Laura, Paco et leurs secrets de famille  

Quand le temps est encore à sourire...

Quand le temps est encore à sourire…

Cannes ne serait donc plus cette merveilleuse planète où, dix jours par an, on ne pense, on ne voit, on ne sent, on ne dort, on ne mange, on ne rêve que cinéma? Alors qu’Asghar Farhadi, éminent cinéaste iranien, monte en premier les marches cannoises, voilà le président américain en exercice -celui qui aurait bien confié la gestion du drame du Bataclan aux nervis de la NRA- dénonce l’accord sur le nucléaire iranien. Ce type est manifestement incontrôlable. Pour se changer les idées, on aimé le sourire d’Anna Karina. Sous son panama blanc, le regard est toujours pétillant même si l’image qui orne l’affiche du Festival 2018 date de longtemps. On a souri au show, façon pitre triste, d’Edouard Baer, maître de cérémonie qui a fait un sans-faute. Pas tout à fait comme Léa Seydoux, membre du jury de Cate Blanchett et égérie Vuitton, dont le maillot blanc, sous des voiles qui masquaient mal des formes plutôt opulentes, n’aurait sûrement pas eu l’aval d’Esther Williams… Quant à la faucheuse, elle a eu la main lourde à l’heure du Festival. C’était d’abord Vittorio Taviani, 88 ans, qui passait de l’autre côté de l’écran, suivi par son compatriote Ermanno Olmi, 86 ans. Ces deux-là avaient réussi un beau tir groupé. Le premier avec son frère Paolo, remportait la Palme en 1977 avec Padre Padrone. Le second faisait encore triompher la péninsule, l’année d’après avec L’arbre aux sabots. Pierre Rissient est parti lui aussi… C’était un vrai compagnon de route de Cannes, un grand découvreur de talents et l’un des pionniers de l’introduction en Europe du meilleur du cinéma asiatique…

Farhadi a donc ouvert -en compétition- la fête cannoise avec un drame qui a choisi de s’installer non point dans des appartements de Téhéran mais dans la chaude campagne espagnole… Il y a une quinzaine d’années, le cinéaste iranien se trouvait en voyage dans le sud de la péninsule ibérique. Il remarqua des photos d’une fillette placardées sur les murs. On lui expliqua que l’enfant avait disparu et que sa famille était à sa recherche. Ce fait-divers était resté dans un coin de la mémoire du metteur en scène qui s’en alla faire carrière avec un premier succès pour A propos d’Elly (2007) suivi par la grande réussite d’Une séparation (2010) sur la crise du divorce dans une famille de la classe moyenne iranienne. Le film rassembla plus d’un million de spectateurs en France et rafla quelque 70 prix internationaux dont un Ours d’or, un César, un Golden Globe et un Oscar. Sur la Croisette, Farhadi fit coup double avec Le passé (2013) récompensé pour son scénario et qui valut un prix d’interprétation à Bérenice Béjo puis avec Le client (2015), encore salué pour son scénario et primé, cette fois en 2016, pour son acteur Shahab Hosseini. Sans oublier, pour faire bonne mesure, un Oscar 2017 du meilleur film étranger…

Irène (Carla Campra) et Laura (Penelope Cruz).

Irène (Carla Campra) et Laura (Penelope Cruz).

Sans faire de vains pronostics (qui aurait parié en 2010 sur la Palme accordée à Oncle Boomee, celui qui se souvient de ses vies antérieures d’Apichatpong Weerasethakul?), disons qu’on ne sent pas trop le jury accorder la récompense suprême à Farhadi. Attention, Everybody knows est loin d’être quantité négligeable. C’est même un film bien construit, bien interprété, bien photographié (par le vétéran José Luis Alcaine, collaborateur régulier d’Almodovar) et qui manifeste, avec une forte intensité émotionnelle, une vraie sympathie pour les multiples personnages qui peuplent cette aventure tragique. Mais enfin, on a le sentiment que ce nouveau film est un peu plus « classique » que, par exemple, A propos d’Elly qui révéla le cinéaste et dans lequel il raconte l’histoire que vit un groupe d’amis partis en week-end  sur les bords de la mer Caspienne. Car, bientôt, l’atmosphère de fête vire au tragique lorsqu’un gamin manque de se noyer et qu’Elly disparaît…

Alejandro (Ricardo Darin, à gauche) et la famille essayent de comprendre...

Alejandro (Ricardo Darin, à gauche)
et la famille essayent de comprendre…

A l’occasion du mariage de sa sœur, Laura revient avec ses enfants dans son village natal au cœur de la campagne espagnole. Elle a laissé son mari Alejandro à Buenos Aires, en Argentine, où ils vivent avec Irène et Diego. C’est le temps des embrassades, des retrouvailles en famille, le sentiment que, malgré l’éloignement, on s’est jamais vraiment quitté. Et puis il y a aussi Paco, devenu viticulteur épanoui et qui fut, autrefois, l’amoureux de Laura. Alors que le mariage bat son plein, Irène, jolie adolescente, monte se coucher dans sa chambre. Lorsque Laura s’en va vérifier si elle dort bien, force est de constater qu’Irène a disparu. Le monde s’écroule sur la tête de Laura d’autant que des messages téléphoniques l’informent d’un enlèvement et réclament une rançon… Autour de Laura, personne ne comprend comment le drame a pu se passer. Paco s’active pour tenter de retrouver Irène. Rien n’y fait. Rejointe par Alejandro, Laura, complètement détruite, refuse d’alerter la police. Un ancien inspecteur à la retraite accepte de se pencher sur la disparition. Ses questions vont commencer à faire naître des doutes très inquiétants. Pour Laura, c’est un passé qu’elle croyait enfoui à jamais qui ressurgit cruellement.

On sait que Farhadi est un scénariste de talent et il le prouve encore une fois avec Everybody knows qui s’ouvre sur un mécanisme d’horloge dans un clocher d’église, manière sans doute de nous dire que le temps qui passe est parfois assassin. Mais cependant ce n’est pas vraiment l’intrigue policière qui importe ici mais bien de faire affleurer petit à petit les blessures, les failles, les faiblesses d’une famille qui a cultivé le non-dit comme un art de vivre. Il est aussi question des conflits d’antan qu’on a tenté d’oublier mais qui reviennent rapidement à la surface dès lors que le vernis craque. Ainsi Paco s’entend reprocher d’avoir acquis, à un prix bien trop bas, le vignoble vendu par la famille de Laura et c’est pourtant lui, vrai coeur pur, qui restera sur le bord du chemin…

Béa (Barbara Lennie) et Paco (Javier Bardem). Photos Teresa Isasi

Béa (Barbara Lennie) et Paco (Javier Bardem). Photos Teresa Isasi

Le talent des acteurs se charge de nous faire entrer dans ces traumatismes sourds, ces secrets de famille aussi douloureux que tus… Entourés d’acteurs espagnols chevronnés, Penelope Cruz (Laura) et Javier Bardem (Paco) jouent, ici, pour la sixième fois ensemble et pourraient valablement postuler à des prix d’interprétation qu’ils ont d’ailleurs tous les deux, déjà gagnés à Cannes… Ils sont rejoints, en tête d’affiche, par l’excellent Ricardo Darin, star du cinéma argentin (Dans ses yeux en 2009, Carancho en 2010, Les nouveaux sauvages en 2014, Truman en 2015, Le sommet en 2017) dans le rôle d’un père qui partage depuis toujours le secret de son épouse et qui pense même que c’est ce secret qui lui a permis de survivre…

Farhadi a confié avoir souhaité supprimer, ici, toute position critique du réalisateur pour la laisser au spectateur et l’inviter à juger par lui-même de ces êtres simples emportés dans une tourmente  qui laissera des traces indélébiles. On peut se saisir avec plaisir de cette proposition.

EVERYBODY KNOWS Drame (Iran – 2h12) d’Asghar Farhadi avec Penelope Cruz, Javier Bardem, Ricardo Darin, Eduard Fernandez, Barbara Lennie, Inma Cuesta, Elvira Minguez, Ramon Barea, Carla Campra, Sara Salamo, Roger Casamajor, José Angel Egido. Dans les salles le 9 mai.

Les otages, Mia, Tara et l’imposteur  

Les otages d'Entebbé surveillés par Böse et Kuhlmann. DR

Les otages d’Entebbé surveillés
par Böse et Kuhlmann. DR

TERRORISME.- Le 27 juin 1976, l’Airbus du vol 139 d’Air France venant de Tel Aviv, quitte Athènes à destination de Paris. A bord, se trouvent quelque 250 passagers.  Peu après le décollage, le vol est détourné par quatre terroristes. Deux sont membres du Front populaire de libération de la Palestine et les deux autres -Wilfried Böse (Daniel Brühl) et Brigitte Kuhlmann (Rosamund Pike)- appartiennent aux Revolutionäre Zellen (RZ), une organisation de guérilla urbaine gauchiste active en Allemagne de l’Ouest. L’avion se pose à Benghazi en Libye où il demeure sept heures pour se réapprovisionner en carburant. Il repart ensuite pour atterrir sur l’aéroport international d’Entebbé en Ouganda. Rejoint par trois autres pirates, le commando demande la libération de 53 prisonniers pro-palestiniens détenus dans les prisons israéliennes mais aussi au Kenya, en France, en Suisse et en Allemagne. Le gouvernement israélien refuse d’abord de discuter avec les terroristes. Mais, à la suite de deux vagues de libération de passagers, Israël semble se laisser fléchir… Mais, dans le plus grand secret, Jérusalem prépare une imposante opération militaire destinée à libérer tous les otages restants…

Avec Otages à Entebbé (USA – 1h47. Dans les salles le 2 mai), le réalisateur brésilien José Padilha revient sur un détournement aérien et une opération militaire d’envergure que le cinéma et la télévision ont plusieurs fois abordé, ainsi Victoire à Entebbé (1976) avec dans les rôles principaux Anthony Hopkins, Burt Lancaster, Liz Taylor, Kirk Douglas, Mission Yonathan (1977), film israélien réalisé par Menahem Golan dans lequel Klaus Kinski incarnait Wilfried Böse ou encore, à la télévision, Raid sur Entebbé de l’Américain Irvin Kerschner… Connu pour avoir mis en scène Narcos (2015), la série Netflix consacrée à la traque de Pablo Escobar, Padilha signe un film d’action bien mené et soucieux de respecter, notamment en s’appuyant sur les témoignages de rescapés et de militaires de l’opération Tonnerre, avec la plus grande exactitude les événements d’Entebbé. Mais le film incorpore aussi des éléments métaphoriques dans son récit avec une chorégraphie interprétée par la troupe Batsheva qui, selon Padilha, « parle de la nécessité de se débarrasser de ses idées préconçues pour vivre en paix avec des gens différents de soi… »

Perès (à gauche) et Rabin (au centre) décident de l'action militaire. DR

Perès (à gauche) et Rabin (au centre)
décident de l’action militaire. DR

Otages à Entebbé met en exergue les dissensions entre les terroristes, la situation politique en Allemagne avec la mort d’Ulrike Meinhof, figure emblématique de la Fraction Armée Rouge ou encore la manière dont Idi Amin Dada, l’imprévisible président-dictateur d’Ouganda, s’est impliqué dans la gestion de la crise. Mais le film, en montrant largement les intenses débats qui animent le premier ministre israélien Yitzhak Rabin (Lior Ashkenazi) et son ministre de la Défense Shimon Perès (Eddie Marsan), questionne, en faisant le pont entre les sept jours de 1976 et la situation contemporaine, l’opposition de deux camps dominés par les prises de positions les plus radicales. Peut-être parce que chacune des deux populations vit constamment la peur au ventre… Dans la moiteur du terminal d’Entebbé, les otages tremblent constamment pour leur vie et on suit, avec intérêt, comment tout est mis en oeuvre pour les sortir de là…

Wen (Zhou Meijun) et Lily (Peng Jing), deux gamines victimes. DR

Wen (Zhou Meijun) et Lily (Peng Jing),
deux gamines victimes. DR

CHINE.- Dans une modeste station balnéaire chinoise, deux collégiennes sont agressées, dans un motel, par un homme d’âge mûr. Mia, la toute jeune employée qui travaillait, ce soir-là, à la réception est la seule témoin de faits qu’elle a aperçu grâce à une caméra de surveillance. Mais l’encore adolescente préfère ne rien dire par crainte de perdre son emploi. De son côté, Wen, 12 ans, l’une des victimes, comprend que ses problèmes ne font que commencer. Une avocate va se charger de révéler l’affaire au grand jour…

Une immense statue de Marilyn Monroe, dans la version robe blanche et bouche de chaleur de Sept ans de réflexion (1955), revient régulièrement dans Les anges portent du blanc (Chine – 1h47. Dans les salles le 2 mai), le nouveau film de Vivian Qu. Au moment où elle commençait à écrire son scénario, la cinéaste chinoise a vu, dans la presse, une photo d’ouvriers démontant une statue géante en robe blanche et, à côté, une jeune femme tenant une pancarte disant « Ne partez pas, Marilyn ». La scène se passait dans une bourgade du sud-ouest de la Chine où la statue avait été construite à des fins commerciales mais avait été démolie parce que la jupe volait trop haut. Plus d’un demi-siècle après le film de Billy Wilder, les luttes de Marilyn sont toujours d’actualité.

