Le voyageur de goûts  

Alain Ducasse en cuisine. DR

Alain Ducasse en cuisine. DR

Premier constat: Alain Ducasse ne tient pas en place. De Versailles à Manille, de Hong-Kong à Rio en passant par un coin au milieu de nulle part en Mongolie, la star française (en fait, depuis 2008, il est de nationalité monégasque) de la gastronomie parcourt la planète en portant la bonne parole, en l’occurrence en chantant le bon produit et le bonheur des goûts, des textures, des saveurs.

Grand reporter mais aussi réalisateur et producteur de films de fiction et de documentaires, Gilles de Maistre avoue que la cuisine a toujours été importante dans son milieu. Pendant son enfance, le repas incontournable du dimanche midi était un vrai rendez-vous pour ressouder les liens. Il y a une quinzaine d’années, De Maistre avait participé à une série sur Arte autour des cuisiniers d’avant-garde, ces « alchimistes des fourneaux » que sont Ferran Adrià, Heston Blumenthal ou Pierre Gagnaire… Mais depuis longtemps, le cinéaste caressait l’idée de faire quelque chose de plus ambitieux que tous les docus et émissions de télé. Un projet pensé et réalisé pour le grand écran. Un projet qui avait besoin d’une figure à part… Pendant plus d’un an, le cinéaste a attendu le feu vert d’un chef qui se méfie des images et qui estimait qu’il était inintéressant de faire un film sur lui. Mais la persévérance de Gilles de Maistre a fini par porter ses fruits… Pendant 18 mois, le cinéaste a donc pu suivre partout, mais de manière discrète, le maître-cuisinier pour saisir sa quête, son feu intérieur…

Quelle peut être, s’interroge Gilles de Maistre, la quête d’Alain Ducasse, le petit garçon des Landes devenu aujourd’hui le chef et mentor le plus reconnu de la cuisine dans le monde ? Que cherche un homme qui semble avoir déjà tout ? 23 restaurants dans le monde, 18 étoiles Michelin, Alain Ducasse ne cesse pourtant de créer des adresses qui plaisent à notre temps, de bâtir des écoles, de pousser les frontières de son métier vers de nouveaux horizons. Avec une curiosité sans limite, il sillonne le monde sans relâche, la cuisine étant pour lui un univers infini…

Le chef au jardin... DR

Le chef au jardin… DR

On l’a dit, Alain Ducasse est un prince des casseroles. Et d’ailleurs, La quête d’Alain Ducasse s’ouvre dans un décor digne d’un souverain. Le chef multi-étoilé traverse en effet la fameuse Galerie des glaces du château de Versailles pour aller superviser, en maître de la « gastro-diplomatie », un imposant dîner des ambassadeurs. Mais Versailles, c’est aussi un autre grand projet de Ducasse. Gilles de Maistre montre, tout au long du film, les étapes qui mènent à l’ouverture, le 13 septembre 2016, du restaurant Ore (bouche en latin) dans le pavillon Dufour récemment rénové, dans l’enceinte du château de Versailles. En journée, Ore  propose une carte variée avec des classiques de la cuisine française mais aussi des assiettes légères et des pâtisseries. Le soir, le restaurant se privatise pour des dîners, façon festins royaux du règne de Louis XIV…

Et puis, on va suivre Alain Ducasse dans ses « expéditions » au Japon (qu’il visite quatre à cinq fois l’an) où il goûte les plats de la nouvelle carte d’un de ses restaurants. Pour se convaincre que Ducasse est une star, il faut le voir poser pour des photos avec ses clients japonais dont certains sont quasiment en pâmoison. Plus loin, il débarque au Tempura Matsu, un restaurant traditionnel où il déguste, avec des sanglots dans la voix, des mets qu’on devine exquis. Et on mesure aussi que cet homme (qui a le palais parfait) est capable d’aligner cinq repas dans la journée pour se laisser envahir par des saveurs et mémoriser des goûts… « Ma seule quête, dit Ducasse, c’est de goûter des choses que je n’avais pas encore goûté ».

Au fil des déplacements (Etats-Unis, Chine, Brésil) de ce chef qui se veut « marchand de souvenirs uniques et indélébiles », on cerne doucement une personnalité curieuse, volontiers malicieuse, secrète aussi (il évoque brièvement l’accident d’avion dont il fut le seul survivant) toujours en mouvement qui observe que son métier, « c’est 95% de travail, 5% de talent et encore pas tous les jours ».

Alain Ducasse en plein testing. DR

Alain Ducasse en plein testing. DR

Si Ducasse n’a pas réussi à convaincre François Hollande de servir un repas « écolo » à la COP 21, il oeuvre pour que les plus démunis puissent accéder à une nourriture de qualité. Ainsi, lors des Jeux olympiques de Rio, son équipe (Ducasse n’est plus aujourd’hui derrière les fourneaux et agit comme porteur de projets et de… passions) a organisé, à l’instigation du chef italien Massimo Bottura, un déjeuner avec les restes récupérés au Village olympique…

Grâce au regard attentif et chaleureux de Gilles de Maistre, c’est un joli voyage que l’on fait dans les pas d’un champion de la gastronomie française. Si le globe-trotteur Ducasse ne livre pas tous ses secrets, ni sans doute ses parts d’ombre, on est frappé de voir un homme qui fait de chaque expérience un tremplin pour grandir, évoluer, aller de l’avant.

LA QUETE D’ALAIN DUCASSE Documentaire (France – 1h24) de Gilles de Maistre. Dans les salles le 11 octobre.

Cauchemar sanglant au motel  

En juillet 1967, Detroit est le théâtre de violentes émeutes. DR

En juillet 1967, Detroit est le théâtre
de violentes émeutes. DR

Véritable pointure de la scène hollywoodienne, Kathryn Bigelow fut, en 2010, la première femme de l’histoire du cinéma à remporter l’Oscar de la meilleure réalisation. C’était pour Démineurs qui raconte les aventures, pendant la guerre d’Irak, d’une équipe de l’US Army chargée de désamorcer les nombreux engins explosifs improvisés disséminés partout dans son secteur. Katheryn Bigelow, qui avait déjà rencontré un imposant succès commercial en 1991 avec Point Break, a récidivé en 2012 en mettant en scène la longue traque de Ben Laden dans le palpitant Zero Dark Thirty. Autant dire qu’on ouvre l’oeil quand la cinéaste californienne sort un nouveau film…

Cette fois, c’est donc Detroit qui plonge dans l’histoire américaine de la fin des années soixante… Pendant l’été 1967, les Etats-Unis connaissent une vague d’émeutes sans précédent. La guerre du Vietnam, vécue comme une intervention néo-coloniale (dans un plan au début du film, on aperçoit une affichette « No Vietnamese never called me Neger »), et la ségrégation raciale nourrissent la contestation. La cinéaste choisit de tourner sa caméra vers Detroit, cinquième ville du pays où, malgré les appels au calme des politiques locaux, la tension gagne d’heure en heure. Même si des suppliques sont lancées aux habitants (« Ne détruisez pas vos propres quartiers »), les incendies, les pillages, les affrontements avec la police deviennent monnaie courante… Alors que la police locale paraît débordée, les troupes fédérales et la Garde nationale débarquent dans la ville. Les chars donnent à certains quartiers de Detroit des allures de champ de bataille. Une fillette ouvrant un rideau à une fenêtre est prise pour un sniper et arrosée de projectiles par des militaires à cran…

Larry (Algee Smith), leader des Dramatics. DR

Larry (Algee Smith), leader des Dramatics. DR

Detroit s’ouvre sur un beau générique composé de tableaux de la Migration Series du grand peintre afro-américain Jacob Lawrence (1917-2000) qui permettent à Kathryn Bigelow d’évoquer, comme un prologue aux événements qui suivent, les décennies de ségrégation raciale qui ont abouti aux émeutes des années soixante. Le film peut alors entrer dans le vif du sujet, en l’occurrence les exactions contre des magasins, les courses des véhicules de police dans des rues hostiles, les mouvements de foule, les arrestations, les alignements de suspects contre les murs, le tout filmé à la manière d’un reportage. D’ailleurs Kathryn Bigelow a intégré dans son montage de vraies images d’archives des émeutes de Detroit qui renforcent encore l’impression d’authenticité du propos. Et puis, parce que le cinéma a besoin de se centrer, notamment dans les évocations historiques, sur des personnages emblématiques, on va découvrir Krauss, flic blanc, qui traque un pillard et lui tire dans le dos, le laissant pour mort. Ce qui vaudra au policier une convocation à la brigade criminelle et une menace d’inculpation pour tentative de meurtre, Krauss répliquant: « C’est la guerre, le chaos! »

