L’écrivain et le beau fantôme du passé  

Max Zorn (Stellan Skarsgard) et Rebecca Epstein (Nina Hoss). DR

Max Zorn (Stellan Skarsgard)
et Rebecca Epstein (Nina Hoss). DR

Un homme parle… Face à la caméra, il évoque son père qui enseignait la philosophie et surtout la lisait pour le plaisir. Et puis, il s’arrête sur ce qui importe plus que tout. Il dit « les choses qu’on a faites et qu’on regrette. Les choses qu’on n’a pas faites et qu’on regrette aussi ». Et puis la caméra se déplace et on voit que l’homme -un écrivain nommé Max Zorn- donne une lecture. Et l’on comprend que les souvenirs de l’écrivain concernent deux femmes : « L’un à qui j’ai fait du mal et l’autre à qui j’ai manqué ».

Avec Retour à Montauk, Volker Schlöndorff donne corps à un projet qu’il caresse depuis plus de cinq-six années mais auquel il n’arrivait pas à s’atteler car trop autobiographique, bien trop essayiste… De fait, l’histoire écrite par l’écrivain zurichois Max Frisch (1911-1991) était bien autobiographique. Alors qu’il est marié, Max Frisch fait, en 1974, la rencontre de l’Américaine Alice Locke-Carey. Dans Montauk, paru en 1975, Frisch décrit le week-end passé avec Alice à Montauk, lieu situé sur la pointe est de Long Island. L’écrivain suisse rencontrera à nouveau l’Américaine en 1980 et ils vivront ensemble jusqu’en 1984.

« Quiconque jette un regard en arrière sur sa vie a le sentiment que c’est un roman » a écrit Max Frisch. C’est en revenant régulièrement sur le projet et en travaillant avec l’écrivain Colm Toibin que Schlöndorff a pu faire de Retour à Montauk un travail indépendant et personnel. Où le cinéaste comme Toibin ont intégré des expériences de leurs propres vies…

Clara (Susanne Wolff) et Max Zorn. DR

Clara (Susanne Wolff) et Max Zorn. DR

Il y a un amour dans la vie, qu’on n’oublie jamais, peu importe à quel point on essaie. Max Zorn arrive à New York pour promouvoir son dernier roman. Sa jeune femme Clara l’a précédé de quelques mois pour contribuer à la parution du livre aux Etats-Unis. A New York, l’attend aussi Lindsey, l’attachée de presse chargée de gérer l’emploi du temps de l’écrivain entre lectures, rencontres et multiples interviews, y compris sur des chaînes de télévision où Zorn, interpellé sur l’Europe, aura l’occasion de préciser : « Avant d’être une économie, l’Europe est une culture ». Dans son dernier roman dont il est donc venu faire la promotion new-yorkaise, Zorn raconte l’échec d’une passion dans cette ville, dix-sept ans plutôt. Presque par hasard mais le hasard fait bien les choses, Max va tout mettre en œuvre pour revoir Rebecca Epstein, la femme en question. Si Rebecca semble d’abord réticente, cette avocate réputée va accepter de retourner avec Max à Montauk, le petit village de pêcheurs au bout de Long Island. Il faut bien un prétexte. Ce sera une maison que Rebecca doit absolument visiter. Mais, comme le rendez-vous tombe à l’eau, Rebecca et Max n’auront d’autre choix que de retourner sur la vaste plage face à la mer comme dans le motel ou le petit restaurant de crustacés qui avaient abrité autrefois, leur brève rencontre. Mais peut-on revenir sur les lieux d’un amour ancien, peut-on faire revivre une passion d’antan ? Le désir est-il encore là ou a-t-il fait place aux souvenirs, voire aux regrets ?

Avec Retour à Montauk -son premier film contemporain depuis un bon moment- Volker Schlöndorff, 78 ans, Palme d’or 1979 avec Le tambour (ex-aequo avec Apocalypse now) imagine un beau film mélancolique en forme de comédie romantique douce-amère. De retour à New York, Max Zorn sent bien qu’il est en territoire mouvant, pris soudain dans une aventure amoureuse largement décrite dans son dernier roman mais qui prend évidemment des accents de réalité et même de triangle amoureux lorsqu’il tente, au cabinet d’avocats, de forcer le passage jusqu’à cette Rebecca qui aura fait le trajet « Berlin-Est – Manhattan via Yale ». « Chaque coin de rue me la rappelle. Ce serait dommage de se rater… » se persuade l’écrivain. Soutenu par Lindsey qui s’en veut de jouer ce jeu-là, Zorn va accepter l’escapade à Montauk que Rebecca met sur pied mais dont Clara ne doit rien savoir… En une poignée de jours, alors que le temps s’est enfui, Max Zorn, dans une ville superbement filmée, loin de la classique carte postale, tente de renouer les fils de son récit romanesque pour reconstituer un passé disparu. A Rebecca, il demande : « Tu as lu ce que j’ai écrit sur notre histoire ? » et elle lui répond : « J’ai été surprise, étonnée surtout par ce que tu as inventé… » Si elle sait bien que tout s’est mal fini à l’époque, Rebecca veut voir si la flamme peut être ranimée. Savoir si on peut tout pardonner et recommencer là où l’on s’était arrêté ?

Lindsey (Isi Laborde) et Max Zorn. DR

Lindsey (Isi Laborde) et Max Zorn. DR

Pour servir un sens du récit et une fluidité dans la mise en scène intacts, Volker Schlöndorff peut s’appuyer sur un quintette de comédiens de talent. Dans la peau de Max Zorn, Stellan Skarsgard (capable de jouer chez Lars von Trier comme dans Les Avengers ou Pirates des Caraïbes) incarne un écrivain « à la distinction d’antiquaire européen » qui s’interroge et se trouble parce que, soudain, le délicat fantôme de son passé passionnel surgit dans la lumière presque nordique de la vaste plage de Montauk. Il y a aussi Niels Arestrup dans le personnage de Walter, riche collectionneur d’art et énigmatique ami de Max. Le cinéaste a enfin confié trois beaux rôles de femmes à la découverte américaine Isi Laborde (Lindsey), à l’Allemande Susanne Wolff (Clara) et à Nina Hoss (applaudie chez nous dans deux films allemands de Christian Petzold : Barbara en 2012 et Phoenix en 2014), la belle, originale, distante et fascinante Rebecca Epstein qui avoue « Je ne m’en suis jamais remise ». Rebecca, la figure fantasmatique construite par Zorn dans son roman, se retrouve soudain devant lui et lui confie ses blessures. Dans ce lieu où la terre s’arrête et où le ciel et la plage se confondent, c’est une vraie femme et non plus une figure rêvée qui arpente le sable…

RETOUR A MONTAUK Comédie dramatique (France/Allemagne – 1h46) de Volker Schlondorff avec Stellan Skarsgard, Nina Hoss, Susanne Wolff, Isi Laborde. Bronagh Gallagher, Malcolm Adams, Mathias Sanders, Niels Arestrup. Dans les salles le 14 juin.

Jeu de massacre à l’entrepôt  

En route pour la transaction... DR

En route pour la transaction… DR

« Bouge ton cul, enfoiré! » Nous sommes à bord d’une vieille camionnette pourrie qui brinquebale dans la nuit. A bord, Stevo est bien amoché. « T’as pas un analgésique? » demande-t-il à Benny, le chauffeur qui lui lance: « J’ai de l’héro ». Ca fera l’affaire… Le véhicule s’arrête dans un coin sombre, juste à côté d’un entrepôt. C’est là que doit se dérouler une transaction évidemment illégale. Tout le monde est plutôt tendu. Et si la belle Justine bossait en douce pour le FBI? En fait, dit-elle, elle travaille pour le JBPM. Comprenez « Je bosse pour moi ». Quant à Stevo, il aimerait bien que Justine lui prête son fond de teint pour arranger un peu son vilain coquard… Ord, lui, veut fouiller tout le monde pour être sûr qu’il n’y a pas de micros qui traînent. Au passage, il balance lourdement sur Stevo et Benny, traités de « tarlouze » et de « débile ». Mais, revenons aux affaires sérieuses: Chris et son ami Frank sont venus acheter des fusils d’assaut. Vernon, lui, a apporté des caisses. Renseignements pris, ce ne sont pas les M16 que Chris attendait. Mais Vern estime que ses AZ70 feront parfaitement l’affaire…

Après avoir tourné plus d’une centaine de pubs et de vidéos virales, le cinéaste britannique Ben Wheatley s’est fait remarquer en 2011 avec Kill List, un premier long-métrage d’horreur où deux amis au bout du rouleau acceptent un contrat et une liste de noms. Des gens à éliminer et une descente aux enfers de la perversité de l’âme humaine à chaque nom rayé de la liste… Il enchaîna avec cinq autres productions jusqu’à ce Free Fire dont le producteur exécutif n’est autre que Martin Scorsese himself. Une manière de label pour une comédie noire d’action qui fait cependant plutôt référence à Tarantino et à son très culte Reservoir Dogs (1992).