Mia, la réceptionniste (Wen Qi), un témoin muet. DR

Mia, la réceptionniste (Wen Qi),
un témoin muet. DR

D’abord productrice (son Black Coal a obtenu l’Ours d’or à la Berlinale 2014), Vivian Qu est venue à la réalisation. Les anges… est son second long-métrage dont elle dit: « C’est un histoire sur les femmes. A propos de la société qui façonne notre connaissance et nos valeurs. Des choix qui nous sont permis et du courage d’en faire d’autres. Sur les rôles interchangeables de la victime et du spectateur. A propos de vérité et de justice. Et surtout, à propos de l’amour. » De l’amour, pourtant, on n’en trouve guère dans le parcours des jeunes Wen et Lily. Car c’est dans une société placée sous le double signe de la violence et de l’argent que se débattent les personnages. Pour les femmes dépeintes par Vivian Qu, c’est surtout de survie dont il est question. Mais aussi du blanc qui, depuis les temps les plus anciens, est symbole de pureté, une pureté qui semble niée aux femmes du film. Autour d’un motel, d’une plage (où les mariés viennent se faire photographier) et d’un parc d’attractions à la dérive, la cinéaste pose un regard de témoin, à l’instar de celui de Mia, la réceptionniste, sur une société où la condition de la femme paraît singulièrement exécrable. Opposant des couleurs et des lumières volontiers éclatantes face à la noirceur de la situation, Vivian Qu livre aussi, avec ses Anges…, une oeuvre visuellement brillante.

Mark (Dominic Cooper) et Tara (Gemma Arterton). DR

Mark (Dominic Cooper)
et Tara (Gemma Arterton). DR

PRISONNIERE.- Lorsqu’elle se regarde dans son miroir, Tara Hainsworth a l’air désespérément triste. Elle s’applique machinalement des produits de beauté sur les pommettes et les lèvres. Mais rien n’y fait. Dans la banlieue de Londres, cette jeune mère passe ses journées à s’occuper de ses deux enfants, à faire les courses au supermarché voisin, à ranger sa jolie maison. Mark, son mari, est un cadre qui constate: « Mais on a de la chance, non? Tout le monde n’a pas ça! » Sans doute mais Tara ne supporte plus cette vie calme dépourvue d’intérêt. Parfois, elle a vraiment le sentiment que l’air lui manque. Alors que Mark lui fait volontiers l’amour et qu’elle pleure en cachette en attendant que ça passe, Tara murmure: « Je ne suis pas heureuse ». Tandis qu’elle rêve de suivre des cours d’art, elle commence à se promener dans Londres, flâne sur les ponts, achète La dame à la licorne chez un bouquiniste… Lorsqu’elle confesse son désarroi grandissant à Mark, celui-ci ne comprend pas ses nouvelles envies. Un jour, n’y tenant plus, Tara saute dans l’Eurostar et part pour Paris. Au musée de Cluny, elle admire la magnifique Dame à la licorne lorsqu’un homme la prend en photo…

C’en en rencontrant la comédienne Gemma Arterton en 2016 que le cinéaste anglais Dominic Savage a commencé à imaginer le scénario d’Une femme heureuse (Grande-Bretagne – 1h45. Dans les salles le 25 avril). De discussions en échanges avec l’actrice, est né un scénario qui dresse le portrait intimiste d’une femme mariée qui se sent enfermée dans son rôle de mère au foyer, qui ressent une profonde dépression et aspire à s’épanouir.

Tara et Philippe (Jalil Lespert). DR

Tara et Philippe (Jalil Lespert). DR

Tourné à Gravesend, la ville natale de la comédienne et construit pour laisser une place importante à l’improvisation des acteurs et à en retirer une dynamique libératrice et créatrice, The Escape (en v.o.) observe, à la manière d’un entomologiste, une femme en train de se débattre -silencieusement et intérieurement- dans une période terrible de son existence. Dominic Savage réussit à capter l’attention et l’empathie du spectateur pour un personnage qui paraît parfois littéralement s’asphyxier comme un poisson hors de l’eau. Bien sûr, l’échappée parisienne et la rencontre de Philippe (Jalil Lespert) peut sembler un cliché façon « brève rencontre » mais, à travers Anna (incarnée par Marthe Keller), le parcours de Tara va encore évoluer. On connaît un certain nombre de films sur des couples en désespérance mais Une femme heureuse mérite le détour dans sa manière d’être toujours au plus près de Tara. Evidemment, le film doit beaucoup au jeu de l’excellente Gemma Arterton. Remarquée comme agent du MI6 au côté de Daniel -007- Craig dans Quantum of Solace (2008), l’actrice a été révélée au grand public français dans Tamara Drewe (2010) de Stephen Frears où son charme pétillant faisait merveille et dans Gemma Bovery (2014) d’Anne Fontaine, variation sur Madame Bovary, où elle faisait perdre pied à Fabrice Luchini en boulanger normand… Ici, Gemma Arterton emporte l’adhésion dans la gravité douloureuse…

Marie (Paula Ber) et Georg (Franz Rogowski). DR

Marie (Paula Ber) et Georg (Franz Rogowski). DR

SOLITUDE.- De nos jours, à Marseille, des réfugiés de l’Europe entière rêvent d’embarquer pour l’Amérique, fuyant les forces d’occupation fascistes. A Paris, une vague connaissance a remis à Georg, un Allemand solitaire et taiseux, deux lettres qu’il doit remettre à Weidel, un écrivain qui séjourne à l’hôtel Ryad. Lorsque Georg arrive à l’hôtel, l’écrivain s’est donné la mort. Georg récupère son passeport, conserve les deux lettres et emporte un manuscrit intitulé Les rescapés. Prenant l’identité de l’écrivain mort, Georg est décidé à se servir de son visa pour rejoindre le Mexique. A Marseille, l’Allemand réussit à échapper à des rafles de la police. Il rencontre Driss, un gamin qui aime le football et Mélissa, sa mère sourde et muette. Il croise aussi à plusieurs reprises une jeune femme belle et mystérieuse…

C’est grâce au cinéaste Harun Farocki (1944-2014) auquel Transit (Allemagne – 1h40. Dans les salles le 25 avril) est dédié, que Christian Petzold a découvert le roman éponyme d’Anna Seghers, femme de lettres allemande juive et communiste, publié pour la première fois en 1944. Après René Allio qui en fit une adaptation réaliste en 1990, le cinéaste allemand s’empare à son tour de cette histoire pour en tirer une oeuvre à la fois complexe, kafkaïenne, fantastique et envoûtante. Car, s’il est, ici, question de forces d’occupation, de purges et de personnes raflées enfermées dans un… vélodrome, l’action se déroule à Paris et surtout à Marseille, dans des lieux apparemment contemporains.  lorsqu’une rafle se produit, ce sont des véhicules de la police française et des fonctionnaires vêtus de tenues d’aujourd’hui qui entrent en action…

Georg et Driss (Lilien Batman). DR

Georg et Driss (Lilien Batman). DR

Dans un premier temps, Transit devait se dérouler en 1940, à l’instar du livre de Seghers mais Petzold n’avait guère d’intérêt pour un film historique: « J’avais simplement essayé de me représenter ce que cela donnerait si je montrais les mouvements des réfugiés dans la Marseille d’aujourd’hui, mais sans les problématiser. Et cela ne me gênait pas du tout. Et ça me dérangeait que cela ne me dérange pas. Cela voulait dire pour moi que les tentatives de fuite, les angoisses, les traumatismes, les histoires des gens qui étaient coincés à Marseille il y a 70 ans sont immédiatement compréhensibles. Elles n’ont absolument pas besoin d’explications. » Alors que la question des migrants d’aujourd’hui en Europe entre constamment en résonance avec le film, Transit, filmé dans un beau cinémascope, devient cependant une aventure beaucoup plus complète et foncièrement étrange où un imposteur construit un réseau entre des personnages dont le sort lui importe plus que tout et qui vont pourtant l’amener à faire des choix tragiques. Il en va ainsi de Driss qui sait que… les goals allemands sont bons et bien sûr de la fantomatique Marie qui croise régulièrement un Georg qui va tomber sous son charme et tout faire pour lui permettre de prendre la fuite. Dans ce récit, raconté en voix off par un narrateur (Jean-Pierre Darroussin), Georg, l’écrivain imposteur, semble presqu’apaisé dans un monde en panique habité d’agités et d’angoissés. Mais il a tout loisir aussi de questionner ce silence des autres que, seule, explique la honte. Le réalisateur des remarquables Barbara (2012) et Phoenix (2014) confie, ici, deux singuliers personnages à Paula Beer, vue dans Frantz (2016) de François Ozon et surtout à Franz Rogowski (Georg) remarqué chez Haneke (Happy End en 2017) et qu’on verra, à la mi-août, en tête d’affiche dans l’excellent In den Gängen

 

Yonatan et la tragédie au poste-frontière  

Un poste frontière au milieu de nulle part. DR

Un poste frontière au milieu de nulle part. DR

« La démocratie, disait Henri Jeanson, c’est quand on sonne chez vous à six heures du matin… et que c’est le laitier. »  Lorsqu’un coup de sonnette retentit à la porte de leur bel et vaste appartement de Tel Aviv, Michael et Dafna Feldmann ont d’emblée un mauvais feeling. Qui se concrétise lorsqu’ils voient les visages fermés de quelques militaires. Ils sont venus leur annoncer que leur fils Yonatan, soldat de Tsahal, est tombé au champ d’honneur. Les parents sont complètement effondrés mais le choc sera peut-être encore plus fort lorsque les autorités militaires reviennent leur parler de tragique erreur…

Le cinéaste israélien Samuel Maoz avait fait, en 2009, une entrée très remarquée sur le grand écran avec Lebanon, film autobiographique, qui racontait le quotidien de quatre jeunes militaires israéliens qui se retrouvent en première ligne à bord d’un blindé pendant la guerre du Liban en juin 1982. Entièrement filmé du point de vue objectif des occupants d’un char de combat, Lebanon avait remporté le Lion d’or à la Mostra de Venise.

Avec son second long-métrage, le cinéaste est demeuré fidèle à Venise. Foxtrot (présenté également en avant-première aux Rencontres de Gérardmer, début d’avril) a, cette fois, remporté, du côté de la lagune, le Lion d’argent 2017. Samuel Maoz livre, ici, un film divisé en trois parties distinctes qui se distingue par une esthétique classique mais recherchée. Pour le cinéaste, la question esthétique est inscrite au coeur du film puisque Michael, le père, est architecte. « Je pense, dit Maoz, que l’un des problèmes historiques du cinéma israélien est de négliger l’aspect esthétique des films comme si le drame politique et humain qui caractérise cette région constituait une manière suffisante pour captiver le spectateur. »

L'appartement des Feldmann, territoire des douleurs et des blessures enfouies. DR

L’appartement des Feldmann, territoire
des douleurs et des blessures enfouies. DR

Foxtrot se rapproche de la structure d’une tragédie grecque classique en trois actes et, de fait, cette aventure est  un drame contemporain qui entre en résonance avec des éléments mythiques comme le destin et le hasard. Ensuite chacune des trois parties place, en son centre, un personnage en reflétant stylistiquement sa structure émotionnelle et sa psychologie. Enfin, Maoz souhaitait que le spectateur fasse l’expérience d’une transformation émotionnelle au cours du film. Le réalisateur voulait ainsi que la première partie le déstabilise, que la seconde l’hypnotise et que la troisième l’émeuve… Fort heureusement, Foxtrot ne se contente pas d’intentions filmiques. Car le film décrit, avec une puissance expressive remarquable, la descente aux enfers de Michael, Dafna et Yonatan auxquels Maoz consacre, chaque fois, un lieu. Au père, les grandes pièces d’un bel appartement d’architecte où il essaye de faire bonne figure alors que ses faiblesses deviennent de plus en plus visibles et qu’affleure désormais le souvenir enfoui d’une blessure profonde. La mère, alors que les masques sont tombés, séjourne dans la cuisine, lieu moins formel, où le prestige apparent cède la place à une intimité retrouvée entre Michael (Lior Ashkenazi, grande star en Israël) et Dafna (Sarah Adler qu’on verra aussi, le 6 juin prochain, dans l’excellent The Cakemaker).

Yonatan (Yonatan Shiray, à droite) et ses camarades... DR

Yonatan (Yonatan Shiray, à droite)
et ses camarades… DR

Et puis, entre la première partie (les pièces de réception) et la troisième (la cuisine de l’appartement) traitées dans un style réaliste, le cinéaste a inscrit une partie centrale qui se distingue par une esthétique onirique, proche du surréalisme. Nous sommes alors en compagnie de Yonatan, jeune soldat de l’armée israélienne chargé, avec quelques autres jeunes types comme lui, de tenir un poste-frontière quelque part, au milieu de nulle part dans le désert. Une incongrue camionnette verte décorée d’une souriante pin-up, un réservoir déglingué bardé de hauts-parleurs complètent le décor. Les voitures qui se présentent devant la barrière gardée par Yonatan et ses camarades sont très rares et c’est plus souvent devant un placide dromadaire qu’elle se relève. Dans la nuit, la pluie d’orage qui détrempe le sol, s’applique, ici, un rituel qui semble faire sortir ce poste d’un film inconnu de David Lynch. Entre la cuisine et les jeux vidéo, sous des bâches sales, le poste frémit d’une poussée d’hystérie devant une voiture qui s’approche et s’immobilise dans la lumière blafarde d’un phare. Contrôle des papiers et attente, sur l’écran d’ordinateur, d’un « Clear » qui tarde à apparaître. C’est à l’occasion d’un autre passage de voiture que la tragédie se joue. Dans l’auto, quatre jeunes Palestiniens. Plus inquiets qu’inquiétants. Pour une robe coincée dans la portière, tout se précipite… Plus tard, tandis qu’un bulldozer « transforme » le paysage en faisant disparaître la voiture, arrivent des gradés. « Yonatan Feldmann? » Il lève la main. « Tu rentres. » Comme le dira un officier: « En temps de guerre, il y a des dossiers qui sont bouclés avant d’être ouverts ».

