La reine et les deux belles vipères  

Olivia Colman incarne une reine Anne fragile et souffrante. DR

Olivia Colman incarne une reine Anne
fragile et souffrante. DR

« C’est parfois amusant d’être une reine ! » C’est Anne qui le dit. Mais il faut le dire vite. Car l’univers dans lequel vit la souveraine est un parfait panier de crabes. Les hommes politiques qui entourent Anne, tentent de la convaincre du bien-fondé de leurs options, notamment en matière de conflit guerrier avec la France. Quant à Lady Sarah, amie d’enfance de la reine, elle est devenue duchesse de Marlborough et Anne l’a nommée Maîtresse de la Garde-Robe, Première Dame de la chambre et Gardienne de la bourse privée, les postes les plus honorifiques qu’une femme puisse tenir à la cour royale en ce début du 18e siècle… Jouissant de son énorme influence sur une reine passablement souffrante, Sarah savoure son pouvoir. Jusqu’au moment où débarque Abigail Hill, une lointaine cousine que des revers de fortune familiaux ont abaissé au rang de servante… Mais la belle Abigail n’entend pas traîner longtemps du côté des cuisines. D’autant qu’elle a le pouvoir de trouver, dans la nature, quelques plantes capables de soulager les pénibles crises de goutte de la reine…
Qu’on ne s’y méprenne pas. Avec La favorite, Yorgos Lanthimos ne nous inflige pas une version moderne de « Si les Stuart m’étaient contés ». Car si les faits historiques sont avérés, cette chronique royale est une étonnante plongée dans une succursale de l’enfer du pouvoir. Et cette fois, ce sont, autour d’une reine, deux femmes décidées qui s’affrontent. Et elles sont prêtes à porter les coups les plus rudes.
Après un début de carrière dans son pays natal, le cinéaste grec de 46 ans déboule sur la scène internationale en 2009 avec Canine qui lui vaut le prix Un certain regard à Cannes. Alps (2011) sera couronné pour son scénario à la Mostra de Venise et, avec The Lobster (2015), Lanthimos obtient le prix du jury sur la Croisette avant de rafler le prix du scénario, toujours à Cannes, en 2017, pour Mise à mort du cerf sacré… Bien sûr, les récompenses dans les festivals sont toujours les bienvenues pour un artiste. Mais le réalisateur hellène se distingue surtout pour le ton très décalé de ses œuvres. Ainsi cette comédie noire et cruelle sur l’obligation au bonheur qu’est The Lobster nous avait entraîné dans un futur proche où les personnes seules étaient contraintes de trouver, sous 45 jours, un partenaire sous peine d’être transformées en animal de leur choix !

Sarah (Rachel Weisz) et Abigail (Emma Stone) en lutte pour le pouvoir. DR

Sarah (Rachel Weisz) et Abigail (Emma Stone)
en lutte pour le pouvoir. DR

On attendait avec curiosité de voir comment Lanthimos allait s’emparer d’une odyssée historique pleine de cris et de fureur, fussent-ils feutrés. En restant fidèle à sa manière de planter les décors et de saisir, en quelques plans, l’hystérie d’une situation, le cinéaste nous tient en haleine tandis que deux courtisanes se battent, en toute cruauté, pour les faveurs d’une reine. Ah, les séances de tir au pigeon auxquelles Sarah invite Abigail en lui lançant « Allons, tuer quelque chose ! » avant de la braquer avec un pistolet chargé à blanc : « On a parfois du mal à se souvenir s’il y a une balle… » A bon entendeur. Mais on verra qu’avec l’entreprenante Abigail, la redoutable Sarah va avoir du pain sur la planche. D’autant que la reine Anne devient vite le jouet de deux vipères rivales. Et qui s’y connaissent pour faire perdre pied à Anne dans des jeux saphiques qui lui apportent quelque réconfort. « Venez me masser les jambes ! » réclame cette femme fragile qui se déplace, la plupart du temps, dans un fauteuil roulant et réussit à se perdre dans son palais, pleurant alors comme une enfant perdue.
Du point de vue de la mise en images, La favorite joue pleinement avec l’espace luxueusement flamboyant du palais royal, sorte de cour de récréation où trottent les lapins – « mes bébés », dit-elle- de la reine tandis qu’ailleurs, on bombarde un homme emperruqué mais nu comme un ver d’oranges sanguines ou encore que les nobles organisent des courses de canards… Quant aux interminables couloirs et escaliers, ils figurent aussi l’ascension d’Abigail, partie des cuisines au sous-sol pour atteindre les sommets.

Nicholas Hoult (au centre), un Harley poudré. DR

Nicholas Hoult (au centre), un Harley poudré. DR

Jouant avec les ralentis, les grands angles et les rotations à 360° qui agrandissent soudain le champ pour révéler toute une énorme pièce autour d’un personnage, Lanthimos parvient, avec brio, à prendre ses distances avec le film historique pour peaufiner des clairs-obscurs de tableaux flamands d’où pourraient surgir diverses félonies. Comme pour donner une originalité supplémentaire au récit, le cinéaste l’a chapitré avec, successivement, « Cette boue empeste », « Je crains la confusion et les accidents », « Et si je coulais en m’endormant », « Eviter l’infection », « En rêve, je vous ai poignardé à l’œil » etc. A priori, ce n’est pas capital pour la compréhension de l’intrigue mais ces notations aiguisent surtout la curiosité…
Au milieu des hommes poudrés, excités par la beauté de Sarah et Abigail autant que par leur influence sur la reine, Anne est une figure passionnante parce qu’elle oscille constamment entre le panache et le pathos. Accablée par le deuil (elle a perdu 17 enfants !), les accès de goutte, sa myopie, son embonpoint (son « amie » Sarah la traite volontiers de blaireau), son manque de grâce et d’assurance, cette reine qui avoue « Tout me fait mal » est l’objet tragique d’une lutte de pouvoir entre Sarah qui aime probablement vraiment Anne et Abigail qui s’applique à lui faire tourner la tête pour s’arracher définitivement à son statut de déclassée… S’appuyant beaucoup sur le corps de la reine, jouant de sa gaucherie et de ses lamentations mais aussi de sa sensualité, l’excellente Olivia Colman (qui a pris des kilos pour le rôle) compose une souveraine qui n’a pas assez confiance en elle mais qui sait cependant l’étendue de son pouvoir.

Un bal et une danse extravagante au palais. DR

Un bal et une danse extravagante au palais. DR

Au côté d’Olivia Colman, Lanthimos organise l’affrontement entre Sarah et Abigail sans faire de l’une ou de l’autre la méchante ou la victime ou alors en déplaçant sans cesse le jugement qu’on peut porter sur elles. La brune Rachel Weisz est une Lady Sarah intelligente et brillante, véritable femme politique moderne qui tient le pays entre ses mains. Vacharde et sachant porter ses attaques avec fiel, Sarah qui n’avait pas connu de rivale jusque là, sous-estime le pouvoir de nuisance d’Abigail. Avec cette servante émergeant de la boue, la blonde Emma Stone a construit une étonnante figure d’arriviste qui a compris que c’est en apaisant la reine, en la charmant pour mieux la dominer, qu’elle réussirait son ascension…
Aux Oscars qui seront décernés le 24 février prochain, La favorite compte dix nominations dont celles de meilleure actrice pour Olivia Colman alors que Rachel Weisz et Emma Stone sont en concurrence pour le meilleur second rôle féminin. Gageons que Yorgos Lanthimos pourrait bien décrocher cette statuette qui manque encore sur les étagères de sa bibliothèque… En tout cas, même sans Oscar, son nouveau film est une belle réussite.

LA FAVORITE Comédie dramatique (Grande-Bretagne – 2h) de Yorgos Lanthimos avec Olivia Colman, Rachel Weisz, Emma Stone, James Smith, Mark Gatiss, Nicholas Hoult, Joe Alwyn, Emma Delve, Jennifer White. Dans les salles le 6 février.

 

La dame un peu folle et la nymphette lisse  

Claire Darling (Catherine Deneuve) et sa fille Marie (Chiara Mastroianni). DR

Claire Darling (Catherine Deneuve) et sa fille Marie (Chiara Mastroianni). DR

SOUVENIRS.- C’est une fillette qui se réveille dans la nuit, traverse la maison familiale en quête d’une pendule-éléphant qui l’aiderait à dormir… Réveillée à son tour, sa mère la renvoie dans son lit. Avant de lui déposer la pendule sans sa chambre. C’est une dame d’un certaine âge qui se réveille dans la nuit et se demande ce qu’elle fait… Plus tard, à la dame du café qui lui apporte son petit-déjeuner, Claire Darling dira : « Non, je ne vais pas bien. Mais c’est gentil de demander ! » En ce jour ensoleillé sur la campagne de l’Oise, Claire Darling a pris une décision. C’est le dernier jour de sa vie. Ce soir, elle en est persuadée, elle sera morte. Alors, elle demande à des jeunes gens de passage de sortir meubles, bibelots, pendules, automates, lampes, tableaux etc. sur le grand pré devant sa belle demeure. Un immense vide-grenier pour en finir avec l’existence… Si les acheteurs sautent sur l’occasion, Martine, une amie de Marie, la fille de Claire, n’en croit pas ses yeux. Pourquoi Claire fait-elle cela ? Elle décide d’appeler Marie. Mais la mère et la fille s’étaient quittées, il y a bien longtemps déjà, plutôt fâchées…
Le temps qui passe et s’enfuit, une belle maison débordante de meubles et d’objets qui, tous, racontent quelque chose d’une vie tragique et flamboyante et puis une femme âgée qui semble un peu perdre la tête par moments, voilà autour de quoi Julie Bertuccelli a construit La dernière folie de Claire Darling (France – 1h35. Dans les salles le 6 février) en adaptant Le dernier vide-grenier de Faith Bass Darling, le roman paru en 2012, de l’Américaine Lynda Rutledge. Alors qu’on imagine les personnes âgées confinées dans leurs certitudes et volontiers dans l’immobilisme, Claire Darling cultive le lâcher-prise avec une étonnante désinvolture. En vendant pour quasiment rien les objets qui ont accompagné sa vie, elle pose un ultime acte de liberté face aux frustrations de sa vie…

