Claire et Béatrice que tout semble opposer…  

Claire Breton (Catherine Frot), une sage femme attentionnée. DR

Claire Breton (Catherine Frot),
une sage femme attentionnée. DR

« Encore, encore! On pousse, on pousse! C’est bien… » Ceux qui, un jour ou l’autre, dans leur vie, ont passé quelques heures ou beaucoup d’heures, dans une salle d’accouchement, connaissent ces encouragements qui ressemblent un peu à des ordres. Claire Breton porte une blouse rose. Elle est sage-femme dans une petite maternité qui va bientôt fermer ses portes. C’est une femme droite, impliquée qui se dévoue totalement à ses parturientes au risque même que sa vie privée en pâtisse…

Une fois de plus, au bout de la nuit, Claire, vêtue de son éternel imperméable, a enfourché son vélo pour rentrer chez elle à Mantes-la-Jolie. Le sommeil l’emporte lorsqu’un coup de téléphone la réveille. A l’autre bout du fil, une femme dont Claire s’était appliquée à oublier l’existence. Cette femme, c’est Béatrice Sobolevski qui fut la compagne du père de Claire. Une compagne qui disparut un jour dans la nature et provoqua ainsi la mort brutale de cet homme… Pourtant Claire va se rendre au rendez-vous fixé par Béatrice. Elle débarque ainsi dans un immense appartement qui fut un cabinet dentaire abandonné par son propriétaire libanais retourné vivre à Beyrouth. « Il m’a passé ses clés pour me dépanner », explique la squatteuse. En peignoir, au sortir du lit, Béatrice réclame d’emblée que Claire lui apporte un whisky et des cacahuètes. « Je ne sais pas trop quoi dire », objecte Claire. « On va trouver! » répond Béatrice…

Béatrice Sobolevski (Catherine Deneuve) et Claire Breton (Catherine Frot).

Béatrice Sobolevski (Catherine Deneuve)
et Claire Breton (Catherine Frot). DR

Avec Sage femme, Martin Provost orchestre, avec beaucoup de charme, la rencontre de deux femmes que tout oppose. Claire vit pour les autres et cultive des valeurs et des principes qu’elle se refuse à abandonner. Face à cette sage femme sans doute un peu rigide, Béatrice est un électron libre à la fois généreux et très égoïste. Elle a toujours vécu de manière aussi intense que légère. Elle a la passion du jeu (qu’elle cultive dans des salles clandestines) mais se retrouve constamment sans ressources, ce qui ne l’empêche pas d’avoir du panache et de l’élégance.

Dans les pas de Claire et de Béatrice et autour de la figure omniprésente de l’absent, Martin Provost invite à se glisser dans une fable qui ressemble infiniment à La cigale et la fourmi. Mais le cinéaste suggère que nous devons tous être un peu cigale et un peu fourmi. Même si l’une vouvoie (Claire) et l’autre tutoie (Béatrice), leur opposition, reposant d’ailleurs pour les deux sur une vraie souffrance, va devenir source d’échange, de complémentarité et même de sagesse. Avec un beau sens du romanesque, Provost va ainsi faire sortir Claire de l’ombre pour l’entraîner dans la lumière de Béatrice. Le récit de Sage femme va alors s’articuler avec aisance autour des péripéties qui émaillent la vie des deux femmes. Béatrice est gravement malade et doit se faire opérer mais Claire, en professionnelle de santé, lui reproche de boire du vin, de manger des entrecôtes bleues, des frites et de la mayonnaise… Il est vrai que Claire ne boit que de l’eau et préfère cultiver son petit jardin ouvrier, là-bas sous le pont de l’autoroute. Là, où, un jour, Paul, depuis le jardin voisin, lui propose une cagette de Belles de Fontenay… C’est lorsque Claire viendra au chevet de Béatrice fraîchement opérée, que l’aventure bascule. Au médecin qui vient prendre des nouvelles, Béatrice présente Claire comme sa… fille.

Paul (Olivier Gourmet) et Claire (Catherine Frot). DR

Paul (Olivier Gourmet) et Claire (Catherine Frot). DR

Si Sage femme est un film qui raconte avant tout comment deux femmes, à un moment-charnière de leur existence, vont combler réciproquement un manque dans la vie de l’autre, Martin Provost a apporté un soin particulier aux scènes d’accouchement. Parce qu’il estime que ces scènes au cinéma ne sont souvent pas crédibles, le cinéaste a choisi de filmer (en Belgique) une demi-douzaine de vraies naissances au cours desquelles Catherine Frot, après une formation, est véritablement intervenue. Tout au début du film, dans l’une de ces scènes, Provost a d’ailleurs capté, furtivement, la puissante émotion qui saisit la comédienne. Même si son film n’a rien d’autobiographique, le metteur en scène a expliqué que l’idée du film était née parce qu’il avait été sauvé à la naissance par une sage-femme. Celle-ci -Yvonne André auquel le film est dédié- lui a donné son sang et lui a permis de vivre…

Réalisateur de Séraphine (2008), gros succès critique et commercial couronné de sept César (dont ceux de meilleur film et meilleure comédienne pour Yolande Moreau), Martin Provost récidive en réunissant, pour la première fois au grand écran, Catherine Frot et Catherine Deneuve, comédiennes à la grâce lumineuse. Deneuve est magnifique en fausse princesse russe avouant adorer les mensonges et Frot ne l’est pas moins quand, dans un simple geste, elle ouvre son chignon et s’offre la liberté qu’elle concède à sa chevelure.

Deux femmes qui vont échanger et se comprendre. DR

Deux femmes qui vont échanger
et se comprendre. DR

Bien photographié, avec des dialogues ciselés, Sage femme donne aussi un beau personnage à Olivier Gourmet comme toujours brillant dans la simplicité. Son Paul, chauffeur routier à l’international et esprit libre, n’est pas pour rien dans la métamorphose de Claire et Béatrice. La séquence où tous les trois foncent, à bord d’un gros camion jaune, sur une petite route de campagne en braillant Les loups sont entrés dans Paris de Reggiani est jubilatoire. Comme l’est aussi, dans un autre registre, la visite de Claire au nouvel hôpital qui doit l’embaucher. La DRH lui fait l’article sur la centaine de… maïeuticiens et de maïeuticiennes qui vont travailler là à « fabriquer » quelque 4000 nouveaux-nés par an. Mais, on l’a deviné, l’usine à bébés, ce n’est pas le truc de Claire Breton.

Allez voir Sage femme! L’accouchement est réussi. « Bravo, Madame, c’est un… film! »

SAGE FEMME Comédie dramatique (France – 1h57) de Martin Provost avec Catherine Frot, Catherine Deneuve, Olivier Gourmet, Quentin Dolmaire, Mylène Demongeot, Pauline Etienne, Audrey Dana, Pauline Parigot. Dans les salles le 22 mars.

Greta dans la forêt de l’adolescence  

Greta Driscoll (Bethany Whitmore) va avoir 15 ans. DR

Greta Driscoll (Bethany Whitmore)
va avoir 15 ans. DR

« L’adolescence, disait Marcel Proust, est le seul temps où l’on ait appris quelque chose ». Mais il paraît douteux que Greta Driscoll, là-bas dans son Australie natale, ait eu le temps de lire A l’ombre des jeunes filles en fleur. De toute façon, elle s’intéresse surtout aux oiseaux en papier plié et à sa collection de chevaux en plastique. Et puis, ce qui titille vraiment Greta, c’est qu’elle va très bientôt avoir quinze ans.