Frank (Michael Smiley) et Chris (Cilian Murphy). DR

Frank (Michael Smiley) et Chris (Cilian Murphy). DR

Wheatley livre un pur exercice de style où la vraisemblance de l’intrigue n’a que peu d’importance mais où tout est fondé sur la répétition des coups de feu que s’échangent, à tous les coins de l’entrepôt, les protagonistes de cet improbable thriller. Et puis le cinéaste se régale tout autant des échanges entre les truands irlandais (font-ils partie de l’IRA et alors on peut se demander à quelle époque se déroule cette histoire?) et l’équipe des marchands d’armes. Ord évoque ses « ancêtres qui mangeaient des oignons et baisaient des chèvres », Frank parle du climat froid et sinistre d’Hollywood, évidemment le Hollywood en Irlande, « pas celui de Cecil B. de Mille! » Tandis que Stevo et Benny s’interrogent sur l’accent de Vernon. Suisse? Peut-être autrichien? En fait, africain du Sud. Chris ferait bien un brin de conduite à Justine qui l’envoie (provisoirement?) paître. Et puis, tout part gravement en sucette quand Stevo aperçoit Harry dans le camp adverse. Il court se cacher derrière la camionnette mais contraint par Franck de venir donner un coup de main au transport des caisses, il se retrouve face à Harry. Qui pète sévèrement les plombs en reconnaissant celui à qui, la veille au bar Harlequin, il avait mis la tête au carré. Dame, Stevo avait balafré la cousine de Harry, seulement âgée de 17 ans parce qu’elle avait refusé de lui faire une gâterie… C’est vrai que Stevo n’aurait pas dû la ramener en affirmant: « J’ai joui si fort dans sa bouche que je lui ai fait sauter ses dents! »

Justine (Brie Larson) et Vernon (Sharlto Copley). DR

Justine (Brie Larson) et Vernon (Sharlto Copley). DR

A partir de là et pour le reste de l’heure trente que dure Free Fire, le film va être un défouraillage massif et ininterrompu qui ricoche dans tous les coins. Vernon prend une balle dans l’épaule et hurle… parce que son costume désormais troué sortait d’une boutique de Saville Row. Lorsque le téléphone sonne, Frank décroche pour entendre un message enregistré: « Félicitations! Vous venez de gagner à vie de la viande hachée Boardman! » Il n’aura pas le temps de s’en réjouir. La balle de Vern l’envoie au tapis pour le compte. Mais Vernon n’aura pas le temps de savourer non plus. Une malheureuse fuite d’essence lui vaudra de griller comme une saucisse sur un barbecue… Ajoutez à cela, deux snipers planqués dans les hauteurs du hangar (mais sortis de nulle part) qui participent joyeusement au stand de tir, des sprinklers qui se déclenchent tandis que la caméra de Wheatley filme ostensiblement une pub Watson’s umbrella sur un mur et que, dans la camionnette avec laquelle Harry tente de filer avec la mallette remplie de billets, John Denver susurre son Annie’s Song

Les comédiens jouent le jeu de la caricature avec beaucoup d’entrain. Parmi eux, on reconnaît Cilian Murphy qui fut de l’aventure cannoise et palmée avec Le vent se lève (2006) de Ken Loach et aussi Brie Larson révélée en 2013 par States of Grace.

Pour peu qu’on veuille bien jouer le jeu, Free Fire est une série B canardeuse, façon comédie de gangsters avec une belle brochette de solides losers. Les balles sifflent et on se marre doucement.

FREE FIRE Comédie dramatique (Grande-Bretagne – 1h30) de Ben Wheatley avec Sharlto Copley, Armie Hammer, Brie Larson, Clilian Murphy, Jack Reynor, Babou Ceesay, Enzo Cilienti, Sam Riley, Michael Smiley, Noah Taylor, Patrick Bergin. Interdit aux moins de 12 ans. Dans les salles le 14 juin.

Un bel et étrange voyage égyptien  

Ali (Aly Sobhy) et Ibrahim (Ahmed Magdy). DR

Ali (Aly Sobhy) et Ibrahim (Ahmed Magdy). DR

Un gros ours rose en peluche déambule dans les rues du Caire… Un long travelling, caméra à l’épaule, pour ouvrir Ali, la chèvre et Ibrahim et nous faire rencontrer le premier des deux protagonistes de cette aventure picaresque qui a parfois des allures de conte oriental. Car c’est Ali qui trimballe sa peluche dans la nuit cairote. Pendant ce temps, dans un studio d’enregistrement qui ressemble à un garage, Ibrahim tente de faire fonctionner, mais en vain, une console antédiluvienne. L’enregistrement de la chanson de son ami, ce sera pour une autre fois… Ali et Ibrahim ne sont pas tout à fait des types comme les autres. Le premier, jovial petit bonhomme toujours coiffé d’un chapeau informe, voue un amour inconditionnel à Nada, sa… chèvre. Le second est ingénieur du son et souffre d’acouphènes qui lui vrillent la tête de terribles et soudaines stridences. Comme la mère d’Ali ne comprend pas son fils, elle l’entraîne chez un guérisseur. C’est là qu’Ali croise Ibrahim. Tous les deux se retrouvent avec le même traitement: quelques pierres à jeter dans les trois mers d’Egypte: la Méditerranée, la mer Rouge et le Nil…

Au bord du Nil... DR

Au bord du Nil… DR

En 1895, les frères Lumière organisent les premières projections du cinématographe. A peine une année plus tard, l’Egypte monte ses premières séances de cinéma au hammam Schneider à Alexandrie. Et très vite, le cinéma égyptien va s’imposer, tant par la quantité que la qualité de ses productions, comme LE pays arabe du cinéma et ses films vont inonder le reste du monde arabe. Tout récemment, sur les écrans français, on a pu voir Clash (2016) de Mohamed Diab ou Le ruisseau, le pré vert et le doux visage (2016) de Yousry Nasrallah. Avec Ali, la chèvre et Ibrahim, on découvre le premier long-métrage de Sherif El Bendary, né en 1978 au Caire. Diplômé en 2008 de l’Académie des arts et du cinéma, section réalisation, il a écrit et tourné quatre fictions courtes et deux documentaires ainsi que de nombreux sujets d’actualité pour Al Jazeera Documentary Channel. Avec son premier long-métrage, le cinéaste voulait refléter le coeur battant du Caire. Il explique: « Dans les années 1980, le cinéma égyptien a créé ce qui s’appelait le ‘nouveau réalisme’. L’une de ses caractéristiques était la façon dont il montrait un Caire oppressant qui poussait les habitants vaincus à imploser et même à se révolter à la fin du film. Maintenant, trente ans plus tard, et après une révolution qui a eu un résultat décevant, tout a changé, mais pour le pire. La ville est de plus en plus écrasante et ses habitants sont de plus en plus violents, presque au bord de la folie, sans leur ménager un espace pour les libérer de leur colère. Le Caire brise leur âme, elle les mange jusqu’à ce qu’ils n’aient plus d’autre issue que de se ridiculiser et finalement détester leur propre existence… »

Au bord de la mer à Alexandrie. DR

Au bord de la mer à Alexandrie. DR

Avec Ali et Ibrahim, Sherif El Bendary dispose de deux personnages assez hors norme et même franchement décalés qui expriment l’irréalité et l’absurdité de la vie qu’ils mènent… Ces deux solitaires-là vont devoir partir, s’arracher à la ville oppressante, à ses contraintes (le contrôle de police où l’énorme peluche rose doit forcément contenir de la drogue) et à sa violence (pour libérer la prostituée Nour, Ali et un ami auront tout bonnement recours aux cocktails Molotov lancés sur la voiture des ravisseurs) pour s’éloigner dans des espaces plus ouverts… Le cinéaste, qui avoue son rapport passionné et passionnel avec Le Caire, emporte alors Ali, Nada et Ibrahim vers Alexandrie et vers le Sinaï. Du côté du fort Qaitbay et de la corniche d’Alexandrie, la lumière et le ciel s’amplifient et, du côté du Sinaï, la mer et la montagne se répondent dans de vastes dimensions moins suffocantes.