Claire Darling jeune (Alice Taglioni). DR

Claire Darling jeune (Alice Taglioni). DR

Evidemment, pour ceux qui la connaissent un peu, c’est plutôt un coup de folie. La réalisatrice de Depuis qu’Otar est parti… (2002) et L’arbre (2010) mais aussi d’un nombre considérable de documentaires (dont Dernières nouvelles du cosmos en 2016) réussit un portrait attachant, voire émouvant, d’une femme au seuil de sa vie. Mais ce qui fait le charme de Claire Darling, c’est la manière dont la cinéaste insuffle de l’onirisme dans son récit et comment elle réussit à « ventiler » cette aventure sur différentes époques. On glisse ainsi, avec beaucoup de souplesse, de Claire âgée à Claire jeune mais c’est vrai aussi pour le personnage de Marie comme pour celui de son amie Martine. Sans oublier une mystérieuse sauvageonne qui traverse l’histoire et puise des « prises de guerre » dans le vide-grenier. Pour mener à bien son film (même si les dix dernières minutes traînent un peu), Julie Bertuccelli peut compter sur Catherine Deneuve qui, pour la première fois, arbore des cheveux blancs en composant un personnage un peu hors du temps, pas toujours tendre, ni affectueuse, notamment avec sa fille, mais qui finit par faire sauter la carapace… A ses côtés, Chiara Mastroianni (Marie), Laure Calamy (Martine), Samir Guesmi (Amir), Olivier Rabourdin (le mari de Claire), Johan Leysen (le père Georges) sont tous justes. Quant à Alice Taglioni, elle a la tâche « impossible » d’être une « jeune Deneuve ». Avec beaucoup d’élégance, elle s’impose en Claire Darling d’antan confrontée à de déchirants drames familiaux. Sur l’affiche du film, Claire Darling est au volant d’une auto-tamponneuse. Jolie métaphore de la vie. Elle roule et on peut se faire tamponner. C’est pas certain mais ce n’est pas improbable…

Laura (Lily-Rose Depp) et Paul (Laurent Lafitte). DR

Laura (Lily-Rose Depp) et Paul (Laurent Lafitte).

PANTHERE.- C’est l’été, dans un camping en Dordogne. L’atmosphère est sympathique, le temps ensoleillé mais les choses tournent au vinaigre lorsqu’on se met à parler, entre tentes et bungalows, de jeunes gens qui disparaissent. Evidemment les rumeurs les plus folles se mettent à circuler. On parle même d’une panthère en liberté qui rôde à proximité du camping. Si les jeunes estivants s’inquiètent, Laura, elle, est plutôt excitée par le sentiment d’un danger permanent. Et lorsque la grande adolescente rencontre Paul, un écrivain aussi attirant qu’inquiétant, une relation ambigüe prend forme. Jusqu’à ce qu’un prétendant de Laura disparaisse à son tour et qu’une étrange policière entre dans la danse…

L'inspectrice Camus (Camille Cottin). Photos Carole Bethuel

L’inspectrice Camus (Camille Cottin).
Photos Carole Bethuel

C’est une curieuse impression que cela qui préside à la vision du second long-métrage de Vincent Mariette. Pas tant parce qu’on retrouve une nième fois le cadre estival et vacancier dans lequel des jeunes gens et des jeunes filles s’amusent à traîner leur désoeuvrement mais plutôt parce que, d’entrée de jeu, on a du mal à adhérer à cette histoire de mystère, de « monstre » affamé et tueur et, comme le dit le cinéaste, d’« inquiétante étrangeté ». Bien sûr, les cinéphiles tenteront d’entrée, autour d’une fille et d’une panthère, un rapprochement avec La féline, réalisée en 1942 par Jacques Tourneur et même avec son remake signé en 1982 par Paul Schrader. Mais ils en seront pour leurs frais. Point de thriller érotique ici et surtout, avec son minois lisse de mannequin enfant, Lily Rose Depp ne distille jamais le charme équivoque de Simone Simon chez Tourneur et encore moins la grâce « tordue » de Nastassja Kinski chez Schrader… Si, donc, on ne retient pas l’option « féline », il ne reste plus grand’chose à se mettre sous la dent. Pour le cinéaste qui reste toujours à la lisière du fantastique, c’est la question de la croyance qui traverse son film, ce besoin de nos contemporains de s’accrocher à quelque chose d’opaque, de mystérieux pour placer un sas entre eux et le monde. Las, Les Fauves (France – 1h23. Dans les salles le 23 janvier) ne parvient pas à nous retenir captif de ce drame qui couve. Et ce ne sont pas Laurent Lafitte, le cheveu gras et long, en romancier armé, ni Camille Cottin, en enquêtrice balafrée et habitée qui nous feront changer d’avis…

Le vieux qui convoyait de la drogue  

Earl Stone (Clint Eastwood) sur la route... DR

Earl Stone (Clint Eastwood) sur la route… DR

Au chevet de son ex-épouse mourante, Earl Stone soupire : « Il faut avoir 99 ans pour rêver d’être centenaire… » De fait, ces mots résonnent étrangement dans un film qui, s’il a des allures de thriller, questionne assurément la vieillesse, le temps qui passe et qui s’échappe. Ainsi, à la barre du tribunal qui s’apprête à juger celui qui fut le transporteur de drogue le plus âgé et le plus prolifique d’une organisation criminelle mexicaine, Earl Stone plaide coupable et constate : « Je pouvais tout acheter, sauf le temps ».
Pour tous les fans de Clint Eastwood –et on sait qu’ils sont nombreux- La mule est un bel événement. En effet, c’est la première fois depuis 2009 et l’excellent Gran Torino qu’Eastwood joue dans l’une de ses réalisations. En 2012, on l’avait vu comédien dans le rôle de Gus Lobel dans Une nouvelle chance mais c’était Robert Lorenz, producteur de longue date d’Eastwood chez Malpaso, qui était derrière la caméra…
Expliquant pourquoi il a choisi d’interpréter Earl Stone, le comédien-réalisateur précise : « J’ai lu l’article du New York Times qui parle du vrai type dont est inspiré le personnage d’Earl, et je me suis dit que ce serait amusant de jouer quelqu’un de cet âge-là… C’est à dire de mon âge en fait. J’aime à penser que je suis toujours en train d’observer, d’apprendre, et Earl est comme ça, lui aussi. Plus on avance en âge, plus on se rend compte qu’on ne sait rien. Du coup, on continue à avancer. »

Stone, un vieil homme en rupture avec sa fille Iris (Alison Eastwood). DR

Stone, un vieil homme en rupture
avec sa fille Iris (Alison Eastwood). DR

C’est Nick Schenk, déjà auteur du scénario de Gran Torino, qui a écrit The Mule en s’inspirant de l’histoire vraie de Leo Sharp (1924-2016), ancien vétéran de l’armée américaine devenu horticulteur, qui, à la suite de problèmes financiers, s’est mis à collaborer, alors qu’il allait sur ses 90 ans, comme passeur de drogue entre les Etats-Unis et le Mexique avec le cartel mexicain de Sinaloa avant d’être interpellé, en 2011, par la Drug Enforcement Administration (DEA) et condamné à trois années de prison.
D’entrée de jeu, on constate que Clint Eastwood n’a rien perdu de son talent depuis dix ans. Au milieu de ses plantations d’hémérocalles, Earl Stone apparaît comme un vieil homme amoureux de son métier d’horticulteur qui fait la promotion de ses lis d’un jour en parcourant les salons du pays et en séduisant ses interlocuteurs par son humour et son charme. Mais, un jour, les affaires de Stone cessent de bien tourner. Son entreprise est saisie. Il doit licencier ses trois employés et, comme il n’a pas de plan B, il se retrouve à la rue avec ses quelques bagages sur son vieux pick-up Ford. Earl qui a toujours fait passer son travail avant sa famille, se rend pourtant aux fiançailles de sa petite-fille Ginny. Mais Iris, sa propre fille, qui ne lui pardonne pas d’avoir négligé les siens, l’amène à quitter les lieux. Non sans qu’un nommé Rico lui glisse le numéro de téléphone « de gens qui le payeront pour rouler ». C’est ainsi qu’Earl Stone va sauter le pas. Il contacte les narcotrafiquants et devient une mule… De leur côté, les agents de la DEA, sous la constante pression de l’administration, sont instamment priés de produire des résultats. Pour l’agent Bates (Bradley Cooper qu’Eastwood avait dirigé, en 2014, dans American Sniper), mettre la main sur cette mule insaisissable surnommée El Tata par ses commanditaires, devient une priorité…

