La passion, la musique et l’exil  

Wiktor (Tomasz Kot) et Zula (Joanna Kulig).

Wiktor (Tomasz Kot) et Zula (Joanna Kulig).

« Vous vous intéressez à moi pour mon talent ou en général ? » Autant dire que la jeune et blonde Zula ne craint pas une certaine insolence face à cet ethnographe musical qui la dévore des yeux… Dans la Pologne de 1949, Wiktor et Irena sillonnent les campagnes à la recherche de ce qui reste du folklore originel. Le projet est de favoriser la création d’un ensemble, Mazurek, qui interpréterait des chants et des danses traditionnels. Bientôt Mazurek sera un véritable succès, rapidement coopté par les apparatchiks de Varsovie…

En mai dernier, à Cannes, Pawel Pawlikowski était en compétition officielle avec Cold War qui décrocha un prix de la mise en scène amplement mérité. Si Cold War est déjà le sixième long-métrage du cinéaste polonais de 61 ans, celui-ci est véritablement venu sur le devant de la scène cinématographe en 2013 avec Ida. Oscar du meilleur film étranger à Hollywood en 2015, ce drame statique, à la superbe photographie, racontait l’aventure de la jeune sœur Anna qui, à l’heure de prononcer ses vœux définitifs, découvre, par une tante inconnue, ses origines juives. Tandis que l’omerta se fait autour d’elle, Ida découvre la vie hors du couvent, la faiblesse des hommes, la musique et le jazz de Coltrane…

On ne peut évidemment pas s’empêcher de penser à Ida en s’immergeant dans Cold War. A cause du noir et blanc velouté des deux œuvres, à cause aussi du format quasi-carré (le 1:33) véritable signature de Pawlikowski. Et, peut-être, plus encore, pour ce regard offert sur la Pologne. Ida se déroulait en 1962, Cold War s’ouvre en 1949 et se développe sur une période de quinze années. Mais, loin du cinéaste, l’idée d’asséner un cours d’histoire sur la Pologne de l’après-guerre aux années soixante… Ce qui fait le charme de Cold War, ce sont justement les trous dans l’Histoire, le réalisateur préférant ne retenir que les temps forts d’une aventure qui lui a été inspirée par l’histoire de ses parents : « Mes parents étaient des personnes très fortes et merveilleuses mais, en couple, c’était une catastrophe absolue ! » De fait, le metteur en scène se souvient qu’ils se sont séparés plusieurs fois pour mieux se retrouver, se cherchant tout en se punissant des deux côtés du Rideau de fer…

Tomasz Kot.

Tomasz Kot.

Mais lorsqu’il s’est agi d’écrire Cold War, Pawlikowski, tout en conservant, pour ses deux personnages principaux, les prénoms de Wiktor et Zula qui étaient ceux de ses parents, a choisi des traits plus généraux. Il en va ainsi de l’impossibilité de vivre ensemble malgré le désir fou d’y arriver, de la souffrance de la séparation, de la douleur de vivre en exil ou de la difficulté de survivre sous un régime totalitaire… On pourrait penser qu’il y a là de quoi plomber lourdement ce qui se révélera, in fine, être une apologie du romantisme. Mais, on l’a dit, pour raconter, pendant la guerre froide, entre la Pologne stalinienne et le Paris bohème des années 1950, l’histoire d’un musicien épris de liberté et d’une jeune chanteuse passionnée, le cinéaste opte, ici, pour une succession de séquences (marquées par des fondus au noir et une série d’intertitres datés) qui sont autant de belles pages d’un amour impossible dans une époque impossible.

On passe ainsi par la Pologne en ruines et sous la neige de l’immédiat après-guerre, le Berlin-Est de 1952, première étape de la tournée de Mazurek dans les capitales du bloc de l’Est, où Wiktor décide de saisir son unique chance de passer à l’Ouest, le Paris de 1954 où l’on retrouve Wiktor pianiste de jazz au club L’Eclipse tandis que Zula le rejoint brièvement, la Yougoslavie de 1955 où Wiktor, désormais réfugié apatride, vient voir Zula sur scène avant de de se faire expulser par la sécurité d’Etat de Tito puis le Paris de 1957 où Zula, désormais mariée à un Sicilien, rejoint Wiktor, enfin la Pologne de 1964… Zula est désormais une pop star socialiste ringarde et sur le retour. Elle a épousé et donné un enfant à l’apparatchik Kaczmarek pour éviter la prison à Wiktor qui croupit cependant dans une colonie pénitentiaire…

Joanna Kulig.

Joanna Kulig.

Cette évocation de la guerre froide, d’une Pologne d’antan (dont le cinéaste trouve qu’elle a certaines similitudes politiques avec la Pologne d’aujourd’hui) mais aussi d’un exil parisien où la bohême n’est pas vraiment radieuse est magnifiée par les chassés-croisés d’un couple éperdument amoureux, fatalement condamnés à être ensemble et toujours séparés, que ce soit par leurs tempéraments, leurs idées politiques (Zula confie qu’elle a mouchardé Wiktor auprès des autorités), les imperfections de chacun et les inévitables coups du sort…

En s’appuyant sur un indispensable noir et blanc et sur la magnifique lumière saisie par le chef-opérateur Lukasz Zal, déjà présent sur Ida, Pawel Pawlikowski compose un film –à la différence d’Ida- très dynamique. De nombreux mouvements de caméra (on songe parfois, pour certains travellings, au Resnais d’Hiroshima) saisissent l’errance et les rencontres de Wiktor et Zula jusqu’à cette ultime séquence d’une formidable puissance dramatique où, au sortir d’un monastère en ruines (ah, le plan admirable sur les yeux dans une fresque décrépite) où ils se sont mariés, les deux amoureux apaisés se posent sur un banc face à la campagne paisible avant de se lever : « Allons de l’autre côté. La vue sera plus belle… »

Un couple en quête d'ailleurs... Photos Lukasz Bak

Un couple en quête d’ailleurs…
Photos Lukasz Bak

Si, enfin, Cold War est une réussite qui emporte définitivement l’adhésion, c’est à cause de l’alchimie trouvée entre Joanna Kulig, une Zula audacieuse et charmeuse et Tomasz Kot qui fait penser à un héros, beau et las, du cinéma américain de l’âge d’or. Et aussi parce que, dans cette œuvre émouvante et envoûtante, la musique (on entend le folklore polonais mais aussi Cole Porter, Gerschwin, les variations Goldberg de Bach ou le Rock around the clock de Bill Haley) est essentielle. Des premiers chants traditionnels polonais dans lesquels la ravissante Zula aux nattes blondes se distingue au jazz enfumé des nuits parisiennes, c’est la musique, pour toujours, qui réunit ces amants sublimes.

COLD WAR Drame (Pologne – 1h27) de Pawel Pawlikowski avec Joanna Kulig, Tomasz Kot, Agata Kulesza, Borys Szyc, Jeanne Balibar, Cédric Kahn. Dans les salles le 31 octobre.

Le beau sourire des ringards de la piscine  

Pas vraiment un look de "winners"? DR

Pas vraiment un look de « winners »? DR

Quoi de plus touchant –au cinéma s’entend- que de solides losers ? Ceux qui peuplent Le grand bain sont, si on peut dire, spécialement, gratinés. Car de Bertrand à Simon en passant par Marcus, Laurent ou Thierry, ils trimballent dépression, mal-être, mélancolie, découragement, lassitude… De quoi faire un film bien plombé ? Eh bien non, le nouveau film de Gilles Lellouche est bien une comédie, dramatique certes, mais qui finit par emporter le spectateur dans l’aventure d’une bande de branquignols qui se retrouvent, dans une piscine municipale, autour de la pratique de la natation synchronisée masculine.

Alors qu’il se préparait à son rôle d’alcoolique pour Un singe sur le dos (2009) de Jacques Maillot, Gilles Lellouche avait été frappé par la chaleur humaine, l’écoute et le partage sans aucun jugement qui régnait dans les cercles de parole. Et il avait eu envie d’en faire la matière d’un film. Une fois l’écriture commencée et alors qu’il manquait la dimension poétique et cinématographique à son sujet, le producteur Hugo Selignac lui suggéra de regarder un documentaire sur Arte consacré à une bande de Suédois pratiquant la natation synchronisée…

C’est donc dans le vacarme d’une piscine, dans les vestiaires, le sauna ou les couloirs à sèche-cheveux que l’on va rencontrer une demi-douzaine d’hommes tous désenchantés qui viennent chercher, là, de quoi donner un peu de sel, sinon de sens, à des existences atones. Autour des efforts accomplis par Delphine, ancienne gloire des bassins, pour faire de cette troupe une équipe de sportifs, Lellouche brosse, les uns après les autres, les portraits de types malheureux. Depuis deux ans, Bertrand ne travaille plus. Sous le regard las de son épouse et triste de ses deux enfants, il se bourre de médicaments contre la dépression et passe son temps à faire la limace sur le canapé. Jusqu’au jour où il passe par la piscine… Là, il croise Laurent, chef de service dans la sidérurgie et râleur constamment mal embouché ; Marcus, petit patron dont l’entreprise de piscines est en train de plonger ou encore Simon, vieux rocker à cheveux longs, qui gratte sa guitare dans les soirées du troisième âge et survit en travaillant, charlotte sur la tête, comme plongeur dans la cantine scolaire que fréquente son adolescente de fille. A laquelle, évidemment, il fout la honte. Quant à Thierry, modeste employé de la piscine, c’est un solitaire paumé, tout juste bon à ranger, le soir venu, les bouées auquel le magnifique Philippe Katerine apporte une parfaite fantaisie lunaire.