« Greta, c’est ça? » Rouquin aux cheveux en pétard, Elliott vient de se poser à côté de Greta dans la vaste cour de leur collège. Tous les deux portent la tenue de leur établissement: chemise jaune citron et short ou jupette grenat. « T’as des amis? » interroge encore le brave Elliott, manifestement accommodant, le genre à être toujours d’accord sur tout et avec tout le monde sauf peut-être avec ce grand abruti de Steven qui vient le déranger dans sa première rencontre avec Greta…

Elliott (Harrison Feldman) et Greta habillés pour la party. DR

Elliott (Harrison Feldman) et Greta
habillés pour la party. DR

Avec Fantastic Birthday, la cinéaste australienne Rosemary Myers signe un premier film séduisant et drôle sur le passage difficile de l’enfance à l’adolescence. Toute l’aventure est née au théâtre où Rosemary Myers, en compagnie du scénariste Jonathon Oxlade et de Matthew Whittet (qui joue, dans le film, le rôle de Conrad, le père de Greta) a monté, depuis une vingtaine d’années, de nombreuses pièces sur l’aventure qu’est l’adolescence. Les trois amis ont été approchés par The Hive, une association qui offre à des artistes venus d’univers variés l’opportunité de travailler dans un atelier de cinéma. Et c’est ainsi qu’est né Girl asleep (titre original) où une jeune fille introvertie ne veut pas quitter le monde douillet et rassurant de l’enfance… Greta serait carrément prête à s’enfermer dans sa bulle (avec, à la rigueur, Elliott) mais quand ses parents lui annoncent l’organisation d’une grande fête d’anniversaire, elle est prise de panique…

Nourri de toute l’expérience théâtrale de Rosemary Myers, Fantastic Birthday est, certes, un premier film mais c’est surtout une oeuvre très élaborée sur les plans techniques (lumières, décors, costumes) et visuels. Ainsi, la première séquence du film où Greta et Elliott sont assis sur un banc et filmés frontalement en plan fixe, est un petit bijou d’humour. Au-delà du jeu des deux jeunes acteurs, l’action se passe dans le fond de l’image où passent une équipe de basket, un gros ours, des personnages déguisés, un jongleur de raquettes de tennis… Et il en va ainsi tout au long de Fantastic… où, par exemple, un simple poster sur la porte de la chambre de Greta indique le temps qui passe.

Greta à l'orée de la forêt mystérieuse. DR

Greta à l’orée de la forêt mystérieuse. DR

Dans ce film situé dans les années 70 et qui exploite largement le registre de la musique pop,  la cinéaste apporte un soin particulier à tous ses personnages, qu’il s’agisse de Jade, Ambre et Sapphire, les trois soeurs faites au même moule, mix de garces et de pin-up, qui proposent à Greta de rejoindre leur bande, de Conrad, le père de famille, avec ses shorts moulants et bien entendu de Janet et de Geneviève, la mère et la soeur aînée de Greta. La première incarne la femme au foyer, soucieuse de faire de la bonne cuisine pour sa famille et de s’entretenir sur son vélo d’appartement, la seconde incarne une jeunesse plus libre, prête désormais à rivaliser à égalité avec les garçons…

Dans cet univers qui l’angoisse et qui la questionne, notamment sur une sexualité naissante (dans les toilettes du collège, les « copines » lui demandent si elle met la langue), Greta n’aura bientôt plus que ses couettes pour la rattacher à cette enfance qui s’enfuit irrémédiablement. Alors Greta va passer de l’autre côté de la réalité. En face de la maison familiale, de grands arbres noirs s’agitent dans le vent de la nuit. Alors que la party d’anniversaire bat son plein (avec une chorégraphie sur You Make me Feel d’Aretha Franklin), Greta, attirée par des créatures fantastiques, bascule dans un univers onirique, plein de dangers.

Jade, Ambre et Sapphire, des copines ou des garces? DR

Jade, Ambre et Sapphire, des copines
ou des garces? DR

La cinéaste ne fait pas mystère de son goût pour une fable comme La belle au bois dormant, ni de son attrait pour l’oeuvre de Bruno Bettelheim. Pour le célèbre pédagogue et psychologue, « la forêt symbolise le lieu dans lequel chaque obscurité intérieure est confrontée, où le doute sur qui nous sommes est levé et où chacun commence à comprendre qui il souhaite devenir vraiment. » Defendue par une huldre rude mais bienveillante, Greta -bébé sans défense- fuira devant des chiens hurlants, franchira une rivière, chevauchera une sombre monture, croisera l’homme abject et Frozen woman (qui ont les traits de ses parents), se réfugiera dans une grotte… Revenue, en mode sommeil, dans sa  chambre, la jeune fille retrouvera même un chanteur de charme (parlant français!) qui lui promet: « Maintenant, je vais faire de toi une femme… »

Délicieusement farfelu et joyeusement décalé, Fantastic Birthday est un film bien construit et prenant sur le deuil de l’enfance mais aussi sur le regard des adolescents sur leurs parents. Même si l’adolescence s’est évanouie depuis longtemps, on suit avec plaisir les atermoiements, les doutes, les craintes et, in fine, le premier épanouissement de Greta.

FANTASTIC BIRTHDAY Comédie dramatique (Australie – 1h20) de Rosemary Myers avec Bethany Whitmore, Harrison Feldman, Mathew Whittet, Amber McMahon, Eamon Farren, Tilda Cobham-Hervey, Imogen Archer, Maiah Stewardson. Dans les salles le 22 mars.

Kaurismaki joue des sentiments  

Khaled (Sherwan Haji), réfugié syrien en Finlande.

Khaled (Sherwan Haji), réfugié syrien en Finlande.

Dans un coin d’une rue triste d’Helsinki, Khaled est recroquevillé derrière une poubelle… A Waldemar qui le découvre, il lance tout de go: « J’habite ici. C’est ma chambre! » A quoi Waldemar lui répond: « C’est mon local à poubelles… » Et c’est ainsi que le réfugié syrien et le patron finlandais de La Choppe dorée se rencontrent. Rapidement, ils se mettront un solide coup de poing dans le nez. Un partout. Il y a parfois des bourre-pifs qui scellent d’improbables et belles amitiés.

Six années se sont écoulées déjà depuis Le Havre qu’Aki Kaurismaki avait présenté en compétition au Festival de Cannes 2011 et dans lequel l’ami André Willms incarnait un certain Marx, ex-écrivain bohème reconverti en cireur de chaussures. Des années pendant lesquelles on avait, il faut bien le dire, perdu la trace du fantasque cinéaste finlandais. Autant dire que c’est un vrai plaisir de le retrouver avec L’autre côté de l’espoir. Plaisir parce que le cinéma de Kaurismaki est de ceux qui mettent du baume à l’âme tout en s’appuyant sur une écriture très personnelle pleine de fraîcheur, de malice et d’invention. Une écriture reconnaissable entre mille dès les premières images, dès le générique même.

Sherwan Haji et Sakari Kuosmanen.

Sherwan Haji et Sakari Kuosmanen.

Dans la nuit tombante, l’Eira, un imposant cargo entre dans le port d’Helsinki. Commencent les travaux de déchargement du minerai de charbon. Dans la masse noire, émerge une tête dans laquelle brillent deux yeux perçants. Fuyant Alep où toute sa famille a disparu, Khaled vient de mettre le pied sur une terre où il y a, lui a-t-on dit, des gens bien et un pays où il n’y a pas de guerre… Pendant ce temps, dans un petit appartement, Waldemar Wikström est en train de couper les ponts avec une épouse couverte de bigoudis. Il rend son trousseau de clés et dépose son alliance sur la table de la cuisine. La bague finira dans le cendrier tandis que madame se verse un grand verre de vodka.

Dans cette comédie loufoque qui alterne constamment gravité et burlesque, le réalisateur de Au loin s’en vont les nuages (1996) et L’homme sans passé (2002) entend briser le point de vue européen sur les réfugiés considérés tantôt comme des victimes objets de notre apitoiement, tantôt comme des réfugiés économiques qui, avec insolence, veulent prendre le travail, les femmes, les logements et les voitures des braves Européens. Et Kaurismaki d’avouer que L’autre côté... est « un film qui tend dans une certaine mesure et sans scrupules à influer sur l’opinion du spectateur et essaie de manipuler ses sentiments pour y parvenir ».

Le propriétaire et les employés de La Choppe d'or.

Le propriétaire
et les employés de La Choppe d’or.

Evidemment, le cinéaste n’est pas dupe et il sait que le cinéma ne change pas le monde. Mais, fidèle à lui-même, il signe néanmoins une belle histoire humaniste qui observe, avec un brin de tristesse et une goutte d’humour, les destins de quelques hommes ordinaires. Alternativement, il fait un bout de chemin avec Khaled confronté aux autorités auxquelles il demande le droit d’asile et tentant de trouver auprès de quelques réfugiés d’un centre d’accueil, des raisons d’espérer, notamment de retrouver sa soeur disparue. De l’autre côté, Wikström est aussi à un tournant de sa vie. Il a décidé d’arrêter son job de représentant en chemises pour tenir un restaurant. Une amie (Kati Outinen, actrice fétiche de Kaurismaki) l’y encourage vivement: « On boit quand ça va mal. Et on boit encore plus quand ça va bien! » Sagesse finlandaise?