Alors que Detroit brûle, Larry Reed et ses copains qui composent les Dramatics, un groupe de r’n’b, n’ont qu’un rêve: monter enfin sur scène et prouver l’étendue de leur talent. Cet instant est quasiment arrivé. Les Dramatics sont juste derrière le rideau lorsque les autorités obligent les responsables de la salle de spectacle à la vider d’urgence. Et Detroit nous vaut alors une scène belle et émouvante avec un Larry quasiment désespéré qui, devant une salle désormais dépeuplée, entonne une chanson…

Krauss (Will Poulter), un flic sadique. DR

Krauss (Will Poulter), un flic sadique. DR

Pendant ce temps, un autre personnage-clé de Detroit entre, à son tour, en action. Ouvrier soudeur le jour, Melvin Dismukes travaille, la nuit, comme vigile dans une société de sécurité privée. Dismukes fait partie de ces Noirs américains qui ont quitté le Sud xénophobe et raciste dans l’espoir de trouver un emploi en usine et bénéficier des droits civiques au Nord. Ce soir-là, il est à son poste dans une petite supérette lorsqu’il entend un coup de feu tiré, pense-t-on, depuis l’Algiers Motel…

Après leur spectacle raté, Larry Reed et son ami Fred Temple, pour ne pas se faire surprendre par le couvre-feu, ont pris une chambre à l’Algiers Motel. Dans l’hôtel et son annexe, de nombreux jeunes gens, entre alcool et shit, font la fête. Par jeu, l’un des occupants du motel tire avec un petit revolver. Les abords du motel grouillent de policiers. Immédiatement, on pense à un sniper et c’est le branle-bas de combat… Les forces de l’ordre se précipitent vers l’Algiers Motel pour interpeller le sniper. Bientôt c’est la plus pure panique qui règne…

Avec un sens certain du rythme, Kathryn Bigelow va alors filmer une véritable nuit de cauchemar. S’appuyant sur les témoignages de Melvin Dismukes, Larry Reed et Julie Ann Hysell, une jeune fille présente sur les lieux du drame avec sa copine Karen, la cinéaste entraîne le spectateur dans un terrifiant huis-clos. Arrivé sur les lieux avec ses collègues Flynn et Demens, le policier Krauss veut absolument savoir qui a tiré et où se trouve l’arme… Pour obtenir réponse, Krauss, perdant peu à peu tout contrôle, va sadiquement jouer un jeu mortel avec une demi-douzaine de suspects dont Larry Reed et un ancien combattant du Vietnam. Successivement, les garçons sont entraînés dans une pièce pour une ignoble mise en scène. Les filles, elles, sont accusées d’être des prostituées, menacées, insultées, leurs vêtements lacérés…

Dismukes (John Boyeda), un agent de surveillance pris au piège. DR

Dismukes (John Boyeda), un agent
de surveillance pris au piège. DR

Aux premières loges de cette longue nuit infernale qui aura coûté la vie à trois Noirs, le spectateur a le souffle coupé devant ce déferlement de haine aussi raciste qu’absurde. Alors que les hommes de la Garde nationale voyant la situation dégénérer, préfèrent s’éclipser, Melvin Dismukes, imaginait pouvoir aider les suspects à se sortir du piège, reste sur place. Il lui en coûtera… Krauss et ses deux acolytes, eux, seront jugés et… acquités.

Avec un point de vue à la fois sensible et sans concessions, Detroit est du cinéma puissant et palpitant qui trouve évidemment un écho contemporain aujourd’hui aux Etats-Unis. Surtout avec un locataire de la Maison-Blanche qui renvoyait, naguère, à propos des violences de Charlottesville, dos-à-dos suprématistes blancs et anti-racistes en estimant que les torts « étaient des deux côtés ».

DETROIT Drame (USA – 2h23) de Kathryn Bigelow avec John Boyage, Will Poulter, Algee Smith, Jason Mitchell, John Krasinski, Anthony Mackie, Jacob Latimore, Hannah Murray, Kaitlyn Dever, Jack Reynor, Ben O’Toole, Nathan Davis Jr, Peyton Alexander Smith, Malcolm David Kelley, Joseph David-Jones, Laz Alonso, Ephraïm Sykes. Dans les salles le 11 octobre.

Femmes de pouvoir  

L’une est une souveraine d’hier, l’autre est une femme moderne d’aujourd’hui mais toutes les deux se débattent avec le fait d’être une femme confrontée à l’exercice du pouvoir…

La reine Victoria (Judi Dench) et Abdul Karim (Ali Fazal). DR

La reine Victoria (Judi Dench)
et Abdul Karim (Ali Fazal). DR

En 2006, le Britannique Stephen Frears s’était déjà intéressé à une reine d’Angleterre. C’était, dans The Queen (qui valut un Oscar à Helen Mirren) et à Elisabeth II confrontée à la tourmente provoquée dans la royauté par la disparition tragique de Lady Di. Avec Confident royal (Grande-Bretagne – 1h52. Dans les salles le 4 octobre), Frears raconte, dans les années 1887-1901, l’amitié inattendue entre la reine Victoria et Abdul Karim, un jeune Indien… Parce qu’il est de… grande taille, Abdul, modeste employé aux écritures dans une prison d’Agra, est choisi pour partir en Angleterre afin de remettre à la reine un mohur, en l’occurrence une petite pièce commémorative, à l’occasion de son jubilé d’or. Entre une monarque lasse des contraintes de la Cour et le serviteur peu au fait des us et coutumes royaux, s’installe une improbable mais chaleureuse alliance. « Inspirée de faits réels… pour l’essentiel », précise le générique de Victoria and Abdul (en v.o.) , cette histoire prend les contours d’une jolie fable. Fatiguée de voir défiler têtes couronnées et nobles de tout poil, Victoria, soudain, connaît une nouvelle « jeunesse » au contact d’un bel homme qui lui parle avec la simplicité déférente d’un admirateur, l’initie à l’hindoustani et lui raconte comment, par amour pour sa défunte épouse, l’empereur moghol Shah Jahan fit construite le sublime Taj Mahal…

Victoria (Judi Dench), une reine lasse qui va revivre. DR

Victoria (Judi Dench), une reine lasse
qui va revivre. DR

Réalisateur à la carrière protéiforme (il a touché à pratiquement tous les genres, du polar avec Les arnaqueurs à la chronique sociale avec  The Snapper, du drame avec Philomena à la bio de… Lance Armstrong -The Program- en passant par la comédie avec Tamara Drewe), Frears est, ici, à l’aise dans un registre qui associe la tendresse et le coup de griffe. Tendresse pour une reine qui régna 63 ans et dit d’elle-même qu’elle est acariâtre, gourmande, obèse, irascible; une femme qui va reprendre goût à la vie en attendant d’aller prendre place au grand banquet de l’éternité dont lui parle Abdul promu munshi, soit secrétaire particulier et confident spirituel. Coup de griffe pour une cour soucieuse de ses privilèges et empêtrée dans la rigidité de l’étiquette ou une famille royale incarnée par Bertie -le futur roi George VII en tête- qui ne supporte plus de se voir reléguer dans l’antichambre du pouvoir par une mère autoritaire et désormais sous le charme d’Abdul… Pour servir son propos, Frears a trouvé en Ali Fazal, comédien célèbre en Inde, un Abdul doté d’une charmante « beauté romantique ». Quant à la reine Victoria, elle ne pouvait que revenir à Dame Judi Dench. La grande comédienne britannique (oui, c’est elle, M dans les James Bond de 1995 à 2015) avait déjà incarné la souveraine en 1997 dans La dame de Windsor. Vingt ans plus tard, elle reprend donc ce personnage auquel elle apporte, avec panache et humour, ego, intelligence et vivacité d’esprit. Malgré une petite chute de rythme sur la fin, Confident royal est un film tout à fait plaisant et… so british.

Emmanuelle Blachey (Emmanuelle Devos) et ses clients chinois. DR

Emmanuelle Blachey (Emmanuelle Devos)
et ses clients chinois. DR

Ingénieure brillante et volontaire, Emmanuelle Blachey a gravi les échelons de Theores, le géant français de l’énergie et elle siège, aujourd’hui, au comex, le comité exécutif de l’entreprise où l’on apprécie notamment le travail qu’elle accomplit avec les clients chinois. Un jour, un réseau de femmes d’influence la contacte et lui propose de l’aider à prendre la tête d’une entreprise du CAC 40. Elle serait ainsi la première femme à occuper une telle fonction… Mais, dans un monde économique encore largement dominé par les hommes, le bruit qu’Emmanuelle Blachey pourrait postuler à cette présidence va immédiatement provoquer des réactions, certes souterraines mais néanmoins brutales. Désormais, Emmanuelle Blachey est exposée et si la conquête du poste pourrait bien s’avérer exaltante, elle découvre très vite qu’il lui faudra livrer une guerre où coups bas et vilenies seront inévitables.

