « Je ne veux léser personne… » et d’ajouter « Il y a assez d’argent pour tout le monde. »
Connu pour des films comme Le héros de la famille (2006), Tout nous sépare (2017) ou Les rois de la piste (2024), Thierry Klifa s’inspire ici, librement, de l’affaire Bettencourt-Banier qui, au début des années 2000, avait d’abord défrayé la chronique people avant de devenir un dossier judiciaire à rebondissements avec notamment un accord entre les parties sur les intérêts civils… Dans cette affaire, Françoise Bettencourt-Meyers accusait François-Marie Bainier d’avoir profité de la fragilité psychologique de sa mère Liliane Bettencourt, alors âgée de 87 ans, pour obtenir près d’un milliard d’euros de dons sous forme de tableaux de maîtres, de chèques ou de contrats d’assurance-vie…

"La femme...": Marianne et sa fille Frédérique (Marina Foïs). Photos Manuel Moutier

« La femme… »: Marianne
et sa fille Frédérique (Marina Foïs).
Photos Manuel Moutier

Pour apprécier cette comédie souvent vacharde, il n’est nulle besoin d’avoir une connaissance approfondie de l’affaire Bettencourt-Banier, ni de connaître la vie de Liliane Bettencourt (1922-2017), femme d’affaires, milliardaire française, fille unique et héritière d’Eugène Schueller, fondateur d’une société de teintures inoffensives pour cheveux devenue le groupe L’Oréal et veuve de l’ancien ministre André Bettencourt.
« J’ai très vite compris, dit le cinéaste, qu’il y avait autre chose qui se cachait derrière, et ce que la fiction allait m’autoriser à faire. Ce qui m’intéressait était de passer par l’intime, de parler d’une histoire d’amour et de désamour. C’est l’histoire d’une fille qui comprend que sa mère est capable d’aimer, surtout comme elle ne l’a jamais aimé, avec l’arrivée de ce personnage de Pierre Alain Fantin dans sa vie… »
Alors, il y a, ici, de la beauté, du pouvoir, un coup de foudre, de l’ambition, de l’insolence, de l’esbrouffe, de la cruauté, de la méfiance, des secrets de famille, une guerre où tous les coups sont permis ! Tout cela délivré par des acteurs en verve : Isabelle Huppert (Marianne), Marina Foïs (Frédérique), Raphaël Personnaz (un mystérieux majordome), André Marcon (Guy) et évidemment Laurent Lafitte formidable en virevoltant, odieux et insupportable Fantin.
On n’est pas obligé d’être fan des ultra-riches pour aller bien se divertir des rocambolesques aventures de cette femme très fortunée.

 

La passion de Fatima, la fuite d’un nazi, l’accent de Pagnol et un homme dans un monde démesuré  

"La petite...": Fatima (Nadia Melliti, à droite) avec sa mère et ses soeurs. DR

« La petite… »: Fatima (Nadia Melliti, à droite) avec sa mère et ses soeurs. DR

CHEMIN.- Dans la salle de bain du petit appartement de ses parents, quelque part dans une banlieue, Fatima accomplit ses ablutions rituelles. Alors que le jour se lève, couverte d’une voile, la jeune fille fait sa prière avant de rejoindre sa mère et ses deux grandes sœurs pour manger des crêpes au chocolat et rigoler des choses de la vie. Sur la moto d’un copain, Fatima rejoint son lycée, retrouve ses copains-frères qui ne cessent de parler de sexe. Elle est bonne élève et prépare son bac avec application pour rejoindre ensuite une fac de philosophie. Dans une coursive sombre, Fatima est attendue par un garçon qui voudrait bien l’épouser mais elle élude. Au lycée, Ryan se fait traiter de pédale et réagit brutalement en accusant Fatima d’être lesbienne…
Sur un site de rencontres, sous le pseudonyme de Linda, Fatima fixe un rendez-vous à une femme. Dans une voiture, dans la nuit d’un terrain vague, tandis que Fatima ne fait qu’écouter, cette femme lui explique, assez crûment, des choses à apprendre. Dans un bar, sous un autre pseudonyme, Fatima drague encore, un peu moins timidement, une fille.
Comme elle souffre d’asthme, Fatima participe à une session dirigée par un pneumologue. C’est là qu’elle croise Ji-Na (Ji-Min Park), une jeune infirmière d’origine coréenne. Entre les deux jeunes femmes, un fort sentiment amoureux prend forme…
Troisième long-métrage d’Hafsia Herzi en tant que réalisatrice, après Tu mérites un amour en 2019 et Bonne mère en 2021, La petite dernière (France – 1h47. Dans les salles le 22 octobre) est le beau portrait d’une jeune femme qui s’émancipe de sa famille et de ses traditions. Et qui se met à questionner son identité. Comment concilier sa foi avec ses désirs naissants mais puissants.
Comédienne de talent (déjà césarisée à deux reprises pour La graine et le mulet (2007) de Kechiche puis pour Borgo (2023) de Demoustier) Hafsia Herzi s’impose désormais comme une cinéaste habile et chevronnée. L’amour lesbien est-il soluble dans l’islam ?

"La petite..." une tendre étreinte entre Ji-Na (Ji-Min Park) et Fatima. DR

« La petite… » une tendre étreinte
entre Ji-Na (Ji-Min Park) et Fatima. DR

En s’appuyant sur le roman éponyme de Fatima Daas, paru en 2020, la cinéaste raconte l’itinéraire d’une jeune femme mal à l’intérieur : « Pour autant, elle ne se cherche pas, elle sait qui elle est et par qui elle est attirée sexuellement. Mais elle ressent de la culpabilité par rapport à sa religion, à sa famille et à elle-même. Je pense qu’elle ne s’aime pas vraiment. Elle est dans une dualité; à la fois mal à l’aise avec son homosexualité et totalement désireuse de la vivre pleinement. »
En rythmant son film au fil des saisons puisque cette histoire se déroule sur une année, Hafsia Herzi suit au plus près -en multipliant les gros plans- cette Fatima tiraillée dont le mot « lesbienne » déclenche l’agressivité. Car il lui fait entendre ce qu’elle est mais n’est pas totalement encore prête à être. En posant le mot, c’est comme si le secret s’effondrait.
Ecartelée entre tradition et modernité, Fatima est dans une quête douloureuse (sa visite chez l’imam est rude) et elle vit un rejet silencieux qui la martyrise. Mais, malgré le poids écrasant qui s’exerce sur elle, Fatima, sous sa casquette de base-ball, est combattive, résiliente et surtout digne.
Avec La petite dernière, la cinéaste donne un film rare sur une femme lesbienne, arabe et musulmane. « Elle se fait, dit-elle, ses propres expériences en allant au-devant de sa vie, de sa sexualité, avec le courage nécessaire. C’est un chemin, certes pas simple, vers la lumière. » Pour porter son personnage, Hafsia Herzi a trouvé, dans un casting sauvage, Nadia Melliti dont c’est le premier rôle au cinéma. Avec son masque de princesse nubienne, la jeune femme, couronnée du prix d’interprétation au dernier festival de Cannes, est une Fatima souvent minérale (l’un de ses sœurs dit : « Elle a zéro féminité ») dont on va voir naître le sourire. Et c’est beau !