Delphine (Virginie Efira), un entraîneur qui cache ses blessures. DR

Delphine (Virginie Efira), un entraîneur
qui cache ses blessures. DR

Même si la mise en place du récit semble prendre un peu de temps, cette petite communauté qui aime à se retrouver dans l’eau du bassin et, sans doute, plus encore dans les vestiaires ou au bar, à se raconter sa vie, apparaît toujours très touchante. D’autant que la douce Delphine cache bien son jeu. Alors qu’elle trônait sur les podiums de la natation synchronisée avec sa partenaire Samantha, quelque chose s’est cassé. Et ce fut la dégringolade infernale dans l’alcool…

L’aventure va connaître un tournant lorsque la bande apprend que le championnat du monde de natation synchronisée masculine va se tenir, d’ici quelques mois, en Norvège. Devant leur ordinateur, les copains, en quelques clics, vont devenir… l’équipe de France. Et trouver, avec Samantha, un entraîneur qui pousse des coups de gueule, distribue des coups de cravache, hurle des invectives et repousse ses amateurs dans leurs derniers retranchements physiques. Mais la compétition est à ce prix. Et le droit de croire, un peu, à ses rêves, également.

Samantha (Leila Bekhti) et Thierry (Philippe Katerine). DR

Samantha (Leila Bekhti)
et Thierry (Philippe Katerine). DR

Le grand bain est un film choral qui repose évidemment, au-delà d’un scénario astucieux, de dialogues souvent savoureux, d’un petit clin d’œil à Esther Williams, la plus célèbre naïade d’Hollywood et d’une bande-son très eighties, sur une palette de comédiens de talent qui, habituellement, tiennent, seuls, le haut de l’affiche. Sous la houlette de Gilles Lellouche, ils sont, ici, très… synchrones et apportent au film ce qu’il faut d’abord de mélancolie, puis de modeste bonheur. Mathieu Amalric (Bertrand), Guillaume Canet (Laurent), Benoît Poelvoorde (Marcus), Jean-Hugues Anglade (Simon) et Philippe Katerine (Thierry) composent un étonnant quintet qui va finir par croire à l’enthousiasme et à la compassion. Autour d’eux, le cinéaste soigne quelques silhouettes (Marina Foïs, Félix Moati, Alban Ivanov, Jonathan Zaccaï ou l’inattendu Balasingham Thamilchelvan) et offre enfin deux beaux personnages féminins à Virginie Efira (Delphine) et Leila Bekhti (Samantha), la première incarnant la grâce, l’élégance et une certaine philosophie du sport (elle récite du Rainer Maria Rilke à sa troupe), la seconde la rigueur, la volonté, l’effort et le sens du sacrifice.

La natation synchronisée masculine, un sport d'hommes? DR

La natation synchronisée masculine,
un sport d’hommes? DR.

Dès le générique, une voix affirmait une absolue certitude : un carré ne rentrera jamais dans un rond et réciproquement. A la fin de cette improbable aventure en forme de feel good movie (Le grand bain a déjà réuni 1,5 million de spectateurs en première semaine), la même voix observe qu’un rond peut rentrer dans un carré et réciproquement. CQFD.

Dans Pull marine, Isabelle Adjani chantait : « J’ai touché le fond de la piscine… » Bertrand, Laurent, Simon et les autres aussi. Pour ces tafioles moquées par les poloïstes, la victoire était belle mais la reconnaissance ne viendra jamais. Ils peuvent cependant regarder, un sourire jusqu’aux oreilles, le soleil se lever sur la Norvège de leur exploit. Evidemment, ça n’a pas de prix.

LE GRAND BAIN Comédie dramatique (France – 1h58) de Gilles Lellouche avec Mathieu Amalric, Guillaume Canet, Benoît Poelvoorde, Jean-Hugues Anglade, Virginie Efira, Leïla Bekhti, Marina Foïs, Philippe Katerine, Félix Moati, Alban Ivanov, Balasingham Thamilchelvan, Pierre Pirol, Jonathan Zaccaï, Mélanie Doutey, Noée Abita. Dans les salles le 28 octobre.

Contre Trump, Moore retourne au charbon  

Michael Moore et de jeunes Américains en colère. DR

Michael Moore et de jeunes Américains en colère. DR

Avec le sourire gourmand d’un amateur de Nespresso, George Clooney l’affirme : « Ca n’arrivera pas ! » Il n’est évidemment pas le seul à croire que l’élection de Donald Trump comme 45eprésident des Etas-Unis d’Amérique n’est pas pensable… D’ailleurs, ni les amateurs, ni les experts n’y croient. Hillary Clinton, elle, semble déjà promise au bureau ovale de la Maison blanche et ses supportrices démocrates ont les larmes aux yeux en pensant que bientôt une femme sera présidente de l’Amérique… Même, du côté de Fox News (qui aujourd’hui est quasiment devenu le média « officiel » de Trump), on semble soulagé de ne pas avoir à soutenir ce candidat républicain pendant quatre ans.

Et puis, patatras ! Quelque chose d’étrange sembla se produire… Fox News cite carrément Michael Moore qui avait prévenu que, dans son Michigan natal, les gens allaient se déterminer pour Trump. Un président élu à propos duquel Moore observe : « On aurait dit l’arrivée d’un coupable ». Alors que l’image de Trump s’étire sur l’Empire State Building et que les supporters démocrates pleurent désormais comme des madeleines, Moore pose la question et donne le ton: « Putain, comment a-t-on pu en arriver là ? »

Quatorze ans après avoir remporté, avec Farenheit 9/11, rude charge anti-Bush (2004), une Palme d’or cannoise qui ne fit pas l’unanimité, Michael Moore retourne à la baston. Son générique procède du glissement. On passe ainsi de Farenheit 9/11 à Farenheit 11/9 comme si la même urgence était de mise. Pour Moore, évidemment, elle l’est. Pour son douzième long-métrage, l’histrion demeure fidèle à son style. Il balance dans tous les sens mais parvient à donner à son brûlot un rythme qui fait que l’on s’accroche volontiers à cette diatribe qui cible principalement Donald Trump mais qui n’épargne pas, loin s’en faut, le camp démocrate, son establishment nourri lui aussi par la grande finance et encore moins un Barack Obama accusé de bien des maux (« La pire chose qu’Obama ait faite, note le cinéaste, c’est d’ouvrir la voie à Trump ! »). Bonnet blanc et blanc bonnet : tous les hommes politiques américains sont à mettre dans le même panier… Moore martèle : « On ne peut pas prétendre à la démocratie si celui qui obtient le plus de voix ne gagne pas ». Les chiffres sont là : 63 millions de votants pour Donald Trump, 66 millions de votants pour Hillary Clinton et 100 millions d’abstentionnistes…

A la rencontre d'un "Redneck" combattif. DR

A la rencontre d’un « Redneck » combattif. DR

Son éternelle casquette de baseball vissée sur la tête, se mettant volontiers en scène, Michael Moore, en s’appuyant largement sur des images de la campagne du milliardaire, s’en prend donc à un Trump qu’on voit imposer son rythme à des médias qui en redemandent alors même qu’il les a très vite pris en grippe et à propos desquels il lâche : « Je les haï. Mais je ne les tuerai pas. Quoique… » Un Trump spécialement détestable autant dans ses propos sur les femmes, y compris pour sa fille Ivanka que lorsqu’il clame, devant des supporters aux anges, « Rendons sa blancheur à l’Amérique »

Mais Michael Moore, 64 ans, ne se contente pas de vouer Trump aux gémonies. Il se fait lanceur d’alerte en évoquant la situation complètement sinistrée de sa ville natale de Flint (Michigan) et en pointant le comportement du gouverneur républicain Snyder accusé d’avoir provoqué l’empoisonnement de 10.000 enfants ayant bu de l’eau contaminée par du plomb. Ce qui donne l’occasion au cinéaste d’une de ces mises en scène qu’il affectionne. Il s’en va ainsi procéder à « l’arrestation citoyenne » de Snyder avant d’amener un camion-citerne devant la résidence du gouverneur et de déverser, à la lance d’arrosage, de l’eau de Flint dans son jardin…

Quant à la tuerie du lycée Stoneman Douglas de Parkland (Floride) qui fit 17 morts et 15 blessés, elle fournit à Moore l’occasion de revenir à l’un de ses sujets favoris : la prolifération et le contrôle des armes en Amérique. Le cinéaste montre ainsi les immenses manifestations de la jeunesse américaine qui ont fait suite, à travers le pays, au drame de Parkland et il s’attache notamment à quelques jeunes gens révoltés qui pourraient incarner une nouvelle Amérique. D’ailleurs, le film s’achève sur la tragique litanie de la jeune Emma Gonzalez (qu’un candidat républicain du Maine traita de « skinhead lesbienne »), passionaria des survivants de Parkland, énumérant l’identité de ses camarades assassinés.

