Un balcon arrondi au-dessus de la mer…  

Angèle (Ariane Ascaride), Jospeh (Jean-Pierre Darroussin) et Armand (Gérard Meylan).

Angèle (Ariane Ascaride), Joseph (Jean-Pierre Darroussin) et Armand (Gérard Meylan).

Plus sans doute que pour tout autre cinéaste, on a le sentiment réconfortant d’être en pays de connaissance dès qu’on s’installe devant un film de Robert Guédiguian. Parce qu’il y a sa famille, réelle ou choisie, de comédiens, parce qu’il y a le soleil et la grande bleue, parce qu’il y a Marseille au loin, parce qu’il y a le charme intime de L’Estaque précédemment ou de la calanque de Méjean ici, parce qu’enfin, il y a les mots que Guédiguian, depuis toujours, met dans la bouche de ses personnages. Des mots de gauche, des mots de la classe ouvrière, des mots de la nostalgie…

La calanque de Méjean sommeille au creux de l’hiver. Les touristes sont partis depuis longtemps et les cabanons sont fermés. Là-haut, dans la belle villa qu’il a construite de ses mains, avec l’aide précieuse de ses amis, Maurice ne fait plus grand’chose. Il contemple la mer jusqu’au moment où une grosse crise cardiaque le terrasse et le laisse muet. Armand, l’aîné, qui est toujours resté sur place pour reprendre notamment Le Mange-tout, le petit restaurant solidaire ouvert autrefois par Maurice, voit arriver Joseph et Angèle, ses frère et soeur, venus se rassembler autour de leur vieux père…

Avec la finesse dans le trait qui caractérise le meilleur de son cinéma, Robert Guédiguian va poser un regard chaleureux sur cette fratrie amenée, par la force des choses, à observer le chemin parcouru, à mesurer ce qu’ils ont conservé de l’idéal que leur père leur a transmis, à s’interroger sur le monde de fraternité que Maurice avait bâti dans ce beau lieu qui était le théâtre magique de leur enfance… Et le cinéaste marseillais dessine alors de petits portraits bien tournés. Il y a donc Armand qui a repris le flambeau paternel tant au restaurant que dans le maquis au-dessus du village où il   nourrit lapins et oiseaux, cultive des légumes pour sa table et entretient les sentiers. « Entre les grandes routes, il faut de petits sentiers », dit-il à Joseph venu avec lui là-haut…

Bérangère (Anaïs Demoustier), la trop jeune fiancée de Joseph.

Bérangère (Anaïs Demoustier),
la trop jeune fiancée de Joseph.

Revenu de la ville, d’une autre ville, Joseph est accompagné de la belle Bérangère dont il convient, lui-même, qu’elle est sa « trop jeune fiancée »… Si Joseph est plutôt amer d’avoir perdu son boulot et surtout d’avoir accepté une confortable prime de départ qui lui lie les mains, Angèle, elle, est en colère. Partie jeune de la calanque, elle n’y a plus jamais mis les pieds, bouleversée par un drame familial dont elle tient son père pour responsable. Angèle a fait une belle carrière de comédienne au cinéma, à la télévision et au théâtre. Même si Bérangère la félicite et si Benjamin, un marin-pêcheur bien plus jeune qu’elle, n’hésite pas à lui déclarer sa flamme, Angèle n’a qu’une hâte: repartir au plus vite…

C’est un Guédiguian bienveillant qui nous invite à entrer dans ce petit univers de la calanque qu’il a voulu semblable à un décor de théâtre avec sa petite crique et ses flots bleus, ses façades colorées qui grimpent le long de la roche rouge sous un grand viaduc où passent, à intervalles réguliers, les trains. Un décor où vont se cristalliser tous les problèmes du monde à travers une  fratrie provisoirement réunie dans cette villa dont le balcon arrondi -véritable chef d’oeuvre de Maurice et de son copain Martin- surplombe la mer, telle, se félicitent-ils, une broche au corsage d’une belle femme à l’opéra….

Angèle (Ariane Ascaride) et Benjamin  (Robinson Stévenin).

Angèle (Ariane Ascaride)
et Benjamin (Robinson Stévenin).

La villa doit beaucoup à ses comédiens auxquels le cinéaste adresse un beau clin d’oeil en intégrant dans La villa, un extrait de Ki lo sa? (1985), un film oublié de Guédiguian dans lequel son cher trio resplendit de solaire jeunesse. Gérard Meylan (qui n’a presque joué que dans les films de son ami Guédiguian) est un Armand plutôt taiseux mais qui sait dire son fait quand il est nécessaire. Gérard Darroussin, second complice habituel du cinéaste, est un Joseph râleur qui affirme « Je plaisante toujours » mais qui avoue que « c’était mieux avant »… Quand à Ariane Ascaride, la muse du cinéaste, elle est encore profondément touchante en mère toujours accablée. Et il faut tout son talent pour rendre crédibles ses amours -un peu cul-cul quand même- avec Benjamin le marin. Mais bon, le plaisir du théâtre passe par là et ces deux-là se réjouissent de dire du Claudel (dans L’échange): « Le théâtre. Vous ne savez pas ce que c’est ? Il y a la scène et la salle. Tout étant clos, les gens viennent là le soir, et ils sont assis par rangées les uns derrière les autres, regardant. Quoi ? Qu’est-ce qu’ils regardent, puisque tout est fermé ? Ils regardent le rideau de la scène. Et ce qu’il y a derrière quand il est levé. Et il arrive quelque chose sur la scène comme si c’était vrai. C’est comme les rêves que l’on fait quand on dort…. »

Le "centre du monde" sous le viaduc... Photos Agat Films

Le « centre du monde » sous le viaduc…
Photos Agat Films

Et puis il y a aussi Jacques Boudet et Geneviève Mnich, Martin et Suzanne, les voisins de Maurice qui n’arrivent pas à se résoudre, lorsque leur propriétaire augmente le loyer, à accepter l’aide financière de leur fils… Quant à la ravissante Anaïs Demoustier, elle est Bérangère, trentenaire fille de com’, qui incarne l' »autre monde », celui du fric contre celui de la fraternité. Mais l’actrice est assez talentueuse pour lisser le côté assez caricatural de ce choc des cultures. « Quoi qu’il arrive dans le monde, que rien ne change ici », dit un personnage. Mais le monde n’est pas loin. Dans la crique, passe doucement un gros hors-bord avec des promoteurs aux lunettes sombres. Et, dans la garrigue, Armand et Joseph trouvent trois gamins affamés et apeurés, rescapés d’un bateau de migrants. Cette fillette aux grands yeux sombres et ses deux petits frères qui ne se lâchent jamais la main ressemblent étrangement à notre fratrie qui les « adopte » et y trouve des raisons de croire encore un peu à une humaine fraternité…

LA VILLA Comédie dramatique (France – 1h47) de Robert Guédiguian avec Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Jacques Boudet, Anaïs Demoustier, Robinson Stévenin, Yann Tregouët, Geneviève Mnich, Maurice, Diouc Koma. Dans les salles le 29 novembre.

Le prêtre, les mots, le sexe, le tennis et l’espion  

Don Pietro (Alessandro Gassmann) et Tommaso (Marco Giallini). DR

Don Pietro (Alessandro Gassmann)
et Tommaso (Marco Giallini). DR

HUMANITE.-  Chirurgien cardiaque réputé, Tommaso, la cinquantaine, est cependant un individu parfaitement odieux et mal embouché. A l’hôpital, il est infect avec le personnel et il lance, sec, à l’épouse d’un patient qu’il vient d’opérer et qui se réjouit: « Les miracles n’existent pas. Je suis juste bon ». Et lorsqu’il rentre chez lui, ce bourgeois romain, très sûr de lui, n’est pas plus tendre avec les siens. Carla, sa femme (Laura Morante), a baissé les bras depuis longtemps et boit en cachette. Bianca, sa fille est une sotte totalement superficielle et vit avec un agent immobilier que Tommaso méprise profondément. Mais c’est surtout Andréa, le fils, qui inquiète ses parents. Est-il gay? Paniquée, la famille se prépare à recevoir la nouvelle mais Andréa va surprendre son monde: il a décidé d’entrer dans les ordres. Complètement athée, Tommaso voit le ciel s’effondrer sur sa tête. Il décide alors d’enquêter sur la vocation d’Andréa et surtout sur le charismatique Don Pietro qu’il soupçonne d’avoir lavé le cerveau de son rejeton…

Carla (Laura Morante) et Tommaso (Marco Giallini). DR

Carla (Laura Morante)
et Tommaso (Marco Giallini). DR

Joli succès au box-office transalpin, Tout ça pour ça (Italie – 1h27. Dans les salles le 29 novembre) est une agréable comédie rapidement menée et qui met en scène un personnage arrogant mais vide intérieurement qui va devoir se confronter à ses certitudes, se remettre en question, douter avant -on s’en doute- d’accéder à une humanité nouvelle. Bien sûr, Edoardo Falcone n’est pas Pasolini et son Si Dio vuole (en v.o.) n’est pas Théorème (1968). Mais c’est pourtant une famille qui implose, ici, avant, comédie oblige, de se recomposer gentiment. Les comédiens font le nécessaire pour que l’entreprise arrive à bon port. Marco Giallini (Tommaso) et Alessandro Gassmann, le fils du grand Vittorio, se régalent d’un duo qui permet à un athée et à un prêtre de faire un bout de chemin l’un vers l’autre. Et comme Falcone avoue que ses références sont Monicelli, Risi, Germi ou Scola, il s’est offert une joyeuse séquence « familiale » qui fait parfois songer au fameux Affreux, sales et méchants (1976) d’Ettore Scola…