"La disparition...": Mengele (August Diehl), un nazi en fuite. DR

« La disparition… »: Mengele (August Diehl),
un nazi en fuite. DR

MASQUE.- Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Josef Mengele, celui que ses victimes au camp d’extermination d’Auschwitz surnommaient l’ « ange de la mort» parvient à s’enfuir en Amérique du Sud pour refaire sa vie dans la clandestinité. De Buenos Aires au Paraguay, en passant par le Brésil, Mengele, sous différentes identités, va organiser sa méthodique disparition pour échapper à toute forme de procès. Quitte, cependant, à revenir en Allemagne pour retrouver brièvement sa famille demeurée influente. Mais c’est évidemment dans la torpeur des villes sud-américaines ou dans des campagnes désolées que Mengele ressemble à un angoissant fantôme.
Dans La disparition de Josef Mengele (Allemagne – 2h16. Dans les salles le 22 octobre), le cinéaste russe Kirll Serebrennikov suit au plus ce criminel de guerre notoire, un homme qui apparaît traqué en permanence, toujours aux aguets, toujours en train de se fabriquer un personnage jusque dans son apparence physique et vestimentaire, persuadé que le Mossad est à ses trousses. Ce faisant, le réalisateur né à Rostov-sur-le-Don, dans le sud-ouest de la Russie mais vivant, depuis 2022, en exil à Berlin, poursuit sa quête de personnages « extrêmes », qu’il s’agisse d’Antonina Milioukova dans La femme de Tchaïkovski (2022) et plus encore de l’extravagant Edouard Limonov dans Limonov, la ballade (2024).
Incarné par un August Diehl (Le jeune Karl Marx, Inglourious Basterds) méconnaissable, Mengele est un monstre aux abois pour lequel Serebrennikov ne manifeste aucune compassion même s’il amène le spectateur, dans le derniers tiers du film, à entrer dans sa tête. Un type sinistre qui ne se considère pas du tout comme l’incarnation du Mal absolu. « Il y avait plein d’autres médecins à Auschwitz, pourquoi devrais-je être l’emblème du Mal ? » soupire-t-il, presque excédé.

"La disparition...": un retour en Allemagne. DR

« La disparition… »: un retour en Allemagne. DR

Avec ce film tourné dans un noir et blanc (volontairement) crade, le metteur en scène demande au spectateur de « mettre le masque de Mengele sur lui-même pour comprendre que le chemin qui va de l’homme ordinaire au criminel et au sadique peut être très court. » Il s’applique aussi à montrer que, comme le disait Sartre, que l’enfer, c’est les autres, en l’occurrence, ici, tous ceux qui, en connaissance de cause, ont aidé, soutenu, caché Mengele, soit par fidélité aux thèses nazies, soit par l’appât du gain.
Le film, adaptation de son livre éponyme paru en 2017, a été validé par Olivier Guez après quelques modifications. Récompensé par le prix Renaudot, l »écrivain strasbourgeois s’est documenté et a travaillé trois ans sur cet officier SS. Au Monde, Olivier Guez déclara : « Je vivais avec lui, avec ce personnage abject, d’une médiocrité abyssale. Je montais sur le ring. Je l’affrontais. Les six premiers mois, il m’arrivait de crier son nom la nuit ». Le spectateur, lui aussi, notamment avec une insoutenable séquence, à la manière d’un film amateur en couleurs, sur Mengele à l’oeuvre dans sa salle d’expérimentation d’Auschwitz, a le coeur au bord des lèvres. Mais La disparition… est probablement utile aujourd’hui, alors que d’aucuns remettent en cause la réalité de la Shoah.

"Marcel...": Le petit Marcel encourage Pagnol. DR

« Marcel… »: Le petit Marcel
encourage Pagnol. DR

PROVENCE.- Marcel Pagnol n’est pas heureux. Pire, il se sent vieux. Alors, enfermé dans son bureau, l’académicien bricole une machine au mouvement perpétuel et ronchonne : « Ici, au moins, les lettres françaises me foutront la paix ! » Un jour de 1956, il rencontre Pierre Lazareff. Le mythique patron de France-Soir est accompagné de son épouse Hélène qui dirige Elle et qui lui propose d’écrire un feuilleton littéraire pour son magazine. Pour raconter son enfance, sa Provence, ses premières amours. En rédigeant les premiers feuillets, l’enfant qu’il a été autrefois, le petit Marcel, en version plus jeune de lui, apparaît soudain à ses côtés. Marcel Pagnol est alors au faîte de sa gloire et il va s’immerger dans ses riches souvenirs…
Depuis le beau succès des Triplettes de Belleville (2003), on connaît le cinéma de Sylvain Chomet. Et on a aimé aussi son animation dans L’illusionniste (2010) tiré d’un scénario inédit de Jacques Tati. Avec Marcel et Monsieur Pagnol (France – 1h 30. Dans les salles le 15 octobre), le cinéaste fait la part belle au plus grand conteur de tous les temps en lui offrant de devenir le héros de sa propre histoire.
Cette aventure-là, c’est celle de la littérature, du théâtre et enfin du cinéma. Pour le petit Marcel, le vieil homme va se mettre à explorer sa vie et à revivre les plus belles rencontres et les plus beaux souvenirs. Reviennent ainsi la table familiale, un père pauvre mais honnête, une mère trop tôt disparue et un gamin en colère à qui la pratique de la boxe vaudra un nez cabossé. Voilà Pagnol prof d’anglais muté à Paris, vivant dans un hôtel de passe avec le moral dans les chaussettes. Un ami l’entraînera à une soirée où Pagnol rencontre Orane Demazis et tombe sous son charme…

"Marcel...": Pagnol en pause sur un tournage avec Fernandel et Raimu. DR

« Marcel… »: Pagnol en pause sur un tournage avec Fernandel et Raimu. DR

Contacté par deux producteurs pour confectionner quelques parties animées dans un documentaire sur Pagnol, Chomet a constaté que seules les séquences animées suscitaient l’intérêt. « Tout le monde, dit le cinéaste, était bouleversé de revoir Pagnol, Raimu et Fernandel reprendre vie ! J’ai donc décidé de me servir des connaissances obtenues avec le projet de documentaire pour écrire un biopic entièrement animé. »
Réalisée pour la première fois en numérique, voici une aventure humaine dans laquelle on plonge avec un vrai plaisir tant le dessin est plaisant et l’animation élégante. Ensuite, il suffit de se laisser emporter, au gré des pièces de théâtre, des amours du maître ou de l’invention du cinéma parlant dans le sillage de personnages (forcément) truculents. On aime entendre le grondement de Raimu quand il déclare : « Je vais te le faire ton boulanger cocu ! » ou encore qu’avec le Marius de Pierre Fresnay, « un Alsacien peut faire un bon Marseillais… » On aime écouter aussi, avec l’accent, Pagnol (avec la voix de Laurent Lafitte) dire : « Je suis né dans la ville d’Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers… » Voilà du cinéma qui fleure bon le soleil de la garrigue !