Dix-septième long-métrage de Kaurismaki, L’autre côté de l’espoir rassemble, une nouvelle fois, ce qui fait le charme du cinéma kaurismakien. Un dépouillement de la mise en scène proche du minimalisme, une prime donnée aux plans fixes, un choix de couleurs fortes assemblées de manière énergique jouant essentiellement sur des tonalités froides (à l’exception notable de La Choppe dorée et de son décor rouge sombre), des dialogues réduits à l’essentiel, la part majeure donnée au rock, à la country finnoise ou aux chansons nostalgiques… Et puis, bien sûr, sous l’influence de Robert Bresson, Kaurismaki dirige ses comédiens afin d’obtenir un jeu blanc, dénué d’effets. Ce qui n’empêche ni Khaled, ni Wikström d’avoir leur vérité. Devant la commission d’enquête, Khaled, interrogé sur ses croyances, répond: « J’ai enterré les prophètes et les dieux avec ma famille ». Plus tard, il fera semblant de sourire parce qu’on lui a dit qu’en Finlande, on renvoie d’abord les mélancoliques…

Sherwan Haji et Simon Hussein Al-Bazoon. Photos Malla Hukkanen

Sherwan Haji et Simon Hussein Al-Bazoon. Photos Malla Hukkanen

Enfin L’autre côté… développe des thèmes récurrents chez Kaurismaki: la solitude, la solidarité, l’utopie. Sans rien lui demander, Waldemar offre à Khaled un lieu pour dormir, un travail (ah, le restaurant, ses sardines au poivre et son ubuesque personnel) et même une (fausse) carte de séjour. Ces deux-là se parlent à peine mais ils se comprennent et s’estiment. A l’enquêtrice impassible qui lui demande comment on passe les frontières, Khaled répond: « Facilement!  Personne ne veut nous voir. On dérange ». Grâce au massif Waldemar, Khaled n’aura, peut-être, plus besoin de passer de frontières. Kaurismaki est-il angélique? Après tout, le réfugié réchappe à un coup de couteau au ventre porté par un facho rasé. Après tout aussi, cela ne peut pas faire de mal de croire, le temps d’un film, que l’Homme n’est pas si mauvais que cela…

L’AUTRE COTE DE L’ESPOIR Comédie dramatique (Finlande – 1h38) d’Aki Kaurismaki avec Sherwan Haji, Sakari Kuosmanen, Ilkka Koivula, Janne Hyytiäinen, Nuppu Koivu, Kaija Pakarinen, Niroz Jaji, Simon Hussein Al-Bazoon, Kati Outinen. Dans les salles le 15 mars.

Lelouch et les destins, façon puzzle  

Antoine Duléry, Jean Dujardin et Johnny ou... son sosie. DR

Antoine Duléry, Jean Dujardin
et Johnny ou… son sosie. DR

Claude Lelouch, c’est toujours un peu la même chose… La vie, l’amour, la mort, les grands sentiments, les petites bassesses, le mariage, le divorce, les rencontres du hasard. Ce hasard, dont Albert Einstein disait, selon Lelouch, que c’est le costume que le bon Dieu a choisi pour se promener parmi les hommes. En fait, l’auteur de E=Mc2 aurait dit précisément:  » Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito ». Mais il semblerait aussi que notre bon Albert Schweitzer se soit fendu d’un « Le hasard, c’est le pseudonyme que Dieu choisit quand il veut rester incognito ». Bref, on ne va pas passer la soirée là-dessus. Sinon qu’évidemment le hasard est, dans Chacun sa vie, le ressort permanent de l’action. Et il conviendrait de dire les actions…

Voilà donc des gens ordinaires, normaux qui ne se connaissent pas mais qui ont, tous, rendez-vous pour décider du sort d’un de leurs semblables. Avant d’être juges, avocats ou jurés, ils sont d’abord des femmes et des hommes au tournant de leurs existences, avec leurs rêves et leurs secrets, leurs espoirs et leurs limites, tous sous un même soleil, chacun avec sa part d’ombre.  Dans une jolie ville de province, Beaune en l’occurrence, le temps d’un festival de jazz, la vie va jongler avec les destins…

Alors, sans que sa caméra ne tourbillonne trop, comme aux temps anciens, le réalisateur d’Un homme et une femme assemble de petits fragments de vie. Des vies, façon puzzle avec de la « réalité » et des rêves, parfois des cauchemars. Dans un inventaire à la Prévert, on trouve alors Nini Jazz chantant sur la place de Beaune avant que son coeur ne déraille, une femme découvrant son infortune conjugale, un chauffeur de taxi branché horoscope (comme quasiment l’ensemble des personnages du film), un avocat gravement alcoolique, un contrôle de gendarmerie plutôt coquin, une terrible altercation, à la terrasse d’un café, entre un Maghrébin et sa femme, un médecin sur patinette qui soigne par le rire, une épouse et une maîtresse devisant des vertus comparées des maris et des amants, une femme tentant de corrompre un avocat général, un gentilhomme campagnard prêt à séduire pour échapper à un redressement fiscal, un tueur à gages sentimental… Dans tout cela, on déguste de petites choses avant de perdre le fil et de laisser son attention divaguer…

Mathilde Seigner et Marianne Denicourt, la maîtresse et l'épouse. DR

Mathilde Seigner et Marianne Denicourt,
la maîtresse et l’épouse. DR

Pour faire bonne mesure, on a droit à quelques vannes bien senties, du genre « Quand on va à la pêche aux cons, ça mord toujours » (celle-là, Audiard aurait pu la balancer!), plus mélancolique avec  « Ca sert à quoi de grandir? », plus brutal comme « Pas un homme ne mérite d’être aimé… » ou encore « C’est quoi l’amour? C’est quand la question de savoir si c’est un bon coup ne se pose plus » ou « On est devenus comme des chansons qu’on adorait et qu’on ne supporte plus ».

Quant à la nouvelle attraction lelouchienne, c’est Me Dupond-Moretti. Le très médiatique avocat qui professe une aversion profonde pour les magistrats et ne se prive pas de le leur dire à la barre, se retrouve dans la peau d’un président de cour d’assises! Rôle de composition évidemment pour le tonitruant bavard! A qui Lelouch offre donc le loisir de disserter, devant les jurés réunis dans la salle des délibérés, sur l’intime conviction et sur la nécessité de juger le moins mal possible. C’est bien sûr savoureux. Mais Dupond-Moretti s’avère bon comédien quand, en client habituel d’une dame tarifée, il se conduit en amoureux transi. Une reconversion est-elle en cours? Toutes les cours d’assises de France l’espèrent…

Jean-Marie Bigard, un médecin qui soigne par le rire. DR

Jean-Marie Bigard, un médecin
qui soigne par le rire. DR

Mais ce n’est pas Dupond-Moretti qui tire vraiment la couverture à lui. Car, même dans ce film très très choral (voir le générique ci-dessous), c’est notre Johnny national qui capte le plus l’attention. Lelouch nous gratifie de deux longues séquences où le rocker nous balance son très fameux Toute la musique que j’aime… Comme j’étais seul, en projection de presse, je me suis laissé aller à chanter, avec le public de Johnny, « Je le chante autant que je l’aime…Les mots sont toujours les mêêêêêmes… J’y mets mes joies, j’y mets mes peines… Le blues, ça veut dire que je t’aime… » Bon client du cinéma (on a aimé récemment son épatant caméo de star larguée dans Rock’n roll de Guillaume Canet), Mister Hallyday ne craint pas, ici, de jouer avec son image, notamment lorsqu’il incarne un… sosie bien alcoolisé ou encore de conforter son statut d' »homme à femmes ». Ainsi lorsqu’il débarque, pour cause de brouillard épais, dans une belle maison d’hôtes bourguignonne et fait perdre toute sa contenance à la maîtresse des lieux. On le devine, elle finira dans son lit avant de se retrouver aux assises. Accusée du meurtre de son époux endormi à la tisane stupéfiante pour avoir sa nuit d’amour, elle hurle aux femmes présentes: « Mais vous avez toutes envie de coucher avec Johnny! » Ouf, c’était un cauchemar. Johnny repartira avec des caisses de pommard offertes par le mari…

Gérard Darmon et Christophe Lambert ont rendez-vous à la cour d'assises. DR

Gérard Darmon et Christophe Lambert
ont rendez-vous à la cour d’assises. DR

Pour conclure, Chacun sa vie s’achève sur un « En France, tout finit par des chansons » un peu con-con. Et Johnny chantera encore Toute la musique que j’aime. Oui… Les mots ne sont jamais les mêêêêmes. Pas comme chez Lelouch qui touille toujours les vieilles recettes.

