Un absurde rêve éveillé dans un commissariat  

Le commissaire Buron (Benoît Poelvoorde) face à Fugain (Grégoire Ludig). DR

Le commissaire Buron (Benoît Poelvoorde)
face à Fugain (Grégoire Ludig). DR

C’est sous le pseudo de Mr. Oizo que Quentin Dupieux mène, depuis le début du XXIe siècle, une activité de musicien électro. Il est connu du grand public pour son tube house Flat Beat sorti en 1999, vendu à plus de trois millions d’exemplaires et n°1 dans de nombreux pays… Selon les dires du musicien lui-même, ses compositions sont fondées sur « l’inécoutable et l’envie de stopper la track… » tout en s’articulant autour du « grand n’importe quoi ». Et d’ajouter qu’« il n’y a rien de plus beau dans l’art que de ne pas réfléchir ».

Mais, ici, c’est bien le Dupieux cinéaste qui nous intéresse… On sait qu’il a tourné, en 2001, un moyen-métrage intitulé  Nonfilm en forme de mise en abyme du tournage du film lui-même. En 2007, il met en scène Steak avec le tandem Eric & Ramzy, variation sur la crétinerie fondamentale dans la société contemporaine. Globalement malmené par la presse, Steak sera suivi, en 2010, par Rubber. Dans le désert californien, des spectateurs incrédules et sortis d’on ne sait où, assistent à la course meurtrière d’un pneu tueur et télépathe qui massacre tout ce qui se met en travers de sa route tout en étant mystérieusement attiré par une jolie jeune femme fortement indifférente. Un flic crétin mais passionné piste le pneu… Présenté à la Semaine de la Critique, dans le cadre du Festival de Cannes 2010, Rubber (réalisé avec deux appareils photo Canon EOS 5D Mark II) va prendre un statut de film-culte. Ce qui ne sera pas le cas des réalisations suivantes, en l’occurrence Wrong (2012), Wrong Cops (2013) ou Réalité (2015), où un metteur en scène (Alain Chabat), en train de préparer son premier film d’horreur, doit trouver, en 48 h, le meilleur gémissement de l’histoire du cinéma!

C’est d’ailleurs en mettant en scène Réalité en français que le cinéaste a eu envie de revenir tourner en France et dans sa langue natale après quatre films américains qui, dit-il, se sont faits au détriment de sa plume. De fait, Au poste! repose, pour Dupieux, sur une grosse envie de filmer du dialogue, de faire un film à texte… Mais c’est bien par une séquence parfaitement surréaliste que s’ouvre Au poste! Dans une vaste clairière bordée de futaies, un chef d’orchestre dirige une oeuvre classique avec grand orchestre. Mais le maestro, au demeurant fort sérieux et concentré, est seulement vêtu d’un slip kangourou rouge… Sont-ce les cars de police qui déboulent soudain tandis que le chef d’orchestre prend ses jambes à son cou qui relient cette introduction au reste du film?

Philippe (Marc Fraize), un étrange inspecteur borgne. DR

Philippe (Marc Fraize),
un étrange inspecteur borgne. DR

Car Au poste! s’inscrit clairement dans le registre du polar. Il n’est que de considérer l’affiche du film, référence directe et malicieuse aux films de Jean-Paul Belmondo des années 1975-1985 comme Peur sur la ville ou Le marginal… Cependant le face-à-face entre le commissaire Buron et Fugain, suspect du meurtre d’un passant inconnu, fait plutôt songer, pour l’atmosphère nocturne, pour les locaux déserts, à l’affrontement fameux de Lino Ventura et Michel Serrault dans Garde à vue (1981) de Claude Miller. Sans oublier le collègue du flic. Chez Miller, c’était Guy Marchand en inspecteur brut de décoffrage. Ici, c’est l’extravagant Philippe (Marc Fraize) qui fait déraper Au poste! dans une étrangeté comique qui est bien la marque de fabrique du cinéma de Quentin Dupieux.

Du côté du scénario, le film peut se résumer ainsi: Un poste de police. Un tête-à-tête, en garde à vue, entre un commissaire et son suspect. C’est évidemment un peu court même pour tenir une brève heure treize. On a deviné que cette histoire va peu à peu s’enfoncer, se diluer parfois dans un propos plutôt extravagant et volontiers absurde où se mêlent le présent et le passé, les rêves, les cauchemars, les souvenirs et leur interprétation, les réflexions du commissaire (« Ici, c’est moi qui pose les questions ») et les réponses du suspect (« Je suis innocent »), notamment autour de sept aller et retour (à moins que ce soit des va et vient) de Fugain dans la soirée du meurtre… Même si elle est minimaliste, la mécanique de Dupieux est précisement réglée et on finit par se demander ce qui va bien pouvoir arriver dans ce commissariat plutôt sinistre baigné de couleurs très seventies. D’autant que l’inspecteur Philippe, borgne et « né comme ça », chargé de garder un oeil sur Fugain pendant que Buron s’absente pour retrouver son fils suicidaire, va connaître bien des misères avec du matériel de géométrie…

Fiona (Anaïs Demoustier) s'inquiète pour son mari. DR

Fiona (Anaïs Demoustier)
s’inquiète pour son mari. DR

Pour porter son entreprise, le cinéaste a fait appel à des comédiens qui surprennent dans des rôles inattendus (Anaïs Demoustier en frisée épouse de flic) ou que l’on découvre comme le surréaliste Marc Fraize dans le rôle de Philippe  ou encore Grégoire Ludig qui incarne, avec une grosse moustache, le suspect Fugain. Avec son acolyte David Marsais, Ludig est, depuis 2002, le pilier du Palmashow. En 2016, on avait vu le tandem dans La folle histoire de Max et Léon.

Quant à Buron, Dupieux l’a confié à un Benoît Poelvoorde qui, clairement, a trouvé du grain à moudre dans cette incarnation d’un flic fatigué qui voit sa soirée tomber à l’eau à cause d’un interrogatoire qui promet de durer. L’acteur belge se régale aussi de dialogues « poétiques » lorsqu’il s’extasie d’un « C’est beau, une ville la nuit » tout en révélant des lacunes cinéphiliques dignes de Michel Audiard lorsqu’un des policiers l’invite: « Vous venez, chef? On regarde King Kong avec les collègues… » et qu’il lâche: « Je n’aime pas trop les films chinois ».

Pour le reste, Quentin Dupieux achève son Au poste! baigné d’humour noir par une (double) pirouette bunuélienne dont on ne dira évidemment rien ici… Sinon que les amateurs de cinéma étrange trouveront sans doute leur bonheur dans ce commissariat.

AU POSTE! Comédie dramatique (France/Belgique – 1h13) de Quentin Dupieux avec Benoît Poelvoorde, Grégoire Ludig, Marc Fraize, Anaïs Demoustier, Orelsan, Philippe Duquesne, Jeanne Rosa, Jacky Lambert. Dans les salles le 4 juillet.

La cinéaste ravagée et la maman épuisée  

Anne (Vanessa Paradis), une cinéaste en galère.

Anne (Vanessa Paradis), une cinéaste en galère.

TRAGEDIE.- « Tiens-moi la main… Dis-moi que tu m’aimes. Caresse-moi avec ta voix! » Au téléphone, dans la nuit, Anne tente de joindre Loïs, sa compagne qui a décidé de la quitter. Cette fois, pour de bon. Dans le Paris de l’été 1979, Anne est productrice de films pornos gays au rabais.Pour essayer de reconquérir Loïs, qui est également sa monteuse attitrée, Anne décide de tourner un film plus ambitieux que ses productions plutôt miteuses destinées aux circuits spécialisés. Pour l’occasion, elle sait qu’elle peut compter sur son complice de toujours, le flamboyant Archibald, toujours prêt à payer de sa personne dans les réalisations d’Anne. Mais l’un des acteurs est retrouvé sauvagement assassiné et Anne est entraînée dans une aventure de plus en plus étrange et de plus en plus glauque…

Présenté en compétition officielle au dernier Festival de Cannes, Un couteau dans le coeur (France – 1h42. Interdit aux moins de 12 ans. Dans les salles le 27 juin), second long-métrage de Yann Gonzalez après Les rencontres d’après minuit (2013), est surtout un film qui revendique une dimension radicale et excessive. C’est à travers le Dictionnaire des longs métrages français pornographiques et érotiques (2011) rédigé par Christophe Bier que le quadragénaire niçois entend parler d’une productrice française de porno gay dans les années 70, tempétueuse, alcoolique, homosexuelle, amoureuse de sa monteuse. Une figure haute en couleurs, réputée pour être dure, imprévisible, faisant passer des castings humiliants à ses acteurs… Comme Conzalez voulait rompre avec la douceur ouatée de son premier « long », il a trouvé là, matière à quelque chose de plus urbain, de plus électrique… De l’enquête menée sur ce personnage par le cinéaste, ressort quelque chose d’un peu glauque. Mais Gonzalez préfère opter pour une dimension plus flamboyante, plus romantique en réinventant une héroïne underground de fiction qu’il a confié à une Vanessa Paradis qui a ressenti, dit-elle, le personnage d’Anne, blonde péroxydée tragiquement au bout du rouleau, comme une « évidence absolue ». Yann Gonzalez qui, dans une interview, disait « vouloir faire table rase du réel tel qu’on l’entend dans le cinéma français aujourd’hui : l’obsession du quotidien, des faits de société et de ‘la vie telle qu’elle est’… » propose donc une sombre romance érotico-meurtrière où l’héroïne s’abîme entre son désir de cinéma, la gestion du tournage du Tueur homo et sa flamme pour une amante qui lui revient et lui échappe sans cesse.