"L'homme...": Paul (Jean Dujardin" rapetisse. DR

« L’homme… »: Paul (Jean Dujardin) rapetisse. DR

FINITUDE.- Paul est un homme ordinaire qui partage sa vie entre son entreprise de construction navale, sa femme Elise, et leur fille Mia. Lors d’une sortie en mer, Paul se retrouve confronté à un étrange phénomène météorologique inexpliqué. Dès lors, Paul rétrécit inexorablement, sans que la science ne puisse lui expliquer quoi que ce soit, pire sans lui être d’aucun secours. « On se tasse toujours un peu avec l’âge » avance une blouse blanche. Dans sa belle maison, surplombant les dunes et l’océan, Paul tente de survivre tout en rapetissant de plus en plus. Elise fait ce qu’elle peut : « Tu veux aller où, Paul ? » Et Paul de répondre, amer, « Dans un cirque ? ». Quand, par accident, il se retrouve prisonnier dans sa propre cave, et alors qu’il ne mesure plus que quelques centimètres, il va devoir se battre pour survivre dans un environnement banal devenu hostile. Paul va se retrouver confronté à lui même, à sa force vitale, celle qui le pousse à continuer à vivre et avancer vers le mystère.
En 1956, pour Universal, major spécialisée dans le fantastique, Jack Arnold signait The Incredible Shrinking Man qui allait devenir un film-culte pour des générations de cinéphiles. Parmi ceux-ci figure Jean Dujardin ! Désireux depuis longtemps de se frotter à son tour à ce récit initiatique doublé d’un film d’aventure.
Pour L’homme qui rétrécit (France – 1h35. Tout public avec avertissement. Dans les salles le 22 octobre), Jan Kounen s’appuie autant sur le film que sur le classique du romancier américain Richard Matheson, plaçant d’entrée une citation : « Nous sommes des voyageurs ignorants dans un cosmos dont les secrets nous dépassent… »

"L'homme...": dans un environnement hostile. DR

« L’homme… »: un environnement hostile. DR

«  Il m’est apparu, dit le cinéaste, un horizon de mise en scène, une idée qui a été le guide de l’écriture, ne pas faire « l’homme qui rétrécit », mais « l’homme qui vit dans un monde qui chaque jour s’agrandit ».
En effet, tandis que Paul voit sa taille se réduire, l’agrandissement du monde dans lequel il vit se transforme en un voyage sensoriel où le malheureux va mesurer une solitude toujours plus immense. Elise (Marie-Josée Croze) et Mia (Daphné Richard) disparaissent de son univers pour la simple raison qu’il lui est impossible de communiquer avec elles. La cave, avec sa chaudière, ses cartons, son escalier désormais monumental, son aquarium illuminé, devient un endroit « invivable » et soudain terrifiant lorsque le chat de la maison passe par là ou qu’une araignée quitte sa toile pour attaquer Paul. Avec une aiguille devenue sabre, le microscopique humain tente de se défendre. Tout en s’interrogeant sur sa finitude et en se disant qu’il est temps de regarder la mort dans les yeux. Paul (Jean Dujardin crédible) regarde alors le ciel au-delà de la fine grille du soupirail. Dehors, la nature est une jungle. Paul n’a plus peur. Sous la voûte étoilée, il a compris que l’humain n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan. Et c’est assez émouvant.

Le pianiste bouleversé et le flic fatigué  

"Deux pianos": Claude (Nadia Tereszkiewicz) et Mathias  (François Civil).

« Deux pianos »: Claude (Nadia Tereszkiewicz)
et Mathias (François Civil).

MUSIQUE.- Après une longue période passée à se produire et à enseigner au Japon, Mathias Vogler, pianiste virtuose, est de retour en France. Il revient à Lyon où l’attend Elena, elle aussi, musicienne de grand talent, qui fut autrefois son professeur. Celle-ci tient à ce que Vogler reprenne une carrière de soliste et l’accompagne notamment dans ses prochains concerts à l’Auditorium de Lyon. Après une réception chez Elena, Vogler croise, au sortir de l’ascenseur de l’immeuble, une jeune femme blonde. Leurs regards se croisent. La jeune femme s’éloigne. Mathias Vogler est pris de malaise et s’effondre au sol… Revenu à lui et bouleversé, Mathias ne sait plus à quel saint se vouer, d’autant qu’il se pose aussi nombre de questions sur les choix à faire pour sa carrière. En se promenant dans un parc, le pianiste croise Simon, un petit garçon. Pétrifié, il le regarde jouer sous la surveillance de sa nounou. Le gamin fait une chute, se blesse légèrement. Vogler le suit tandis que sa gardienne l’emmène chez le pharmacien. De retour au domicile de sa mère, le musicien fouille dans les boîtes contenant des photos de son enfance. Le gamin croisé dans le parc lui ressemble comme deux gouttes d’eau. La rencontre avec ce double plonge Mathias dans une frénésie qui menace de le faire sombrer. Pire, elle le mènera à Claude, son amour de jeunesse.
Avec Deux pianos (France – 1h55. Dans les salles le 15 octobre), Arnaud Desplechin est de retour au cinéma après Spectateurs ! (2024), une fiction censé « célébrer les salles de cinéma et leur magie multiple ». Des aventures et préoccupations de ses personnages, le réalisateur dit : « Ce sont des histoires de monades qui se rencontrent, s’étreignent pour fuir leur solitude avant d’y retourner. Mais cette solitude est évidemment une force pour chacun d’eux. »

"Deux pianos": Mathias et Simon (Valentin Picard). Photos Emmanuelle Firman

« Deux pianos »: Mathias
et Simon (Valentin Picard).
Photos Emmanuelle Firman

Loin du Nord, qui est le terreau de nombre de ses œuvres, Desplechin, dans un mélodrame de l’intime, s’attache à des êtres en souffrance. C’est évidemment le cas de Vogler qui navigue entre ses regrets (une carrière précoce, l’exil et l’enseignement, reprendre les concerts, ou l’avenir plus terne de chef de chant) avant de déposer les armes aux pieds de Claude. C’est vrai aussi pour cette femme qui avait deux amants, qui est tombée enceinte très jeune et a décidé d’avoir un enfant sans plus se poser de questions. Effrayée par elle-même, elle s’est jetée dans les bras du hasard et a laissé le destin choisir à sa place. C’est vrai encore pour l’arrogante Elena qui décide de rendre les armes…Avec une caméra très en mouvement, le cinéaste les observe au plus près, interrogeant aussi la liberté que l’on peut avoir ou pas dans les sentiments. Desplechin fait sienne, la phrase de Judith, l’amie de Claude : «Le malheur, c’est une perte de temps». Enfin, l’auteur d’Esther Kahn (2000), de Rois et Reine (2004) ou de Roubaix, une lumière (2019) se penche, avec émotion et tendresse, sur le lien qui unit Mathias et le petit Simon… Loin de son D’Artagnan flamboyant, François Civil est, ici, tout en retenue et en silences, un artiste et un père en quête de résilience. Autour de lui, on retrouve avec plaisir autant Charlotte Rampling (Elena) que Nadia Tereszkiewicz (Claude), Alba Gaïa Bellugi (Judith) ou encore Hippolyte Girardot en agent et ami…