Ibrahim, Ali et Nada qui fait des siennes. DR

Ibrahim, Ali et Nada qui fait des siennes. DR

Et puis le voyage, forcément initiatique, de l’improbable et excentrique trio devient évidemment une quête de liberté, l’occasion de faire des rencontres, d’apprendre à mieux se connaître, d’échapper provisoirement au réel pour revenir, plus forts et désormais liés par l’amitié, vers la ville et mieux s’adapter au monde environnant. Au fur et à mesure du périple d’Ali le joyeux et d’Ibrahim le triste, on s’attache à ces deux hommes qui iront jeter leurs pierres dans la mer, se libérant ainsi symboliquement du poids de leurs souffrances. On comprendra ainsi pourquoi Ali est tant attaché à Nada tandis qu’Ibrahim, qui a longtemps traqué les sons qui le blessent, pourra enfin entendre le plus beau des sons, en l’occurrence le silence…

Pour incarner Ali et Ibrahim, le cinéaste a fait appel à des comédiens jusqu’alors inconnus, le petit Aly Sobhy pour l’électrique Ali et le grand Ahmed Magdy pour le placide Ibrahim. Autour d’eux, gravitent de nombreuses silhouettes comme la mère d’Ali ou le grand-père sourd d’Ibrahim. On reconnaît aussi dans le personnage de la prostituée Nour devenue Sabah par amour, la belle Nahed El Sebaï, célèbre comédienne égyptienne vue dans Femmes du Caire (2009), Les femmes du bus 678 (2010) ou Après la bataille (2012).

Ali, la chèvre et Ibrahim est un beau voyage. N’hésitez pas à prendre des billets.

ALI, LA CHEVRE ET IBRAHIM Comédie dramatique (Egypte – 1h38) de Sherif El Bendary avec Aly Sobhy, Ahmed Magdy, Salwa Mohamed Ali, Nahed El Sebaï, Ibrahim Ghareib. Dans les salles le 7 juin.

Le méchant blond et les amants de Suède  

Jason Clarke incarne le Reichsprotektor de  Bohême-Moravie. DR

Jason Clarke incarne le Reichsprotektor
de Bohême-Moravie. DR

Reinhard Heydrich était un monstre. Un dignitaire nazi de la meilleure (ou de la pire) eau, responsable notamment de l’élaboration de la « solution finale à la question juive ». C’est aussi le (sinistre) héros d’un passionnant ouvrage de Laurent Binet publié en 2010 chez Grasset. Couronné du Goncourt du premier roman, HHhH, en racontant les tenants et les aboutissants de l’opération Anthropoid qui allait coûter, en mai 1942, la vie du Reichsprotektor de Bohême-Moravie, mêle la fiction romanesque et la vérité historique. Binet, avec beaucoup d’originalité, alterne le récit historique, les dialogues reconstitués, l’histoire du roman lui-même, les interrogations et les commentaires sur l’écriture et l’acte romanesque… Autant dire qu’en allant découvrir HHhH au cinéma, on espérait beaucoup tout en se disant que porter un tel livre à l’écran relevait de l’impossible pari. Et on avait, hélas, raison.

Avec HHhH (sigle de Himmlers Hirn heisst Heydrich, littéralement « le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich »), Cédric Jimenez livre seulement un film historique façon papier glacé. Tout dans le film est propre: les décors, les uniformes, les acteurs (aïe, Gilles Lellouche en ténébreux chef résistant), les images… On serait presque tenté de dire les massacres même (le film évoque la tragédie de Lidice, petit village martyr entièrement détruit par les nazis en représailles à l’opération Anthropoid) tant on a vu ces alignements d’hommes au bord des fosses communes face aux pelotons d’exécution nazis. Et se repose une nouvelle fois la question de la représentation cinématographique de l’horreur nazie. Une interrogation à laquelle avait, par exemple, formidablement répondu Laszlo Nemes avec Le fils de Saul (2015). Mais c’est une autre histoire et pas la même ambition esthétique…

Jan Gubis (Jack O'Connell) et Josef Gabcik (Jack Reynor), héroïques résistants. DR

Jan Gubis (Jack O’Connell) et Josef Gabcik
(Jack Reynor), héroïques résistants. DR

Auteur naguère de La French (2014) qui mettait en scène, dans le Marseille des années 70-80, l’affrontement entre le juge Jean-Pierre Michel et le parrain du milieu marseillais Gaëtan Zampa, un polar qui avait eu le don d’agacer ceux qui connaissaient le juge Michel, Cédric Jimenez raconte, ici, la terrible trajectoire d’un militaire déchu (il fut accusé de viol sur une compagne) entraîné vers l’idéologie nazie par sa femme Linda. Une ascension fulgurante qui fit de lui le bras droit d’Himmler et le chef de la Gestapo avant qu’Hitler ne le nomme Reichsprotektor de Bohême-Moravie. Tout cela, le film le détaille à grand renfort de ralentis, de gros plans censés générer de l’émotion, de caméra à l’épaule et d’envolées d’orgue. Et puis, en parallèle, se trame l’opération Anthropoid menée par Jan Kubis et Josef Gabcik, deux jeunes résistants tchécoslovaques formés à Londres et volontaires pour une mission très dangereuse: éliminer Heydrich.

Après des films de Douglas Sirk (Hitler’s Madman) et de Fritz Lang (Les bourreaux meurent aussi) réalisés tous les deux en 1943 et consacrés au « bourreau de Prague », HHhH (France – 2h. Dans les salles le 7 juin) tente donc d’approcher la personnalité de la « bête blonde ». Las, de cet individu, on n’a toujours qu’une image aussi lisse qu’est brutal le masque que lui apporte le comédien australien Jason Clarke. Or Heydrich était décrit comme une personnalité complexe et psychorigide. Auteur de pages remarquables sur la « banalité du mal », la philosophe Hannah Arendt avait, elle, évoqué un Heydrich hanté dès l’enfance et jusqu’à l’âge adulte par ses origines juives… Bref, HHhH qui donne toujours la priorité à l’action et au spectaculaire guerrier, laisse clairement sur sa faim.

Pour les uns, Pernilla August est célèbre pour avoir incarné la mère d’Anakin Skywalker dans les épisodes I et II de la saga Star Wars. Pour les autres, elle s’est illustrée à Cannes en 1992 en obtenant le prix d’interprétation pour Les meilleures intentions de Bille August (à l’époque, son mari) qui, lui, rafla la Palme d’or.

Lydia (Karin Franz Körlof) et Arvid (Sverrir Gudnason). DR

Lydia (Karin Franz Körlof)
et Arvid (Sverrir Gudnason). DR

Avec A Serious Game (Suède – 1h55. Dans les salles le 7 juin), la cinéaste signe son second long-métrage en adaptant un roman d’Hjalmar Söderberg publié en 1912. Pernilla August a, ici, l’ambition de raconter une véritable histoire d’amour, de celles où se joue le rêve inaltérable, la quête éperdue de la romance amoureuse… Dans la Suède du début du 20e siècle, Arvid Stjärnblom travaille comme correcteur dans un journal de Stockholm où, remplaçant un collègue pour une critique d’opéra, il finira par gravir les échelons et devenir journaliste. A l’occasion d’une visite campagnarde avec des amis chez un artiste peintre, Arvid tombe éperdument amoureux de Lydia, la fille du peintre, qui rêve de grands voyages. Mais leur idéal d’une passion pure et inconditionnelle se heurte à la réalité de l’époque. Désargentés et effrayés par l’avenir, Lydia et Arvid épousent finalement, l’un comme l’autre, un parti plus fortuné. Lydia finira par divorcer de son vieux mari et Arvid jouera le jeu du bon mari auprès de Dagmar et de leur enfant… Un jour, des années plus tard, Lydia et Arvid se retrouvent…

Arvid (Sverrir Gudnason) et Dagmar (Liv Mjönes). DR

Arvid (Sverrir Gudnason) et Dagmar (Liv Mjönes). DR

Comment se fait-il qu’on ne rentre jamais dans cette histoire rythmée par des « Les années passèrent », « Le printemps revint » ou « Et l’été passa »? La nature filmée par Pernilla August est belle, les lumières du nord ont cet inimitable éclat bleu pâle, les acteurs font gentiment le job, les réflexions sur le bonheur ou l’urgence du désir ne sont pas pires qu’ailleurs… Et pourtant, rien ne se passe. On demeure toujours extérieur à ce « jeu sérieux ». Il y a comme ça des jours où l’on se demande s’il n’aurait pas mieux valu aller se promener dans la forêt.