Anne et Lois (Kate Moran). Photos Ella Herme

Anne et Lois (Kate Moran).
Photos Ella Herme

Résolu à tourner le dos à tout naturalisme, Yvan Gonzalez convoque de grands cinéastes (le Fassbinder de Querelle, le De Palma voyeuriste de beaucoup de ses films mais aussi Werner Schroeter ou Paul Vecchiali) et fait la part belle à des genres aimés, essentiellement le cinéma d’horreur italien des seventies, le fameux giallo où se distinguèrent Dario Argento et Mario Bava… Si on a un peu de mal à s’attacher à l’intrigue et aux méfaits sauvages d’un tueur masqué, on observe par contre, avec curiosité, une galerie de comédiens comme on en voit pas souvent dans la production « classique » française. Avec, en prime, des guest-stars comme Jacques Nolot, Florence Giorgetti, Yann Colette, Elina Löwensohn et Romane Bohringer dont la présence, dit le cinéaste, « est liée au culte absolu que, comme tout petit pédé de province, je vouais aux Nuits fauves… » Film violent aux couleurs flashy et à la musique ravageuse, Un couteau dans le coeur, parcouru par une dynamique érotique plus que véritablement pornographique (aucune image frontale, ici) entend retrouver la pulsion première du cinéma (qui est ontologiquement érotique pour Gonzalez) dans une époque de régression et de puritanisme. Pour cela, peut-être, d’aucuns iront le voir. Et on ne les blâmera pas vraiment.

Un (bref) moment de repos pour Marlo. DR

Un (bref) moment de repos pour Marlo. DR

MERE.- « Je me sens comme une barge à ordures ». Voilà qui est dit. La petite quarantaine fatiguée, Marlo attend son troisième enfant et tente de faire face à une vie de famille épuisante entre une fillette ingrate et un petit Jonah que son école qualifie de « singulier » pour ne pas employer le terme autiste. Et lorsqu’elle accouche, ce n’est pas mieux. Entre son corps, malmené par les grossesses, qu’elle ne reconnaît plus, les nuits sans sommeil, les repas à préparer, les lessives incessantes et les deux aînés qui ne lui laissent aucun répit, elle est carrément au bout du rouleau et sait confusément qu’elle doit définitivement faire le deuil de ses 20 ans. Un soir, son frère lui propose de lui offrir, comme cadeau de naissance, une nounou de nuit. D’abord réticente (elle a vu trop de films où la « gentille » nounou finit par massacrer toute une famille), Marlo finit par accepter. Du jour au lendemain, sa vie va changer avec l’arrivée de Tully…

C’est en vivant la même expérience de maternité que son personnage que la scénariste oscarisée Diablo Cody (elle a notamment signé ceux de Juno et Young Adult) a eu l’idée de Tully (USA – 1h36. Dans les salles le 27 juin), une agréable comédie dramatique en forme de portrait d’une mère au bord de la crise de nerfs. On l’a dit, Marlo ne semble jamais voir le bout du tunnel des couches, des cris dans la nuit et des têtées, la tête dans le colletard. Jason Reitman, le réalisateur de Tully, ajoute volontiers une solide couche de baby-blues et on assiste ainsi, avec un poil de commisération, à une véritable tragédie en forme d’expérience maternelle hyperréaliste. D’autant plus que la pauvre Marlo ne peut trop compter sur son entourage. Du côté de l’école de Jonah, on botte joliment en touche lorsqu’il s’agit de garder le gamin dans ses rangs et Marlo ne peut trop s’appuyer sur un mari stressé par son boulot qui, la nuit, dans le lit conjugal, préfère mettre un casque sur les oreilles pour abattre des zombies sur sa tablette.

Tully (Mackenzie Davis) et Marlo (Charlize Theron). DR

Tully (Mackenzie Davis) et Marlo (Charlize Theron). DR

Alors, évidemment, cette Tully (Mackenzie Davis, vue naguère dans Blade Runner 2049) qui déboule, la nuit venue, avec son joli sourire craquant de presqu’encore adolescente et qui sait comme personne mettre de l’ordre dans la maison, réussir des cookies et surtout faire cesser les hurlements du nouveau-né, apparaît comme une bénédiction. Réalisateur de Juno, Young Adult avec déjà Charlize Theron ou In the Air, Reitman mène tranquillement et habilement sa barque en sachant pouvoir s’appuyer sur une Charlize Théron, 42 ans, à la silhouette pesante mal fagotée et aux traits flapis. L’égérie de J’adore de Dior réussit l’une de ces performances comme les aiment les Oscars. On verra en son temps.

Marlo qui observe, pathétique: « Mon corps ressemble à la carte d’un pays en guerre », trouvera donc un vrai réconfort avec Tully à laquelle elle avoue: « Je n’ai pas l’habitude qu’on s’occupe de moi ». Justement, Tully, en Mary Poppins contemporaine, va s’occuper autant du bébé que de sa maman et amener cette dernière à être à nouveau en paix avec elle-même. Alors que Tully s’achemine vers son épilogue et qu’on a, au-delà même des émotions distillées,  un peu l’impression que le film est parti en roue libre, Jason Reitman propose une surprenante réflexion sur la double identité de Marlo… On a alors le sentiment d’avoir vu deux films, comme s’ils étaient superposés l’un sur l’autre… En devenant parent, un chapitre se referme et un autre s’ouvre. Et si, soudain, la personne que vous étiez venait vous rendre visite pour vous dire au revoir ?

Ronit, Esti, Bécassine, Nisha et Juliet  

Ronit, Esti et Dov à l'heure du Shabbat... DR

Ronit, Esti et Dov à l’heure du Shabbat… DR

TRIO.- Dans sa synagogue de Londres, le rabbin Rav Krushka prêche et évoque la création de l’homme, suspendu entre la clarté des anges et le désir des bêtes… Soudain, le vieil homme s’effondre… Très loin de là, dans un studio de Manhattan, sa fille Ronit oeuvre comme photographe et capte les images de personnes tatouées. Ainsi, cet homme auquel Ronit demande si les tatouages ont été douloureux et celui-ci de répondre, en montrant un Christ sur son torse: « Jésus m’a fait mal ». Informée de la mort de son père, Ronit, éplorée, décide de quitter New York pour retourner à Londres. Mais l’accueil de la communauté ne sera pas des plus chaleureux. Ronit est cependant reçue dans la maison du rabbin Dovid Kuperman et de son épouse Esti qui furent ses amis d’enfance. Lisant, dans un journal, que le rabbi Rav est mort sans laisser de descendance, Ronit, qui s’apprêtait à tourner le dos à son passé, décide de rester sur place durant la semaine de deuil qui précède la grande cérémonie d’adieu pour son père. Mais si Ronit, qui a rompu avec l’orthodoxie juive et ses traditions, demeure à Londres, c’est aussi à cause de ses anciens sentiments amoureux pour Esti. Les retrouvailles entre les deux amies font renaître une passion qui ne s’est jamais éteinte.

Rachel Weisz et Rachel McAdams. DR

Rachel Weisz et Rachel McAdams. DR

Récemment couronné à Hollywood de l’Oscar du meilleur film étranger pour Une femme fantastique, le cinéaste chilien Sebastian Lelio met en scène, avec Désobéissance (USA – 1h54. Dans les salles le 13 juin), un beau drame amoureux entre Ronit, femme moderne et insoumise et Esti, demeurée au sein de sa communauté mais qui a fui sa véritable identité. En informant secrètement Ronit de la mort de son père, Esti va permettre à Ronit de renouer avec ses origines mais cette femme réfugiée derrière sa perruque et passée maître de l’art de la dissimulation, va surtout provoquer son propre destin, consciente qu’elle tient probablement là sa dernière chance de vivre enfin selon ses désirs. Echappant toujours aux pièges du mélo, Désobéissance fonctionne aussi comme un trio amoureux puisqu’il intègre l’intéressant personnage de Dov Kuperman (l’Américain Alessandro Nivola), jeune rabbin, fils spirituel et successeur naturel de Rav Krushka, époux d’Est et ami de Ronit, pris entre sa forte piété religieuse, son amour pour son épouse, sa rivalité avec Ronit et la conscience naissante que l’être humain a le droit d’être libre de ses choix. Dans un environnement pétri de dogmes, le cinéaste filme donc le réveil d’une passion entre deux femmes déboussolées et qui ont déjà payé le prix fort dans ou hors de leur communauté. Tour à tour rebelles et fragiles, décidées et troublées, Rachel Weisz (Ronit) et Rachel McAdams (Esti) sont magnifiques de complexité, de gravité, de fougue et de grâce.

Emeline Bayart dans le rôle de Bécassine. DR

Emeline Bayart, malicieuse Bécassine. DR

NOURRICE.- Bécassine naît dans une modeste ferme bretonne, un jour où des bécasses survolent le village. Devenue adulte, sa naïveté d’enfant reste intacte. Elle rêve de quitter Clocher-les-Bécasses et de rejoindre Paris. Sur la route de la capitale, sa rencontre avec Loulotte, petit bébé adopté par la Marquise de Grand‐Air va bouleverser son existence. Elle en devient la nourrice et une grande complicité s’installe entre elles. Un souffle joyeux règne alors dans le château. Mais pour combien de temps encore? Car les dettes s’accumulent et l’arrivée d’un curieux marionnettiste grec ne va rien arranger. Mais c’est sans compter sur Bécassine qui va prouver une nouvelle fois qu’elle est la femme de la situation.

Après tant d’autres personnages de bandes dessinées devenus des héros de cinéma, il fallait bien que Bécassine passe aussi par la case grand écran. C’est donc chose faite grâce à Bruno Podalydès . Et on a envie de dire… heureusement que c’est Podalydès qui est, ici, aux manettes! Car le réalisateur possède un véritable univers où l’humour souvent loufoque se mêle à une certaine poésie teintée de nostalgie comme en attestent Liberté Oléron (2001), Adieu Berthe, l’enterrement de Mémé (2012) ou Comme un avion (2015). Le personnage créé en 1913 par Caumery et Pinchon s’intègre avec aisance dans le petit monde de Podalydès qui s’applique à montrer une Bécassine beaucoup moins neu-neu que le veut la légende. Mieux que cela, la généreuse Bécassine se révèle certes naïve mais spontanée, sincère, créative et inventive, élaborant quelques systèmes domestiques qui lui vaudront même une notoriété américaine.

