Le rire salvateur des femmes nues…  

Femmes algériennes au hammam.

Femmes algériennes au hammam.

Au hammam, les corps se dévoilent mais, plus encore, les langues se délient. Notamment du côté des femmes, la parole a sacrément besoin de se libérer dans cette Algérie des années noires de 1995. Vainqueur massif des élections de juin 1990 lors des scrutins communaux (les premières élections « libres et démocratiques » dans l’histoire algérienne), le Front islamiste du salut (FIS) a décrété que les femmes étaient les ennemies n°1.

Or, avec A mon âge, je me cache encore pour fumer, Rayhana ouvre symboliquement les portes du hammam, ce lieu cathartique de mise à nue, pour raconter le quotidien des femmes, leurs désirs et leur misère sexuelle, leurs fantasmes et leurs plaintes.

Fatima (Hiam Abbass), Nadia (Sarah Layssac), Keltoum (Nadia Kaci) et Louisa (Maymouna). DR

Fatima (Hiam Abbass), Nadia (Sarah Layssac), Keltoum (Nadia Kaci) et Louisa (Maymouna). DR

Tout commence pour la cinéaste née à Bab el Oued, le quartier le plus populaire d’Alger et aujourd’hui installée depuis près de dix ans en France, par le théâtre. Après une formation à l’Institut national d’art dramatique et chorégraphique d’Algérie, Rayhana rejoint la troupe nationale de Béjaïa comme comédienne puis, ensuite, comme auteur et metteur en scène. Ecrite en 2009, A mon âge, je me cache encore pour fumer est sa première pièce écrite en français qui fut montée, dans une mise en scène  de Fabian Chappuis, à la Maison des métallos à Paris. C’est la productrice Michèle Ray-Gravas qui, après avoir vu la pièce, proposa à Rayhana de produire une adaptation de sa pièce pour le grand écran, la productrice insistant sur le fait que cette adaptation devait impérativement être en arabe et que seule Rayhana pouvait mettre en scène le film. Si l’élaboration du projet a mis du temps, le film est désormais là et bien là…

C’est du côté de la mer que s’ouvre A mon âge… La Méditerranée, le ciel, la musique -une chanson triste par une voix de femme- les parfums sans doute de la ville avant le générique. Mais tout de suite, on entre dans le vif du sujet. A la dérobée, d’un balcon à l’autre, on aperçoit dans l’entre-bâillement d’une porte-fenêtre, une femme jetée sur un lit et prise de force par un homme… Cette femme-là, on le découvre vite, c’est Fatima. Déjà vieille à 50 ans, chef masseuse depuis des années, elle seconde, en son absence, la patronne du hammam. Avant l’arrivée des clientes, Fatima rejoint le hammam, son havre de paix, pour se purifier le sexe du viol quotidien de sa brute de mari… Elle peut alors griller jusqu’au mégot sa première cigarette qu’elle fume en cachette.

Un lieu clos où les langues se délient. DR

Un lieu clos où les langues se délient. DR

Lorsqu’à 11h, les clientes déboulent, le hammam se met alors à bruisser de mille conversations tandis que Fatima, femme à poigne, aimée et crainte par toutes, tient la baraque avec un langage fleuri: « Pas de politique dans le hammam! Que chacune se lave les fesses et seulement ses fesses, putain de Dieu! » La journée de Fatima va être bouleversée par l’arrivée de la jeune Meriem, enceinte et prête à accoucher. A l’insu de toutes, Fatima la cache dans un recoin du hammam pour la protéger de son frère Mohamed, rentré de France pour la tuer, elle et son bâtard…

Dans ce lieu clos où les voiles tombent, où les rires partent en rafales, où les grosses et les maigres sont logées à la même enseigne, où les pudeurs n’ont plus lieu d’être, c’est toute la tragi-comédie de la condition féminine qui va s’exprimer alors que, dehors, les islamistes ont proclamé que « les femmes sont la racine du mal, la cause de la décadence dans le monde, un fléau à mater… »

Bien sûr, on peut considérer, dans son défilé même de personnages truculents ou dramatiques, que le film est un peu trop archétypal mais Rayhana promène sa caméra avec assez d’aisance dans son hammam pour qu’on s’attache, tour à tour, à à la candide et maigre Samia qui, malgré ses 29 ans et demi, ne connaît rien de la vie et se perd dans un rêve hanté par un homme qui viendrait la libérer du joug de ses parents. Mais Samia, toujours vierge, sait se donner du plaisir, seule et ose en parler à la furieuse Nadia. Nadia est en guerre contre l’obscurantisme et elle sait de quoi elle parle. Etudiante à la fac, elle a été arrosée d’acide par les barbus parce qu’elle osait porter un jupe… L’ennemie jurée de Nadia, c’est Zahia, veuve d’un auto-proclamé « émir » qui inculque à ses enfants que leur père est mort en martyr. Mais Fatima, avec ses mots directs, la ramène sur terre:  « Zahia, ton mari n’est qu’un cadavre de plus qui se fait dévorer par les vers tout comme ses victimes autour de lui… »  Ancienne étudiante en médecine, Zahia saura toutefois prendre ses responsabilités.

Samia (Fadila Belkebla, au centre) et les femmes de "A mon âge...". DR

Samia (Fadila Belkebla, au centre) et les femmes de « A mon âge… ». DR

Passent aussi par là Keltoum, l’institutrice, femme moderne et courageuse, qui n’arrive pas à avoir d’enfant mais qui adore pourtant faire l’amour et le dit haut et fort. Keltoum qui porte le voile depuis qu’un môme de 8 ans, envoyé par un auto-proclamé imam d’une mosquée voisine, l’a menacée de mort. Femme au foyer analphabète, Louisa a été mariée à dix ans avec un ami de son père de quarante ans son aîné qui lui donnait des bonbons. Mais Louisa a un beau mais douloureux secret d’amour… Et puis il y a encore Madame Mouni, l’immigrée revenue au bled trouver une femme pour son fils. Une épouse qui devra, évidemment, être vierge, voilée et pieuse, bonne cuisinière et parfaite ménagère… Quant à Aïcha, c’est la mère méditerranéenne dans toute sa splendeur. Possessive, forte en gueule, l’accoucheuse du quartier « et fière de l’être », sait qu’on peut tomber enceinte des hommes, sans relation avec eux…

Pour l’anecdote, on notera que le hammam censé être situé à Bab el Oued est, en fait le Bey Hamam, superbe édifice de bains turcs, connu sous l’appellation Bains du Paradis, situé rue Egnatia à Thessalonique en Grèce. Non sans une pointe d’humour, Michèle Ray-Gavras note: « 50 ans après Z, tourner une histoire qui se passe à Alger à Salonique alors que, pour Z, l’histoire qui se passait à Salonique, nous l’avons tourné à Alger… »

Porté par d’épatantes comédiennes avec, en tête de distribution la grande Hiam Abbass dans le rôle de Fatima, A mon âge, je me cache encore pour fumer est un tourbillon de femmes et de sensations. On y parle crûment des hommes et souvent de leurs défaillances, des imberbes qui reviennent barbus, du bonheur des caresses et de la peur du sexe, des « bâchées » et des « décapotables », de mères, d’amantes et de « saintes », le tout avec une verdeur  qui frôle parfois la paillardise… Dans cette matrice qu’est le hammam, Rayhana repeint la tragédie -elle veille à la porte des lieux- aux couleurs chaudes et moites d’un rire salvateur…

A MON AGE, JE ME CACHE ENCORE POUR FUMER Drame (France/Algérie – 1h30) de Rayhana avec Hiam Abbass, Fadila Belkebla, Nadia Kaci, Nassima Benchicou, Sarah Layssac, Maymouna, Lina Soualem, Faroudja Amazit, Biyouna, Fethi Galleze. Dans les salles le 26 avril.