Le vieux lion et l’agent manipulée  

Brian Cox (Winston Churchill) et Miranda Richardson (Clemmie). DR

Brian Cox (Winston Churchill)
et Miranda Richardson (Clemmie). DR

Alors qu’approche l’heure fatidique de l’opération Overlord, Winston Churchill, le premier ministre britannique, est un homme fatigué et irascible, persuadé que le débarquement des forces alliées sur les côtes normandes est une erreur… En juin 1944, le plus illustre Britannique de l’Histoire a 70 ans et son entourage, tant Clemmie son épouse que Smuts, son aide de camp, pense que le vieux lion devrait prendre du recul et ne pas s’acharner à entraver les plans des généraux américain Eisenhower et anglais Montgomery qui ont préparé le D-Day…

Dans le dossier de presse de Churchill, l’historien Olivier Wieviorka affirme que « les légendes ont la vie dure ».  Il cible l’image d’Alliés unanimes lançant sans esprit de retour le débarquement en Normandie et observe que cela relève du lieu commun. De fait, l’entente était loin de régner dans le camp anglo-américain et Churchill ne cessa de s’opposer à cette opération. Parmi les raisons qui expliquent cette opposition, il y a le débarquement raté de Gallipoli, monté dans le détroit des Dardanelles en 1915. Churchill assista aux premières loges à cette boucherie et redoutait la répétition de cet échec cinglant dont il pensait porter la responsabilité…

Avec Churchill (Grande-Bretagne – 1h38. Dans les salles le 31 mai), le cinéaste australien Jonathan Teplitzky s’attache à la période de six jours qui, en 1944, s’est conclue par le débarquement sur des plages nommées pour l’occasion Utah, Omaha, Gold, Juno et Sword. Mais, plus qu’un classique film de guerre avec débauche d’effets spéciaux (pour cela, il faudra attendre le 19 juillet et la sortie du Dunkerque de Christopher Nolan), le cinéaste propose le portrait intimiste d’un homme dévoré par le doute et la honte. Le film s’ouvre d’ailleurs, avant le générique, sur une séquence qui s’avère onirique autant que cauchemardesque. Dans sa redingote noire et portant son chapeau rond, Churchill marche sur une plage et scrute l’horizon. Peu à peu, la mer se teinte de rouge à ses pieds tandis que le vieux lion voit soudain le sable jonché de cadavres de soldats…

En présence du roi George VI, Churchill rencontre le haut commandement allié. DR

En présence du roi George VI, Churchill rencontre le haut commandement allié. DR

L’idée d’avoir le sang de milliers de jeunes gens sur les mains amène Churchill à s’en prendre frontalement au général Dwight -Ike- Eisenhower mais aussi à ses compatriotes Montgomery et Brooke qui ne se privent de considérer l’hôte du 10 Downing Street comme un has-been. Et il faudra que le roi George VI lui-même s’en mêle pour amener Churchill à la raison…

Dans ces huis clos où Churchill mène un combat douloureux contre la vieillesse, l’alcoolisme, la dépression et le sentiment d’être en déphasage avec son époque, le cinéaste peut compter sur le jeu puissant de Brian Cox. Tour à tour silencieux et tonitruant, le comédien écossais (vu aussi bien dans X-Men 2 que dans les films de Spike Jonze) campe un ogre vieillissant sur lequel son épouse (Miranda Richardson parfaite) pose un regard à la fois critique et affectueux. L’homme au cigare saura vite se muer en homme d’Etat et en « guide dans la tempête » lorsqu’à la BBC, il trouve les mots forts pour souligner la nécessité du combat et emporter ses concitoyens dans la croyance en la victoire…

Orlando Bloom et Noomi Rapace dans Conspiracy. DR

Orlando Bloom et Noomi Rapace
dans Conspiracy. DR

Le film d’espionnage est un genre à part entière illustré sur les écrans par des oeuvres comme Le troisième homme (1947), Conversation secrète (1974), Les trois jours du Condor (1975), Marathon Man (1976), L’espion qui venait du froid (1965), Les patriotes (1994), La taupe (2011), Un homme très recherché (2014) ou encore les cinq films de la saga Jason Bourne (2002 – 2016). Mais, disons-le d’emblée, Conspiracy (USA – 1h38. Interdit aux moins de 12 ans. Dans les salles le 31 mai) ne viendra pas se ranger parmi les grands films cités ci-dessus… Ancienne spécialiste des interrogatoires à la CIA, Alice Racine a pris ses distances avec l’agence américaine à la suite d’un attentat meurtrier à Paris qu’elle estime n’avoir pas su déjouer. Travaillant dans un centre social à Londres, Alice apprend une attaque terroriste imminente doit frapper la capitale anglaise… Comme le spécialiste des interrogatoires a été découvert mort dans des circonstances plus que suspectes, la CIA décide de « réveiller » Alice Racine qui découvre que l’agence a été infiltrée et que sa vie est désormais en grand danger…

John  Malkovich en chef de la CIA. DR

John Malkovich en chef de la CIA. DR

Vieux routier du grand écran qui a signé des films aussi différents que Nashville Lady (1980), Gorky Park (1983), Gorilles dans la brume (1988), Blink (1994), Le monde ne suffit pas (1999) ou Le monde de Narnia: l’odyssée du passeur d’aurore (2010)comme , l’Anglais Michael Apted connaît les ficelles du film d’espionnage. Ainsi, il lance son Alice Racine dans une course contre la montre sans grande surprise où il s’agit, pour l’agent, d’échapper à tous les vilains coups portés par des traîtres au sein de son propre service de renseignements tout en tentant d’empêcher les terroristes de frapper avec leurs armes biologiques… On trouve, ici, classiquement les chefs (John Malkovich pour la CIA, Toni Collette pour le MI5), les hommes de main (Orlando Bloom), le traître en chef et bien sûr l’agent trahie et manipulée qui saura inverser la tendance, rôle dans lequel la Suédoise Noomi Rapace tire son épingle du jeu sans pour autant amener Conspiracy vers les sommets. Car, tragiquement, à Londres, la réalité a dépassé la fiction…

Marie-Francine sur le canapé du salon  

Marie-Francine squatte le canapé du salon de ses parents. DR

Marie-Francine squatte le canapé
du salon de ses parents. DR

« La baraka -C’est quand tu es entre mes bras, que tu souris. La baraka -C’est notre vie que l’on brûle avec insouciance. La baraka – C’est rien que toi et rien que moi dans l’existence. Et nuit et jour quand tu es là – C’est notre amour, la baraka. Moi j’y crois sans trop y croire – Quand tout à coup ça m’est revenu – Sans s’annoncer, sans crier gare -Quand soudain tu m’es apparue ». Chantée par Aznavour, La baraka, ce n’est pas tellement ce qui caractérise l’état de Marie-Francine. A 50 ans, elle est de trop dans son boulot de chercheuse en cellules souches et trop vieille pour Emmanuel, un mari volage qui lui annonce qu’il est désormais sous le charme d’une certaine Caroline. Alors, parce que les moyens sont plus que justes, Marie-Francine, Tanguy malgré elle, n’a d’autre choix que de retourner vivre chez ses parents. Ce n’est pas son jour de chance!

Après l’échec de 100% cachemire, Valérie Lemercier est donc de retour, devant et derrière la caméra, pour une comédie sentimentale et touchante qui a tous les atouts d’un solide feel-good movie, un de ces films qui donnent la pêche ou la banane. Côté panier de fruits, le film célèbre d’ailleurs les plaisirs de la table et des bons produits. Marie-Francine y retrouvera, c’est le cas de le dire, goût à l’existence. Avec un scénario co-écrit par la réalisatrice et Sabine Haudepin qui ménage son lot de péripéties et de surprises, voici donc Marie-Francine lancée dans une reconquête. La (jeune) quinqua est redescendue au bas de l’échelle. Plus de boulot, plus de mari. Bien contre son gré, cette célibataire de fraîche date doit composer tant bien que mal avec des parents certes aimants mais chez lesquels elle déboule un peu comme un chien dans un jeu de quilles. « C’est à cette heure que tu rentres? » lui lance un soir son père. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, elle est complètement infantilisée. Pour lui remettre le pied à l’étrier, Dadick et Papick lui font tenir une petite boutique de cigarettes électroniques. A deux pas de là, dans un restaurant, travaille Miguel. Il a été le chef d’une bonne table. Aujourd’hui, il est contraint de servir du poisson surgelé dans des assiettes carrées…

Patrick Timsit incarne le charmant Miguel. DR

Patrick Timsit incarne le charmant Miguel. DR

Avec Le derrière, Valérie Lemercier racontait comme être la fille de son père. Avec Palais royal!, comment être la femme de son mari et avec 100% cachemire, comment être mère. Dans Marie-Francine, la cinéaste se penche, avec tendresse, sur deux personnages que la vie a secoué. Mais Marie-Francine et Miguel ont encore plein de place pour l’amour. Mieux encore, ces deux-là ont certes été quittés et ne sont plus à leur « place » mais ce ne sont pas des vaincus, des épaves qui ont baissé les bras. Ils ont encore du potentiel et font le pari de prendre les choses en main, de résister et de se reconstruire.