Michael Moore en action avec l'eau polluée de Flint. DR

Michael Moore en action avec l’eau polluée de Flint. DR

Alors qu’en 2015, avec Where to Invade Next (la critique sur ce site), le réalisateur avait trouvé un ton enjoué pour évoquer toutes les bonnes idées que les USA pourraient « voler » à l’Europe, il se fait, ici, apocalyptique. Sur des images des grandes messes noires d’Hitler, Moore évoque une Allemagne des années 30 cultivée, intelligente, produisant de grands films et portant pourtant au pouvoir un petit caporal autrichien. Un type sans expérience politique, « rafraîchissant » (sic), adorant les animaux, créateur d’emplois pour tous, à l’aise avec les nouveaux médias et sachant même utiliser les… fake news. Dans un premier temps, on disait d’Hitler qu’il « était fou à lier » avant que l’incendie du Reichstag etc.

Moore ose clairement une thèse et il y associe un Trump soulevant l’idée d’un mandat de 8 ans, le cinéaste analysant : « On lance une idée jusque là inconcevable. On la fait connaître et la presse fait le reste. Elle reprend l’idée, la relaie et ça devient une réalité… » Farenheit 11/9 clame que la démocratie américaine, « aspiration à concrétiser », est en danger et qu’il est temps de se mobiliser pour la liberté et surtout d’agir… « On a passé trop de temps, dit Moore, à penser que la Constitution nous sauverait, que les élections nous sauveraient, que l’impeachment nous sauverait (sur un montage montrant Trump arrêté par le FBI !)… L’espoir était idéaliste, passif et réconfortant. Nous n’avons pas besoin de réconfort mais d’action ».

Avec Farenheit 11/9, Michael Moore remet le couvert dans un style bien à lui. Et regrette de n’avoir pas été bien plus agressif avec Donald Trump ce jour déjà lointain de 1998 où il l’avait croisé dans un show télé de Roseanne Barr. Moore se contenta d’une blagounette et Trump inventa qu’ils avaient déjeuné ensemble… Une fake news, une. Alors que les élections américaines de mi-mandat sont très proches, le nouveau Michael Moore s’en vient poser son lot d’interrogations. Le film ne changera rien à l’affaire mais il est bon cependant d’entendre la voix rageuse d’un inextinguible champion du poil à gratter.

FARENHEIT 11/9 Documentaire (USA – 2h08) de et avec Michael Moore. En e-cinéma à partir du 31 octobre.

Farenheit 11/9

Zain et ses beaux rêves d’ailleurs  

Zain (Zain Al Rafeea), un gamin qui ne veut pas s'en laisser compter. DR

Zain (Zain Al Rafeea), un gamin
qui ne veut pas s’en laisser compter. DR

Menotté, regard noir et visage sombre, un gamin marche, entre des policiers en tenue camouflée, vers la salle d’audience d’un tribunal. Zain El Hajj, douze ans, attaque Selim et Souad, ses parents, en justice, leur reprochant de l’avoir mis au monde. Au président qui lui demande pourquoi il est détenu à la prison pour mineurs de Roumieh, Zain répond qu’il purge une peine de cinq ans de prison pour des « enfantillages »

Avec Capharnaum, présenté en compétition officielle au dernier Festival de Cannes, la réalisatrice libanaise Nadine Labaki signe le portrait souvent terrifiant d’un gamin qui vit la plupart de son temps dans les rues de Beyrouth. Très vite, on est persuadé que ce petit garçon va gagner l’une des  belles places dans la grande galerie des enfants au cinéma où il rejoindra le pathétique Kid (1921) de Chaplin, Antoine Doinel, le mal-aimé des 400 coups (1959) de Truffaut, Billy Casper, autre mal-aimé dans Kes (1969) de Loach ou encore les petits cireurs de chaussures du Sciuscia (1946) de De Sica…

Révélée en 2007 par Caramel, belle évocation, autour d’un salon de coiffure de Beyrouth, des amours et des désirs d’un petit groupe de femmes, Nadine Labaki, pour son troisième long-métrage, revient donc dans sa ville natale qu’elle filme, d’entrée, par une imposante plongée sur les quartiers populaires de la capitale libanaise. Une plongée qui a valeur métaphorique puisque c’est là, tout au fond de la cité, que Zain se débat avec la rudesse du monde. Un monde où d’ailleurs la guerre n’est pas loin, notamment dans les jeux des enfants qui se poursuivent et s’affrontent avec des AK47 en bois. Mais Zain n’a guère le temps de s’amuser. Alors que le bus de ramassage scolaire passe régulièrement à côté de lui, Zain travaille comme livreur pour Assaad, trimballant de lourdes bouteilles de gaz ou des bidons d’eau ou trafiquant du « jus de chaussettes », en l’occurrence du Tramadol, un antalgique dérivé des opiacés, dilué dans de l’eau et vendu, par gorgée, aux passants…

Les parents de Zain devant le tribunal. DR

Les parents de Zain devant le tribunal. DR

A la maison, c’est aussi le capharnaum qui règne. Selim et Souad ont bien du mal à gérer et à nourrir leur demi-douzaine de marmots qui, la nuit, se serrent sur des matelas posés au sol. Dans cette promiscuité, Zain, prématurément adulte, suit avec anxiété, l’évolution de sa sœur Sahar. Une tache de sang sur le drap et voilà Zain qui va tout faire pour cacher que Sahar est désormais une femme car il sait trop bien que ses parents l’offriront immédiatement en mariage à Assaad pour s’assurer de la bienveillance de leur loueur. « Au moins, dit le père, elle dormira dans un grand lit. Et avec une couverture… »

Si Capharnaum dépeint une réalité crue et dérangeante, on peut cependant trouver que l’action en justice de Zain contre ses géniteurs semble, elle, assez irréelle. « La plainte de Zain contre ses parents, explique la cinéaste, représente un geste symbolique au nom de tous les enfants qui, n’ayant pas choisi de naître, devraient pouvoir réclamer à leurs parents un minimum de droits, au moins celui de l’amour. J’ai tout de même tenu à ce que le procès soit crédible, à travers l’intervention des télés et des médias qui permettent à Zain d’arriver à ce tribunal. »

Nadine Labaki aborde, ici, de multiples thèmes : les immigrés clandestins, l’enfance maltraitée, les travailleurs immigrés, la notion de frontières et leur absurdité, la nécessité d’avoir un papier pour prouver son existence, le racisme, la peur de l’autre… Fort heureusement, en s’appuyant sur un récit rythmé (sauf peut-être pendant une quinzaine de minutes dans la seconde partie du film) et une caméra mobile, la réalisatrice se concentre toujours sur le périple de Zain.

Zain et la petite Yonas (Treasure Bankolé). DR

Zain et la petite Yonas (Treasure Bankolé). DR

Croisant, dans un bus, l’étonnant et un peu minable Cafardman, très lointain « cousin » de Spiderman, Zain le suit dans un Luna Park. Il va y croiser Rahil, une sans-papiers éthiopienne, qui survit comme dame-pipi dans des toilettes où elle cache, en journée, Yonas, son bébé. Dans un éternel besoin de survie, Zain va se rapprocher d’eux, devenir une manière de second enfant de Rahil et surtout le grand frère de la petite Yonas qu’il va complètement prendre en charge alors que sa mère sera arrêtée par la police…

« Tu t’en sers pour mendier ? » demande la jeune Mayssoun à propos du bébé… C’est cette même jeune mendiante, prête à lui laisser son business, qui instillera dans l’esprit de Zain son rêve merveilleux, celui de partir en Suède sur un bateau avec de jolies lumières. « En plus, là-bas, explique Mayssoun, les enfants meurent de mort naturelle ». Zain fera sienne cette chimère, ajoutant: « Tu peux même pisser du balcon. Personne ne dit rien! »

Au cœur de cette fiction qui a, par bien des aspects, une dimension documentaire, émerge évidemment le jeune Zain Al Rafeea qui impose, avec sincérité et une énergie mêlée de tristesse et de lassitude, un personnage de gamin des rues à la langue bien pendue. Il donne du « fils de pute » à tour de bras mais il est vrai aussi que sa mère le traite d’ordure et de bâtard…

Rahil (Yordanos Shiferaw), la maman de Yonas. DR

Rahil (Yordanos Shiferaw),
la maman de Yonas. DR

Diversement apprécié par la presse à Cannes (Libération avait titré « L’indécence plombée de Capharnaum » en reprochant à Labaki de dépeindre grossièrement la souffrance des gosses des rues de Beyrouth), Capharnaum, récompensé d’un prix du jury, reste cependant une œuvre forte. On pourrait, à la rigueur, lui reprocher le côté happy ending du « Smile » demandé à Zain par un photographe hors champ qui lui tire le portrait pour son passeport. Un vrai sourire, le seul assurément de Zain, que la cinéaste gardera, en ultime image fixe, à l’écran.