Le roi du swing dans la tourmente  

Django Reinhardt et son ensemble sur scène pendant l'Occupation.  DR

Django Reinhardt et son ensemble sur scène pendant l’Occupation. DR

« Vous connaissez la musique, M. Reinhardt? » interroge un officier nazi. « Non, répond Django, mais elle, elle me connaît… » Dans le Paris de 1943, Django Reinhardt est l’une des stars de la scène musicale. Si les Allemands considère le jazz comme une musique nocive et dégénérée, le guitariste manouche et le Quintet du Hot Club de France remplissent les salles au rythme d’un swing endiablé. Et même si des affiches précisent « Swing tanzen verboten », les occupants, dans une attitude clairement ambiguë,  ne peuvent s’empêcher de battre la mesure dans une ambiance surchauffée… Musicien de génie et esprit libre, Django savoure cette période faste (il est le musicien le mieux payé de l’époque) et semble ignorer le chaos autour de lui… Pourtant, dans une forêt des Ardennes, en juin 43, c’est bien un vieux tzigane aveugle qui joue sur sa guitare et ne veut pas entendre arriver le danger. Il sera tué d’une balle en pleine tête tandis que les siens s’enfuient sans espoir de sauver leur peau…

Avec Django, Etienne Comar n’a pas le projet de faire le grand biopic qui embrasse, classiquement, toute la vie privée et l’oeuvre d’une star de la scène ou de l’écran. Il a choisi une période précise dans la trajectoire du musicien, celle qui s’étend de 1943 à la fin de la Seconde Guerre mondiale et dont on ne connaît d’ailleurs pas clairement toutes les péripéties. En 1943, Django Reinhardt va à la pêche le jour et se produit sur scène le soir. La guerre qui se déroule partout en Europe n’est pas la sienne. C’est celle des Gadjé, les « non-Tziganes ». Son univers, c’est la musique et les siens, ses proches amis musiciens, sa femme Naguine et sa mère Negros pour laquelle il est un dieu vivant… Et puis, il y a une autre femme. Louise de Clerk  est la maîtresse de Django qu’elle retrouve chez elle pour des moments d’amour arrachés au monde alentour. Nourri de cinéma américain et de film noir, le musicien s’amuse à imiter Clark Gable pour le bonheur de son amante. Mais celle-ci éveille aussi le manouche au danger en lui révélant le sort monstrueux réservé par les nazis aux Fils du vent.

Django (Reda Kateb) et Louise de Clerk (Cécile de France). DR

Django (Reda Kateb)
et Louise de Clerk (Cécile de France). DR

Sous l’impulsion notamment de Docteur Jazz, les nazis, eux, voudraient que Django fasse le voyage vers l’Allemagne pour se produire dans des stades immenses en présence de Goebbels et peut-être même d’Hitler. Malgré une  conscience politique plutôt vacillante, voire inexistante, Django Reinhardt hésite à partir, au grand dam de son manager qui craint un violent retour de bâton des nazis… Même s’il clame « Je ne quitterrai pas Pigalle », la situation de Django Reinhardt à Paris devient périlleuse. Il décide finalement de quitter la capitale, avec sa femme et sa mère, pour Thonon-les-Bains avec le projet de passer en Suisse…

Django devient alors le journal d’un homme déraciné qui, loin de ses bases, ronge son frein au bord d’un lac Léman infranchissable. Installé sous un nom d’emprunt dans une belle villa, le musicien tourne en rond, joue dans des bistrots, rejoint un campement de tziganes (les séquences ont été tournées dans un camp de tziganes sédentarisés de Forbach), perd son singe Joko tué par les Allemands et comprend que son exfiltration vers la Suisse n’est pas une priorité pour la Résistance. Après une bagarre dans un bar, le musicien sera arrêté. Et Louise réapparaîtra en lui lançant: « Tu es vraiment la seule personne que la guerre ne change pas… » C’est cette même Louise, dont le rôle est alors des plus ambigus (elle se trouve au bras d’un dignitaire nazi) qui permettra à Django de participer, à la villa Amphion, à un concert qui deviendra tout à la fois un enjeu musical et sentimental où le swing aveuglera l’ennemi…

Django avec sa femme et sa mère dans un campement tzigane. DR

Django avec sa femme et sa mère
dans un campement tzigane. DR

Si la mise en scène de Django est des plus classiques, Etienne Comar réussit néanmoins à prendre quelques distances avec le look des nombreux films qui ont la période 39-45 pour décor. Il y parvient en étant le plus intemporel possible et surtout en se focalisant sur l’histoire des personnages et de leurs émotions. Souvent chargée d’incarner des personnages solaires, Cécile de France hérite, ici, d’une Louise de Clerk aussi mystérieuse qu’amoureuse de Django. Pour la star manouche, le cinéaste a trouvé en Reda Kateb un interprète tout à fait crédible. Avec une belle aisance, le comédien (qui passait tous les jours un long moment à la pose d’une prothèse pour obtenir la fameuse main gauche atrophiée du musicien) incarne un artiste au charme insouciant mâtiné d’une douloureuse gravité, proche du « doux fauve » décrit par Cocteau.

Reda Kateb incarne le King of swing. DR

Reda Kateb incarne le King of swing. DR

Le film s’achève à Paris en mai 1945. A l’Institut des jeunes aveugles, Django Reinhardt dirige son Requiem pour les frères tziganes, une oeuvre symphonique pour orgue, voix et cordes dont la partition a disparu. Avec l’accord du petit-fils de Django Reinhardt, le cinéaste a demandé au compositeur australien Warren Ellis d’imaginer la suite à partir de l’introduction, la seule partie existante du Requiem. C’est cette musique qui court, dans l’ultime plan, sur les photos anthropométriques de milliers de tziganes français victimes du gouvernement de Vichy et des nazis…

DJANGO Drame (France – 1h55) d’Etienne Comar avec Reda Kateb, Cécile de France, Bea Palya, Bimbam Merstein, Gabriel Mirété, Vincent Frade, Johnny Montreuil, Raphaël Dever, Patrick Mille, Xavier Beauvois, Jan-Henrich Stahlberg. Dans les salles le 26 avril.

ETIENNE COMAR: « UN ULTIME SENTIMENT DE LIBERTE… »

A l’instar d’Emmanuel Courcol, réalisateur de Cessez-le-feu, Etienne Comar est, lui aussi, un nouveau venu derrière la caméra. Mais si Django est sa première mise en scène, Comar, comme Courcol, sont loin d’être des inconnus dans le métier. Diplômé de la Femis en 1992, Etienne Comar débute dans la production avec notamment le Van Gogh de Pialat. A partir de 2009, il oeuvre sur plusieurs films tant comme scénariste que comme producteur. C’est le cas notamment Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois ou Mon roi de Maïwenn. En 2015, il sera aussi coproducteur de Timbuktu… De passage aux Rencontres du cinéma de Gérardmer, Etienne Comar a expliqué la genèse de son film par un souvenir d’enfance: « Mon père était grand amateur de Django Reinhardt. Il l’écoutait beaucoup pendant la guerre parce qu’elle lui procurait son ultime sentiment de liberté dans un monde chaotique… » Si Reda Kateb se glisse dans un personnage bien réel, le cinéaste a conçu de toutes pièces celui de Louise de Clerk: « Louise est un personnage de fiction qui représente ces femmes de l’intelligentsia artistique parisienne de l’entre-deux guerres qui adulaient Django et l’ont entraîné, lui le gars de la rue, dans un monde éloigné du sien. Pour l’aider à construire sa Louise, j’ai suggéré à Cécile de France de lire une biographie de Lee Miller qui fut le modèle et la muse de Man Ray… »

Kafka, le sexe, l’amour et le divorce  

Quand un modeste cantonnier est dévoré par l'administration. DR

Quand un modeste cantonnier est dévoré
par l’administration. DR

ABSURDITE.- Dans la Bulgarie profonde d’aujourd’hui, Tsanko Petrov travaille comme cantonnier et entretient avec soin une voie ferrée qui semble peu utilisée. Un jour, il trouve des liasses de billets de banque au milieu des rails. Plutôt que de garder le pactole, l’honnête homme préfère les rendre à l’Etat. En signe de reconnaissance, le ministre des Transports fait organiser une petite cérémonie en son honneur et lui offre une montre… qui ne fonctionne pas. Avec Glory, les réalisateurs Kristina Grozeva et Petar Valchanov signent une remarquable tragi-comédie qui s’inspire de faits divers, les auteurs expliquant que le film démarre là où ce qui est raconté dans les coupures de presse s’arrête. Construit comme une fable cruelle, Glory (Bulgarie – 1h41. Dans les salles le 19 avril) met d’abord en scène un brave type barbu et bègue dont le principal loisir est de s’occuper de ses lapins. Malheureusement son intégrité lui a fait mettre le doigt dans un engrenage ubuesque. Avec sa solide bonne foi, Tsanko va essayer de récupérer -avec une certaine opiniâtreté quand même- la montre qu’on lui a prise pour la remplacer par celle qui ne fonctionne pas. Glory montre alors comment fonctionne une administration qui porte l’absurdité à son comble. Avec une mordante ironie, les cinéastes braquent alors leur caméra sur le personnage de Julia Staykova, responsable des relations publiques du ministère des Transports. Cette belle femme, perturbée dans sa vie privée par une procréation assistée, va s’embourber dans une histoire banale (rendre sa montre à Tsanko) qui prend des proportions purement kafkaïennes. Avec deux remarquables comédiens (Stefan Denolyubov incarne Tsanko et Margita Gosheva la cassante Julia), Glory décrit, de manière aussi noire que savoureuse, une société où règne une solide précarité et où les sphères du pouvoir sont gangrenées par une formidable corruption… Remarquable!