Loulotte (Maya Compagnie) et Rataquoueros (Bruno Podalydès). DR

Loulotte (Maya Compagnie)
et Rataquoueros (Bruno Podalydès). DR

Multipliant les péripéties autour de la nounou en vert-blanc-rouge qu’Emeline Bayart incarne avec drôlerie et tendresse, Bécassine! (France – 1h42. Dans les salles le 20 juin) va gentiment son petit bonhomme de chemin. Podalydès n’affole jamais sa caméra mais distille un humour charmant. Il prête attention à chacun de ses personnages et les confie à des comédiens avec lesquels il travaille régulièrement. Ainsi son frère Denis, présent dans tous ses films, campe un Adalbert Proey-Minans bien coincé, Michel Vuillermoz est un oncle Corentin qui veillera à l’éducation de Bécassine et Karin Viard  une Marquise de Grand-Air libérée et dépensière… Le cinéaste s’est gardé Rastaquoueros, l’escroc escamoteur. Autour d’eux, il y a encore Isabelle Candelier, Jean-Noël Brouté, Philippe Uchan, Vimala Pons, Claude Perron et même Josiane Balasko en irascible Mademoiselle Châtaigne. Il suffit de garder une âme d’enfant pour prendre plaisir à cette comédie.

Nisha (Maria Mozhdah), une adolescente norvégienne. DR

Nisha (Maria Mozhdah),
une adolescente norvégienne. DR

CALVAIRE.- A 16 ans, Nisha est une adolescente comme les autres… lorsqu’elle est, avec ses copains, dans les rues neigeuses d’une petite ville de Norvège. Lorsqu’elle rentre chez elle, ce sont les pesanteurs des traditions de ses parents pakistanais qui s’imposent à elle. Mirza, le père, tient une supérette. La mère s’occupe de la maison tandis qu’Asif, le frère aîné, rêve de faire des études de médecine. Un soir, un  rouquin petit ami escalade la façade de la maison et se glisse dans la chambre de Nisha. Lorsque Mirza entre dans la pièce pour vérifier que sa fille dort, c’est le drame. Le père frappe le jeune Norvégien et s’emporte contre sa fille. Prise en charge par les services sociaux, celle-ci trouvera provisoirement refuge dans un foyer. Mais Nisha préfère pourtant retourner dans sa famille. Ce qu’elle ne sait pas encore, c’est que ses parents ont décidé de l’envoyer vivre au Pakistan, dans la famille de la soeur de Mirza…

Mirza (Adil Hussain), un père bloqué dans la tradition. DR

Mirza (Adil Hussain), un père bloqué
dans la tradition. DR

En 1952, Georges Brassens chantait La mauvaise réputation et brossait le portrait d’un robuste anticonformiste. Dans son second long-métrage, c’est exactement la situation inverse que décrit Hiram Haq. La famille de Nisha est issue d’une culture obsédée par l’avis des autres et où la tradition et le sens de l’honneur sont prédominants. Hva vil folk si, le titre original de La mauvaise réputation (Norvège – 1h47. Dans les salles le 6 juin) signifie, en urdu, « Que vont dire les gens? » Pour raconter le calvaire de Nisha, la cinéaste s’est largement inspirée de sa propre histoire. En effet, alors qu’elle avait 14 ans, ses parents l’ont kidnappée et emmenée au Pakistan, où elle a été contrainte de vivre durant un an et demi. Il a fallu du temps à Hiram Haq pour franchir le pas du cinéma. C’est à la suite de la réconciliation avec son père mourant que la cinéaste s’est senti prête à raconter l’aventure de Nisha (la débutante Maria Mozhdah dont le regard terrifié impressionne) qui est donc aussi la sienne. Son souci était de montrer que l’héroïne n’est pas uniquement la victime de ses parents mais de faire ressentir également un amour impossible qui peut exister entre des parents et leur fille. Mais l’issue de La mauvaise réputation, autour d’un mariage arrangé, n’est pas heureuse, tant le fossé qui sépare leurs deux cultures apparaît très profond. Une oeuvre féministe dont le discours atteint clairement le spectateur.

Juliet Ashton (Lily James) et Dawsey Adams (Michiel Huisman). DR

Juliet Ashton (Lily James)
et Dawsey Adams (Michiel Huisman). DR

PAGES.- Dans le Londres de 1946 fracassé par les bombes, la population tente de revivre normalement. Même si elle a déjà connu le succès, la jeune écrivaine Juliet Ashton est pourtant en manque d’inspiration. Et son éditeur aimerait beaucoup qu’elle se remette à écrire. Un jour, l’élégante Juliet reçoit une lettre d’un mystérieux membre du Club de Littérature de Guernesey créé durant l’Occupation allemande. Intriguée et curieuse d’en savoir plus, la jeune femme se rend sur l’île et rencontre alors les excentriques et attachants membres du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates dont Dawsey Adams, le fermier à l’origine de la lettre. Les confidences des membres du Cercle, leur attachement à l’île et à ses habitants mais aussi l’affection naissante de Juliet pour le charmant Dawsey vont changer le cours de la vie de l’écrivaine. D’autant qu’un lourd secret lié à la tragédie de la guerre dans cette île anglo-normande va peu à peu émerger…

Eben Ramsey (Tom Courtenay) et Juliet autour d'une tourte... DR

Eben Ramsey (Tom Courtenay)
et Juliet autour d’une tourte… DR

Publié aux Etats-Unis en 2008 (et l’année suivante en France chez NiL éditions), Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, fiction historique épistolaire écrite par Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, a connu un succès considérable et a inspiré la création de nombreux clubs de lecture. Très logiquement, ce best-seller devait connaître une adaptation cinématographique. C’est le Britannique Mike Newell qui s’est chargé de la chose. Le réalisateur de Quatre mariages et un enterrement (1994) ou de Harry Potter et la coupe de feu, quatrième volet de la saga de J.K Rowling sur grand écran, signe, avec Le cercle littéraire de Guernesey (Grande-Bretagne – 2h04. Dans les salles le 13 juin), une aventure romantico-mystérieuse qui peine, hélas, à convaincre. On suit bien sûr Juliet Ashton (Lily James) dans sa « conquête » de Guernesey mais les situations dépeintes par Newell sont un peu trop « jolies », bucoliques et poétiques pour qu’on s’y attache. Il est question, ici, de survie pendant la guerre lorsque le minimum vient à manquer et qu’une tourte aux épluchures de papates devient une gourmandise mais, évidemment, aussi de survie intellectuelle à travers la consommation sans modération de littérature. Pour le reste, on ne croit guère aux différentes romances… On reconnaît avec plaisir dans le rôle d’Eben Ramsay, Sir Tom Courtenay, 81 ans, grande figure du théâtre et du cinéma anglais.

Romy sur les rochers bretons  

Romy Schneider (Marie Bäumer) et son amie Hilde (Birgit Minichmayr) sur les rochers de Quiberon. DR

Romy Schneider (Marie Bäumer) et son amie Hilde (Birgit Minichmayr)
sur les rochers de Quiberon. DR

Lorsqu’en 1978, Claude Sautet filme Romy Schneider dans Une histoire simple, il dit de sa comédienne fétiche (avec laquelle il tourna cinq films): « Romy est une actrice qui dépasse le quotidien, qui prend une dimension solaire. Elle est la synthèse de toutes les femmes, leur chant profond qui donne un sens à leur vie. Elle a une sorte de propreté morale qui irradie d’elle-même et la rend absolue ». On peut aisément tomber d’accord sur cette magnifique déclaration tant Romy Schneider fut une comédienne remarquable et une femme tour à tour solide et libre puis fragile et auto-destructive…

C’est donc avec une vraie curiosité qu’on a découvert Trois jours à Quiberon, en avril dernier à Gérardmer où le film était présenté en avant-première dans le cadre des Rencontres du cinéma. Bien plus qu’un classique biopic, genre le récent Dalida de Lisa Azuelos, le film d’Emily Atef s’intéresse à une poignée de journées durant lesquelles, en avril 1981, la star se rend dans un institut de thalassothérapie à Quiberon pour une cure de repos et de régime alors que le tournage de La passante du Sans-Souci de Jacques Rouffio (qui sera son ultime film) est une nouvelle fois interrompu. Pendant son séjour en Bretagne, Romy Schneider accepte de recevoir des reporters du magazine Stern pour une longue interview-vérité…

Trois jours à Quiberon a été largement applaudi à la dernière Berlinale où il était en compétition et le film a également raflé sept Lola (l’équivalent allemand des César) dont ceux du meilleur film, meilleure réalisatrice et meilleure comédienne pour Marie Bäumer mais, pour la sortie sur les écrans français, c’est la polémique qui a pris la place du cinéma. Dénonçant un tissu de mensonges, Sarah Biasini, la fille de Romy Schneider, a notamment déclaré, sur France Inter« J’ai trouvé le film assez malsain et opportuniste, il y a une volonté derrière de dégrader son image. » Pour faire bonne mesure, sur France 2, Daniel Biasini, le père de Sarah et époux de la star de décembre 1975 à février 1981, s’est déclaré scandalisé, lui aussi: « A cette période relatée dans le film, Romy n’avait aucune addiction aux médicaments. Comme elle n’en a jamais eue. Voilà ! » On veut bien le croire mais on se souvient aussi d’une visite, en 1973, sur le tournage, à Vittel, d’Un amour de pluie, où Romy Schneider, avant d’être passée par la case maquillage, nous avait paru bien « fatiguée »…

Une nuit dans un café avec un poète (Denis Lavant). DR

Une nuit dans un café
avec un poète (Denis Lavant). DR

Mais la polémique ne doit pas occulter le fait que Trois jours à Quiberon est surtout… un excellent film! La réalisatrice franco-iranienne, installée à Berlin, parvient, en effet, à embarquer le spectateur dans le bouleversant portrait d’une femme clairement au bout du rouleau mais qui lutte, de toutes ses forces, pour donner le change et apparaître, soudain, lumineuse et joyeuse. Dans un centre de thalasso qui sert de décor « moderne » et plutôt impersonnel à cette chronique intime, Romy Schneider est rejointe par Hilde Fritsch, une amie d’enfance autrichienne (le personnage est fictif) venue lui tenir compagnie. Alors qu’elle a très souvent été mise à mal par une presse germanique qui reprochait à son impératrice adorée d’avoir quitté l’Allemagne pour la France, la star accepte pourtant de donner une interview au magazine Stern. Débarquent alors à Quiberon le journaliste Michaël Jürgs et le photographe Robert Lebeck…