Dans une récente interview sur France Inter, Nadine Labaki racontait que Zain Al Rafeea allait très certainement partir vivre en Norvège, réalisant ainsi le rêve suédois de son personnage… Comme un happy end.

CAPHARNAUM Drame (Liban – 2h03) de Nadine Labaki avec Zain Al Rafeea, Yordanos Shiferaw, Boluwatife Treasure Bankolé, Kawthar Al Haddad, Fadi Kamel Youssef, Cedra Izam, Alaa Chouchnieh, Nadine Labaki. Dans les salles le 17 octobre.

Le corps douloureux de Lara  

Victor Polster incarne Lara. DR

Victor Polster incarne Lara. DR

C’est une voix enfantine qui résonne aux premières images de Girl, celle de Milo, 6 ans, le petit frère de Lara. Dans une lumière matinale mordorée filtrée par des rideaux, le gamin joue avec sa soeur encore couchée dans son lit et ce sont des images tendres et apaisées qui ouvrent le premier long-métrage du jeune cinéaste belge Lukas Dhont… Mais l’impression est plus que trompeuse. Car c’est une oeuvre puissante, dure et même éprouvante que le spectateur est invité à suivre en partageant quelques semaines dans l’existence de Lara.

Car Girl va suivre au plus près le quotidien de Lara, s’appliquant à saisir ce qui évidemment capital, en l’occurrence la difficile gestion d’être une fille née dans un corps de garçon et d’absolument vouloir en changer, mais aussi toutes les petites choses qui constituent la vie courante de Lara. Comment elle s’entraîne physiquement à la danse en travaillant son grand écart ou la souplesse de ses cuisses ou comment elle se refroidit le lobe de l’oreille avec un glaçon pour ensuite y planter une boucle d’oreille… Tout ce récit passe par trois temps essentiels: l’appartement que Lara partage avec Mathias, son père et son petit frère; le studio de danse où la jeune fille travaille d’arrache-pied dans l’espoir de faire une carrière professionnelle de ballerine et enfin les cabinets du médecin et du psychiatre où Lara est prise en charge et accompagnée pour son protocole thérapeutique de changement de sexe…

Lorsqu’il évoque le point de départ de Girl qui a décroché sur la Croisette une Caméra d’or amplement méritée, Lukas Dhont évoque la nécessité, dit-il,  « de parler de notre perception du genre, de ce qui est féminin et ce qui est masculin. Mais surtout pour pouvoir montrer la lutte intérieure d’une jeune héroïne, capable de mettre son corps en danger pour pouvoir devenir la personne qu’elle veut être. Une fille qui doit faire le choix d’être elle-même à seulement 15 ans, quand pour certains ça prend toute la vie. »

Après la danse, le corps blessé et endolori... DR

Après la danse, le corps blessé et endolori… DR

Le plus impressionnant sans doute dans Girl, c’est la magnifique performance d’acteur de Victor Polster qui se glisse, avec une formidable présence, dans le personnage de Lara. Longtemps Lukas Dhont a galéré pour trouver son comédien. Au terme d’un imposant casting qui a vu défiler quelque 500 garçons, filles et filles trans, le cinéaste gantois ne tenait toujours pas sa perle rare. Et puis le blond Victor Polster, 14 ans, danseur à l’Ecole royale de ballet d’Anvers, est apparu. Un petit miracle comme le cinéma les aime. Le reste, ce fut la magie du 7e art avec le travail sur les costumes, la chevelure ou encore la voix. Mais pour Polster, le plus dur, ce fut sans doute de danser moins bien qu’il ne sait déjà le faire… Ce qui n’a pas empêché le jeune homme de rafler à Cannes où Girl était présenté dans la section officielle Un certain regard, un prix d’interprétation dont les jurés ont eu la bonne idée de ne pas dire s’il était masculin ou féminin…

Lara dans le miroir... DR

Lara dans le miroir… DR

Car cette quête d’absolu qu’est un rêve de danseuse étoile se déroule, à travers de longues séquences, dans le studio de danse où Lara répète et répète encore. Plié – tour – arabesque – tombé – pas de bourrée – attitude… Il n’est question alors que de persévérance, de concentration, de rigueur, de travail acharné. Mais Girl, dans ces séquences de danse pour lesquelles Lukas Dhont a pu compter sur le talent du chorégraphe belge Sidi Larbi Cherkaoui, détaille surtout un corps confronté à la souffrance, celui donc de Lara qui arrive, au bout de sa répétition, les pieds torturés et en sang dans ses pointes… Mais c’est aussi un corps (encore) masculin dont Lara, dans le secret d’un WC, arrache les sparadraps qui lui répriment son pénis et lui martyrisent la peau… Et le cinéaste ne se contente pas de filmer une fois la scène. Il y revient à plusieurs reprises. Le chemin de Lara est d’autant plus long qu’elle aimerait tant que son traitement hormonal avance plus vite. Et Dhont répète aussi ces plans de miroir où la jeune fille scrute son corps, tente de voir apparaître ses seins…

Lara (Victor Polster) et son père (Arieh Worthalter). DR

Lara (Victor Polster)
et son père (Arieh Worthalter). DR

En suivant l’aventure (elle aura aussi à connaître la brutalité de ses camarades de danse face à son identité sexuelle encore indécise ou provoquera l’ébauche d’un flirt avec Lewis, son voisin) de Lara dans Girl, on songe parfois au cinéma de Xavier Dolan dans la manière emphatique dont Dhont filme, au plus près, les visages. C’est particulièrement le cas dans la relation entre Lara et son père. Généralement, au cinéma, les personnages de parents dans des scénarios portant sur le changement de sexe, sont dans le déni ou l’incompréhension. Avec le personnage de Mathias (incarné superbement par Arieh Worthalter, vu récemment dans Razzia de Nabil Ayouch, critique sur ce site), on est tout à l’opposé. Voici un père attentif, compréhensif, solidaire et tendre qui est, en permanence au côté de Lara pour apaiser ses craintes et la soutenir dans son épuisante épreuve. Tandis que des larmes coulent une fois encore sur les joues de Lara, Mathias lui glisse: « Je m’inquiète, c’est tout. Et toi, ça te fait rien? » Et presque bravache, sa fille de répondre: « Que du bonheur! »

Girl, on l’a dit, est une oeuvre éprouvante dans laquelle Lara ira jusqu’au bout face à un corps qui l’encombre. Tout à la fin du film, Lukas Dhont réussit, dans une chambre d’hôpital, un plan magnifique où, sur une fenêtre face à la nuit, l’image de Lara se brouille et se trouble. Pourtant, dans les derniers instants, dans un ultime travelling arrière, Lara, droite, souriant doucement, marche vers nous et nous regarde…     

On n’est pas prêt d’oublier sa gueule d’ange, ni son rude combat.

GIRL Drame (Belgique – 1h45) de Lukas Dhont avec Victor Polster, Arieh Worthalter, Oliver Bodart, Tijmen Govaerts, Katelijne Damen, Valentijn Dhaenens, Magali Elali, Alice de Broqueville, Alain Honorez, Chris Thys, Angelo Tijssens, Marie-Louise Wilderijckx, Virginia Hendricksen. Dans les salles le 10 octobre.

Les délices asiatiques et la tribu à la dérive  

Masato (Takumi Saito) aux fourneaux. DR

Masato (Takumi Saito) aux fourneaux. DR

SOUVENIRS.- Dans un petit troquet d’une grande ville japonaise, le jeune cuisinier Masato prépare des ramen pour ses clients… Né d’un père japonais et d’une mère singapourienne, le jeune chef souffre de ne rien savoir de sa mère, trop tôt disparue. Et son père, homme dépressif et alcoolique, garde le silence malgré l’amour qu’il porte à son fils… Lorsque son père disparaît à son tour, Masato retrouve nombre de photos d’antan le représentant avec ses parents à Singapour. Il décide alors de partir dans la cité-état insulaire pour réveiller le goût des plats que lui cuisinait sa mère quand il était enfant. Alors qu’il entreprend le voyage culinaire d’une vie, le jeune homme découvre des secrets familiaux profondément enfouis. Grâce à un site consacré à la cuisine chinoise, Masato entre en contact avec la douce Miki qui va lui permettre tout à la fois de découvrir les secrets de la cuisine chinoise, de rencontrer des membres de la famille de sa mère et de trouver la recette pour réconcilier les souvenirs du passé ?