Earl Stone et l'agent Bates (Bradley Cooper). DR

Earl Stone et l’agent Bates (Bradley Cooper). DR

Avec La mule, on vérifie –mais on le savait- que Clint Eastwood est un sacré conteur. Il réussit à embarquer, avec aisance, le spectateur dans une aventure qui tient à la fois du thriller, du road-movie et de la chronique d’un papy, « roi des oublis d’anniversaires ». On s’attache immédiatement à ce type grand et voûté, une casquette de baseball vissée sur la tête, qui marche à pas lents, sillonne les états américains en chantonnant au volant et réussit pendant longtemps à ne pas se faire prendre par la maréchaussée. Pour Stone, les grosses sommes que lui rapportent son tranquille trafic sont l’occasion de vivre à l’aise, de permettre la reconstruction du bar de l’Amicale des vétérans mais cette aisance matérielle lui ouvre aussi, à contrario, les yeux sur le mauvais mari et le piètre père qu’il fut : « Je voulais être quelqu’un dans la vie. J’étais une nullité à la maison ».
Avec le Québecois Yves Belanger comme nouveau directeur de la photo, Clint Eastwood signe une mise en scène qui va droit au but et que l’on qualifierait volontiers d’« invisible » s’il ne s’offrait pas un petit regard caméra sur fond de mine écoeurée, véritable mimique-signature eastwoodienne. Il parsème aussi son film de notations qui donnent du corps à son récit. Il en va ainsi du bref passage avec les « gouines à moto », de la séquence où Stone est reçu dans la luxueuse villa du patron du cartel (on reconnaît l’oublié Andy Garcia) et où le papy « truand » est gratifié de deux superbes nanas dans sa chambre ou encore du remarquable face-à-face, à l’heure du petit déjeuner dans un motel sans grâce, entre Stone et l’agent Bates. Ignorant qui est l’autre, les deux échangent librement et assez nostalgiquement sur le boulot qui les dévore et les empêche d’être proches des leurs. Et l’agent de la DEA remerciera cet homme âgé qui a « assez vécu pour parler sans filtre »

Earl Stone contrôlé mais pas (encore) pris. DR

Earl Stone contrôlé mais pas (encore) pris. DR

Les dialogues sont souvent savoureux. A son ex-épouse qui lui demande comment il est devenu riche, Earl propose : « gigolo de luxe, chasseur de primes ou mule pour des narcotrafiquants ». La musique et les chansons sont très présentes (on reconnaît Willie Nelson chantant On the Road Again) mais c’est évidemment ce Earl Stone, bougon et mal embouché, qui est attachant. On songe aussi au personnage de Walt Kowalski dans Gran Torino pour son côté réac lorsqu’il s’arrête, au mépris des injonctions des membres du cartel qui le surveillent, pour aimablement dépanner une famille afro-américaine en panne de voiture et leur donne du « nègre »
Réflexion sur les regrets, le pardon et les erreurs du passé, La mule est une réussite. A 88 ans, Clint Eastwood n’a pas perdu la main et on en s’en réjouit!

LA MULE Thriller (USA – 1h56) de et avec Clint Eastwood et Bradley Cooper, Michael Pena, Laurence Fischburne, Dianne West, Alison Eastwood, Taissa Farmiga, Manny Montana, Juill Flint, Andy Garcia, Ignacio Serriccchio. Dans les salles le 23 janvier.

Trajectoires de femmes brillantes ou invisibles  

Willy (Dominic West) et Colette (Keira Knightley). DR

Willy (Dominic West)
et Colette (Keira Knightley). DR

BATTANTE.- Dans la campagne française, sous prétexte d’aller cueillir des fruits rouges, Gabrielle Sidonie Colette file vers une grange où l’attend son amant auquel elle se donne avec délices. Nous sommes en 1893 et la jeune fille à l’esprit rebelle et aux cheveux longs décide d’épouser Henry Gauthier-Villars, plus connu sous son nom de plume : Willy. Malgré leurs quatorze ans d’écart, Gabrielle est sous la charme de l’écrivain aussi égocentrique que séducteur. Grâce aux relations de Willy, Colette découvre le milieu artistique parisien qui stimule sa propre créativité. Sachant repérer les talents mieux que quiconque, Willy autorise Colette à écrire… à condition qu’il signe ses romans à sa place. Bientôt Claudine à l’école suivi de Claudine à Paris et de Claudine en ménage seront des triomphes littéraires. Willy va devenir riche et célèbre. Alors que les infidélités de Willy pèsent sur le couple, Colette souffre de plus en plus de ne pas être reconnue pour son œuvre…

Missy (Denise Gough) et Colette. DR

Missy (Denise Gough) et Colette. DR

Cocorico sans doute mal placé, on a un peu de mal à se dire que ce biopic de Colette, grande dame française de la littérature, soit signé par un Américain (Wash Westmoreland) et qu’il parle anglais. Mais le cinéaste a cependant la bonne idée de nous montrer la plume de Colette, trempée dans l’encre noire, écrire en français sur des cahiers d’écolier. Et le petit nez mutin de Keira Knightley achève de nous faire basculer avec plaisir dans ces jeunes années du 20è siècle où la romancière rédige les premières lignes de Claudine à l’école : « Je m’appelle Claudine, j’habite Montigny; j’y suis née en 1884; probablement je n’y mourrai pas. » Plus que les insondables mystères de la création littéraire, Colette (Grande-Bretagne – 1h51. Dans les salles le 16 janvier) s’intéresse, sur la dizaine d’années entre la rédaction de Claudine à l’école et la sortie de La vagabonde, à deux axes. D’une part, la relation de plus en plus conflictuelle entre Willy et Colette, d’autre part la découverte du plaisir dans les bras des femmes par une écrivaine qui cultive sa singularité pour faire bouger les lignes. Car, même s’il affirme aimer son épouse, Willy la maintient dans un état de parfaite dépendance… Westmoreland (co-scénariste du film avec son époux Richard Glatzer, disparu en 2015) voit même dans la trajectoire de Colette des échos exemplaires du mouvement #meetoo… Des salons parisiens où elle entreprend de se faire une place aux scènes où elle danse et joue la comédie dans la troupe du mime Georges Wague en passant par ses amours avec l’Américaine Georgie Raoul-Duval (dont Willy sera aussi l’amant) et Missy, marquise de Belbeuf, Colette se révèle une belle amoureuse et perpétuelle battante… Entourée de Dominic West (Willy), Eleanor Tomlinson (Georgie) et Denise Gough (Missy), la Britannique Keira Knightley est une Colette gracieuse au canotier en biais dans un film agréable et joliment brossé.

Audrey Lamy incarne Audrey, une travailleuse sociale.

Audrey Lamy incarne Audrey,
une travailleuse sociale.

EXCLUSION.- Pour pseudos, elles ont pris Lady Di, Brigitte Macron, Edith Piaf, Marie-José Nat, Simone Veil, La Cicciolina, Dalida, Brigitte Fontaine, Vanessa Paradis , Salma Hayek ou Mimi Mathy… Elles fréquentent L’Envol, un centre d’accueil pour femmes SDF, et y trouvent un peu de réconfort dans leurs galères. Mais L’Envol est un centre de jour et celles qui le fréquentent ne peuvent y passer la nuit. Alors que le centre est menacé de fermeture sur décision municipale, la poignée de travailleuses sociales, sous la direction de Manu, choisissent de ne pas rester les bras ballants. Cette fois, pour Manu mais surtout pour Audrey, Hélène et Angélique, tous les coups sont permis pour tenter de réinsérer les femmes dont elles s’occupent, quitte à passer par les falsifications, les pistons, les mensonges…
Réalisateur des Invisibles (France – 1h42. Dans les salles le 9 janvier), Louis-Julien Petit se souvient : « En août 2014, Claire Lajeunie, qui a réalisé pour France 5 un documentaire sur les femmes SDF intitulé ‘’Femmes invisibles, survivre dans la rue’’, m’a offert le livre (Sur la route des Invisibles) qu’elle avait écrit pour compléter son film, retraçant ses rencontres, ses étonnements, ses questionnements, et ses relations avec ces femmes. Ce livre a été un choc: il était à mille lieues du ton très factuel, sociologique, et grave auquel je m’attendais avec un tel sujet. Bien au contraire, j’ai plongé dans une histoire humaine, ayant toutes les composantes de la tragi-comédie, avec des femmes incroyablement complexes, touchantes et souvent drôles malgré des parcours de vie dramatiques. J’ai dévoré le livre en deux heures, sortant de sa lecture à la fois bouleversé et euphorisé, à tel point que j’en ai parlé à ma productrice Liza Benguigui, qui a pris les droits du livre sur-le-champ… »

Manu (Corinne Masiero), responsable du centre L'Envol. Photos JC Lother

Manu (Corinne Masiero), responsable
du centre L’Envol.
Photos JC Lother

Remarqué en 2015 pour Discount, une comédie dramatique sur des employés de supermarché menacés de licenciement et qui décident de monter un magasin parallèle avec les produits (récemment) périmés du supermarché puis pour Carole Matthieu (2018), un drame (d’abord vu sur Arte puis en salle) interprété par Isabelle Adjani sur un médecin généraliste qui choisit d’être médecin du travail pour donner un sens à sa vie et à son travail, Louis-Julien Petit donne, ici, d’épatants portraits de femmes, à la fois fragiles et combatives. Même si’il s’agit bien d’une fiction, on s’attache d’emblée à ces personnages pleins de contradictions et de failles, tour à tour exaspérants et pathétiques. Il y a ainsi Chantal qui réfrigère ceux qui seraient sur le point de lui donner un petit job en expliquant qu’elle sort de prison parce qu’elle a tué son mari, Catherine, la cinquantaine qui s’endort partout ou encore Julie, 25 ans, qui traîne dans les rues avec son sac à dos et dans le complet déni de sa situation… Par le biais d’un récit enlevé, parfois humoristique dans l’autodérision que ces femmes ont sur elles-mêmes, toujours chaleureux alors même que l’action se déroule dans un monde d’exclusion et de grande précarité, Les invisibles tourne le projecteur sur, comme le dit une pub actuelle, celles dont on fuit le regard. Si les comédiennes qui incarnent ces autres invisibles que sont les travailleuses sociales (Audrey Lamy, Corinne Masiero, Noémie Lvovsky, Déborah Lukumuena, Sarah Suco) sont parfaitement dans le jus du film, ce sont les non-professionnelles qui sont bluffantes de vérité. Avec sa vibrante humanité, voilà un film français qui se hisse au niveau du meilleur cinéma social anglo-saxon. Ces invisibles méritent d’êtes vues !