Marie-Francine et son désormais ex (Denis Podalydès). DR

Marie-Francine
et son désormais ex (Denis Podalydès). DR

Avec deux personnages centraux qui ne sont plus tout à fait jeunes, ni très très beaux, Marie-Francine s’impose comme une vraie comédie romantique. De la même manière que la caméra de Valérie Lemercier regarde Marie-Francine et Miguel avec affection et bonté, le spectateur s’attache à ce couple encore en devenir qui n’a plus de chez soi, qui n’ose pas se le dire (si Marie-Francine est chez ses parents, Miguel partage la loge de concierge des siens), qui se cache un peu la vérité mais dont on devine -on espère!- qu’ils feront un long bout de route ensemble. Valérie Lemercier est une Marie-Francine qui, sans être flippée, a l’air parfois pathétique mais chez laquelle le côté marrant reprend volontiers le dessus. Quant à Patrick Timsit, dans un joli registre de vrai gros nounours débordant de douce humanité, il est solaire, souriant et tout à fait craquant. Ces deux-là semblent soudain avoir 14 ans en découvrant tous les possibles de l’amour…

Dadick (Hélène Vincent) et Papick (Philippe Laudenbach).  DR

Dadick (Hélène Vincent)
et Papick (Philippe Laudenbach). DR

Si Marie-Francine et Miguel ne sont pas ici les moteurs comiques, cette « mission » revient à ceux qui gravitent autour d’eux, qu’il s’agisse de Denis Podalydès en gentil salaud qui expérimente soudain le vide et l’ennui, de Nadège Beausson-Diagne, pétulante complice de Miguel dans sa cuisine et bien évidemment d’un couple absolument savoureux, en l’occurrence Dadick et Papick incarnés, de manière franchement jubilatoire, par Hélène Vincent et Philippe Laudenbach. Valérie Lemercier a écrit sur mesure pour eux les rôles de ces parents bourgeois qui font coucher leur fille au salon mais réveille pour elle Nicolas et Pimprenelle, les inoubliables marionnettes de Bonne nuit les petits. Les deux comédiens s’emparent, avec un visible bonheur, de ce couple de retraités qui jouent au golf et ont quelques autres « distractions »! On ajoutera à cela une séquence drolatique où, dans un hôtel, Marie-Francine et Miguel croisent un couple échangiste… On notera que la bande-son (la cinéaste avoue que c’est ce qu’elle écoute dans la vraie vie) fait la part belle à Aznavour, Amalia Rodrigues, Moustaki, Julio Iglesias ou Sylvie Vartan…

Comme le suggère l’affiche du film, Marie-Francine finira par avoir du… bol. Le spectateur aussi.

MARIE-FRANCINE Comédie dramatique (France – 1h35) de et avec Valérie Lemercier et Patrick Timsit, Denis Podalydès, Hélène Vincent, Philippe Laudenbach, Nadège Beausson-Diagne, Marie Petiot, Anna Lemarchand, Simon Perlmutter, Danièle Lebrun, Patrick Préjean, Pierre Vernier, Nanou Garcia. Dans les salles le 31 mai.

VALERIE LEMERCIER: « RETROUVER UN PEU DE PLACE DANS SA PROPRE VIE »

Les heureux spectateurs qui se pressaient, début avril dernier, aux Rencontres du cinéma de Gérardmer, ont eu la chance d’être parmi les premiers à découvrir Marie-Francine. Et c’est une Valérie Lemercier gouailleuse qui présenta, très en amont de sa sortie, sa nouvelle comédie, un film qu’on attendait depuis quatre ans et la sortie en 2013 de 100% cachemire: « Quatre ans, ce n’est rien! J’ai joué mon spectacle au théâtre du Châtelet et puis je travaillais aussi à l’écriture du film. J’ai beaucoup réécrit. Et puis je me suis attelée au casting et j’ai trouvé, en Patrick Timsit, un complice qui m’a offert de belles choses. Hugh Grant ne me fait pas rêver. Le Miguel de Patrick Timsit, oui. Je pense d’ailleurs que le public va le découvrir sous de nouvelles facettes… » Alors que certains critiques n’ont pas hésité à parler d’ « accident industriel » pour 100% cachemire, le nouvel opus de la réalisatrice de Quadrille (1997), Le derrière (1999) et Palais royal! (2005) a déclenché les rires et les applaudissements pour une comédie romantique qui touche juste. Valérie Lemercier avoue qu’elle n’est pas plus attirée que cela par les comédies romantiques: « Mais, quand il y a un an, le film était fini, je me suis dit: eh oui, c’est une comédie romantique. Alors que cela n’apparaissait pas tellement à l’écriture. » Parce que la comédienne et réalisatrice remarque: « Le film raconte comment, grâce à une rencontre, on peut retrouver enfin un peu de place dans sa propre vie quand on s’en est fait chasser. » Valérie Lemercier confie aussi qu’elle a une amie qui se prénomme Marie-Francine: « Elle ne ressemble pas du tout au personnage du film. En fait, c’est son prénom qui m’amusait. Il y a cinq ou six ans, au hasard d’une conversation, elle m’a parlé de sa femme de ménage vietnamienne qui venait d’avoir un bébé qu’elle avait appelé… Marie-Francine. » Après cinq minutes de fou rire, la cinéaste tenait son affaire, à cause d’un prénom désuet qui raconte déjà quelque chose…

Chloé dans un tourbillon vénéneux  

Paul Meyer (Jérémie Rénier) et Chloé Fortin (Marine Vacth), un joli couple. DR

Paul Meyer (Jérémie Rénier) et Chloé Fortin (Marine Vacth), un joli couple. DR

« Il n’y a pas de monstres. Il n’y a que des êtres humains. » Certes mais certains êtres humains sont quand même plus tordus que les autres. Mais de cela, Chloé Fortin a quand même un peu de mal à s’en rendre compte. Car la jeune femme est, elle même, plutôt mal en point. Dans sa tête, évidemment. Parce que, physiquement, c’est plutôt une jeune et belle plante.

Parce qu’elle a toujours mal au ventre mais que l’examen ne révèle rien d’inquiétant, la gynécologue suggère à sa patiente de consulter un psychiatre: « Le ventre est un deuxième cerveau ». Ce sera Paul Meyer, sémillant quadra finement barbu, devant lequel Chloé se déboutonne. Au figuré d’abord, lorsque, sur le divan, elle livre sa solitude, ses quelques brèves rencontres, ses régimes, son bref passé de mannequin, sa recherche d’emploi, sa fragilité (« Je dis toujours le contraire de ce qu’il faudrait dire »), ses crises de larmes, ses cauchemars… Et puis, au fil des séances, Chloé finit par s’épanouir doucement: « Quand vous me regardez comme ça, je me dis que j’existe… » Au propre, c’est Paul Meyer qui dira: « J’éprouve des sentiments incompatibles avec la poursuite des séances ». Bientôt, Paul et Chloé, comme de beaux et jeunes amoureux, emménagent dans un charmant appartement avec vue sur les toits de Paris. Tandis qu’elle déballe ses affaires, Chloé tombe sur un carton avec la mention Paul perso. Dedans, un passeport avec la photo de Paul mais le nom de Louis Delord. « Tu promets de ne rien me cacher? » demandera plus tard Chloé à Paul.