Forcément, on songe, parce qu’il est question de cuisine asiatique, à cet autre savoureux film japonais qu’était Les délices de Tokyo (2015) de l’excellente Naomi Kawase. Mais si  Sentaro, le pâtissier des Délices, prépare magnifiquement des dorayaki, ces pancakes fourrés de pâte de haricot rouge, Masato, lui, jongle entre ramen japonais et bak kut teh chinois… C’est à l’occasion des célébrations des cinquante ans de relations diplomatiques entre le Japon et Singapour que le réalisateur Eric Khoo a eu l’idée de son film: « Je me suis dit que la cuisine était le moyen le plus évident pour en parler, étant donné la passion des deux pays pour la bonne nourriture et toutes les histoires que l’on peut raconter à ce sujet. »

La saveur des ramen (Japon/Singapour – 1h30. Dans les salles le 3 octobre) est une belle histoire, à la fois émouvante et… gastronomique (il était d’ailleurs projeté à la dernière Berlinale dans la section Culinary!) qui revient sur le drame que fut la guerre entre le Japon et la Chine -le cinéaste évoque ainsi la manière dont les soldats japonais massacraient, à la baïonnette, les bébés chinois- mais il traite cet angle à travers Masato, victime collatérale des relations difficiles entre son père japonais et sa grand-mère singapourienne… Cependant, la cuisine, en s’adaptant aux mutations de la société, a réconcilié les deux cultures et, pour dire le vrai, c’est bien la question des saveurs qui met, ici, nos yeux tout autant que nos papilles en joie. Tous ceux qui aiment de la même manière passer du temps dans les salles obscures et se tenir aux fourneaux, dégusteront avec délices cette histoire où l’on suit un jeune chef s’initiant aux secrets et aux mystères de la bonne chère. Car, c’est bien connu, la cuisine, au-delà de notre besoin de nous nourrir, nous réconforte et emplit nos âmes… Si on commence à bien connaître les ramen, on connaît encore mal le bak kut teh, cette soupe de porc à la chinoise très populaire à Singapour. Alors, une fois n’est pas coutume, cette chronique cinéma s’ouvre à une… recette.

Miki (Seiko Matsuda) fait découvrir des plats de Singapour à Masato. DR

Miki (Seiko Matsuda) fait découvrir
des plats de Singapour à Masato. DR

Voici celle du bak kut teh telle qu’elle est fournie par les auteurs de La saveur des ramen:

Ingrédients : 

1,2 kg de travers de porc
150 g de sucre blanc
30 g de sucre roux
20 g de morceaux de gingembre finement coupés
4 graines d’anis
4 clous de girofle
3 morceaux de cannelle
1 cuillère à café de poivre et de sauce soja forte
20 ml de sauce soja légère
Sel et poivre pour relever
2 poivrons rouges coupés et mixés dans de la sauce soja 

Étapes :
Blanchir le porc dans de l’eau bouillante pendant 3 minutes. Bien rincer sous l’eau, puis égoutter.
Placer la viande dans une marmite et couvrir d’eau.
Ajouter tous les ingrédients, à l’exception des épices, et remuer 15 minutes.
Baisser le feu et laisser mijoter une heure.
Assaisonner avec du sel ou du poivre.
Placer avec attention le bak kut teh dans un bol et ajouter de la sauce chili.
C’est prêt à servir ! 

Conseils : 

Rincer le porc sous l’eau du robinet permet d’enlever les nerfs et le sang provenant des os, c’est une étape importante pour garder la viande saine.
Goûtez régulièrement le plat pendant la cuisson, il faut qu’il ne soit ni trop salé ni trop fade.

Si la recette est à la hauteur du film, on devrait se régaler!

Lucie (Carole Bouquet) et Jean-Pierre (Michel Blanc). DR

Lucie (Carole Bouquet)
et Jean-Pierre (Michel Blanc). DR

DANSE.- Responsable d’un bar parisien qui appartient à sa femme, Julien sent comme une présence hostile derrière lui en permanence. CIA? Services secrets russes? Et si c’était seulement sa culpabilité qui lui jouait des tours? Alex, le fils de Julien, apprend que la ravissante Eva, lycéenne de 17 ans, a oublié de le prévenir qu’il allait être père. La mère d’Eva, Véro, dans une sale passe depuis sa naissance, pense qu’elle va être obligée d’arracher le sac des vieilles dames pour nourrir le futur enfant. Elizabeth, dont le mari Bertrand s’est volatilisé, voit sa maison et les beaux bureaux de Bertrand, dévastés par une perquisition policière. Apparemment, Bertrand est en délicatesse avec le fisc. Exaspérée par les délires paranos de Julien, son mari, Lucie est au bord du burn out conjugal. Serena, la maîtresse de Julien, sent qu’il lui ment. Julien ne sent pas que Serena lui ment aussi. Loïc, fils ainé de Véro, seul élément stable de cette troupe ne l’est finalement pas tant que ça. Sans oublier un absent toujours très présent…

Elizabeth (Charlotte Rampling) et Bertrand (Jacques Dutronc). DR

Elizabeth (Charlotte Rampling)
et Bertrand (Jacques Dutronc). DR

En 2002, Michel Blanc adaptait le roman Vacances anglaises du Britannique Joseph Connolly et donnait, avec Embrassez qui vous voudrez, une comédie chorale enlevée sur une tribu de personnages qui se croisent, le temps de vacances d’été, au Touquet. Chez les uns, le couple bat de l’aide, chez les autres, on craint la déchéance matérielle sur fond d’apparences, de mensonges et de faux-semblants. Seize ans plus tard, Michel Blanc revient à sa tribu et réveille un certain nombre de personnages qui peuplaient Embrassez qui vous voudrez. A propos de Voyez comme on danse (France – 1h28. Dans les salles le 10 octobre), le cinéaste explique que c’est son producteur qui le pressait de revenir derrière la caméra et de donner une suite au film de 2002. Las, même si on aime bien Michel Blanc et qu’on le suit depuis de longues années en applaudissant à ses prestations d’acteur, ainsi avec son directeur de cabinet dans L’exercice de l’Etat (2011) de Pierre Schoeller, il faut bien dire que la mécanique, dans cette cinquième réalisation de Blanc, tourne à vide. Pire, ce qui devrait probablement nous faire rire, tombe à plat. Alors, dans ce puzzle d’existences promises aux catastrophes, il ne reste plus, pour faire passer le temps, qu’à lister les comédiens qui remettent ça (Carole Bouquet accro aux graines, Charlotte Rampling accro au champagne, Jacques Dutronc en roue libre, Karin Viard au bout du rouleau, Michel Blanc enfin) et ceux qui débarquent dans l’aventure: Jean-Paul Rouve, William Lebghil, Sara Martins, Guillaume Labbé… Bref, on n’entre pas vraiment dans cette danse.

Quand le peuple se soulève contre son roi  

Le peuple décide de faire la Révolution. DR

Le peuple décide de faire la Révolution. DR

Comme il l’avait fait avec les premiers plans de L’exercice de l’Etat (2011) où un énorme crocodile avalait une femme nue, Pierre Schoeller a le don pour bien démarrer ses films. C’est encore le cas, ici, avec cette séquence pré-générique où, le Jeudi saint 1789, Louis XVI lave les pieds d’enfants du peuple… Une séquence qui s’ouvre sur quelques courtisans pouffant derrière les lourdes portes du palais et qui s’achève avec le monarque penché sur des enfants vêtus de rouge écarlate, leur humectant les pieds, les embrassant en priant à voix basse… Une attitude d’humilité à laquelle un gamin maigrichon répond par un prémonitoire « Bientôt j’aurai des sabots »

Nous sommes maintenant le 14 juillet 1789 et le peuple gronde. La Révolution est en marche. La Bastille est tombée et, pour la première fois, alors que les hauts murs de la forteresse sont abattus, le soleil entre dans la petite rue où vit un artisan souffleur de verre, sa femme Solange ou encore ses voisines Françoise et Margot, illuminant des visages quasiment extatiques… Plus tard, le 5 octobre 1789, sous une pluie battante, un cortège de femmes armées, dans les rangs desquels on reconnaît Françoise et Margot, marche sur le château, réclamant du pain alors que Paris subit une disette terrible. « Nous voulons que le roi quitte Versailles et sa cour infâme ! » crient ces va-nu-pieds. En compagnie du président de l’Assemblée nationale, une poignée d’entre elles arriveront jusqu’au souverain et lui feront valider la déclaration des Droits de l’Homme… Désormais, sur le papier, les hommes naissent libres et égaux en droit…

Quand Marat (Denis Lavant) monte à la tribune… DR

Quand Marat (Denis Lavant)
monte à la tribune… DR

Alors que la question politique et le débat social étaient déjà au cœur des deux premiers long-métrages de Schoeller (Versailles en 2008 et L’Exercice de l’Etat), le cinéaste plonge, cette fois, dans le passé avec Un peuple et son roi en s’immergeant dans les trois premières années de la Révolution française. « Après « L’Exercice de l’Etat », dit le réalisateur, j’avais le désir de creuser le sillon du politique, et de m’en échapper. La continuité a pris la forme d’un retour aux sources. Un récit des origines. D’où vient ce gène français de liberté ? D’égalité ? De République… Quelle est cette révolution de 1789 qui n’en finit pas de nous hanter ? Cette histoire peut-elle se résumer à une dizaine de dates emblématiques ?… Tout me semblait m’amener à 1789. Par ailleurs, ce désir du film historique m’a entraîné en terrain inconnu. Costumes, décors, lumière, effets spéciaux, dramatisation des foules… Autant de questions nouvelles pour moi de mise en scène. Au final, ce périple dans le passé s’est révélé une vraie cure de jouvence… »