Les intellectuels et les monstres  

Selena (Juliette Binoche) et Alain (Guillaume Canet). DR

Selena (Juliette Binoche)
et Alain (Guillaume Canet). DR

SOCIETE.- La quarantaine grisonnante et cultivée, Alain dirige une célèbre et vénérable maison d’édition parisienne où il publie notamment les romans de son ami Léonard, écrivain bohème. Justement Alain a rendez-vous au restaurant avec l’auteur auquel il s’apprête à refuser son nouveau manuscrit intitulé Point final. Séléna, la femme d’Alain, est la star de Collusion, une série télé populaire dans laquelle elle incarne, depuis trois saisons déjà, une femme-flic. Mais Séléna préfère dire que son personnage est une experte en comportement de crise. Quant à Valérie, la compagne de Leonard, elle est assistante parlementaire d’un homme politique dont la vie privée ne lui facilite pas la tâche… Par ailleurs, Alain n’est pas insensible au charme de Laure, nouvelle venue dans la maison et chargée de mesurer les enjeux de l’édition numérique. Par ailleurs, malgré ses airs de chien battu, Léonard est un séducteur qui a cependant le tort de nourrir ses romans de ses aventures sentimentales et sexuelles…

Léonard (Vincent Macaigne)  et Valérie (Nora Hamzawi). DR

Léonard (Vincent Macaigne)
et Valérie (Nora Hamzawi). DR

Avec Doubles vies (France – 1h46. Dans les salles le 16 janvier), Olivier Assayas invente le concept du « film-dîner en ville » Et ce n’est même pas un reproche dans la mesure où les dîners en ville peuvent être de très bons moments lorsqu’on apprécie ceux qui composent le tour de table. En matière de cinéma, il en va un peu de même dans la mesure où l’on a le libre choix de choisir, sinon sa table, du moins son fauteuil et son écran. Sans même un générique, on entre directement dans une comédie qui a le mérite d’annoncer la couleur. Nous sommes entre intellectuels (Assayas dit assumer la chose), entre bobos aussi, qui se posent une foule de questions sur la société contemporaine, sur l’information, sur la désinformation, sur l’écriture, sur les livres, sur les e-books, sur le rôle prescripteur de la critique littéraire, sur internet, sur les algorythmes, sur les blogs, sur les mots des tweets, sur l’obsession de l’argent et du corps, sur les fournisseurs, d’accès, sur la gratuité des contenus, sur les livres de coloriage pour adultes… Bref, on a compris que le film d’Assayas parle beaucoup. Alors, on dresse l’oreille et on essaye, dans le flot, de capter des choses. Pas nécessairement pour les replacer dans les dîners en ville. Il y a ainsi des phrases comme « On écrit plus qu’avant et c’est internet qui a libéré la parole » ou « Tout est conçu pour que les gens ne sortent plus de chez eux. Lugubre ! » mais aussi : « Dans le couple, le désir, ce n’est pas le début et la fin de tout ». De Guillaume Canet (Alain) à Christa Théret (Laure) en passant par Juliette Binoche (Séléna), Vincent Macaigne (Léonard) et Nora Hamzawi (Valérie), les comédiens tiennent joliment la rampe. Alors on s’accroche un peu d’autant que la fin du film vous vaut une charmante petite bouffée de tendresse amoureuse. « C’est quoi, les gens ? T’en penses quoi, toi ? » dit un personnage. Et l’autre de répondre : « Moi, rien ! J’observe… » On est d’accord.

Vore (Eero Milonoff) et Tina  (Eva Melander). DR

Vore (Eero Milonoff) et Tina (Eva Melander). DR

IDENTITE.- Douanière en poste à l’arrivée des ferrys quelque part en Suède, Tina est une fonctionnaire d’une efficacité redoutable. Avec son odorat extraordinaire, c’est comme si elle pouvait flairer la culpabilité d’un individu. D’ailleurs, elle renifle quelque chose qui ne va pas chez un cadre cravaté présentant bien. Si les bagages du passager ne révèlent rien de suspect, Tina ne lâche pas prise. Dans le téléphone portable du type, elle « sent » une carte-mémoire contenant des images pédophiles… Mais lorsque Vore, un homme d’apparence suspecte, passe devant elle, ses capacités sont mises à l’épreuve pour la première fois. Troublée, Tina sait que Vore cache quelque chose, mais n’arrive pas à identifier quoi. Pire encore, elle ressent une étrange attirance pour lui… Tina passe sa vie dans une maison perdue au milieu des bois en compagnie de Roland, un homme plus jeune qu’elle, qui s’intéresse surtout à ses chiens. Comme elle a indiqué à Vore l’adresse d’une auberge de jeunesse proche de chez elle, elle n’aura aucun mal à le retrouver. Bientôt, elle lui propose de s’installer dans le petit chalet à deux pas de sa maison…

Un sombre univers de légende... Photo Henrik Petit

Un sombre univers de légende…
Photo Henrik Petit

A des années-lumière du film d’Assayas (à moins que non, puisqu’il s’agit là aussi d’une humanité souffrante et en quête de réponses), voilà Border (Suède – 1h48. Dans les salles le 9 janvier), film fantastique mis en scène par Ali Abbassi, un cinéaste né en Iran en 1981 et venu s’installer à Stockholm pour y étudier l’architecture. Mais c’est vers le cinéma qu’Abbasi va finalement se tourner. Après Shelley, un premier long-métrage réalisé en 2016, le réalisateur adapte une nouvelle, inédite en France, de l’écrivain John Ajvide Lindqvist qui œuvre, ici, comme co-scénariste. Admirateur de Luis Bunuel, de Federico Fellini comme de Chantal Ackerman, Abbasi se dit fasciné par la capacité du cinéma à repousser les limites… Avec Border, film étonnamment bizarre, il regarde la société à travers le prisme d’un univers parallèle. Car Tina comme Vore ne sont pas comme « nous ». Ces trolls qui aiment se baigner, nus, dans des étangs sous la pluie, au milieu de nulle part, tentent de se faire une (petite) place dans la société humaine. Avec son boulot de douanière, Tina s’est adaptée au monde humain et joue le jeu des « autres ». Elle ne veut de mal à personne et mène consciencieusement, grâce à son flair, l’enquête dans les milieux pédophiles… Vore, lui, est dans une stratégie de vengeance. Victime par le passé d’expériences et de tortures, il est persuadé que le genre humain est une maladie et entend bien le faire souffrir…
Avec Border, Ali Abbasi signe une œuvre étrange et mystérieuse autour d’une personne qui a la possibilité de choisir sa propre identité. Qui sont donc Tina et Vore, ces créatures aux gueules néanderthaliennes et au sexe indistinct? Dans un retour à un état de nature, leur romance amoureuse a des éclats à la fois tragiques et bestiaux. La comédienne suédoise Eva Melander et l’acteur finlandais Eero Milonoff incarnent, avec de lourds masques en silicone, ces « monstres » inquiétants et vulnérables qui semblent sortir d’un monde légendaire et magique… Le voyage en compagnie de ces mangeurs d’insectes est une expérience étrange et radicale. Et parfois émouvante.

Pour la gloire de l’éternel Cyrano  

Olivier Gourmet incarne Cyrano. DR

Olivier Gourmet incarne Cyrano. DR

Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu ! … bien des choses en somme…
En variant le ton, – par exemple, tenez :
Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse ! »
Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »
Descriptif : « C’est un roc ! … c’est un pic ! … c’est un cap !
Que dis-je, c’est un cap ? … C’est une péninsule ! »
Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ?
D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »
Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
Truculent : « Ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? »
Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! »
Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
Pédant : « L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
Appelle Hippocampéléphantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d’os ! »
Cavalier : « Quoi, l’ami, ce croc est à la mode ?
Pour pendre son chapeau, c’est vraiment très commode ! »
Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral,
T’enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »
Dramatique : « C’est la Mer Rouge quand il saigne ! »
Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! »
Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? »
Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on ? »
Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
C’est là ce qui s’appelle avoir pignon sur rue ! »
Campagnard : « Hé, ardé ! C’est-y un nez ? Nanain !
C’est queuqu’navet géant ou ben queuqu’melon nain ! »
Militaire : « Pointez contre cavalerie ! »
Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! »
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot :
« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
A détruit l’harmonie ! Il en rougit, le traître ! »
– Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
Eussiez-vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d’une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.

Edmond Rostand (Thomas Solivérès) sur le plateau... DR

Edmond Rostand (Thomas Solivérès)
sur le plateau… DR

Nous sommes en décembre 1895. Le capitaine Dreyfus est accusé d’espionnage et, dans le salon indien du Grand café, sur le boulevard des Capucines, les frères Lumière montrent les premières images du cinématographe. Au théâtre de la Renaissance, Sarah Bernhardt, alors au sommet de sa gloire, joue La princesse lointaine, pièce en quatre actes et en vers d’Edmond Rostand. Et c’est un four… Rostand n’a pas encore trente ans mais déjà une femme, la douce Rosemonde, deux enfants et beaucoup d’angoisses. Il n’a rien écrit depuis deux ans. En désespoir de cause, il propose au grand Constant Coquelin une pièce nouvelle, une comédie héroïque, en vers… Le problème, c’est qu’elle n’est pas encore écrite. Faisant fi des caprices des actrices, des exigences de ses producteurs corses, de la jalousie de son épouse, des affaires de cœur de son meilleur ami et du manque évident d’enthousiasme de son entourage, le dramaturge se met à écrire cette pièce à laquelle personne ne croit. Pour l’heure, il n’a que le titre : Cyrano de Bergerac.