CHACUN SA VIE Comédie dramatique (France – 1h53) de Claude Lelouch avec Eric Dupond-Moretti, Julie Ferrier, Johnny Hallyday, Jean Dujardin, Antoine Duléry, Marianne Denicourt, Gerard Darmon, Elsa Zylberstein, Béatrice Dalle, Ramzy Bedia, Déborah François, Christophe Lambert, Mathilde Seigner, Stéphane Groodt, Jean-Marie Bigard, Nadia Farès, Francis Huster, Liane Foly, Chantal Ladesou, Zinedine Soualem, Michel Leeb, Rufus, Samuel Benchetrit, Raphaël Mezrahi, Isabelle Pasco, Vincent Perez. Dans les salles le 15 mars.

Les coups tordus de Miss Sloane  

Elizabeth Sloane (Jessica Chastain), femme d'influence.

Elizabeth Sloane (Jessica Chastain),
femme d’influence.

Lobbyste. Nom invariable.- Personne qui organise un groupe de pression auprès d’autorités politiques afin de défendre des intérêts économiques, professionnels. Dit comme ça, on pourrait trouver ce métier presque convenable et, pourquoi pas, presque nécessaire. Mais, une fois qu’on a vu Miss Sloane, on a définitivement changé d’avis. Oh, bien sûr, ce n’est que du cinéma! Mais on remarque quand même que le réalisateur John Madden a consulté, pour éviter toute controverse, des cabinets réputés et des initiés chevronnés de Washington pour connaître les tenants et les aboutissants des méthodes, des pratiques discutables et, pour tout dire, des dérives d’un métier qui, généralement, la joue quand même profil bas.

Elizabeth Sloane est une lobbyste de haut vol dans un gros cabinet « à l’ancienne » où son expérience, sa détermination, sa pugnacité obsessionnelle et aussi un manque certain de scrupules font merveille. Mais le jour où le responsable d’un puissant lobby d’armes à feu la charge de convaincre les femmes de boycotter un projet de loi visant à durcir la réglementation sur les ventes d’armes, la passionaria la moins morale de la profession décline l’offre. Mieux, elle rejoint un petit cabinet combatif qui représente les partisans de la loi… Miss Sloane a-t-il franchi la ligne jaune? Ses anciens employeurs en sont persuadés et considèrent rapidement qu’il convient de la mettre hors d’état de nuire.

Miss Sloane et son équipe.

Miss Sloane et son équipe.

Connu pour des films aussi différents que la comédie « exotique » Indian Palace (2011), le thriller d’espionnage L’affaire Rachel Singer (2010) avec déjà Jessica Chastain ou le biopic fantasmé sur le grand Will (Shakespeare in love en 1998) qui lui valut un Oscar du meilleur film à Hollywood, l’Anglais John Madden se frotte, ici, au drame politique mâtiné d’espionnage qui brosse le portrait d’un milieu incarné par cette Elizabeth Sloane qui professe: « Il faut être imprévisible et toujours avoir un coup d’avance sur son adversaire ». Mais voilà, Miss Sloane, considérée comme la meilleure tacticienne du Capitole, n’est plus tout à fait dans sa zone de confort. Elle dont le job consiste à soutenir la libre entreprise sans se soucier des conséquences, est devenue une « rebelle » désormais tricarde dans sa profession.

Au moment où commence Miss Sloane, cette femme d’influence toujours prête à tout risquer pour gagner, se retrouve devant une commission sénatoriale qui la met sur le grill. Sommée de s’expliquer sur ses méthodes, la lobbyste devient un mur de granit. Son avocat l’a prévenu: « Si vous corrigez une seule calomnie, c’est cuit ». Mais lorsque le président de la commission commence à l’interroger sur ses addictions et sur les petites pilules psycho-stimulantes au fond de son sac, l’armure de Miss Sloane commence à craquer…

En route pour la commission d'enquête sénatoriale.

En route pour la commission
d’enquête sénatoriale.

Tour à tour drame politique et thriller imprévisible (bien malin celui qui trouvera la chute du film!), Miss Sloane représente aussi une prouesse, celle de garder le spectateur en haleine pendant plus de deux heures alors même que l’action se passe devant un cour sénatoriale, dans quelques soirées ou dans les bureaux où s’élaborent les stratégies qui permettront de « sensibiliser » assez de sénateurs pour faire capoter le projet de loi soutenu par les tenants de la NRA, le redoutable lobby pro-armes américain. Si le film nous garde sous pression,  c’est que John Madden imprime à son histoire un rythme fluide et rythmé où le récit s’accélère en rafales pour jouer ensuite sur les silences d’une femme au bord de l’effondrement. Car Miss Sloane est un thriller qui repose essentiellement sur de nombreux échanges, sur des mots souvent meurtriers ou distillant un humour corrosif et ce n’est pas un moindre performance d’accrocher alors le spectateur.

Si, à juste titre, les actrices déplorent qu’à Hollywood, elles ont moins de (bons) rôles que leurs homologues masculins, Jessica Chastain, elle, ne peut pas se plaindre. Son Elizabeth Sloane est un personnage de haut vol. Ce n’est ni une  épouse, ni une mère. Pour un peu, on dirait que c’est un… mec tant ses méthodes ne s’embarrassent pas de fioritures. Mais Miss Sloane porte quand même des tailleurs de luxe, des robes de couturiers et évoluent sur des talons de quinze centimètres. Et si on peut clairement la trouver charmante, elle a la séduction de la panthère… à l’instant précis où elle s’abat sur sa proie. Car cette lobbyste occulte qui aime à frôler la légalité, n’a qu’une credo: plus le risque est grand, plus belle est la victoire.

Des adversaires déterminés à annihiler  Sloane. Photos Kerry Hayes

Des adversaires déterminés à annihiler Sloane. Photos Kerry Hayes

A 39 ans, la rousse Jessica Chastain est l’une des comédiennes les plus demandées à Hollywood. On l’a vu dans chez Terrence Malick dans Tree of Life (2011), chez Christopher Nolan avec Interstellar (2014), chez Liv Ullmann dans Mademoiselle Julie (2014) adapté de Strindberg ou encore chez Kathryn Bigelow en agent de la CIA traquant Ben Laden dans Zero Dark Thirty (2012). Avec sa lobbyiste qui ne sait plus où est la limite du droit et de l’éthique, Jessica Chastain réussit encore un remarquable personnage. Car Elizabeth Sloane, championne des machinations (elle fait carrément appel à des anciens de la NSA pour ses surveillances), des manigances et des coups tordus, est aussi une solitaire dont la vie privée est un vide sidéral seulement et brièvement comblé par un homme de compagnie… Mais, parvenue au bout du rouleau, pas décidée à se faire crucifier et ayant sans doute repris pied dans la réalité, Miss Sloane trouve des accents « héroïques » devant la cour sénatoriale, dénonçant un système pourri et « les rats qui sont prêts à vendre leur patrie pour garder le museau dans l’écuelle… »  Même si John Madden n’est pas Frank Capra, on songe à Jefferson Smith luttant, dans Monsieur Smith au Sénat (1939), pour ne pas devenir l’homme de paille des affairistes… Elizabeth Sloane est beaucoup plus « perverse » que l’idéaliste héros incarné par James Stewart chez Capra, mais John Madden lui accorde une manière de rédemption…

MISS SLOANE Thriller politique (USA – 2h12) de John Madden avec Jessica Chastain, Mark Strong, Sam Waterston, Gugu Mbatha-Raw, Alison Pill, Jake Lacy, Michael Stuhlbarg, John Lithgow, Chuck Shamata, Douglas Smith, Meghann Fahy. Dans les salles le 8 mars.

Cruel retour à Salas  

Daniel Mantovani (Oscar Martinez) à l'heure du Nobel. DR

Daniel Mantovani (Oscar Martinez)
à l’heure du Nobel. DR

Souvent cité, Jorge Luis Borges, le plus grand écrivain argentin contemporain, n’a jamais été récompensé par le prix Nobel de littérature. Si Borges s’est amusé de cette situation, le cinéma argentin, lui, a décrété que Daniel Mantovani était désormais ce prix Nobel… Pure fiction, évidemment, mais qui nourrit, de brillante manière, la comédie très grinçante et passablement inconfortable qu’est Citoyen d’honneur.