Questions nouvelles sans doute pour Pierre Schoeller mais pas vraiment pour le 7e art qui, depuis que les frères Lumière ont inventé le Cinématographe, s’est quand même largement penché sur le thème révolutionnaire. Certes, il y a probablement moins de films sur 1789 que sur l’histoire de l’Ouest américain ou de l’Empire romain. Mais quand même Gance, Renoir, Yanne (eh oui !), Guitry, Scola, Bondartchouk, Rappeneau, Mann ou Wajda sont passés par là…

Un peuple et son roi a choisi de travailler les trois premières années de la Révolution en privilégiant une série de temps forts (d’ailleurs chapitrés comme, par exemple « 1791, le temps des trahisons » ou « Eté 1792, cette insurrection qui vient ») dont certains, évidemment, sont connus de tous et d’autres qui auraient, tout aussi évidemment, besoin d’être explicités. Mais gageons que les nombreux potaches qui iront voir le film, obtiendront leur lot de précisions…

Françoise (Adèle Haenel) et Basile (Gaspard Ulliel). DR

Françoise (Adèle Haenel)
et Basile (Gaspard Ulliel). DR

Entre le Jeudi saint de 1789 et le 23 janvier 1793, on assiste donc à des scènes comme la plantation du premier arbre de la liberté par le curé Norbert Pressac, la création du club des Cordeliers ou encore une série de discours comme ceux de Robespierre, Saint Just, Danton ou Marat. Ce qui, au passage, permet d’envoyer quelques solides phrases choc comme « Il faut faire justice au peuple pour qu’il ne la rende pas lui-même », « Tout pouvoir finit toujours par corrompre l’homme », « Il n’y a pas deux manières d’être libre. Entièrement ou redevenir esclave » ou « Les peuples ne condamnent pas les rois. Ils les replongent dans le néant ».

Au-delà des événements, Pierre Schoeller compose avec les grands héros historiques (le froid Robespierre, l’enflammé Marat) et des personnages fictifs avec principalement les deux couples « vedettes » du souffleur de verre et Solange et du plus jeune Basile, le voleur devenu révolutionnaire et sa Françoise, véritable passionaria au féminisme très contemporain. Autour d’eux, passent des silhouettes comme Reine Audu dite la « reine des Halles », authentique révolutionnaire qui participa notamment à la prise des Tuileries…

Laurent Lafitte incarne le roi Louis XIV. DR

Laurent Lafitte incarne le roi Louis XIV. DR

Etrangement, a-t-on envie d’écrire, c’est Louis XIV qui apparaît comme la figure la plus complexe du film. Servi par un excellent Laurent Lafitte, légèrement bedonnant et plutôt taiseux, le souverain déchu « récupère » les plus fortes scènes de Un peuple et son roi. Qu’il s’agisse du cauchemar où le monarque voit Louis XIV, Henri IV ou Louis XI lui faire la leçon : « L’Histoire ne nous fait pas. Nous faisons l’Histoire » ou, bien entendu, sa fin lorsque le citoyen Capet avance vers la guillotine. Le cinéaste ne nous épargne rien. Ni la lame qui tombe, ni la tête montrée au peuple, ni le corps qui bascule dans la panière, ni le sang du roi lancé sur la foule. Il est vrai que l’événement n’est pas mince. Pour la première fois de l’histoire, un peuple, par le vote de ses représentants (on les voit défiler à la tribune pour réclamer, majoritairement, la mort) exécute un roi et tourne le dos à des siècles de monarchie…

Pour le reste, le film de Schoeller subit (forcément ?) le syndrome Si Versailles m’était conté (1954) où le cher Sacha Guitry faisait défiler tout le gotha du cinéma français, y compris BB, Piaf et Tino Rossi… Il en va de même ici avec un sacré générique. Mais pouvait-il en aller autrement ?

Un peuple et son roi est une bonne surprise qui se regarde agréablement. Dire que le film est pédagogique n’est point une critique mais plutôt un compliment. La Révolution française demeure une période charnière de l’histoire de France. Et sa devise Liberté, Egalité, Fraternité ne doit cesser de résonner…

UN PEUPLE ET SON ROI Drame historique (France – 2h01) de Pierre Schoeller avec Gaspard Ulliel, Adèle Haenel, Olivier Gourmet, Laurent Lafitte, Louis Garrel, Izïa Higelin, Noémie Lvovsky, Céline Sallette, Denis Lavant, Johan Libéreau, Andrzej Chyra, Stéphane de Groodt, Niels Schneider, Louis-Do de Lencquesaing, Patrick Préjean, Serge Merlin. Dans les salles le 26 septembre.

 

Le crétin a la tête pleine d’utopies  

Jacques Pora (Jean Dujardin) en marche vers son rêve… DR

Jacques Pora (Jean Dujardin)
en marche vers son rêve… DR

Jouez hautbois, résonnez musette… C’est un sacré concert de louanges qui a accueilli le nouveau film du tandem Delépine-Kervern. Ont-ils la « carte » ? Ou bien le double label Canal+/Groland a-t-il pesé (lourd) dans la balance de la critique ? D’où vient ce sentiment bizarre que je suis seul (merci, Michel Berger)… à ne pas bondir follement de joie et d’ivresse cinématographique devant I feel Good ?

Voilà un type en peignoir blanc qui marche, d’un pas décidé, sur la bande d’arrêt d’urgence d’une autoroute. Aux véhicules qui klaxonnent en passant à sa hauteur, il adresse des gestes qui se comprennent sans peine…  Et voilà notre homme au portail d’une communauté Emmaüs. S’il vient là, c’est parce que Monique, sa sœur, en est la directrice. Bien qu’elle ne l’ait sans doute pas vu depuis un bon moment, elle l’accueille comme, sans doute, les membres des communautés Emmaüs reçoivent ceux qui viennent frapper à leur porte : « C’est mon frère ! C’est Jacques. Il s’appelle Jacques ! » On va vite comprendre que le Jacques est un sacré numéro. Aussi barré qu’incontrôlable.

Jacques Pora a le projet de rester quelques jours dans la communauté. « Faudra bosser », prévient Monique. Mais Jacques n’a qu’une chose en tête : travailler à sa nouvelle idée pour devenir riche. Immensément riche… « Commence déjà par débarrasser ton assiette », lui intime sa sœur…

Jacques au pays de l'abbé Pierre. DR

Jacques au pays de l’abbé Pierre. DR

Septième co-réalisation de Benoît Delépine et Gustave Kervern après Aaltra (2004), Avida (2006), Louise-Michel (2008), Mammuth (2010), Le grand soir (2012), Near Death Experience (2014) et Saint Amour (2016), Il feel Good est un long-métrage qui doit beaucoup à la découverte par les deux compères cinéastes de l’imposant village Emmaüs de Lescar-Pau. Benoït Delépine : « Nous y sommes allés une première fois il y a cinq ans environ. Germain le créateur du lieu qui le dirige aujourd’hui nous a tout de suite très bien reçus. C’était capital : nous ne voulions surtout pas arriver comme un cheveu sur la soupe. Nous voulions apprendre à connaître les compagnons, mais aussi leur faire connaître notre propre expérience, partager notre projet avec eux… » Gustave Kervern : « Le film est né du lieu. Et il est né de la manière dont le lieu nous a accueillis. Etre accepté par les compagnons n’est pas donné à tout le monde. Débarquer là-bas, c’est un peu comme franchir la porte d’un saloon dans un western… » Et Delépine d’ajouter : « Germain s’est comporté avec nous exactement comme il se comporte avec les compagnons. Quand on discute avec lui, il interrompt parfois la conversation parce qu’il reçoit l’appel de quelqu’un qui, par exemple, sort de prison… Sans lui poser aucune question, Germain lui dit de venir : « On t’attend ». Il a fait pareil avec nous. Il ne nous a jamais demandé de lire le scénario. Il nous a fait confiance. »

Cette confiance a permis au duo de cinéastes de développer un film qui s’inscrit dans un travail au long cours oscillant entre pure poésie burlesque et vraie réflexion politique puisqu’I feel Good pointe du doigt combien l’individualisme forcené, la volonté de devenir riche pour devenir riche, sans penser aux conséquences, est une maladie. Et Delépine de noter que c’est bien visible, aujourd’hui, un an après l’élection de Macron…

Jacques et sa sœur Monique (Yolande Moreau). DR

Jacques
et sa sœur Monique (Yolande Moreau). DR

Dans le cadre d’abord du village Emmaüs (dont l’architecture très colorée est impressionnante) puis lors d’une ahurissante expédition vers la Bulgarie, I feel Good se concentre sur le personnage de Jacques Pora qui voudrait inventer un truc simple pour devenir richissime (comme, dit-il, la roulette à découper la pizza, le Rubik’s cube ou les séries télé américaines) et qui va opter pour la… chirurgie esthétique (très) low cost. Parce qu’il veut rendre les petites gens beaux !