Il y a une quinzaine d’années, Alexis Michalik voyait au cinéma Shakespeare in love (1999) dans lequel Joe Madden, en se basant sur des faits réels, raconte comment, grâce à une jolie muse, le jeune Will, alors criblé de dettes, retrouve l’inspiration et écrit son plus grand chef d’œuvre, Roméo et Juliette. « Je m’étais alors demandé, se souvient le cinéaste, pourquoi, en France, nous n’avions jamais fait de film similaire. Mais, c’en était alors resté à l’état de réflexion… Quelques années après, je tombe sur un dossier pédagogique dans lequel on relatait les circonstances de la première de Cyrano. Et là, je repense au film de Madden, me dis qu’il est incroyable que personne encore n’ait songé à raconter ce qui fut la plus grande success story du théâtre français, la dernière aussi, puisqu’elle a eu lieu juste avant l‘arrivée du cinématographe, où ce ne seront plus les pièces, mais les films, comme Autant en Emporte le Vent, qui feront des triomphes torrentiels. »

Alexis Michalik se met à lire tout ce qui existe sur et autour de Cyrano et se met à écrire un scénario intitulé Edmond. Las, aucun financier ne veut s’engager dans un film, jugé trop onéreux. A Londres, par hasard, il voit une adaptation théâtrale de Shakespeare in love. Michalik (qui a déjà à son actif deux pièces Le porteur d’histoire et Le cercle des illusionnistes) décide de reprendre son Edmond et de le réécrire pour le théâtre. Ce sera un très gros succès au Théâtre du Palais royal récompensé par une rafale de cinq Molières… Assez vite, Michalik va trouver le budget pour financer le film.

Jeanne (Lucie Boujenah) dans la peau de Roxane, amour muet de Cyrano. DR

Jeanne (Lucie Boujenah) dans la peau de Roxane, amour muet de Cyrano. DR

Avec le récit enchanteur et agréablement romancé de la première représentation de Cyrano, le metteur en scène embarque, sans coup férir, le spectateur dans l’envers du décor, sur la scène du Théâtre de la Porte Saint Martin, là où le jeune Rostand écrit, quasiment « en direct » les cinq actes de sa comédie héroïque tandis que déjà le grand Coquelin se glisse dans la peau de Cyrano et fait sien les mots magnifiques de ce loser défiguré rendu beau par ses actes et le flamboyant amour qu’il porte à Roxane…

Et parce qu’au cinéma, au contraire du théâtre, il faut tout montrer, Michalik joue la carte de la reconstitution imaginaire en plantant joliment le décor de la Belle époque à Paris, entre Moulin-Rouge et cancan, trouvant en République tchèque et notamment à Prague, les décors et le théâtre où se répète et enfin se joue la pièce. Point, en effet, de recherche, ici, du réalisme. C’est bien une déclaration d’amour au théâtre que lance l’auteur-réalisateur d’Edmond. Il y célèbre les acteurs mais tout autant l’artisanat des planches que les illusions qui naissent dans la lumière des cintres. Mieux, Michalik fait défiler des personnages hauts en couleur comme la tonitruante Sarah Bernhardt (qui sera aussi Roxane), Courteline et Feydeau, confrères moqueurs renvoyés au silence par le succès majeur de Cyrano ou encore le tuberculeux Tchekhov que Rostand croise dans une maison de plaisir et auquel il emprunte une réplique… Sans oublier Honoré, le sympathique cafetier, auquel Rostand devrait donc le fameux « C’est un peu court, jeune homme… » Et que dire des deux « producteurs » de la pièce, authentiques proxénètes et véritables personnages de la commedia dell’arte.

Dans ce film énergique, fluide et rythmé, le cinéaste célèbre également, à travers un Rostand crapahutant après ses vers, le vertige de l’écriture et les bouleversants mystères de la création. Et on prend plaisir à entendre encore la tirade du nez, à voir naître la scène du balcon, à savourer un échange de lettres qui, dans un désir inassouvi et autour d’une imposture, va nourrir l’inspiration de Rostand, à admirer Jeanne, la petite habilleuse, propulsée malgré elle dans le rôle de Roxane au soir de la première ou à fondre devant les mots tragiques et sublimes de Cyrano mourant aux pieds de Roxane (ci-dessous)…

Enfin, Edmond apparaît, du côté de sa distribution, comme un « film de bande ». Les comédiens sont tous au diapason et on aime voir Olivier Gourmet, souvent confiné à des rôles relevant de la blafardisation du réel, en gargantuesque Coquelin… Pour faire bonne mesure, Michalik, tandis que le générique de fin se déroule, l’inscrit parmi les grands Cyrano que furent Claude Dauphin, José Ferrer, Jean Piat, Daniel Sorano, Michel Vuillermoz, Jacques Weber ou Gérard Depardieu…

On déguste comme une délicieuse pâtisserie cette belle idée qu’est Edmond, panégyrique du plus grand succès du théâtre français, joué des dizaines de milliers de fois pour la gloire du plus épatant des amoureux…

Une interminable standing ovation a salué la première de "Cyrano". DR

Une interminable standing ovation a salué
la première de « Cyrano ». DR

Que je pactise ?

Jamais, jamais ! -Ah ! te voilà, toi, la Sottise !

Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;

N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !

Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !

Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose

Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,

Mon salut balaiera largement le seuil bleu,

Quelque chose que sans un pli, sans une tache,

J’emporte malgré vous,

et c’est…

mon panache.

 EDMOND Comédie dramatique (France – 1h49) d’Alexis Michalik avec Thomas Solivérès, Olivier Gourmet, Mathilde Seigner, Tom Leeb, Lucie Boujenah, Alice de Lencquesaing, Clémentine Célarié, Igor Gotesman, Dominique Pinon, Simon Abkarian, Marc Andréoni, Antoine Duléry, Jean-Michel Martial. Dans les salles le 9 janvier.

Le flic esthète et l’homme déboussolé  

Le commissaire Beffrois (Charles Berling) enquête.

Le commissaire Beffrois
(Charles Berling) enquête.

ART.- Dans un grand ensemble, un jeune type se hisse avec peine sur le rebord d‘une fenêtre ouverte… Rapidement, il se met à fouiller les tiroirs, les boîtes à bijoux… Pas de bol ! L’occupant des lieux débarque et on découvre rapidement qu’il est policier. Doublement, pas de chance ? Que non ! Car Marc Beffrois fait s’asseoir le voleur, lui propose un jus (« Orange ou pamplemousse ? ») et les deux se mettent à deviser sur la valeur du tourne-disques, l’actualité toute relative de NTM et aussi d’un petit tableau (signé Philippe Derôme) composé de pastilles, accroché au mur et acquis 3000 francs par Beffrois du temps de son mariage… Avant de virer son cambrioleur, Beffrois ajoute : « Il a peut-être pris de la valeur… » Pour le commissaire, les tableaux vont vite devenir l’affaire principale de sa fin de carrière. Car il va se retrouver sur la trace d’un efficace monte-en-l’air qui se spécialise dans le vol de tableaux de valeur intermédiaire, ceux qui ne défraye pas la chronique et, selon l’enquêteur, n’intéresse même pas les assurances…

Premier long-métrage de Lucas Bernard, Un beau voyou (France – 1h44. Dans les salles le 2 janvier) est un film curieux tant dans sa forme que dans son contenu. Côté forme, le récit s’en va d’abord sur les pas du commissaire dans son enquête avant de l’oublier pour s’intéresser à l’énigmatique Bertrand (à moins qu’il se nomme réellement François) dont on devine rapidement qu’il est bien notre voleur et que le cinéaste montre dans une série d’arnaques immobilières assez antipathiques avant de revenir à Beffrois qui a décidé que la traque de Bertrand serait son dernier coup d’éclat dans une carrière qu’on imagine plutôt terne. Le cinéaste s’offre en passant quelques apartés comme ce dîner chez un peintre connu (Jean-Quentin Châtelain dans un savoureux numéro de baratineur) où Beffrois est invité par erreur ou les frasques amoureuses d’une pétillante restauratrice de tableaux. On suit tout cela d’un œil amusé mais sans trop se prendre non plus au jeu.

Justine (Jennifer Decker) et Bertrand (Swann Arlaud). Photos Claire Nicolles

Justine (Jennifer Decker)
et Bertrand (Swann Arlaud).
Photos Claire Nicolles

Comme si la dimension « polar » d’Un beau voyou était simplement anecdotique. Comme si le cinéaste préférait filmer Paris, sa nuit, ses toits, ses rues avec un petit côté old school, façon Musidora quand Bertrand part dans ses escalades nocturnes. Mais surtout, on sent bien que Lucas Bernard porte une vraie attention au milieu de l’art : « Avec l’art, dit-il, surgit la question connexe du goût. Au début, Beffrois n’a pas de goût. Le goût, c’est la possibilité de dire j’aime ou j’aime pas. Suis-je légitime ou non à juger un tableau ? Sa femme se sentait suffisamment légitime, lui va apprendre à le devenir. Beffrois est seul : il n’est plus question d’aménager son appartement pour faire plaisir à sa femme décédée ou à ses fils, il doit choisir par rapport à lui… Arrivé à la retraite, il doit s’accommoder de lui-même. Au début, il vit à côté d’une œuvre d’art sans savoir quoi en penser, à la fin il est capable de dire ce qu’il aime. » Pour porter son histoire, Lucas Bernard peut enfin compter sur Charles Berling (Beffrois), Swann Arlaud (Bertrand) et Jennifer Decker, de la Comédie française, qui incarne Justine, la restauratrice de tableaux…

Marianne (Laetitia Casta).

Marianne (Laetitia Casta).