Sara Forestier incarne Lila. DR

Sara Forestier incarne Lila. DR

MOTS.- Dans le parcours de Sara Forestier, M (France – 1h38. Dans les salles le 15 novembre) est une histoire au long cours… L’idée du film est venue d’une relation que la comédienne et réalisatrice avait entretenue, il y a plus de quinze ans, avec un garçon dont elle n’a découvert qu’après coup qu’il ne savait pas lire. Faire de cette histoire un film a encore pris bien du temps puisque Sara Forestier a mis huit années à écrire les différentes versions de son scénario. Mais, à l’arrivée, le beau film que voilà! Dès les premières images, on est embarqué dans cette aventure des mots et de la difficulté, parfois, de les prononcer. M s’ouvre en effet au cours d’une réunion où des personnes bègues expliquent les difficultés liées à leur handicap. Parmi eux, Lila qui n’arrive pas à proférer une seule parole tandis que les larmes lui montent aux yeux. C’est cette Lila (incarnée par Sara Forestier elle-même) qui, par hasard, va croiser le chemin de Mo. Il est beau, ténébreux et vit de courses automobiles clandestines. Lila est vite sous le charme de Mo qui, lui, est troublé par cette fille hypersensible et frémissante qui le mange des yeux mais n’arrive pas à lui parler. Lorsque Lila prend un carnet pour s’exprimer en écrivant, Mo se cabre et se défile…

Redouanne Harjane dans le rôle de Mo. DR

Redouanne Harjane dans le rôle de Mo. DR

Inspirée par les comédies italiennes d’antan, par Chaplin, notamment pour Les lumières de la ville ou encore par l’atmosphère noire des thrillers, Sara Forestier, pour sa première réalisation, a épuré son histoire pour se concentrer sur le face-à-face épidermique, voire charnel, de Lila et Mo se débattant avec la souffrance et l’autodestruction, la peur et la honte mais aussi la tendresse et le désir. Constamment sous tension, ce film beau et déchirant révèle aussi Redouanne Harjane, découvert dans un casting par la cinéaste, qui donne à son Mo une épaisseur souvent inquiétante mais aussi une véritable fragilité. Dans la rôle de Soraya, la petite soeur de Lila, la jeune Liv Andren fait une composition épatante. Quel plaisir, enfin, de revoir cet acteur inclassable et poétique qu’est Jean-Pierre Léaud…

Billie Jean King (Emma Stone) et Bobby Riggs (Steve Carell). DR

Billie Jean King (Emma Stone)
et Bobby Riggs (Steve Carell). DR

TENNIS.- A l’orée des années 70, c’est un double combat -personnel et politique- qui s’ouvre devant Billie Jean King… La championne américaine de tennis (elle est alors n°1 mondiale et s’est imposée ou va bientôt s’imposer à l’US Open, aux Internationaux d’Australie, à Wimbledon et à Roland Garros) entre en lutte avec les instances du tennis pour obtenir une égalité de traitement, notamment financier, entre les hommes et les femmes sur les courts de tennis. Devant l’hostilité avérée de Jack Kramer, le patron des tournois professionnels, Billie Jean King va créer la WTA, la Women’s Tennis Association dont elle devient la première présidente. Mais, au-delà de la quarantaine de titres remportés sur les courts, la championne aux grandes lunettes va entrer dans l’histoire médiatique des USA. En effet, Billie Jean King va relever le gant lorsqu’elle sera mise au défi par Bobby Riggs de le battre, raquette à la main. Ancien n°1 mondial au milieu des années 40, Riggs, personnage macho et provocateur, s’est reconverti dans les matches-exhibition. Parieur invétéré, Riggs voit dans cette « bataille des sexes », une occasion de gagner beaucoup d’argent… Mais Riggs déchantera et King l’emportera.

Marilyn (Andrea Riseborough) et Billie Jean King (Emma Stone). DR

Marilyn (Andrea Riseborough)
et Billie Jean King (Emma Stone). DR

Battle of the Sexes (USA – 2h01. Dans les salles le 22 novembre) mis en scène par Valerie Faris et Jonathan Dayton, réalisateurs notamment de Little Miss Sunshine (2006), explore plusieurs registres comme la lutte pour l’égalité des sexes, l’esprit de compétition (Billie Jean King est, sur le terrain, une « mort de faim ») mais aussi les rapports amoureux puisque la championne va, dans ce début des années 70, rencontrer l’âme soeur en la personne de la jolie Marilyn, une coiffeuse avec laquelle elle va entretenir une longue liaison discrète avant de faire officiellement, dans les années 80, son coming out… Porté par une Emma Stone (La La Land, Birdman, Magic in the Moonlight) à la fois tonique et fragile et par un Steve Carell (40 ans, toujours puceau, Café Society, Foxcatcher) qui cache sous ses côtés extravagants et fantaisistes, une gravité dramatique impressionnante, Battle of the Sexes est à la fois un vrai divertissement et le portrait d’une époque où la société s’apprête à vivre des changements profonds…

Le capitaine Brandt (Jai Courtney) et Mieke (Lily James). DR

Le capitaine Brandt (Jai Courtney)
et Mieke (Lily James). DR

KAISER.- En mai 1940, Guillaume II,  troisième et dernier empereur allemand, est en exil dans un manoir de Doorn, aux Pays-Bas. Le Kaiser passe son temps à couper du bois, à nourrir les canards du lac et à ruminer sur sa responsabilité dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale… Secrètement, l’empereur se demande s’il retournera un jour à Berlin pour retrouver son trône. Les nazis, eux, gardent un oeil et même deux sur Guillaume. C’est ainsi que le capitaine Stephan Brandt, officier de la Wehrmacht, est chargé de la garde du Kaiser. La Gestapo, qui estime que Guillaume II « représente les dysfonctionnements de la vieille Allemagne », tente de savoir ce que le vieil homme pense réellement d’Hitler et de ses sbires. En arrivant au manoir, Brandt croise Mieke de Jong, une ravissante domestique batave récemment entrée au service du couple impérial. Entre le militaire et la soubrette, c’est un coup de foudre immédiat qui se concrétise d’emblée par une étreinte violente. Mais une nouvelle inquiète les autorités: un agent secret britannique s’est sans doute glissé parmi le personnel du manoir…

Le Kaiser (Christopher Plummer) et son épouse (Janet McTeer). DR

Le Kaiser (Christopher Plummer)
et son épouse (Janet McTeer). DR

Si, pour la partie historique concernant le Kaiser, Trahisons (Grande-Bretagne – 1h47. En e-cinéma sur toutes les plateformes VOD à partir du 30 novembre) relève beaucoup de la pure romance. Car voilà une charmante Hollandaise (Lily James) en mission qui, soudain, perd pied dans les bras musculeux d’un soldat secoué de cauchemars récurrents nés des atrocités qu’il a vu commettre par des SS dans un shtetl de Pologne… Si l’on veut bien croire que le capitaine Brandt (Jai Courtney) est traumatisé, le fait de se conduire de manière à justifier le s du titre du film, semble quand même un peu tiré par les cheveux. Mais, dira-t-on, l’amour est plus fort que tout et Mieke peut ainsi lancer, à propos des nazis, à son amant: « Ils sont la règle. Tu es l’exception ». Si le vétéran Christopher Plummer campe un Guillaume II crédible retrouvant brièvement son humeur d’adolescent grâce à la compagnie de Mieke, le film de l’Anglais David Leveaux mérite le détour pour quelques scènes où, pour tenter de berner le Kaiser sur son hypothétique retour à Berlin, le Reichsführer Himmler déboule pour quelques heures à Doorn. Devant un couple impérial contraint de faire bonne figure face à un monstre nazi, le SS détaille, sur un ton badin, des horreurs commises contre des enfants par des médecins nazis. L’extraordinaire Eddie Marsan campe un Himmler lubrique, mielleux et inquiétant qui fait franchement froid dans le dos…

Marvin ou le théâtre comme un sauvetage  

Dany (Gregory Gadebois) et Marvin (Jules Porier). DR

Dany (Gregory Gadebois) et Marvin (Jules Porier). DR

D’un côté, il y a Madame Clément, la principale du collège où Marvin Bijou fait ses études, qui lui dit: « Ce qui est important, c’est ce qui est caché au fond de nous et qu’on ne connaît pas ». De l’autre, il y a la famille où Marvin se fait hurler dessus: « L’autre, pourquoi il est comme ça, avec ses manières de pédé? Pourquoi il nous fout la honte? » Forcément, Marvin devait partir, fuir même, laisser derrière lui son petit village paumé des Vosges. Quitter sa famille, la tyrannie de son père, la résignation de sa mère, les explosions de violence de Gérald, son demi-frère. Fuir l’intolérance et le rejet, les brimades auxquelles l’exposait tout ce qui faisait de lui un garçon « différent ».