Après avoir confié le rôle principal de Mammuth à un monstre sacré du cinéma comme Depardieu, le duo a choisi de faire entrer Jean Dujardin, acteur populaire par excellence, dans leur univers. La coupe de cheveux improbable, un peu ventru, habillé comme un beauf de chez beauf, son Jacques aligne, avec un aplomb qui confine à la crétinerie, des punchlines du genre : « Si tu n’as pas un peignoir et des mules à 50 ans, t’as pas réussi ta vie », « Le but du jeu, c’est de faire bosser les autres. Pas de bosser soi-même », « Je ne veux pas être dans l’annuaire. Je veux être dans le Who’s Who », « C’est fini le temps des cerises. C’est le temps des noyaux », « Pourquoi les Russes boivent de l’alcool à 90° ? Parce qu’ils ne savent pas que le champagne existe » ou encore « L’apparence a plus d’importance que la performance. BHL, on se souviendra de ses œuvres ou de ses chemises ? » Autant de phrases qui n’auraient pas déparé dans les sketches de Groland.

 Jacques contemple la (future) Pora Tower. DR

Jacques contemple la (future) Pora Tower. DR

Et d’ailleurs, I feel Good fonctionne comme une succession de sketches qui font que, selon l’impact des uns et des autres, l’attention du spectateur se relâche. Mais Dujardin, secondé par une Yolande Moreau toujours à l’aise dans le style déjanté, permet à la construction de tenir globalement ensemble. Surtout que Delépine/Kervern ont la bonne idée de les entourer d’une équipe de parfaits branquignols. S’ils ont songé, un temps, à employer de vrais compagnons d’Emmaüs, ils ont décidé de faire appel à des personnages étonnants qui sont autant d’amis. On y trouve Jo Dahan, chanteur de rock, ancien de la Mano Negra; Jana Bittnerova, épatante actrice de Bratislava découverte dans un sketch de Groland ; Elsa, une artiste de rue ; Jean-Benoît, acteur belge ; Jean-François, copain d’enfance de Benoît Delépine, boucher-traiteur, qui tient la cuisine sur la plupart des films du duo et qui parle comme André Pousse ; Marius, le Chinois qui vit de rien, du RSA, à Marseille ou encore l’immense Lou Castel, 75 ans, qui joua chez Visconti, Bellochio, Fassbinder ou Wenders… Le délirant périple bulgare de cette troupe est aussi l’occasion d’en découdre avec les utopies communistes avant un ultime rebondissement dont on ne dira rien ici…

S’il est soigneusement extravagant, I feel Good est aussi un film généreux parce qu’il célèbre l’esprit de l’abbé Pierre et le travail accompli par les compagnons d’Emmaüs. C’est pour cela qu’on ne saurait donc s’en gausser totalement. Même si le film ne nous a pas enthousiasmé non plus dans tous ses aspects. « L’important, ce n’est pas de réussir, c’est de ne pas louper l’apéro ». Une citation, paraît-il de l’abbé Pierre…

I FEEL GOOD Comédie (France – 1h43) de Benoît Delépine et Gustave Kervern avec Jean Dujardin, Yolande Moreau, Jo Dahan, Lou Castel, Jean-Benoît Ugeux, Jean-François Landon, Jana Bittnerova, Elsa Foucaud, Marius Bertram. Dans les salles le 26 septembre.

Des frères en chemin vers l’humanité  

Charlie (Joaquin Phoenix) et Eli (John C. Reilly), les frères Sisters. DR

Charlie (Joaquin Phoenix) et Eli (John C. Reilly), les frères Sisters. DR

Le western est mort ! Combien de fois les amateurs du plus américain des genres, ont-ils entendu cette antienne ? Bien sûr, les grands maîtres que furent John Ford, Howard Hawks, Raoul Walsh ou Anthony Mann appartiennent désormais à l’âge d’or d’Hollywood et on se régale de leurs œuvres en… dvd. Mais le western est-il défunt pour autant ? A d’autres périodes, Sergio Leone ou Clint Eastwood ont réveillé la magie des grands espaces. Mais on affirme aussi souvent que c’est le public qui n’a plus envie de western. A ceux-là, il faut simplement suggérer d’aller sans délai voir Les frères Sisters.

Dans l’Oregon de 1851, Charlie, le plus jeune des frères Sisters, et Eli, son aîné, vivent dans un monde sauvage et hostile. Tueurs à gages, ils ont du sang sur les mains, celui de criminels comme certainement celui d’innocents. Ils n’éprouvent aucun état d’âme à tuer. Mais si le cadet semble né pour cela, Eli, lui, aspire de plus en plus à une vie normale. Ils sont, une fois encore, engagés par le Commodore pour rechercher et tuer un homme. Ce dernier, Hermann Kermit Warm, chimiste de son état, a découvert un procédé qui devrait permettre de satisfaire pleinement la fièvre de l’or qui agite alors l’Amérique. Un détective nommé John Morris est également sur les traces de Warm. De l’Oregon jusqu’en Californie, une traque implacable commence. Mais, pour les frères Sisters, ce sera aussi un parcours initiatique qui va éprouver le lien fraternel qui les unit…

Warm (Riz Ahmed) et Morris (Jake Gyllenhaal) vont s'associer. DR

Warm (Riz Ahmed) et Morris (Jake Gyllenhaal) vont s’associer. DR

A l’inverse de tous ses films précédents, Les frères Sisters ne repose pas, pour Audiard, sur un projet personnel. L’aventure est née d’une rencontre, en 2012 à Toronto (où il était venu présenter De rouille et d’os) avec le comédien John C. Reilly et Alison Dickey, son épouse productrice. Le couple lui a proposé de lire le roman éponyme (paru en 2011) de l’écrivain canadien Patrick deWitt dont ils détenaient les droits. Et c’est ainsi que le cinéaste français est entré dans l’univers du western.

Avec le film d’Audiard, on peut s’interroger sur ce qu’est devenu le western,  aujourd’hui. Le réalisateur d’Un prophète distingue  deux  tendances.  D’un côté, un versant néo-classique avec des films comme Appaloosa ou Open Range, en l’occurrence des films qui ont pour principe de réactiver une mythologie, avec une certaine révérence envers les  archétypes, les  paysages  etc.  De l’autre,  l’approche d’un Quentin Tarantino qui, entre ironie et  ultra‐violence,  applique les  codes de violence du cinéma contemporain au western.

Audiard, qui ne revendique pas un rapport érudit au genre même s’il a un faible pour Little Big Man (1970), Rio Bravo (1959) ou L’homme qui tua Liberty Valance (1962), a choisi, ici, une troisième voie: le  western  apaisé. Même si Les frères Sisters s’ouvre, dans une séquence de nuit, par des détonations et un incendie qui ravage une grange et met le feu à un cheval tandis qu’on entend Eli s’inquiéter : « Je ne rentre pas à pied ».

Dans ce film tourné en Espagne et en Roumanie, Audiard respecte de grands motifs du western comme le saloon, le « store », les grands espaces (y compris la découverte du Pacifique), la ruée vers l’or avec ses cantines (ou l’on goûte le bortsch) ou ses trappeurs mais le propos est toujours de nourrir un portrait sensible des frères Sisters. Car l’intrigue prend peu à peu les allures d’un conte macabre où deux enfants perdus dans la forêt, s’avancent vers quelque chose qui serait de l’ordre de la rédemption.

Un grand frère qui materne son cadet… DR

Un grand frère qui materne son cadet… DR

Bien sûr le cinéaste de Dheepan (inattendue Palme d’or à Cannes 2015) prend manifestement plaisir à détailler des séquences comme celle du saloon, propriété de Mayfield, une femme aussi masculine qu’inquiétante, celle où le chimiste Warm évoque son rêve utopiste de créer, au Texas, un phalanstère humaniste où la démocratie régnerait dans une société idéale ou encore celle où Charlie et Eli découvrent, dans un hôtel de San Francisco avec WC moderne et douche d’eau chaude, un monde qui change et auquel ils semblent soudain ne plus appartenir.

Clairement, ce qui passionne Audiard, c’est de creuser en profondeur deux personnages qui vivent la main sur le Colt et savent que si leur existence ressemble à un barillet vide, elle ne s’arrête jamais pour des tueurs. Charlie, tête brûlée hantée par un terrible drame familial, fait mine de ne pas vouloir regarder les choses en face alors que Charlie voudrait bien du passé faire table rase.

Si Audiard n’a pas tourné aux USA parce qu’il trouvait que les décors y étaient… trop impeccables, il a tourné en anglais et a tenu à embaucher d’admirables (et indispensables) comédiens américains. Joaquin Phoenix campe Charlie le tourmenté et le formidable John C. Reilly, un Eli qui se sent toujours en charge de son frère cadet. Riz Ahmed est Warm l’idéaliste et Jake Gyllenhaal Morris le dandy au sourire rassurant.