Numéro Une (France – 1h50. Dans les salles le 11 octobre) marque le retour sur le grand écran de Tonie Marshall dont on avait baucoup aimé, en son temps, des films comme Enfants de salaud (1996) ou Venus Beauté (institut) en 1999. La cinéaste (qui est toujours, à ce jour, la seule réalisatrice à avoir obtenu, pour Vénus Beauté, le César du meilleur réalisateur) prend donc à bras le corps un sujet qui a souvent défrayé la chronique, en l’occurrence la difficulté pour les femmes d’accéder à des postes importants dans le milieu de la politique, de l’industrie, de la presse. Avec Numéro Une, la cinéaste concentre son propos sur le milieu des affaires et, avec l’aide de Raphaëlle Bacqué, journaliste au Monde, a nourri son scénario de multiples notations comme ces petites humiliations subies au quotidien dans un milieu essentiellement masculin.

Emmanuelle Blachey (Emmanuelle Devos) et Jean Beaumel (Richard Berry). DR

Emmanuelle Blachey (Emmanuelle Devos)
et Jean Beaumel (Richard Berry). DR

Cependant, malgré le talent d’Emmanuelle Devos, le film ne parvient jamais vraiment à nous faire toucher du doigt la violence, certes sourde, voire feutrée, qui préside à ces luttes pour le pouvoir. Ainsi, on reste sur sa faim quand à la réelle action du réseau de femmes d’influence (elles évoquent notamment la part prise par les Francs-maçons mais sans en dire plus…) qui prend en charge la candidature d’Emmanuelle Blachey. Il revient à Richard Berry de donner l’épaisseur à ce séduisant mais odieux tireur de ficelles qu’est Jean Beaumel. Et, à ses côtés, Benjamin Biolay est une âme damnée qui, à force d’être humiliée, ira se vendre au camp d’en face. On suit toutes ces aventures sans déplaisir mais sans non plus parvenir à se passionner. Etrangement, c’est lorsqu’Emmanuelle Blachey, à l’occasion d’une promenade sur la plage de Deauville, se penche sur la plus grosse zone d’ombre de sa vie -la disparition de sa mère- que le film (avec un bel hommage à La nuit du chasseur de Charles Laughton) prend une tournure quasi-fantastique bienvenue.

Déroutants bourgeois de Calais  

Chez les Laurent, on célèbre le mariage d'Anne (Isabelle Huppert). DR

Chez les Laurent, on célèbre le mariage
d’Anne (Isabelle Huppert). DR

Michael Haneke est l’un des plus grands et des plus intéressants cinéastes contemporains. Lorsqu’en mai dernier, le Festival de Cannes choisit Happy End pour sa compétition officielle, la rumeur s’est mise rapidement à enfler. Et si, après Le ruban blanc (2009) et Amour (2012), Haneke allait marquer l’histoire de la Croisette en remportant une inédite troisième Palme d’or? Ce ne fut pas le cas et le jury présidé par Pedro Almodovar n’inscrivit pas Happy End à son palmarès.

De fait, Happy End est une oeuvre étrange et déroutante… Grands-bourgeois de Calais, les Laurent ont fait fortune dans les travaux publics. Georges, le patriarche, a passé la main à sa fille Anne, la cinquantaine, qui a pris la tête de la société en tentant d’entraîner dans son sillage Pierre, un fils dépressif, alcoolique et peu enclin à suivre la voie de ses aînés, surtout lorsqu’un grave accident sur un de leurs chantiers met en péril la survie de l’entreprise. Georges Laurent a également un fils, Thomas, chirurgien et qui a épousé en secondes noces, la charmante mais coincée Anaïs. Quant à Anne, elle va épouser Lawrence, un banquier de la City londonienne. Thomas et Anaïs ont un bébé mais la famille va aussi accueillir la jeune Eve, 13 ans. Fille du premier mariage de Thomas, l’adolescente rejoint les Laurent parce que sa mère a été hospitalisée dans un état grave…

« Tout autour le Monde et nous au milieu, aveugles », écrit un Haneke qui va capter les instantanés de ses bourgeois de Calais. Et il commence par les images qu’Eve filme avec son smartphone. Des images, cadrées en hauteur et accompagnées de « légendes » qui sont autant de succintes conversations avec un interlocuteur inconnu, qui installent rapidement un malaise lorsque la gamine fait manger des médicaments toxiques à Pips, son hamster encagé comme pour nous faire comprendre ses penchants meurtriers…

Jean-Louis Trintignant incarne le patriarche d'une famille bourgeoise. DR

Jean-Louis Trintignant incarne le patriarche
d’une famille bourgeoise. DR

Happy End est une oeuvre étrange parce qu’elle nous entraîne indéniablement dans l’univers du cinéaste autrichien mais en citant… sa filmographie. On songe évidemment à Benny’s vidéo (1992) avec les agissements de la jeune Eve. On pense forcément à La pianiste (2001) pour les échanges sexuels et sado-masochistes entre Thomas et sa musicienne de maîtresse. La violence soudaine qui explose et qui vaut à Pierre une tête bien cabossée pourrait venir en écho au terrifiant Funny Games (1997) et bien entendu, les révélations que fait Georges, 85 ans, à la jeune fille à propos de la mort par étouffement de son épouse malade sortent directement du magnifique etr terrible Amour.

Déroutant, le film l’est aussi parce que Haneke semble constamment ouvrir des pistes pour le spectateur mais sans jamais développer son propos. Comme s’il revenait au spectateur de dénouer les énigmes ou, au moins, les ambiguïtés du film avant d’en renouer les fils. Bien sûr, on a bien compris que le réalisateur du Ruban blanc entend, à travers la multiplicité des névroses cachées de ses personnages, évoquer la responsabilité face aux problèmes de la société européenne de bourgeois nantis qui, d’après lui, regardent ailleurs. Au volant de sa voiture, Anne longe le massif mur « anti-intrusions » de la rocade de Calais. Après un accident de voiture qui ressemble à une tentative de suicide, Georges, rescapé mais coincé dans son fauteuil roulant, déambule dans une rue de Calais, interpelle un petit groupe de migrants et discute avec eux… sans que l’on entende ce qu’ils disent. Enfin, dans le cadre blanc immaculé d’un bon restaurant en bord de mer, Pierre déboule au mariage de sa mère avec le (même?) groupe de migrants qu’il entend bien inviter à table. La scène a un tel ton -décalé- de comédie qu’on se pince pour ne pas en rire. Et que dire enfin des relations, décrites de manière bien conventionnelles, entre les Laurent et leur personnel de maison. On a nommé Rachid et Jamila qu’on félicite pour son merveilleux tajine…

Fantine Harduin dans le rôle de la jeune Eve. DR

Fantine Harduin dans le rôle de la jeune Eve. DR

Pour le reste, l’image de Michael Haneke est impeccable. Les éclairages sont parfaits, les cadres sont beaux, le décor de la grande maison des Laurent aussi… Et les comédiens assurent. Isabelle Huppert dans l’énergie en mouvement d’Anne. En vieil homme aigri et suicidaire, Jean-Louis Trintignant distille de subtiles nuances. Franz Rogowski donne une épaisseur douloureuse à Pierre et la jeune Fantine Harduin a le masque diaphane et maladif d’une adolescente à la dérive…

Clairement, Happy End nous laisse très dubitatif.

HAPPY END Comédie dramatique (France – 1h47) de Michael Haneke avec Isabelle Huppert, Jean-Louis Trintignant, Mathieu Kassovitz, Fantine Harduin, Franz Rogowski, Laure Verlinden, Aurelia Petit, Tobby Jones, Hille Perl, Hassam Ghancy, Nabiha Akkari. Dans les salles le 4 octobre.

Max et ses serveurs ne sont pas à la noce  

Max (Jean-Pierre Bacri), un traiteur d'expérience. DR

Max (Jean-Pierre Bacri), un traiteur d’expérience. DR

Depuis 2011 et le considérable carton d’Intouchables (19,44 millions d’entrées dans les salles françaises et deuxième plus gros succès de tous les temps au box-office français derrière Bienvenue chez les Ch’tis), le cinéma national a toujours l’oeil sur le tandem Toledano-Nakache. En 2014, Samba, malgré la présence d’Omar Sy, le héros d’Intouchables, nous avait laissé quelque peu sur notre faim. On attendait donc avec une certaine curiosité ce Sens de la fête, nouvel avatar de comédie du duo doré… Bien sûr, les médias ont déjà largement matraqué, promettant ce feelgood movie que tous les spectateurs des salles obscures appellent toujours de leurs voeux sur l’air de « Moi, je vais au cinéma pour me détendre!’