Agata (Julia Kijowska) dévorée par le désir. DR

Agata (Julia Kijowska) dévorée par le désir. DR

DESIRS.- Après la Bulgarie contemporaine, voici cette fois la Pologne des années 90 dans United States of Love, le troisième film du réalisateur Tomasz Wasilewski, qui s’intéresse spécialement, ici, à une condition féminine qui, après la chute du mur de Berlin et en raison des changements politiques et économiques survenus en Pologne, s’est détériorée comme toute la condition sociale du peuple. Pour traiter son sujet, Wasilewski a choisi de suivre le parcours de quatre femmes de différents âges qui décident qu’il est temps pour elles de satisfaire leurs désirs. Mariée et mère d’une adolescente de quinze ans, Agata (Julia Kijowska) travaille dans un petit vidéoclub. Son couple bat de l’aile et Agata s’entiche d’un jeune et beau prêtre de sa paroisse… Directrice d’un collège, Iza est, depuis longtemps, la maîtresse d’un médecin. Mais lorsque la femme de celui-ci meurt, l’amant décide brutalement de mettre un terme à sa liaison avec Iza (Magdalena Cielecka). Belle jeune femme bien dans sa peau, Marzena (Marta Nieradkiewicz) dirige un cours de danse et donne des leçons de natation. Renata (Dorota Kolak), sa voisine, est professeur et secrètement éprise de Marzena. Avec United States of Love (Pologne – 1h46. Interdit aux moins de 12 ans. Dans les salles le 5 avril), le cinéaste décrit, en creux, un pays où, en raison de la non-séparation de l’Eglise et de l’Etat, c’est l’Eglise qui mène le débat public sur la sexualité et la maternité, en usant d’un discours de honte. « La société polonaise a tout simplement un problème avec sa sexualité dont elle ne parvient toujours pas à tirer du plaisir, s’exaspère la militante féministe Agnieska Weseli, l’une des fondatrices des Journées de la chatte. On porte toujours le poids de la perception du sexe comme une obligation, des outils de procréation ou un don de Dieu que l’on ne peut souiller. » Pour donner une tonalité terriblement âpre à son récit, Wasilewski a choisi le chef-opérateur Oleg Mutu, responsable de la photo, en 2007, de 4 mois, 3 semaines, 2 jours qui valut la Palme d’or cannoise au Roumain Cristian Mungiu. Mutu signe, ici, une image froide et pratiquement dépourvue de couleurs qui achève de faire d’United States of Love une drame intime poignant tout en étant une réflexion politique sur le communisme… Glaçant!

Giulia (Sara Serraiocco) part dans le monde. DR

Giulia (Sara Serraiocco) part dans le monde. DR

EMANCIPATION.- L’univers des Témoins de Jéhovah n’est guère abordé au cinéma… On s’intéresse donc volontiers à L’affranchie où le réalisateur italien Marco Danieli se penche sur les amours contrariées de la belle Giulia et du mauvais garçon Libero. Lycéenne silencieuse mais douée (elle est une pointure en maths), Giulia quitte tous les jours son établissement pour aller faire du porte-à-porte, interrogeant des gens plus ou moins amènes (« Pensez-vous que Dieu s’intéresse à nous? ») mais professant aussi, sans sourciller, des énormités comme « Le chef de la femme, c’est l’homme ». Un jour, chez une dame qui lui a ouvert sa porte, Giulia croise donc Libero. Il sort de prison, s’engueule avec sa mère à propos d’argent et traite Giulia de charlatan. Qu’importe, Giulia est foudroyée par l’amour et le désir. Elle va tout faire pour que l’usine de meubles où elle travaille embauche le garçon et bientôt elle se jettera dans ses bras. Avec L’affranchie (Italie – 1h41. Dans les salles le 19 avril), Marco Danieli signe son premier long-métrage. Si le traitement romanesque du film est assez classique et filmé de façon assez plate, c’est la dimension documentaire de ce drame qui mérite l’attention. Danieli (qui a fait ses débuts dans le documentaire) a clairement mené l’enquête sur les moeurs et les pratiques des Témoins de Jéhovah. Il détaille ainsi la manière dont les membres de la secte mènent leur travail de prédication dans la ville et montre surtout le poids de la communauté pour maintenir ses participants loin de ce qu’ils nomment simplement « le monde » (le titre en v.o. est précis à cet égard: La ragazza del mondo). La famille de Giulia est un cocon affectueux mais totalement fermé. Les parents sont totalement hostiles lorsqu’ils apprennent que leur fille aînée fréquente Libero mais ils font tout aussi pour empêcher, par exemple, Giulia de mener des études universitaires. Et lorsque Giulia aura fait le choix terrible de rejoindre Libero et le monde, on verra à l’oeuvre les responsables de la communauté (mené par Giacomo, incarné par Pippo Delbono, le célèbre metteur en scène italien de théâtre) pratiquant un véritable tribunal de l’inquisition et harcelant Giulia de questions obscènes pour… l’excommunier. Avec son faux air de Natalie Portman, la jeune comédienne Sara Serraiocco apporte une belle intensité à ce parcours douloureux d’une jeune femme vers l’émancipation. Impressionnant!

Yvan (Gilles Lellouche) et Delphine (Louise Bourgoin). DR

Yvan (Gilles Lellouche)
et Delphine (Louise Bourgoin). DR

COLOCATION.- Dans un registre beaucoup moins grave que les films qui précèdent, Sous le même toit est la nouvelle comédie de Dominique Farrugia. En s’appuyant sur une réalité sociale (selon un article paru naguère dans Libé, 60% des couples divorcés parisiens étaient obligés de vivre sous le même toit à cause du manque d’argent) le cinéaste raconte l’histoire de Delphine (Louise Bourgoin) et d’Yvan (Gilles Lellouche) qui divorcent. Très modeste agent de joueur de football (il n’a qu’un seul client et encore…),Yvan n’arrive pas à joindre les deux bouts et se trouve limite à la rue. Il se souvient alors qu’il détient 20% de la maison de son ex-femme. Et décide donc de revenir vivre chez Delphine… dans ses 20%. Autour des « joies » de la colocation forcée, Joachim Lafosse avait, en 2016, avec L’économie du couple, choisit la retenue douloureuse. Farrugia, l’ancien des Nuls, opte, avec Sous le même toit (France – 1h33. Dans les salles le 19 avril), pour un ton éminemment léger même si Farrugia, croisé aux Rencontres du cinéma de Gérardmer, avouait: « Le film n’est pas noir. Même si, sur une ou deux scènes, je me suis pris pour Pialat ». En tout cas, le tempo, ici, est rapide et il n’évite pas pour autant quelques touches d’émotion. Les improvisations sont maîtrisées et les répliques fusent, ainsi Manu Payet, l’ami de toujours, lançant à Yvan: « Ma vie sexuelle passera toujours avant notre amitié ». Comme Farrugia est un réalisateur qui aime les acteurs, Gilles Lellouche et Louise Bourgoin profitent de personnages bien dessinés pour se lâcher dans la comédie. Et, à force de se conduire comme des gamins, ils entendront leurs enfants dire: « Devenez adultes! » Agréable!

Les blessures invisibles du capitaine Laffont  

Georges Laffont (Romain Duris) dans la terreur des tranchées. DR

Georges Laffont (Romain Duris)
dans la terreur des tranchées. DR

Dans l’Argonne de 1916, un homme hagard, le regard vide, arpente les tranchées de la Grande guerre… Partout le bruit, la fureur, le chaos et la mort. Georges Laffont est officier et il doit entraîner ses hommes à l’assaut des lignes ennemies. Mais les obus pleuvent de tous les côtés, les balles sifflent, les soldats sont ensevelis sous la terre ou hachés menu par les schrapnels. Lorsque le capitaine Laffont porte la main à son cou et à sa nuque, c’est pour y palper la chair d’un copain tué à ses côtés.. Dans une impressionnante plongée qui, partant d’un ciel clair, descend jusqu’au plus près de la grande boucherie, Cessez-le-feu s’ouvre par une séquence apocalyptique dont les images, filmées tout en fluidité, pourraient être à 14-18 ce que les scènes sur la plage d’Omaha Beach dans Il faut sauver le soldat Ryan de Spielberg étaient à la Seconde Guerre mondiale. D’entrée, en se situant sur le terrain des sensations, Cessez-le-feu installe le spectateur en position d’impuissance face au désastre. Oui, la guerre est définitivement une monstruosité et, comme le dit le film, « l’impossible, c’était d’en revenir entier ».