Chloé (précédée par Jacqueline Bisset) mène son enquête. DR

Chloé (précédée par Jacqueline Bisset)
mène son enquête. DR

On connaît l’éclectisme de François Ozon. Au fil de dix-sept longs-métrages, il a exploré bien des genres. Le drame intimiste avec  Sous le sable (2000), 5×2 (2004), Une nouvelle amie (2014) ou Jeune et jolie (2013), la comédie musicale avec Huit femmes (2001) qui reste à ce jour son plus grand succès populaire, le mélodrame d’époque avec Angel (2006) et Frantz (2016), la comédie transgressive avec Sitcom (1998) ou joyeusement kitsch avec Potiche (2010), le thriller psychologique avec Dans la maison (2012), le film noir avec Les amants criminels (1999) ou Swimming Pool (2003) ou le fantastique avec Ricky (2009). Un cinéma qui s’attache le plus souvent à décrire le voyage intérieur de personnages confrontés à la difficulté de donner corps à leurs désirs. Des personnages qui sont majoritairement des femmes… En se lançant, cette fois, dans le thriller érotique, le cinéaste ne déroge pas à cette ligne…

Présenté en compétition officielle à Cannes et acclamé lors de la soirée de gala, L’amant double s’appuie librement sur Lives of the Twins, un roman de Joyce Carol Oates. Publié en 1987 sous le pseudonyme de Rosamond Smith, le livre traite de la gémellité et le cinéaste s’empare de ce thème pour construire un film qui, partant d’une situation réaliste, va peu à peu basculer dans le fantastique. Chloé va découvrir que Paul a un frère jumeau (Jérémie Rénier, à l’aise dans un double rôle). Louis est aussi psychiatre. Mais là où Paul se montre discret, tendre, attentif, Louis (que Chloé consulte sans lui révéler sa vraie identité) se révèle direct, brutal et entreprenant. Bientôt Chloé subira ses assauts sexuels. « Mentir pour séduire, lui lance Louis, est une pratique courante surtout chez les jolies femmes, lorsqu’elles sont frigides. » De fait, c’est, sous les coups de boutoir de Louis, que Chloé atteindra d’inconnus orgasmes.

Le sexe, une solution au désarroi? DR

Le sexe, une solution au désarroi? DR

Ce qui fait le charme de L’amant double, c’est d’abord la belle écriture d’Ozon. Le cinéaste est un styliste attentif à l’architecture de son oeuvre. Il peaufine ses images (sans craindre quelques plans « médicaux » sur un vagin palpitant), organise brillamment les espaces dans lesquels évoluent ses personnages comme pour raconter leur intériorité, multiplie les références à la dualité en parsemant largement son cadre de miroirs et filme, avec une délicatesse vénéneuse, une Chloé pour laquelle il a retrouvé celle qu’il avait fait éclore dans Jeune et jolie. De la lycéenne fascinée par la prostitution, Marine Vacth passe, ici, à une jeune femme tourmentée mais soucieuse de séduire, dévorée par ses doutes et traumatisée par de lourds secrets. Allant d’un jumeau à l’autre (elle dit à Louis: « Quand je suis avec toi, je pense à lui. Quand je suis avec lui, je pense à toi »), Chloé finira par faire  surgir les causes profondes de son terrible mal-être. Quitte pour le spectateur à passer par la question: Est-ce qu’elle rêve ou pas? Car L’amant double, film mental, est aussi une enquête sur un mystère qui se complexifie dès lors que l’enquêtrice porte elle-même la clé du mystère…

Chloé sur le point de craquer... DR

Chloé sur le point de craquer… DR

Enfin, François Ozon, cinéaste cinéphile, se fait un malin plaisir (un plaisir revendiqué!) à parsemer L’amant double de références. Lorsqu’il avait présenté la sélection officielle, Thierry Frémaux, le délégué général du Festival de Cannes, avait prévenu que le nouvel Ozon était « hitchcockien, de palmien, lynchien ». Hitchcock pour certains vertiges, pour une plongée/contre-plongée dans un bel escalier en colimaçon, De Palma pour les jumelles de Soeurs de sang (1973), Lynch pour les cauchemars éveillés. Mais évidemment, on songe aussi à Fritz Lang et au Secret derrière la porte (1948), à Elle (2016) de Paul Verhoeven pour un chat au regard inquisiteur et forcément à David Cronenberg. En 1988, il racontait, dans Faux semblants, les aventures des frères Mantle, incarnés par Jeremy Irons, deux gynécologues qui se partagent tout: leur appartement, leur clinique, leurs femmes. Jusqu’au jour où l’un d’eux refuse de partager la belle Claire… Les frères Mantle sont les cousins des frères Meyer/Delord et d’ailleurs Chloé évoque, dans l’un de ses cauchemars, des  » instruments en fer, instruments de torture » comme ceux que maniaient les gynécologues anglais… Les amateurs noteront aussi un clin d’oeil évident à Ridley Scott et au premier Alien (1979) avec un abdomen tourmenté ou encore à Rosemary’s Baby (1968) de Polanski pour une étrange et mielleuse voisine qui rappelle les inquiétantes vieilles dames qui cernaient la pauvre Mia Farrow bien enceinte…

Avec ses images qu’il faut constamment interroger, L’amant double est un bon thriller où le désir, sous des dehors apparemment lisses, est une torture qui ne connait jamais d’apaisement.

L’AMANT DOUBLE Thriller (France – 1h47) de François Ozon avec Jérémie Rénier, Marine Vacth, Jérémie Renier, Jacqueline Bisset, Dominique Reymond, Myriam Boyer. Interdit aux moins de 12 ans. Avertissement: certaines scènes sont susceptibles de heurter la sensibilité du jeune public. Dans les salles le 26 mai.

Artiste de génie et animal intense  

Auguste Rodin (Vincent Lindon) à l'oeuvre. DR

Auguste Rodin (Vincent Lindon) à l’oeuvre. DR

« La beauté, on ne la trouve que dans le travail… » C’est Auguste Rodin qui l’affirme tandis qu’il met les mains dans la terre pour créer… En 1880, le sculpteur obtient enfin -il a 40 ans- la reconnaissance de l’Etat qui lui passe commande de l’une de ses oeuvres les plus célèbres et la plus monumentale, la fameuse Porte de l’enfer composée d’une multitude de sculptures individuelles parmi lesquelles le Penseur

A l’occasion du centenaire de la mort de Rodin, Jacques Doillon avait été approché par des producteurs pour réaliser un documentaire sur l’artiste. Si le cinéaste s’intéresse vite à l’auteur des Bourgeois de Calais, l’idée de faire un documentaire ne le séduit pas mais ses recherches l’amèneront à cette fiction qui figure donc dans la compétition officielle de Cannes 2017. Un film qui s’inscrit aussi dans la suite des oeuvres consacrées par le cinéma à des artistes comme Basquiat (1996 – Julian Schnabel), Frida Kahlo (2003 – Julie Taymor), Pollock (2000 – Ed Harris), Lautrec (1998 – Roger Planchon), Renoir (2013 – Gilles Bourdos) et évidemment Van Gogh (1991) où Maurice Pialat, avec Jacques Dutronc, quête magnifiquement le mystère de l’acte de création. Pour son trentième long-métrage, Jacques Doillon plonge à son tour dans cette énigme que constitue le génie créatif. De fait, la belle figure de Rodin se prête à cette recherche. Rodin est un artiste qui semble plus à son aise dans son atelier que dans sa vie privée et qui consacre l’essentiel de son énergie à modeler cette terre qu’il place, dans la hiérarchie des matières, au-dessus de l’or, du bronze ou du bois. « C’est dans la terre que je trouve mes formes », dit-il. Cette terre que Rodin malaxe, frappe, plie, pétrit jusqu’à ce qu’elle devienne vivante et qu’il saisit à cet instant pour donner de la vie à ses sculptures…

Rodin et Camille Claudel (Izïa Higelin), une intense passion. DR

Rodin et Camille Claudel (Izïa Higelin),
une intense passion. DR

Si Rodin est donc bien un film sur la création, c’est aussi et même très largement le portrait d’un homme sensuel, un animal intense que Doillon montre aux prises avec Camille Claudel. Pendant dix années, le couple vivra une passion fougueuse, réuni par un commun désir mais aussi un semblable embrasement artistique. Rodin montre l’artiste au travail, rusant ici, avec la complicité de Juliette Drouet, pour faire le buste d’un Victor Hugo bien décidé à ne pas poser, assemblant, là, dans une démarche caractéristique et novatrice, L’homme qui tombe et La femme accroupie pour constituer un groupe autonome (Je suis belle) où la femme est tenue à bout de bras par un homme qui paraît s’arquer sous l’effort… Il le montre aussi, amant fragile d’une Camille Claudel qui ne souhaite être, comme assistante, qu’une « modeste présence à ses côtés » et qui se révélera femme dévorante et artiste torturée par l’idée que Rodin vampirise son génie. Mais Doillon aborde cependant différemment les rapports du couple. On a souvent attribué la fêlure de Camille Claudel à sa rupture avec Rodin, à la suite de la non-demande en mariage. Mais la paranoïa de Camille Claudel, dont on sait l’ambition farouche de devenir une grande sculptrice, prend ses sources bien plus loin, notamment dans ses relations désastreuses avec sa mère. Cela dit, dès que Camille Claudel a atteint une maîtrise qui aurait dû lui apporter une juste reconnaissance, elle n’a pas supporté d’être seulement considérée comme l’élève et la maîtresse de Rodin.