Morris, un détective de l'Ouest… DR

Morris, un détective de l’Ouest… DR

« Depuis combien de jours, on n’a pas essayé de nous flinguer ? » se demandent les frères Sisters. Cow-boys usés, ils vont alors devoir se parler et se dire enfin des choses tues depuis l’enfance. Au risque de mettre en danger leur liberté absolue mais dangereuse dans un Far West où la brosse à dents et le dentifrice acquis par Eli attestent aussi que le monde évolue…

Tandis qu’Eli pleure à chaudes larmes la mort de son cheval tout en étreignant une étole rouge cadeau d’une (mythique ?) dame de cœur, Audiard amène ces vieux gamins à l’abandon d’une violence originelle… Un tournant qui passera par un retour au bercail dans une ultime séquence qui permet aussi à Jacques Audiard de rendre hommage au western de la grande époque avec un plan qui renvoie directement au dernier plan de l’admirable Prisonnière du désert (1956) de John Ford…

Une œuvre magnifique à ne pas rater !

LES FRERES SISTERS Western (France – 1h57) de Jacques Audiard avec Jon C.Reilly, Joaquin Phoenix, Jake Gyllenhaal, Riz Ahmed, Rebecca Root, Allison Tolman, Rutger Hauer, Carol Kane. Dans les salles le 19 septembre.

Les pornocrates, les étudiants et les papys  

Serge (Gilles Lellouche) et Franck (Guillaume Canet) à Pigalle. DR

Serge (Gilles Lellouche)
et Franck (Guillaume Canet) à Pigalle. DR

LIBERTE.- Paris, 1982. Patrons du peep show, Le Mirodrome à Pigalle, Franck et Serge sont criblés de dettes et ont l’idée de produire de petits films pornographiques avec leurs danseuses pour relancer leur établissement. Le succès est au rendez-vous et ne tarde pas à attirer l’attention de leurs concurrents. Un soir, des hommes cagoulés détruisent le Mirodrome. Ruinés, Franck et Serge sont contraints de faire affaire avec leurs rivaux. Mais ce que ces derniers ignorent, c’est que ces deux « entrepreneurs » sont des policiers de la brigade financière chargés de procéder à un coup de filet dans le business du X qui, selon l’un des personnages, « a inventé la fraude fiscale ». Mais Franck et Serge vont prendre goût à leur naissante aventure dans le cinéma pornographique et même y découvrir un certain art de vivre…

En plein tournage de film X. DR

En plein tournage de film X. DR

Dans une époque où règne le politiquement correct et où Facebook ne cesse de s’illustrer par l’absurdité de sa politique sur la nudité, on devine assez facilement le projet de Cedric Anger avec L’amour est une fête (France – 1h59. Dans les salles le 19 septembre) : « J’ai toujours voulu faire un film sur le porno français des années 70/80, celui tourné en pellicule. (…) Il y avait une insouciance qui n’a rien à voir avec le porno d’aujourd’hui. Ni même avec le porno américain de la même époque, beaucoup plus industrialisé et professionnel. Le cinéma pornographique français de ces années-là est inséparable de la libération des mœurs post-68. Il est fabriqué avant tout par des gens qui s’amusent, pour qui ces tournages sont des moments de vacances et de plaisir. Il faut bien comprendre qu’ils ne tournaient pas ces films par nécessité financière, mais parce qu’ils en avaient envie. » Las, si l’ambition est intéressante, le film, lui, n’est pas à la hauteur. Passe encore pour les séquences qui se déroulent dans les lumières rouges du Mirodrome qui distillent un petit charme sous-fassbindérien… Mais, tout se gâte lorsqu’on passe, dans la seconde partie, à la production d’un film X. Les dialogues (« Un acteur beau, c’est érotique. Un acteur laid, c’est porno ») font grincer des dents, la mise en scène est spécialement plate et atteint un sommet dans la séquence ultime, mi-new age, mi-David Hamilton. Les quelques gags s’effondrent (ah, la visite des propriétaires du château sur le tournage !) Enfin, si les filles font effectivement songer à celles qui jouaient dans le X de ces années-là, Gilles Lellouche (Serge) en fait trop et Guillaume Canet (Franck) a toujours l’air de se demander ce qu’il fait. Avec aisance, Michel Fau en producteur halluciné et Xavier Beauvois en réalisateur porno leur piquent la vedette.

Antoine (Vincent Lacoste) et Benjamin (William Lebghil) dans l'amphi. DR

Antoine (Vincent Lacoste)
et Benjamin (William Lebghil) dans l’amphi. DR

MEDECINE.- Antoine entame, grâce à une dérogation, sa première année de médecine pour la troisième fois. Benjamin arrive directement du lycée, mais il réalise rapidement que cette année ne sera pas une promenade de santé. Dans un environnement compétitif et quasiment violent, avec des journées de cours ardues et des nuits dédiées aux révisions plutôt qu’à la fête, les deux étudiants devront s’acharner et trouver un juste équilibre entre les épreuves d’aujourd’hui et les espérances de demain.

Même si le film a été rattrapé par l’actualité (on sait que le gouvernement Macron a annoncé la fin du numerus clausus pour les études de médecine à partir de la rentrée 2020), Première année (France – 1h32. Dans les salles le 12 septembre) demeure une très intéressante plongée dans cette « terrible » première année de médecine vers laquelle s’avancent 3000 candidats qui savent, d’emblée, que seulement 200 d’entre eux auront le bonheur de passer en seconde année et de s’ouvrir ainsi une carrière en médecine. Déjà scénariste et réalisateur de Hippocrate (2014) avec déjà Vincent Lacoste et Reda Kateb et Médecin de campagne (2016) avec François Cluzet et Marianne Denicourt, Thomas Lilti sait de quoi il parle puisqu’il est (aussi) docteur en médecine.

Antoine et Benjamin révisent partout. DR

Antoine et Benjamin révisent partout. DR

Autant dire qu’on croit à cette histoire dont la mise en scène relève du défi puisque les personnages ne font qu’écouter des cours, se plonger dans les livres, préparer des annales, réviser jusqu’au bout de la nuit ou s’entraîner à des QCM. Lilti a réussi à trouver le bon rythme pour sa Première année et il peut aussi se reposer sur un duo dynamique avec William Lebghil et Vincent Lacoste qui parviennent à développer une véritable amitié dans un univers où, à priori, tous les coups sont permis. D’ailleurs le cinéaste revendique une dimension politique à cette aventure d’apprentissage puisqu’il pointe aussi une violence sociale qui, au départ, est culturelle, Antoine soulignant que Benjamin a « les codes » depuis toujours… Première année ou l’histoire de deux étudiants qui s’appliquent à devenir des machines à répondre aux questions, voire à répondre sans chercher à comprendre. Inquiétant ?

Pierrot (Pierre Richard) et Mimile (Eddy Mitchell). DR

Pierrot (Pierre Richard)
et Mimile (Eddy Mitchell). DR

ANCIENS.- Pierrot, Mimile et Antoine, trois amis d’enfance de 70 balais, ont bien compris que vieillir était le seul moyen connu de ne pas mourir et ils sont bien déterminés à le faire avec style ! Leurs retrouvailles à l’occasion des obsèques de Lucette, la femme d’Antoine, sont de courte durée… Antoine tombe par hasard sur une lettre qui lui fait perdre la tête. Sans fournir aucune explication à ses amis, il part sur les chapeaux de roue depuis leur Tarn natal vers la Toscane où réside désormais celui qui fut autrefois son rival. Pierrot, Mimile et Sophie, la petite fille d’Antoine enceinte jusqu’aux dents, se lancent alors à sa poursuite pour l’empêcher de commettre un crime passionnel… 50 ans plus tard !

Au départ Les Vieux fourneaux est une série de bandes dessinées scénarisée par Wilfrid Lupano et dessinée par Paul Cauet, publiée par Dargaud depuis 2014 et devenue un phénomène de librairie puisque les trois premiers tomes de la série ont été vendus à plus de 500.000 exemplaires. On imagine que la tentation était forte pour des producteurs d’en faire un film. Et si, on n’analyse les choses qu’en termes de succès, c’est un coup gagnant puisque Les vieux fourneaux (France – 1h29. Dans les salles le 22 août) totalise déjà, en quatrième semaine d’exploitation, plus de 764.000 entrées.

Sophie (Alice Pol) et Antoine (Roland Giraud). DR

Sophie (Alice Pol) et Antoine (Roland Giraud). DR

Sur un scénario écrit par Wilfrid Lupano, Christophe Duthuron , dont c’est le premier long-métrage, s’est attelé à la tâche pour donner une colonne vertébrale à son projet et retrouver le ton à la fois tonique et drolatique de la bd. En s’appuyant sur des comédiens en verve (Pierre Richard en anarchiste déjanté et prêt à tout casser, à commencer par son antique voiture et Eddy Mitchell en aventurier à la belle prestance malgré le corps qui grince), le film touche juste, notamment avec de riches dialogues à l’ancienne qui associent la phrase bien construite et le mot précis mais aussi par le jeu réussi sur les flash-backs. Bref, on passe un bon moment avec ces petits vieux à belle grande gueule…