Michael (Lior Ashkenazi) et Dafna (Sarah Adler). DR

Michael (Lior Ashkenazi)
et Dafna (Sarah Adler). DR

Foxtrot (dont le titre fait référence à la seule danse, dit le réalisateur, où les danseurs tournent en ronde, dans un cercle fermé et vicieux qui se répète à l’infini) est d’abord une tragédie guerrière où Maoz filme souvent ses personnages en plongée comme des pions sur un échiquier conditionnés par des forces plus fortes qu’eux et qui les hantent tout au long du film. Mais cette oeuvre est aussi une réflexion politique qui parle de la réalité de l’occupation tout comme du souvenir de la Shoah (rescapée des camps, la mère de Michael perd doucement la mémoire) et des thèmes de la culpabilité et du sacrifice: la culpabilité de la génération des fondateurs de l’Etat qui n’ont rien d’autre à offrir à leurs descendants que le sacrifice permanent… La culpabilité aussi de Michael qui, adolescent, a échangé une Torah héritée de son grand-père, mort à Auschwitz, contre un numéro de Playboy. Maoz: « Son choix me semble être l’acte le plus sain qu’un adolescent puisse faire pour se débarrasser du poids du passé et choisir de célébrer la vie plutôt que la mort ».

En Israël, Foxtrot a été au coeur, l’an dernier, d’une imposante polémique. Apparemment sans avoir vu le film, la ministre de la Culture a déclaré qu’il salissait l’image de l’armée. Paradoxalement, la polémique a aidé le film en assurant sa promotion dans les médias. Foxtrot est devenu un succès commercial en Israël. Succès qu’il mérite de rencontrer aussi sur les écrans français.

FOXTROT Drame (Israël – 1h53) de Samuel Maoz avec Lior Ashkenazi, Sarah Adler, Yonathan Shiray, Shira Haas, Karin Ugowski, Yehuda Almagor, Dekel Adin, Shaul Amir, Gegen Barkai, Ran Buxenbaum. Dans les salles le 25 avril.

Des femmes et des hommes qui rêvent  

Paul Coutard (Max Boublil) et ses footballeuses. DR

Paul Coutard (Max Boublil)
et ses footballeuses. DR

BALLON.- Alors que le fameux Stade de Reims tombe tristement en deuxième division, Paul Coutard, journaliste sportif au quotidien Le Champenois, s’en prend au président du club rouge et blanc. Du côté de la rédaction en chef du Champenois, on n’apprécie que modérément l’algarade. Pour « punir » Coutard, on lui confie l’organisation de la kermesse annuelle du journal. L’année d’avant, le temps fort avait été un combat de catch entre nains… Emmanuelle Bruno, la secrétaire de direction, est sommée d’assister Coutard. Mais la discrète Emmanuelle n’a guère d’estime pour ce séducteur invétéré. Comme une mauvaise idée marrante, surgit l’idée d’un match de foot entre filles. Nous sommes en 1969 et le ballon rond est une stricte affaire de garçons. Confronté à des oppositions multiples et à des ricanements consternés, Paul Coutard se pique au jeu. Avec des recrues qui se demandent parfois ce qu’elles font là, Coutard va lancer la première équipe féminine de football de France. Mieux, il va trouver en Emmanuelle, une alliée de taille. Car Emmanuelle, fille d’un grand footballeur italien d’antan, taquine à merveille le cuir…

« Non, ce ne sont pas des féministes politiques! Juste des filles de Reims qui avaient envie de taper dans un ballon et surtout de conquérir un droit! » Forcément, par les temps qui courent, Comme des garçons (France – 1h30. Dans les salles le 25 avril) semble résonner de préoccupations bien contemporaines et le cinéaste revendique volontiers un féminisme… pratique. Car voilà des femmes qui disent zut à leur mari, à leur frère, à leur petit ami, à la société machiste du milieu des années soixante pour enfiler des shorts et courir derrière un ballon. « A l’époque, elles ont ausi eu des problèmes avec le MLF. Elles étaient entraînées par un homme et jouaient devant des hommes… »

Emmanuelle Bruno (Vanessa Guide) et Paul Coutard (Max Boublil). DR

Emmanuelle Bruno (Vanessa Guide)
et Paul Coutard (Max Boublil). DR

Venu aux Rencontres du cinéma de Gérardmer 2018, Julien Hallard, qui signe là son premier long-métrage, raconte qu’il a entendu parler, dans une émission de radio, des filles de Reims et de l’histoire de Pierre Geoffroy, journaliste sportif à L’Union de Reims qui avait passé une petite annonce pour organiser un match de foot féminin. Contre toute attente, les footballeuses et le journaliste allaient devenir les pionniers d’un sport qui, aujourd’hui, passe à la télévision et a permis à l’équipe de France d’Eugénie Le Sommer, Gaëtane Thiney, Laura Georges ou Amandine Henry de figurer dans le top international… Avec Comme des garçons, Hallard a construit une histoire d’époque (la reconstitution est soignée, l’ambiance musicale de qualité de la chanson du titre de Sylvie Vartan à Respect d’Aretha Franklin en passant par une b.o. confiée à Vladimir Cosma) qui voit Coutard recruter des joueuses, leur apprendre les bases du foot (les comédiennes ont répété pendant trois mois à raison de trois entraînements par semaine) et les lancer dans l’aventure face à des équipes de garçons qui n’apprécient que modérément de se faire bouger par des filles ou de subir un petit pont. Pour éviter tout à la fois l’écueil du film choral et celui du film de sport (à part ceux consacrés à la boxe, ils sont généralement médiocres), Julien Hallard a opté pour la comédie romantique. Il a pris aussi quelques libertés avec les faits réels, créant les personnages d’Emmanuelle, la secrétaire  effacée et de Coutard, le dragueur tête à claques par lesquels arrivent le décalage et une part de burlesque. Ironie: c’est quand même par le fait d’un playboy inconséquent et mysogyne que triomphe la cause des femmes… Si Max Boublil (Coutard) en fait trop, les comédiennes, Vanessa Guide en tête, apportent une sympathique fraîcheur à cette bluette footballistique qui cultive une certaine liberté de ton sur le thème « Crampons – nichons ».

Daniel (Daniel Auteuil) n'en croit pas ses yeux! DR

Daniel (Daniel Auteuil)
n’en croit pas ses yeux! DR

CONTE.- Editeur à Paris, Daniel tombe un jour, au hasard d’une rue parisienne, sur son vieil ami Daniel qu’il n’avait pas vu depuis des lustres. Au fil de quelques mots échangés, Daniel invite Patrick à venir dîner à la maison. Patrick est d’autant plus ravi qu’il pourra ainsi présenter à son ami sa toute nouvelle et très belle compagne. Revenu chez lui, Daniel s’apprête à dire à sa femme Isabelle qu’il a invité Patrick à dîner. Mais au seul nom de Patrick, Isabelle explose: Patrick, ce sale type qui a laissé tomber ma meilleure amie! Mais Daniel s’y prendra si bien que Patrick et sa compagne sonneront finalement à la porte du couple. Si Isabelle accepte, très à contre-coeur, de jouer le jeu, Daniel est, lui, complètement étourdi devant la beauté éclatante de la jeune Emma. Daniel a beau être toujours très amoureux de sa femme, il a aussi beaucoup d’imagination. Alors que Patrick ne se rend compte de rien, Daniel va se mettre à fantasmer sur Emma. La voilà déjà qui retire son fourreau rouge pour apparaître nue devant lui… Mais la voix de Patrick le ramène soudain sur terre.

Daniel Auteuil avec le  public lors des Rencontres de Gérardmer. Photo Ava du Parc

Daniel Auteuil avec le public lors des Rencontres de Gérardmer. Photo Ava du Parc

« Je fais ce que j’ai envie de voir! » De passage, lui aussi, aux Rencontres de Gérardmer au début du mois d’avril, Daniel Auteuil définit ainsi son cinéma. A propos de Amoureux de ma femme (France – 1h24. Dans les salles le 25 avril), il ne triche pas sur la marchandise: « C’est léger ». De fait, le film l’est et donc de manière strictement revendiquée et le comédien/réalisateur d’ajouter: « J’aime la légèreté parce que la vie n’est pas légère ». Après avoir joué longtemps au théâtre L’envers du décor écrit par Florian Zeller, Auteuil a eu envie de transposer la pièce sur le grand écran. Mais, dit-il, l’adaptation en est très éloignée et permet de se fondre davantage dans les personnages: « On a aussi le temps de voir les acteurs à l’oeuvre et de se projeter en eux. » Entouré de Gérard Depardieu (Patrick), Sandrine Kiberlain (Isabelle) et la ravissante Adriana Ugarte (Emma) que le cinéaste a découvert dans Julieta (2016) de Pedro Almodovar, Daniel Auteuil signe une sorte de conte moral autour d’un homme dont les rêves le surprennent lui-même. Car Daniel rêve les yeux ouverts devant la beauté coruscante d’Emma. Et il se voit, soudain, lui faire l’amour dans des palais vénitiens ou sur des sables blancs. Du coup, Amoureux de ma femme (qui distille d’agréables mélodies jazzy signées Thomas Dutronc) brouille les pistes et le spectateur ne sait plus très précisément s’il assiste aux fantasmes de Daniel ou s’il est dans la « vraie » vie… où l’on désire toujours ce que l’on n’a pas. En imaginant cette rêverie amoureuse et en rêvant d’une autre vie, Daniel finira surtout par donner un coup de fouet à son couple. Tout va ainsi pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et si Daniel, autant d’ailleurs que Patrick, ont parfois l’air bien ridicule, Auteuil les absout: « Qu’est-ce que vous voulez, ce sont des hommes! » En 2019, Daniel Auteuil a prévu de jouer Le malade imaginaire au théâtre: « Pour un hypocondriaque, il y a de la matière! »

Les selfies, la serveuse et les chiens combatifs  

Nathalie (Léa Drucker) et Hélène (Agnès Jaoui). DR

Nathalie (Léa Drucker)
et Hélène (Agnès Jaoui). DR

FRENESIE.- Dans sa superbe maison (« à seulement 35 minutes de Paris », dit-elle), Nathalie, productrice de télévision (Léa Drucker), attend de nombreux amis pour une pendaison de crémaillère  qui occupera tout l’espace de la propriété et de ses jardins. Autrefois star du petit écran, Castro est convié à la fête. Ce qu’il ignore, c’est que Nathalie s’attend à un coup de fil qui lui annonce que c’en est fini de l’émission de Castro. Parmi les invités, on compte aussi Hélène, soeur de Nathalie et ex-épouse de Castro (Agnès Jaoui). Quand ils étaient jeunes, ils partageaient les mêmes idéaux mais le succès a converti Castro au pragmatisme tandis qu’Hélène est restée fidèle à ses convictions. Comme elle sait que l’audimat de Castro est en chute, elle se demande si ce n’est pas le moment de tenter d’imposer dans son émission, une réfugiée afghane. Quant à Nina (Nina Meurisse), la fille de Castro et d’Hélène, elle vient d’écrire un livre (librement?) inspiré de la vie de ses parents. Qui s’y trouvent singulièrement malmenés. Pendant ce temps, la fête bat son plein… Au grand dam du voisin fermier qui n’arrive pas à fermer l’oeil. Et qui travaille, lui, demain, Madame!

Vanessa (Helena Noguerra) et Castro (Jean-Pierre Bacri). DR

Vanessa (Helena Noguerra)
et Castro (Jean-Pierre Bacri). DR

Voilà bien des années déjà que le duo Jaoui/Bacri occupe le devant de la scène cinématographique et théâtrale française. Ensemble, ils ont notamment signé une brochette de scénarios qui ont donné lieu à de bons films comme Le goût des autres (2000), Comme une image (2004), Parlez-moi de la pluie (2008) ou encore Au bout du conte (2013). En tant que comédiens, Agnès Jaoui était très touchante dans Aurore (2017) de Blandine Lenoir et Jean-Pierre Bacri a composé, avec brio, le personnage de Max, le traiteur fatigué, du Sens de la fête (2017) de Nakache et Toledano… On peut donc dire que Place publique (France – 1h38. Dans les salles le 18 avril) avait bien des atouts dans son jeu. Et pourtant, malgré le rythme de fête insufflé par Agnès Jaoui à son histoire, la sauce ne prend jamais vraiment. Bien sûr, il y a une ribambelle de personnages comme le voisin écolo, fabricant de miel, qui n’a pas la télé, l’amoureux slave de Nathalie, l’ancien amoureux d’Hélène qui, soudain, se refait un film, Manu, le chauffeur (Kevin Azaïs) tour à tour homme de confiance de Castro et son souffre-douleur ou encore l’actuel ami d’Hélène très préoccupé par une voiture à l’aile abîmée… Au milieu de ce microcosme qui savoure champagne et petits fours, on ne peut rater le cynique Castro, vedette télé en perdition. Alors qu’il était épatant dans le registre atrabilaire dont il a fait sa spécialité chez Nakache et Toledano, Jean-Pierre Bacri, horriblement perruqué, donne, ici, l’impression d’en faire trop. Et on finit même par s’agacer du running gag constitué par l’appli téléphonique qui permet à Castro de pister les déplacements en taxi de sa compagne Vanessa… On a compris que l’objectif est, ici, de passer (gentiment) à la moulinette la nouvelle frénésie des réseaux sociaux, de la folie des selfies ou de like sur Facebook et de cette sensation, dit la cinéaste, « que si ça n’est pas filmé, ça n’existe pas. »  Pas vraiment indispensable.