En 1923, on retrouve Georges Laffont en Haute-Volta… Désormais barbu et rendu à la vie civile, Georges tente de tirer un trait sur « la der des ders » en parcourant la savane africaine à bord d’un véhicule brinquebalant ou en cabotant sur le fleuve. En mettant à distance l’Europe et ses cauchemars, l’ex-officier essaye de reprendre pied dans la vie. Ce nomade d’un autre genre trafique un peu, fait du troc avec des masques traditionnels, convoie même de la main d’œuvre avec Diofo qui fut l’un de ses hommes dans les tranchées. Un Diofo qui régale dans les villages, à la manière d’un griot, un public ébahi en contant les aventures guerrières dont Georges est l’emblématique héros… Mais, malgré la torpeur anesthésiante, Georges n’a pas l’âme coloniale et il n’arrive pas plus à trouver sa place en Afrique qu’en France. Alors cet homme qui fuit toujours la guerre, décide néanmoins de revenir vers sa famille dans la région nantaise. Lui que les siens croyaient disparu, les retrouve à travers une mère éplorée, un aîné mort au combat et surtout Marcel, son jeune frère devenu muet face à l’horreur.

Georges (Romain Duris) tente d'oublier la Grande guerre en Afrique. DR

Georges (Romain Duris) tente d’oublier
la Grande guerre en Afrique. DR

Cessez-le-feu est un voyage à la fois géographique mais surtout psychologique dans les tourments d’un homme que la guerre a détruit. Alors que la France des années folles s’étourdit dans la fête et que les embusqués se moquent de lui, Georges, dans une société qui veut oublier le drame, va essayer de donner le change. Il est l’homme de la famille, celui qui réconforte sa mère et doit secourir le malheureux Marcel qui trace de multiples croix bleues sur la photo de classe où figurent ses camarades tombés au champ d’honneur.

Emmanuel Courcol réussit, ici, l’intéressant portrait d’un homme qui a échappé au pire. Si Georges Laffont est un rescapé revenu des tranchées sans blessures physiques, il est aussi un être hanté et dévoré de l’intérieur par ces blessures invisibles qu’on nomme aujourd’hui le stress post-traumatique. Mais, à l’époque, Georges Laffont est surtout un miraculé dont on ne comprendrait pas qu’il se plaigne. Alors même qu’un TOC lui fait régulièrement chasser d’imaginaires fragments sanglants dans le cou… Pour essayer de réparer (et de se réparer), il acceptera un travail qui le ramènera sur les champs de bataille mais cette fois pour les déminer…

Marcel (Gregory Gadebois) réfugié dans le silence. DR

Marcel (Gregory Gadebois) réfugié
dans le silence. DR

Si Cessez-le-feu évoque l’après-guerre et la douleur des hommes, le film fait cependant la part belle à ces femmes au rôle structurant puisqu’elles ont tenu la boutique pendant la guerre avant de recueillir les survivants. Le cinéaste en réunit trois qui, chacune, représente une époque. La mère (joliment incarnée par Maryvonne Schlitz) tout comme Madeleine (la trop rare Julie-Marie Parmentier), la fiancée de Marcel sont des femmes du 19e siècle, complètement aimantes et totalement dévouées. Avec Hélène, la prof qui enseigne à Marcel la langue des signes, on a cette fois affaire à un femme moderne. C’est elle qui va séduire, troubler et déstabiliser Georges Laffont. Symboliquement, Hélène conduit (vite) la belle  voiture de Georges mais surtout elle va mettre celui-ci face à lui-même. Bien sûr, elle sait qu’un démon accompagne partout cet homme élégant, cultivé et charmeur mais elle refuse le sacrifice et n’entend pas jouer les infirmières… Pour interpréter cette Hélène qui a une longueur d’avance sur les autres et saura choisir l’aventure, le cinéaste a trouvé avec Céline Sallette une comédienne simplement brillante.

Hélène (Céline Sallette) et Georges pour un instant apaisé. DR

Hélène (Céline Sallette) et Georges
pour un instant apaisé. DR

Face à Céline Sallette, Emmanuel Courcol dirige, ici, deux belles pointures masculines. Dans le rôle du fragile Marcel, Grégory Gadebois est, comme à son accoutumée, dans une magnifique retenue qui n’exclut jamais la sensibilité. Avec Gadebois, un simple regard suffit à faire surgir les fêlures. Si, au moment de l’écriture, le cinéaste a songé à un Georges puissant, dur, voire brutal, il a changé d’option en retenant finalement Romain Duris. Ce dernier masque sa délicatesse, sa féminité même (on se souvient de lui dans Une nouvelle amie de François Ozon) pour composer un personnage habité par une certaine raideur martiale mais, en même temps, paumé, désabusé et longtemps incapable de se projeter dans l’avenir.

Si Cessez-le-feu évoque l’après, souvent tragique, de l’un des plus meurtriers conflits du 20e siècle, c’est aussi une belle épopée intime où toutes les douleurs se valent mais où aucune souffrance n’est héroïsée…

CESSEZ-LE-FEU Drame (France – 1h43) d’Emmanuel Courcol avec Romain Duris, Céline Sallette, Gregory Gadebois, Julie-Marie Parmentier, Maryvonne Schlitz, Wabinlé Nabié, Yvon Martin, Benjamin Jungers. Dans les salles le 19 avril.

EMMANUEL COURCOL: « LES FAMILLES ET LES DEGATS COLLATERAUX »

Venu, début avril,  présenter son film aux Rencontres du cinéma de Gérardmer, Emmanuel Courcol évoquait la figure de son grand-père comme source d’inspiration pour son premier long-métrage: « La guerre de 14 faisait partie de mon univers d’enfant à travers les récits de ma grand-mère mais aussi à travers Léonce, l’un de mes grands-pères, qui avait été soldat. » Si le cinéaste n’a pas connu son aïeul, il a vu ses photos en uniforme dans la maison ou a joué avec son casque… Avant de mettre en scène son premier long-métrage, Emmanuel Courcol a été comédien au théâtre, au cinéma et à la télévision avant de venir au travail de scénariste en rencontrant Philippe Lioret. Ensemble, ils ont co-signé Mademoiselle (2001), L’équipier (2004), Welcome (2009), nommé au César du meilleur scénario original et Toutes nos envies (2011). « Dans Cessez-le-feu, ce sont les dégâts collatéraux dans les familles qui m’intéressaient… De 14-18, on retient les morts, les mutilés, les invalides. Ceux qui sont revenus pas trop amochés physiquement, on leur a demandé de revenir vite dans la vie sociale. Beaucoup étaient pourtant dépressifs, suicidaires, cassés à l’intérieur… »

Lady Katherine, amante diabolique  

Florence Pugh incarne lady Katherine Lester.

Florence Pugh incarne lady Katherine Lester.

« Ce qu’il y a de rassurant dans la tragédie, disait Anouilh, c’est qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir ». Pourtant, aux premières images de The Young Lady, ce n’est pas (encore) la tragédie qui affleure mais plutôt une sensation de sérénité qui se dégage du visage de l’héroïne. Voici, en effet, le doux profil de la jeune Katherine voilé d’un tulle diaphane et qu’on imagine confite en dévotion… Mais on mesure vite que la jeune femme ne mène pas une existence heureuse. Son quotidien suinte un lourd ennui scandé seulement par les rituels domestiques. Et puis, quand vient la nuit, c’est un autre jeu qui se met en place. Car Katherine est mal mariée à Alexander Lester, un aristocrate bien plus âgé qu’elle et qui a du mal à accomplir son devoir conjugal. Contrainte de laisser choir sa chemise de nuit, Katherine se trouve alors réduite à un corps dénudé, forcée de faire face à un mur tandis que le piètre époux, de surcroît éméché, se satisfait manuellement et tristement…

Katherine à l'heure du dîner.

Katherine à l’heure du dîner.

Premier long-métrage du Britannique William Oldroyd, The Young Lady est un drame (et un thriller en costumes) qui a pour décor l’Angleterre rurale de la seconde moitié du 19e siècle mais qui s’inspire de Lady Macbeth du district de Mtsensk, le roman du Russe Nikolaï Leskov dont Chostakovtich fit aussi, en 1934, un opéra fameux. Dans cette Angleterre victorienne, Katherine Lester, corsetée dans des tenues fermées jusqu’au cou, est confinée dans des intérieurs sans joie alors même que, derrière sa fenêtre d’où elle observe forêts, landes et bruyères, elle avoue : « J’aime l’air frais ». Un jour, Alexander Lester doit quitter la demeure, appelé par une explosion dans une mine. Bénéficiant, malgré la présence de son austère beau-père, d’un peu plus de liberté de manœuvre, Katherine, entendant des cris en provenance des communs de sa résidence, va découvrir les jeux érotiques de valets « pesant une truie ». A Sebastian, le palefrenier, lady Lester lance tout de go : « Combien pèserais-je ? » L’homme ose : « Voulez-vous que je vérifie ? » Katherine : « A votre avis ? »

Katherine et Anna, sa domestique (Naomi Ackie).

Katherine et Anna, sa domestique (Naomi Ackie).