Séverine Caneele incarne Rose Beuret, la femme du sculpteur. DR

Séverine Caneele incarne Rose Beuret,
la compagne du sculpteur. DR

Dans une mise en scène fluide et rigoureuse reposant sur une belle circulation des  mouvements dans un atelier où prédominent des tonalités douces et des couleurs proches de la peau, voire de la terre, Rodin fait aussi la part belle au long combat -sept ans de réflexion et sept années de travail- de l’artiste pour imposer son prodigieux Balzac, point de départ incontesté de la sculpture moderne et oeuvre de la plénitude.

Rodin, c’est évidemment une nouvelle grande rencontre entre un acteur et un personnage. Vincent Lindon, massif et barbu, fiévreux et habité, très physique et ancré dans le sol, apporte une véritable intensité à cet artiste toujours taraudé par le doute auquel son ami Octave Mirbeau lance: « Rodin, arrêtez de décevoir votre entourage! » A ses côtés, Izïa Higelin est une Camille Claudel pleine de vivacité et de rayonnante sensualité. On retrouve aussi dans le rôle de Rose Beuret, la compagne de Rodin, Séverine Caneele, découverte en 1999 à Cannes dans L’humanité de Bruno Dumont qui lui valut le prix d’interprétation féminine.

Rodin en quête de son oeuvre totale... DR

Rodin en quête de son oeuvre totale… DR

Enfin, Jacques Doillon révèle un autre Rodin derrière le sculpteur… Après des années à batailler pour imposer son Balzac, on trouve un Rodin dessinateur qui a des envies d’instantanés. Il saisit à l’aquarelle sur le papier des nus d’une audace, d’une liberté et d’une beauté qui font songer à Egon Schiele. A ses beaux modèles, l’artiste lance ainsi: « Faites-moi des propositions de gestes qu’on n’a jamais vu… » Dans ces dessins, c’est le geste pur de Rodin qui s’exprime.

RODIN Comédie dramatique (France – 1h59) de Jacques Doillon avec Vincent Lindon, Izïa Higelin, Séverine Caneele, Bernard Verley, Anders Danielsen Lie, Olivier Cadiot, Arthur Nauzyciel, Laurent Poitrenaud, Guylène Péan, Magdalena Malina, Léa Jackson. Dans les salles le 24 mai.

Ismaël entre l’amour des femmes  

Lorsqu'Ismaël (Mathieu Amalric) retrouve Carlotta.

Lorsqu’Ismaël (Mathieu Amalric)
retrouve Carlotta.

Comment mieux ouvrir un festival de cinéma -où tout ne doit être que passion, douce ou douloureuse- que par une grande histoire d’amour! Une aventure amoureuse qui concerne pas moins de deux femmes et un art, le septième du nom. En un mot comme en mille, Arnaud Desplechin est à sa place sur la Croisette. On va encore dire que c’est un « fils de Cannes » qui se charge de lever, hors compétition, le rideau de la 70e édition. Oui. Et alors?

C’est un fait, Arnaud Desplechin est souvent venu à Cannes. Pour la première fois en 1990 à la Semaine de la critique avec La vie des morts. Trois fois de suite, il vient ensuite en compétition officielle avec La sentinelle (1992) puis en 1994 avec Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) et Esther Kahn (2000). En 2004, Rois et reine ira à la Mostra de Venise et puis Desplechin sera de retour dans la compétition cannoise avec Un conte de Noël (2008) et Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des plaines) en 2013. Quant à Trois souvenirs de ma jeunesse, il a été présenté à la Quinzaine des réalisateurs en 2015.

Dans sa note d’intention pour Les fantômes d’Ismaël, Desplechin, cinéphile parmi les cinéphiles, cite un écrit de François Truffaut à Catherine Deneuve: « Il est exclu de penser que nous ferons un chef d’oeuvre! On essaiera de faire un film vivant ». Justement Les fantômes… est un film vivant. Si c’est aussi une oeuvre éclatée, ses fragments arrivent sur l’écran et pour le spectateur comme autant de scènes qui, selon les cas, s’imposent avec une certaine brutalité, une apparente loufoquerie, une tendre compassion, une délicate mélancolie.

Louis Garrel incarne l'énigmatique Ivan Dedalus.

Louis Garrel incarne l’énigmatique Ivan Dedalus.

C’est du côté du Quai d’Orsay que s’ouvre le nouveau Desplechin. Des fonctionnaires cravatés évoquent le parcours d’Ivan Dedalus. Où est-il donc, ce curieux diplomate qui est peut-être un agent secret? Du côté de Vilnius? Ou quelque part en mission pour la DGSE? Professant une grande curiosité du monde, Dedalus est pourtant fatigué. C’est une égale fatigue que confesse Ismaël Vuillard. Fabricant de films, il travaille sur son nouveau projet et ne dort presque pas, persécuté qu’il est par ses récurrents cauchemars… Une insomnie qui lui permet de répondre, au coeur de la nuit, à l’appel de son vieux maître Henri Bloom, assailli par des idées sombres. Bloom est désespéré parce qu’il a perdu sa fille Carlotta. Ismaël, lui, fut marié à la belle Carlotta. Mais elle a disparu depuis plus de vingt ans et Ismaël n’est pas encore tout à fait guéri de cette absence…

Charlotte Gainsbourg, une vibrante Sylvia.

Charlotte Gainsbourg, une vibrante Sylvia.

Avec Les fantômes d’Ismaël, Arnaud Desplechin livre une oeuvre véritablement foisonnante sur l’amour et le cinéma. Même s’il dit que ces références ne lui servent à rien, le cinéaste cite, parmi ses films préférés, le Providence (1977) d’Alain Resnais et le Huit et demi (1963) de Federico Fellini. Dans les deux cas, il est bien question d’allers-retours entre fantasmes et réalité, entre souvenirs et illusions. Exactement comme Les fantômes… où le cinéaste nous entraîne dans des va-et-vient entre des fictions qui s’empilent comme des assiettes et qu’il s’ingénie à fracasser sur l’écran. Les aventures d’Ivan Dedalus sont, en réalité, la matière du nouveau film d’Ismaël. Un réalisateur qui va avoir du mal à mener son entreprise à son terme. Parce que deux femmes vont soudain traverser sa vie. Il y a la douce Sylvia croisée dans une soirée chez des amis communs. Ensemble, ils boiront un verre au bout de la nuit. « Vous n’avez pas d’enfant? » interroge Ismaël. « J’ai aimé des hommes mariés », glisse Sylvia. Ismaël: « Je suis célibataire ». « Ca ne nous laisse pas beaucoup de chance », pensent-ils. Faux! Jusqu’au moment où, sur la plage de Noirmoutier, une femme mince s’avance vers Sylvia. C’est Carlotta, revenue de l’ombre après 21 ans, 8 mois et 6 jours.

Avec aisance (on aime les désuètes ouvertures à l’iris), Arnaud Desplechin mène son aventure à bon port en conjuguant le portrait d’un Ivan Dedalus embarqué dans d’improbables péripéties d’espionnage au Tadjikistan, le portrait d’Ismaël Vuillard et ceux de Sylvia et Carlotta. Avec ces deux femmes, le cinéaste parle de passion et d’absence, de jalousie et de désespoir, beaucoup de vulnérabilité et aussi de sexe et de désir. L’une veut reprendre son mari et revenir dans sa vie, l’autre n’imagine pas de s’effacer mais peine, un temps, à percer les mystères d’Ismaël et à lui arracher ses masques… Mais Sylvia l’astrophysicienne, la tête dans les toiles, croit à l’infini.