Katie (Olivia Cooke) ou l'optimisme incarné. DR

Katie (Olivia Cooke) ou l’optimisme incarné. DR

ESPOIR.- Quelque part, au milieu de nulle part, dans le sud-ouest des Etats-Unis, Katie, 17 ans, vit avec sa mère dans un mobil-home dont elles ont du mal à payer le loyer. Katie n’a qu’un seul rêve: quitter ce coin perdu pour débuter une nouvelle vie à San Francisco. Mais du rêve à la réalité, il y a un pas. Alors, Katie se contente d’un job précaire de serveuse dans le diner de la gentille Maybelle… Pour se faire de l’argent plus facilement et le ranger soigneusement dans une boîte à chaussures cachée dans son armoire, Katie se prostitue avec un routier de passage, un flic de la police locale ou un prof, bon père de famille… Le jour où elle rencontre Bruno, un mécano garagiste qui a purgé une peine de prison, Katie tombe éperdument amoureuse. Mais Bruno découvre que sa petite amie se vend. Katie promet de tout arrêter s’il accepte de partir avec elle en Californie…. Mais tous les clients de Katie ne l’entendent pas de cette oreille…

Katie (Olivia Cooke) et Bruno (Christopher Abbott). DR

Katie (Olivia Cooke)
et Bruno (Christopher Abbott). DR

A propos de son premier long-métrage, Wayne Roberts raconte qu’il est né de la vision d’une jeune femme marchant seule sur une route. « J’ai eu le sentiment, dit le cinéaste, de tout connaître d’elle et de son parcours ». Roberts réussit à embarquer le spectateur dans cette histoire d’une Katie à la grâce désarmante qui semble prisonnière dans son bled balayé par le vent mais qui est habitée de la conviction puissante qu’une meilleure vie l’attend ailleurs, du côté de Frisco. Katie says Goodbye (USA – 1h28. Dans les salles le 18 avril) brosse ainsi le portrait d’une jeune femme dont l’empathie compulsive envers les autres fait une proie facile. Pourtant, alors que le quotidien de Katie pourrait paraître tragique (sa mère est une épave pathétique et ses clients sont des types minables, à l’exception notable de Bear, le routier, véritable père de substitution), on côtoie (la caméra à l’épaule la filme de près), une sorte de sainte, évoluant dans un enfer poussiéreux, dont la bienveillance à l’égard des autres n’est pas récompensée. Mais, malgré la rudesse du monde, l’âme et le coeur de Katie sont purs. Entourée de Mary Steenburgen (Maybelle), Jim Belushi (Bear) ou Christopher Abbott (le taiseux Bruno), la jeune Anglaise Olivia Cooke (elle est aujourd’hui Art3mis dans Reader Player One de Spielberg) incarne cette Katie tenace dont l’optimisme, malgré un contexte hostile, demeure intact. Considérant Katie… comme le premier volet d’un triptyque, Wayne Roberts tourne actuellement Richard says Goodbye qui sera interprété par Johnny Depp. Le troisième film réunira enfin Olivia Cooke et Johnny Depp. En attendant, on peut déjà aller faire un bout de route avec Katie.

Atari et sa bande de chiens courageux. DR

Atari et sa bande de chiens courageux. DR

COMBAT.-En raison d’une (supposée) épidémie de grippe canine, le maire de Megasaki a ordonné la mise en quarantaine de tous les chiens de la ville. Ils ont été déportés sur une île sinistre, véritable dépotoir urbain, qui devient alors l’Ile aux Chiens. Malgré les interdictions de se rendre sur cette île-poubelle, Atari, 12 ans, dérobe un avion et entame un vol à haut risque jusque sur l’île pour tenter de retrouver Spots qui fut son garde du corps mais surtout son fidèle compagnon. Aidé par Chief, Rex, King, Duke et Boss, une bande de cinq chiens intrépides et attachants qui ont tous connu des jours meilleurs auprès de gentils maîtres, Atari va mettre à jour une conspiration qui menace la ville. Comme le gamin a été adopté par le redoutable Kobayashi, maître incontesté de Megasaki, sa situation va vite devenir très dangereuse…

Kobayashi, l'inquiétant maire de Megasaki. DR

Kobayashi, l’inquiétant maire de Megasaki. DR

Neuvième long métrage de Wes Anderson – et son deuxième film d’animation en stop motion – L’île aux chiens (USA – 1h41. Dans les salles le 11 avril) met en scène une véritable épopée : au Japon, dans un proche avenir, le pays est soudain en proie à une vague d’hystérie anti-chiens. Dans une décharge flottante, cinq exilés vont se serrer les coudes afin de réussir à survivre. Et le jeune Atari va les entraîner dans une aventure bouleversante. Le réalisateur de  A bord du Darjeeling Express (2007) ou de The Grand Budapest Hotel (2014) distille, autour d’attachants personnages, un itinéraire ponctué d’humour, d’action et d’amitié sans oublier un sous-texte évidemment politique où il est question autant de défense de l’environnement, du rejet de l’intolérance que de la défense des valeurs démocratiques. Si le style d’Anderson est souvent marqué par la symétrie, les couleurs flashy et une esthétique rétro, L’île aux chiens (qui a valu à l’Américain l’Ours d’argent du meilleur réalisateur à la Berlinale 2018) rend, cette fois, hommage à la beauté et à la dimension proprement épique du cinéma japonais et notamment à l’héritage du grand Akira Kurosawa. D’ailleurs, Toshiro Mifune, acteur fétiche de Kurosawa, a inspiré les traits du maire Kobayashi.

Cette histoire futuriste, qui met en scène des canins bavards mais qui révèlent autant de noblesse que de loyauté , une certaine Nutmeg, véritable femme fatale à fourrure immaculée, un petit aviateur, une intrépide journaliste de cour d’école à tignasse blonde façon Angela Davis, des virus mutants, une île mystérieuse et la révélation d’une terrible erreur humaine, est un bijou de cinéma!

Millie, le petit père du peuple, le moineau russe et les souvenirs d’antan  

Millie (Halle Berry) et sa famille. DR

Millie (Halle Berry) et sa famille. DR

ENFER.- En 1991, dans un quartier populaire de Los Angeles, la jeune Latasha entre dans un petit commerce, prend une bouteille de jus d’orange, la glisse dans son sac et s’approche de la caisse. La commerçante se met à crier qu’on est en train de la voler. Latasha, 16 ans, avait-elle l’intention de payer sa boisson? On n’en saura jamais rien. Car la commerçante l’abat d’une balle de revolver en pleine tête…  Dans sa grande maison encombrée, Millie Dunbar s’occupe de sa propre famille mais aussi d’une ribambelle de gamins qu’elle accueille en attendant leur adoption.
Avec amour, elle s’efforce de leur apporter des valeurs et un minimum de confort dans un quotidien le plus souvent difficile. Car, à la télévision, on suit le procès Rodney King tandis que les images de la vidéo amateur montrant les policiers blancs violemment frappant l’Afro-américain tournent en boucle… Lorsqu’en avril 1992, les quatre policiers accusés du tabassage de Rodney King sont acquittés, des émeutes éclatent presque instantanément dans Los Angeles. Millie et tous ses enfants vont être pris dans un tourbillon de violence qui va mettre en péril le fragile équilibre de sa famille.

Millie au coeur des émeutes. DR

Millie au coeur des émeutes. DR

Avec Kings (USA – 1h27. Dans les salles le 11 avril), on retrouve la réalisatrice franco-turque Deniz Gamze Ergüven qui était venue sur le devant de la scène, en 2015, avec Mustang, son premier long-métrage qui décrocha, l’année suivante, les César du meilleur premier film et du meilleur scénario original. Dans un contexte de remontée du patriarcat en Turquie, Mustang racontait, avec émotion et douleur, l’aventure de cinq soeurs orphelines qui, dans un village du nord de la Turquie, tentaient de défendre leur joie de vivre et leur liberté face à un vieil oncle très à cheval sur la tradition, la moralité et la religion… C’est encore une histoire de fratrie qui est au centre de Kings, un film qui est né dans l’esprit de la cinéaste lors des émeutes de 2005 en France. « J’avais le sentiment de comprendre, du moins de reconnaître ce qui se matérialisait à travers ces émeutes. Je ressentais un malaise très fort à l’époque en France. Je suis arrivée à Paris à l’âge de six mois, j’y ai vécu presque toute ma vie. Or je n’étais toujours pas française. On venait de me refuser pour la deuxième fois la nationalité. Je ressentais ainsi un sentiment étrange de fragilité dans ma relation au pays que je considérais comme le mien ». Après de longues recherches sur le terrain, notamment dans le ghetto de South Central, il a fallu à la cinéaste batailler très longtemps pour réussir à faire aboutir son projet. L’intérêt porté par Halle Berry  au personnage de Millie puis celui de Daniel -007- Craig pour Obie, le voisin blanc égaré dans le ghetto, a permis à Kings de voir enfin le jour. Et on plonge volontiers dans cette aventure de mère-courage déterminée à sauver sa famille de l’enfer des émeutes et qui, petit à petit, se révolte parce qu’elle en a assez d’être une citoyenne de seconde zone. Deniz Gamze Ergüven filme ses personnages au plus près et la tension est constamment palpable… même dans les moments burlesques comme lorsque Millie et Obie sont menottés à un poteau d’éclairage…

Staline est mort. La bataille pour la succession s'ouvre. DR

Staline est mort. La bataille
pour la succession s’ouvre. DR

SOVIETS.- A Moscou, en 1953, dans une salle de concert, le public écoute avec attention l’orchestre et la belle pianiste Maria Youdina tandis que, dans la régie technique, le téléphone sonne soudain. Andreyev, le responsable, blémit. L’interlocuteur qui vient de raccrocher n’est autre que Joseph Staline. Et le petit père des peuples vient de demander qu’on lui apporte d’urgence l’enregistrement du concert. Or le concert a été diffusé en direct… Complètement affolé, Andreyev décide de retenir les musiciens, la soliste (Olga Kurylenko), le public (quitte à remplir les fauteuils avec des passants réquisitionnés) pour un second concert, cette fois enregistré. Et le disque pourra enfin être livré au maître de l’Union soviétique. Qui n’aura pas le temps de se livrer aux joies de la musique puisqu’il est frappé par une attaque cérébrale. Devant la lourde porte, les deux soldats de faction entendent bien le bruit d’une chute mais ils ne bougent pas… de peur de finir au goulag. Et lorsque les dignitaires du régime entrent enfin dans le bureau de Staline, l’un d’eux lâche: « Ca pue comme dans une pissotière de Bakou, ici! »

Le terrible Beria en action... DR

Le terrible Beria en action… DR

En s’appuyant sur La mort de Staline, le roman graphique (Dargaud, 2010) de Thierry Robin et Fabien Nury, le réalisateur britannique Armando Iannucci réussit une étonnante satire politique sur un terrible dictateur doublée d’une comédie très grinçante sur les (sombres) allées du pouvoir de l’Union soviétique des années cinquante-soixante. Ce qui impressionne chez ce cinéaste (encore) peu connu chez nous, c’est sa capacité à mettre en scène, avec un sens aigu du tempo, la panique et la paranoïa qui s’emparent, à la mort de Staline, de son entourage politique, de sa famille mais aussi du peuple russe… La mort de Staline (Grande-Bretagne – 1h48. Dans les salles le 4 avril) est un oeuvre étonnante puisqu’elle semble être une vraie fiction de (tragi-)comédie alors même qu’elle repose sur des éléments tout à fait réalistes puisés dans l’une des périodes les plus noires de l’Union soviétique et autour de l’un des personnages les plus sombres du XXe siècle. La tension qui règne est tellement effrayante que ça en devient étrangement comique, d’une manière doucement hystérique… Autour d’un Staline douceâtre et glacial qui contraint les membres du Politburo à boire comme des trous tout en leur imposant, tard dans la nuit, des westerns de John Ford, Armando Iannucci brosse une extraordinaire galerie de personnages tous plus brutaux et tordus les uns que les autres même si certains peuvent presque paraître attendrissants… On voit ainsi Beria, le sadique lubrique et terrible patron du NKVD (la police secrète du régime), aligner les listes de ceux qui, quotidiennement, sont destinés au goulag ou, pire, à la mort immédiate… Mais, lorsque Beria finira par tomber, ceux qui le condamnent, se montrent aussi bestiaux que lui. Passent donc ici le puriste Molotov, le gratte-papier Malenkov, le violent maréchal Joukov ou encore Svetlana, la fille hallucinée de Staline, Kaganovich, Mikoyan et évidemment le stratège Nikita Khrouchtchev qui accédera au pouvoir suprême après Staline… Dans des décors reconstitués à Londres, d’excellents comédiens emportent l’adhésion. A l’exception des Américains Steve Buscemi (Khrouchtchev) et Jeffrey Tambor (Malenkov), tous les autres comédiens sont britanniques. Et ils font beaucoup pour le charme, parfois grotesque, de ce film qui a été interdit en Russie car considéré par le Kremlin comme « une raillerie insultante envers le passé soviétique ».