Rassurons donc immédiatement les adeptes de la détente, ils trouveront leur compte dans ce nouvel opus toledano-nakachien qui s’en va fureter dans les coulisses d’une grosse réception de mariage. Max Angeli est traiteur et son expérience au long cours lui a fait connaître à peu près toutes les chausse-trappes qui peuvent se présenter sous les pas d’une équipe chargée, en une petite journée, de recevoir, nourrir et égayer les nombreux invités d’une noce en grandes pompes. Et quand on dit « grandes pompes », c’est précisément le style des organisations de Max Angeli. Avec lui, on ne fait pas dans le petit, le modeste, le low-cost, le bas de gamme. Le sens de la fête s’ouvre d’ailleurs, pré-générique, sur un rendez-vous qui tourne au vinaigre entre le traiteur qui lâche « C’est un mariage, pas une kermesse » et un charmant petit couple qui voudrait négocier le budget de sa future fête…

Des serveurs en livrée pour une noce au château. DR

Des serveurs en livrée pour une noce au château. DR

Cela dit, Max n’est pas franchement heureux. Nicole, sa femme, veut « prendre du recul » et Josiane, sa maîtresse, trouve que ça fait trop longtemps que Max joue sur deux tableaux. De plus, il est encombré d’un beau-frère, Julien, prof de français en arrêt de travail pour dépression… Problème: tant Josiane que Julien font partie de la team de Max.

Au temps des vaches maigres, pour financer leurs courts-métrages, Nakache et Toledano avaient exercé des tas de petits boulots dans le milieu de la fête, dont celui de… serveurs dans des mariages. Ils avaient ainsi connu la pression de ce métier de l’ombre et récolté aussi de multiples anecdotes qui ont enrichi un scénario né pendant le tournage de Samba, film qui s’ouvre d’ailleurs sur un long plan-séquence entre salle et coulisses d’un mariage.

Cela dit, le cinéma, depuis toujours, s’est largement nourri du mariage et de ses rituels. La liste est interminable des films où les noces tiennent une belle place… L’excellente série Blow Up d’Arte liste ainsi un top 5 du mariage au cinéma qui comprend 5×2 (2004) de François Ozon, La famille indienne (2001) de Karan Johar, L’aurore (1927) de F.W. Murnau, Voyage au bout de l’enfer (1978) de Michael Cimino et Hair (1979) de Milos Forman. Avec leur Sens de la fête, les deux réalisateurs français ont choisi le ton de la comédie légère pour un événement où chaque détail est mis en scène, où la lourde organisation implique stress, tensions et mélange d’émotions. Le propos n’est pas, ici, de poser un regard « sociologique » sur les enjeux, côté pile ou côté face, d’une noce mais plutôt de se servir de cette fête volontiers chaotique pour brosser une série de petits portraits joliment dessinés et bien défendus par des comédiens en verve…

Guy (Jean-Paul Rouve), le photographe allergique aux smartphones. DR

Guy (Jean-Paul Rouve), le photographe
allergique aux smartphones. DR

Tandis que la cérémonie s’organise, apparaissent donc des personnages comme le photographe (Jean-Paul Rouve, partenaire de longue date des cinéastes puisqu’il joua dans Je préfère qu’on reste amis et Nos jours heureux) chargé d’immortaliser les instants heureux et qui affirme à son stagiaire: « Rien ne remplacera l’argentique! » Un type quasiment has-been qui ne supporte pas de voir, autour de lui, chacun faire des images avec son smartphone… Gilles Lellouche s’amuse à incarner un parfait beauf, en l’occurrence James, chanteur et animateur de la fête avec son Band. Se considérant comme un grand pro, James déchante lorsque le marié (Benjamin Lavernhe, parfait en crétin péteux) lui interdit de faire du Patrick Sébastien et son inoubliable Tourner les serviettes et touche le fond lorsque la mère du marié (Hélène Vincent dans un rôle coquin proche de celui qu’elle tenait dans Marie-Francine) lui réclame du Patachou ou du Jean Sablon. Dans le rôle de l’assistante de Max, on découvre la nouvelle venue Eye Haidara qui compose une Adèle tonique qui n’a pas sa langue dans la poche… Autour d’eux, tournent enfin beaucoup de silhouettes marrantes ou touchantes de bras cassés qui apportent, toutes, leur petite pierre à l’édifice et sur lesquels les cinéastes posent un regard bienveillant.

James (Gilles Lellouche), un animateur un peu bas du front. DR

James (Gilles Lellouche), un animateur
un peu bas du front. DR

Pour la bonne bouche, on a gardé évidemment Jean-Pierre Bacri qui réussit une nouvelle fois une belle prestation d’acteur. Bien sûr, on a toujours l’impression que Bacri est en mode automatique quand il joue son sempiternel râleur revêche mais c’est faux. Le comédien, qui aime se faire rare, enrichit Max de multiples petites notations, ainsi ses savoureux soucis avec les textos, sa détresse quand il observe Josiane (la Québecoise Suzanne Clément) batifoler avec un serveur, son désespoir quand il apprend que la viande est bien fatiguée et sa solitude quand toute l’électricité disjoncte dans le château loué pour la noce. Mais Max sait aussi rebondir pour coordonner ses troupes…

On veut bien s’inviter à la noce et lever un verre aux obscurs des coulisses qui oeuvrent pour que, comme le dit un personnage, on puisse « côtoyer le bonheur d’aussi près ». Et tant pis si les feuilletés aux anchois sont trop salés…

LE SENS DE LA FETE Comédie dramatique (France – 1h57) d’Eric Toledano et Olivier Nakache avec Jean-Pierre Bacri, Jean-Paul Rouve, Gilles Lellouche, Vincent Macaigne, Eye Haidara, Suzanne Clément, Alban Ivanov, Hélène Vincent, Benjamin Lavernhe, Judith Chemla, William Lebghil, Kevin Azaïs, Antoine Chappey, Manmathan Basky, Khereddine Ennasri, Gabriel Naccache, Nicky Marbot, Manickam Sritharan, Jackee Toto, Grégoire Bonnet. Dans les salles le 4 octobre.

Isabelle sur le chemin d’un amour idéal  

Juliette Binoche, une rayonnante cinqua. DR

Juliette Binoche, une rayonnante cinqua. DR

Pour les cinéastes, il y a des périodes de création et des périodes d’attente. Parce qu’elle trouvait le temps long entre son précédent film et le suivant, Claire Denis a prêté une oreille attentive à une proposition d’Olivier Delbosc qui souhaitait produire une adaptation par plusieurs réalisateurs des fameux Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes… Mais c’est à l’occasion d’une lecture d’un texte de Christine Angot au Festival d’Avignon qu’Un beau soleil intérieur a pris forme. La cinéaste rencontrant la romancière, lui dit: « C’est drôle, j’ai l’impression que je pourrais dès demain filmer ces dialogues, comme ça, sans préparation, sans décors, avec juste une caméra et un preneur de son. C’est tangible pour moi… »

Après un passage par la case du Fresnoy, le studio national des arts contemporains basé à Tourcoing, Claire Denis s’est retrouvée mise en selle pour travailler. Au Fresnoy, la cinéaste et Christine Angot, avec deux acteurs, en trois jours de tournage et une semaine de montage, mirent en effet en scène un film de 45 minutes intitulé Voilà l’enchaînement qui racontait l’histoire d’un couple qui se défait. A partir de là, en s’éloignant complètement de Barthes, Denis et Angot ont entrepris de travailler sur un scénario original tout en conservant l’idée d’un film en fragments. Une oeuvre qui puiserait pleinement dans des morceaux de vies, des fractions d’histoires de la réalisatrice et de la scénariste, dans ces « agonies amoureuses » qui ont déclenché l’écriture…

Isabelle (Juliette Binoche) et l'acteur (Nicolas Duvauchelle). DR

Isabelle (Juliette Binoche)
et l’acteur (Nicolas Duvauchelle). DR

Divorcée, un enfant, Isabelle cherche un amour. Enfin, un vrai amour. Pour cela, elle va passer par tous les états et tous les sentiments. L’espoir de l’amour, l’attente de l’amour, la déception, la tristesse, voire l’abattement. Elle voudrait rencontrer quelqu’un avec qui elle pourrait être elle. Elle n’est pas sûre que ça va arriver. Quand un homme apparaît, ce pourrait être lui, mais ce n’est jamais lui…

Dès la séquence d’ouverture pré-générique, Un beau soleil intérieur installe le spectateur dans la quête d’Isabelle. C’est un scène d’amour. Isabelle et l’homme sont nus sur un lit. Tout en s’étreignant, ils parlent d’orgasme, de plaisir qui vient vite. L’homme -on sait seulement qu’il est banquier- interroge Isabelle: « Avec ton précédent ami, tu jouissais vite? » Et se prend une gifle. Ils se verront sans doute le week-end. La porte se referme.