"Chien 51": Salia (Adèle Exarchopoulos) et Zem (Gilles Lellouche). DR

« Chien 51″: Salia (Adèle Exarchopoulos)
et Zem (Gilles Lellouche). DR

ALMA.- Patron d’une grosse société qui a développé le programme d’intelligence artificielle Alma, déployé dans tous les services de police, Kessel est abattu alors qu’il rentre chez lui. C’est le branle-bas de combat dans la capitale. Tous les services sont sur les dents et le ministre de l’Intérieur promet une résolution rapide de l’affaire. Flic fatigué et insomniaque, Zem Brecht, fonctionnaire dans la zone 3, est mis sur le dossier d’autant que les morts violentes se succèdent. Bientôt, Zem va être « verouillé ». Plus question d’enquêter. On lui colle dans les pattes, une certaine Salia Malberg, flic d’élite oeuvrant dans la zone 2, qui reprend l’affaire. Mais sans réussir à avancer beaucoup plus qu’un Zem qui regarde, avec un rien d’ironie, sa « collègue » se démener comme elle peut dans une histoire qui a tout du parfait bourbier…
Connu pour ses deux succès que sont Bac Nord (2021) et Novembre (2022) sur l’enquête policière pendant les cinq jours qui suivi les attentats du 13 novembre 2015 en France, Cédric Jimenez remet, ici, le couvert avec, cette fois, un thriller dystopique puisqu’il se déroule dans le Paris de 2045. La capitale est désormais coupée en trois zones correspondantes aux classes sociales. Plus question de passer d’un secteur à un autre sans montrer patte blanche…

"Chien 51": John Mafram (Louis Garrel). DR

« Chien 51″: John Mafram (Louis Garrel). DR

Chien 51 (France – 1h46. Tout public avec avertissement. Dans les salles le 15 octobre) démarre, sur les chapeaux de roues, c’est le cas de le dire, avec une course-poursuite nocturne dans la ville. On a d’emblée l’impression d’être dans un jeu vidéo d’autant que ça va se mettre à défourailler dans tous les sens. Le futur sera violent ou il ne sera pas ? Pour ce film à gros budget (42 millions d’euros) qui se place à la deuxième marche du podium des films français les plus chers à sortir en 2025, juste derrière Dracula de Luc Besson (45 millions), le cinéaste adapte le roman éponyme, paru en 2022, de l’écrivain français Laurent Gaudé.
Dans un univers crépusculaire qui fait souvent penser à celui de Blade runner (on ne dira jamais assez l’impact du film de Ridley Scott sur l ‘imaginaire SF) Chien 51 s’intéresse d’abord à un de ces flics quasiment à la dérive que le cinéma apprécie souvent. Zem Brecht a tout vu, tout bu, tout lu. Toujours en retard au boulot, on ne lui en fait pas spécialement grief parce qu’on sait bien que c’est un bon. D’autant plus que l’assassinat de Kessel ressemble de plus en plus à un complot dans lequel un certain John Mafram semble avoir un rôle majeur. Pour la résolution de cette histoire, Zem aura bien besoin de l’aide du commandant Malberg, une cabossée de la vie comme lui. Autour de ces deux personnages, Cedric Jimenez organise une aventure qui a le mérite de ne jamais se relâcher en multipliant les pistes. D’autant que Gilles Lellouche (Zem), fidèle du cinéaste, et Adèle Exarchopoulos (Salia) font le job avec application. Pourtant, cette dystopie qui met face à face l’humain et la machine IA, ne parvient pas vraiment à nous emballer. Comme si, curieusement, on avait déjà vu tout ça.

Et ils entrèrent dans l’histoire du cinéma !  

Jean-Luc Godard (Guillaume Marbeck) dans les bureaux des Cahiers du cinéma.

Jean-Luc Godard (Guillaume Marbeck)
dans les bureaux des Cahiers du cinéma.

Voilà bien un film qui met en joie ! On a beaucoup aimé -sans être, pour le moins du monde, maso- prendre des baffes (cinématographiques!) dans la figure avec Sirat, Oui ou Une bataille après l’autre. Mais c’est une autre sensation que nous invite à partager Nouvelle vague, celle des souvenirs cinéphiliques en se penchant sur le tournage, peu banal, du A bout de souffle de Jean-Luc Godard.
Remarqué pour Boyhood (2014… mais tourné sur une période de 12 ans!) ou encore la trilogie Before (1995-2013, l’Américain Richard Linklater est connu, comme Woody Allen ou Quentin Dupieux, pour tourner avec une régularité quasi annuelle. Et d’ailleurs Nouvelle vague n’est plus son dernier film puisque, le 17 octobre prochain, sort sur les écrans américains, Blue Moon, biopic sur le parolier Lorenz Hart, complice pour nombre de comédies musicales à succès, du compositeur Richard Rodgers…
A propos de Nouvelle vague, son premier film entièrement tourné en français, le cinéaste texan de 65 ans, dit : « Je pense que tout réalisateur en activité depuis un certain temps devrait, à un moment de sa carrière, réaliser un film sur la fabrication d’un film. C’est légitime de vouloir aborder ce sujet compliqué et obsédant auquel on consacre sa passion et sa créativité. Mais quelle est la bonne approche, comment trouver le bon ton ? Est-ce possible de faire mieux que La nuit américaine ? C’est peu probable.»
Au fil des ans, dit-il, ses réflexions le ramenaient toujours au moment de son premier film, à cette joie absolue qui consiste à pouvoir enfin condenser des années d’idées cinématographiques et d’obsessions dans un film. « C’est une expérience que l’on ne vit qu’une fois, évidemment. Nul n’est jamais prêt à affronter les batailles physiques et mentales qui en découlent : l’affrontement entre une confiance extrême et une profonde insécurité due au manque d’expérience, la passion inépuisable qui chaque jour se confronte à l’instabilité d’un travail qui implique tellement de gens, ayant chacun leur personnalité et leurs besoins. »

Jean-Luc Godard et Jean Seberg (Zoey Deutch).

Jean-Luc Godard et Jean Seberg (Zoey Deutch).