Quinzième long-métrage d’Anne Fontaine, Marvin ou la belle éducation est le remarquable portrait d’un jeune homme qui va se battre pour exister avec sa différence. En s’inspirant de En finir avec Eddy Bellegueule, le livre d’Edouard Louis mais sans que son film n’en soit l’adaptation, la cinéaste entraîne le spectateur à la suite de Marvin Bijou qui va devenir Martin Clément pour cristalliser dans un spectacle de théâtre le poids d’un vécu terrible. En soutenant l’idée que rien n’est jamais joué, que rien n’est jamais foutu et que l’on peut transformer les obstacles en quelque chose de fort, Anne Fontaine s’attache au plus près au jeune Marvin et à sa belle gueule d’ange. Comme venu d’une autre planète, Marvin est totalement isolé, pire sa beauté semble exciter la cruauté des autres. Marvin est un objet de sadisme pour ses camarades de classe, un objet de honte pour sa famille. Mais, envers et contre tout, Marvin va se trouver des alliés. D’abord, ce sera donc Madeleine Clément, la principale de son collège qui a l’oeil et le flair pour amener le gamin vers un atelier d’improvisation et le pousser doucement vers le théâtre…

Marvin Bijou (Jules Porier) martyrisé par des collégiens. DR

Marvin Bijou (Jules Porier) martyrisé
par des collégiens. DR

En s’appuyant sur la description du milieu d’origine de Marvin, le film est une belle histoire de rencontres déterminantes qui vont structurer le jeune adulte que devient Martin Clément (il a choisi le nom de la principale pour symbole de son salut) et lui permettre de prendre tous les risques pour créer une pièce qui, au-delà de son succès, va achever de le transformer et même lui permettre de revenir contempler, presque sereinement, les vastes paysages de ses Vosges d’enfance.

En choisissant la forme d’une allégorie poétique plutôt que celle de la chronique sociale sur fond de profonde précarité, en prenant ses distances aussi avec la chronologie ou le naturalisme, Anne Fontaine distille un récit qui fait, avec une jolie fluidité, des allers-retours entre les différents âges de la vie de Marvin, entre l’avant et l’après pour montrer in fine que la souffrance n’a jamais quitté Marvin mais que Martin a réussi à la transcender en lui donnant une théâtralité qui le libère. Le parcours de Marvin est, on l’a dit, jalonné de rencontres. Outre Madeleine Clément qui lui ouvre la porte vers ce théâtre qui le sauvera, ce sera Abel Pinto, le prof de théâtre et le modèle bienveillant (« Si tu es comme moi, fais quelque chose de ta différence ») qui l’encouragera à raconter sur scène toute son histoire. Ce sera aussi Roland, l’homme pressé, rencontré dans un bar gay, avec lequel Marvin va assumer son homosexualité. Ce sera Isabelle Huppert (qui joue ici son propre rôle) à laquelle Roland présente et confie Martin et qui lui donnera la réplique sur la scène des Bouffes du Nord. Et il faut tout le talent d’Isabelle Huppert pour jouer le texte terrifiant de la naissance, on a envie de dire l’expulsion, de Marvin dans les toilettes de la maison vosgienne…

Roland (Charles Berling) et Martin Clément (Finnegan Oldfield). DR

Roland (Charles Berling) et Martin Clément (Finnegan Oldfield). DR

Plus qu’un film sur l’homosexualité, Marvin est une réflexion sur la nécessité absolue pour le jeune garçon de s’arracher à un milieu où découvrir sa sexualité est une aventure de l’extrême, rompre avec la fatalité et avancer vers l’émancipation. La force du film d’Anne Fontaine, qui s’appuie sur un solide scénario de Pierre Trividic et de belles images d’Yves Angelo (dont cette trouvaille qui consiste à projeter l’imaginaire de Marvin sur les murs de sa chambre), c’est d’échapper aux pièges de la satire et au misérabilisme. Car la famille de Marvin Bijou, ce sont des Groseille, version grave. Pourtant Anne Fontaine ne les accable à aucun moment même lorsque Dany, Odile ou Gérald profèrent des propos évidemment inacceptables. Chez ces gens-là, digne de la chanson de Brel, chez ces oubliés aux abois, on est anti-homo comme on est anti-tout. Si l’inculture règne ici, il y a pourtant de l’amour dans cette famille mais personne n’a les mots pour le dire. Et, lorsque Martin Clément reviendra vers les siens, qu’il retrouvera Dany accroché au flanc de son camion-poubelle, c’est de l’humanité qui jaillit. Dany reconnaît le mérite de Martin (notamment parce qu’il passe à la télé) et trouvera les mots pour le dire, Martin relevant: « Tu dis -les gays- toi, maintenant? »

Isabelle Huppert et Martin Clément (Finnegan Oldfield). DR

Isabelle Huppert et Martin Clément
(Finnegan Oldfield). DR

Enfin Marvin ou la belle éducation doit beaucoup aussi à ses comédiens. Finnegan Oldfield (vu dans Les cow-boys ou Nocturama) et le jeune Jules Porier se partagent Marvin et Martin de l’enfance à l’âge adulte et fonctionnent parfaitement dans l’aller-retour entre les époques comme dans l’éveil de la sensualité du corps… Vincent Macaigne est un Abel Pinto tout en nuances et Catherine Mouchet cultive à merveille un mystère et une flamme dans le regard révélés, dès 1986, dans le Thérèse d’Alain Cavalier. Dans le rôle court de Roland,, Charles Berling est remarquable. On découvre Catherine Salée dans le rôle de la mère. Quant à Grégory Gadebois, il est formidable et émouvant en Dany.

Il faut aller faire un bout de chemin avec ce Marvin qui s’est arraché le coeur…

MARVIN OU LA BELLE EDUCATION Comédie dramatique (France – 1h53) d’Anne Fontaine avec Finnegan Oldfield, Grégory Gabedois, Vincent Macaigne, Catherine Salée, Jules Porier, Catherine Mouchet, Charles Berling, Isabelle Huppert, India Hair, Sharif Andoura, Yannick Morzelle, Oscar Pessans. Dans les salles le 22 novembre.

Maryline, de l’ombre vers la lumière  

Adeline d'Hermy incarne Marilyne. DR

Adeline d’Hermy incarne Maryline. DR

Dans un taxi qui les ramène d’un tournage au bout de la nuit, Maryline et Jeanne Desmarais, la belle comédienne avec laquelle elle vient de partager une scène, parlent des choses de la vie et, bien sûr, du métier de comédien. Et Jeanne raconte à sa jeune collègue que Robert Mitchum disait qu’« une actrice, c’est un peu plus qu’une femme et qu’un acteur, c’est un peu moins qu’un homme ». En attendant, Maryline est quand même au bout du rouleau et loin de tout cela. Le métier de comédienne n’est pas un long fleuve tranquille et les expériences qu’elle a déjà vécues ne sont pas de celles dont on garde le meilleur souvenir…

C’est les pieds dans la boue au milieu d’un champ que quelques femmes, dont Maryline et sa mère, tentent de répandre les cendres du père disparu… Et les mots que prononcent ces femmes ne sont que d’informes borborygmes… Maryline, pourtant, est au-delà de ces bruits. La jeune femme de 21 ans est quasiment enfermée dans le mutisme. Maryline n’a cependant qu’une hâte: fuir cet univers rural aux volets toujours clos pour « monter à Paris » et tenter sa chance comme comédienne. Un départ sans retour? La buraliste lui glisse alors qu’elle va grimper dans le bus: « Ne fais pas comme moi. Ne reviens jamais ».

Marilyne (Adeline d'Hermy) quand elle se lâche... DR

Maryline (Adeline d’Hermy) quand elle se lâche… DR

Après le succès tonitruant de Les garçons et Guillaume, à table! en 2014 (2,8 millions de spectateurs dans les salles et cinq César dont celui du meilleur premier film), Guillaume Gallienne revient avec ce fameux second film qui est, c’est connu, le plus difficile à réussir. En s’appuyant sur l’histoire vraie que lui a racontée autrefois une comédienne, le cinéaste retourne une nouvelle fois dans un monde qui lui est parfaitement familier, celui de la scène et du grand écran. Si Les garçons et Guillaume… était l’histoire subjective d’un acteur en train de se révéler, Maryline conte, cette fois, la trajectoire objective d’une comédienne. Une comédienne et surtout une jeune femme qui souffre d’un handicap invisible. Elle n’a pas les mots pour se défendre alors qu’elle essaye de trouver une place dans un univers cruel… Et l’on comprend aisément que Guillaume Gallienne, brillant homme de mots, ait pu être bouleversé par cette Maryline terriblement fragile et, en même temps, habitée par un désir si fort.

On va donc retrouver Maryline sur un tournage aux prises avec un metteur en scène qui, peu à peu, s’emporte alors que sa comédienne ne parvient pas à donner une réplique qui semble pourtant assez banale. Le cinéaste finit par hurler, presque haineux, contre cette jeune femme de plus en plus tétanisée. Plus tard, c’est comme une humiliation lorsque, dans une scène de lavoir, elle finit dans l’eau du bassin… Gallienne s’offre ainsi sa « Nuit américaine » et montre combien un tournage est stressant à cause de la tyrannie du temps ou de la gestion d’une équipe sur un plateau… Peut-être est-ce parce que le cinéma a souvent montré l’envers de son décor qu’on a le sentiment d’avoir à faire à cet instant avec des stéréotypes, voire des poncifs. Ilan Kaufman, le réalisateur allemand qui martyrise Maryline, apparaît ainsi comme une caricature dans le mélange de violence et de… tendresse à l’égard de sa comédienne désemparée.