Dans un noir et blanc superbe qui, seul, pouvait convenir à ce que la cinéaste nomme l’« humanisme sensuel » de Romy Schneider, Trois jours à Quiberon, un film très écrit, va dérouler un récit où se croisent quatre personnages dont les perspectives sont divergentes. Au centre, il y a bien sûr l’actrice dont on sait qu’elle a connu des hauts et des bas vertigineux. A Quiberon, Romy Schneider est une femme prise entre ses démons intérieurs qu’amplifient l’alcool et les médicaments, et une véritable envie de vivre… A ses côtés, Hilde incarne  une présence qui n’a rien à avoir avec les artifices du show-biz. Avec cette amie qui souffre de la voir s’autodétruire, Romy partage une intimité très féminine mais la comédienne ne l’écoute pas quand elle lui dit qu’elle a tort de parler à une presse hostile. Il est vrai que le journaliste Michaël Jurgs va mener une interview qui tient souvent d’une violente mise en accusation. Et pourtant Romy Schneider relève le gant, parle de son métier mais aussi de sa vie (elle venait de divorcer de Biasini et son fils David ne voulait plus vivre avec elle), de son rôle de mère, d’Alain Delon ou d’argent ou de ses démêlés avec le fisc… Enfin, il y le photographe Robert Lebeck (1929-2014) qui fera, sur les rochers de Quiberon, des photos fameuses, non pas d’un mythe mais d’une femme à nu, sans maquillage, absolument pure dans sa détresse… Et si Michaël Jurgs a constamment l’air d’un glacial procureur, Lebeck entra vite, avec une Romy déployant soudain tout son potentiel de séduction, dans une relation chaleureuse et amicale…

Réveil difficile pour Romy Schneider. DR

Réveil difficile pour Romy Schneider. DR

A la naissance du projet, il y a d’ailleurs ces photos de Robert Lebeck, grande figure du photojournalisme allemand, dont on peut voir quelques exemplaires sur internet. Mais, grâce au reporter (interprété par Charly Hübner) et à sa femme, Emily Atef a pu accéder à plus de 600 images, souvent inédites, réalisées à Quiberon, sur les rochers (où Romy se cassa le pied gauche) mais aussi des autres protagonistes ou des différents lieux…

Avec son beau quatuor, Emily Atef réussit aussi une épatante séquence de nuit dans un bar breton qui n’est pas sans faire penser aux restaurants chers à Claude Sautet. Il est tard, tous boivent beaucoup lorsque les clients reconnaissent Romy Schneider. Tandis que Lebeck dégaîne son appareil, la comédienne se prête, avec aisance et drôlerie, au jeu de la célébrité. Au poète bukovskien (il semble que c’était le barde breton Glenmor) qui lui donne du « Madame Sissi », elle pourrait jeter son verre au visage mais Romy est joyeuse, a envie de s’amuser et, du coup, rayonne de beauté et de grâce…

Dans sa manière de s’emparer d’un moment réel de l’existence d’une célébrité pour en faire la matière d’une fiction, Trois jours à Quiberon était un pari osé. Mais c’est une réussite. Qui n’aurait sans doute pas vu le jour sans la présence de Marie Bäumer dont la ressemblance avec Romy Schneider est étonnante. On a souvent proposé à l’actrice née en 1969 à Düsseldorf d’incarner la vedette de La piscine mais elle s’y était toujours refusée. Pour Emily Atef, elle a donc sauté le pas. Mais, au-delà de la ressemblance, Marie Bäumer a beaucoup travaillé pour éviter l’imitation (elle a cependant « piqué » sa façon de respirer de manière saccadée ou de fumer) afin de restituer l’intense état émotionnel d’une femme de quarante ans dont personne ne sait que la fin est proche. Sa performance est brillante!

Pour les fans (nombreux) de Romy Schneider mais aussi pour les amateurs de bon cinéma, Trois jours à Quiberon est un film à ne pas manquer.

TROIS JOURS A QUIBERON Comédie dramatique (Allemagne – 1h55) d’Emily Atef avec Marie Bäumer, Birgit Minichmayr, Charly Hübner, Robert Gwisdek, Denis Lavant. Dans les salles le 13 juin.

Romy face à l'objectif de Robert Lebeck. DR

Romy face à l’objectif de Robert Lebeck. DR

Le pâtissier, son amant et sa femme  

Thomas (Tim Kalkhof), le pâtissier berlinois. DR

Thomas (Tim Kalkhof), le pâtissier berlinois. DR

Chaque fois qu’il se rend à Berlin pour ses affaires, l’Israélien Oren ne manque pas de faire un premier arrêt gourmand au charmant petit Café Kredenz pour savourer la Schwarzwäldertorte amoureusement confectionné par Thomas… Et lorsqu’on dit amoureusement, c’est bien le mot. Car Oren et Thomas entretiennent depuis quelques années une liaison secrète, rythmée par les venues mensuelles en Allemagne d’Oren. Lorsque celui-ci repart, Thomas semble s’enfermer dans une attente morose qu’il comble par le soin qu’il porte à ses créations sucrées… Mais, cette fois-là, Oren, en partant, a oublié ses clés comme les gâteaux que Thomas prépare, chaque fois, à destination d’Anat, la femme de son amant. Et puis surtout, Oren ne donne plus de nouvelles. Thomas multiplie les appels, de plus en plus inquiets, sur son portable, rien n’y fait. Lorsque le jeune pâtissier, n’y tenant plus, se renseigne auprès de la firme d’Oren, il découvre la terrible nouvelle. Oren a été tué dans un accident de la route à Jérusalem…

Avec The Cakemaker (qui a obtenu, en avril dernier, le Coup de coeur des 22e Rencontres du cinéma de Gérardmer), le cinéaste israélien Ofir Raul Graizer, en guise de premier long-métrage, signe une subtile chronique amoureuse qui va se déplacer de Berlin à Jérusalem lorsque Thomas décide de partir en Israël en quête de réponses sur la mort d’Oren. Dans un pays qu’il ne connaît pas et dans une ville dont il ignore la langue, la culture et les traditions, Thomas erre d’abord, revivant les pesanteurs de sa solitude berlinoise, avant de s’approcher doucement de la famille de son défunt amant. Sans révéler qui il est, Thomas va entrer dans la vie d’Anat. Poussant la porte du petit café Paamon, Thomas la joue consommateur anonyme mais sans perdre une miette de tout ce qui joue dans l’établissement. Bientôt, il demandera à Anat si elle a du travail pour lui.

Oren (Roy Miller), l'amant de Thomas. DR

Oren (Roy Miller), l’amant de Thomas. DR

Le cinéma et la bonne chère font bonne ménage sur le grand écran depuis bien longtemps. Et on a aimé, au fil des années et dans des registres divers, des oeuvres comme Le festin de Babette (1987), La grande bouffe (1973), Salé sucré (1994) ou encore La graine et le mulet (2007). Gaizer ajoute à cette liste, un film romanesque, fin et parfois même contemplatif où la pâtisserie, après avoir réuni les amants berlinois, poussera lentement Thomas et Anat l’un vers l’autre.

Pour ce film qu’il a mis huit ans à faire aboutir, Ofir Raul Graizer s’est inspiré de l’histoire vraie d’un homme qui avait une double vie. D’un côté, il était marié et avait des enfants, de l’autre, il avait des liaisons homosexuelles. « Je le connaissais, dit le cinéaste, lui et sa famille. Un jour, j’ai appris par sa femme qu’il était mort. C’était il y a dix ans et j’ai voulu faire un film sur cette femme. Elle a vécu une double tragédie – tout d’abord, avoir perdu son mari, mais également découvrir qu’il l’avait trahie pendant toutes ces années. Comment faire le deuil d’une personne qui vous a menti ? C’était la question principale que je voulais aborder, de différents points de vue et notamment de celui de l’amant secret, un personnage fictif. Il ne peut pleurer la mort de son amant, il n’a ni cimetière, ni famille, ni enterrement. Sa tragédie à lui n’a pas de voix. » En leur donnant une voix, Graizer a donc réuni Thomas et Anat dans un endroit où l’un et l’autre ont de vrais repères et une rapide et évidente connivence autour des gestes précis et beaux de la pâtisserie…

Anat (Sarah Adler) dans son café de Jérusalem. DR

Anat (Sarah Adler) dans son café de Jérusalem. DR

Dans une mise en scène épurée qui joue avec des lumières douces qui font parfois songer à des intérieurs flamands, le réalisateur (qui a travaillé dans la gastronomie avant de venir au cinéma) mène, avec une sensualité aussi pudique que troublante, une narration qui privilégie les regards et les gestes  souvent furtifs (Anat effleurant Thomas dans sa cuisine) plutôt que les dialogues… Oeuvre sensible et poétique, The Cakemaker observe, au-delà de ses deux personnages centraux emportés dans la tourmente de sentiments de plus en plus puissants, un contexte social où se confrontent la modernité et les traditions. En demandant à Anat de travailler au café, Thomas lui donne la possibilité de défier la société en laissant entrer un homme dans sa vie peu de temps après le décès de son mari. Et Anat franchit une nouvelle étape vers son indépendance et sa liberté de religion lorsqu’elle laisse le pâtissier berlinois plonger, dans un établissement soumis aux règles strictes de la cacherout, ses mains dans la farine, le beurre et le chocolat. Plus encore, face à sa famille et notamment un frère accroché à ses principes d’orthodoxie religieuse, Anat, pour se rapprocher de Thomas, va devoir briser les définitions d’identité. Car le jeune pâtissier est, tout à la fois, un homme, un Allemand et un goy… Mais, parce qu’il n’est pas bon de rester seul à Shabbat, Anat invitera Thomas à venir partager sa table…

Thomas et Anat partagent le goût de la pâtisserie. DR

Thomas et Anat partagent le goût de la pâtisserie. DR

Cependant Graizer s’applique à ce que la structure du film ne sépare pas deux mondes différents mais intervient plutôt comme médiatrice. Le Berlin froid et mélancolique devient chaud et romantique, et la Jérusalem vivante et sonore devient froide et mélancolique avant que les choses s’inversent à nouveau. La perspective de l’histoire change et modifie alors le point de vue des personnages. En passant de Thomas à Anat, le film reconstruit, par de nouveaux détails ou par ses flash-backs, la manière dont les personnages voient leurs propres expériences d’amour.