Complètement bouleversée par ces mains brutales courant brièvement sur son corps, Katherine va désormais être dévorée par un impérieux et irrépressible désir. Profitant de l’absence de son époux, elle n’aura alors de cesse d’amener Sebastian dans sa couche. Avec le fougueux palefrenier, la jeune femme vivra un épanouissement des sens forcément promis au drame. Car The Young Lady (Lady Macbeth en v.o.) va montrer une innocente jeune femme se transformant en amante capable de commettre des actes monstrueux. Pour satisfaire son besoin de sexe, Katherine est prête à tout face à ceux qui se mettent en travers de sa concupiscence…

Tout comme sa scénariste Alice Birch, le cinéaste vient du théâtre (il a été metteur en scène à la prestigieuse Royal Shakespeare Company) mais il a pleinement intégré l’écriture cinématographique. Au-delà même du portrait d’une cousine d’Emma Bovary, Oldroyd séduit par des images superbes signées de la directrice de la photographie australienne Ari Wegner. On a souvent l’impression de voir des cadres dignes de la meilleure peinture flamande, voire la grâce des géniaux petits formats de Vermeer. Plus encore, Katherine, filmée frontalement, de face comme de dos, évolue dans des plans fixes qui traduisent magnifiquement l’ennui des intérieurs et les langueurs de la jeune femme. Dès lors que Katherine peut s’évader dans les vastes espaces de landes rousses sous des ciels plombés, la caméra se sent soudain libre de virevolter sur ses pas.

Mieux encore, la mise en scène, jusque dans les détails des tenues vestimentaires, parvient à traduire avec précision les pulsions et les émois. Une longue chevelure démêlée sur une robe de chambre rose, ample et entrouverte en dit long sur la convoitise et les appétits sensuels de Katherine qui affirme, à son amant, « rien, ni personne ne me séparera de toi ». Des ardeurs auxquels, cependant, Sebastian, apeuré par la dévorante passion de Katherine, aura du mal à répondre. Car, désormais, Katherine, négligeant ouvertement ses devoirs et savourant une improbable liberté, « se tient mal ». Ses postures se relâchent. Elle oblige Anna, sa servante, à déjeuner avec elle. Elle boit du vin tandis que son beau-père lui lance un définitif « Vous regardez m’insupporte ». Enfin revenu chez lui, Alexander ne peut plus que constater les dégâts : « Vous êtes devenue grasse. Votre odeur est nauséabonde. Je suis le propriétaire d’une catin ! »

Katherine (Florence Pugh) et Sebastian (Cosmo Jarvis).

Katherine (Florence Pugh)
et Sebastian (Cosmo Jarvis).

Entourée de comédiens britanniques inconnus mais composant de beaux personnages (Anna, la domestique à laquelle rien n’échappe, est magnifique), lady Katherine Lester permet de découvrir l’excellente Florence Pugh dans son premier grand rôle. Le cheveu sagement tiré en chignon serré ou la crinière en désordre, coincée dans sa crinoline ou nue dans le lit plus si conjugal, l’actrice anglaise au visage rond et au nez mutin compose une femme « attachée trop longtemps » qui va s’abîmer, pour cause de stupre, dans une dérive criminelle. Mais sa terrifiante solitude, par-delà l’horreur de sa conduite, la rend fascinante.

THE YOUNG LADY Drame (Grande-Bretagne – 1h28) de William Oldroyd avec Florence Pugh, Cosmo Jarvis, Paul Hilton, Naomi Ackie, Christopher Fairbank, Golda Rosheuvel, Anton Palmer, Rebecca Manley, Cliff Burnett, Bill Fellows. Dans les salles le 12 avril.

Laila, Salma et Nour, des femmes en résistance  

Tel Aviv ou la fête...

Tel Aviv ou la fête…

« Ma fille, il faut aimer son mari, être gentil avec lui et faire de bons petits plats… » C’est en substance ce qu’une mère dit à sa fille au début du film. Mais, pour les personnages de Je danserai si je veux, il n’en va pas de même. Et c’est même plutôt le contraire qui régit leurs vies difficiles.

Laila et Salma, deux jeunes femmes palestiniennes, partagent un appartement à Tel Aviv, loin du carcan de leurs villes d’origine et à l’abri, surtout, des regards réprobateurs. Un jour, Nour sonne à la porte des deux copines. Elle trimballe une lourde valise qu’elle ne lâche pas et explique qu’elle est étudiante en informatique, qu’elle ne peut plus, à cause du bruit, travailler là où elle se trouvait auparavant. Alors que Laila arbore une imposante crinière frisée de lionne et que Salma est couverte de tatouages, la ronde Nour est voilée et engoncée dans des tenues sans grâce…  Nour va alors s’installer dans l’appartement et découvrir, quand même un peu effarée, le mode de vie de ses colocataires et expérimenter le choc des cultures, des traditions et de la modernité.

Avec Bar Bahr (en v.o.), Maysaloun Hamoud signe un premier long-métrage dont la première qualité est la belle énergie qu’il dégage et aussi dont il rend compte. Si l’on sait que Tel Aviv est l’une des villes les plus festives au monde, cela se voit dans ce film où les personnages fréquentent régulièrement des soirées où l’on écoute de la musique à fond, où coule l’alcool, où tournent les joints et où se partagent des lignes de cocaïne tandis que la liberté des moeurs n’est clairement pas un vain mot…

Laila, libre, rebelle, sensuelle...

Laila, libre, rebelle, sensuelle…

Née à Budapest, grandie dans un village du nord d’Israël et diplômée de cinéma, la réalisatrice vit et travaille aujourd’hui à Jaffa. Elle est membre depuis 2009 du groupe Palestinéma, un regroupement de jeunes cinéastes dont le but est de faire connaître la culture arabe dans une société israélienne où elle n’est qu’une minorité parmi d’autres. Palestinéma programme notamment des projections de films issus du monde arabe au cinéma Saraya de Jaffa.

« Le projet du film, explique la cinéaste, est né de l’impasse dans laquelle je me trouvais à l’époque de mes études de cinéma à l’université de Tel-Aviv. La nouvelle résistance palestinienne était en train de se mettre en place et les soulèvements populaires du Printemps arabe étaient très prometteurs. Ces grands changements étaient aussi annonciateurs d’une révolution culturelle. Il était évident que le moment était venu de faire entendre une nouvelle voix. On s’est dit que l’ancien ordre était en train de s’effondrer et qu’on pouvait désormais se reconstruire et bâtir des sociétés plus saines et plus heureuses que celles qu’on avait connues à l’époque des États-nations. On était dans cet état d’esprit. Je savais que je voulais tourner un film pour le peuple qui s’attaque également au système. »

Nour promise à un cousin qu'elle n'aime pas.

Nour promise à un cousin qu’elle n’aime pas.

L’état d’esprit radical du Printemps arabe a imprégné le psychisme de millions de jeunes hommes et de jeunes femmes qui ont exprimé leur ras-de-bal et condamné tout à la fois l’oppression, le système patriarcal, la misogynie, la marginalisation, l’homophonie pour exiger un nouveau modèle dépourvu des codes culturels les plus conservateurs imposés au nom de la « tradition ». Chacune à sa manière, Laila, Salma et Nour incarnent cet état d’esprit et cette volonté de faire sauter les carcans…

Film naturaliste et audacieux, au moins pour le monde arabe, dans sa manière de parler de sexualité et des problématiques liées à l’homosexualité, Je danserai si je veux fait aussi exploser la représentation féminine dans le cinéma palestinien et arabe. Ici, les femmes ne sont plus résumées à des personnages de mères, de soeurs, de filles de quelqu’un ou encore de victimes. Les femmes mises en scène par Maysaloun Hamoud sont belles, vivantes et pleines d’énergie sans forcément être définies comme féministes.

Salma (Sana Jammalieh), Nour (Shaden Kanboura) et Laila (Mouna Hawa). Photos Yaniv Berman

Salma (Sana Jammalieh), Nour (Shaden Kanboura) et Laila (Mouna Hawa).
Photos Yaniv Berman

On va donc faire, ici, un bout de chemin avec des femmes qui se libèrent du monde extérieur, des pressions familiales ou des diktats de la communauté. C’est bien sûr le cas de Laila, charmante, sensuelle, sexy, insoumise, déterminée, subversive et rebelle. Juriste et avocate, Laila (Mouna Hawa) ne se censure pas, refuse le moindre compromis et fait exactement ce qu’elle veut. Tant pis pour les hommes qui la courtisent mais se refusent à la présenter à leurs parents… Commis de cuisine puis barmaid et musicienne, Salma (Sana Jammalieh) va devoir affronter la violente réaction de ses parents lorsqu’ils découvrent l’existence de son amoureuse Dounia, interne à l’hôpital Ichilov de Tel Aviv. Et elle n’aura d’autre échappatoire que de couper les ponts. Enfin, Nour (Shaden Kanboura) est assurément le personnage le plus tragique dans ce combat de femmes révoltées. Promise à Wissam, un cousin machiste, intégriste et autoritaire qu’elle n’aime pas, la passive Nour connaîtra un drame qui lui permettra, douloureusement, d’accéder à une certaine indépendance…

Dédié à l’actrice et cinéaste Ronit Elkabetz, disparue prématurément en 2016, porté par un superbe trio de comédiennes et servi par une bande musicale produite par la scène underground palestinienne, Je danserai si je veux est un film très tonique qui réussit, malgré la gravité de son propos, à trouver des accents de vraie comédie de moeurs.