Marion Cotillard, la revenante Carlotta. Photos Jean-Claude Lother

Marion Cotillard, la revenante Carlotta.
Photos Jean-Claude Lother

Sur les pas d’Ismaël qui fuit les affres du tournage et résume tous les tourments, les doutes, les joies et les interrogations de l’artiste, Desplechin revient une nouvelle fois dans sa ville natale de Roubaix. Ismaël se réfugie dans une maison de famille, s’y enferme avec quelques poules, traîne en peignoir rose et tente, dans son grenier, de renouer les fils de la fiction. Son producteur exécutif réussira enfin à le retrouver mais il lui en cuira…

Pour donner de l’allant à cette fourmillante histoire, Desplechin peut à nouveau compter sur son acteur-culte Mathieu Amalric. Le comédien est au cinéaste ce que Jean-Pierre Léaud fut à Truffaut. Une sorte de point d’ancrage présent à travers l’oeuvre. Dans Trois souvenirs de ma jeunesse, Amalric incarnait un certain… Paul Dedalus. Ici, il est un cinéaste excentrique, un peu voyou, paumé et meurtri par ses amours. Autour d’Amalric, c’est un plaisir d’admirer deux magnifiques comédiennes. Desplechin retrouve, longtemps après, Marion Cotillard qui tenait un petit rôle dans Comment je me suis disputé. Elle est Carlotta, la revenante. La voir danser sur le nostalgique It ain’t me Babe de Bob Dylan est un joli moment de cinéma. Quant à Charlotte Gainsbourg, elle apporte sa grâce, sa fragilité et sa voix si envoûtante à Sylvia.

Belle réussite de Desplechin, Les fantômes d’Ismaël s’achève sur un mot plusieurs fois répété: « Encore, encore, encore! » Vivre encore, aimer encore, filmer encore. Séduisant programme!

LES FANTOMES D’ISMAEL Drame (France – 1h54) d’Arnaud Desplechin avec Mathieu Amalric, Marion Cotillard, Charlotte Gainsbourg, Louis Garrel, Alba Rohrwacher, Laszlo Szabo, Hippolyte Girardot, Jacques Nolot, Samir Guesmi, Catherine Mouchet, Bruno Todeschini, Bernard Bloch. Dans les salles le 17 mai.

Un peu de gloire au milieu des cordes  

Liev Schreiber incarne Chuck Wepner. DR

Liev Schreiber incarne Chuck Wepner. DR

Le 7e art rend rarement justice au sport. Les films vraiment dignes d’intérêt se comptent sur les doigts d’une main. On songe par exemple aux Chariots de feu (1981) de Hugh Hudson qui se déroule lors des Jeux olympiques de 1924 à Paris et raconte les aventures d’Abrahams et Lidell, deux athlètes anglais, l’un juif, l’autre protestant… Du côté du football, les films sont le plus souvent affligeants et on peut mettre à part Coup de tête (1979) de Jean-Jacques Annaud qui caricature avec entrain le milieu et ses petites magouilles. Le meilleur, côté ballon rond, reste Looking for Eric (2009) où Ken Loach « soigne » un postier au bout du rouleau en lui faisant rencontrer son idole, le Frenchie de Manchester United Eric Cantona alias King Eric…

A Hollywood, on sait que les Américains portent aux nues cinq sports: le baseball, le football américain, le golf, le basket-ball et le hockey sur glace. Les studios sortent donc régulièrement des produits sur mesure pour le public américain. Des films qui ne sortent pas du territoire national et lorsqu’il leur arrive de sortir chez nous, ils ne rencontrent guère un public qui ne comprend rien au home run, au power play ou aux quarterbacks… Bien sûr, il y a toujours des exceptions. Darren Aronofsky a donné, en 2008, un film magnifique sur l’inquiétant univers du catch avec The Wrestler tandis que Bennett Miller signait, en 2014, Foxcatcher, un drame passionnant sur la relation improbable entre un milliardaire excentrique et inquiétant et deux champions de lutte.

Phyllis (Elisabeth Moss) et sa fille (Sadie Sinck). DR

Phyllis (Elisabeth Moss) et sa fille (Sadie Sinck). DR

Il est évidemment un sport qui échappe à la règle! C’est la boxe. Le noble art a offert au 7e art une brassée d’oeuvres majeures et palpitantes. C’est le cas de Gentleman Jim (1942) de Raoul Walsh, Nous avons gagné ce soir (1949) de Robert Wise, Plus dure sera la chute (1956) de Mark Robson, Fat City (1972) de John Huston, Raging Bull (1980) de Martin Scorsese, Ali (2002) de Michael Mann et on peut ajouter dans ce florilège, la tragédie qu’est Million Dollar Baby (2004) de Clint Eastwood. Beaucoup de ces films s’inspirent de boxeurs qui ont réellement existé. C’est le cas de Jim Corbett (Gentleman Jim), Primo Carnera (Plus dure…), Jake La Motta (Raging Bull) ou Mohamed Ali dans le film de Mann. A cette liste, on peut désormais ajouter Outsider du Canadien Philippe Falardeau qui s’est emparé de l’histoire du poids lourd Chuck Wepner, célèbre pour avoir tenu quinze rounds face à Mohamed Ali.

Né en février 1939 à New York, Chuck Wepner, surnommé The Bleeder, était un encaisseur, capable de prendre des volées de coups sans aller au sol. Bien sûr, son visage était tuméfié et ensanglanté (on le surnommait l’hémophile de Bayonne, une ville du New Jersey). Le 30 octobre 1974 à Kinshasa, se déroule le combat pour le titre de champion du monde des lourds opposant George Foreman à Mohamed Ali. Surnommé The Rumble in the Jungle, ce combat a donné lieu à un excellent documentaire de Léon Gast, When we were Kings (1996) qui remporta l’Oscar du meilleur documentaire. Martelant durement son adversaire, Ali mettra Foreman ko au 8e round… Fameux promoteur de boxe, Don King, après la victoire d’Ali, cherchera à organiser un combat pour opposer son champion à un boxeur blanc. Et ce sera Chuck Wepner. Inconnu du grand public, Wepner devait être une proie facile pour Ali. Mais, dans ce combat gagné d’avance pour Ali, Wepner étonnera la planète boxe en tenant la distance sur quinze rounds. Mieux, il enverra même Ali au tapis au 9e round. Toutefois Wepner perdra le match par ko technique quelques secondes avant la fin de la quinzième reprise…

Chuck Wepner, un encaisseur au tapis... (DR)

Chuck Wepner, un encaisseur au tapis… (DR)

On imagine volontiers que cette aventure pouvait séduire un cinéaste. Elle séduira en effet  Sylvester Stallone qui s’inspirera de Wepner pour son très fameux Rocky Balboa. Comme Wepner, Rocky pourra dire: « Même si je ne gagne pas, j’aurai démontré que je suis là! » Auteur d’une belle comédie dramatique, Monsieur Lazhar (2011) avec Mohamed Fellag et d’une satire de la vie politique canadienne (Guibord s’en va-t-en guerre en 2015), Philippe Falardeau raconte, avec Outsider, la gloire et la déchéance d’un boxeur étourdi par une (brève) notoriété et qui ensuite perdit largement pied. S’il est dur au mal, Wepner n’est pas un type vraiment reluisant. Devant ses incartades amoureuses, sa femme Phyllis finira par divorcer et l’empêchera longtemps de voir sa fille. Sur le plan sportif, la dégringolade l’amènera à combattre avec un catcheur français nommé Le Géant André et même à monter sur le ring, dans un bar, pour affronter un… ours. Suivra ensuite la cocaïne, le trafic  et la prison… Relâché pour bonne conduite, Wepner s’achètera une conduite. La belle Linda pourra enfin lui dire: « Tu es meilleur que tu l’imagines… »

Chuck Wepner et sa femme Linda (Naomi Watts). DR

Chuck Wepner et sa femme Linda (Naomi Watts). DR

Si Falardeau n’a pas le génie de Scorsese quand il montre la chute de La Motta, son Outsider, porté par une b.o. bien vintage, n’est cependant pas un film négligeable. Il est intéressant quand il reconstitue la manière dont Stallone s’empare de l’histoire d’un Wepner qui en voudra longtemps au cinéaste de ne pas l’avoir rétribué. Mais le boxeur, même s’il est alors plutôt pathétique, captera un peu de la célébrité de celui à qui il a servi de modèle: « J’étais Rocky », confiera-t-il. Si la voix off est un peu envahissante et si Outsider n’a pas la rapidité narrative des grands films de boxe, le massif Liev Schreiber (Wepner), la tendre Elisabeth Moss (Phyllis) et la rousse Naomi Watts (Linda) tirent bien leur épingle du jeu…

OUTSIDER Comédie dramatique (USA – 1h41) de Philippe Falardeau avec Liev Schreiber, Naomi Watts, Elisabeth Moss, Ron Perlman, Morgan Spector, Pocch Hall, Zina Wilde, Sadie Sinck. Dans les salles le 10 mai.