AMOUR.- Un jour, en rentrant chez lui, Abel entend Marianne lui dire : « Je suis enceinte ». Abasourdi mais heureux, Abel reste sans voix. Il finit par dire : « C’est génial » et son sourire en dit long. La suite lui coupe complètement la parole. « Mais pas de toi… » ajoute Marianne. Le père du bébé à venir est Paul, un ami d’Abel… Marianne quitte donc Abel et ira vivre chez Paul. La mort de Paul va rapprocher à nouveau Abel et Marianne dont Joseph, le fils, glisse à Abel : « C’est maman qui l’a tué… » Du coup, Abel ne sait plus sur quel pied danser. Mais c’est Eve qui va venir troubler son existence. Depuis son plus jeune âge, Eve est follement amoureuse d’Abel. Qui n’a jamais prêté attention à elle. Maintenant qu’Eve est une belle jeune femme, elle décide de s’ouvrir à l’homme de ses rêves. Alors Eve dit à Marianne : « Laisse-le moi ! » « Si je dis non ? » rétorque Marianne. « Alors, c’est la guerre » conclut Eve…

Abel (Louis Garrel) et Eve (Lily-Rose Depp). Photos Shanna Besson

Abel (Louis Garrel) et Eve (Lily-Rose Depp).
Photos Shanna Besson

Avec L’homme fidèle (France – 1h14. Dans les salles le 26 décembre), Louis Garrel signe sa seconde réalisation après Les deux amis (2015) dans lequel son personnage se nommait déjà Abel. Ecrit avec le vétéran Jean-Claude Carrière, ce court récit fait parfois songer, notamment avec l’emploi de la voix off, au cinéma d’Eric Rohmer ou encore de François Truffaut. De fait, voici une variante de Jules et Jim à l’envers puisqu’Abel balance entre deux femmes. Et ce sont d’ailleurs les femmes qui dictent, ici, l’action. Car Marianne et Eve sont bien les ordonnatrices de cette comédie, sinon de l’amour et du hasard, du moins des pulsions et du plaisir. En même temps, Carrière et Garrel ont donné au film un petit ton de thriller hitchcockien avec une Marianne qui a, peut-être commis un meurtre. Mais L’homme fidèle demeure surtout une comédie gagesque où le personnage, presque clownesque tant il semble lunaire, d’Abel semble se prendre des portes tout au long de l’histoire. « On peut aussi coucher sans se mettre ensemble » s’interrogent les personnages. « On en parle ou pas ? » ajoute l’autre. Ici, le sentiment s’invente quand les protagonistes en parlent. Lorsque Marianne pousse celui-ci à rejoindre Eve, on se demande bien si l’on est dans un pur marivaudage ou plutôt dans un jeu « maléfique » qui, in fine, lui ramènera Abel… Louis Garrel, Lily-Rose Depp et Laetitia Casta composent le trio amoureux Abel-Eve-Marianne. Epouse de Louis Garrel à la ville, Laetitia Casta est le grand plaisir de cette chronique de l’intime. Garrel filme avec grâce la lumière de sa quarantaine rayonnante !

BILAN Vingt films remarquables de 2018  

Malgré un paysage audiovisuel qui se modifie autant dans la pratique des images, dans leur consommation que dans ses supports, le cinéma demeure le premier loisir populaire. Et le fait de se retrouver ensemble dans une salle obscure à partager une comédie (française, de surcroit) constitue toujours un vrai plaisir. Pour preuve, le succès du troisième volet des Tuche qui totalise 5,7 millions de spectateurs comme de La Ch’tite famille qui a permis à Dany Boon d’engranger 5,6 millions d’entrées. Ce qui, en passant, permet à Pathé Distribution, de faire un joli coup double à plus de dix millions de spectateurs en tête du box-office français…
En 2018, un peu plus de 200 millions de spectateurs sont allés dans les salles de cinéma. C’est moins bien qu’en 2017 mais cela fait néanmoins du 7eart national le premier marché du cinéma en Europe.

Au-delà du box-office (voir ci-dessous), le 7eart est aussi affaire de coups de cœur. Voici, par ordre alphabétique, les miens pour l’année écoulée…

 Amanda

AMANDA.- A Paris, de nos jours, David, 24 ans (Vincent Lacoste dans l’un de ses meilleurs rôles) vit au présent et ne songe pas à affronter encore le temps des choix. Mais lorsque sa sœur aînée meurt brutalement, David se retrouve en charge d’Amanda, sa nièce de 7 ans. Mikhaël Hers signe une chronique parisienne pleine de pudeur où un « adulescent » est confronté à une douloureuse expérience humaine. Lumineux !

BlacKkKlansman

BLACKkKLANSMAN : J’AI INFILTRE LE KU KLUX KLAN.- Comment, dans les années 1970, un policier noir novice, en poste en Californie, a pu infiltrer le tristement fameux KKK. Avec l’histoire vraie de Ron Stallworth, premier flic afro-américain de Colorado Springs, Spike Lee, avec humour et rage, fait œuvre militante en pointant les dérives racistes en Amérique et Trump n’est pas épargné… Puissant !

Burning

BURNING.- A Séoul, Jongsu, livreur à mi-temps, croise Haemi qui veut devenir actrice. Avant de partir en Afrique, elle confie son chat à Jongsu. A son retour, Haemi est accompagnée de Ben… Le Coréen Lee Chang-dong signe un thriller au cours duquel Jongsu découvre l’inquiétant passe-temps de Ben : brûler les serres recouvertes de plastique qui défigurent la campagne. Une œuvre où les vides du récit envoûtent autant que l’action. Intriguant !

Cold War

COLD WAR.- De la Pologne de l’immédiat après-guerre au Paris des années soixante, les aventures sentimentales et musicales d’un pianiste et d’une chanteuse. Auteur du superbe Ida (2013), Pawel Pawlikowski construit un film en noir et blanc, très graphique, pour évoquer les tribulations de Wiktor et Zula, un couple qui s’aime follement mais n’arrive pas à vivre ensemble. Romantique !

Forme Eau

LA FORME DE L’EAU.- Modeste femme de ménage dans un laboratoire gouvernemental ultrasecret, Elisa (Sally Hawkins, parfaite) y découvre la présence d’une étrange créature marine dont elle tombe amoureuse. Sur fond de Guerre froide, Guillermo del Toro filme superbement une aventure philosophique et fantastique à mi-chemin entre le conte gothique et le cinéma fantastique classique. Brillant !

The Sisters Brothers

LES FRERES SISTERS.- Dans l’Oregon de 1851, les frères Eli et Charlie Sisters (John C. Reilly et Joaquin Phoenix) sont des tueurs à gages sans pitié chargés de récupérer le secret d’un chimiste capable de détecter de l’or… On n’attendait pas Jacques Audiard dans le registre du western. A l’heure de la conquête de l’Ouest et de la ruée vers l’or, un regard crépusculaire sur une nation en train d’avancer vers la modernité. Intimiste !

Girl

GIRL.- Adolescente belge intervertie, Lara, 15 ans, s’impose une rude discipline pour devenir danseuse étoile. Pour son premier long-métrage, le Belge Lukas Dhont brosse le portrait d’une jeune fille née dans un corps de garçon qu’elle ne supporte pas. La fragile Lara (Victor Polster, épatant) va mettre en œuvre une énergie irrésistible pour changer de sexe entre hormones et chirurgie… Bouleversant !

Le grand bain

LE GRAND BAIN.- Quand une bande de types bien cabossés par la vie reprennent du poil de la bête en s’initiant à la natation synchronisée ! Ils réussiront au point de gagner le championnat du monde. Mais tout le monde s’en moque. Sauf eux, évidemment. Gilles Lellouche réussit une comédie douce-amère bien défendue par de bons comédiens (Amalric, Poelvoorde, Canet, Katerine, Anglade etc.) Savoureux !

The Guilty

THE GUILTY.- En poste de nuit dans un centre d’appels d’urgence, Asger Holm répond à l’appel d’une femme qu’on est en train de kidnapper. Mais la communication s’interrompt brutalement. Dans un huis clos total et en jouant sur le masque du comédien Jakob Cedergren, le Danois Gustav Möller peaufine un thriller impeccable en forme de course contre la montre. Palpitant !

Heures Sombres

LES HEURES SOMBRES.- En mai 1940, Winston Churchill devient Premier ministre alors que la Grande Bretagne est sous le feu des nazis. Autour d’un personnage plus grand que nature, Joe Wright met en scène un biopic passionnant où le remarquable Gary Oldman se fond littéralement dans la peau du vieux lion, fumeur de cigares et formidable orateur qui sut galvaniser le peuple britannique. Historique !

Hostiles

HOSTILES.- En 1892, la famille de Rosalee Quaid est assassinée par des Comanches… La survivante du massacre (Rosamund Pike) va croiser le chemin du mutique capitaine Blocker (Christian Bale) chargé d’escorter un prisonnier indien. Non, le western n’est pas mort ! Scott Cooper le réveille dans une aventure violente et humaniste, fraternelle et funèbre qui traverse, à rythme lent, les vastes paysages du Far West. Impitoyable !

Ile Chiens

L’ILE AUX CHIENS.- Brillant représentant du cinéma américain indépendant, Wes Anderson possède un univers bien à lui où se mêlent des couleurs pastel, une esthétique rétro et une poésie de l’absurde. Au Japon, dans un futur de décharge, il met l’animation au service d’une fable politique dont les héros sont une poignée de chiens aux prises avec la corruption et la désinformation. Féroce !

Mademoiselle de Joncquières

MADEMOISELLE DE JONCQUIERES.- Dans la France du 18siècle, Madame de la Pommeraye, jeune et jolie veuve, se pique de n’avoir jamais été amoureuse. Elle finit cependant par céder aux avances empressées du marquis des Arcis. Pour son premier film en costumes, Emmanuel Mouret dirige avec brio Cécile de France et Edouard Baer dans une adaptation de Diderot. Une variation cruelle sur l’amour, le libertinage et la vengeance. Séduisant !