Jennifer Lawrence incarne Dominika Egorova. DR

Jennifer Lawrence incarne Dominika Egorova. DR

MANIPULATIONS.- Très ravissante danseuse étoile du fameux Bolchoï, Dominika Egorova est aussi une gentille fille qui s’occupe, dans un petit appartement moscovite, de sa mère malade. Lorsque, dans un sinistre craquement, sa carrière artistique est instantanément brisée, Dominika n’a d’autre ressource que de céder aux pressantes avances de son oncle Vanya, l’un des hauts responsables du SVR, les services secrets russes, qui souhaite la faire entrer dans la carrière d’agent secret. Comme Dominika a beaucoup de charme, on la pousse vers l’inquiétante Ecole n°4, dirigée par la sinistre Matrone (Charlotte Rampling), où elle apprendra à se servir de son corps et à mettre en oeuvre les stratégies de séduction capables de faire plier n’importe quel homme… Sa première cible sera Nate Nash, un agent infiltré de la CIA. Car les services russes veulent absolument découvrir qui est Marbre, le mystérieux contact de Nash…

Lorsqu’au terme de 33 années de bons et loyaux services, Jason Matthews quitte la CIA, il n’arrive pas à demeurer oisif et décide de se lancer dans une carrière d’écrivain. Fan de John Le Carré et Ian Fleming, Matthews publie, en 2013, Red Sparrow (sorti en France sous le titre Le moineau rouge) qui deviendra un best-seller et connaîtra deux suites. Que le cinéma s’empare d’une telle histoire était une évidence. C’est donc chose faite avec l’éponyme Red Sparrow (USA – 2h21. Dans les salles le 4 avril. Interdit aux moins de 12 ans) qui, dans le registre du meilleur cinéma de genre, a choisi de jouer pleinement la carte du film d’espionnage, mêlant les références aux bonnes recettes d’antan, façon La lettre du Kremlin (John Huston, 1970) avec des séquences plus « contemporaines » faisant la part belle au sexe, à la violence, y compris quelques moments de torture tout à fait raffinés.

Oncle Vanya (Mathias Schoenaerts) et Dominika (Jennifer Lawrence). DR

Oncle Vanya (Mathias Schoenaerts)
et Dominika (Jennifer Lawrence). DR

On suit donc la douce Dominika qui, contrainte par la réalité d’un monde cruel, se lance dans des aventures bien tordues qui vont lui permettre de révéler un fameux potentiel de manipulatrice. Il est vrai qu’en face d’elle, Nate Nash a souvent l’air ahuri. Il est vrai aussi qu’il est tombé sous le charme, hautement sulfureux de Dominika… En portant à l’écran le best-seller de Matthews, le réalisateur Francis Lawrence joue la carte de l’action mais il nous épargne les sempiternelles courses-poursuites avec explosions à gogo de voitures. Dans la communauté des espions, c’est plutôt le règne des coups aussi discrets que fourrés. On sent d’ailleurs que Lawrence prend un malin plaisir à nous promener dans les salles de classe de cette Ecole n°4 où grandissent les « moineaux », ces jeunes femmes auxquelles on  apprend comment devenir des courtisanes capable de piéger et de faire chanter les ennemis de la patrie… Entourée de comédiens de talent (Jeremy Irons, Matthias Schoenaerts, Joel Edgerton, Mary-Louise Parker, Ciaran Hinds, Joely Richardson), Jennifer Lawrence, en brune ou en blonde, s’amuse manifestement à jouer avec son image. Car la lauréate de l’Oscar 2013 de la meilleure actrice (pour Happiness Therapy) est, ici, sexy et vénéneuse à souhait…

Tony Webster (Jim Broadbent) replonge dans son passé. DR

Tony Webster (Jim Broadbent)
replonge dans son passé. DR

JEUNESSE.- Dans un quartier paisible de Londres, Tony Webster, la bonne soixantaine, mène une existence aussi paisible que solitaire. Il s’occupe de sa petite boutique de photographie dans laquelle il vend de chers et rares appareils Leica. Il s’occupe aussi de sa fille Susie qui a choisi de faire un bébé toute seule et qu’il accompagne à ses cours de préparation à l’accouchement, non sans que Susie le prie d’éviter toute blague foireuse sur le couple de lesbiennes qui suivent également la formation. La vie de Tony est soudain bousculée lorsque une lettre recommandée envoyée par un cabinet d’avocats lui apprend que la mère de Veronica Ford, son premier amour, lui fait un étonnant legs: le journal intime d’Adrian Finn, son meilleur ami de lycée. Soudain replongé dans le passé, Tony va être confronté aux secrets les plus enfouis et les plus douloureux de sa jeunesse.

Tony (Jim Broadbent) et Veronica (Charlotte Rampling). DR

Tony (Jim Broadbent)
et Veronica (Charlotte Rampling). DR

Révélé au grand public en 2013 par le beau The Lunchbox qui racontait les aventures douces-amères d’une femme au foyer délaissée et d’un comptable solitaire sur fond de livraison de paniers-repas par les dabbawalahs de Bombay, le cinéaste indien Ritesh Batra adapte Une fille, qui danse, le roman à succès de Julian Barnes paru en 2011. « Je suis peut-être vieux avant l’âge mais ce texte me touche vraiment », dit le cinéaste. Cependant si A l’heure des souvenirs (Grande-Bretagne – 1h47. Dans les salles le 4 avril) peut ressembler à « un film sur des vieux », il évoque pourtant largement la jeunesse et les souvenirs qu’elle laisse, pour toujours, dans la tête et le coeur des adultes. C’est ainsi que Tony Webster qui s’était construit une retraite confortable va devoir s’interroger: « Qu’est-ce que la nostalgie? Et en suis-je atteint? » La (probable) apparition du journal intime d’Adrian l’obligera aussi à réévaluer son comportement dans son couple. Et ce n’est pas facilement qu’il pourra raconter à son ex-épouse, désormais confidente, ses premières amours… Par le biais de flash-backs, A l’heure des souvenirs (The Sense of an Ending, en v.o.) ramène le spectateur dans les années de collège de Tony lorsqu’il ressent ses premiers émois amoureux avec la rousse et séduisante Veronica tout en découvrant l’énigmatique Adrian. Grâce à l’excellent Jim Broadbent (compagnon de route, notamment de Mike Leigh dans Life is Sweet, Topsy-Turvy, Vera Drake ou Another Year), on s’attache au grincheux et soupe-au-lait  Tony qui commencera à s’ouvrir aux autres. A ses côtés, Charlotte Rampling, Harriet Walter ou Emily Mortimer assurent et donnent à cette tranquille mais captivante comédie ce qu’il faut de tendresse ou de mystère. Notre passé est-il le pur reflet de la réalité ou d’autant d’histoires que nous nous sommes racontées ?

Mais oui, la réalité, c’est mieux!  

Wade Watts (Tye Sheridan) dans une ville désolée. DR

Wade Watts (Tye Sheridan)
dans une ville désolée. DR

Un ami auquel j’avais écrit une lettre se terminant par « End of the game » m’avait répondu, moqueur, que si j’avais été un « vrai » gamer, j’aurais conclu par « Game over ». Bref, je me couvre, ici, la tête de cendres. Non, au grand dam, sans doute, de mes petits-enfants, je l’avoue: les jeux vidéo ne sont pas ma tasse de thé. La dernière fois que j’ai pratiqué, ce devait être dans le milieu des années 70 avec un jeu nommé Pong, un truc d’une simplicité biblique où l’on se renvoyait un point lumineux avec deux raquettes. Si je me souviens bien, pour durcir le jeu, on pouvait rapetisser les raquettes et accélérer la vitesse de la « balle »… Ah si, pour me détendre, je joue parfois à Tetris. Ce qui n’est pas méchant non plus…

Alors lorsque le prolifique Steven Spielberg sort un nouveau film qui plonge dans l’univers des jeux vidéo, je me suis demandé si c’était bien un truc pour moi. Dans le cinéma du cher Steven, j’ai quand même une préférence pour La liste de Schindler (1983), Munich (2005), Lincoln (2012), Le pont des espions (2015) ou le tout récent Pentagon Papers (2017). Si l’envie me vient de m’amuser, la saga Indiana Jones fait bien l’affaire. Un petit passage par Duel (1971), Les dents de la mer (1975), le premier Jurassic Park (1993) ou Il faut sauver le soldat Ryan (1998) me vaut de solides frissons. Quant à E.T. l’extra-terrestre (1982), malgré sa tête d’étron, il me fait encore fondre… Par contre A.I Intelligence artificielle (2001) ou Minority Report (2002) m’ont laissé de marbre.

Art3mis et Parzival au coeur du jeu... DR

Art3mis et Parzival au coeur du jeu… DR

Dans un futur proche, le monde est donc en proie à de nombreux soucis : crise énergétique, désastre causé par le changement climatique, famine, pauvreté, guerre, etc. Dans ce monde chaotique, l’OASIS est un système mondial de réalité virtuelle, accessible par l’intermédiaire de visiocasques et de dispositifs haptiques tels que des gants et des combinaisons. Conçu à l’origine comme un jeu de rôle en ligne massivement multijoueur (sic), il est devenu au fil du temps une véritable société virtuelle dont toute l’humanité se sert comme d’un exutoire. Son créateur, James Halliday, est l’un des hommes les plus riches au monde. Immédiatement après son décès, une vidéo est diffusée dans laquelle il apparaît, expliquant qu’il a décidé de léguer son immense fortune de 500 milliards de dollars, ainsi que sa société, GSS, à la personne qui réussira à trouver un Easter Egg (œuf de Pâques) caché dans l’OASIS.

Nous sommes en 2045 et Columbus, dans l’Ohio, bien que ville réputée prospère, est un paysage urbain désolé et crasseux, un habitant étant légitime de dire: « La réalité aujourd’hui, ça craint! » C’est, dans cet environnement composé de piles de maisons branlantes, que vit Wade Watts, un adolescent binoclé de 17 ans qui, comme les autres, n’a d’autre issue que d’aller se divertir sur l’OASIS. Où l’on fait ce que l’on veut: du ski sur les pyramides ou la conquête de l’Everest avec Batman. Sur l’OASIS, Wade devient Parzival et retrouve son meilleur ami, Aech, un immense gaillard qui enchaîne les kills et n’a pas son pareil pour réparer n’importe quelle machine. Il ne faudra que dix minutes à Aech pour remettre sur roues la moto d’Art3mis, la jolie rousse, la terreur des Sixers, dont Wade/Parzival va instantanément tomber amoureux…

Art3mis (Olivia Cooke) à l'oeuvre sur l'OASIS. DR

Art3mis (Olivia Cooke) à l’oeuvre sur l’OASIS. DR

Bientôt, Parzival (Tye Sheridan), Art3mis (Olivia Cooke), Aech (Lena Waithe) et leurs copains Xo alias Sho et Toshiro alias Daito vont se mettre en tête de relever le défi lancé par Halliday (l’excellent Mark Rylance). Mais trouver les trois clés qui les rendront maîtres de l’OASIS ne va pas être une mince affaire. Car, évidemment, les « méchants » ne l’entendent pas de cette oreille. Patron d’IOI (Innovative Online Industries), Nolan Sorrento est bien décidé à faire passer sa société de la seconde à la première place occupée par GSS… Pour cela, tous les coups bas sont bons. Mais, évidemment, c’est sans compter sur les ressources d’un Club des cinq du XXIe siècle. Sur OASIS, Wade et ses copains (on découvrira que le massif Aech est l’avatar d’une malicieuse Helen à casquette de baseball) vont mettre leur science du jeu au service d’un beau dessein.