JE DANSERAI SI JE VEUX Comédie dramatique (Istraël – 1h42) de Maysaloun Hamoud avec Mouna Hawa, Sana Jammalieh, Shaden Kanboura, Mahmoud Shalabi, Henry Andrawes, Ahlam Canaan, Aiman Daw, Riyad Sliman, Firas Nassar. Dans les salles le 12 avril.

Kiki, Karine, Sandra, Renée, une vie de galères  

Adèle Haenel incarne Renée. DR

Adèle Haenel incarne Renée. DR

C’est l’histoire d’une pauvre petite fille… même pas riche. Ou alors brièvement et avec de l’argent mal gagné. C’est à la découverte d’un film déroutant qu’invite Arnaud des Pallières avec Orpheline. Déroutant parce qu’il faut parvenir à entrer dans cette aventure où quatre comédiennes incarnent le même personnage à quatre âges de sa vie, le même personnage qui porte de plus, à ces différents âges, un prénom à chaque fois différent…

Dans le long couloir d’une prison, une détenue s’avance, vêtue d’une survêtement aussi rouge qu’informe. Bientôt, c’est une grande et belle femme racée qui sortira de derrière les hauts murs, portant un tailleur blanc plutôt seyant. Au même moment, une autre jeune femme règle une série de problèmes qui se posent dans son établissement scolaire tout en étant préoccupée par ses soucis personnels, notamment la mise en oeuvre d’une FIV… Bientôt la femme en tailleur blanc apparaîtra dans la salle de classe pour réclamer son dû, quelque 35.000 euros alors que l’enseignante, défaite, lui lance: « Tara, tu ne peux pas rester ici… » Et lorsque le personnage de Renée avouera: « Je ne sais plus où j’en suis », le spectateur pourrait dire la même chose. D’autant plus que, bientôt, la police débarquera en force au domicile de cette Renée qui se croyait à l’abri de son passé, pour interpeller une certaine… Karine Roszinski.

Sandra (Adèle Exarchopoulos) et Tara (Gemma Arterton). DR

Sandra (Adèle Exarchopoulos)
et Tara (Gemma Arterton). DR

Avec Orpheline, son cinquième long-métrage, Arnaud des Pallières livre donc un portrait de femme à quatre étapes de sa jeune vie. Pour cela, il s’est appuyé sur la vie réelle de Christelle Berthevas qui fut sa co-scénariste pour Michael Kohlhaas en 2013. Celle-ci a en effet plongé, en quatre années d’écriture, dans les rudes souvenirs d’une existence malheureuse pour donner naissance à un récit qui met en scène un personnage chahuté par la vie mais qui refuse cependant de se laisser enfermer dans un statut de victime. Car, s’il(s) semble(nt) toujours fuir la famille et ses carcans, le/les personnage(s) d’Orpheline est dans une perpétuelle quête de l’amour comme porte d’accès à la liberté et de la sexualité comme arme pour appréhender le monde. Et le cinéaste d’observer qu’il voulait « donner une dignité à la quête sexuelle, sensuelle, amoureuse, sociale, politique » d’un personnage qu’il cerne au plus près dans son désir d’approcher ce qu’est une femme.

Arnaud des Pallières a construit un film qui va à rebrousse-temps avec un personnage qui s’articule comme une poupée russe. Sous la femme, on trouve la jeune femme, sous la jeune femme, l’adolescente etc., toutes prises dans le même parcours cruel, sombre, excessif. Dans sa simplicité même, la mise en scène évite volontairement les transitions entre les différentes apparitions des personnages, comme pour mieux faire se heurter entre elles Kiki, Karine, Sandra et Renée.

Solène Rigot est Karine, la jeune adolescente. DR

Solène Rigot est Karine, la jeune adolescente. DR

Après la première rencontre avec Renée, Orpheline nous entraîne dans les pas de Sandra, la vingtaine aguichante… Traînant sur les champs de courses de la région parisienne, elle cherche du travail et a rendez-vous avec l’énigmatique Lev, joueur professionnel qui finira par coucher avec elle tout en confiant: « Je veux vous éviter les mauvaises rencontres. Comme un père le ferait ». La mauvaise rencontre, ce sera Tara avec laquelle elle se lance dans un coup très dangereux. Pendant ce temps, Renée fera l’objet d’un transfert médical pour les besoins d’une échographie. « Tout est normal », explique la blouse blanche tandis que Renée pleure en refusant de regarder l’écran. Le film atteint alors à la racine même du drame, cette douleur taraudant un personnage qui ne cesse de fuir l’assignation familiale. On le vérifiera encore avec Karine, adolescente complètement apeurée, ballottée et néanmoins lutteuse qui traîne dans une boîte de nuit avec des types qui pourraient être son père et qui rentre se barricader dans sa chambre pour échapper justement à la violence de son géniteur… Avec Kiki, la fillette de six ans, Orpheline finit par révéler, à cause d’une partie de cache-cache dans une casse automobile, les origines du drame… Enfin, le cinéaste boucle la boucle. Renée, enceinte, est sortie de prison. Darius, son homme, l’emporte sur les routes, direction la Géorgie où vit sa grand-mère. Mais, c’est en Roumanie qu’Orpheline s’achève. Dans un hôpital plutôt sinistre, Renée donne naissance à son bébé. Le nourrisson rejoindra-t-il le cercle infernal que représente l’existence de sa mère?

Kiki (Vega Cuzytek) et son père (Nicolas Duvauchelle). DR

Kiki (Vega Cuzytek) et son père
(Nicolas Duvauchelle). DR

Pour incarner sa seule et même héroïne, Arnaud des Pallières a le privilège de diriger quatre comédiennes qui portent littéralement son film. Adèle Haenel (Renée) est une actrice qui insuffle toujours une puissante urgence à ses personnages. Adèle Exarchopoulos (Sandra) dégage cette sensualité solaire qui l’animait déjà dans La vie d’Adèle. Solène Rigot (Karine) est la révélation d’Orpheline où elle livre une composition impressionnante de gamine déboussolée. La petite Vega Cuzytek (Kiki) pose, avec son regard très bleu, le dernier maillon d’une geste féministe. Autour des quatre actrices, gravitent des personnages inquiétants ou, peut-être, généreux. Gemma Arterton est une Tara redoutable. Nicolas Duvauchelle, un père de famille paumé, Jalil Lespert, un Darius qui ne sait rien du passé de sa compagne et Sergi Lopez, un type touchant même s’il profite de la situation…

« Je fais des films pour expérimenter d’autres vies que la mienne », affirme l’auteur d’Orpheline. Même si, parfois, le film paraît, dans ses déplacements d’action, nous échapper, l’existence de Renée, Sandra, Karine et Kiki relève d’un drame profond…

ORPHELINE Drame (France – 1h51) d’Arnaud des Pallières avec Adèle Haenel, Adèle Exarchopoulos, Gemma Arterton, Jalil Lespert, Nicolas Duvauchelle, Solène Rigot, Sergi Lopez, Vega Cuzytek, Karim Leklou, Robert Hunger-Bühler. Dans les salles le 29 mars.

La vraie nature de Justine  

Justine (Garance Marillier) découvre le goût de la viande. DR

Justine (Garance Marillier) découvre
le goût de la viande. DR

Une présence dans le programme de La semaine de la critique, au Festival de Cannes l’an dernier, et un bon petit buzz qui se met en place… Ensuite Grave a été présenté dans de nombreux festivals. Outre-Atlantique, le film a défrayé la chronique lorsque deux spectateurs, dans un festival à Toronto, sont carrément tombés dans les pommes. De quoi alimenter encore un peu plus un buzz comme on les aime… De quoi aussi désarmer Julia Ducournau qui regrette que Grave ait récolté de la sorte une étiquette de « film à scandale ». Car la cinéaste considère plutôt son premier long-métrage comme une rêverie sur la mutation des corps et des identités. Il n’en reste pas moins que Grave est quand même devenu le film du moment à propos duquel les uns et les autres s’interrogent: « Tu l’as vu? T’as pas envie de le voir? » Ce qui, après tout, est plutôt bon pour la carrière d’une oeuvre…

Donc, j’ai mis un peu de temps à voir le film mais, ça y est, c’est fait. Même si pour son auteure, ce n’est peut-être pas là l’essentiel, Grave est un film qui joue clairement sur les codes connus et éprouvés de l’épouvante et de l’horreur. Mais bon, je n’ai pas tourné de l’oeil. Tout juste une ou deux petites sensations nauséeuses mais rien qui mérite l’absorption immédiate de deux comprimés de Nifuroxazide…