Pour Un beau soleil intérieur, Claire Denis a composé un collage d’instants dans la vie d’Isabelle. Tous concernent sa quête d’un amour idéal. On ne saura que très peu de choses sur elle, sinon qu’elle est une artiste reconnue (on la voit peindre brièvement dans une gestuelle lyrique qui ne manque pas de justesse, la comédienne étant elle-même peintre). On la voit contempler une grande photo d’une femme devant un tableau et on apprend qu’une galeriste s’occupe de son travail. On la retrouve aussi, un peu plus tard, à des journées d’art contemporain à La Souterraine. Mais toujours, on en revient à cette recherche de l’amour idéal, ainsi quand Fabrice (Bruno Podalydès) lui suggère de se méfier de Sylvain, ce garçon croisé dans une discothèque creusoise: « Tu lui apportes de la légitimité. Rencontre quelqu’un de ton milieu » et comme Isabelle se rebiffe, d’ajouter: « Vis-le mais n’y crois pas trop. Ne t’implique pas… »

Isabelle (Juliette Binoche) s'étourdit en discothèque. DR

Isabelle (Juliette Binoche)
s’étourdit en discothèque. DR

Il en ira ainsi au fil de ce film dans lequel il faut se glisser comme on prêterait l’oreille aux confidences d’une amie un peu à la dérive. Isabelle finira par rompre avec le banquier qui aura ce mot magnifique: « Tu m’enchantes mais j’ai une femme extraordinaire »! Elle passera aussi du temps avec un acteur aussi indécis que bavard et qui « aime mieux ce qui est avant », fera l’amour avec son ex sans y trouver de satisfaction, croisera, devant une poissonnerie du 19e arrondissement, un voisin, Mathieu (Philippe Katerine, au phrasé inimitable) qui lui propose de venir passer des vacances dans sa vaste maison de province ou tiendra la main de Marc qui n’a pas envie de s’inscrire dans une relation avec elle…

Pour incarner cette femme qui voit s’ouvrir sous ses pieds la béance entre ce qu’elle cherche chez les hommes et ce qu’elle obtient, il fallait bien Juliette Binoche. Son Isabelle n’est pas une séductrice dépressive victime d’une addiction qui la tuerait lentement. Claire Denis l’a voulu brune, très femme avec ses cuissardes qui révèlent ses cuisses sous une mini-jupe. Comme un clin d’oeil aux femmes des années 80, sans tabou et avec une forte aura sexuelle, que dessinait Guido Crepax. Avec son bagage de comédienne au long cours (la liste de ses films et des grands metteurs en scène avec lesquels elle a tourné est, on le sait, impressionnante), Juliette Binoche, la cinquantaine purement rayonnante, se glisse avec une parfaite aisance, dans ce personnage qui a choisi d’être du côté du plaisir hédoniste. Une anti-héroïne qui n’ignore pas que si elle veut aller vers de vraies amours, elle en pleurera…

Gérard Depardieu en voyant de bon conseil. DR

Gérard Depardieu en voyant de bon conseil. DR

Enfin, Un beau soleil intérieur s’achève sur une étonnante séquence de seize minutes où Isabelle rencontre un voyant… Cet homme massif qui s’exprime avec une lente douceur et manifeste une énergie surnaturelle, c’est Gérard Depardieu. Si cet  immense acteur qu’est Depardieu donne parfois le sentiment de s’absenter du cinéma, il offre, ici, un moment de pure fantaisie. Face à une Isabelle toujours dans une attente insoluble, il évoque le grand chemin de sa vie et le beau soleil intérieur qui l’attend avant d’oser un « Ne vous mettez pas la rate au court-bouillon » pour lui conseiller: « Open… Soyez open! L’essentiel, c’est vous… » On en sourit encore!

UN BEAU SOLEIL INTERIEUR Comédie dramatique (France – 1h34) de Claire Denis avec Juliette Binoche, Xavier Beauvois, Philippe Katerine, Josiane Balasko, Sandrine Dumas, Nicolas Duvauchelle, Alex Descas, Laurent Grevill, Bruno Podalydès, Paul Blain, Valeria Bruni-Tedeschi, Gérard Depardieu. Dans les salles le 27 septembre.

Gauguin ou la quête polynésienne  

Un peintre en recherche d'une nouvelle inspiration à Tahiti. DR

Un peintre en recherche
d’une nouvelle inspiration à Tahiti. DR

En cette année 1891 à Paris, Paul Gauguin n’a plus le goût à la vie et encore moins à la peinture. Il trouve l’horizon parisien étriqué, les visages moches autour de lui. « Il n’y a plus rien à peindre, ici ». Pire, son existence se résume à une course à l’argent et son marchand n’arrive pas à vendre ses oeuvres. Alors Gauguin rêve de Polynésie. « Depuis le temps qu’on en parle! » lance-t-il à ses camarades peu enclins à faire le lointain voyage. Gauguin, lui, est enthousiaste: « On cueille, on pêche, on chasse et on peint ». Une manière de paradis pour un artiste qui pense y (re)trouver sa peinture, loin des codes moraux, politiques et esthétiques de l’Europe civilisée, loin des artifices et des conventions.

Mais Gauguin va déchanter parce que sa famille n’a aucune intention de le suivre à Tahiti. Mette, son épouse danoise, mère de ses cinq enfants, découvre l’état de quasi-déchéance dans lequel il vit à Paris et ne veut pas se lancer dans une lointaine aventure. Gauguin, qui s’est énervé contre les frileux qui ont abdiqué devant les morales de toutes sortes, écoute, sombre, Mallarmé le saluer: « Tu es un sauvage, mon cher Gauguin, comme nous tous, mais toi, tu as décidé de t’en souvenir ».

Téhura (Tuheï Adams) et Gauguin (Vincent Cassel). DR

Téhura (Tuheï Adams)
et Gauguin (Vincent Cassel). DR

Après son triste appartement parisien, c’est dans un gourbi sombre et froid que Gauguin se retrouve à Tahiti. Dans une maigre lumière, sous la photo de sa femme et de la célèbre Vague de Kanawaga, il ne cesse de dessiner, crayonner, peindre, imprimer. Mais l’homme est fatigué. L’argent fait toujours défaut et la maladie le frappe. Le jeune docteur Vallin le sauve d’un infarctus et voudrait le faire rentrer en métropole. Mais Gauguin s’y refuse. Il veut aller là-haut, dans la luxuriante nature de Taravao. Cahotant sur son cheval, il avance, ruminant: « Je suis un enfant, je suis un sauvage » mais conscient aussi: « Je suis un grand artiste et je le sais… »

C’est de la lecture de Noa Noa, le carnet de voyage illustré de Gauguin qu’est né chez Edouard Deluc le désir de réaliser Gauguin – Voyage de Tahiti. Le cinéaste s’est emparé de cette matière intime, romanesque, parfois folle pour montrer un artiste à la poursuite d’un rêve hédonis                                                te, renouant avec « ce malgré moi de sauvage » qui a fait sa singularité sur la scène artistique.

Si Gauguin est en quête de primitif, « de l’humanité en enfance », il débarque à Tahiti à un moment où l’île connaît une profonde mutation politique, où plus de 2000 ans de culture indigène s’abandonnent définitivement aux bras de la République française. Mais pour le peintre, la révélation va venir de sa rencontre avec Téhura. La ravissante jeune femme va devenir sa compagne mais surtout son modèle et sa muse. A sa manière, Gauguin, surnommé Koké par les indigènes, documente une civilisation qui est en train de disparaître en saisissant le visage et l’âme maorie dans le regard chargé d’une sourde mélancolie de Téhura.

Tuheï Adams incarne le modèle de Gauguin. DR

Tuheï Adams incarne le modèle de Gauguin. DR

Le film d’Edouard Deluc n’est pas la première apparition cinématographique de Gauguin.  Dans le film danois Gauguin, le loup dans le soleil (1986), le peintre était incarné par Donald Sutherland. Curieusement, dans un biopic australien de 2003, c’est Kiefer Sutherland qui jouait le rôle. En 1990, Robert Altman, dans Vincent et Théo, confia le personnage de Gauguin à Wladimir Yordanoff alors qu’en 1956, Vincente Minnelli avait choisi Anthony Quinn pour interpréter Gauguin dans La vie passionnée de Vincent van Gogh.