Et lorsque Jean-Luc Godard (1930-1922) est mort, Linklater s’est dit qu’il était temps de faire ce film. L’histoire de Godard tournant A bout de souffle, racontée dans le style et l’esprit de Godard tournant A bout de souffle.
Pour le metteur en scène américain, il ne s’agit pas de refaire le film de JLG mais de le regarder sous un autre angle, de plonger la caméra en 1959 et recréer l’époque, les gens, l’ambiance, traîner avec la bande de la Nouvelle vague.
De fait, Nouvelle vague n’est pas un film d’époque. C’est une épatante fiction dans laquelle on se glisse avec un bonheur égal à celui d’un spectateur heureux d’entrer dans une salle obscure. C’est d’ailleurs bien là que l’on retrouve déjà Suzanne Schiffman, François Truffaut, Claude Chabrol et Jean-Luc Godard. Déjà critiques de cinéma, pas encore cinéastes mais décidés à vite le devenir. D’autant, comme le dit JLG, que « la meilleure façon de critiquer un film, c’est de faire un film ».
C’est un Godard torturé que montre Nouvelle vague. Même si quelqu’un glisse « C’est lui le vrai génie. Enfin c’est qu’il vous dira », JLG pense que c’est trop tard. Certes, il a tourné un court-métrage (mais « un court-métrage, c’est de l’anticinéma ») alors que ses amis des Cahiers ont signé, qui Le beau Serge, qui Les 400 coups. Le film de Truffaut ira à Cannes. Godard aussi, en piquant des francs dans la caisse des Cahiers. Tandis que Jean-Pierre Léaud court vers la mer et que l’image se fige, le festival fait une ovation à Truffaut. Sur les éternelles lunettes noires de Godard, s’imprime l’image d’Antoine Doinel. Cocteau confie à Truffaut que « L’art n’est pas un passe-temps, c’est un sacerdoce ». Ce sera vrai aussi pour Godard. « Soit tu le fais, soit tu te tais », le tance Suzanne Schiffman, emblématique figure de la Nouvelle vague. Il le fera. Grâce au producteur Georges de Beauregard. Parce que, pour faire un film, on a juste besoin d’une fille et d’un flingue. La fille, JLG la voit sur une page des Cahiers. « On n’aura jamais Jean Seberg ». Il l’aura même si, tout au long de leur aventure commune, la comédienne se demandera ce qu’elle fait là, râlant ainsi contre l’absence de son direct : « Si c’était en son direct, il ne pourrait pas parler pendant les prises ». Mais c’est bien sa Patricia qui prononce ce mot devenu le symbole du film et du mouvement qu’il a engendré : « Qu’est-ce que c’est, dégueulasse ? »

On tourne...

On tourne…

Quant à Michel Poicard, celui qui porte le flingue, ce sera Jean-Paul Belmondo, fringant boxeur et joyeux boute-en-train (Pense-t-il que le film ne sortira jamais?) auquel son agent, Blanche Montel, assure qu’il fait la pire erreur de sa vie. « C’est suicidaire pour ta carrière. Fais plutôt le prochain Duvivier. C’est moins de travail et plus d’argent… » Quant à Godard, il lance : « S’il veulent la nouvelle vague, donnons leur un raz-de-marée ! » C’est bien que ce qu’A bout de souffle sera.
Godard disposera de vingt jours pour tourner son premier long et Richard Linklater raconte, au fil des journées, un tournage pas comme les autres, Godard affirmant commencer chaque journée sans savoir ce qu’il va filmer. « Moteur, Raoul ! Ca tourne, Jean-Luc ! »
Raoul, c’est Raoul Coutard, le fameux chef op’. Et il est l’un des très nombreux personnages réels qui traversent Nouvelle vague. On y croise ainsi Juliette Greco et Jean-Pierre Melville, Robert Bresson et Roberto Rossellini qui conseille : « Il ne faut filmer que dans un état d’urgence et de nécessité ! ». Et il y a tout ceux qui sont auprès de Godard, Truffaut évidemment scénariste du film mais également Pierre Rissient, François Moreuil, Jacques Rivette, Richard Balducci, José Bénazéraf, Daniel Boulanger…

Belmondo (Aubry Dullin) dans le plan de la mort de Michel Poicard. Photos Jean-Louis Fernandez

Belmondo (Aubry Dullin) dans le plan
de la mort de Michel Poicard.
Photos Jean-Louis Fernandez

Porté par des comédiens qu’on ne connaît pas encore mais qui parviennent à se glisser avec brio dans leurs personnages (Guillaume Marbeck a trouvé le chouintement caractéristique de la voix de JLG et Zoé Deutch est une Seberg radieuse en « sainte et pécheresse »), Nouvelle vague permet aussi à Linklater d’aligner les aphorismes si chers à Godard, ainsi « Nous contrôlons nos pensées, qui ne veulent rien dire, mais pas nos émotions, qui veulent tout dire ».
Aux accents de Scoubidou de Sacha Distel ou de Tout l’amour de Dario Moreno, voici une plongée allègre et tourmentée dans le 7e art. « Ce sera le pire film de l’année. Ils vont détester ! » pronostique l’équipe du film. Ils auront tout faux. Comme le disait Gauguin, « l’art c’est soit du plagiat soit la révolution ». Ce sera la révolution.

NOUVELLE VAGUE Comédie dramatique (France – 1h45) de Richard Linklater avec Guillaume Marbeck, Zoey Deutch, Aubry Dullin, Adrien Rouyard, Anroine Besson, Jodie Ruth Forest, Bruno Dreyfürst, Benjamin Clery, Matthieu Penchinat, Paolo Luka-Noe. Dans les salles le 8 octobre.

Ils s’aimaient d’un aussi grand amour…  

Oh ! je voudrais tant que tu te souviennes
Des jours heureux où nous étions amis.
En ce temps-là la vie était plus belle,
Et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui.
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle.
Tu vois, je n’ai pas oublié…
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi
Et le vent du nord les emporte
Dans la nuit froide de l’oubli.
Tu vois, je n’ai pas oublié
La chanson que tu me chantais.
C’est une chanson qui nous ressemble.
Toi, tu m’aimais et je t’aimais
Et nous vivions tous les deux ensemble

Simone Signoret (Marina Foïs) et Yves Montand (Roschdy Zem), une vraie complicité. DR

Simone Signoret (Marina Foïs) et Yves Montand (Roschdy Zem), une vraie complicité. DR

La fameuse chanson écrite en 1946 par Prévert et Kosma disait aussi que «  la vie sépare ceux qui s’aiment, Tout doucement, sans faire de bruit… »
Or c’est là que l’aventure amoureuse de Simone Signoret et d’Yves Montand se distingue de beaucoup d’autres parce que, justement, ces deux-là ne se sont jamais séparés réellement. Comme le dit Diane Kurys, elle l’aimait plus que tout, il l’aimait plus que toutes les autres.
Dans les années 2000, une collection Les couples célèbres, aux éditions Acropole, racontait Cerdan et Piaf, Antoine et Cléopâtre, Napoléon et Joséphine, Sand et Chopin, Bacall et Bogart, Colette et Willy et donc, inévitablement la passion engagée de Montand et Signoret.
Que Diane Kurys ait eu envie de raconter cette belle histoire d’amour au long cours, n’a rien en soi de bien étonnant. Parce que l’aventure Montand-Signoret, sur les plans amoureux, artistiques et politiques, mérite autant l’intérêt que les biopics de Claude François (Cloclo, 2012), Edith Piaf (La môme, 2007), Dalida (Dalida, 2017) ou Charles Aznavour (Monsieur Aznavour, 2024) sans même parler du Johnny à venir par Cédric Jimenez et Raphaël Quenard dans le rôle du rockeur…
Diane Kurys qui retrouve, ici, le grand écran, sept ans après l’oubliable Ma mère est folle, donne, ici, une plaisante illustration de ce vrai sous-genre cinématographique qu’est le biopic. D’ailleurs, le film assume d’emblée la fiction en s’ouvrant dans les coulisses, devant des miroirs, où les comédiens s’apprêtent à entrer dans leurs personnages. Et ce sont évidemment des personnages plus grands que nature qui s’offrent à eux.
Et puis, on glisse à une interview où il est question de l’Oscar de la meilleure actrice remporté par Signoret, première Française à s’imposer pour la prestigieuse statuette, pour Room at the Top (Les chemins de la haute ville), le film anglais (1959) de Jack Clayton. Forcément, la comédienne en vient à parler de ce Montand qu’elle « essaye de ne pas quitter trop longtemps » pour dire « On s’aime et on s’aime bien ».