Dans les coulisses du théâtre... DR

Dans les coulisses du théâtre… DR

Cette réflexion sur l’acteur qu’est le film de Guillaume Gallienne avance ainsi avec des ellipses souvent surprenantes, parfois déroutantes (la mise en abyme du théâtre dans le film), avec aussi des « tunnels » dans un récit qu’on a alors du mal parfois à suivre, avec enfin une vision assez étrange dans la manière de décrire la ruralité d’origine de Maryline. Mais cette chronique d’une héroïne de la modestie a aussi du charme. Cela, on le doit à l’épatante comédienne qu’est Adeline d’Hermy. Passée par le Cours Florent et le Conservatoire national d’art dramatique, la jeune femme de 30 ans a intégré la Comédie Française en 2010 avant d’en devenir la 530e sociétaire en janvier 2016. Même si elle a fait quelques apparitions au cinéma, c’est un visage neuf (de toute façon indispensable pour incarner Maryline) qui éclot ainsi devant la caméra de Gallienne. Adeline d’Hermy est bien la révélation du film et son meilleur atout. La comédienne apporte à ce personnage tout d’un bloc, à cette femme toute de colère rentrée contre la violence du monde, une lumière magnifique. Sa Maryline est à la fois lucide et rêveuse, hypersensible et orgueilleuse, chargée d’une part de pûreté… Après avoir brutalement disparu du monde du spectacle, Maryline est rattrapée par un metteur en scène qui lui demande si elle a envie de continuer et elle de répondre: « Je n’ai pas envie de décevoir… »

Maryline face à Jeanne Desmarais (Vanessa Paradis). DR

Maryline face à Jeanne Desmarais (Vanessa Paradis). DR

Si, dans cette chronique aux accents de conte, on décroche parfois, il y a cependant de vraies moments d’émotion et de grâce… Ainsi, la fin très poétique dans un  restaurant autour des mots et du silence mais surtout dans la poignée de scènes que partagent Adeline d’Hermy et une remarquable Vanessa Paradis qui fait songer à la grande Jeanne Moreau. La manière dont Jeanne confie à Maryline son chagrin d’amour ou l’intelligence avec laquelle elle s’occupe d’elle sur le plateau afin de faire éclore cette fille au prénom chargé de mythologie est superbe. Car, lorsque Maryline rencontre la bonté et la générosité, elle devient flamboyante… Et c’est encore Vanessa Paradis qui boucle ce film inégal en chantant Cette blessure de Léo Ferré qui va si bien à la mutique Maryline partie pour aller de l’ombre vers la lumière….

Cette blessure
Comme un soleil sur la mélancolie
Comme un jardin qu’on n’ouvre que la nuit
Comme un parfum qui traîne à la marée
Comme un sourire sur ma destinée
Cette blessure d’où je viens

MARYLINE Comédie dramatique (France – 1h45) de Guillaume Gallienne avec Adeline d’Hermy, Vanessa Paradis, Alice Pol, Eric Ruf, Xavier Beauvois, Lars Eidinger, Pascale Arbillot, Clotilde Mollet, Florence Viala. Dans les salles le 15 novembre.

Chavela, fière rebelle désespérée  

Chavela Vargas, le sourire d'une femme libre. DR

Chavela Vargas, le sourire d’une femme libre. DR

« Je m’appelle Chavela Vargas. Ne l’oubliez pas! ». Comment le pourrait-on? Pour dire le vrai, je ne connaissais pas Chavela Vargas même si le cinéma de Pedro Almodovar ne me laisse pas indifférent, loin de là mais on y reviendra… Avec le documentaire de Catherine Gund et Daresha Kyi qui sort actuellement dans les salles, les choses rentrent dans l’ordre et la rencontre avec la chanteuse mexicaine s’avère un impressionnant voyage en compagnie d’une artiste qui incarna, pendant quelques décennies, la musique ranchera, un genre musical né au milieu du 19e siècle au Mexique dont les chansons populaires disent la passion, la fureur, la sensualité ou l’agonie des travailleurs des ranchs….

Mais Chavela Vargas n’est pas qu’une chanteuse talentueuse. C’est aussi une femme qui, dans une interview accordée à l’âge de 71 ans et qui sert de fil conducteur au document qui lui est consacré, constate : « Le plus important est de savoir où l’on va et non d’où on vient à mon âge… » Un propos agrémenté d’une large sourire plutôt craquant. De fait, Chavela Vargas est, au-delà de ses talents musicaux et vocaux, une grande séductrice qui affirme volontiers son amour pour toutes les femmes du monde.

En scène dans les années 60. DR

En scène dans les années 60. DR

Née Isabel Vargas Lizan le 17 avril 1919 dans un village perdu du Costa Rica, Chavela Vargas joue de la guitare et chante avec une voix ni douce, ni cristalline mais endolorie et déchirée. « Elle n’était pas coquette comme le sont les Mexicaines dans les films », glisse une amie. Et Chavela d’ajouter: « Quand je m’habille en femme, j’ai l’air d’un travesti! ». Sous son poncho, elle portera donc un vêtement réservé aux hommes et ces machos de Mexicains s’interrogeront: « Qu’est-il arrivé à cette femme pour qu’elle porte un pantalon? » Mais Chavela n’en a cure. Elle est aussi libre que rebelle et surtout, comme le dit une spécialiste, « elle synthétise toute la festivité des chants mexicains mais en la réduisant à son essentiel, un chant désespéré, un chant de l’âme débarrassé des fioritures ».

Comme le notent les réalisatrices, Chavela Vargas était une pionnière audacieuse, une sorte de « hors la loi » sexuelle, fidèle à elle-même, dans une époque où vivre hors des sentiers battus n’était pas socialement acceptable et même dangereux. Elle s’en est échappée grâce à son talent, en reprenant la musique ranchera, qu’elle dépouilla pour lui donner plus de gravité et une dimension de blues brut… Avec une interview qui sert donc de fil rouge, des photos d’époque, des films d’archives et des contributions, souvent affectueuses et volontiers admiratives, de multiples personnes, notamment des amies et des amantes, la chanteuse apparaît au sein d’un portrait foisonnant et haut en couleurs qui raconte une existence heureuse et douloureuse à la fois…

Icône de la musique ranchera. DR

Icône de la musique ranchera. DR

Bien qu’elle n’ait révélé son homosexualité qu’à seulement 81 ans, Chavela Vargas a soigneusement conçu son personnage public de séduisante rebelle, libre et qui s’est faite tout seule. On croise ainsi la grande Frida Kahlo avec laquelle Chavela vécut un amour intense. « Elle venait d’un autre monde avec ses sourcils comme une hirondelle en plein vol », dit-elle tout en chantant: « J’adore la rue où l’on s’est vues – La nuit où l’on s’est connues ». Une ancienne sénatrice lâche: « On sait qu’elle a couché avec tout Mexico… » La chanteuse aurait eu plusieurs amantes et beaucoup d’aventures, notamment avec des femmes connues, épouses d’hommes politiques ou d’intellectuels. On ne prête qu’aux riches! D’autant que Chavela elle-même raconte que, dans les années 50, le tout Hollywood avait rendez-vous à Acapulco. La chanteuse fut ainsi invitée au mariage de Liz Taylor: « Ca fricotait dans tous les sens… J’ai fini avec Ava Gardner. »

L’avocate Alicia Elena Perez Duarte y Norona raconte, elle, son intervention pour Chavela qu’elle devait sortir des griffes d’un prétendu agent qui tentait de lui faire signer un contrat douteux. L’intervention professionnelle finit en véritable relation amoureuse tendre et houleuse (Chavela souffrant d’alcoolisme à un stade très aigu) entre l’artiste et Nina. Lorsque celle-ci finit par prendre du recul, Chavela chanta: « Depuis que tu es partie, le clair de lune me fuit… »

La solitude, l’abandon, la souffrance (qu’elle chantait notamment sur des compositions de José Alfredo Jimenez) traverse ce portrait d’une femme insaisissable qui fut absente de la scène pendant douze années à cause de son addiction à la tequila. Retrouvant la santé grâce au chamanisme, Chavela Vargas connut une seconde carrière avec le soutien de Pedro Almodovar. Séduit par celle qu’il qualifia de « volcan », le cinéaste espagnol de la Movida organisa pour elle des concerts au Carnegie Hall de New York, à Madrid ou à l’Olympia à Paris. Et Chavela, disparu en 2012, contribua aussi à une riche collaboration en signant de sa présence et de sa voix des films comme Talons aiguilles (1991), Kika (93), La fleur de mon secret (95) ou En chair et en os (97)…

Chavela Vargas est un émouvant hommage à une chanteuse inspirante et plus encore à une femme indépendante qui aimait intensément l’art, la fête et ses compagnes. « L’amour est tellement court, comparé à l’oubli », disait-elle en ajoutant « Une vie sans amour, ce n’est pas une vie ». La sienne a été puissamment vécue.

CHAVELA VARGAS Documentaire (Mexique/Espagne – 1h33) de Catherine Gund et Daresha Kyi. Dans les salles le 15 septembre.