Avec son Gauguin, Edouard Deluc signe un film qui met en lumière, bien sûr, la féconde et inextinguible création d’un peintre inspiré par Téhura (la belle Tuheï Adams, découverte lors d’un casting pour le film) et qui produira quelque soixante-dix toiles en quelques mois… Mais il fait la part belle aussi, dans sa mise en scène, à une atmosphère nocturne, à la fois intime et surnaturelle où passent les fantômes et les idoles primitives qui hantent le travail de Gauguin. En même temps, tout en peignant ou en tentant de le faire (il manque de toiles et de couleurs), Gauguin vit une vie difficile. « Ce qu’il y a de pire dans la misère, dit-il, c’est l’empêchement au travail ».

Vincen Cassel, un Gauguin habité. DR

Vincen Cassel, un Gauguin habité. DR

Le charme de ce Gauguin passe aussi, voire surtout, par la forte interprétation de Vincent Cassel. Le comédien qui avoue n’être ni un fan des biopics, ni des performances, donne pourtant, ici, une composition très habitée. L’interprète de Juste la fin du monde apporte à ce Gauguin qui vit à Tahiti une résurrection de son art, la puissante énergie indispensable à un artiste en pleine création. Face à une Téhura douce et disponible puis de plus en plus lasse de poser sans cesse, Gauguin se révèle dur, malheureux, jaloux, sans doute parce qu’il est constamment taraudé par sa quête…

In fine, Gauguin, cet artiste « tourmenté d’infini », comme le disait Mirbeau, perd tout. L’amour impossible avec Téhura, sa santé, sa famille. A Tahiti, il se met tout le monde à dos. Ce « monstre » se consume. Reste une oeuvre tahitienne puissante et harmonieuse imprégnée de grâce et de magie, de religiosité et d’érotisme…

Gauguin – Voyage de Tahiti n’est sans doute pas le film définitif sur le peintre mais il peut être une intéressante introduction à Gauguin l’alchimiste, l’exposition que proposera à Paris le Grand palais du 11 octobre 2017 au 22 janvier 2018.

GAUGUIN – VOYAGE DE TAHITI Comédie dramatique (France – 1h42) d’Edouard Deluc avec Vincent Cassel, Tuheï Adams, Malik Zidi, Pua-Taï Hikutini, Pernille Bergendorff, Marc Barbé, Paul Jeanson, Cédric Eeckhout, Samuel Jouy. Dans les salles le 20 septembre.

Le prof, le déserteur, la mère et JLG  

François Foucault (Denis Podalydès) dans sa classe. Photos Michel Crotto

François Foucault (Denis Podalydès)
dans sa classe.
Photos Michel Crotto

CLASSE.- Mais quelle mouche a donc piqué François Foucault? Professeur agrégé de lettres au prestigieux lycée Henri IV à Paris, il a eu la « mauvaise idée » de dire devant des représentants du ministre de l’Education nationale, que les professeurs expérimentés devraient mettre toute leur expérience et leur savoir-faire au service des « difficiles » collèges de banlieue. Et voilà que le sémillant quadra, confortablement installé dans une existence douillette, se retrouve, à la rentrée, dans un établissement classé REP+. Autant dire que François Foucault va déchanter face aux questions de pédagogie ou d’égalité des chances dans le système éducatif qu’il n’a pas eu à connaître à Henri IV. Avec Les grands esprits (France – 1h46. Dans les salles le 13 septembre), Olivier Ayache-Vidal signe à la fois son premier long-métrage et une comédie dramatique qui va voir, à son tour, ce qui se passe « Entre les murs ».

Maya (Tabono Tandia) et Seydou (Abdoulaye Diallo) en sortie de classe à Versailles.

Maya (Tabono Tandia) et Seydou (Abdoulaye Diallo) en sortie de classe à Versailles.

Deux pleines années scolaires durant, le réalisateur s’est immergé dans la vie d’un collège de Stains, en région parisienne, pour s’imprégner du fonctionnement d’un établissement, de ses profs et de ses élèves. A l’arrivée, cela donne une oeuvre qui évite toujours de tomber dans les gros clichés et qui distille un vrai charme grâce à la performance de Denis Podalydès. Avec aisance, malice, finesse, le talentueux sociétaire de la Comédie-Française nous fait croire aux aventures de ce bourgeois parisien égaré en rase campagne scolaire. Evidemment, après avoir tenté d’imposer l’apprentissage de la grammaire comme on le fait à Henri IV, le prof mettra de l’eau dans son vin et des goûters dans son emploi du temps. Bref, on sort des Grands esprits avec le sourire aux lèvres. D’abord parce qu’on voit « vraiment » un prof à l’oeuvre dans sa classe. Ensuite, parce que François Foucault, en bon pédagogue, a réussi son coup. Promis au renvoi définitif, le jeune Seydou finira par croire qu’il y a peut-être quelque chose à tirer du travail en classe… Promis à retourner à Henri IV, François Foucault, lui, est passé d’une conception aristocratique de l’enseignement à une conception démocratique où la forme du savoir, la manière de le valoriser et de le transmettre, valent autant que son contenu.

Paul Grappe (Pierre Deladonchamps) et Louise (Céline Sallette). DR

Paul Grappe (Pierre Deladonchamps)
et Louise (Céline Sallette). DR

MYSTIFICATION.- Après deux années dans les tranchées de la Grande Guerre, Paul Grappe craque. L’enfer de la mitraille, l’épouvante du sang, il n’en peut plus. Alors, il se mutile en se coupant les premières phalanges de son index, le doigt qui sert à appuyer sur la gâchette. Pire, Paul Grappe déserte… Il se réfugie chez Louise, sa femme, qui le cache dans la cave de la maison de sa mère. Tandis que la police le recherche, Paul ronge son frein. Il veut sortir respirer dans la vie. Alors Louise, qui travaille comme petite main dans un atelier de couture, imagine de le travestir en femme. Paul devient Suzanne. Tandis que la guerre s’achève, Suzanne se délecte des plaisirs vénéneux et envoûtants des années folles. Louise qui aime follement son mari, le voit peu à peu perdre pied au moment où, en 1925, enfin amnistié, Suzanne tente de redevenir Paul.

Louise Grappe (Céline Sallette) et Suzanne. DR

Louise Grappe (Céline Sallette) et Suzanne. DR

Sur un scénario de Cédric Anger tiré du livre La garçonne et l’assassin, André Téchiné donne, avec Nos années folles (France – 1h43. Dans les salles le 13 septembre), l’un de ses meilleurs films depuis un bon moment. Le réalisateur de Barocco (1976), Hôtel des Amériques (1981), Ma saison préférée (1993) ou Les témoins (2007) plonge, avec l’histoire du couple Grappe, dans la fameuse période des Années folles qui aspiraient à croquer la vie à belles dents et à goûter à tous les étourdissements. Souvent considérée comme décadente, cette période se caractérise aussi par une transformation des moeurs et une plus grande visibilité de l’homosexualité. Séduit par le trouble qui se dégage de cette histoire de mystification et de métamorphose, Téchiné s’empare d’une matière baroque pour décrire la manière dont la « naissance » de Suzanne va embarquer un couple sur des chemins inconnus. Car désormais, le couple est devenu un trio où Suzanne va passer de la créature magique de conte de fées (celle qui nourrit le spectacle de cabaret consacré à l’aventure des Grappe) à un personnage malheureux et peu à peu monstrueux. Pour servir son propos, le cinéaste peut s’appuyer sur deux excellents comédiens: Pierre Deladonchamps et Céline Sallette…

Karla Dyson (Halle Berry) traque des kidnappeurs. DR

Karla Dyson (Halle Berry)
traque des kidnappeurs. DR

TRAQUE.- Karla Dyson est au bout du rouleau. Cette mère fraîchement divorcée doit prendre sur elle pour ne pas craquer dans son boulot de serveuse. Et on sent bien qu’elle n’est plus à qu’à deux doigts de balancer café et toasts dans la figure de la pimbêche blonde qui lui pourrit la vie dans son dinner. Heureusement, Karla conserve des trésors d’affection pour Frankie, son petit binoclé de gamin. Avec lui, elle profite enfin d’un après-midi de détente dans un parc d’attraction. Mais un coup de fil (l’avocat de son mari qui l’informe que celui-ci veut la garde de Frankie) l’oblige à s’éloigner un instant. Et voilà que le gamin disparaît… Affolée, Karla repère des inconnus qui font monter Frankie (Sage Correa) dans une voiture. A cet instant, Karla réalise que, sans réaction immédiate de sa part, elle ne reverra jamais son fils… Alors que son téléphone tombe de sa poche, Karla saute dans sa voiture et se lance à la poursuite des ravisseurs…