Dans l'intimité de deux monstres sacrés. DR

Dans l’intimité de deux monstres sacrés. DR

« Le point de départ, dit la cinéaste, c’était Simone Signoret. La femme, l’actrice. Il y a quelque chose de fascinant chez elle ; une force, une détermination, mêlées à une sorte de fragilité, de vulnérabilité. Avant de commencer à écrire, elle me semblait à la fois impressionnante et un peu pathétique. Les bons personnages sont toujours faits de ces contrastes. Ce sont leurs ombres qui définissent leurs contours, comme les frontières de certains pays inconnus. »
Diane Kurys qui a a travaillé cinq années durant sur ce film avec la scénariste Martine Moriconi (avec laquelle elle avait déjà fait un autre biopic, en l’occurrence Sagan en 2008) réussit à nous faire entrer dans les vies foisonnantes de deux monstres sacrés alors que Signoret travaille de moins en moins et boit de plus en plus tandis que Montand surfe sur les succès et aligne les conquêtes. Revient alors l’évocation de Marilyn Monroe et de la liaison passionnée née en 1960, pendant le tournage de Let’s Make Love (Le milliardaire) alors que les deux stars sont mariées, chacune de leur côté avec Arthur Miller et Simone Signoret. Et, sans réelle surprise, on comprend que ce fut une terrible souffrance pour cette dernière. Elle dira même : «J’aurai pu la tuer… »
Le film enchaîne les scènes où une Signoret, occupée à un tricot, fait répéter Montand tandis que celui-ci lui reproche : « C’est de ta faute si tu ne tournes pas… » et que l’autre souffle : « Personne ne veut plus de moi», celle où Montand parle avec Claude Sautet du travail sur Vincent, François, Paul et les autres, celle où le couple évoque, à l’occasion d’un voyage en URSS (où les gens ont une profonde tristesse dans le regard) les désillusions de son engagement à gauche, celle où ils évoquent, avec François Périer et leurs amis, la beauté de l’italien Nous nous sommes tant aimés, celle aussi où Simone Signoret se lance dans l’écriture du magnifique La nostalgie n’est plus ce qu’elle était, celle d’un anniversaire chez Prunier…

Simone Signoret, une femme qui a toujours eu peur. DR

Simone Signoret, une femme
qui a toujours eu peur. DR

Ainsi, au fil de deux heures de cinéma, s’enchaînent les jours et les heures d’un couple qui s’aime et se déteste à la fois. Car ce balancement lancinant entre ces deux sentiments traverse tout le film. Mais, tandis que le film avance, on note que Diane Kurys s’attache quand même davantage à cette Simone Kaminker, née en 1921 à Wiesbaden dans une famille d’origine juive polonaise devenue Signoret, fabuleuse de beauté dans Casque d’or (1952) de Jacques Becker.
« Je pense, dit la réalisatrice, qu’il y avait une volonté de jouir de la vie et aussi une sorte de paresse chez elle. Elle l’affirmait dans ses interviews : elle n’a pas voulu transformer son apparence et elle n’a pas fait d’effort pour perdre du poids. À l’inverse, Montand était très soucieux de son hygiène de vie. Simone s’est laissé aller, avec un côté autodestructeur. Je pense qu’elle cherchait peut-être à punir Montand pour ses trahisons. »
Alors Moi qui t’aimais montre, au-delà de l’alcool, des cigarettes, des rides, des kilos en trop, une femme en souffrance. Quand elle sent la fin venir, elle confie à Serge Reggiani, l’ami de toujours : « La vraie Simone, elle a eu peur toute sa vie. »

Simone avec Serge Reggiani (Thierry de Peretti), son ami de toujours. DR

Simone avec Serge Reggiani (Thierry de Peretti), son ami de toujours. DR

Bien sûr, la mise en scène de Diane Kurys n’est pas particulièrement remarquable mais ça reste du cinéma classique et propre et comme souvent c’est l’interprétation qui va faire la différence. Roschdy Zem nous laisse un peu dans l’expectative. Parfois, il est juste et parfois, on se dit que Montand n’est pas tout à fait là. Ce n’est pas le cas de Marina Foïs qui éclaire littéralement sa Simone Signoret en l’habitant pleinement. Cheveux gris, veste en laine ou gilet noir sur chemise blanche, Signoret est là, dans l’attente de son Montand toujours en vadrouille, professionnelle et sentimentale. « Ça me plaît bien d’avoir un homme qui plaît bien » glisse-t-elle. Mais est-ce bien vrai ? Plus tard, elle dit : « J’ai cru que tu ne reviendrais pas. Je t’aime. »
Enfin, il y a ce beau moment de cinéma où Signoret revient au cinéma pour incarner Madame Rosa dans La vie devant soi de Moshé Mizrahi. Signoret n’est plus au top des comédiennes françaises. Montand lui dit qu’elle n’aurait pas dû accepter ce rôle. Signoret doute d’elle. Elle songe à abandonner le film. Mais la profession lui offrira le César 1978 de la meilleure actrice. Un tatouage sur l’avant-bras qui rappelle qu’elle fut déportée à Auschwitz, Signoret se glisse dans la peau de cette ex-prostituée juive de Belleville qui dit au petit Momo : « J’avais peur que tu deviennes grand trop vite… » Signoret est pathétique. Marina Foïs est superbe.

TOI QUI M’AIMAIS Comédie dramatique (France – 1h59) de Diane Kurys avec Marina Foïs, Roschdy Zem, Thierry de Peretti, Vincent Colombe, Pauline Cassan, Raphaëlle Rousseau, Xavier Robic, Cécile Brune, Sébastien Pouderoux, Leonor Oberson, Timothée de Fombelle, Yuval Rozman. Dans les salles le 1er octobre.