Chavela Vargas, le regard dans les étoiles... DR

Chavela Vargas, le regard
dans les étoiles… DR

Edith ou la vie difficile  

Nadia (Lubna Azabal) et Edith (Sandrine Bonnaire) dans leur usine textile. DR

Nadia (Lubna Azabal) et Edith (Sandrine Bonnaire) dans leur usine textile. DR

Aux premières images de Prendre le large, ce sont de beaux tissus colorés qui défilent à l’écran… Pourtant, dans l’usine textile située du côté de Villefranche-sur-Saône, la situation n’est ni belle, ni colorée. Un plan social est en place et l’activité va être délocalisée. Une partie des ouvriers est en grève et l’autre travaille tandis que des grévistes leur tendent des panneaux Honte à vous. Edith Clerval est de celles qui travaillent. Parce qu’elle ne sait pas faire autre chose et qu’elle pense que le travail est une valeur fondamentale qui assure fierté, dignité et lien social, cette femme d’une petite cinquantaine se demande de quoi son avenir sera fait. Alors lorsqu’elle est convoquée à la Direction des ressources humaines de son entreprise, elle surprend tout le monde en renonçant à toucher ses indemnités de licenciement et en demandant à être reclassée là où la société va se délocaliser. Ce sera le Maroc, là où les coûts de production sont plus bas. « Je peux y aller comme ça? » demande Edith à une DRH, incrédule, qui lui dit clairement qu’elle fait une grosse erreur… Bientôt, coupant les ponts avec un fils qu’elle a perdu de vue depuis quelques années, Edith sera en partance vers Tanger…

Le cinéma documentaire a largement abordé le monde du travail mais la fiction n’est pas en reste. Dès 1936, Charlie Chaplin évoquait le travail à la chaîne dans Les temps modernes alors qu’en 1939, Marcel Carné faisait de Jean Gabin, dans Le jour se lève, un ouvrier sableur… Plus près de nous, Ressources humaines (2000), Le couperet (2005), De bon matin (2011), Les neiges du Kilimandjaro (2011), La loi du marché (2015) ou Vendeur (2016) traitait, parfois de manière glaçante, des RH, du recrutement des cadres, du burn-out, du syndicalisme, de la précarité ou de la grande distribution. Pour Prendre le large, Gaël Morel revient à un thème traité tout récemment dans Crash Test Aglaé où India Hair incarnait une technicienne de tests de collision acceptant de partir travailler en Inde. Mais, au fil des pérégrinations d’Aglaé, le film d’Eric Gravel prenait des allures d’errance loufoque alors que l’aventure d’Edith est, elle, beaucoup plus dramatique…

Edith (Sandrine Bonnaire) et la contremaître (Farida Ouchani) dans l'atelier de Tanger. DR

Edith (Sandrine Bonnaire) et la contremaître (Farida Ouchani) dans l’atelier de Tanger. DR

Si Gaël Morel, dont c’est ici le sixième long-métrage, montre clairement les effets de la mondialisation sur une petite entreprise, il signe d’abord le portrait sensible d’une femme solitaire et faussement solide. Dans son usine du Beaujolais (Morel a tourné dans une entreprise proche de Tarare où son père fut ouvrier), Edith a de l’ancienneté et se permet de dire « Chacun pour sa gueule » à une syndicaliste qui lui reproche de partir mais elle remonte aussi le moral de Nadia, son unique amie qui dit: « Lire, écrire, compter, cuisiner, conduire, nager… Six trucs, c’est tout ce que je sais faire! » Et Edith d’ajouter en riant: « Le plus important, tu fais ce qu’on te dit de faire… » Incarnée par l’excellente Lubna Azabal, Nadia lance à sa collègue: « C’est une autre vie là-bas mais elle n’est sans doute pas mieux qu’ici… » De fait, ce n’est pas le paradis qui attend la Française à Tanger.

Parce qu’il voulait rendre hommage au milieu ouvrier dont il est issu, Gaël Morel a imaginé cette fiction qui ne tient pas de la science-fiction. Le cinéaste rappelle que, récemment, les ouvriers de Whirlpool se sont vu proposer un salaire de 400 euros s’ils acceptaient d’être reclassées en Pologne où leur usine allait être délocalisée. Avec Prendre le large, Morel montre donc la vie difficile d’une femme qui fait cette démarche de reclassement.  Dans cette ville en pleine expansion (mais où il semble difficile de s’approcher de la mer) qu’est Tanger, Edith trouve à se loger dans une petite pension tenue par la libre mais d’abord peu avenante Mina. Mais tout semble compliqué lorsqu’il faut, par exemple, trouver le moyen de locomotion pour rejoindre l’usine située dans la zone franche de Tanger. Et lorsqu’Edith monte dans le minibus qui va à l’usine, on lui fait comprendre qu’elle doit se couvrir la tête. Car le minibus est mis à disposition par une association islamiste… Ce qui vaudra à Mina qui porte librement ses beaux cheveux noirs et qui a osé défier la tradition en divorçant, de dire: « Ils sont partout, ceux-là! »

Mina (Mouna Fettou) et Edith face à la mer. DR

Mina (Mouna Fettou) et Edith face à la mer. DR

Après son usine française, Edith découvre un autre monde du travail avec une chaîne de production désuète, des nuisances sonores, des machines à coudre qui provoquent des « coups de jus » mais surtout un univers dominé par le silence de la peur. En dépit des liens qu’elle noue avec Karima, une jeune ouvrière, Edith comprend vite que la solidarité n’existe pas. Karima dérobe tous les jours un peu de tissu. Question de survie! Si elle ne peut pas travailler un peu au noir, c’est le trottoir qui l’attend. Quant à Najat, la contremaître de l’atelier d’Edith, elle laisse ses ouvrières s’électrocuter parce qu’elle craint, elle aussi, pour son emploi…

Dans cet environnement, Edith provoque antipathie ou méfiance. Son image est complètement brouillée. Qui est-elle? Espagnole, Française, touriste, ouvrière? Etrangère à coup sûr. C’est auprès de Mina et de son fils Ali, un beau jeune homme qui rêve, comme bien d’autres, d’aller découvrir la France, qu’Edith pourra enfin tourner le dos à son énorme solitude et trouver ce qu’elle a toujours cherché: l’amitié et les autres…

Edith (Sandrine Bonnaire) et Ali (Kamal El Amri). DR

Edith (Sandrine Bonnaire) et Ali (Kamal El Amri). DR

En changeant de format d’image (le scope pour les séquences françaises et l’enfermement d’Edith puis un cadre plus vertical pour la volonté de Morel de filmer des gens debout), en s’appuyant sur une belle musique lyrique de Camille Rocailleux et sur de beaux comédiens, Prendre le large s’impose comme une oeuvre qui va de la souffrance et de la colère vers une forme d’apaisement et même d’un brin d’optimisme pour l’avenir d’Edith…

Avec une économie impressionnante dans le jeu, Sandrine Bonnaire est une Edith tour à tour pathétique et perdue et qui avance peu à peu vers une lumière. Pour les scènes de cueillette dans le Rif, on songe parfois à son personnage très paumé de Sans toit, ni loi (1985). Enfin Gaël Morel réunit aussi Edith, Mina (Mouna Fettou, actrice très populaire au Maroc) et Ali dans de fortes scènes réconfortantes de déjeuner ou de dîner en commun ou encore, pour les deux femmes, dans une pause au hammam où elles se livrent sur leurs doutes et leurs espoirs…

PRENDRE LE LARGE Comédie dramatique (France – 1h43) de Gaël Morel avec Sandrine Bonnaire, Mouna Fettou, Kamal El Amri, Ilian Bergala, Farida Ouchani, Nisrine Radi, Lubna Azabal. Dans les salles le 8 novembre.

Gorge profonde, Paula, le père, le fils et l’écrivaine  

Mark Felt (Liam Neeson), agent du FBI et homme d'honneur. DR

Mark Felt (Liam Neeson), agent du FBI
et homme d’honneur. DR

WATERGATE.- A part les meilleurs spécialistes de l’affaire du Watergate, peu de gens, certainement, savent qui est Mark Felt. C’est désormais chose réparée puisque Hollywood raconte l’aventure de cet ancien avocat entré au FBI en 1942 et qui gravit tous les échelons du Federal Bureau of Investigation pour être, dans les années 60, directeur adjoint de l’agence, dans l’ombre du célèbre J. Edgar Hoover… Avec The Secret Man (USA – 1h43. Dans les salles le 1er novembre), Peter Landesman, connu pour avoir signé Parkland (2013) qui évoquait, sous l’angle de l’hôpital de Dallas, l’assassinat de JFK, s’intéresse plus précisément à Mark Felt et à l’histoire du Watergate, le fameux immeuble de Washington où des « plombiers » cambriolèrent, en 1972, les locaux du Parti démocrate…