Avec Tim Kalkhof, comédien allemand de 31 ans qui a fait jusque là sa carrière dans des séries télévisées et qui a pris huit kilos pour le rôle, le cinéaste a trouvé un interprète remarquable pour incarner un pâtissier potelé et même poupon mais enfermé dans son mystère et ses douleurs. Quant à la Franco-israélienne Sarah Adler, le rôle d’Anat a été écrit pour elle. Même si elle incarne une femme en deuil, Anat sourit, rit, plaisante et va aimer contre « le reste du monde ».

Après le remarquable Foxtrot de Samuel Maoz (toujours sur les écrans) qui abordait, de manière quasi-fantastique, le conflit israélo-palestinien et dans lequel Sarah Adler tenait l’un des rôles principaux, le cinéma israélien nous offre une nouvelle perle, celle-là parfumée à la cannelle des Strudel, où il est question de perte et de liberté, de désir et d’amour. A déguster sans modération.

THE CAKEMAKER Drame (Israël – 1h44) d’Ofir Raul Graizer avec Tim Kalkhof, Sarah Adler, Roy Miller, Zohar Strauss, Sandra Sade. Dans les salles le 6 juin.

Jafar Panahi voyage dans le cinéma iranien  

Behnaz Jafari et Jafar Panahi. DR

Behnaz Jafari et Jafar Panahi. DR

C’est en 1995 que le réalisateur iranien Jafar Panahi est apparu, pour la première fois, sur le scène cannoise en remportant, pour Le ballon blanc, la très prisée Caméra d’or qui récompense un premier long-métrage. Et cette année, il était en compétition avec Trois visages. Mais le cinéaste, dont les oeuvres sont systématiquement présentées dans les grands festivals internationaux, n’a pu se rendre sur la Croisette. Condamné en décembre 2010 à six ans de prison pour « participation à des rassemblements et pour propagande contre le régime », Panahi s’est également vu interdire de tourner des films et de quitter son pays pendant vingt ans.

Si Jafar Panahi ne peut sortir d’Iran (c’est sa fille qui a reçu, à Cannes, son prix du scénario), les autorités de Téhéran ne parviennent cependant pas à l’empêcher de faire des films. Le cinéaste a ainsi inventé la technique de la double équipe de tournage. La première est un leurre qui prend, en cas de danger, la place de la deuxième (la vraie) qui tourne en secret…  Malgré cette interdiction de travailler, Jafar Panahi coréalise ainsi avec Mojtaba Mirtahmasb Ceci n’est pas un film, présenté hors compétition à Cannes 2011. Tourné avec une caméra numérique et parfois avec un iPhone, Jafar Panahi décrit la situation d’un cinéaste qui n’a pas le droit de faire du cinéma. Couronné de l’Ours d’or à la Berlinale 2015, Taxi Téhéran est également tourné clandestinement avec une petite caméra. Panahi s’y met en scène comme chauffeur de taxi accueillant dans son véhicule des personnalités ou des anonymes de Téhéran dont il dépeint le quotidien, repoussant la frontière entre fiction et documentaire…

Behnaz Jafari, une vedette reconnue par ses fans. DR

Behnaz Jafari, vedette reconnue par ses fans. DR

Cependant, après avoir beaucoup tourné, par la force des choses, en intérieurs (dans son appartement ou dans la voiture de Taxi Téhéran), Jafar Panhani prend cette fois l’air en partant sur les routes pour rejoindre les montagnes du nord-ouest du pays, dans la partie azérie de l’Iran, du côté de la ville de Mianeh, par ailleurs berceau de la famille du réalisateur. C’est là en effet, dans le petit village de Saran que réside la jeune Marziyeh qui rêve de faire une carrière d’actrice et qui, pour cela, suit des cours de comédie. Mais tant sa propre famille, ancrée dans ses traditions, que la famille de son fiancé s’opposent à ce comportement de « petite écervelée ». Au bout du rouleau, la jeune fille enregistre une message sur Instagram qu’elle adresse à une célèbre actrice iranienne, Behnaz Jafari. Bouleversée par la fin du message où Marziyeb met en scène son suicide par pendaison, la comédienne demande à son ami Jafar Panahi de la conduire à Saran pour tenter de retrouver Marziyeb…

Le film est né d’une situation qui, sans être nouvelle, a littéralement explosé avec l’avènement des réseaux sociaux – extrêmement utilisés en Iran : la quête éperdue de contact, en particulier avec des personnalités du cinéma. Malgré sa situation officielle de réalisateur proscrit dans son propre pays, Panahi est l’un des destinataires les plus sollicités par ces propositions, notamment de jeunes gens qui veulent faire des films. Comme la plupart de ceux qui reçoivent de nombreux messages de la part de leurs fans sur les réseaux sociaux, il n’y répond que rarement, mais cela lui est déjà arrivé de ressentir une sincérité, une intensité qui l’ont poussé à se questionner sur la vie de celles et ceux qui envoient ces messages. Un jour, il a reçu sur Instagram un message qui lui paraissait plus sérieux, et au même moment les journaux ont parlé d’une jeune fille qui s’était suicidée parce qu’on lui avait interdit de faire du cinéma. Il a imaginé alors recevoir sur Instagram une vidéo de ce suicide, et s’est demandé comment il réagirait face à cela…

Rencontre avec des villageois... DR

Rencontre avec des villageois… DR

C’est ainsi que Trois visages s’ouvre dans une Mitsubischi Pajero à bord de laquelle a pris place Behnaz Jafari tandis que Jafar Panahi est au volant. Dans l’obscurité, le visage éclairé par la lumière blafarde de son portable, la comédienne regarde et regarde encore le poignant message Instagram de Marziyeb. Emue certes, déroutée aussi (« Pourquoi elle me mêle à ça? ») mais vraie professionnelle, elle cherche aussi à vérifier s’il ne s’agit pas d’un canular en tentant de débusquer un montage des images… A quoi le cinéaste lui rétorque qu’il faudrait être un sacré monteur professionnel pour truquer ces images…

Trois Visages est donc un voyage, parfois truculent, en quête d’une jeune fille inconnue venue troubler l’existence d’une célébrité. Après un long plan-séquence nocturne dans la voiture, le cinéaste « quitte » son véhicule pour trouver des informations auprès des gens du cru. Avec Behnaz Jafari qui a planté un tournage en cours pour accomplir cet étrange périple, ils cherchent le cimetière du coin tandis qu’autour d’eux, on leur conseille de prendre le temps de boire un thé. Les deux « enquêteurs » apprendront ainsi les codes, à coups de klaxon, qui régissent la circulation sur les étroites routes de montagne et s’entendront raconter les aventures d’un taureau-étalon capable de merveilles avec toutes les génisses du coin. Si n’était l’incertitude sur le sort de Marziyeh, tout cela aurait des allures de récit picaresque. Que dire en effet, autour de la question du pouvoir masculin et précisément de la fétichisation du prépuce, de cet homme qui tient absolument à confier un paquet contenant ce petit morceau de peau à Behnaz et Jafari…

Marziyeh Rezaei ou un rêve de cinéma. DR

Marziyeh Rezaei ou un rêve de cinéma. DR

Pour Panahi, l’idée du film a aussi croisé son envie de revenir sur l’histoire du cinéma iranien et notamment de ce qui a avait entravé ses artistes, par différentes manières et à différentes époques. Trois visages évoque ainsi trois générations, celles du passé, du présent et du futur à travers trois personnages d’actrices. On y voit Marziyeh Rezaei, la comédienne en devenir (que le cinéaste a rencontré par hasard dans la rue), le personnage-pivot de Behnaz Jafari, vedette de films et de séries télévisées très populaires et enfin une star historique du cinéma iranien, Shahrzad (de son vrai nom Kobra Saeedi) qui ne joue pas dans le film mais qui est présente… par son absence, ici, en ombre chinoise, de dos ou avec un poème dit par sa voix… Et ces trois visages permettent aussi au réalisateur d’insister sur la façon dont les actrices ont toujours été considérées avec mépris, et perçues comme des filles de mauvaise vie, avant comme après la révolution islamique. Avec son nouveau film, Jahar Panahi nous dit combien elles étaient et sont, bien au contraire, de véritables artistes…

TROIS VISAGES Comédie dramatique (Iran – 1h40) de Jafar Panahi avec Behnaz Jafari, Jafar Panahi, Marziyeh Rezaei, Maedeh Erteghaei, Narges Del Aram, Fatemeh Ismaeilnejad, Yadollah Dadasnejad, Ahmad Naderi Mehr, Hassan Mihammadi. Dans les salles le 6 juin.

Le fakir, l’instituteur et le libérateur  

Le jeune Aja et sa maman bien-aimée. DR

Le jeune Aja et sa maman bien-aimée. DR

VOYAGE.- On peut rêver des pyramides du Caire ou des jardins de Babylone, du fleuve Jaune ou du Machu Picchu… Ca peut avoir l’air plus « banal » mais Ajatashatru Lavash Patel, lui, n’a d’yeux que pour la tour Eiffel sur une vieille carte postale dans son modeste logement des quartiers pauvres de Mumbaï. Mais quand on est un gamin, un peu « magicien » chapardeur, en Inde, la ville-lumière, ça vous a de l’allure. Surtout qu’Aja a prévu que ce voyage-là, il le ferait avec sa maman bien-aimée.