D’emblée, le film s’ouvre sur un plan large et fixe intrigant. Un homme, assis sur une chaise, se tient la tête dans la main. A côté, impassible, une jeune femme en robe longue blanche, mélange de Miss Champagne-Ardennes et de capitaine de frégate d’opérette. De l’autre côté, tout aussi impassible, dans l’encadrement d’une porte, un garde du corps dûment étiquetté. L’instant est pourtant solennel car l’homme assis va bientôt être récompensé du prix Nobel. On saura plus tard que Daniel Mantovani a refusé de porter une queue-de-pie comme de s’incliner devant le roi et la reine de Suède. Et d’ailleurs, le discours de l’écrivain argentin est plutôt décapant. Tout en étant très flatté par sa distinction, Mantovani, les larmes aux yeux, a, dit-il, « l’amère sensation d’être au crépuscule de son existence d’artiste » et que cette canonisation marque « la fin de son aventure créatrice ».

Cinq ans plus tard. Mantovani vit dans une luxueuse et immense villa de Barcelone. Tandis que sa secrétaire particulière lui égrène les invitations à des conférences à l’université d’Osaka, les demandes d’interviews de la BBC, la proposition d’un réalisateur pakistanais d’adapter l’un de ses livres, les appels de son éditeur qui veut savoir s’il écrit, ceux de son comptable aussi, l’écrivain balaye tout de la main. Y compris une lettre en provenance de son village natal en Argentine qui voudrait l’élever au rang de citoyen d’honneur. Pas question pourtant de retourner à Salas qu’il a quitté il y a quarante avec la ferme résolution de ne plus jamais y remettre les pieds. Et puis, à bien y penser… « Mais j’y vais seul et incognito! »

Le citoyen d'honneur pose avec les habitants de Salas. DR

Le citoyen d’honneur
pose avec les habitants de Salas. DR

A sa descente d’avion à Buenos Aires, le prix Nobel est attendu par un colosse à l’air benêt qui le charge dans une voiture… pourrie. La route sera longue et un pneu crevé interrompt le périple. Pas de roue de rechange! Sous le ciel étoilé, Mantovani raconte un conte édifiant sur deux jumeaux haineux et une rousse paraguayenne tandis que le chauffeur allume un petit feu avec… les pages du dernier livre du nobelisé. Au petit matin, les pages accompagneront le costaud vers les feuillées. L’écrivain n’en croit pas ses yeux. Il n’est pas au bout de ses peines.

Réalisateurs et scénaristes de Citoyen d’honneur, le duo Cohn et Duprat livrent un drame burlesque où Mantovani, sacré star de son village, va aller d’accueil festif en mécontentement grandissant. Car la visite du prix Nobel repose d’emblée sur un malentendu. D’abord Mantovani ne correspond pas à l’image que les habitants de Salas ont de lui. Pire, ce n’est pas son oeuvre (que la majorité n’a pas lue) qu’ils entendent célébrer mais la renommée internationale du fils du pays. Pour évidemment, la partager un peu.

Des amis et des retrouvailles vont virer au drame. DR

Des amis et des retrouvailles
qui vont virer au drame. DR

En cinq chapitres (L’invitation – Salas – Irène – Le Volcan – La chasse), Citoyen d’honneur va passer d’une marche « triomphale » à une dégringolade annoncée. Mantovani se prête d’abord à toutes les demandes. Il donne des conférences, accepte les embrassades, signe des autographes, accorde une interview à la télé-brouette locale, se plie aux discours du maire, préside un jury de peinture, inaugure sa statue, reçoit le père d’un jeune handicapé qui lui réclame 9500 dollars pour acheter un fauteuil roulant à son fils, lit les nouvelles du réceptionniste de l’hôtel… Déambulant dans les rues de Salas, souvent photographié par les passants, Mantovani retrouve les lieux de son enfance. La maison de ses parents est devenue un salon de coiffure, la station-service est une ruine déserte et le cimetière est envahi par les herbes folles… Des lieux que les cinéastes filment frontalement, donnant ainsi une impression d’abandon et de tristesse dignes des maîtres de la photographie américaine.

Et puis, autour d’un écrivain dont ils privilégient l’exclusif point de vue, ils réussissent des rencontres singulières, amusantes, troublantes, tendues, inquiétantes. Ainsi cet homme qui a reconnu son père dans un personnage de Mantovani et qui tient, pour le remercier, à l’inviter à déguster les raviolis à la cervelle préparés par sa mère. Ainsi cette groupie -qui, elle, connaît son travail et y a débusqué quelques failles- qui force la porte de sa chambre d’hôtel pour s’offrir à lui… Ainsi, ce président de l’association culturelle locale qui ne comprend pas que Mantovani n’ait pas sélectionné sa toile pour le concours de peinture. Ainsi ces retrouvailles, à l’occasion d’une panne de voiture, avec Irène, la femme aimée autrefois et devenue l’épouse triste d’un collègue d’école…

Daniel Mantovani statufié de son vivant. DR

Daniel Mantovani statufié de son vivant. DR

Citoyen d’honneur multiplie ainsi les notations autour d’un écrivain (Oscar Martinez remarquable et couronné meilleur acteur à la Mostra de Venise 2016) qui voit monter, autour de lui, le  mépris quand ce n’est pas une haine féroce. La scène où, dans sa chambre qui ressemble à celle que l’on voit dans les films roumains, l’écrivain regarde ses cadeaux (une sculpture affreuse et un gros pot de citrons confits) avant d’essayer un poncho bariolé et un chapeau de gaucho, est à l’image de tout le film: drolatique et pathétique. Tandis que Mantovani tente de reprendre son souffle, Salas devient un vrai piège. « Pourquoi vous n’écrivez pas sur de belles choses? » demande une gentille dame qui achève Mantovani: « Votre question remet en cause toute ma vie d’artiste ».

Enfin, ce superbe film argentin qui flirte à la fois avec le documentaire et la fable surréaliste évoque aussi, avec un humour teinté de gravité, l’écrivain et la culture, la vérité et la réalité. Héros célébré devenu antihéros honni chez lui, Daniel Mantovani n’envoie pas dire à ses anciens laudateurs qu’écrire n’est possible qu’avec « un crayon, du papier et de la vanité » et que « le mot culture sort toujours de la bouche des plus incultes et des plus dangereux ».

L’un des slogans 2017 du Printemps du cinéma (opération promotionnelle à tarif réduit de 4 euros la séance) qui se tient les 19, 20 et 21 mars, suggère « Il y a des fois où l’on voudrait rester au cinéma ». Citoyen d’honneur est un film qui donne clairement cette envie-là.

CITOYEN D’HONNEUR Comédie dramatique (Argentine – 1h57) de Mariano Cohn & Gaston Duprat avec Oscar Martinez, Dady Brieva, Andrea Frigerio, Nora Navas, Manuel Vicente, Belen Chavanne, Marcelo D’Andrea, Gustavo Garzon, Julian Larquier, Nicolas De Tracy. Dans les salles le 8 mars.

Un joyeux parfum de liberté  

Fiona (Fiona Gordon) cherche Martha dans Paris. DR

Fiona (Fiona Gordon) cherche Martha dans Paris. DR

Là-bas, dans son village canadien enfoui sous la neige et battu par le blizzard, la petite Fiona rêvait autrefois de Paris. Oui, la capitale française avec ses lumières et sa tour Eiffel… Devenue grande et bibliothécaire, Fiona va faire le voyage de Paris pour venir en aide à sa vieille tante en détresse. Mais Fiona se perd et tante Martha a disparu.

Avec Paris pieds nus, on découvre une nouvelle aventure d’Abel & Gordon. Ces deux-là sont de vrais personnages! Fiona Gordon est canadienne et née en Australie en 1957. La même année, en Belgique, naît Dominique Abel. Les deux se rencontrent en 1980 à Paris où ils suivent des cours de théâtre et se découvrent une passion commune pour le langage universel des corps en mouvement, la BD, les films burlesques, le monde coloré des clowns tandis que, dans leurs rêves, ils se voient en stars mondiales de la danse contemporaine…

Unis dans la vie comme sur la scène dès 1983, les deux saltimbanques se marient en 1987, créent Courage mon amour, leur société de production, s’installent à Bruxelles dans une ancienne fabrique de poussettes qu’ils transforment en logement-atelier. Ils vont alors créer une suite de spectacles burlesques bourrés d’énergie qu’ils présentent au fil de vingt années de tournées. Lors d’une tournée sur la côte normande, au début des années 1990, ils rencontrent enfin (le désir était là depuis longtemps, notamment chez Fiona Gordon) le cinéma à travers Bruno Romy qui co-réalisera avec eux les premiers longs-métrages que sont Iceberg (2005), Rumba (2007), La fée (2011).