Karla (Halle Berry) en mauvaise posture? DR

Karla (Halle Berry) en mauvaise posture? DR

Présenté en sélection officielle au 43e Festival du cinéma américain de Deauville, Kidnap (USA – 1h35) sort en France exclusivement en e-cinéma et est actuellement disponible sur toutes les plateformes VOD. L’intérêt de ce film d’action aux moyens modestes (il a été tourné en seulement vingt jours) est double. La tension dramatique de Kidnap ne chute quasiment jamais et ensuite, il permet de retrouver une Halle Berry qu’on avait, il faut bien le dire, un peu perdue de vue sur les grands écrans. Son rôle dans A l’ombre de la haine -qui lui valut un Oscar tout à fait mérité- date déjà de 2001. Et son apparition en somptueuse James Bond girl dans Meurs un autre jour remonte à 2002. Bien sûr, on n’oublie pas qu’elle fut aussi Tornade dans les quatre volets de la saga X-Men… Ici, la comédienne de 51 ans, passez-moi l’expression, pète le feu dans un rôle de Mère Courage décidée à ne jamais lâcher le morceau. Elle est présente dans quasiment tous les plans du film de Luis Prieto dont elle est également la productrice et il se dit qu’elle a accompli elle-même un certain nombre des multiples cascades. On sent qu’elle s’est prise au jeu de cette haletante course-poursuite où elle traque de solides et dangereux barjots. Bien sûr, on objectera que le scénario a quelques lacunes (comment se fait-il que la police américaine, généralement efficace, soit si peu présente?) mais on se laisse embarquer dans ce thriller qui, une fois les voitures passablement détruites, bascule, pour finir, dans une Maison de l’horreur propre à quelques frissons supplémentaires…

Jean-Luc Godard (Louis Garrel) et Anne (Stacy Martin). DR

Jean-Luc Godard (Louis Garrel)
et Anne (Stacy Martin). DR

GODARD.- A Paris, en 1967, Jean-Luc Godard, le cinéaste le plus en vue de sa génération, tourne La Chinoise avec la femme qu’il aime, Anne Wiazemsky, de 20 ans sa cadette. Il est inclassable, sauvage, impertinent, libre. Ils sont heureux, amoureux, séduisants, ils se marient. Mais la réception du film à sa sortie enclenche chez le réalisateur une remise en question profonde. Les événements de mai 68 vont amplifier le processus et et la crise que traverse JLG va le transformer profondément. Il se radicalise et passe de cinéaste star (il a déjà tourné treize films dont A bout de souffle en 1960, Le mépris en 63 et Pierrot le fou en 65) en artiste maoïste hors système aussi incompris qu’incompréhensible…

Godard au coeur des manifestations de mai 68. DR

JLG au coeur des manifestations de mai 68. DR

Avec Le redoutable (France – 1h42. Dans les salles le 13 septembre), Michel Hazanavicius s’est lancé dans une étrange entreprise. Il évoque un moment politique dans la vie du cinéaste (la bascule révolutionnaire) et des instants intimes (l’histoire d’amour avec Anne) tout en jouant sur une esthétique qui doit renvoyer à l’écriture et à la mise en images des films de Godard. Construit en une série de chapitres (Mozart – Mao, c’est du chinois, Enragez-vous, Les liaisons dangereuses, Avec Mao, tout est plus beau, Pierrot le mépris, Sauve qui peut les meubles, Le premier des Mohicans, Tuer Godard), Le redoutable (allusion au sous-marin et à une phrase entendue à la radio et plusieurs fois répétée: « Ainsi va la vie à bord du Redoutable ») va ainsi son petit bonhomme de chemin passant par les grandes manifestations parisiennes de Mai, la présentation par Vilar de La Chinoise à Avignon, le Festival de Cannes 68 qui sera définitivement interrompu par JLG, Truffaut, Chabrol et d’autres, les interventions du cinéaste dans des meetings où il sera hué lorsqu’il lance, à propos de la Palestine, que « les Juifs d’aujourd’hui sont les nazis d’hier » (ou l’inverse)… Le tout étant évidemment parsemé d’aphorismes godardiens (vrais ou faux): « Mozart est mort à 35 ans. Tous les artistes devraient mourir à 35 ans avant de devenir de vieux cons » ou « A quoi ça sert d’avoir inventé le cinéma parlant si c’est pour ne rien dire? » Hazanavicius a confié le rôle d’Anne Wiazemsky à la mutine Stacy Martin et celui de Godard à Louis Garrel qui porte les lunettes sombres du maître de la Nouvelle vague (leur destruction devient un running gag) et s’exprime avec le fameux zozotement… Mais surtout, JLG, fracassé par un slogan de Mai (« Godard, le plus con des Suisses prochinois ») apparaît souvent comme un cinéaste cassant, méprisant, imbu de lui-même et un homme cruel, méchant et froid… On est resté sur notre faim.

 

Pour une longue dame brune  

Jeanne Balibar s'est glissée dans la peau de Barbara. DR

Jeanne Balibar s’est glissée dans la peau de Barbara. DR

J’ai habillé la dame brune dans mes pensées
D’un morceau de voile de brume et de rosée.
J’ai fait son lit contre ma peau pour qu’elle soit bien,
Bien à l’abri et bien au chaud contre mes mains.

Habillée de voile de brume et de rosée
Je suis la longue dame brune de ta pensée.
Chante encore au clair de la lune, je viens vers toi.
A travers les monts et les dunes, j’entends ta voix.

Les mots de Barbara nous trottent dans la tête avant même qu’on s’installe dans le fauteuil de cinéma. Pour voir quoi? En tout cas pas le classique biopic sur la trajectoire d’un chanteur à succès (Claude François dans Cloclo) ou de chanteuses populaires (Edith Piaf dans La môme ou Dalida dans le récent film éponyme). Non, Mathieu Amalric a choisi la mise en abyme pour se pencher sur le parcours d’une des figures les plus fascinantes de la chanson française. Cela dit, le biopic classique n’est pas forcément mauvais. Et Walk the Line (2005) qui évoque la carrière de Johnny Cash est un modèle du genre.

C’est d’abord la voix que l’on entend. Une voix qui évoque Paris en novembre, plus tout à fait l’automne, pas encore l’hiver. Et puis une voiture roule dans Paris. Barbara demande qu’on l’arrête. Elle a envie de marcher sur un pont de la capitale. On retrouve Barbara au piano, vêtue de noir, portant de grosses lunettes noires. Elle chante ou plutôt expérimente « Dites-le-moi du bout des lèvres. Je l’entendrai du bout du coeur… » A côté d’elle, un gros magnétophone tourne. Entre les notes et les mots, la chanson affleure tandis que Barbara susurre… Et Amalric nous fait alors toucher du doigt ce mystère permanent qu’est la création.

Yves Zand (Mathieu Amalric) dirige Brigitte dans la rôle de Barbara. DR

Yves Zand (Mathieu Amalric) dirige Brigitte dans la rôle de Barbara. DR

Pour Barbara, présenté en ouverture d’Un Certain regard au dernier Festival de Cannes, Mathieu Amalric s’est donné le personnage d’Yves Zand, un réalisateur quelque peu illuminé qui travaille sur un film consacré à Barbara. Amalric a choisi un dispositif de film dans le film qui lui permet de mettre en valeur le beau travail de Jeanne Balibar dans la peau de Brigitte, une comédienne qui se nourrit totalement de son étonnant et fantasque personnage. Dans le même temps, avec un véritable brio dans le montage, le cinéaste associe Jeanne Balibar/Brigitte et des images d’archives de la véritable Barbara.

Jeanne Balibar et la vraie Barbara sur l'écran. DR

Jeanne Balibar et la vraie Barbara sur l’écran. DR

Grâce à la collaboration de l’INA, l’Institut national de l’audiovisuel, Amalric a pu intégrer une quinzaine de minutes d’images d’archives dans Barbara et notamment plus de cinq minutes du documentaire réalisé en 1973 par Gérard Vergez et intitulé Barbara ou ma plus belle histoire d’amour. On y voit, lors d’une tournée, une Barbara gouailleuse (elle réclame une bouillabaisse à Châteauroux) et fofolle qui tricote en voiture mais se montre aussi attentionnée avec ses musiciens et les équipes techniques… Une chanteuse qui prévient quand même: « Je suis difficile à vivre quand je travaille… » et qui n’est pas souvent loin du pétage de plombs. Parmi les éléments d’archives, on trouve aussi un extrait de Franz (1971), le drame que Jacques Brel tourna avec Barbara ou encore une interview qu’Amalric intègre dans une belle scène où Brigitte reproduit les gestes de la chanteuse pour se les approprier…

On sait que la vie de Monique Serf (1930-1997) devenue Barbara dans les cabarets belges des années cinquante, ne fut pas un long fleuve tranquille. C’est sous la forme d’instants rapides, de chansons évidemment, qu’Amalric va traiter ces moments. Passent alors par là le producteur Charley Marouani mais aussi un jeune accessoiriste avec lequel la chanteuse (comme elle aimait le faire après ses spectacles) s’en va pour une nuit d’amour. Ou encore  Jacques Tournier rencontrant la dame en noir pour la préparation de son Barbara pour Chansons d’aujourd’hui, la collection des petits livres carrés chez Seghers… Amalric évoque aussi le passage au cabaret L’Ecluse et plus tard au Chatelet ou encore le drame incestueux que Barbara vécut avec son père, résumé dans la chanson Amours incestueuses… Il souligne aussi l’implication de Barbara dans la lutte contre le sida ou encore les concerts qu’elle donnait dans les prisons…

Jeanne Balibar. DR

Jeanne Balibar. DR

De toute cette matière, Amalric, déjà auteur de Tournée (2010) où il était le producteur Joachim Zand organisant les spectacles d’une troupe américaine de New Burlesque, tire un patchwork de sensations et d’émotions qu’il met en scène en contre-champs et en recadrages, en résonances plus qu’en reconstitutions. Si parfois le rythme du film baisse un peu, il reste cependant une belle et originale manière de traiter l’aventure de celle qui réfutait le statut de poète pour dire « Je suis seulement une femme qui chante ».