Mark Felt (Liam Neeson) et son épouse (Diane Lane). DR

Mark Felt (Liam Neeson)
et son épouse (Diane Lane). DR

Homme secret, Mark Felt est un modèle d’intégrité, de courage, de fiabilité, de fidélité, de compétence et de loyauté qui soudain se retrouve face à un immense scandale de corruption politique qui touche la tête de l’Etat. Alors que la Maison Blanche tente à toutes forces d’empêcher l’enquête du FBI, Felt va craquer… L’homme de l’ombre va se muer en lanceur d’alerte. On apprendra seulement en 2005 que la fameuse Gorge profonde qui informait Woodward et Bernstein, les journalistes du Washington Post, qui allaient faire tomber Nixon, n’était autre que Felt… Alors que son film est pratiquement dépourvu de scènes d’action, Peter Landesman réussit pourtant à rendre son histoire tout à fait captivante. Il est vrai aussi que Liam Neeson incarne remarquablement cet homme, froid en apparence, mais qui souffre, avec sa femme (Diane Lane), de savoir leur fille militant au sein de la gauche radicale américaine… The Secret Man, c’est le versant FBI du célèbre Les hommes du président et une belle réflexion sur les affres d’un bon petit soldat de l’administration fédérale confronté à un vrai dilemme et qui a choisi de sacrifier son statut au nom d’un cause plus noble…

Un instant de repos pour Paula (Laetitia Dosch). DR

Un instant de repos pour Paula (Laetitia Dosch). DR

SOLITUDE.- Paula est au taquet! Aux premières images de Jeune femme (France – 1h37. Dans les salles le 1er novembre), elle frappe comme une folle sur une porte et hurle: « Ouvre-moi! ». Un peu plus tard, c’est contre une blouse blanche qui essaye de comprendre ce que arrive à la jeune femme, que celle-ci s’emporte… Après une longue absence, Paula est de retour à Paris. Un chat blanc sous le bras, se heurtant à des portes closes et avec rien dans les poches, la trentenaire tente de renouer, au fil de rencontres, les fils d’une histoire tout en essayant de trouver les moyens de se sentir bien dans l’existence…

Paula et la ville... DR

Paula et la ville… DR

Jeune femme, c’est un double portrait, celui de Paula et celui de Paris, la ville-lumière, cadre de l’errance d’une jeune femme tour à tour débordante d’énergie, au point d’être une grenade dégoupillée et ensuite complètement paumée. Ceux qui la croisent ne savent pas trop comment s’y prendre avec elle. Il faut dire aussi que Paula n’hésite pas à entrer dans des histoires plutôt loufoques. Dans le métro, la pétillante Yuki (Léonie Simaga, excellente) croit reconnaître en Paula une ancienne camarade d’école. Paula sait qu’il n’en est rien mais joue quand même le jeu, histoire d’avoir de la compagnie, de trouver un lit pour la nuit, d’être aussi dans la société des autres. Pour Léonor Serraille, l’objectif était de faire le portrait d’une femme singulière, confrontée à la solitude dans une grande ville, le temps d’un hiver… Et, avec ce portrait constamment en mouvement, la jeune cinéaste a mis dans le mille. Présenté à Cannes 2017 dans la section officielle Un Certain regard, Jeune femme a obtenu la très prisée Caméra d’or qui récompense sur la Croisette un premier film… Le film doit enfin beaucoup à la rousse Laetitia Dosch qui incarne avec brio et grâce cette Paula fantaisiste, hystérique et parfois très barrée… Un vent de folle fraîcheur souffle sur l’écran avec cette Paula qui affirme: « Je ressens une nostalgie de trucs que je n’ai pas encore vécus… »

Un père (Menashé Lustig) et son fils (Ruben Niborski). Photo Federica Valabrega

Un père (Menashé Lustig) et son fils (Ruben Niborski). Photo Federica Valabrega

TRADITIONS.- Dans Borough Park, le quartier juif ultra-othodoxe de Brooklyn à New York, Menashé travaille dans une épicerie et essaye, tant bien que mal, de joindre les deux bouts. Ce qui pousse Menashé à se battre contre une vie difficile, c’est Ruben, son jeune fils, dont il voudrait avoir la garde. Hélas, comme Menashé a perdu sa femme, la tradition hassidique lui interdit d’élever, seul, son fils. Ruben est placé dans la famille d’un oncle et Menashé essaye de voler, aux pesanteurs de la loi religieuse, de courts moments à partager avec son gamin… A force de se battre, le modeste employé va obtenir du rabbin une semaine à passer avec Ruben. Ce sera pour lui l’ultime occasion de prouver qu’il peut être un bon père dans le respect des règles de sa communauté…

Cérémonie sur la tombe de l'épouse de Menashé. Photo Yoni Brook

Cérémonie sur la tombe de l’épouse de Menashé. Photo Yoni Brook

Avec Brooklyn Yiddish (USA – 1h22. Dans les salles le 25 octobre), Joshua Z Weinstein, documentariste, publicitaire et directeur de la photo, signe son premier long-métrage de fiction et réussit une oeuvre très attachante sur la simple histoire d’un père et d’un fils qui veulent pouvoir vivre ensemble… En s’inspirant largement de la propre histoire de Menashé Lustig, interprète de l’épicier et épicier lui-même à New Square (New York), le cinéaste brosse le portrait d’un homme rond mais dont le regard traduit une vraie peine et une profonde vulnérabilité. Menashé sait qu’il aura à faire à forte partie en se frottant à la tradition hassidique mais il ne peut accepter l’idée de se faire arracher son fils… La force de Brooklyn Yiddish, qui fait parfois songer à A Serious Man (2009) des frères Coen dans sa description volontiers humoristique de l’école hébraïque, c’est que Weinstein ne pose jamais un regard accusateur sur la tradition mais qu’il en fait ressentir le poids qui pèse sur Menashé… Un film beau, émouvant et rare.

Delphine (Emmanuelle Seigner), une romancière à bout. DR

Delphine (Emmanuelle Seigner),
une romancière à bout. DR

ECRITURE.-  Après la parution et l’important succès de son dernier roman, Delphine Dayrieux ne parvient plus à écrire. Troublée par les félicitations comme par les questions de ses admirateurs qu’elle rencontre lors de séances de signature, la romancière se fragilise encore plus quand lui parviennent des lettres anonymes l’accusant d’avoir fait beaucoup de mal à sa famille dans son précédent roman… Lorsqu’une jeune femme nommée Elle surgit dans son existence, Delphine, séduite et rassurée par cette fan intelligente, se raccroche à cette présence d’abord rassurante puis de plus en plus invasive. Bientôt Elle va littéralement prendre la romancière fragilisée en otage…

Elle (Eva Green), une présence inquiétante. DR

Elle (Eva Green), une présence inquiétante. DR

A-t-on encore le « droit » de parler de Roman Polanski? Après avoir été rayé des cadres pour la dernière cérémonie des César, voilà le cinéaste de 84 ans pris à partie par un mouvement féministe à l’heure où la Cinémathèque française doit consacrer une rétrospective à son oeuvre. En attendant le dernier film du réalisateur palmé et oscarisé (pour Le pianiste en 2002)  est sur les écrans. Avec D’après une histoire vraie (France – 1h50. Dans les salles le 1er novembre) qui fut présenté hors compétition au dernier Festival de Cannes, Polanski adapte, en compagnie d’Olivier Assayas, le roman éponyme de Delphine de Vigan, prix Renaudot et prix Goncourt des lycéens en 2015. Parce qu’il est lui-même un créateur, le cinéaste s’intéresse, ici, d’abord à un personnage en panne d’inspiration. Devant l’écran blanc de son mac sur lequel elle est incapable d’aligner une ligne de texte, Delphine est prise de panique. Et Polanski, qui filme une nouvelle fois (après Lunes de fiel en 1992 ou La Vénus à la fourrure en 2013) son épouse Emmanuelle Seigner, réussit à nous faire croire à cette écrivaine lâchée par son imagination comme par son désir de créer. Mais là où le bât blesse, c’est lorsque le personnage d’Elle entre véritablement en scène. Très vite, Elle devient une manipulatrice maléfique et on n’y croit plus du tout. La malheureuse Eva Green s’essaye à des regards… hitchockiens censés être inquiétants et on se demande alors comment tout cela va finir. En fait, on a alors surtout envie que ça finisse…

Deux escrocs paumés et magnifiques  

Albert Maillard, un soldat malmené par la guerre...