Tante Martha ou la pétulante Emmanuelle Riva. DR

Tante Martha ou la pétulante Emmanuelle Riva. DR

Pour ce duo indissociable et définitivement/délicieusement maladroit, Paris pieds nus a une teneur autobiographique nourrie de leur propre découverte de la capitale et de rencontres insolites. Alors ils ont dessiné, dans la ville, un parcours qui est l’occasion d’observer les errances de Fiona et Dom rejoints, ici, par un touchant personnage cabossé, cette Martha qui proteste lorsqu’on lui dit qu’elle n’est plus autonome: « C’est ridicule, je n’ai que 88 ans ».

Si l’on n’arrive sans doute pas à compter le nombre de films français et étrangers dont Paris est le décor, la comédie loufoque d’Abel & Gordon a le mérite de s’éloigner des hauts lieux iconiques pour s’installer du côté de l’Ile aux cygnes, un refuge en pleine capitale où l’on croise des joggeurs matinaux, des amoureux, des touristes, beaucoup de chiens en laisse mais aussi des sans-abris ou des marginaux comme Dom et sa minuscule tente, plantée au pied de la Statue de la Liberté, clin d’oeil à son état de vagabond.

Norman (Pierre Richard) et Martha (Emmanuelle Riva). DR

Norman (Pierre Richard)
et Martha (Emmanuelle Riva). DR

Histoire loufoque fondée sur un minimum de dialogues, Paris pieds nus met en valeur le comique visuel très physique de Fiona Gordon et Dominique Abel. Encombrée de son sac à dos rouge couronné d’un drapeau à feuille d’érable, Fiona déambule, difficilement, dans Paris. Les portillons du métro sont de vrais pièges et essayez donc de boire à une fontaine Wallace avec un sac dans le dos! Quant à vouloir prendre, depuis un pont, un selfie avec la tour Eiffel en toile de fond, c’est un coup à basculer dans la Seine… Dans sa quête de tante Martha, Fiona, toujours bien paumée, va heureusement faire de singulières rencontres comme ce compatriote de la Police montée en formation à Paris et bien sûr Dom, grand échalas barbu et mal embouché qui ne va plus la lâcher… Ensemble, ils danseront le tango sur une péniche-restaurant et forcément (?), Dom tombera amoureux de Fiona…

Pendant ce temps, tante Martha sera contrainte de jouer à cache-cache avec ceux qui veulent la mettre à l’hospice tandis que Fiona croit comprendre que la vieille dame a rendu l’âme. Et voilà le duo dans une chapelle pour une cérémonie mortuaire où Dom est prié de dire quelques mots. Soudain, le gaillard s’échauffe et le ton monte. De la générosité légendaire de la défunte, il glisse à une diatribe qui s’achève par une « laideur intérieure puante » et un « Radine, peste, salope! » Et c’est alors qu’on découvre que…

Fiona et Dom (Dominique Abel) sur la tour Eiffel. DR

Fiona et Dom (Dominique Abel) sur la tour Eiffel. DR

Si Abel & Gordon sont les piliers habituels de leur univers burlesque, ils offrent, ici, un magnifique et ultime tour de piste à Emmanuelle Riva, disparue en janvier dernier à l’âge de 89 ans. Le cheveu en pétard, Emmanuelle Riva est une pétulante Martha. Avec Pierre Richard, dans un bref face-à-face, ils réalisent une amusante comédie musicale pour… pieds.

Bénéficiant d’une petite sortie en salles, Paris pieds nus (ou l’art de sortir du carcan et de lâcher ses orteils) est une belle occasion de partir dans une joyeuse et libre promenade avec deux artistes, cousins de Chaplin et de Tati, de Pierre Etaix et de Max Linder, de Buster Keaton et des Deschiens. Si le film passe près de chez vous, ne le ratez pas!

PARIS PIEDS NUS Comédie (France/Belgique – 1h23) d’Abel & Gordon avec Dominique Abel, Fiona Gordon, Emmanuelle Rica, Pierre Richard, Frédéric Meert, Philippe Martz. Dans les salles le 8 mars.

Rebelle au réalisme socialiste  

Les étudiants de Stzeminski exerçent leur regard...

Les étudiants de Strzeminski
exerçent leur regard… DR

Souvent considéré comme le plus grand cinéaste polonais, Andrzej Wajda a quitté la scène le 9 octobre 2016, à l’âge de 90 ans après une carrière de plus de soixante ans marquée notamment par une Palme d’or cannoise en 1981 pour L’homme de fer, vaste fresque marquant son engagement au sein du mouvement Solidarnosc, précédée en 1977 par L’homme de marbre, enquête d’une jeune réalisatrice de télévision sur un maçon stakhanoviste des années cinquante tombé en disgrâce. Mais l’oeuvre de Wajda dépasse évidemment le seul Homme de fer avec des films de guerre (Kanal en 1957, Cendres et diamant en 1958), de l’après-guerre (Korczak en 1990 ou Katyn en 2007), d’histoire (La terre de la grande promesse en 1975) mais aussi, avec l’ultime Les fleurs bleues, une double réflexion sur un peintre rebelle et humilié et sur la puissance de l’art et du regard. Wajda a choisi, ici, de raconter les dernières années de Wladyslaw Strzeminski, peintre d’avant-garde et pionnier de l’art moderne dans la Pologne des années vingt et trente. Proche des héros romantiques qui peuplent les films de Wajda, Strzeminski (1893-1952) n’est cependant ni soldat, ni politicien mais un artiste, un enseignant et un théoricien de la vision qui apprend, au milieu d’une belle campagne, à ses étudiants que « l’image sera la résultat de ce que vous absorberez du paysage; une image d’après l’objet dans votre oeil ».

Boguslaw Linda incarne Wladyslaw Strzeminski.

Boguslaw Linda incarne
Wladyslaw Strzeminski. DR

Malheureusement pour Strzeminski, proche de Malevitch et de Tatline, co-fondateur du Musée d’art moderne de Lodz en 1934 et chantre de l’unisme, Varsovie, à l’heure de la soviétisation radicale de la Pologne, ne veut plus entendre parler d’art moderne. Pour les tenants de la Culture, le réalisme socialiste est devenu la forme artistique obligatoire. Pour avoir refusé de se soumettre à ce diktat qu’il abhorre, le peintre réfractaire connaîtra l’humiliation, la faim, la solitude…

Après avoir donné, en 2013, avec L’homme du peuple, une évocation plutôt pesante de la trajectoire de Lech Walesa, Andrzej Wajda réussit, avec Les fleurs bleues, une oeuvre puissante sur un peintre qui affirmait: « L’art dicte sa loi à la réalité » et qui ne pouvait donc se plier aux exigences inacceptables d’un pouvoir  incarné par un apparatchik tour à tour mielleux et menaçant, le tristement fameux général Sokorski. Dans les rangs des rebelles au réalisme socialiste, on se gaussait d’ailleurs de ce stalinien de la première heure en parlant de… sokorealisme.

Hania (Zofia Wichlacz) et le peintre. DR

Hania (Zofia Wichlacz) et le peintre. DR

Pour incarner Strzeminski, le cinéaste a fait appel à l’une des rares stars polonaises, Boguslaw Linda. Déjà présent chez Wajda (L’homme de marbre, L’homme de fer ou Danton en 1982), Linda a tenu des rôles emblématiques du mouvement du « cinéma de l’inquiétude morale » au côté de Kieslowski ou d’Agnieszka Holland. Avec Strzeminski, il compose un personnage d’homme blessé au propre comme au figuré. Le peintre a perdu un bras et une jambe sur le front durant la Grande guerre mais surtout il est profondément meurtri d’être réduit au silence et de devoir assister à l’exaltation du héros positif pour l’édification des masses. Le Strzeminski de Boguslaw Linda est un artiste qui s’emmure face aux persécutions permanentes et aux offenses multiples. On le raye du syndicat des artistes, on lui interdit de venir dans l’école des Beaux-arts qu’il a fondée tandis que des nervis détruisent la « salle néo-plastique » du musée de Lodz consacrée aux oeuvres constructivistes, dont les siennes et celles de Kobro.