Justine et des bizuts malmenés. DR

Justine et des bizuts malmenés. DR

La jolie Justine est manifestement une fille douée pour les études. D’ailleurs, c’est de famille. Sa grande soeur Alex a déjà intégré l’école vétérinaire dans laquelle la cadette va faire ses débuts. Et les deux parents sont aussi dans la branche. Mais voilà, Justine est complètement végétarienne et elle va (très) mal supporter les traitements plutôt brutaux inhérents au bizutage des premières années de Véto. Passe encore pour la chambre retournée de fond en comble en pleine nuit, pour les soumissions humiliantes face aux « vénérables », pour les flots de sang balancés sur les têtes. Mais lorsque la bizute  doit avaler le rein d’un rongeur, elle n’est plus très loin de craquer… Pourtant l’immonde ingestion va provoquer des troubles très étranges. Lorsqu’au milieu de la nuit, Justine fourrage dans son frigo et que ça réveille son colocataire, elle affirme chercher du lait pour ses céréales. En fait, Justine dévore, à pleines dents, un filet de poulet cru…

Justine en plein cauchemar. DR

Justine en plein cauchemar. DR

Julia Ducournau avoue avoir vu, à l’insu de ses parents, son premier film d’horreur à l’âge de 6 ans. C’était Massacre à la tronçonneuse. Un bon début pour une cinéaste qui voue surtout une véritable admiration à David Cronenberg, spécialiste des angoisses organiques et cinéaste qui a le mieux filmé l’aspect psychanalytique d’une métamorphose. Car c’est bien du côté de la métamorphose que la réalisatrice situe Grave. Dans un univers qui l’attire et la révulse, Justine va, sans clairement fixer les limites, expérimenter les variations sur une sexualité naissante et soudain éruptive. Une découverte du corps et de ses pulsions que la jeune étudiante poussera jusqu’au cannibalisme!  « Elle est malade, cette meuf!’, dira un étudiant. Il ne croit pas si bien dire. Justine -prénom qui fait clairement référence à Sade- est une jeune innocente qui, à l’instar de celle du divin marquis, se muera en objet sexuel pour finir par y prendre un sanglant plaisir.

Au-delà des séquences d’horreur (celle du doigt coupé est un grand moment!), Julia Ducournau réussit cependant à dépasser les limites et les contraintes du film de genre pour distiller une atmosphère qui génère le malaise. Pour cela, elle dispose de solides ingrédients. D’abord l’univers sinistre du bizutage avec notamment ses soirées clandestines en complet lâcher-prise puis le cadre très minéral d’une école (les scènes ont été tournées sur le campus de l’université de Liège) aux espaces vides d’où surgissent d’inquiétants « zombies » en blouses blanches tachés de sang ou encore les salles de cours de l’école vétérinaire avec ses chevaux anesthésiés, ses vaches vêlantes ou ses autopsies de chiens sans oublier d’énigmatiques accidents de la circulation. Celui qui ouvre Grave situe d’emblée le caractère plus déconcertant qu’épouvantablement gore du film…

Rencontre sur un parking: Bouli Lanners, Rabah Naït Oufella et Garance Marillier. DR

Rencontre sur un parking: Bouli Lanners,
Rabah Naït Oufella et Garance Marillier. DR

Et puis, en s’appuyant sur Garance Marillier, son actrice-fétiche déjà présente dans les courts-métrages de la cinéaste, Julia Ducournau peut peaufiner le portrait d’une jeune fille pleine d’autorité, voire d’un brin de suffisance (elle est la meilleure de sa promotion) qui, sous l’emprise d’un désir délirant et de besoins dangereusement pathologiques, va se transformer en féroce carnassière dont le regard par en-dessous est aiguisé et inquiétant… A son colocataire qui l’interroge: « Je veux savoir si tu es dans un délire SM ou si c’est plus grave? », Justine ne dit d’abord rien puis « C’est grave. » De fait, ça l’est et Justine n’est pas seule en cause. Son aventure révèle aussi un terrible atavisme familial. Julia Ducournau va alors développer la relation dérangeante et tordue qui réunit Justine et Alex…

Avec une belle photographie du Belge Ruben Impens, chef-opérateur de films comme Belgica, La merditude des choses ou Alabama Monroe et avec une bande originale puissante, lyrique et judicieuse du Britannique Jim Williams, Grave est un film fortement baroque et passablement barré qui peut séduire au-delà même des purs amateurs d’épouvante.

GRAVE Drame (France – 1h38) de Julia Ducournau avec Garance Marillier, Ella Rumpf, Rabah Naït Oufella, Laurent Lucas, Joana Preiss, Bouli Lanners, Marion Vernoux, Jean-Louis Sbille. Interdit aux moins de 16 ans. Dans les salles le 15 mars.

Claire et Béatrice que tout semble opposer…  

Claire Breton (Catherine Frot), une sage femme attentionnée. DR

Claire Breton (Catherine Frot),
une sage femme attentionnée. DR

« Encore, encore! On pousse, on pousse! C’est bien… » Ceux qui, un jour ou l’autre, dans leur vie, ont passé quelques heures ou beaucoup d’heures, dans une salle d’accouchement, connaissent ces encouragements qui ressemblent un peu à des ordres. Claire Breton porte une blouse rose. Elle est sage-femme dans une petite maternité qui va bientôt fermer ses portes. C’est une femme droite, impliquée qui se dévoue totalement à ses parturientes au risque même que sa vie privée en pâtisse…

Une fois de plus, au bout de la nuit, Claire, vêtue de son éternel imperméable, a enfourché son vélo pour rentrer chez elle à Mantes-la-Jolie. Le sommeil l’emporte lorsqu’un coup de téléphone la réveille. A l’autre bout du fil, une femme dont Claire s’était appliquée à oublier l’existence. Cette femme, c’est Béatrice Sobolevski qui fut la compagne du père de Claire. Une compagne qui disparut un jour dans la nature et provoqua ainsi la mort brutale de cet homme… Pourtant Claire va se rendre au rendez-vous fixé par Béatrice. Elle débarque ainsi dans un immense appartement qui fut un cabinet dentaire abandonné par son propriétaire libanais retourné vivre à Beyrouth. « Il m’a passé ses clés pour me dépanner », explique la squatteuse. En peignoir, au sortir du lit, Béatrice réclame d’emblée que Claire lui apporte un whisky et des cacahuètes. « Je ne sais pas trop quoi dire », objecte Claire. « On va trouver! » répond Béatrice…

Béatrice Sobolevski (Catherine Deneuve) et Claire Breton (Catherine Frot).

Béatrice Sobolevski (Catherine Deneuve)
et Claire Breton (Catherine Frot). DR

Avec Sage femme, Martin Provost orchestre, avec beaucoup de charme, la rencontre de deux femmes que tout oppose. Claire vit pour les autres et cultive des valeurs et des principes qu’elle se refuse à abandonner. Face à cette sage femme sans doute un peu rigide, Béatrice est un électron libre à la fois généreux et très égoïste. Elle a toujours vécu de manière aussi intense que légère. Elle a la passion du jeu (qu’elle cultive dans des salles clandestines) mais se retrouve constamment sans ressources, ce qui ne l’empêche pas d’avoir du panache et de l’élégance.

Dans les pas de Claire et de Béatrice et autour de la figure omniprésente de l’absent, Martin Provost invite à se glisser dans une fable qui ressemble infiniment à La cigale et la fourmi. Mais le cinéaste suggère que nous devons tous être un peu cigale et un peu fourmi. Même si l’une vouvoie (Claire) et l’autre tutoie (Béatrice), leur opposition, reposant d’ailleurs pour les deux sur une vraie souffrance, va devenir source d’échange, de complémentarité et même de sagesse. Avec un beau sens du romanesque, Provost va ainsi faire sortir Claire de l’ombre pour l’entraîner dans la lumière de Béatrice. Le récit de Sage femme va alors s’articuler avec aisance autour des péripéties qui émaillent la vie des deux femmes. Béatrice est gravement malade et doit se faire opérer mais Claire, en professionnelle de santé, lui reproche de boire du vin, de manger des entrecôtes bleues, des frites et de la mayonnaise… Il est vrai que Claire ne boit que de l’eau et préfère cultiver son petit jardin ouvrier, là-bas sous le pont de l’autoroute. Là, où, un jour, Paul, depuis le jardin voisin, lui propose une cagette de Belles de Fontenay… C’est lorsque Claire viendra au chevet de Béatrice fraîchement opérée, que l’aventure bascule. Au médecin qui vient prendre des nouvelles, Béatrice présente Claire comme sa… fille.