Mektoub

MEKTOUB, MY LOVE : CANTO UNO.- Dans la France de 1994, Amin, qui rêve de devenir scénariste à Paris, revient à Sète où ses parents tiennent un restaurant. Il y retrouve ses amis mais aussi de jolies vacancières. Abdellatif Kechiche donne un grand récit d’été qui fait songer à Rohmer et à Renoir tout en faisant référence à ses œuvres, notamment pour les questions de désir et de sexualité. Solaire !

Pentagon Papers

PENTAGON PAPERS.- En s’inspirant de l’affaire des Pentagon Papers, l’un des premiers scoops (à propos de la guerre du Vietnam) de l’histoire du journalisme américain des années 70 réussi par le Washington Post, Steven Spielberg, bien entouré par Meryl Streep et Tom Hanks, réussit un brillant plaidoyer pour la liberté de la presse. Passionnant !

Phantom Thread

PHANTOM THREAD.- Dans les années 50, Reynolds Woodcock est une figure emblématique du monde londonien de la mode. Couturier de la haute société comme des stars, cet homme secret et inquiétant est foudroyé d’amour pour Alma. Plus que maîtresse, elle s’impose comme sa muse. Avec le trop rare Daniel Day-Lewis, Paul Thomas Anderson distille la chronique anxiogène d’un séducteur vénéneux, voire pervers Fascinant !

Poirier Sauvage

LE POIRIER SAUVAGE.- Passionné de littérature, Sinan rêve d’être écrivain. De retour dans son village natal des Dardanelles, il cherche de l’argent pour être publié. Palme d’or pour Winter Sleep (2014), Nuri Bilge Ceylan livre à nouveau une ode contemplative aux images soigneusement cadrées et colorées où il se penche sur la condition de l’artiste tout en déployant ses doutes sur la Turquie contemporaine. Dense !

READY PLAYER ONE

READY PLAYER ONE.- Dans le monde chaotique de 2045, point d’autre salut que de se réfugier dans l’univers virtuel de L’OASIS. Où l’on peut trouver l’immense fortune de l’inventeur de L’OASIS. Steven Spielberg a conservé une âme d’enfant et il embarque avec aisance son public dans une aventure de SF pleine de belles trouvailles et d’effets spéciaux enlevés. Futuriste !

AAA3Billboards

THREE BILLBOARDS.- Parce que la police d’Ebbing (Missouri) n’a obtenu aucun résultat dans le dossier du meurtre et du viol de sa fille, Mildred Hayes (magnifique Frances McDormand) réagit en louant trois grands panneaux publicitaires qui interpellent les autorités. Martin McDonagh mène une réflexion tonique sur la justice et le pardon dans l’Amérique profonde. Humaniste !

AffaireFamille

UNE AFFAIRE DE FAMILLE.- Une « famille » pauvre et chaotique survit en commettant de petits vols à l’étalage et en vivant de la retraite d’une grand-mère. Couronné de la Palme d’or cannoise, le Japonais Hirokazu Kore-eda, qui s’est souvent penché sur la filiation, observe un Japon urbain défavorisé et pose sur ce petit monde un regard à la fois tendre, drôle et plein de compassion. Emouvant !

2018 : LES VINGT PREMIERS DU BOX-OFFICE

  1. Les Indestructibles 2 (5,85 millions d’entrées)
  2. Les Tuche 3 (5,69 millions)
  3. La Ch’tite famille (5,63 millions)
  4. Avengers: Infinity War (5,14 millions)
  5. Le Grand Bain (4,16 millions)*
  6. Les Animaux fantastiques : Les Crimes de Grindelwald (3,70 millions)*
  7. Black Panther (3,69 millions)
  8. Taxi 5 (3,65 millions)
  9. Jurassic World: Fallen Kingdom (3,64 millions)
  10. Bohemian Rhapsody (3,55 millions)*
  11. Hôtel Transylvanie 3 : Des vacances monstrueuses (3,05 millions)
  12. Mission Impossible – Fallout (3,01 millions)
  13. Le Labyrinthe : le remède mortel (2,84 millions)
  14. Cinquante Nuances plus claires (2,76 millions)
  15. Deadpool 2 (2,60 millions)
  16. Tout le Monde Debout (2,42 millions)
  17. Alad’2 (2,34 millions)
  18. Venom (2,28 millions)
  19. Ready Player One (2,27 millions)
  20. Astérix – Le Secret de la Potion Magique (2,10 millions)*

(*) films toujours en exploitation en 2019

Joe et la survie de sa famille  

Jeanette, Joe et Jerry dans leur maison du Montana.

Jeanette, Joe et Jerry
dans leur maison du Montana.

Dans l’Amérique profonde des années soixante, Jerry, sa femme Jeanette et leur fils Joe se sont installés dans une petite ville au cœur du Montana. Tandis que Joe et son père jouent au football américain devant leur petite maison de location, Jeanette prépare le repas… Elle est femme au foyer, Joe, 14 ans, va au collège et Jerry travaille comme employé dans un golf où il entretient les greens. La famille Brinson tarde cependant à payer les frais de scolarité de Joe comme le loyer de la maison… Parce qu’on lui reproche d’être trop familier avec les clients du golf, Jerry se retrouve brutalement à la porte avec une enveloppe contenant 80 dollars et il ricane : « Je suis trop apprécié. C’est mon problème… » Jeanette, elle, tente d’en rire alors qu’elle a envie de pleurer et Joe se demande si, une nouvelle fois, la famille va devoir déménager…

Avec Wildlife, présenté en mai dernier en ouverture de la Semaine de la critique à Cannes, le comédien new-yorkais Paul Dano passe pour la première fois à la réalisation en adaptant le roman éponyme, paru en France (aux éditions de L’Olivier) sous le titre Une saison ardente en 1991, de l’écrivain américain Richard Ford, titulaire du prestigieux prix Pulitzer pour son roman Indépendance (1996). Le cinéaste raconte : « J’ai grandi dans une famille où il y avait autant d’amour que de turbulences. Alors, lorsque j’ai découvert Une saison ardente de Richard Ford, j’ai été sidéré par la façon dont ce roman examine cette dualité. Je l’ai lu plusieurs fois, effrayé, perturbé et excité de ressentir une telle intimité avec ce texte. J’ai passé une année entière à en rêver… » Paul Dano contacte l’écrivain pour s’assurer les droits du livre et se souvient que la réponse de Ford fut un immense cadeau : « Je vous suis très reconnaissant pour l’intérêt que vous portez à mon livre,  m’a-t-il répondu, mais je voudrais aussi vous prévenir d’une chose, en espérant que cela puisse vous encourager : mon livre est mon livre, votre film – celui que vous allez faire – est votre film. Votre fidélité de cinéaste à mon histoire ne m’intéresse pas. Définissez vos propres valeurs, vos objectifs, vos moyens, détachez-vous du livre, afin qu’il ne vous freine pas. »

Jeanette (Carey Mulligan), une mère et une épouse perdue...

Jeanette (Carey Mulligan),
une mère et une épouse perdue…

L’encouragement était de taille pour un cinéaste débutant mais Paul Dano a pleinement réussi son affaire en explorant, avec sobriété et honnêteté, des sentiments qui ont été les siens à travers le personnage de Joe. En s’appuyant sur le directeur de la photo mexicain Diego Garcia (dont certains plans semblent sortir des tableaux de dinner d’Edward Hopper), le réalisateur de 34 ans propose une chronique familiale doublée d’un voyage initiatique où la caméra se déplace au minimum, toujours et surtout soucieuse de capter, à travers le regard de Joe, ce que traduisent les visages de Jerry et Jeanette. Car, devant un Joe impuissant ou, pire, pris à témoin par ses géniteurs, se déroule une histoire forcément triste qui est celle d’un couple en train de se défaire.

Tandis que Jeanette cherche du travail et finira par donner des cours de natation dans un collège, Jerry, humilié d’avoir été jeté d’un emploi où il donnait satisfaction et pas enclin à emballer des légumes dans un supermarché, va s’engager comme pompier pour lutter contre les énormes incendies de forêt qui ravagent les montagnes du Montana. Quant à Joe, plutôt que de jouer au football américain, un sport qui, de toute façon, ne lui plaît pas, il trouvera un petit job, en marge de ses études, dans un studio photo spécialisé, comme le dit son propriétaire, dans les souvenirs de moments heureux.

Ed Oxenbould incarne le jeune Joe.

Ed Oxenbould incarne le jeune Joe.

Alors que son père est désormais au loin, Joe observe, non sans crainte et désappointement, sa mère tenter d’exister plus en tant que femme qu’en tant de mère. Comme si inconsciemment, elle voulait faire payer à Joe la « fuite » de Jerry, Jeanette va se rapprocher de Warren Miller auquel elle a appris à nager. Divorcé, blessé de guerre, patron de plusieurs entreprises, Miller, quinquagénaire dégarni, apprécie évidemment la compagnie d’une jolie femme de 34 ans. Se muant en Marilyn de banlieue, Jeanette, sous sa « choucroute » très sixties, entraînera Joe dans un dîner chez Warren. Alors qu’un cha-cha-cha remplace une sonate de Mozart, Joe passera, devant le manège de séduction de sa mère, de l’incompréhension à une sourde colère… « Tu l’aimes ? » demande Joe. « Pas vraiment, répond sa mère, mais ça bouge autour de lui… »

Alors que la neige se met à tomber sur le Montana, le retour de Jerry parachèvera la rupture du couple. Le parcours initiatique de Joe s’achève, lui aussi. Le temps d’un week-end, sa mère, partie enseigner dans l’Oregon, reviendra les retrouver, lui et Jerry. Dans un ultime souci de survie, Joe réunira ses parents dans un portrait photographique autour de lui…

Jeanette (Carey Mulligan) et Jerry (Jake Gyllenhaal) réunis pour une photo. Photos Scott Garfield

Jeanette (Carey Mulligan) et Jerry (Jake Gyllenhaal) réunis pour une photo.
Photos Scott Garfield

Comédien à la carrière déjà bien remplie avec Little Miss Sunshine (2006), There Will Be Blood (2007), Night and Day (2010), Looper (2012), Prisoners (2013), Twelve Years a Slave (2013), Love and Mercy (2014) ou encore Youth (2015) de Paolo Sorrentino où il partage l’affiche avec Michael Caine et Harvey Keitel, Paul Dano a su, ici, choisir quatre excellents acteurs pour défendre son Wildlife. Remarquée dans les films des frères Coen, de Steve McQueen, d’Oliver Stone ou de Nicolas Winding-Refn, Carey Mulligan est un Jeanette tour à tour fragile, têtue et brisée par une existence sans relief. Jake Gyllenhaal (Jerry) incarne un type sur lequel le pire semble toujours tomber. Bill Camp, grand second rôle du cinéma US, trouve avec Warren Miller un beau personnage d’homme vieilli avant l’âge plus sensible que profiteur. Enfin l’Australien de 17 ans, Ed Oxenbould se hisse à la hauteur des aînés avec son Joe, adolescent malheureux et mal dans sa peau… Autour de trois laissés pour compte du rêve américain, un beau portrait de famille !