Autour de lui, seules quelques femmes existent. D’abord la grande disparue, sa femme Katarzyna Kobro, avec laquelle il passa de l’amour passionnée à la haine et qui lui interdit de venir à ses funérailles. Ensuite Hania, la belle étudiante (Zofia Wichlacz), dévouée et secrètement éprise du maître qui ne lui laisse cependant jamais l’occasion de le lui manifester. Enfin, il y a la fille du couple, Nika habillée de son manteau rouge, qui se confronte rudement à son père et rejoint les rangs du défilé socialiste des écolières en uniforme tandis que Strzeminski lui promet, sombre, « une vie difficile ».

Sur le plateau des "Fleurs bleues", Andrzej Wajada dirige Brosnislawa Zamachowska. DR

Sur le plateau des « Fleurs bleues », Andrzej Wajda dirige Brosnislawa Zamachowska. DR

Peintre qui cherchait à éliminer l’espace de ses créations abstraites, Strzeminski a été éliminé de l’espace culturel polonais par le pouvoir socialiste. La manière dont celui-ci s’y est pris est décrite de façon glaçante par un cinéaste inspiré qui, lui, pour son bonheur, a été plutôt protégé par sa renommée internationale et ses prix dont la Palme d’or. Mais c’est cependant un Wajda impliqué qui raconte le sort d’un résistant. Strzeminski, contraint, pour survivre, à peindre (avec talent!) des portraits immenses des pères de la révolution communiste, ne baissa jamais la tête. Face à l’acharnement des autorités décidées à faire disparaître toute son oeuvre, il ne céda jamais à la compromission et mourut dans la misère. Cri posthume de Wajda, Les fleurs bleues est le portrait magnifique et terrible d’un artiste debout.

LES FLEURS BLEUES Drame (Pologne – 1h35) d’Andrzej Wajda avec Boguslaw Linda, Aleksandra Justa, Bronislawa Zamachowska, Zofia Wichlacz, Krzysztof Pieczynski, Mariusz Bonaszewski, Szymon Bobrowski. Dans les salles le 22 février.

Pauline ou la résistible ascension  

Agnès Dorgelle (Catherine Jacob) et Pauline Duhez (Emilie Dequenne, à d.) en campagne. DR

Agnès Dorgelle (Catherine Jacob) et Pauline Duhez (Emilie Dequenne, à d.) en campagne. DR

Depuis maintenant une paire d’années, Lucas Belvaux va son chemin de cinéaste engagé. Le parcours du cinéaste belge de 55 ans est jalonné de films de fiction nourris de la réalité d’aujourd’hui. De petites histoires de cinéma pour raconter la grande, une société de personnages pour raconter, un peu, l’Humanité. Pour ne citer qu’un exemple, 38 témoins (2012) constitue une remarquable réflexion, en forme de thriller, sur l’indifférence des êtres humains aux souffrances et à la détresse de leurs semblables.

Chez nous plante, dès les premiers plans, le décor d’une région, le Nord où la campagne est belle dans le petit jour qui se lève; belle à midi, verte et arrondie par les collines déferlant vers la mer. Belle aussi, affirme Belvaux, quand les villes, jamais très loin, s’illuminent, multicolores. Mais c’est aussi un paysage triste à mourir quand il est défiguré par les zones commerciales, les cités, dortoirs ou pavillonnaires, les routes, les hangars, les entrepôts. Ce contraste est au coeur du film puisqu’il raconte l’hier et l’aujourd’hui et annonce les lendemains. La géographie structure la vie des gens. Mais elle peut la déstructurer aussi. Ce qui était, ici, un univers rural est devenu un « périmonde », une marge où les gens se sentent rejetés, oubliés, privés de leur identité propre, des citoyens d’hier qui se vivent comme marginaux d’aujourd’hui. Hors d’un monde en train de se réinventer. Chez nous, à l’instar de cette géographie du Nord, est construit sur des tensions sociales, politiques et intimes… Film engagé mais pas militant, Chez nous n’expose pas vraiment de thèse. Il décrit une situation, un parti, une nébuleuse et décortique son discours pour comprendre son impact, son efficacité, son pouvoir de séduction. Pour montrer aussi la désagrégation progressive du surmoi qu’il provoque et qui libère une parole, jusqu’alors indicible. Belvaux expose enfin la confusion que ce discours entretient, les peurs qu’il suscite, celles qu’il instrumentalise…

André Dussollier incarne l'inquiétant docteur Berthier. DR

André Dussollier incarne
l’inquiétant docteur Berthier. DR

Evoluant entre Lens et Lille, Pauline Duhez est une jeune femme, infirmière à domicile, qui s’occupe seule de ses deux enfants et de son père, ancien métallurgiste et militant communiste. Dévouée et généreuse, Pauline se décarcasse pour ses patients, souvent âgés, qui l’apprécient et savent qu’ils peuvent compter sur elle. Parce qu’à sa manière, Pauline est populaire, un parti extrémiste, le Rassemblement national populaire, va lui proposer d’être leur candidate aux prochaines élections municipales. Et c’est ainsi que Pauline est contactée par le docteur Berthier, un médecin apprécié de la place, qui va « vendre » aux instances nationales du RNP et à sa patronne, Agnès Dorgelle, cette « fille simple, courageuse, intelligente, sympathique ». D’abord réticente face à la politique (à laquelle, dit-elle, « elle ne comprend rien »), Pauline se laisse séduire par l’idée que la politique n’est pas un métier mais une question d’engagement, d’honneur et de service des autres. Le souci, c’est que Pauline a rencontré, par hasard, Stéphane, un béguin de jeunesse et qu’elle n’est pas du tout insensible à ces retrouvailles amoureuses. Pour Berthier, dont le sombre passé d’extrême-droite, va soudain affleurer, les amours de Pauline et de Stéphane sont un mauvais coup d’autant qu’Agnès Dorgelle a déjà annoncé publiquement la candidature de Pauline.  Alors, entre Berthier et Stéphane qui se connaissent bien et en savent trop sur l’autre, commence un jeu dangereux et possiblement violent…

Stéphane (Guillaume Gouix) et Pauline. DR

Stéphane (Guillaume Gouix) et Pauline. DR

Contrairement à ce que l’on nomme les « fictions de gauche », Chez nous n’est pas un dossier à charge. Lucas Belvaux ne dénonce pas. Il essaye de comprendre comment fonctionne le parti d’extrême-droite, comment il polit son discours pour qu’il soit « acceptable » tout en emboîtant le pas de Pauline qui tente de suivre son propre cheminement au sein de cette pensée stratégiquement très au point. Pour cela, au risque même d’une certaine empathie, le cinéaste se garde de montrer des « bons » et des « méchants ». Il agit « démocratiquement » (sans pour autant masquer son point de vue) en laissant au spectateur la liberté de se construire sa propre opinion. Et cela nous vaut de bonnes séquences comme celle où les spécialistes en communication du parti briefent les militants en partance pour le tractage ou le porte-à-porte: « Toujours garder le sourire même si on vous insulte… Il faut exploiter tous les incidents, toutes les incivilités, dire aux gens que vous pensez comme eux… » ou encore: « Attention, il y a toujours un micro qui traîne. Dites racaille, tout le monde comprendra de qui vous parlez mais ne dites jamais bougnoule ou gris… » Plus intime, la scène où Pauline annonce à son vieux métallo de père, qu’elle va être candidate de l’extrême-droite, est belle et forte parce que s’y expriment de solides ressentiments. Le père qui dit: « Tu as trahi ta famille, tu as trahi ta classe », vit cependant l’engagement de sa fille comme son propre échec parce qu’il n’a pas su assurer la transmission de son militantisme de gauche…

Pauline, ses enfants, son père et Stéphane au stade Bollaert à Lens. DR

Pauline, ses enfants, son père et Stéphane
au stade Bollaert à Lens. DR

Enfin Lucas Belvaux, en s’appuyant sur la riche documentation disponible sur internet à propos de la « fachosphère », réussit de beaux portraits autour d’une Pauline (excellente Emilie Dequenne) qui se blondit pour entrer dans le moule de la parfaite candidate propre sur elle. On savoure rapidement le personnage incarné par Anne Marivin, enseignante qui, soudain, se lâche et lance un « On va tous les niquer » lourd de sens même si elle sait pas clairement qui elle veut niquer. Avec les personnages d’André Dussollier et de Guillaume Gouix, on mesure les problèmes de respectabilité de l’extrême-droite. Berthier, figure de la vieille droite maurassienne qui estime que le parti « n’a jamais été aussi proche du pouvoir » tout comme Stéphane, nervi  néo-nazi, ne représentent pas un problème idéologique mais font simplement tache sur la photo. Mais ils peuvent y revenir à condition de « changer de costume ». L’un l’a fait, l’autre pas. Catherine Jacob, elle, incarne moins une caricature qu’un écho de Marine Le Pen mais on imagine volontiers que cette représentation fasse grincer les dents au Front national. Enfin, on mesure symboliquement combien une Marseillaise résonne différemment selon qu’elle soit braillée dans un meeting (tiens, que fait donc le blason de l’Alsace dans le fond de scène?) d’Agnès Dorgelle ou chantée par les supporters du Racing Club de Lens…

A deux mois de l’élection présidentielle, Chez nous est un film qui mérite assurément le détour. C’est du cinéma solide et un objet politique qui entend dévoiler la supercherie qu’est le populisme.