Albert Maillard, un soldat malmené par la guerre…

« Mais mon colon, celle que je préfère, c’est la guerre de quatorze dix-huit… » Parmi les guerres longues et massacrantes, Georges Brassens avait fait son choix. Du côté de Verdun, du Chemin des Dames ou de la côte 113, la Grande Guerre fut un modèle de terrifiant carnage. Le cinéma s’est bien sûr très largement emparé de ces pages d’Histoire et tour à tour William A. Wellman avec Les ailes (1927), Lewis Milestone avec A l’Ouest, rien de nouveau (1930), Raymond Bernard et Les Croix de bois (1931) ou encore Stanley Kubrick avec Les sentiers de la gloire (1957) sans oublier François Dupeyron et La chambre des officiers (2001) sur la question spécifique des gueules cassées ont décrit les tranchées, la trouille des poilus, les coups de sifflet qui font sortir les hommes des abris pour les lancer dans la mitraille…

A son tour, Au revoir, là-haut nous ramène sur ces terres trouées de cratères de bombes qui ressemblent à une lune définitivement hostile aux trouffions bleu ciel… D’emblée, Albert Dupontel, maniant grandes plongées et amples travellings, nous amène au plus près d’Albert Maillard et d’Edouard Péricourt, deux soldats parmi des milliers qui, dans les derniers jours du conflit, attendent le silence des armes. Mais, officier aussi cynique que pervers, le lieutenant Pradelle va envoyer encore une fois sa chair à canon dans la mitraille. Edouard, dessinateur de génie, y perdra le bas du visage et Albert, modeste rond-de-cuir, ne devra qu’aux ultimes soupirs d’un cheval agonisant, de ne pas périr dans l’ensevelissement d’un trou de bombe… Albert et Edouard échapperont cependant à la grande faucheuse…

Albert (Albert Dupontel), Louise (Héloïse Balser) et Edouard (Nahuel Perez Biscayart)

Albert (Albert Dupontel), Louise (Héloïse Balster) et Edouard (Nahuel Perez Biscayart)

Tournant le dos pour la première fois à ses scénarios originaux, le réalisateur de Bernie (1996), Le créateur (1998), Enfermés dehors (2006), Le vilain (2009) et 9 mois ferme (2013) s’est donc lancé dans l’adaptation du prix Goncourt 2013, en l’occurrence le pavé (600 pages) de Pierre Lemaître, macabre et jubilatoire portrait de deux rescapés des tranchées qui décident de prendre leur revanche sur la société et les vivants en organisant une grosse escroquerie aux monuments aux morts. Mais, on s’en doute, la France victorieuse ne plaisante pas avec ses héros tombés au champ d’honneur…

Au revoir, là-haut va alors entraîner le spectateur dans un étonnant et remarquable récit picaresque. Rendus à la vie civile, les poilus d’hier ne sont plus que des laissés pour compte. Albert a perdu son emploi de comptable et survit en portant des panneaux publicitaires. Edouard calme ses douleurs à la morphine et dissimule son visage mutilé sous d’extravagants et superbes masques qui déclinent les états intérieurs du personnage. S’appuyant sur l’écriture foisonnante et très visuelle de Pierre Lemaître, le cinéaste a cependant fait le choix -estimant que le spectateur est plus paresseux que le lecteur- de lier tous les personnages du roman entre eux, autour d’un axe essentiel, à savoir la relation forte et passionnée d’Albert et d’Edouard, vite confrontés à la grosse arnaque imaginée par Edouard et qui, dans le livre, n’arrive que dans le dernier tiers…

Marcel Péricourt (Niels Arestrup) et Pradelle (Laurent Lafitte)

Marcel Péricourt (Niels Arestrup)
et Pradelle (Laurent Lafitte)

Si Dupontel met donc fortement l’accent sur le duo Albert/Edouard secondé par la petite Louise, véritable porte-voix du dessinateur, il évoque, de manière tout aussi puissante, l’univers de l’après-guerre avec ses fêtes mais aussi ses profiteurs, petite minorité cupide et avide qui domine le monde (et qui confère au film une tonalité résolument contemporaine) incarnée, ici, par un Pradelle revenu au costume civil pour mieux magouiller avec le sinistre commerce des grands cimetières sous la lune mais aussi par un Marcel Péricourt, grand brasseur d’affaires sans états d’âme qui pourrait dire: « Pour le commerce, la guerre présente beaucoup d’avantages, même après » Enfin, cette histoire est aussi celle, à la fois cruelle et poignante, d’un père bourré de remords et d’un fils délaissé et incompris…

Dans Au revoir, là-haut, tous les ingrédients d’un film réussi sont réunis. La photographie retrouve les couleurs des autochromes d’époque, notamment ceux d’Albert Kahn. Les décors comme les costumes sont beaux et les masques de Cécile Kretschmar piochent allègrement dans le coffre à jouets du cubisme et du surréalisme mais aussi des feuilletons de Fantômas. La musique de Christophe Julien a des accents parfois raveliens tandis que la bande-son intègre aussi des morceaux de Nino Rota et d’Ennio Morricone. Et puis, Dupontel, qui à l’origine du projet, ne devait pas jouer dans le film, a réuni une très belle distribution. Il s’est donné finalement le personnage de Maillard auquel il confrère parfois une allure à la Buster Keaton. Découvert dans le récent 120 battements par minute de Robin Campillo, le jeune Argentin Nahuel Perez Biscayart compose un magnifique Edouard qu’il condense entièrement dans son regard… Depuis Hitchcock, on sait que plus le méchant est réussi, plus le film est bon. A cette aune, Niels Arestrup campe un Marcel Péricourt à la fois froid et cassant mais aussi pathétique lorsqu’il retrouve son fils… Quant à Laurent Lafitte, il fait avec brio de Pradelle une formidable ordure! C’est lui qui partage avec les femmes du film deux scènes remarquables. A son épouse trompée (Emilie Dequenne), il lance qu’elle est « laide de face mais belle de dot » (des mots écrits par Pierre Lemaître dans son roman). En ce qui concerne Pauline (Mélanie Thierry), la bonne des Péricourt qu’il fait sangloter, il recueille du bout du doigt une de ses larmes qu’il porte à ses lèvres… Enfin, parce que ce film a aussi des accents burlesques, Dupontel a confié à son vieux complice Philippe Uchan, le savoureux Labourdin, considérable crétin municipal  et à Michel Vuillermoz, le teigneux inspecteur Merlin qui précipitera la chute de Pradelle…

Albert Maillard et Pauline (Mélanie Thierry). Photos Jérôme Prébois

Albert Maillard et Pauline (Mélanie Thierry). Photos Jérôme Prébois

Aux premières images du film, dans le Maroc de novembre 1920 (les extérieurs ont été tournés sur un… parking de la banlieue parisienne), l’officier de gendarmerie Thérieux demande à Albert Maillard, à qui l’on vient de retirer ses menottes, de lui raconter son aventure. Albert constate: « C’est une longue histoire, compliquée… » et le gendarme de répondre: « On a tout notre temps ». Le spectateur, lui, déguste pleinement ce temps pour partir, avec bonheur, sur les traces d’Albert, Edouard, Louise et Pauline, de beaux et tragiques personnages emportés dans le vent de l’Histoire.

AU REVOIR, LA-HAUT Drame (France – 1h57) de et avec Albert Dupontel et Nahuel Perez Biscayart, Laurent Lafitte, Niels Arestrup, Emilie Dequenne, Mélanie Thierry, Héloïse Balster, Philippe Uchan, Philippe Duquesne, André Marcon, Michel Vuillermoz, Kyan Khojandi, Gilles Gaston-Dreyfus. Dans les salles le 25 octobre.

Et le conservateur bobo perdit les pédales  

"The Square", une installation devant le X-Royal Museum. DR

« The Square », une installation
devant le X-Royal Museum. DR

Installation d’une artiste argentine nommée Lola Arias, The Square est un carré de quatre mètres par quatre dessiné dans le sol d’une grande place et délimité par un trait lumineux. « The Square est un sanctuaire de confiance et d’altruisme. En son sein, nous avons tous les mêmes droits et les mêmes devoirs ». C’est ce qu’explique doctement Christian Juel Nielsen, le conservateur du X-Royal Museum, un grand musée d’art contemporain de Stockholm…

Jeune quadra plutôt bien de sa personne, Christian semble attentif aux autres. Ce père divorcé qui élève correctement Lise et Lily, ses deux fillettes blondes (même s’il hurle lorsqu’elles claquent les portes de son bel appartement) roule en voiture électrique et offre volontiers, dans un fast-food, un chiabatta poulet  à une mendiante. Mais Christian est sous pression parce que The Square, sa prochaine grande exposition, approche. Il veille à la mise en place des oeuvres, coordonne son équipe, donne des interviews, notamment à Anne, une journaliste américaine à laquelle il avoue que le plus grand défi d’un musée d’art contemporain, c’est… l’argent. Car, dit-il, les grands collectionneurs ont tellement de moyens qu’ils peuvent dépenser pour une oeuvre tout le budget annuel d’un musée…

La vie bien cadrée de Christian (le comédien danois Claes Bang) va cependant connaître une sérieuse secousse lorsque, dans la rue, on lui vole son téléphone portable, son porte-feuille et les boutons de manchette qu’il tenait de son grand-père. Parce qu’il trace son téléphone sur un ordinateur, Christian repère l’immeuble dans lequel son appareil est censé se trouver. Mais sa réaction ne l’honore guère. Avec l’un de ses assistants, il décide en effet d’aller déposer, dans chaque boîte aux lettres, un courrier accusant les habitants de vol et les incitant à mettre leur larcin dans une enveloppe et à le déposer à son intention dans un  fast-food du quartier de la gare…

Christian (Claes Bang), un conservateur en déroute. DR

Christian (Claes Bang), un conservateur
en déroute. DR

Présenté en compétition à Cannes où il a remporté la Palme d’or, The Square a divisé les festivaliers et le film d’Östlund risque bien aussi de partager les spectateurs. Le cinéaste suédois de 43 ans précise: « Je voulais faire un film élégant en me servant de dispositifs visuels et théoriques pour bousculer le spectateur et le divertir. » C’est à travers une satire grinçante que le réalisateur va passer au crible des thèmes comme la responsabilité et la confiance, la richesse et la pauvreté, le pouvoir et l’impuissance, l’individualisme grandissant et l’isolement des classes privilégiées ou encore la méfiance à l’égard de la création artistique et des médias sans oublier cette question « La justice peut-elle faire le bonheur? »… Ce qui, on en conviendra, fait beaucoup de pistes à suivre…