Une Amérique à feu et à sang  

Pat Calhoun, alias Bob Ferguson (Leonardo DiCaprio), un révolutionnaire malmené. DR

Pat Calhoun, alias Bob Ferguson (Leonardo DiCaprio), un révolutionnaire malmené. DR

Quelque part en Californie, les French 75, un groupe révolutionnaire d’extrême gauche, organise la libération de migrants retenus dans un centre de détention. L’action violente est menée par Perfidia Beverly Hills, un combattante très déterminée et Pat Calhoun, alias Ghetto Pat, qui s’est fait une spécialité des explosions en tous genres… Pendant l’opération, la sculpturale Perfidia en profite pour humilier le capitaine Steven Lockjaw, le responsable du camp. Mais le militaire va alors développer une irrépressible fascination sexuelle pour la révolutionnaire…
Devenus amants, Pat et Perfidia poursuivent leurs actions, en compagnie d’une poignée de militants très résolus. Ils attaquent ainsi des bureaux de politiciens, braquent des banques ou font carrément sauter le réseau électrique d’une ville brutalement plongée dans le noir. Mais, en face, la police ne demeure pas les bras croisés. Lockjaw n’est pas le moins virulent et, lors d’une opération, il surprend Perfidia en flagrant délit de pose d’une bombe. Mais, bouleversé par cette femme qui avait eu une manière très particulière de le maîtriser, il décide de la laisser en liberté après qu’elle ait accepté une relation sexuelle dans un motel le soir même…
Après son dernier film réalisé en 2021, le surprenant Licorice Pizza (voir la critique sur ce site), Paul Thomas Anderson est de retour avec ce qui apparaît comme son film le plus cher et le plus commercial. Mais le cinéaste américain n’a pas perdu la main. Et il demeure égal à lui-même comme lorsqu’il traitait du cinéma X dans Boogie Night (1997), de la famille dans le tentaculaire Magnolia (1999), de la religion et du pétrole dans There Will Be Blood (2007) ou du drame d’un couturier-star dans le Londres des années cinquante avec Phantom Thread (2017).
Appartenant à la même génération de cinéastes que Soderbergh, Tarantino ou Fincher, Anderson se distingue par des films choraux qui ne craignent pas de se confronter au cinéma de genre. C’est encore le cas avec ce One Battle After Another qu’il adapte librement de Vineland, quatrième roman de l’auteur américain Thomas Pynchon, publié en 1990 au Etats-Unis. L’écrivain, aujourd’hui âgé de 88 ans, y contait la relation d’un agent du FBI, impliqué dans le projet COINTELPRO et d’une cinéaste radicale, experte en arts martiaux, le tout pour illustrer, entre humour et mélancolie, l’opposition entre résistance et réaction, qui, de l’ébullition sociale des années 1960 à la répression nixonienne, traverse cette période de l’histoire américaine.

Lockjaw (Sean Penn) en mauvaise posture. DR

Lockjaw (Sean Penn) en mauvaise posture. DR

Paul Thomas Anderson ne cite pas ce projet (illégal) du FBI organisé sous la houlette d’Edgar J. Hoover mais son dixième long-métrage évoque bien une « guerre » entre des révolutionnaires d’extrême gauche et une police déterminée à perturber, discréditer les activités des mouvements dissidents, y compris à « neutraliser » leurs meneurs.
De fait, comme le livre de Pynchon, le film d’Anderson, qui se déroule entre les années soixante et les années quatre-vingts, mêle l’uchronie, l’utopie, la satire politique, le polar, voire le western, avec en toile de fond, la lutte entre le bien et le mal.
De même que le récent Civil War (voir la critique sur ce site), c’est l’image d’une Amérique étrange et « malade » que présente Une bataille… Un pays en perte de repères devenu un champ de bataille où tous les coups sont permis entre les petits frères de la lointaine Bande à Baader et une armée qui a les coudées franches pour mettre à mal un ennemi qui la tétanise.
Avec un impressionnant brio dans l’écriture comme dans la mise en scène et une image de pellicule « à l’ancienne », Paul Thomas Anderson s’empare d’un matériau foisonnant. Car Perfidia, enceinte des œuvres de Lockjaw, va donner naissance à une petite Charlene. Pat ne réussira pas à la convaincre de vivre en famille. Pire, lors d’un nouveau braquage, Perfidia abat un garde, est capturée par la police qui la manipulera, sous la direction de Lockjaw, pour lui faire dénoncer ses anciens amis de la French 75. Les révolutionnaires seront contraints de faire profil bas. Pat et la petite Charlene vivront cachés sous les noms de Bob et Willa Ferguson dans le bled perdu de Baktan Cross. Seize ans plus tard, Bob est devenu paranoïaque et toxicomane. Il surprotège Willa, adolescente autonome et pleine de vie.

Willa (Chase Infiniti), une adolescente pourchassée. DR

Willa (Chase Infiniti),
une adolescente pourchassée. DR

De son côté, grâce à ses véhémentes actions anti-immigrés, Lockjaw a gravi les échelons de l’armée américaine. Ainsi, devenu colonel, il est approché par le Club des Aventuriers de Noël, une puissante société secrète de suprémacistes blancs. Mentant sur le fait de n’avoir jamais eu de relation interraciale, Lockjaw traque secrètement Willa afin de garder secrète sa relation passée avec Perfidia… Sous couvert d’une opération anti-immigration et anti-drogue, il va lancer ses troupes sur Baktan Cross pour retrouver Bob et Willa.
Film-fleuve qui n’a du blockbuster que l’apparence, Une bataille après l’autre va voir passer un chasseur de primes mutique mais pas si mauvais, une ancienne des French 75, qui va placer Willa dans un couvent de religieuses… révolutionnaires, un tueur mandaté par les suprémacistes pour faire toute la lumière sur les mœurs de Lockjaw ou encore le très zen Sergio St Carlos, le professeur d’arts martiaux de Willa et leader respecté de sa communauté…
Paul Thomas Anderson orchestre cette aventure sans laisser souffler le spectateur. Mieux, il lui offre d’intenses moments de bravoure comme une course-poursuite sur de longues routes droites en montées et en descentes. La violence explose brutalement dans tous les coins mais l’humour est néanmoins de la partie comme lorsque Ghetto Pat, alias Bob Ferguson, tente de joindre téléphoniquement les survivants de son réseau mais se trouve systématiquement rejeté parce qu’il ne se souvient plus du code nécessaire !

Benicio del Toro, un suave professeur d'arts martiaux. DR

Benicio del Toro, un suave professeur
d’arts martiaux. DR

Enfin, Une bataille… repose aussi sur une série de remarquables comédiens. Leonardo DiCaprio est un révolutionnaire hystérique puis, des années plus tard, un père paumé, stone, complètement à la ramasse mais qui saura se relever dans la défense de sa fille. Benicio del Toro campe benoîtement un professeur d’arts martiaux qui cache bien son jeu et enfin le formidable Sean Penn incarne un Lockjaw angoissant par sa raideur militaire, sa folie sexuelle et sa pure dangerosité !
Comme l’a dit Leonardo DiCaprio, voici une « fable politique avec l’énergie d ‘un cartoon ». On sort de là épuisé, étonné, inquiet et complètement ravi ! Décidément, après Sirat et Oui, deux films remarquables toujours à l’affiche, voici encore du sacré cinéma!

UNE BATAILLE APRES L’AUTRE Drame (USA – 2h 42) de Paul Thomas Anderson avec Leonardo DiCaprio, Sean Penn, Benicio del Toro, Regina Hall, Teyana Taylor, Chase Infiniti, Alana Haim, Wood Harris, Shayna McHayle. Tout public avec avertissement. Dans les salles le 24 septembre.