S’inscrivant dans cette approche de sensations, Jeanne Balibar, qui s’est manifestement totalement investie dans le personnage, réussit à donner, au-delà même d’une certaine ressemblance, chair à cette figure incontournable de la chanson qui avait composé, pour la scène, une silhouette tout en noir avec les grands cols, les robes longues, les boas mais aussi les yeux profondément soulignés de khol…

Enfin, on a, avec Barbara, le bonheur d’entendre de nombreuses chansons interprétées, souvent tour à tour, par la comédienne et Barbara. Il en va ainsi de Du bout des lèvres, de 25, rue de la Grange au Loup, de L’aigle noir, de Göttingen (chanté en allemand par Jeanne Balibar pendant une pause sur le tournage) ou encore de Chapeau bas. En sortant de la salle, on se surprend à fredonner Est-ce la main de Dieu, Est-ce la main de Diable, Qui a mis cette rose, Au jardin que voilà ? Pour quel ardent amour, Pour quelle noble dame, La rose de velours, Au jardin que voilà…

BARBARA Comédie dramatique (France – 1h37) de et avec Mathieu Amalric et Jeanne Balibar, Vincent Peirani, Aurore Clément, Grégoire Colin, Fanny Imber, Pierre Michon, Lionel Sorce, Lisa Ray-Jacobs. Dans les salles le 6 septembre.

Deux frères et sept femmes  

Tahar Rahim (Brahim) et Roschdy Zem (Mourad) dans "Le prix du succès". DR

Tahar Rahim (Brahim) et Roschdy Zem (Mourad) dans « Le prix du succès ». DR

FRERES.- Si l’on en croit Teddy Lussi-Modeste, réalisateur du Prix du succès, le mot « cinéma » rend fou. Comme d’autres mots aussi: « musique » ou « football ». Le cinéaste avoue s’être passionné pour une série de faits-divers de ces dernières années: le chanteur Faudel racontant, dans son autobiographie, que sa famille l’avait coulé en lingots d’or ou encore le footballeur Malek Cherrad organisant sa propre disparition avec femme et enfant pour fuir la pression familiale et de citer une vanne de Jamel Debbouze: sa famille ce sont les Ewing de Dallas et lui, le puits de pétrole… Autour de cette question d’un « ennemi intérieur », Lussi-Modeste a construit l’argument de son second long-métrage. Le prix du succès (France – 1h32. Dans les salles le 30 août) raconte l’histoire de Brahim, un humoriste en pleine ascension après une dizaine d’années déjà sur les scènes du stand-up. Alors qu’il sent qu’il doit se renouveler pour progresser encore, Brahim rencontre un agent (Grégoire Colin) qui lui propose de signer un nouveau contrat. Mais, dans ce contrat, Mourad, le frère aîné, celui qui accompagne Brahim depuis les débuts, n’a plus sa place. Brahim le vit mal, d’autant qu’en bon fils, il soutient les siens depuis toujours. Ainsi, il a offert une belle villa à ses parents, ses frères et soeurs et continue à signer des chèques… Dans sa première partie, Le prix du succès plante le décor de l’univers de show-biz dans lequel évolue Brahim. C’est la fête, les copains, les belles voitures mais aussi la communauté familiale qui pèse de tout son poids…

Brahim (Tahar Rahim) et Linda (Maïwenn). DR

Brahim (Tahar Rahim) et Linda (Maïwenn). DR

Or Brahim est las, lorsqu’il rentre au petit matin avec Linda sa compagne, de trouver son grand appartement occupé par une bande de crevards et de noceurs autour de Mourad… Brahim doit définitivement se rendre à l’évidence: pour réussir à tracer sa route, il va devoir en finir avec le racket exercé par sa famille. En s’appuyant sur de bons comédiens (Tahar Rahim est un Brahim tour à tour joyeux et troublé, Roschdy Zem incarne avec force un Mourad malheureux, aigri et violent tandis que Maïwenn, dans le rôle de Linda, développe une douceur et une tendresse qu’on ne lui a pas souvent vues ailleurs), Teddy Lussi-Modeste signe une comédie dramatique rythmée et riche en musiques qui questionne le succès. A la fin, Brahim confesse à Mourad qu’il aurait probablement été plus simple d’échouer… Car, observe le cinéaste, celui qui réussit doit affronter un double soupçon: celui de la société dans son ensemble (qui a toujours un peu de mal avec la réussite de ses populations immigrées) et celui de son milieu d’origine qui peut lui faire payer son succès s’il n’obéit pas à ses règles…

Nicole Kidman incarne Miss Martha dans "Les proies". DR

Nicole Kidman incarne Miss Martha
dans « Les proies ». DR

GYNECEE.- Bien sûr, le cinéphile qui connaît un peu les films de Clint Eastwood, se dit qu’il a déjà vu ça. De fait, on se souvient de la prestation remarquable du grand Clint dans Les proies réalisé en 1971 par Don Siegel. Eastwood y incarnait l’assez antipathique caporal McBurney, blessé et pris en charge dans un pensionnat sudiste de jeunes filles… Après avoir fait un détour par le 18e siècle avec Marie Antoinette (2006), Sofia Coppola plonge, ici, dans le 19e siècle américain. L’action se passe en 1864, au cours de la troisième année de la guerre de Sécession. Alors qu’elle ramasse des champignons dans la forêt, la jeune Amy tombe sur un soldat nordiste blessé. D’abord apeurée, elle ramène néanmoins le soldat yankee dans le pensionnat de jeunes filles tenue par Miss Martha. C’est sa décoratrice attitrée qui a parlé à la cinéaste du film de Siegel. Après avoir découvert le film, Sofia Coppola a eu l’idée, non point de faire un remake, mais de raconter cette histoire du point de vue des femmes. En cela, d’ailleurs Les proies (USA – 1h33. Dans les salles le 23 août) fait songer à Virgin Suicides (1999), le premier long-métrage de Sofia Coppola, qui réunissait déjà un groupe de cinq jeunes soeurs dans l’Amérique des années 70. Cependant, dans The Beguiled (en v.o.), ce sont des adolescentes et des femmes adultes qui vont se retrouver en interaction et entraînées dans une dynamique de groupe autour d’un homme introduit par hasard dans leur univers clos…

Kirsten Dunst (Miss Edwina) et Colin Farrell (John McBurney). DR

Kirsten Dunst (Miss Edwina)
et Colin Farrell (John McBurney). DR

Tandis que les bruits de la guerre résonnent au loin, Miss Martha et ses ouailles vont voir le calme apparent de leur gynécée mis à mal par l’intrusion du caporal yankee. Présenté en compétition au dernier Festival de Cannes, Les proies a obtenu le prix de la mise en scène. Une juste récompense pour Sofia Coppola qui réussit à jouer, tour à tour, sur les enfermements du pensionnat et sur la touffeur des paysages de Virginie. Dans ce double cadre volontiers étouffant, Miss Martha, Miss Edwina et leurs cinq dernières pensionnaires (les autres sont retournées dans leurs familles) vont littéralement tourner autour de ce soldat (Colin Farrell) rapidement ravi de voir toutes ces femmes s’occuper de lui… Et puis, il va devenir cet obscur objet du désir qui va provoquer une profonde déflagration dans le groupe de femmes… Servi par une belle photographie qui joue sur les clairs-obscurs des intérieurs et par une interprétation de qualité (Nicole Kidman, Kirsten Dunst à la silhouette étrangement alourdie ou Elle Fanning), Les proies est un film prenant qui s’offre même, dans sa seconde partie, de frissonnants moments de thriller…