De fait, au-delà de l’aisance de la mise en scène, on a souvent l’impression, plus le film avance, que Ruben Östlund ne creuse pas vraiment les très nombreuses questions qu’il aborde. Bien sûr, les séquences sont souvent savoureuses, ainsi quand les jeunes « experts » en marketing de l’agence chargée de la communication de l’exposition, expliquent comment parvenir à se distinguer dans un vacarme médiatique assourdissant, comment The Square est en concurrence, non point avec d’autres événements culturels mais bien avec les catastrophes naturelles et les menaces terroristes ou encore comment faire saliver les journalistes. Evidemment, c’est du côté des réseaux sociaux que l’affaire se jouera mais le phénomène viral (avec notamment une vidéo spécialement tirée par les cheveux) ne sera pas celui qui était attendu, sauf pour notre conservateur désormais décontenancé par une crise existentielle…

Christian (Claes Bang) interviewé par Anne (Elisabeth Moss). DR

Christian (Claes Bang)
et Anne, la journaliste (Elisabeth Moss). DR

On suit moins Östlund quand il s’aventure sur le terrain de la culpabilité des riches à l’égard des pauvres. Il fait certes du bobo Christian un personnage caméléon qui, lorsqu’il se trouve face à un dilemme, ne met pas ses actes en concordance avec les valeurs morales qu’il entend défendre. Pire, il se conduit comme un malpropre face à un gamin qui réclame réparation pour le courrier générique déposé dans les boîtes aux lettres… Toutefois le cinéaste frôle le ridicule avec la scène dans le grand magasin où il a perdu ses filles. Comme personne ne lui prête attention, le conservateur, chargé de paquets, demande l’aide d’un mendiant auquel il confie ses achats pour aller retrouver sa progéniture. Et que dire des relations de Christian avec les femmes! Sa brève soirée sexe avec Anne s’achève sur une note singulière puisqu’ils s’embrouillent autour du sort réservé à un préservatif usagé…

Finalement, c’est lorsque le réalisateur s’amuse à chambrer les pratiques, les moeurs et… les dérives de l’art contemporain que The Square est souvent jubilatoire. Bien sûr, Östlund n’innove pas lorsqu’il évoque l’agent d’entretien qui a « balayé » une oeuvre qu’il a pris pour des tas de graviers mais ses notations sonnent juste lorsqu’il se moque des discours de présentation des expos, des hommages rendus aux grands donateurs ou les ruées sur les buffets des avant-premières. Et il y a, dans ce domaine, la meilleure séquence du film avec une grande soirée pour des happy-few dans laquelle déboule, sous le signe de Bienvenue dans la jungle, un performeur très simiesque qui va créer un gros malaise (y compris chez le spectateur) et démontrer in fine la part « animale » de gens longtemps bien élevés, pour ne pas dire pleutres…

Oleg le performeur (Terry Notary) en action. DR

Oleg le performeur (Terry Notary) en action. DR

Le réalisateur de Force majeure (2014) a voulu que The Square s’achève sur un inattendu spectacle de pom-pom girls auquel participent les deux filles de Christian. Ruben Östlund y voit en effet une manifestation visuelle du rôle de la confiance en l’autre puisque les fillettes s’épaulent les unes les autres et font preuve d’un véritable esprit d’équipe. Et pour le reste, on doit se demander, à la fin du film, si Christian a tiré une leçon de ce qui s’est passé. A chacun de voir…

THE SQUARE Comédie dramatique (Suède – 2h23) de Ruben Östlund avec Claes Bang, Elisabeth Moss, Dominic West, Terry Notary, Christopher Laesso, Marina Schiptjenko, Elijandro Edouard, Daniel Halberg, Martin Sööder, Linda Anborg, Annica Liljeblad. Dans les salles le 18 octobre.

Le brave docteur Knock  

Le docteur Knock (Omar Sy) s'installe à Saint-Maurice.

Le docteur Knock (Omar Sy)
s’installe à Saint-Maurice.

« Les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent! » Vous espérez entendre cette citation très célèbre dans le Knock de Lorraine Lévy? Rassurez-vous, elle y est. Pour le reste, la cinéaste a pris bien des libertés avec la pièce écrite en 1923 par Jules Romains et créée au théâtre la même année par Louis Jouvet. De fait, Knock ou le triomphe de la médecine est, pour l’auteur du cycle romanesque Les hommes de bonne volonté, l’occasion de dénoncer l’asservissement des foules à l’âge scientifique et commercial à travers les agissements d’un escroc de génie qui se délecte de son emprise sur des individus soudain pris de peur…

Ce qui faisait le charme de la pièce puis des deux films éponymes réalisés en 1933 par Roger Goupillières et en 1951 par Guy Lefranc, c’était évidemment la présence de l’immense Jouvet, merveilleux comédien à la belle prestance et à l’élégant phrasé… Evidemment, on serait tenté de se demander comment jouer Knock après Jouvet. Mais la question se pose-t-elle vraiment? Car alors comment incarner Norman Bates après Anthony Perkins, Sarface après Paul Muni, Hanibal Lecter après Anthony Hopkins ou encore Han Solo après Harrison Ford ? En choisissant de confier le rôle du singulier toubib à Omar Sy, la réalisatrice de Mes amis, mes amours (2008) ou Le fils de l’autre (2012) pourrait être suspectée de jouer une carte bien  bankable. Sans doute que les portes de la production s’ouvrent (un peu) plus facilement quand la tête d’affiche est confiée à la star d’Intouchables… D’ailleurs Lorraine Lévy, qui a porté son projet pendant huit ans, a longtemps attendu que l’agenda très chargé d’Omar Sy se libère pour que l’aventure prenne tournure.

Knock et le facteur, un futur patient (Christian Hecq).

Knock et le facteur,
un futur patient (Christian Hecq).

Dans les années 50, Knock qui a perdu au jeu, tente d’échapper à deux redoutables individus qui entendent lui faire un mauvais sort. Il réussit à embarquer à bord d’un paquebot en partance dont le capitaine a besoin d’urgence d’un médecin de bord. Knock l’avoue: il n’est pas disciple d’Esculape mais le capitaine a besoin de quelqu’un. Knock apprendra sur le tas l’art médical avant d’aller faire des études à Marseille… Cinq années plus tard, l’ex-filou repenti devenu médecin diplômé débarque dans le charmant petit village de Saint-Maurice. Il est attendu par le docteur Parpalaid qui lui a vendu sa clientèle.

Constatant que les habitants du bourg semblaient très bien se passer de médecin, Knock va appliquer une « méthode » destinée à faire sa fortune. Il offre une consultation gratuite à tous les habitants et va trouver à chacun la maladie réelle ou imaginaire dont il souffre. Et ce n’est pas le curé qui doute autant des compétences que de la sincérité de Knock qui va empêcher ce séducteur manipulateur de parvenir à ses fins… Non, Knock sera foudroyé par le doux regard d’Adèle, la fille de ferme à la toux hélas bien suspecte. De plus, son passé lui revient comme un boomerang en la personne du sombre Lansky venu le faire chanter…

Le curé (Alex Lutz) et Lansky (Pascal Elbé).

Le curé (Alex Lutz) et Lansky (Pascal Elbé).

Si le Knock de Jules Romains était un quidam peu recommandable, dur, cassant et vil, celui de la libre adaptation de Lorraine Lévy est plutôt un type qui veut se faire une place au soleil. Ce qui, est après tout, l’envie de tout un chacun. Elle va alors le confronter à une galerie de personnages tous plus pittoresques les uns que les autres. Passent ainsi, outre notre curé suspicieux, une fermière proche de ses sous, un facteur alcoolique au vélo digne de Tati, un pharmacien morose car en panne de clients, l’épouse du pharmacien que le nouveau médecin émoustille gravement, une veuve richissime, un instituteur tétanisé, un maire serein et un adjoint bafouilleur sans oublier l’autoritaire patronne de l’hôtel du bourg qui porte la croix de guerre de son résistant de mari… Tous finiront sous le charme d’un médecin prêt à (presque) tout pour faire fortune  mais qui finira par se révéler être bon et généreux…

Knock et Adèle (Ana Girardot). Photos Christine Tamalet

Knock et Adèle (Ana Girardot).
Photos Christine Tamalet

Comme, autour d’Omar Sy, une ribambelle de comédiens connus et souvent attachants se chargent de donner à cette galerie un charme de carte postale rurale et vintage, on regarde gentiment ce Knock qui n’a sans doute pas la prétention de laisser une trace dans l’histoire du 7e art.

Enfin, sachez que le fameux « Ne confondons pas. Est-ce que ça vous chatouille ou est-ce que ça gratouille? » figure aussi dans ce Knock contemporain. Qui constituera  un excellent rendez-vous et… un divertissement agréable pour un dimanche soir à la télé. Gageons que la présence au générique d’Omar Sy, personnalité préférée des Français, fera de plus un audimat tout à fait digne d’intérêt.

KNOCK Comédie dramatique (France – 1h53) de Lorraine Lévy avec Omar Sy, Alex Lutz, Ana Girardot, Sabine Azéma, Pascal Elbé, Audrey Dana, Michel Vuillermoz, Christian Hecq, Hélène Vincent, Andréa Ferréol, Rufus, Nicolas Marié, Sébastien Castro, Christine Murillo, Yves Pignot. Dans les salles le 18 octobre.