Adapté par le Québécois Ken Scott du roman de Romain Puertolas L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, cette comédie aux accents bollywoodiens se regarde tout à fait agréablement. Parce que le réalisateur (connu pour Starbuck en 2012) s’ingénie, avec une gentille aisance, à aligner les péripéties, évidemment les plus improbables, que le hasard met dans les pas du pauvre Aja. Avec pour tout viatique, son passeport, un faux billet de 100 euros et les cendres de sa mère, trop tôt disparue, notre homme part donc à l’aventure. A Paris, il apprécie de se faire arnaquer par un chauffeur de taxi (Gérard Jugnot) parce que, pour la première fois, il se sent dans la peau d’un… riche. Mais c’est dans un magasin Ikea (enfant, il apprenait par coeur les pages d’un catalogue de la firme suédois) que l’amour naît pour les beaux yeux d’une jolie Américaine et que ses ennuis commencent. Ils ne s’arrêteront plus avant un moment.

Nelly (Bérénice Béjo) et Aja (Dhanush). DR

Nelly (Bérénice Béjo) et Aja (Dhanush). DR

Car Aja se retrouvera dans la peau d’un migrant sans papiers, ballotté de Londres à Barcelone en passant par Rome et la Lybie. Dans la ville éternelle, il croise Nelly, une star française (Bérénice Béjo) et, dans les sables lybiens, des malheureux dont il exaucera les rêves… Servi par Dhanush (star tamoul de Bollywood et inconnu chez nous) dans le rôle d’Aja, L’extraordinaire voyage du fakir (USA – 1h36. Dans les salles le 30 mai) est une « tragédie » drôle et même optimiste. On se doute qu’Aja se tirera de tous les mauvais pas, ce qui n’est pas le cas de tous les clandestins africains qu’il côtoie. Aja qui fait sienne une pensée de Tagore: « Comment peut-on traverser la mer en se contentant simplement de la regarder? »

Anders Hvidegaard et ses élèves. DR

Anders Hvidegaard et ses élèves. DR

GROENLAND.- Pour son premier poste d’instituteur, Anders Hvidegaard, plutôt que d’opter pour une situation confortable, choisit l’aventure et les grands espaces… Il s’en va ainsi enseigner au Groenland et plus précisément à Tiniteqilaaq, un hameau inuit de 80 habitants. Dans ce village isolé du reste du monde, la vie est rude, plus rude que ce qu’Anders imaginait.Pour s’intégrer, loin des repères de son Danemark natal, il va devoir apprendre à connaître cette communauté et ses coutumes.

On avait remarqué le Bisontin Samuel Collardey en 2008 avec son premier long-métrage, L’apprenti, une docu-fiction qui faisait le portrait d’un jeune apprenti dans une ferme du Haut-Doubs et qui avait valu au cinéaste le prix Louis-Delluc du premier film. Avec Une année polaire (France – 1h34. Dans les salles le 30 mai), c’est encore une docu-fiction que réalise Collardey mais, cette fois, son film fut, en lui-même, une véritable aventure. On imagine bien les difficultés de production rencontrées par l’équipe dans un environnement sinon hostile, du moins difficile et isolé.

Apprendre les gestes ancestraux avec les anciens. DR

Apprendre les gestes ancestraux
avec les anciens. DR

Aux Rencontres du cinéma de Gérardmer où il était venu, en avril, présenter Une année polaire en avant-première, Samuel Collardey racontait: « Nous avons fait, là-bas, six sessions de trois semaines et une session de six semaines, à ce moment-là, l’équipe avait vraiment envie de rentrer! La société inuit est en plein changement. Les maisons datent des années 60 mais ils ont tous leur profil Facebook… A cause des changements rapides, il y a de gros problèmes d’alcool et de suicide. La volonté du Danemark, auquel appartient le Groenland, est d’emmener les enfants à l’école. Mais quand ils reviennent du collège, ils ne savent plus chasser, ni pêcher… » Avec ce récit d’acclimatation inuit, le cinéaste développe un thème qui lui est cher, celui de la transmission. Anders (qui joue son propre rôle) s’applique, souvent difficilement au début, à transmettre du savoir à ses élèves mais, au coeur de cette communauté isolée, rurale et souvent enneigée, l’instituteur lui-même, en apprend beaucoup. En filmant le réel avec les outils de la fiction, Collardey a créé son style et il donne un beau film où passent les aurores boréales, les ours blancs, les phoques et les baleines. Mais Une année polaire est surtout un film attachant à cause du massif Anders et de tous les inuits, jeunes ou vieux, qui l’entourent…

Arturo (Pierfrancesco Diliberto) de retour en Sicile. DR

Arturo (Pierfrancesco Diliberto)
de retour en Sicile. DR

MAFIA.-A New York, en 1943, Arturo Giammarresi, Sicilien émigré en Amérique (incarné par Pif), travaille comme serveur dans un restaurant et aime, d’un amour partagé, Flora, la petite-fille du propriétaire. Mais la belle est déjà promise au fils du bras droit du fameux et redoutable Lucky Luciano. Arturo doit se rendre à l’évidence, la seule façon d’obtenir la main de sa Flora est de la demander directement à son père… resté en Sicile. Alors que l’US Army prépare son débarquement en Sicile, Arturo comprend qu’il n’a guère d’autre choix de revêtir l’uniforme. Ce qu’il ignore, c’est que Lucky Luciano s’entend en douce avec l’armée américaine pour faciliter son débarquement en Sicile en échange de l’impunité pour les mafieux locaux. Mais ce qui importe à Arturo, c’est d’obtenir la « bénédiction » du père, carrément moribond, de Flora…

Arturo et Flora (Miriam Leone). DR

Arturo et Flora (Miriam Leone). DR

Connu en Italie sous le surnom de Pif, le Palermitain Pierfrancesco Diliberto est animateur de radio et de télévision, écrivain, scénariste, acteur et réalisateur. En 2013, il signait et interprétait son premier long-métrage La mafia tue seulement en été. Avec Bienvenue en Sicile (Italie – 1h39. Dans les salles le 23 mai), il revient encore tourner en Sicile, dans un petit village entièrement recréé pour l’occasion, pour aborder une nouvelle fois le thème de la mafia. Cette fois, le cinéaste s’appuie sur un document authentique, en l’occurrence le Rapport Scotten sur « les problèmes de la mafia en Sicile ». Ce memorandum confirmait que la question de la mafia était à l’ordre du jour pour les Américains en guerre, le capitaine Scotten évoquant l’opportunité de combattre la mafia pour l’avoir sous contrôle, ou celle de s’entendre et de s’allier à Cosa Nostra. Cette éventualité aurait causé des dommages inqualifiables, qui auraient eu de lourdes conséquences dans le futur. « La lucidité de cette analyse, dit Diliberto, dans laquelle les Américains et les Anglais étaient prêts à transiger avec Cosa Nostra nous a vraiment frappés. » Si la trame historique est sérieuse, Pif met cependant en scène une farce militaro-mafioso-amoureuse qui cherche souvent son inspiration dans la comédie italienne de l’âge d’or. On songe parfois, avec des personnages truculents, à Affreux, sales et méchants. Ainsi, avec le gag récurrent des statues de la Vierge et de Mussolini. En même temps, tout en sacrifiant à une histoire d’amour plutôt classique, Pif intègre, dans son récit, des éléments purement dramatiques où les malheurs de la guerre rattrapent Arturo. Du coup, pour être certes plaisant, Bienvenue en Sicile apparaît souvent inégal.

 

Et comment va votre dos?  

Laurent (Eric Elmosnino) en examen. DR

Laurent (Eric Elmosnino) en examen. DR

A une blouse blanche prête à se pencher sur son cas, Laurent demande: « Pourquoi j’ai mal au dos? » et il s’entend répondre, quand même un peu surpris: « Je ne peux pas vous dire. Je ne suis pas psychologue ». Ainsi le mal de dos, ça se passerait avant tout dans la tête! Le débat est lancé et chacun a, très certainement, quelque chose à y ajouter. Puisque les statistiques l’affirment: 80% des Français ont eu, ont ou auront mal au dos. Mais que l’on se rassure immédiatement, rien à voir avec un documentaire médical. Le nouveau film de Jean-Pierre Améris est bien une comédie. Précisément la troisième, après Les émotifs anonymes et Une famille à louer, dans une filmographie qui compte onze films. Et si les deux premières comédies reposaient sur des scénarios originaux nourris d’une grande part d’autobiographie, cette troisième s’inspire du roman éponyme de David Foenkinos. Dans lequel Améris s’est complètement retrouvé: « En lisant le roman, je me suis identifié au personnage, au point de me demander s’il ne parlait pas de moi ». Et aussi beaucoup de nous…

Alice Pol est la charmante Pauline. DR

Alice Pol est la charmante Pauline. DR

Je vais mieux raconte les aventures de Laurent, un quinquagénaire qui est victime d’un mal de dos fulgurant. Tous les médecins, tous les radiologues, tous les kinésithérapeutes, tous les ostéopathes du monde ne peuvent rien pour lui. Et si la racine de son mal se trouvait, non dans sa colonne vertébrale, mais dans sa tête? Alors Laurent s’interroge: de son travail, de sa femme ou de sa famille, que doit-il changer pour aller mieux?

Autour d’un homme et de sa douleur, autour d’un corps qui paye et d’un corps qui se révolte, Jean-Pierre Améris a construit un film qui s’abstrait, petit à petit, de la réalité pour développer un univers de pure fantaisie… Au début du film, Laurent est un corps plié en deux, un corps souffrant. Tant que le corps fonctionne, on n’y pense pas mais lorsqu’une souffrance intervient, il se rappelle à nous et l’on voit soudain notre finitude. Mais si, dans Je vais mieux, la douleur est, au début, une ennemie, elle devient aussi peu à peu un guide dans l’existence de Laurent qui lui permettra de s’ouvrir à lui-même et aux autres.