Paul (Olivier Gourmet) et Claire (Catherine Frot). DR

Paul (Olivier Gourmet) et Claire (Catherine Frot). DR

Si Sage femme est un film qui raconte avant tout comment deux femmes, à un moment-charnière de leur existence, vont combler réciproquement un manque dans la vie de l’autre, Martin Provost a apporté un soin particulier aux scènes d’accouchement. Parce qu’il estime que ces scènes au cinéma ne sont souvent pas crédibles, le cinéaste a choisi de filmer (en Belgique) une demi-douzaine de vraies naissances au cours desquelles Catherine Frot, après une formation, est véritablement intervenue. Tout au début du film, dans l’une de ces scènes, Provost a d’ailleurs capté, furtivement, la puissante émotion qui saisit la comédienne. Même si son film n’a rien d’autobiographique, le metteur en scène a expliqué que l’idée du film était née parce qu’il avait été sauvé à la naissance par une sage-femme. Celle-ci -Yvonne André auquel le film est dédié- lui a donné son sang et lui a permis de vivre…

Réalisateur de Séraphine (2008), gros succès critique et commercial couronné de sept César (dont ceux de meilleur film et meilleure comédienne pour Yolande Moreau), Martin Provost récidive en réunissant, pour la première fois au grand écran, Catherine Frot et Catherine Deneuve, comédiennes à la grâce lumineuse. Deneuve est magnifique en fausse princesse russe avouant adorer les mensonges et Frot ne l’est pas moins quand, dans un simple geste, elle ouvre son chignon et s’offre la liberté qu’elle concède à sa chevelure.

Deux femmes qui vont échanger et se comprendre. DR

Deux femmes qui vont échanger
et se comprendre. DR

Bien photographié, avec des dialogues ciselés, Sage femme donne aussi un beau personnage à Olivier Gourmet comme toujours brillant dans la simplicité. Son Paul, chauffeur routier à l’international et esprit libre, n’est pas pour rien dans la métamorphose de Claire et Béatrice. La séquence où tous les trois foncent, à bord d’un gros camion jaune, sur une petite route de campagne en braillant Les loups sont entrés dans Paris de Reggiani est jubilatoire. Comme l’est aussi, dans un autre registre, la visite de Claire au nouvel hôpital qui doit l’embaucher. La DRH lui fait l’article sur la centaine de… maïeuticiens et de maïeuticiennes qui vont travailler là à « fabriquer » quelque 4000 nouveaux-nés par an. Mais, on l’a deviné, l’usine à bébés, ce n’est pas le truc de Claire Breton.

Allez voir Sage femme! L’accouchement est réussi. « Bravo, Madame, c’est un… film! »

SAGE FEMME Comédie dramatique (France – 1h57) de Martin Provost avec Catherine Frot, Catherine Deneuve, Olivier Gourmet, Quentin Dolmaire, Mylène Demongeot, Pauline Etienne, Audrey Dana, Pauline Parigot. Dans les salles le 22 mars.

Greta dans la forêt de l’adolescence  

Greta Driscoll (Bethany Whitmore) va avoir 15 ans. DR

Greta Driscoll (Bethany Whitmore)
va avoir 15 ans. DR

« L’adolescence, disait Marcel Proust, est le seul temps où l’on ait appris quelque chose ». Mais il paraît douteux que Greta Driscoll, là-bas dans son Australie natale, ait eu le temps de lire A l’ombre des jeunes filles en fleur. De toute façon, elle s’intéresse surtout aux oiseaux en papier plié et à sa collection de chevaux en plastique. Et puis, ce qui titille vraiment Greta, c’est qu’elle va très bientôt avoir quinze ans.

« Greta, c’est ça? » Rouquin aux cheveux en pétard, Elliott vient de se poser à côté de Greta dans la vaste cour de leur collège. Tous les deux portent la tenue de leur établissement: chemise jaune citron et short ou jupette grenat. « T’as des amis? » interroge encore le brave Elliott, manifestement accommodant, le genre à être toujours d’accord sur tout et avec tout le monde sauf peut-être avec ce grand abruti de Steven qui vient le déranger dans sa première rencontre avec Greta…

Elliott (Harrison Feldman) et Greta habillés pour la party. DR

Elliott (Harrison Feldman) et Greta
habillés pour la party. DR

Avec Fantastic Birthday, la cinéaste australienne Rosemary Myers signe un premier film séduisant et drôle sur le passage difficile de l’enfance à l’adolescence. Toute l’aventure est née au théâtre où Rosemary Myers, en compagnie du scénariste Jonathon Oxlade et de Matthew Whittet (qui joue, dans le film, le rôle de Conrad, le père de Greta) a monté, depuis une vingtaine d’années, de nombreuses pièces sur l’aventure qu’est l’adolescence. Les trois amis ont été approchés par The Hive, une association qui offre à des artistes venus d’univers variés l’opportunité de travailler dans un atelier de cinéma. Et c’est ainsi qu’est né Girl asleep (titre original) où une jeune fille introvertie ne veut pas quitter le monde douillet et rassurant de l’enfance… Greta serait carrément prête à s’enfermer dans sa bulle (avec, à la rigueur, Elliott) mais quand ses parents lui annoncent l’organisation d’une grande fête d’anniversaire, elle est prise de panique…

Nourri de toute l’expérience théâtrale de Rosemary Myers, Fantastic Birthday est, certes, un premier film mais c’est surtout une oeuvre très élaborée sur les plans techniques (lumières, décors, costumes) et visuels. Ainsi, la première séquence du film où Greta et Elliott sont assis sur un banc et filmés frontalement en plan fixe, est un petit bijou d’humour. Au-delà du jeu des deux jeunes acteurs, l’action se passe dans le fond de l’image où passent une équipe de basket, un gros ours, des personnages déguisés, un jongleur de raquettes de tennis… Et il en va ainsi tout au long de Fantastic… où, par exemple, un simple poster sur la porte de la chambre de Greta indique le temps qui passe.

Greta à l'orée de la forêt mystérieuse. DR

Greta à l’orée de la forêt mystérieuse. DR

Dans ce film situé dans les années 70 et qui exploite largement le registre de la musique pop,  la cinéaste apporte un soin particulier à tous ses personnages, qu’il s’agisse de Jade, Ambre et Sapphire, les trois soeurs faites au même moule, mix de garces et de pin-up, qui proposent à Greta de rejoindre leur bande, de Conrad, le père de famille, avec ses shorts moulants et bien entendu de Janet et de Geneviève, la mère et la soeur aînée de Greta. La première incarne la femme au foyer, soucieuse de faire de la bonne cuisine pour sa famille et de s’entretenir sur son vélo d’appartement, la seconde incarne une jeunesse plus libre, prête désormais à rivaliser à égalité avec les garçons…

Dans cet univers qui l’angoisse et qui la questionne, notamment sur une sexualité naissante (dans les toilettes du collège, les « copines » lui demandent si elle met la langue), Greta n’aura bientôt plus que ses couettes pour la rattacher à cette enfance qui s’enfuit irrémédiablement. Alors Greta va passer de l’autre côté de la réalité. En face de la maison familiale, de grands arbres noirs s’agitent dans le vent de la nuit. Alors que la party d’anniversaire bat son plein (avec une chorégraphie sur You Make me Feel d’Aretha Franklin), Greta, attirée par des créatures fantastiques, bascule dans un univers onirique, plein de dangers.

Jade, Ambre et Sapphire, des copines ou des garces? DR

Jade, Ambre et Sapphire, des copines
ou des garces? DR

La cinéaste ne fait pas mystère de son goût pour une fable comme La belle au bois dormant, ni de son attrait pour l’oeuvre de Bruno Bettelheim. Pour le célèbre pédagogue et psychologue, « la forêt symbolise le lieu dans lequel chaque obscurité intérieure est confrontée, où le doute sur qui nous sommes est levé et où chacun commence à comprendre qui il souhaite devenir vraiment. » Defendue par une huldre rude mais bienveillante, Greta -bébé sans défense- fuira devant des chiens hurlants, franchira une rivière, chevauchera une sombre monture, croisera l’homme abject et Frozen woman (qui ont les traits de ses parents), se réfugiera dans une grotte… Revenue, en mode sommeil, dans sa  chambre, la jeune fille retrouvera même un chanteur de charme (parlant français!) qui lui promet: « Maintenant, je vais faire de toi une femme… »

Délicieusement farfelu et joyeusement décalé, Fantastic Birthday est un film bien construit et prenant sur le deuil de l’enfance mais aussi sur le regard des adolescents sur leurs parents. Même si l’adolescence s’est évanouie depuis longtemps, on suit avec plaisir les atermoiements, les doutes, les craintes et, in fine, le premier épanouissement de Greta.

FANTASTIC BIRTHDAY Comédie dramatique (Australie – 1h20) de Rosemary Myers avec Bethany Whitmore, Harrison Feldman, Mathew Whittet, Amber McMahon, Eamon Farren, Tilda Cobham-Hervey, Imogen Archer, Maiah Stewardson. Dans les salles le 22 mars.