En s’appuyant sur Player One, le premier roman de l’Américain Ernest Cline qui fut d’emblée un best-seller largement nourri des films de… Spielberg, le cinéaste a conçu un film qui apparaît comme une variation sur un jeu vidéo à la taille d’un grand écran de cinéma. Pour sa sixième adaptation d’un roman de SF, Spielberg a mis en oeuvre des moyens considérables,mêlant la motion-capture, les prises de vues réelles et l’animation numérique. Réalisé en Angleterre, Ready Player One multiplie, à bon rythme, des effets visuels remarquables. La course-poursuite à tombeau ouvert dans un New York virtuel et stylisé est, par exemple, un morceau de choix. Cependant, tout cela finirait par être saoulant si Ready Player One n’était truffé, de bout en bout , de références à la pop-culture des années 80 et 90. Du coup, on croise, ici, un King Kong mal embouché et un dinosaure droit sorti de Jurassic Park mais aussi Gandalf, Lara Croft, Freddy Krueger, le Joker, Chucky, Godzilla et on en oublie sans doute…

Nolan Sorrento (Ben Mendelsohn) en mauvaise posture. DR

Nolan Sorrento (Ben Mendelsohn)
en mauvaise posture. DR

Idem, du côté de véhicules emblématiques comme la DeLorean (customisée) de Retour vers le futur (Wade se fait d’ailleurs traiter de McFly), la moto de Kaneda, tout droit sortie d’Akira, l’énorme camion Bigfoot coursant l’Interceptor de Mad Max,  la Plymouth Fury 1959 de Christine, la fourgonnette de L’Agence tous risques et la Batmobile version 1966. Le film fait aussi largement référence au jeu Adventure, pour la console Atari 2600, développé par Warren Robinett en 1979 et pionnier du jeu d’action-aventure dans lequel son auteur glissa un Easter Egg, le premier clin d’oeil connu à ce jour dans un jeu vidéo…

Mais assurément, le must de Ready Player One, c’est l’énorme coup de chapeau que Spielberg donne, dans une longue séquence, à Stanley Kubrick en envoyant ses personnages voir, au cinéma Overlook (forcément!) le fameux Shining (1980). Sur les pas de Parzival et de ses amis, on parcourt les longs couloirs déserts de l’hôtel Overlook, on croise deux étranges jumelles, un ascenseur qui va faire jaillir des flots de sang, on descend dans un labyrinthe enneigé, on manque de prendre des coups de hache et on entre dans une salle de restaurant qui va s’ouvrir sur un abîme… Quant à Aech, il pousse la porte de la chambre 237 pour rencontrer une beauté sortant de sa baignoire… Manifestement, Spielberg s’est régalé. Nous aussi!

Lorsqu’enfin le Club des cinq aura vaincu et sera devenu propriétaire de l’OASIS, Spielberg pourra professer sa philosophie. La première mesure des nouveaux patrons sera de fermer l’OASIS deux jours par semaine, histoire que les gens passent plus de temps dans la vraie vie. Car ce qu’il y a de bien avec la réalité, c’est qu’elle est réelle. Est-il temps de tomber le masque de la réalité virtuelle? Mon jeune voisin a quand même conclu, en s’adressant à son jeune copain: « Mortel! »

READY PLAYER ONE Science-fiction (USA – 2h20) de Steven Spielberg avec Tye Sheridan, Olivia Cooke, Ben Mendelsohn, Mark Rylance, Simon Pegg, T.J. Miller, Lena Waithe, Philip Zhao, Win Morisaki, Hannah John-Kamen. Dans les salles le 28 mars.

Ready Player One

Des rêves perdus et l’espoir, pourtant  

Salima (Maryam Touzani) ou la liberté comme une épreuve. DR

Salima (Maryam Touzani)
ou la liberté comme une épreuve. DR

« Heureux, dit un proverbe berbère, celui qui peut agir selon ses désirs ». C’est dans l’immensité des montagnes de l’Atlas que s’ouvre le nouveau film de Nabil Ayouch. C’est là qu’en 1982, marche un enseignant à l’oeil brillant, passionné par le souci et le plaisir de transmettre à ses petits élèves les beautés du monde et l’infini du cosmos. Hélas, les temps sont incertains et lorsqu’un envoyé de la direction de l’enseignement vient ordonner la fin du berbère et l’obligation de l’arabe classique, Abdellah résiste brièvement. Il objecte que les écoliers ne comprennent rien mais le sombre émissaire affirme qu’ils s’adapteront. Quel horizon pour le petit prof: rester et se battre? S’envoler, partir, se dissoudre? Abdellah devra faire un choix déchirant, d’autant plus qu’il partage, en secret, un bel amour avec la radieuse Yto…

Avec Razzia, Nabil Ayouch livre un magnifique film choral où, à Casablanca, entre le passé et le présent, il fait se croiser les trajectoires d’une série de personnages qui ont, en commun, de vouloir vivre pleinement leur vie, au mépris des obligations sociales, des conventions, des dangers même mais dans une unique quête de liberté…

Le cinéaste situe son film à deux époques. Le début des années 80 est celui de l’accélération des réformes de l’arabisation avec la bascule vers un enseignement pratique de l’arabe classique nécessitant des professeurs « importés » des pays du Moyen Orient (Arabie saoudite, Syrie, Egypte…) car les enseignants locaux n’avaient pas été formés. Ces profs apportaient avec eux la langue mais aussi une idéologie et un islam salafiste très différent de l’islam marocain correspondant, lui, au rite malekite ouvert et tolérant. De plus, cela s’accompagna au Maroc d’une suppression des humanités dans le cursus universitaire: la philosophie et la sociologie disparaissant des programmes.

Abdellah (Amine Ennaji) et ses élèves. DR

Abdellah (Amine Ennaji) et ses élèves. DR

La seconde époque de Razzia se situe dans le très chaud été 2015. Le cinéaste explique que ce fut le goulot d’étranglement « des contradictions d’une société qui, par essence, se trouve dans le paradoxe d’un conflit flagrant entre tradition et modernité. Et là, d’un seul coup, une série d’affaires extrêmement révélatrices de ce paradoxe se sont produites. L’interdiction très violente (et illégale) de Much Loved, assortie d’une vindicte populaire et de toute une série de manipulations, mais aussi, en même temps, un concert de Jennifer Lopez qui déclenche un tollé chez les islamistes, des homos qui se font lyncher, des filles qui portent une jupe et se retrouvent inculpées, jugées… » Mais les événements de l’été 2015 ont contribué aussi à libérer une parole qui, évidemment, irradie le film…

Né à Paris en 1969 d’un mère juive française d’origine tunisienne et d’un père musulman marocain, Nabil Ayouch débute comme réalisateur en 1997 avec Mektoub. Il donnera ensuite Ali Zaoua prince de la rue (2000) et il est remarqué à Cannes en 2012 avec Les chevaux de Dieu. Mais c’est Much Loved qui, en 2015, l’expose en pleine lumière. Présenté à Cannes, à la Quinzaine des réalisateurs, le film raconte les aventures de trois jeunes femmes, objets de désirs inavoués dans la société marocaine, qui vivent d’amours tarifés à Marrakech. Pour le cinéaste, c’est l’occasion d’aborder le problème social d’une prostitution, réelle mais niée, et donner la parole à des femmes qui souffrent. Mais le film est interdit au Maroc, vilipendé dans les milieux islamistes tandis qu’Ayouch se dit victime d’une campagne d’« hystérie collective ». En septembre 2015, Loubna Abidar, l’actrice principale de Much Loved sera victime d’une violente agression et contrainte de s’expatrier en France pour garantir sa sécurité.

Hakim (Abdelilah Rachid) fan de Freddy Mercury. DR

Hakim (Abdelilah Rachid)
fan de Freddy Mercury. DR

Après Much Loved, Ayouch admet que ce fut difficile de revenir au cinéma car Maryam Touzani (radieuse interprète de Salima, coscénariste de Razzia et épouse du cinéaste) et lui se sont sentis très seuls dans la bataille. C’est cependant un metteur en scène apaisé et avec des convictions plus profondes encore, dit-il, qui s’est mis à l’oeuvre: « L’image est un écran mais aussi un miroir. Et quand le miroir renvoie, à travers des personnages incarnés, à ce que nous sommes, c’est d’une puissance unique. »

Avec, pour décor, ce Casablanca -ville tour de Babel- qui est une source d’inspiration profonde et totale et où il réside, Ayouch emporte le spectateur dans les traces de la magnifique Salima qui porte, fièrement, sa crinière noire et ses robes courtes (qui lui valent des insultes dans la rue) et assume de vivre pleinement sa liberté de femme au mépris des regards torves. On croise aussi Hakim, gay et fan de Queen, qui rêve de faire carrière dans la musique, d’être le Freddy Mercury du Maroc mais souffre du lourd silence désapprobateur de son père. Restaurateur juif, Joe s’occupe de son vieux père et veut croire qu’il y aura toujours assez de Juifs à « Casa » pour les enterrer. Dans son joyeux établissement, il emploie Ilyas qui fut, dans l’Atlas, l’un des petits écoliers d’Abdellah… Un Ilyas qui vit dans la nostalgie du fameux Casablanca (1942) de Michael Curtiz dont l’entêtante mélodie As time goes by chantée par Dooley Wilson baigne souvent Razzia. Et puis, il y a Inès, adolescente des beaux quartiers, fille d’une famille riche, qui a envie de fêtes, parle avec ses copines d’hymen recousu et rêve surtout de connaître l’amour…

Joe (Arieh Worthalter) et Ilyas (Abdellah Didane). DR

Joe (Arieh Worthalter)
et Ilyas (Abdellah Didane). DR

Dans ce Razzia qui s’ouvre, au premier plan, sur un trou creusé, tel une porte, dans un mur et s’achève, au dernier plan, sur le vaste et lumineux espace de la mer, le cinéaste observe une suite de déchirements intérieurs. Tous les personnages, pour lesquels on sent la profonde empathie du cinéaste, vivent, ici, une perte. La perte précoce et mécanique de sa virginité pour Inès, la perte de son rêve de musique pour Hakim qui chante, a capella, We are the Champions dans une salle vide, la perte de ses espoirs de vivre-ensemble pour Joe lorsqu’une mignonne prostituée se refuse à lui, la perte de ses illusions pour Ilyas qui se berçait des mythes hollywoodiens et des anecdotes de tournage de Casablanca dans la médina alors que le film a été entièrement tourné en studio à Los Angeles… Seule, Salima, en marchant vers la mer, enceinte et resplendissante, affirme le courage d’une femme moderne et debout…

En braquant sa caméra sur des minorités, Nabil Ayouch parle du Maroc mais fait aussi un état du monde. Malgré les pesanteurs, les tensions et le vacarme d’une révolte qui monte, le remarquable Razzia distille un message d’espoir, celui d’inventer une nouvelle société ouverte sur les libertés individuelles et tolérant toutes les différences.

RAZZIA Drame (Maroc – 1h59) de Nabil Ayouch avec Maryam Touzani, Arieh Worthalter, Abdelilah Rachid, Dounia Binebine, Amine Ennaji, Abdellah Didane, Mohamed Zarrouk, Nezha Tebbaai, Saâdia Ladib, Maha Boukhari, Younes Bouab, David El Baz. Dans les salles le 14 mars.

Amin, Thomas, Clara, Roland et les autres  

La plage, le soleil, la mer et les vacances... DR

La plage, le soleil, la mer et les vacances… DR

HEDONISME.- Sète, au mois d’août 1994. Apprenti scénariste installé à Paris, Amin est de retour, le temps d’un été, dans sa ville natale, pour retrouver famille et amis d’enfance. Accompagné de son cousin Tony et de sa meilleure amie Ophélie, Amin passe son temps entre le restaurant de spécialités tunisiennes tenu par ses parents, les bars de quartier et la plage où viennent se faire bronzer de jolies filles en vacances. Fasciné par les nombreuses figures féminines qui l’entourent, Amin reste cependant en retrait et se contente de contempler ces sirènes estivales, contrairement à Tony qui se jette dans l’ivresse des corps. Mais quand vient le temps d’aimer, seul le destin – le mektoub – peut décider…

Depuis La vie d’Adèle et une Palme d’or cannoise qui avait fait quelque peu polémique, on n’avait plus entendu parler d’Abdellatif Kechiche même si le cinéaste parlait de différents projets. C’est donc avec intérêt que l’on retrouve Kechiche dans Mektoub my love: Canto Uno (France – 2h55. Dans les salles le 21 mars), adaptation de La blessure, la vraie, un roman de François Bégaudeau paru en 2011 aux éditions Verticales et premier volet d’un dyptique intitulé Mektoub is mektoub. Depuis longtemps, dit-il, le cinéaste rêvait de trouver un personnage et son interprète et de le suivre sur plusieurs films, construisant de la sorte, sans se prendre pour Balzac, une manière de Comédie humaine où il suivrait le personnage d’Amin dans une dizaine de films, jusqu’ l’âge de 45 ans… Il est vrai que Shaïn Boumedine (découvert lors d’un casting pour une figuration), l’interprète d’Amin, dégage une telle présence et possède quelque chose de profondément romantique qu’on imagine bien un auteur vouloir le suivre et le voir évoluer dans le temps…

Placé sous le signe de l’hédonisme, Mektoub my love est un film de lumière. Comme en attestent, sur les premières images, les deux citations de Saint Jean et du Coran qui évoque Dieu et justement la lumière. Chaudes lumières du jour baignant les plages sétoises ou lumières électriques des bars et des boîtes de nuit où Tony, Ophélie, Amin, Céline, Charlotte, Camélia boivent, dansent et draguent jusqu’au bout de la nuit. Mektoub my love s’ouvre sur une longue scène d’amour physique (qui n’est pas sans faire penser à celles de La vie d’Adèle) qu’Amin, dans la position d’un voyeur malheureux, observe derrière des persiennes… Cette position d’observateur, Amin va la conserver tout au long du film, qu’il regarde Tony baratiner Charlotte et Céline sur le sable, qu’il contemple la pulpeuse Ophélie dont il est secrètement amoureux depuis toujours ou encore qu’il attende, l’appareil photo au poing, la mise-bas d’une brebis. Une séquence superbe et tendre, filmée en plan fixe, portée par une aria classique, qui contraste totalement avec le reste d’un film tourné dans un mouvement permanent et un déferlement sonore qui ne l’est pas moins.