Laurent et son père (Henri Guybet). DR

Laurent et son père (Henri Guybet). DR

Pour composer le personnage de Laurent, auquel l’excellent Eric Elmosnino apporte une savoureuse présence, Jean-Améris a songé aux héros de Kafka ou de Buzatti propulsés dans des situations qui les dépassent. Mais on pense aussi à une silhouette de Sempé ou encore au professeur incarné par Michael Stuhlbarg dans A Serious Man des frères Coen. En proie à des ennuis pluriels, il se tourne vers un rabbin pour comprendre le sens de ses tourments: « Mais qu’est-ce que Dieu me veut? » Il y a clairement, dans Je vais mieux, une forme d’humour juif dans cette confrontation de l’homme et de la douleur.

Jean-Pierre Améris réussit à embarquer le spectateur dans une histoire qui n’est pas réaliste mais vraie. D’ailleurs, même si on n’y prête pas d’emblée attention, voilà un récit qui cultive son étrangeté dans la stylisation. Pas de voitures, pas de portables et l’hôtel où se retrouve Laurent semble sortir tout droit de Barton Fink. Tiens, encore les frères Coen. Le film est plein de situations cocasses (ah, le numéro de la magnétiseuse!) ou de petites notations comme ces tableaux de bouches ouvertes et suppliantes qui renvoient au Cri de Munch et, bien entendu, cette passerelle que notre architecte de Laurent va lancer d’une rive à l’autre comme un symbole de ce qui nous lie aux autres.

Ary Abittan, Sacha Bourdo et Eric Elmosnino. DR

Ary Abittan, Sacha Bourdo et Eric Elmosnino. DR

Dans ce portrait d’un homme qui se redresse, Eric Elmosnino est entouré de comédiens qui distillent, tous, une excentricité bienvenue. C’est le cas pour Judith El Zein, l’épouse avec laquelle Laurent se « frite » pour accepter leur rupture, pour Ary Abittan, le meilleur ami, pour Alice Pol, la nouvelle et douce petite amie, pour le vétéran -il était Salomon dans Rabbi Jacob- Henri Guybet, bougonnant père de Laurent, pour François Berléand avec son petit grain de folie en patron du cabinet d’architecture et aussi pour le merveilleux Sacha Bourdo, réceptionniste de l’hôtel littéraire… Enfin, on apprécie aussi la manière dont le cinéaste joue, ici, avec des couleurs franches et lumineuses qui composent le bel équilibre entre joie et mélancolie de cette charmante miniature.

Je vais mieux est un film dont le ticket d’entrée devrait être remboursé à 100% par la Sécurité sociale!

JE VAIS MIEUX Comédie dramatique (France – 1h26) de Jean-Pierre Améris avec Eric Elmosnino, Ary Abittan, Judith El Zein, Alice Pol, François Berléand, Henri Guybet, Lise Lamétrie, Sacha Bourdo, Valentine Cadic. Dans les salles le 30 mai.

JEAN-PIERRE AMERIS: « FAIRE UN FILM QUI SOULAGE… »

Jean-Pierre Améris sur son tournage.

Jean-Pierre Améris sur son tournage.

Aux Rencontres du cinéma de Gérardmer, Jean-Pierre Améris est en pays de connaissance. Le réalisateur des Emotifs anonymes est venu à plusieurs reprises présenter ses films et c’était encore le cas, début avril, pour Je vais mieux. Avec un petit sourire, le cinéaste glisse: « Ne jamais pouvoir dire non, ça donne mal au dos! » Et de raconter: « Je chausse du 45. Dans une boutique, la vendeuse me propose du 44 et demi. Je sais d’emblée qu’elles ne m’iront pas et que  je ne les mettrais jamais. Pourtant, je les ai prises pour faire plaisir à la vendeuse… » Si Je vais mieux est (librement) adapté du roman de David Foenkinos, le film est cependant très proche de Jean-Pierre Améris: « Je ne saurais pas faire un film sur quelque chose que je ne connais pas. » Le mal de dos, notre homme connaît donc. « Il y a de l’autocritique dans le film. Je me suis trop plaint, je sais ça mais il se trouve que je souffre moi-même du dos. Sans doute parce que je suis grand et que je me tiens mal, ayant souvent à me mettre à hauteur des autres… »  Lorsqu’on lui parle de sa cinéphilie, le réalisateur observe: « Mes parents s’engueulaient beaucoup. Alors, à la maison, on regardait la télévision. Ma culture cinéphilique est partie de là. Mais j’avoue que la salle de cinéma est le lieu que je préfère. La lumière s’éteint. On est dans le noir. On ne vous voit pas. Et soudain, on est dans une histoire… » Enfin, Jean-Pierre Améris confesse: « Nous vivons dans une société qui nous malmène et nous oblige à encaisser. Les gens ont tous mal quelque part. J’ai voulu provoquer quelque chose de l’ordre du bienfait. Faire un film qui soulage, qui console. Je crois beaucoup à la consolation par les arts… »

 

Le chevalier à la triste figure fait… pâle figure  

Toby (Adam Driver) sur le tournage de son film.

Toby (Adam Driver) sur le tournage de son film.

Quelle aventure, mais quelle aventure! Au générique de début de L’homme qui tua Don Quichotte, on lit « Après 25 années de foire d’empoigne et de dure besogne… » Quelques mots laconiques qui ne résument que très imparfaitement ce que fut l’histoire de ce grand film malade qu’est le Don Quichotte de Terry Gilliam. Tout commence en 1990 lorsque Terry Gilliam contacte le producteur Jake Eberts et lui lance: « J’ai deux noms pour toi: Quichotte et Gilliam et j’ai besoin de 20 millions de dollars. » La légende veut que ce n’est qu’après avoir eu l’accord du producteur que le cinéaste lut le livre de Cervantès pour se rendre compte qu’il était infilmable. Qu’à cela ne tienne…

Gilliam trouvera son angle en mixant l’aventure de Quichotte avec l’idée de base du roman Un Yankee à la cour du roi Arthur de Mark Twain, adjoignant au chevalier à la triste figure un acolyte venu des temps modernes, histoire de mettre en exergue le décalage de Quichotte avec le monde qui l’entoure. En 1999, Gilliam court les producteurs pour tenter de trouver le financement du film. C’est le Français René Cleitman qui proposera un budget d’environ 30 millions de dollars… Le tournage débute en octobre 2000 près d’une base militaire au nord de Madrid. Tout d’abord, le vol des avions militaires empêche la prise de son direct. Dès le deuxième jour de tournage, des pluies diluviennes emportent une partie du matériel de tournage. L’ocre du désert… verdit et n’est plus utilisable pour la suite des décors. Triste cerise sur le gâteau, Jean Rochefort, l’interprète de Don Quichotte, souffre d’un violent mal de dos qui l’oblige à consulter son médecin à Paris, lequel diagnostique une double hernie discale qui empêche dès lors l’acteur de tenir physiquement son rôle… L’aventure s’arrêtera là. Il en reste un étonnant documentaire intitulé Lost in La Mancha. Initialement chargés du making of du film, Keith Fulton et Louis Pepe détaillent, dans ce film sorti en 2002, la manière dont un tournage perturbé devient une catastrophe industrielle.

Jonathan Pryce en cordonnier devenu chevalier.

Jonathan Pryce en cordonnier devenu chevalier.

Mais Terry Gilliam continuera à se battre après avoir récupéré, en 2008, les droits de son scénario. Il y aura, entre 2010 et 2016 et au fil de réécritures successives, des projets avec les tandems Robert Duvall/Ewan McGregor, Duvall/Owen Wilson, John Hurt/Jack O’Connell, Michael Palin/Adam Driver avant que les choses ne se concrétisent avec le duo Jonathan Pryce/Adam Driver. Il restera encore à Terry Gilliam à durement batailler sur le plan juridique avec Paulo Branco, le producteur venu dans l’aventure en février 2016. Finalement, le 9 mai dernier, le tribunal de grande instance de Paris donne raison aux producteurs du film et au Festival de Cannes (qui a retenu le film en sélection officielle) contre Paulo Branco et autorisent la projection du film en clôture du festival de Cannes. Le lendemain, au vu de cette décision, le Centre National du Cinéma estime que plus rien ne s’oppose à la sortie du film dans les salles françaises, et lui attribue un visa d’exploitation « tout public ». On comprend donc mieux les rires presque hystériques de l’ancien Monty Python sur les marches de Cannes, au dernier jour de l’édition 2018.

Angelica (Joana Ribeiro) ou... Dulcinée?

Angelica (Joana Ribeiro) ou… Dulcinée?

Film longtemps « maudit » (et dédié à la mémoire de Jean Rochefort et John Hurt), L’homme qui tua Don Quichotte nous met en présence d’un certain Toby, réalisateur désabusé qui a fait ses armes dans la pub. Aussi inconséquent qu’imprévisible et, pour tout dire, plutôt péteux, ce Toby est à la tête d’un tournage en Espagne. Parfois assailli par des images qui font référence au fameux Don Quichotte, le cinéaste voit surtout son tournage battre gravement de l’aile. Et son producteur n’arrange pas les choses lorsqu’il confie sa blonde et coquine épouse à Toby. Mais tout bascule lorsqu’un gitan de rencontre lui vend une copie pirate du film de jeunesse — une adaptation lyrique de l’histoire de Don Quichotte — que Toby avait réalisé dans la région il y a quelques années. Bouleversé par cette redécouverte, Toby chevauche une moto et part à la recherche de Los Suenos, le petit village perché où il avait tourné son film de fin d’études. Le voilà alors aux prises avec ses souvenirs. Et, dans une roulotte, il retrouve Javier Sanchez, le vieux cordonnier auquel il confia le personnage de Quichotte. Le temps a passé mais le vieil homme est plus que jamais convaincu qu’il est le fier et courageux chevalier. Mieux, le vieil homme voit, en Toby, son fidèle écuyer Sancho Pança! Commencent alors des aventures qui vont virer, forcément, à la catastrophe.