Des survivants en plein doute  

Un tortionnaire dans le van... DR

Un tortionnaire dans le van… DR

Une nuit, une voiture circule sur une route sans éclairage. A l’arrière, la petite Niloufar joue avec son doudou et réclame qu’on augmente le son de la radio parce qu’elle a envie de danser… A l’avant, la mère, enceinte, demande au père de lui faire ce plaisir. Soudain, un choc fait sauter la voiture. Dans la nuit, le père sort, tourne autour de l’auto, cherchant à voir ce qui a provoqué le choc. Probablement un chien errant. « Tu l’as tué ? » interroge la gamine. Quelques minutes, le véhicule a repris sa route. Plus loin, le conducteur avise un entrepôt et va demander de l’aide. Un employé se charge de voir ce qu’il en est… Pendant ce temps, depuis l’étage, Vahid, le responsable de l’entrepôt, jette un œil à cet automobiliste qui va et vient dans les lieux. N’en croyant pas ses yeux et ses oreilles, il est quasiment pris de malaise. Ce type qui clopine, ce grincement d’une prothèse, ça ne peut être qu’Eghbal que l’on surnommait «l’éclopé» dans la prison où Vahid a été détenu et maltraité pendant des semaines et des mois…
A Cannes, au mois de mai dernier, Jafar Panahi était de retour dans la compétition officielle, lui qui avait déjà montré, sur la Croisette, Le ballon blanc (1995) qui décrocha la Caméra d’or, Sang et or (2003), prix du jury à Un Certain regard, Ceci n’est pas un film (2011), Trois visages (2018), prix du scénario. Avec Un simple accident, le cinéaste iranien a décroché la récompense cannoise suprême. On aurait pu penser que cette Palme d’or était une manière de soutenir un artiste malmené par le régime des mollahs. De fait, Un simple accident est un excellent film qui n’a pas volé sa récompense. Ensuite, le débat sera toujours ouvert sur la question de savoir si tel film de la compétition mérite plus la Palme que tel autre… En son temps, Woody Allen avait dit qu’il viendrait en compétition, le jour où tous les cinéastes conviés traiteraient du même sujet. Mais ceci est une autre histoire.

Vahid (Vahid Mobassseri) se met à douter... DR

Vahid (Vahid Mobassseri) se met à douter… DR

Un simple accident est né au sortir du second emprisonnement, de juillet 2022 à février 2023, de Jafar Panahi. « Depuis le début, dit-il, mes films concernent ce qui se passe dans la société, dans l’environnement dans lequel je vis. Donc évidemment, quand on m’enferme durant sept mois dans ce milieu très particulier qu’est la prison, cela va se retrouver dans le cinéma que je ferai. »
Lors de la première arrestation, en 2010, du metteur en scène, aujourd’hui âgé de 65 ans, on l’interrogeait, en détention, sur le pourquoi de ses films et il répondait qu’il faisait des films en fonction de ce qu’il vivait. Ce premier passage en prison donna ainsi naissance à Taxi Téhéran (2015). A cause de sa seconde expérience de prison, Panahi s’est senti obligé, en sortant de geôle, de faire un film aussi pour ceux qu’ils avaient rencontrés en cellule. « Pour le scénario, dit le réalisateur, l’idée de départ est venue très vite. Je me suis demandé ce qui se passerait si l’un de ceux qui m’entouraient en prison, une fois sorti, mettait la main sur quelqu’un qui lui avait fait subir tortures et humiliations…. »
Et, c’est bien ce qui arrive au malheureux Vahid. Très vite convaincu de tenir son bourreau et ayant repris ses esprits, il décide d’en finir. Dans un coin désertique, il creuse une fosse, y allonge Eghbal, qui jure qu’il est innocent, et entreprend de le recouvrir de terre. Jusqu’au moment où le doute le saisit. D’autant que son prisonnier lui demande d’enlever sa prothèse pour constater que ses cicatrices sont récentes…

Quand les autorités passent par là... DR

Quand les autorités passent par là… DR

Commence alors une cavalcade rocambolesque qui serait purement cocasse si elle n’était pas tragique. Vahid va consulter Salar, un ami libraire qui secoue la tête : « On n’est pas comme eux. Laisse tomber ! » Devant l’insistance de Vahid (« Je ferai ce que j’ai à faire »), Salar lui donne l’adresse de Shiva, une photographe de mariage. Lorsque Vahid débarque chez elle, elle ne veut rien entendre. Toutes ces histoires sont derrière elle mais soudain, l’odeur d’Eghbal lui donne la nausée : « Il pue la sueur comme lui ! » Et voilà que Goli, la mariée en robe blanche dont Shiva tirait le portrait, s’emporte : « Il est où, ce salopard ? » En l’occurrence, dans un coffre caché dans la camionnette de Vahid ! Comme Shiva, Goli a aussi été martyrisée par celui que la prison surnommait « la guibole ». Hamid, un ex de Shiva, appelé à la rescousse, pète carrément les plombs et veut expédier le salaud ad patres. Passent encore par là, deux types en uniforme qui s’enquièrent de la camionnette de Vahid et en profite pour racketter toute la troupe. Et lorsque le téléphone sonne dans la poche du prisonnier endormi avec des sédatifs, les choses tournent complètement à l’aventure ubuesque. Car c’est la petite Nilofar qui réclame son père…

Que faire de l'encombrant Eghbal? DR

Que faire de l’encombrant Eghbal? DR

Jafar Panahi n’ayant pas demandé d’autorisation de tournage (qu’il n’aurait de toute façon pas obtenue), il a été contraint de maintenir les mêmes méthodes clandestines que pour ses précédents films. Cependant, on constate que, dans certaines scènes de rue, un certain nombre de femmes, dont Shiva et Goli, apparaissent sans foulard. Le cinéaste note ainsi que, depuis la mort de Mahsa Amini et le mouvement Femme-Vie-Liberté, le rejet du régime s’est généralisé. Souvent sans savoir par quoi le remplacer. « Cette désobéissance de masse, dit-il, était totalement inimaginable il y a encore quelques années, mais les scènes du film tournées en pleine rue avec les actrices sans foulard correspondent à l’état des choses aujourd’hui. Les femmes iraniennes ont imposé cette transformation. »
Les personnages d’Un simple accident sont des survivants (« Je suis un mort-vivant » dit Vahid) soudain confrontés à la vengeance. Goli raconte, ainsi, longuement, comment on l’a menacé de pendaison pour la faire parler puis de viol pour l’envoyer directement en enfer. Alors Vahid et ses amis rêvent d’en finir avec ceux qui ont fait main basse sur leur pays. « Ceux qui devaient nous libérer, tuent des gens en récitant des prières… » fait dire Panahi à l’un de ses personnages.
Voici un thriller iranien, qui a parfois des accents absurdes comme chez Bunuel ou des trouvailles loufoques comme chez Tati. Mais, aucune raison, ici, de rire ou de sourire, tant le crissement de la prothèse d’Eghbal continue à faire froid dans le dos.

UN SIMPLE ACCIDENT Drame (Iran – 1h42) de Jafar Panahi avec Vahid Mobasseri, Maryam Afshari, Ebrahim Azizi, Hadis Pakbaten, Majid Panahi, Mohalas Ali Elyasmehr, Georges Hashemzadeh, Delmaz Najafi, Afssaneh Najmabadi. Dans les salles le 1er octobre.