CHEZ NOUS Drame (France – 1h58) de Lucas Belvaux avec Emilie Dequenne, André Dussollier, Guillaume Gouix, Catherine Jacob, Anne Marivin, Pztrick Descamps, Charlotte Talpaert, Cyril Descours, Michel Ferracci. Dans les salles le 22 février.

Le beau combat de Richard et Mildred  

Richard (Joel Edgerton) et Mildred (Ruth Negga). DR

Richard (Joel Edgerton) et Mildred (Ruth Negga). DR

Le 12 juin 1967, les sages de la Cour Suprême des Etats-Unis, à l’unanimité, ont rendu une décision historique en déclarant l’intégralité des lois interdisant les unions mixtes anticonstitutionnelles et en violation du 14e amendement (garantissant que la liberté de choix de se marier ne soit pas resteinte par des discriminations raciales). Le président de la Cour, Earl Warren, rédigea l’arrêt suivant: « En vertu de notre constitution, la liberté d’épouser ou de ne pas épouser une personne d’une autre race relève du choix individuel et ne peut donc être limitée par l’Etat ».

L’histoire des Loving est celle d’un petit couple banal et sans histoire… sinon que Richard Loving est blanc et que Mildred Jeter est noire. Ces deux-là s’aiment et choisissent de se marier. Mais, dans l’Etat de Virginie, le mariage entre un Blanc et une Noire tombe sous le coup de la loi. Alors Richard et Mildred sont partis se marier à Washington. Et ils reviennent chez eux, à Central Point, avec une licence de mariage en bonne et due forme. Mais qu’importe, dans la nuit du 12 juillet 1958, le shérif Brooks et ses hommes débarquent dans la chambre conjugale des Loving. « Qu’est-ce que tu fais dans ce lit avec cette femme? » Richard a beau montrer sa licence de mariage: « Ca ne vaut rien, ici! »  constate le policier. Richard et Midred se retrouvent en cellule au poste de police. Richard sortira vite au prix d’une caution. Mais on ne lui laissera pas payer la caution de sa femme qui passera cinq jours sous les verrous en attendant qu’un juge statue sur son sort… Le drame, c’est que le juge ordonnera que les Loving quittent l’Etat de Virginie immédiatement et qu’ils n’y reviennent plus, ensemble ou en même temps, pendant 25 ans.

Richard et Mildred vers les geôles. DR

Richard et Mildred vers les geôles. DR

Avec Loving, présenté en compétition au dernier Festival de Cannes (mais resté bredouille au palmarès), Jeff Nichols s’attache à une affaire judiciaire qui a marqué l’Amérique. Mais le cinéaste de Take Shelter (2011) et de Mud (2013) a choisi de ne pas faire le « film de prétoire » auquel aurait parfaitement pu se prêter le dossier « Loving contre l’Etat de Virginie ». Ce qui intéresse Nichols, c’est la sérénité tranquille d’un couple qui doit faire face au racisme et à la ségrégation. Or si Richard et Mildred sont sereins, c’est parce qu’ils s’aiment d’un amour extraordinaire et magnifique. C’est la pureté de cet amour qui est au coeur de Loving. Le cinéaste va alors détailler les obstacles qui se dressent sur le parcours du couple. Face aux embûches, aux vexations, à une loi inique, les Loving montrent une impressionnante détermination. Parce qu’ils sont habités d’une double certitude: la force de leur amour et le droit de vivre à l’endroit où ils sont nés.

L'histoire simple d'un couple qui s'aime... DR

L’histoire simple d’un couple qui s’aime… DR

A cet instant, Loving prend les allures d’une pastorale. Nichols filme, en plans larges, une nature verte, paisible, lumineuse, personnage à part entière d’un récit intimiste qui montre aussi une communauté où Noirs et Blancs, réunis par la même pauvreté, cohabitent sans heurts. Ainsi, Richard entraîne Mildred, à bord de sa grosse Ford Victoria, sur un chemin de campagne et s’arrête pour lui montrer un champ. Il vient de l’acheter pour construire leur maison… Mais, pour cela, il faudra aux Loving franchir bien des étapes. Car il est dur d’entendre un juge proclamer: « Dieu tout-puissant a créé les races blanche, noire et jaune et rouge, et les a placées sur des continents séparés. Et si l’on ne vient pas perturber Son ordonnancement, il n’y a aucune raison pour que ce type de mariage existe. Car s’Il a ainsi séparé les races, c’est parce qu’il n’avait pas l’intention qu’elles se mélangent ». Mais Richard et Mildred n’ont rien à faire que « le moineau et le rouge-gorge ne se mélangent pas ».

Pour la première fois avec Loving, Jeff Nichols travaille sur une intrigue dont il n’est pas l’auteur. Il trouve pourtant, notamment lorsqu’il évoque la nature et les relations entre les personnages, le ton élégant et fort qui faisait le charme du sudiste Mud. Surtout, il a pu s’appuyer sur une paire d’acteurs épatants. L’Australien Joel Edgerton, (vu dans Warrior et dans Midnight Special, le précédent film de Nichols) compose le personnage d’un maçon taiseux dont le visage, sous des cheveux blonds en brosse, peut se fermer complètement puis s’éclairer d’un mince sourire plein de tendresse. Pour interpréter Mildred surnommée Brindille, Nichols a découvert Ruth Negga, une comédienne éthiopienne par son père et irlandaise par sa mère. D’abord timide et fermée, sa Mildred va peu à peu se transformer, sinon en militante, du moins en femme décidée à faire entendre sa voix et son droit. Ruth Negga concourt, aux prochains Oscars, pour le titre de meilleure actrice.

Ruth Negga en lice pour l'Oscar de la meilleure actrice. DR

Ruth Negga en lice pour l’Oscar
de la meilleure actrice. DR

Dans l’Amérique de la fin des années 50 et du début des années 60, Loving pointe aussi le poids grandissant des médias. Mildred, qui a suivi à la télévision, la fameuse Marche de Washington conduite par Martin Luther King, écrit à Bobby Kennedy, alors ministre de la Justice, pour exposer son cas. Kennedy transmettra le dossier à l’Union américaine pour les droits civiques. Bernard Cohen, avocat de l’ACLU, bientôt secondé par son confrère Philip Hirschkop, lancera la procédure qui montera jusqu’à la Cour Suprême. Pour cela, ils activeront la presse (Life Magazine consacrera un reportage aux Loving avec des photos fameuses de Grey Villet) et la télévision qui filmera le couple chez lui ou à la sortie des prétoires. Lorsque Cohen et Hirschkop, conscients qu’ils vont peut-être changer la Constitution de  leur pays, partiront pour plaider devant la Cour Suprême, Cohen demande à Richard s’il a quelque chose à dire au juge… « Dites-lui que j’aime ma femme », dira simplement Richard.

Tous les 12 juin, on célèbre, aux Etats-Unis, le Loving Day en souvenir de l’arrêt de la Cour Suprême. On pourra désormais y projeter aussi ce beau film émouvant et sobre qu’est Loving.

LOVING Comédie dramatique (USA – 2h03) de Jeff Nichols avec Joel Edgerton, Ruth Negga, Marton Csokas, Nick Kroll, Terry Abney, Alano Miller, Jon Bass, Christopher Mann, Sharon Blackwood, Winter Lee Holland, Michael Shannon. Dans les salles le 15 février.