Parfois considéré comme le cinéaste le plus malchanceux de l’histoire du cinéma, Terry Gilliam a participé à la fameuse aventure des Monty Python. Seul Américain de la bande, il créa en 1969, avec Graham Chapman, Eric Idle, John Cleese, Michael Palin et Terry Jones, cette ébouriffante entreprise de burlesque absurde qui connut ses heures de gloire sur le grand écran avec Sacré Graal! (1974), La vie de Brian (1979) ou Le sens de la vie (1982). En solo, c’est dans les années 80-90, que Terry Gilliam réalisa le meilleur de son cinéma avec des oeuvres comme Brazil (1985), Fisher King (1991), L’armée des douze singes (1995) ou Las Vegas Parano (1996). Dans L’homme…, il demeure, ici et là, quelques fulgurances dignes de cette époque. Mais, au total, ce film trop long donne le sentiment de ne jamais trouver son rythme ou, pire, de souvent tomber à plat. C’est notamment le cas dans la dernière demi-heure où, dans un décor de château médiéval espagnol, à mi-chemin entre Disney et Medrano, le malheureux Toby tente de rattraper Angelica/Dulcinée tandis qu’un oligarque russe et aviné lui met des bâtons dans les roues… On décroche assez vite et on finit par se demander ce que tout cela veut bien dire…

Sancho Panza et Don Quichotte. Photos Diego Lopez Calvin

Sancho Panza et Don Quichotte.
Photos Diego Lopez Calvin

Auparavant, on aura donc fait un bout de chemin avec celui qui voulait restaurer l’âge d’or de la chevalerie, venir en aide à sa Dulcinée aimée et combattre les géants… même s’il ne s’agit que de moulins à vent. Jonathan Pryce, complice de longue date de Gilliam (il connut la célébrité avec Sam Lowry, le doux rêveur pathétique de Brazil) incarne un Don Quichotte auquel il parvient à apporter parfois un petit grain de folie. Ce qui n’est pas le cas d’Adam Driver (il était le père Garupe dans Silence de Scorsese en 2016) qui semble le plus souvent se demander ce qu’il fait là.

« Je ne vis que dans mes rêves » dit Don Quichotte. A 77 ans, Terry Gilliam a, enfin, atteint le sien avec L’homme qui tua… Dommage alors que ce film nous emballe si peu.

L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE Aventure fantastique (USA – 2h12) de Terry Gilliam avec Jonathan Pryce, Adam Driver, Stellan Skarsgard, Olga Kurylenko, Joana Ribeiro, Oscar Jaenada, Jason Watkins, Jordi Molla, Sergi Lopez, Rossy de Palma. Dans les salles le 19 mai.

Dans la tourmente d’un plan social  

Vincent Lindon en délégué syndical de Perrin Industrie. DR

Vincent Lindon en délégué syndical
de Perrin Industrie. DR

En exergue de son nouveau film présenté en compétition à Cannes, Stéphane Brizé a placé une citation de Bertolt Brecht: « Celui qui combat peut perdre mais celui qui ne combat pas a déjà perdu ». Car c’est bien de lutte syndicale dont le cinéaste parle tout au long de cette oeuvre aux allures documentaires mais qui saisit le spectateur par la puissante tension qu’elle dégage…

A Agen, chez Perrin Industrie, rien ne va plus. Les 1100 salariés de cette entreprise de sous-traitance automobile sont en grève. Ils viennent en effet d’apprendre que le groupe allemand Dimke, auquel appartient Perrin, a décidé de fermer brutalement le site à cause du manque de compétitivité. Pour les salariés qui, deux ans auparavant, avaient accepté de gros sacrifices en signant un accord prévoyant de travailler 40 heures sans contrepartie et de renoncer à leurs primes pour assurer la pérennité de la société, la pillule est très dure à avaler. D’autant qu’ils savent que Perrin Industrie a dégagé de solides bénéfices et que Dimke a reversé de non moins confortables dividendes à ses actionnaires…

Des images d’usines fermées, de salariés en grève, de pneus qui brûlent ou de drapeaux rouges agités au vent, on en voit très souvent dans les journaux télévisés… Mais, avec En guerre, Stéphane Brizé dépasse justement les quelque 20 ou 40 secondes d’informations distillées, souvent en boucle, par les chaînes de télé. Son objectif, c’est de se glisser au coeur même d’un conflit social, certes fictionnel, mais qui ressemble à s’y méprendre à ceux qu’ont connu des boîtes comme Goodyear, Continental, Ecopla, Whirlpool ou Seb etc. « Avec Olivier Gorce, co-scénariste du film, dit le réalisateur, nous avions deux postulats de départ. Penser le film comme une épopée romanesque tout en le nourrissant sans travestissement du réel. Le film s’est alors structuré autour de la description d’un mécanisme économique qui fait fi de l’humain, en même temps que l’observation de la montée de la colère de salariés pris dans la tourmente d’un plan social. Une colère incarnée notamment par un représentant syndical qui n’a aucune rhétorique politicienne, mais simplement la nécessité d’être la voix de son indignation et de sa souffrance, en même temps que de celles de ses collègues. »

Les syndicalistes face aux médias. DR

Les syndicalistes face aux médias. DR

C’est donc autour de la personnalité de Laurent Amédéo, délégué syndical CGT de Perrin Industrie, que s’organise En guerre. Cet homme s’impose comme le leader du conflit, sans doute parce qu’il s’exprime avec aisance, qu’il dégage un vrai charisme, qu’il passe bien dans les médias et évidemment parce qu’il est convaincu que seule la lutte permettra aux salariés de retrouver leur travail et leur gagne-pain.

Bien sûr, on pourra dire que la situation décrite dans En guerre, pour n’être, hélas, pas exceptionnelle, est connue de tous ceux qui suivent, même qu’un peu, l’actualité. Cependant, sur les pas de Laurent, on passe derrière les reportages télé qui racontent régulièrement la violence des plans sociaux. Pour montrer comment on en est arrivé au surgissement de cette violence. Quel chemin a mené à une colère nourrie par un sentiment d’humiliation, d’injustice, de désespoir qui se construit au fil des semaines de lutte…

S’il ne se fait le porte-parole d’aucun parti, ni d’aucun syndicat, Stéphane Brizé signe néanmoins un film politique, au sens étymologique du terme, puisqu’il observe la vie de la cité. Tout en faisant simplement le constat d’un système objectivement cohérent d’un point de vue boursier mais tout aussi objectivement incohérent d’un point de vue humain. De fait, En guerre oppose deux points de vue: la dimension humaine face à la dimension économique. Et on mesure vite que ces deux grilles de lecture du monde ne peuvent se superposer. Et peut-être même plus cohabiter…

Face aux forces de l'ordre... DR

Face aux forces de l’ordre… DR

Après avoir fait un imposant travail de documentation auprès de salariés, de syndicalistes, de DRH, de chefs d’entreprise, d’avocats spécialisés dans la défense des salariés comme dans celle des intérêts des entreprises, le cinéaste, sans entrer, par exemple, dans les arcanes de la législation qui structure un plan social, réussit un film qui échappe aux discours dogmatiques simplistes pour montrer les mécanismes d’un système sans caricaturer les propos des différents protagonistes.

Au-delà même du conflit entre salariés et patron (ah, qu’ils devront batailler les Perrin pour obtenir de pouvoir discuter face à face avec le grand patron allemand du groupe), En guerre ne fait pas l’impasse sur les dissensions, volontiers violentes, entre syndicalistes. Car, d’un côté, il y a Amédéo qui veut se battre jusqu’au bout pour que les salariés retrouvent leur emploi chez Perrin et, de l’autre, ceux qui ne veulent plus ou ne peuvent plus poursuivre le combat et sont prêts à accepter la fermeture du site en échange d’un chèque proposé par la direction…

Dans un enchaînement de séquences marquées par une musique parfois envahissante, Stéphane Brizé donne un rythme presqu’haletant à une aventure où se succèdent des réunions houleuses et vite bloquées avec les dirigeants du site, des rencontres avec le conseiller social de l’Elysée (qui affirme que les Perrin peuvent compter sur le soutien de l’Etat), de rares temps de respiration autour des piquets de grève ou de brèves pots nocturnes, une décision défavorable de la justice, une descente surprise au siège du MEDEF (où les salariés n’arriveront pas à remettre un document au patron des patrons et se feront sortir par les forces de l’ordre) ou encore un dramatique dérapage qui fait penser à l’affaire de la « chemise arrachée » des salariés d’Air France en octobre 2015…

Laurent Amédéo et les salariés. DR

Laurent Amédéo et les salariés. DR

Si l’on songe parfois à La règle du jeu lorsque Jean Renoir fait dire à l’un de ses personnages: « Le plus terrible dans ce monde, c’est que chacun a ses raisons », En guerre n’oppose pas de gentils salariés à des patrons cyniques. Cependant  le bras de fer paraît perdu d’avance. Alors même que les Perrin ont un repreneur que l’Etat juge valable. Car, à partir du moment où une législation permet à une entreprise qui fait des bénéfices de fermer, le rapport de force est d’emblée biaisé. On le mesure aux différentes étapes du conflit. Jusqu’au dénouement hallucinant où l’on apprend que si une entreprise qui ferme est légalement obligée d’être proposée à la vente, il lui est tout aussi légalement permis de ne pas vendre.

Enfin, dans ce film où il emploie des comédiens non professionnels (au demeurant remarquables), Brizé se repose à nouveau sur un Vincent Lindon qui avait déjà été excellent dans La loi du marché (2015) qui lui valut le prix d’interprétation à Cannes. Après le chômeur taiseux devenu agent de sécurité dans un supermarché, Lindon incarne, cette fois, avec une intensité rare et impressionnante dans sa fin glaçante, un syndicaliste habité et porte-voix des légitimes angoisses de salariés. A voir!

EN GUERRE Drame (France – 1h53) de Stéphane Brizé avec Vincent Lindon, Mélanie Rover, Jacques Borderie, David Rey, Olivier Lemaire, Isabelle Rufin, Bruno Bourthol, Sébastien Vamelle, Jean-Noël Tronc, Valérie Lamond, Guillaume Daret, Jean Grosset, Frédéric Lacomare, Anthony Pitailier. Dans les salles le 16 mai.