Ophélie (Ophélie Bau) et Amin (Shaïn Boumedine). DR

Ophélie (Ophélie Bau)
et Amin (Shaïn Boumedine). DR

S’il faut un peu de temps pour s’habituer à une caméra à l’épaule très mobile et à de grands plans-séquences où circulent de multiples personnages, Mektoub my love finit, malgré sa durée (mais tous les films de Kechiche jouent sur la durée) par envoûter. Parce qu’il est question de soleil, de liberté, de désir, de plaisir, de grâce, d’oubli… Si Kechiche a situé son action en 1994, c’est probablement parce que l’époque distillait une certaine douceur de vivre aujourd’hui disparue, sans doute aussi parce que la notion de liberté a changé depuis. Mais les personnages de Kechiche ne sont pas dans la mélancolie mais bien dans un carpe diem qui autorise toutes les tentations… Enfin, comme il avait révélé Adèle Exarchopoulos au grand public avec La vie d’Adèle, le cinéaste filme, avec une claire volupté, des comédiennes très sensuelles comme Ophélie Bau (Ophélie), Lou Luttiau (Céline), Alexia Charchard (Charlotte) qui font perdre pied aux garçons et aux hommes. Il ramène aussi en pleine lumière la capiteuse Hafsia Herzi, révélation de La graine et le mulet (2007), dont les déhanchements sont encore dans les mémoires… « Si la beauté était un crime, dit un personnage à l’une des filles de la plage, tu aurais déjà pris perpèt ». Eh oui… Quant à la séquence finale, elle pourrait avoir été écrite par Eric Rohmer!

Anthony Bajon incarne Thomas.

Anthony Bajon incarne Thomas.

LIEN.- Lorsque Thomas, 22 ans, débarque dans une communauté isolée dans la montagne, il est une boule de souffrance et de violence. Il est venu là pour sortir de sa dépendance à l’héroïne. Autour de lui, il découvre d’anciens drogués qui ont choisi de se soigner par la prière et le travail. Pour le jeune homme, dont la pommette s’orne d’une grosse cicatrice, les premiers temps seront très difficiles. Bientôt, il explose, est prêt à en découdre et choisira la fuite. Mais les membres de la communauté le ramèneront à eux. Au cours de sa fuite, Thomas rencontre Sybille, une étudiante en archéologie, dont le charme ne cesse de lui trotter dans la tête. Mais, de retour dans le groupe, Thomas s’investit pleinement dans le travail et la prière. Un accident au cours d’une sortie en montagne va l’amener à se demander s’il n’est pas destiné à entrer dans les ordres…

« Personne ne te juge ici… » C’est ainsi que Marco, le responsable de la communauté, s’adresse paisiblement à Thomas dont le regard trahit une totale détresse. Avec La prière (France – 1h47. Dans les salles le 21 mars), Cédric Kahn invite le spectateur à se glisser, non point comme un voyeur mais bien plus comme un frère de passage, dans un lieu isolé consacré à la prière, avec ses propres règles et son propre temps, hors des contingences du monde. Le cinéaste fait le choix de centrer complètement son récit sur la trajectoire d’un seul garçon dont on ne sait rien et qui devient, au fil du récit, le symbole de tous les autres, une figure emblématique qui concentre tous les doutes, les questionnements, les espoirs… Le réalisateur de Bar des rails (1991), L’ennui (1998), Roberto Zucco (2001), L’avion (2005) ou Une vie meilleure (2012) fait, ici, le choix d’une mise en scène extrêmement dépouillée, dans une économie d’effets, qui permet d’intérioriser les sentiments des personnages.

Thomas au sein de la communauté. Photos Carole Bethuel

Thomas au sein de la communauté.
Photos Carole Bethuel

Dans le même temps, Cédric Kahn joue, à travers ses paysages, saisis à différentes saisons (le film a été tourné dans le Trièves, en Isère), sur une double perception, à la fois de grand isolement et aussi d’éternité. Dans cet environnement, les frères de la communauté peuvent se consacrer totalement (ils n’ont droit à aucune distraction, ni journaux, ni télé, ni musique, ni tabac) aux deux piliers de leur thérapie que sont les cantiques et les témoignages. Se définissant comme agnostique, le réalisateur résout, ici, la question de la foi par le doute, se gardant d’imposer quoi que ce soit au spectateur et laissant celui-ci se forger sa propre conviction. Mais là où le cinéaste touche le plus, c’est dans la façon dont il montre la reconstruction du lien. Comme Thomas, les individus arrivent dans une grande détresse affective et apprennent, au-delà de la prière, des règles, du partage, la vie en communauté et la fraternité. Pour incarner Thomas, Kahn a trouvé le nouveau-venu Anthony Bajon dont l’intensité physique et psychologique sont impressionnantes. Pour le mélange de violence et d’enfance, il fait souvent penser à Pierre Blaise, l’interprète de Lacombe Lucien (1974) de Louis Malle…

Ana (Marjorie Estiano) et Clara (Isabel Zuaa).

Ana (Marjorie Estiano) et Clara (Isabel Zuaa).

BETE.- Fille d’une riche famille de fermiers, Ana est en rupture de ban avec sa famille depuis que ceux-ci ont appris qu’elle est enceinte et que le père est inconnu. Pour fuir les siens, Ana s’est installée à Sao Paulo dans un quartier de nouveaux riches composé de tours d’entreprises et de gratte ciel résidentiels. Alors que sa grossesse avance, la fragile Ana cherche à recruter une nounou. C’est ainsi que Clara vient sonner à sa porte. Si Clara se présente comme infirmière, elle reste cependant mystérieuse sur ses précédents employeurs, évoquant seulement une grand-mère qui lui a appris la spiritualité. Embauchée parce qu’elle a su soulager rapidement des douleurs de son employeuse, Clara s’installe dans le bel appartement et prend soin d’Ana. Entre les deux femmes, se développent des relations qui dépassent le contrat de travail. Rapidement, Clara constate aussi qu’Ana, au moment de la pleine lune, souffre de crises de somnambulisme. Tout bascule lorsque la mère, dans une nuit tragique, va donner naissance à un étrange bébé…

Même si la première partie du film ressemble à une chronique sociale sur les liens entre travail et classes sociales au Brésil, Les bonnes manières (Brésil – 2h15. Dans les salles le 21 mars) va rapidement devenir une variation contemporaine sur le loup-garou. Au même titre que le vampire ou la momie, le loup-garou est un mythe très présent dans le cinéma fantastique. On ne compte plus le nombre de films consacrés à ce monstre mi-homme, mi-loup et Le loup-garou de Londres (1981) de John Landis en est l’un des plus réussis. Les réalisateurs brésiliens Juliana Rojas et Marco Dutra créent, ici un monde fantastique en s’inscrivant dans une narration qui rappelle les contes de fées et aussi en imaginant les décors d’un Sao Paulo fantasmé. Inspirés par Le cercle de craie caucasien, la pièce de Brecht, les auteurs s’interrogent sur la manière d’éduquer un enfant. A travers Ana (Marjorie Estiano), ils questionnent la maternité biologique, la gestation et l’incidence parfois agressive que cela peut avoir sur le corps d’une femme. Si Clara « adopte » le petit Joel, c’est parce qu’elle est tombée amoureuse d’Ana mais aussi parce qu’elle voit au-delà du monstre. En tentant d’élever Joel (Miguel Lobo), de lui inculquer les bonnes manières, Clara apprend aussi à accepter la vraie nature du gamin…

La bête et la mère... Photos Rui Pocas

La bête et la mère… Photos Rui Pocas

A travers un nourrisson loup-garou puis, plus tard, avec un mignon mais pâlichon gamin de sept ans (qui, à cet âge, comprend sa différence), Les bonnes manières n’hésite pas à montrer la bête et ses violentes attaques. Et cela renforce l’ambiguïté entre l’être humain et le monstre. Lorsque c’est Clara qui pose son regard sur un gamin qu’elle aime avec angoisse mais sans réserve, le personnage apparaît aimable et presque beau… Si le scénario n’est pas foncièrement original et si le film présente quelques longueurs, on entre cependant avec curiosité dans ce conte de fées d’épouvante qui traite de thèmes contemporains comme le désir sexuel, la définition d’une famille ou la métamorphose du corps. C’est dû pour beaucoup aussi à la belle interprétation d’Isabel Zuaa qui fait de Clara une aimante mère de substitution d’un jeune loup-garou…

Roland (Thierry Lhermitte) et JB (Rayane Bensetti).

Roland (Thierry Lhermitte)
et JB (Rayane Bensetti).

DUO.- Dans sa brasserie située à deux pas du Parc des Princes à Paris, Roland Verdi est un type énergique et enjoué qui mène sa barque avec aisance. Un an plus tard, Roland n’est plus tout à fait le même. Désormais, il vit à Lyon chez sa fille. Il marche à petits pas quand il va acheter L’Equipe au bureau de tabac du coin. Et la phrase qui revient le plus souvent chez lui, c’est, hélas, « Je crois que j’ai oublié quelque chose ». Dans la petite maison de la famille Soualem, il squatte la chambre de JB. Forcément, celui-ci a les boules. Mais la chose la plus importante de sa vie, c’est de partir, avec son équipe du Lyon BC, à Paris pour disputer la finale du Championnat de France des U17. Il suffit que ses parents le conduisent à la gare et le tour est joué. Mais les événements en décideront autrement…

Un grand adolescent chargé de surveiller un grand-père qui perd doucement la boule alors qu’il n’a qu’une envie, c’est d’aller jouer au basket, on imagine d’emblée les péripéties possibles et probables d’autant que Roland, à défaut de faire ce qu’on lui dit, peut se montrer plutôt mal embouché. Pour son premier long-métrage, Robin Sykes a voulu, dit-il, se démarquer des habituelles comédies romantiques et des non moins habituelles comédies potaches qui abondent (pullulent?) dans le cinéma français. Il a donc « osé » introduire dans son scénario, un personnage qui, il faut dire simplement, souffre de la maladie d’Alzeimer. Pas très drôle, en somme! Mais justement l’un des mérites de La finale (France – 1h25. Dans les salles le 21 mars), c’est d’éviter toute forme d’apitoiement pour choisir le ton allègre du buddy movie.

JB (Rayane Bensetti) dans sa finale. Photos Emmanuelle JacobsonRoques

JB (Rayane Bensetti) dans sa finale.
Photos Emmanuelle JacobsonRoques

Un aimable film de copains dont les héros seraient un adolescent et son vieux papy zinzin qui se connaissent mal, qui appartiennent à des générations qui n’ont, à priori, rien à se dire et qui se retrouvent contraints et forcés d’avancer main dans la main… Robin Sykes va donc multiplier les aventures de ce duo mal assorti. Et, petit à petit, JB qui considère Roland comme un vrai boulet, va poser sur lui un regard différent. Et forcément -on ne trahit aucun secret- une vraie tendresse les attend à l’arrivée et Roland pourra dire en parlant de JB: « Il ne m’a pas laissé sur le banc, lui ».

Pour son duo, le cinéaste peut compter sur Thierry Lhermitte et Rayane Bensetti. Le premier, en briscard au long cours du grand écran, assure avec aisance. Avec parfois une lueur malicieuse dans l’oeil, son Roland, fan de foot, est drôle et touchant. Vu dans différentes séries télé et vainqueur de la cinquième édition de l’émission Danse avec les stars, Rayane Bensetti compose un JB qui, au début, comme le dit le comédien, est un petit con auquel on finit par s’attacher… Enfin, Robin Sykes réussit une très jolie dernière séquence sur laquelle il convient d’en dire le moins possible. Sinon qu’un certain Thierry Roland a pu déclarer, à cette occasion: « Après avoir vu ça, on peut mourir tranquille… »

Margaux, le dragueur, le cinéaste fou, la call-girl et l’adolescente  

Margaux (Sandrine Kiberlain) et Margaux (Agathe Bonitzer). Photo Claude Nicol

Margaux (Sandrine Kiberlain)
et Margaux (Agathe Bonitzer). Photo Claude Nicol

VERTIGE.- Margaux est prof d’histoire-géo dans un lycée de Lyon mais elle a pris une année sabbatique. Margaux vit à Paris et travaille occasionnellement comme vendeuse dans des magasins de vêtements. Margaux, l’enseignante, monte à Paris pour aller aux obsèques d’Esther, une amie d’autrefois qu’elle a perdu de vue… Mais la cérémonie au cimetière ne fait qu’aviver sa peur de la mort. C’est dans une soirée -où elle se demande vraiment ce qu’elle fait là- que Margaux la lyonnaise de 45 ans va rencontrer Margaux la parisienne de 20 ans. A leur façon de se frotter le nez de l’exacte même manière, on comprend que ces deux Margaux n’en font qu’une. Mais à deux époques de leur existence…

Sixième long-métrage de Sophie Fillières, La belle et la belle (France – 1h36. Dans les salles le 14 mars) pourrait ressembler à ces films bien français qui se passent dans des chambres parisiennes, où des couples s’interrogent sur le monde comme il va, le couple comme il va ou l’amour comme il va. Mais ce n’est pas le cas. Voici en effet une pure fantaisie en forme de portrait dédoublé où une jeune femme fait la rencontre, en chair et en os, de la femme qu’elle est devenue… La cinéaste propose ainsi d’entrer dans le jeu d’un récit qui est du registre fantastique mais qui fait néanmoins le pari du réalisme. Reste alors à accepter un postulat -après tout, assez énorme- et de se laisser porter par un vertige jubilatoire, voire enchanteur. Si on peut admettre qu’il n’y a qu’une seule Margaux constituée de son passé, de son présent et de son futur, Sophie Fillières a eu la bonne idée de ne pas grimer une seule et même comédienne. Si justement le sortilège opère, ici, c’est parce que ce sont deux comédiennes qui jouent les deux Margaux…

Margaux (Sandrine Kiberlain) et Marc (Melvil Poupaud). Photo Claude Nicol

Margaux (Sandrine Kiberlain)
et Marc (Melvil Poupaud). Photo Claude Nicol

D’un côté, voici donc Sandrine Kiberlain qui prouve, une fois de plus, qu’elle est l’une des meilleures actrices de comédie en France. Sa Margaux a un joli grain de folie qui lui permet sans doute de masquer sa solitude. De l’autre, c’est Agathe Bonitzer (à la ville, elle est la fille de la réalisatrice) qui incarne une Margaux encore perdue dans le bouillonnement de sa jeunesse. Après avoir suivi les deux Margaux dans leurs parcours à travers un montage alterné, Sophie Fillières les réunit dans une belle scène devant un miroir, entièrement filmée depuis leur reflet, où leurs regards se croisent, où elles se jaugent avant que l’évidence s’impose… Enfin, la cinéaste joue la carte de la romance avec un triangle amoureux. L’arrivée du séduisant Marc (Melvil Poupaud) dans la vie de la jeune Margaux et son retour dans celle de la Margaux de 45 ans achève de les rapprocher… Dommage seulement que le film ralentisse un peu sur la fin mais La belle et la belle reste une jolie réussite.