WILDLIFE – UNE SAISON ARDENTE Drame (USA – 1h45) de Paul Dano avec Carey Mulligan, Ed Oxenbould, Bill Camp, Jake Gyllenhaal, Mollie Milligan, Zoe Margaret Coletti. Dans les salles le 19 décembre.

La légende des bas-fonds et la courageuse libraire  

Vidocq (Vincent Cassel) et le redoutable Nathanël (August Diehl). DR

Vidocq (Vincent Cassel) et le redoutable Nathanël (August Diehl). DR

POLICE.- « C’est ça, Vidocq ? » L’exclamation n’est pas flatteuse mais il est vrai que, prisonnier au bagne de Toulon, sur un sinistre ponton, le fameux bandit n’a pas fière allure. Tabassé par les nervis de l’affreux Maillard, François Vidocq a l’air d’une loque humaine. Et il échappe encore de peu à une tentative d’assassinat… A l’heure du Premier Empire, l’homme réussira pourtant à s’évader en compagnie de Nathanael de Wenger, un bagnard qu’il sauve de la noyade. Quelques années plus tard, Vidocq est à Paris, converti en marchand de draps. A cette occasion, il sauve la mise à la belle Annette, une voleuse à la tire… Mais « l’évadé perpétuel », devenu une légende des bas-fonds, est accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis. Pour sauver sa peau, Vidocq va proposer un marché au chef de la sûreté : il rejoint les rangs de la police pour combattre la pègre en échange de sa liberté sous la forme d’une lettre de grâce. Malgré des résultats exceptionnels, Vidocq provoque l’hostilité de ses confrères policiers et surtout la fureur de la pègre qui a mis sa tête à prix. Devenu un redoutable caïd, Nathanaël de Wenger lui propose une association criminelle avant de devenir son pire ennemi…

Après Harry Baur, George Sanders ou Gérard Depardieu au cinéma, Bernard Noël ou Claude Brasseur à la télévision, c’est donc au tour de Vincent Cassel de se glisser dans la défroque du célèbre bandit devenu policier. Avec L’empereur de Paris (France – 2h. Dans les salles le 19 décembre), le comédien, omniprésent à l’écran, retrouve Jean-François Richet qui l’avait déjà dirigé dans le diptyque consacré à Mesrine (L’ennemi public n°1 et L’instinct de mort en 2008) puis dans l’oubliable Un moment d’égarement (2015). Avec Vidocq, Cassel trouve un rôle qui lui permet de composer un personnage déterminé, sauvage, rebelle et violent. Et Richet peut s’en donner à cœur-joie avec une luxueuse reconstitution historique à Paris même (et non pas à Prague !) en observant : « Les professeurs d’histoire pourront le montrer à leurs élèves et dire : Voilà… Paris, c’était ça. » Malgré la qualité des décors, le travail sur la lumière et l’importance de la figuration, le cinéaste, au-delà de l’action et de son souci de faire un film populaire, a surtout voulu montrer un Vidocq qui, en prenant son destin en main, a décidé de dire non au déterminisme social. Dans une situation où nécessité fait loi, Vidocq, en fuite, cherche à se libérer et très vite se pose la question du prix à payer…

Fouché (Fabrice Luchini) et François Vidocq. DR

Fouché (Fabrice Luchini) et François Vidocq. DR

Autour de Vincent Cassel, Richet a réuni une brochette de comédiens venus de différents horizons et qui donnent corps au chef de la sureté, à un rude policier, à un immonde chef de gang, à une gourgandine ou à une fausse baronne spécialisée dans le négoce des faveurs, ainsi Patrick Chesnais ou Olga Kurylenko, Denis Menochet ou Denis Lavant, James Thierrée ou Freya Mavor. L’Allemand August Diehl, vu récemment en Karl Marx devant la caméra de Raoul Peck, incarne De Wenger qui évoque sa ville natale de Strasbourg et son fameux marché de Noël ! Quant à Fabrice Luchini, il est l’inquiétant Joseph Fouché et le scénariste Eric Besnard lui a mis quelques dialogues savoureux dans la bouche, ainsi ce « La légion d’honneur, bientôt on la donnera à tout le monde ! » Pour sa part, Vidocq observe : « L’essentiel est de survivre. Les vivants ont toujours le dernier mot ». Consacré à une partie seulement de l’existence aventureuse de Vidocq, L’empereur de Paris, saga polcière autant qu’historique, se regarde sans déplaisir…

 

Florence Green (Emily Mortimer) dans sa librairie.

Florence Green (Emily Mortimer) dans sa librairie.

LIVRES.- En 1959, à Hardborough, une petite bourgade du nord de l’Angleterre, Florence Green, jeune veuve de guerre, tombe sous le charme d’une vieille bâtisse désaffectée et plutôt en piteux état. Elle décide d’acquérir cette Old House (où même la paille a 500 ans) avec l’idée d’en faire une librairie. Le projet est accueilli avec curiosité par les autochtones qui, avouent-ils, ne sont pas très portés sur la lecture. Mieux, ils sourient en glissant à Florence que le seul habitant du village à aimer la lecture, le très ombrageux Edmund Brundish, ne sort jamais de chez lui… Mais aussi idéaliste que discrète, Florence franchira les obstacles représentés par un banquier condescendant ou un conseiller juridique péteux pour finir par ouvrir son Bookshop. Invitée à la party donnée par le général et son épouse Violet Gamart, Florence va découvrir le petit monde aisé de Hardborough. Et c’est de là que viendront les coups les plus fielleux portés à l’entreprise de la courageuse Florence. Car Violet Gamart caressait, elle, le projet de faire de The Old House un centre d’art. La coupe sera pleine pour Violet lorsque la libraire, véritable bouffée d’air frais dans une communauté repliée sur ses conservatismes et ses egoïsmes locaux, décide de promouvoir et de vendre le remarquable mais sulfureux roman de Vladimir Nabokov Lolita qui vient alors de paraître… Désormais persona non grata et peu à peu lâchée par le village, Florence Green ne trouvera d’appui qu’auprès du cher Brundish auquel elle a fait découvrir les œuvres de Ray Bradbury…

Edmund Brundish (Bill Nighy) et Violet Gamart (Patricia Carlkson). Photos Lisbeth Salas

Edmund Brundish (Bill Nighy) et Violet Gamart (Patricia Carlkson). Photos Lisbeth Salas

C’est la cinéaste catalane Isabel Coixet qui signe cette chronique nostalgique imprégnée d’atmosphère so british qu’est The Bookshop (Grande-Bretagne/Espagne – 1h52. Dans les salles le 19 décembre) en s’appuyant sur le roman éponyme de Penelope Fitzgerald paru en 1978. Révélée sur le plan international avec Ma vie sans moi (2003), la réalisatrice s’empare d’une histoire simple qui est un vibrant hommage à la littérature et à ceux qui la font vivre, ici une libraire passionnée et un homme solitaire dévoreur de belles pages. Car c’est bien la matière vive des personnages et des histoires qui habite Florence Green (elle dit tout simplement : « J’aime lire ») qui lui donnera la force de se jeter dans la fragile économie de la vente de livres et d’en affronter les obstacles qui vont bientôt s’accumuler…

Jouant la carte de l’épure, Isabel Coixet distille, au fil des promenades solitaires de Florence dans une campagne de bord de mer à la météo perpétuellement changeante, un récit tranquille où la violence est toujours en filigrane. Et il faudra vraiment que Violet, la « bonne châtelaine » (Patricia Clarkson, parfaite dans la componction odieuse) se montre tyrannique pour que le paisible Brundish sorte de ses gongs.

Au travers de l’affaire Lolita, The Bookshop interroge aussi la valeur morale de l’œuvre littéraire. Comme le confie Brundish à Florence, l’unique jugement de valeur auquel un livre doit être soumis est celui de l’esthétique, retranché de toute évaluation éthique. Le plaisir littéraire que procure la lecture de Lolita ne saurait être oblitéré par les agissements immoraux de son héros pédophile, que le lecteur est, par ailleurs, parfaitement en droit de réprouver ou non…

La cinéaste a choisi deux excellents comédiens britanniques pour incarner ses antihéros. Bill Nighy campe un Edmund Brundish, tendre amoureux transi, et Emily Mortimer est une Florence Green dont le doux sourire est follement touchant. Ces deux-là auront mené un combat peut-être perdu d’avance mais qui leur aura donné une espérance plus forte que l’amertume de l’échec. « On ne se sent jamais seul dans une librairie… » C’est le mot de la fin de The Bookshop. Et c’est, ma foi, bien vrai.