Jocelyn (Frank Dubosc) et Florence (Alexandra Lamy). DR

Jocelyn (Frank Dubosc)
et Florence (Alexandra Lamy). DR

MENSONGES.- Responsable com’ pour l’Europe d’une grande société de chaussures de sport (« Les chaussures d’Uma Thurman, dit-il, dans Kill Bill, c’est nous »), le sémillant Jocelyn est un éternel dragueur doublé d’un parfait menteur. Comme il le dit, avec finesse, « baiser en étant moi-même, ça ne m’intéresse pas ». Lorsque sa mère meurt, Jocelyn retourne dans sa maison natale. Là, il regarde avec nostalgie les photos de son enfance, assis dans le fauteuil roulant de la défunte. Comme la porte est entrouverte, Julie, une voisine, vient aux nouvelles. Elle découvre Jocelyn dans son siège d’handicapé. Comme il est immédiatement sous le charme de l’accorte Julie, Jocelyn ne se lève pas. Un petit mensonge de plus pour draguer encore. Mais cette fois, Jocelyn a mis le doigt dans un redoutable engrenage. Car Julie a une soeur handicapée en fauteuil qu’elle tient à présenter à Jocelyn. Forcément, notre homme est charmé par l’éclatant sourire de Florence…

Humoriste et auteur de one-man-shows à succès, Frank Dubosc mène, depuis 1985, une carrière d’acteur au cinéma. Parmi la bonne trentaine de films qu’il a tourné, il y a évidemment la série des Camping (2006, 2010 et 2016), tous réalisés par Fabien Onteniente qui lui donna le rôle principal de Patrick Chirac. Une série qui a réuni un total de 12,5 millions de spectateurs. Mais on n’est cependant pas obligé d’être fan du campeur dragueur au mini-maillot de bain…

Jocelyn et Marie (Elsa Sylberstein). DR

Jocelyn et Marie (Elsa Sylberstein). DR

Avec Tout le monde debout (France – 1h47. Dans les salles le 14 mars) Frank Dubosc passe derrière la caméra et réalise pour la première fois. Auteur du scénario original et tête d’affiche de son film, l’humoriste réussit à séduire en oeuvrant dans une humanité et une finesse qu’on n’imaginait pas. Si les premières séquences qui installent Jocelyn dans son personnage de dragueur émérite sont attendues, Tout le monde debout (qui fait allusion à une bourde du chanteur François Feldman lors d’un Téléthon) adopte ensuite un ton délicat et presque grave. On suit du coup avec curiosité (comment va-t-il se sortir du piège?) et tendresse les aventures d’un Jocelyn qui se déplace en fauteuil parce qu’il est tombé amoureux fou de la lumineuse Florence. En traitant avec humour la question du handicap et de la différence, le cinéaste fait le portrait d’une Florence qui réfléchit plus vite, qui va plus vite, qui vit plus intensément que ce Jocelyn pris dans son mensonge mais qui va enfin considérer l’autre avec un regard amoureux. Frank Dubosc s’est entouré, ici, d’excellents comédiens. Alexandra Lamy (Florence) est rayonnante, Carole Anglade (Julie) est une plaisante découverte. Gérard Darmon est parfait en fidèle ami et Elsa Zilberstein est drolatique en secrétaire loufoque…

Tommy Wiseau (James Franco) en tournage. DR

Tommy Wiseau (James Franco)
tourne The Room. DR

REVE.-« A Los Angeles, tout le monde veut être une star ». Sans aucun doute. Mais, pour cela, il faut être le meilleur… Et Tommy Wiseau, manifestement, ne l’est pas. Dans le cours de théâtre qu’il fréquente, sa prof hallucine. Mais rien  n’y fait, Tommy en est convaincu: il faut croire à son rêve. Un rêve qu’il a décidé de partager avec Greg, un jeune type qui veut devenir acteur. Ensemble, ils se rendent sur les lieux de l’accident où James Dean a perdu la vie et prêtent serment d’aller au bout de ce fameux rêve. Mais les producteurs tournent le dos à Wiseau. Persuadé que personne ne l’aime, Tommy, bien que totalement étranger au milieu du cinéma, va entreprendre de réaliser un film. Sans savoir vraiment comment s’y prendre, il se lance et signe The Room, le plus grand nanar de tous les temps. A l’avant-première, le 27 juin 2003, une salle comble ouvre d’abord des yeux éberlués avant de faire un triomphe à cette très improbable comédie…

Greg (Dave Franco) et Tommy (James Franco). DR

Greg (Dave Franco)
et Tommy (James Franco). DR

Y a-t-il une méthode pour devenir une légende? C’est en somme le thème de The Disaster Artist (USA – 1h44. Dans les salles le 7 mars), le film (dans lequel on remarque les courtes apparitions de Mélanie Griffith et Sharon Stone) que le comédien et réalisateur James Franco consacre à Tommy Wiseau, l’un des plus étranges personnages de l’univers (marginal) d’Hollywood. En s’appuyant sur le livre éponyme écrit par Tom Bissell et Greg Sestero, James Franco, devant et derrière la caméra, s’en donne à coeur-joie dans le portrait d’un Wiseau terriblement excentrique et plus grand que nature, en mettant notamment l’accent sur le tournage de The Room. On pensait qu’Ed Wood (auquel Tim Burton consacra un film en 1994) était le « plus mauvais cinéaste de l’histoire du 7e art » mais on constate que Tommy Wiseau, avec son air de méchant dingue constamment sous acide, n’est pas mal non plus dans le genre. En tout cas, James Franco, avec l’aide de son frère Dave dans le rôle de Greg, rend un hommage, finalement touchant, à ce Tommy Wiseau qui s’ingénia à brouiller les pistes sur ses origines (il serait né à Gdansk en Pologne), sur son âge et aussi sur la provenance de l’argent (6 millions de dollars) qui permit de financer le film. On sait que The Room est sorti dans une unique salle à Los Angeles et que Wiseau mit la main à la poche pour qu’il reste deux semaines à l’affiche. Ce film (qui rapporta 1800 dollars lors du week-end de sa sortie) est devenu un authentique objet de culte pour certains cinéphiles amateurs de grands nanars.

Isabelle Huppert est Eva. DR

Isabelle Huppert est Eva. DR

ATTIRANCE.- Gigolo d’un auteur anglais installé à Paris, Bertrand Valade observe, sans réagir, celui-ci avoir un malaise et se noyer dans sa baignoire. L’auteur venait d’achever une nouvelle pièce de théâtre. Bertrand décide de la dérober. Bientôt Passwords sera un succès sur scène. Imposteur opportuniste, Bertrand savoure son plaisir mais bientôt son producteur lui réclame une nouvelle pièce. Pour tenter d’écrire, il part à la montagne… Lorsqu’il arrive dans le chalet, il constate que des intrus sont dans les lieux. Dans la salle de bain, il tombe sur la belle Eva, prenant un bain. Bertrand tombe instantanément sous le charme de cette femme mystérieuse qui l’assomme avant de disparaître…

Benoît Jacquot s’est forgé une réputation de fin portraitiste de la femme sur grand écran… Et il est vrai que des films comme Villa Amalia (2009), Les adieux à la reine (2012) ou Journal d’une femme de chambre (2015) ne manquaient pas de charme de ce point de vue-là. Avec Eva (France – 1h40. Dans les salles le 7 mars), le cinéaste fait l’adaptation de la fameuse Série Noire éponyme parue en 1946 et écrite par l’Anglais James Chadley Chase. Jacquot ramène l’action du livre en France alors que Chase la situait aux USA, un pays qu’il ne connaissait pas. En 1962, Joseph Losey avait déjà adapté, très librement, le roman à l’écran avec Jeanne Moreau et Stanley Baker dans les rôles principaux.

Gaspard Ulliel incarne Bertrand Valade. DR

Gaspard Ulliel incarne Bertrand Valade. DR

Avec son Eva, Jacquot livre l’histoire d’un type foudroyé à la fois par son désir et par l’idée que son aventure avec une troublante call-girl pourrait lui permettre, en la racontant, d’exister enfin comme un (vrai) auteur. Mais la mécanique du thriller ne fonctionne jamais vraiment… On observe le ménage de ce couple de hasard se débattant dans des espaces vides. Et des dialogues comme « Tous les hommes qui payent sont mes amis » n’arrangent pas les choses. Bien sûr, Isabelle Huppert (qui a beaucoup joué chez Jacquot) apparaît, d’entrée, parfaitement vénéneuse mais, hélas, plus le film avance, moins le personnage d’Eva semble consistant. A terme, Eva apparaît comme une caricature de prostituée de luxe, se cachant sous des perruques noires, déployant les miroirs de son boudoir ou maniant la cravache sans que tout cela ne soit bien érotique. Finalement, on se dit que le seul à frissonner devant elle, c’est ce malheureux Bertrand qu’elle manipule à sa guise. Gaspard Ulliel a souvent l’air de se demander ce qu’il fait là. Nous aussi…

Saoirse Ronan est Lady Bird. DR

Saoirse Ronan est Lady Bird. DR

ADOLESCENCE.- Non, décidément non, Christine McPherson n’est pas bien dans sa peau. Et puis, d’ailleurs, elle déteste qu’on l’appelle Christine. Elle a décidé d’être Lady Bird et s’excuse: « Désolée de ne pas être parfaite ». En fait, Lady Bird se prend en permanence la tête avec sa mère. Infirmière dans un hôpital où elle travaille sans relâche pour garder sa famille à flot (surtout depuis le père a perdu son boulot), Marion a sans doute sale caractère mais c’est une mère néanmoins aimante. Même si Lady Bird n’en est pas vraiment persuadée… Alors, entre le lycée où elle se met les profs et l’administration à dos et ses rêves de partir à New York, la vie de Lady Bird lui paraît ressembler à une galère…

Lady Bird et sa mère (Laurie Metcalf). DR

Lady Bird et sa mère (Laurie Metcalf). DR

Avec Lady Bird (USA – 1h34. Dans les salles le 28 février), la comédienne Greta Gerwig réalise son premier film en solo et a fait très fort de suite puisque son Lady Bird a décroché le Golden Globe de la meilleure comédie alors que Saoirse Ronan, l’interprète de Lady Bird, était couronnée meilleure actrice dans une comédie. Dans la foulée, sont arrivées cinq nominations aux Oscars. A cause de toutes ces distinctions, on se dit, en découvrant le film, qu’il est un peu surcoté. Mais, en fait, il convient de le considérer pour ce qu’il est, en l’occurrence, le portrait sensible et attachant d’une grande adolescente et la chronique des premiers choix d’adulte. Remarquée du grand public en 2013 pour Frances Ha, Greta Gerwig sait saisir, avec un regard à la fois tendre et amusé, les états d’âme d’une Lady Bird à laquelle la jeune Saoire Ronan apporte sa grâce mais aussi une fraîche rebéllion. Et, autour d’elle, les autres acteurs tiennent bien la rampe, notamment Lucas Hedges (qui fut remarquable dans Manchester by the Sea en 2016 comme dans le tout récent Three Billboards) et Timothée Chalamet promu, depuis Call me by your Name, au rang de tête d’affiche. Enfin, Greta Gerwig,née à Sacramento, a situé son action dans cette ville de Californie où la vie ne semble pas bien palpitante. D’ailleurs, la cinéaste a placé, en exergue de son film, une citation de Joan Didion, elle aussi née à Sacramento: « Quiconque parle de l’hédonisme californien n’a jamais passé Noël à Sacramento »‘… On veut bien le croire, à voir les efforts de Lady Bird pour prendre la fuite.